SECONDE PARTIE
Suite du discours de notre Seigneur: ce qu'il dit depuis sa sortie de lu maison, jusqu'il ce qu il montai à lu montagne des Oliviers.
PREMIER JOUR
Jésus est la vigne, et les fidèles les membres. Nécessité, efficace, influence continuelle de la grâce. Joan. xv. 1, Jusqu'au 7.
Je suis la vraw vigne, et mon Père est le vigneron, le l(d)ourcur'A). On croit que sur le chemin de la montagne des Olives il se trouvoit beaucoup de vignes, qui donnèrent lieu au Sauveur de dire ces parole*. Nous devons apprendre par cet exemple, et par les autres de même nature, à nous servir de tous les objets qui se présentent, pour nous élever à Dieu et par ce moyen sanctifier, pour ainsi parler, toute la nature.
Ni mis a\ons ici à considérer trois choses : la vigne on la tige, qui est Jésus-Christ; les branches de la vigne, c'est-à-dire, les fidèles; et le laboureur, qui estlr Père éternel. Les deux premières choses nous font senti?; combien nous sommes unis à Jésus- Cluisl, cl le besoin extrême que nous avons de cette union.
' Joan l
Notre union avec Jésus-Christ présuppose, premièrement, une même nature entre lui et nous : comme les branches de la vigne sont de même nature que la tige. Il falloit donc que Jésus-Christ fût de même nature que nous : ce qui aussi fait dire à saint Augustin, qu'il a prononcé ces paroles selon qu'il est homme.
Elles présupposent secondement une intime union entre lui et nous, jusqu'à faire un même corps avec lui, comme le sarment et les brandies de la vigne font un même corps avec la tige.
Elles présupposent en troisième lieu une influence intérieure de Jésus -Christ sur nous, telle qu'est celle de la lige sur les branches qui en tirent tout le suc, dont elles sont nourries.
De là suit une extrême dépendance de tous les fidèles à l'égard de Jésus-Christ. Comme les branches sécheroient et périroient sans ressource, et ne seroient plus propres que pour le feu, sans le suc qu'elles tirent continuellement de la tige : il en seroit de même de nous, si nous ne recevions continuellement de Jésus-Christ la grâce qui nous fait vivre.
Remarquons donc bien, qu'il ne suffit pas que Jésus-Christ nous enseigne par sa parole et par ses exemples, mais encore que nous avons besoin de la continuelle influence de sa grâce, sans laquelle nous péririons.
Combien d'un côté devons -nous avoir de joie, d'être unis si intimement à Jésus-Christ; et de l'autre, quelle doit être notre humilité dans le besoin continuel que nous avons de la grâce!
SUR l'ÉVA\(,ILE. 421
Elle ne pouvoit être mieux marquée, que par le besoin que les membres ont de leur chef : ou, ce qui est de même nature, par celui que les branches ont de leur tige. Car un seul moment d'interruption d'une influence si nécessaire les feroit mourir.
Entrons donc dans la pratique de ce commandement du Sauveur : Demeurez en moi, et moi en vous : comme la branche ne peut porter du fruit : il en est de même de vous : vous ne pouvez rien faire sans mai^.
Fous ne pouvez rien Jaire : rien du tout : vous ne pouvez porter le moindre fruit, ni pousser par conséquent la moindre Heur; parce que la fleur n'est que le commencement du fruit. Il avoit dit , que le laboureur purgeroit le plant qui porte du fruit y afin qu'il en porta!, davantage w. Mais de peur que nous ne crussions que nous ne devions à sa grâce que l'abondance des fruits, à cause qu'il avoit dit : que la /doute se/vit purgée pour porter beaucoup : il ajoute : Vous ne pouvez porter ''■- fruit, si nous ne demeurez en moi : et encore plus précim nient : / bus ne pouvez rien sans moi : vous ne pouvez commencer le bien, loin que vous le puissiez achever. Personne ne peu/ rien penser de soi-même, comme de soi-même :/■ rsonne ne peut prononcer le nom du Seigneur Jésus, que par le Saint-Esprit : ni avoir le Saint-Lspril que par Jésus-Christ qui doit l'envoyer; comme il le dira dans la suite. Et Don-seulemenl l'envoyer au dehors, mais encore au dedans : selon ce que dit saint Paul : que tous les
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5,5.— /,/><// Cor. m. '•. / Coi
membres unis ensemble reçoivent F accroissement par tous les vaisseaux, et par toutes les liaisons qui portent et comnui/iique/it lu nourriture et la vie (1), chacun selon sa mesure : ce que le même apôtre attribue ailleurs à la distribution de la grâce du Saint- Esprit, qui partage ses dons a chacun, selon qu'il lui plaît™.
Tenons -nous dans une grande dépendance, à chaque instant, à chaque action.
C'est par la foi qu'on tire le suc de cette divine racine : tenons-nous toujours dans la foi.
Jésus-Christ dans l'eucharistie doit être notre cher objet, et le moyen le plus efficace de s'unir à lui comme à celui sans lequel on ne peut rien ; de qui on tire tout le bon suc de la grâce, la vraie nourriture de l'ame.
Mais voici le comble de la joie. C'est que la racine n'aime pas moins à communiquer sa vie, que les branches à la recevoir. Le chef est fait pour se communiquer, et Jésus-Christ pour se donner à nous. C'est pour cela que tous les conduits sont préparés : Les uns sont apôtres , les autres docteurs (,1) : mais tout cela est pour les membres : outre que le chef influe par lui-même.
Approc/wz-vous de lui, et recevez la lumière, et vos visages ne seront jamais chargés de confusion (i).
La confusion est pour ceux qui s'éloignent de Jésus : parce que laissés à eux-mêmes, ils sèchent, ils meurent, ils ne sont que foiblesse et péché.
Si la vigne, si les membres du corps pouvoient
(«) Ephes. iv. i(j.— M /• Coi: \ii. h, i3.— [0 Ibid. 28 — W Ps. xxxui. 6.
sUK l'évangile. 123
sentir ce qu'ils doivent à la racine et au chef, ils seroient en continuelles actions de grâces. Rendons grâces au Seigneur notre Dieu. Saint Paul ne nous prêche que l'action de grâces. La foi, la prière, l'action dé grâces, c'est le principe, c'est le moyen, c'esl le fruit de notre union avec Jésus-Christ.
IIe JOUR.
Le Père est le vigneron. Ibid. 1.
I/o v Père est le laboureur, ou le vigneron. Il faut exclure ici une fausse idée, qui seroitde croire, que le Père n'agisse qu'au dehors. Ce divin laboureur est celui qui envoie la pluie dont la vigne se nourrit. C'est lui qui opère dans les cœurs : qui donne V accroissement, comme dit saint Paul (I) : qui opère le l'on loir et le faire.
Mais ici l'influence intérieure semble être attribuée au Fils comme chef; afin d établir la confiance des membres, en leur montrant que celui qui agit en eux leur est intimemem uni.
Le Père agit dans le Fils, et le Fils agit en nous : lé Fils n'a rien que de son Père; et nous n'avons rien que du Fils : ainsi tout retourne au Père : Le Père ne cesse ctagir, dit le Fils de Dieu : et moi fagis aussi ~ : et notre propre action de l'un el »1<- l'autre, c'est d'agir dans les cœurs où nous envoyons notre Saint-Esprit, agissant par lui sans discontinuation, et faisant les hommes un même esprit avec nous. Le Fils donc opère, et l<- Pète
' / Lui. ih d, ; Philip, ii. ij. — (« Juan. v. 17.
opère : et il n'y a de différence , qu'en ce que le Père est Dieu seulement, et le Fils, Dieu et homme tout ensemble. Emmanuel : Dieu avec nous : Dieu uni à nous : Dieu agissant en nous, comme dans une partie de lui-même. C'est donc là le fondement de la confiance.
Quand les ariens disoient : si l'un est la vigne, et l'autre le vigneron et laboureur, ils ne sont pas de môme essence; ils ne songeoient pas que ce même Jésus, qui est notre chef, notre tige, en qualité d'homme, est de même nature que nous ; en tant que Dieu, est de même nature que son Père, et laboureur comme lui, qui ne cesse de travailler à sa vigne élue. C'est là tout le fondement de notre espérance, de ce que tout est à nous par Jésus-Christ. Comme homme il est à nous; l'homme est Dieu, Dieu donc est à nous en Jésus-Christ. Le Père est dans le Fils, et le Fils est dans le Père (,). Toute la substance de la divinité étant à nous , tous les fruits et tous les dons sont à nous; le Saint-Esprit qui est le don substantiel est à nous ; et ce don nous est donné avec tous les donsidont il est plein. Voilà les richesses du chrétien. Peut-il penser à d'autres biens ! Il en a besoin, je le sais ; mais pour le corps. Qu'il les prenne donc en passant pour le corps qui passe; mais qu'il cultive, qu'il nourrisse, qu'il enrichisse son ame. Travaillez, non point à une nourriture qui péril, mais à une nourriture qui mène à u tuvie éternelle, que le Fils de V homme vous donnera. (9); qu'il vous a déjà donnée en s'incarnant; qu'il vous donne tous les jours par sa parole; et qu'il vous
') Joan. xiv. m — ■lintl. ri. •,.■-.
SUR L'ÉVANGiÉE. 125
donnera encore, en se donnant à vous par l'eucha-
ristie.
IIIe JOUR.
Jésus-Christ retranche la branche infructueuse. Jbid. 2.
/.-/ branche qui ne porte point de fruit en moi, ce céleste vigneron la retranchera; et la branche qui en portera, il la taillera, afin f/uelle en porte davantage l). Voilà deux opérations : de retrancher le bois inutile 5 et de tailler l'autre pour n'y rien laisser d'impur et de superflu.
La première opération, qui est de retrancher la branche qui ne porte point de fruit, a un effet terrible marqué au y. 6, où il est porté que cette branche retranchée séchera et sera, Jetée au Jeu et brûlera
Il ne faut qu'écouter le saint Prophète : Fils de r homme, que ferez-vous de la branche <lc la vigne ? En ferez-vous quelque bel ouvrage ('2), comme on en fait du cèdre, des autres grands arbres, qu'on n'emploie jamais à de plus beaux usages, qu'après qu'ils sont coupés? En est-il de même de la vigne? Point du tout. Quand même elle était sur pied, OU \<>\<»it bien qtfelie 11 était propre à aucun ancrage? Combien plus étant arrachée, verra-t-on qu'elle n'esl bonne (pu- pour le jeu ? Plus elle est excellente, lorsqu'elle porte son fruit délicieux qui réjouit Dieu
0 Juan. xv. 1. — i> tzcch \\. 2, "h, bel
et les hommes (l;, plus elle est inutile, quand elle n'en porte plus , et n'a plus rien à attendre que le feu, dont elle est digne. Ainsi en est-il du chrétien. Et remarquez qu'elle en est digne, non à cause seulement qu'elle porte du mauvais fruit; ce qui lui arrive lorsque son fruit dégénère, et que son raisin se change en mauvais verjus; mais lorsqu'elle ne porte pas de bon fruit : ainsi en est-il du chrétien : Jetez le serviteur inutile dans les ténèbres, dans les cachots éternels ; là sera pleurs et grincement de dents (9).
IVe JOUR.
Il taille la branche chargée de fruit. Tbirf.
Mais le céleste laboureur ne tranchera-t-il que le mauvais bois incapable de produire du fruit? Non : il a une seconde opération sur le bon bois; il le taille, il le purifie ; il coupe dans le vif; et non content de retrancher le bois sec, il n'épargne pas le vert. Ainsi en est-il du chrétien. Que de choses à retrancher en toi, chrétien? Veux-tu porter un fruit abondant? Il fout qu'il t'en coûte; il faut retrancher ce bois superflu ; cette fécondité de mauvais désirs; cette force qui pousse trop, et se perdroit elle-même en se dissipant; tu crois qu'il fout toujours agir, toujours pousser au dehors; et tu deviens tout extérieur. Non, il faut non-seulement
(«) Jud. ix. i3. — ■(») Matt. xxv. 3o.
sur l'évangile. 127
ôter tas mauvais désirs; mais ôter le trop qui se trouve souvent dans les bons ; le trop agir ; l'excessive activité qui se détruit et se consume elle-même; qui épuise les forces de l'ame; qui la remplit d'ellemême, et la rend superbe. Ame chrétienne, abandonne-toi aux mains, au couteau, à l'opération de ce céleste vigneron; laisse-le trancher jusqu'au vif. Le temps de tailler est venu : Teiupus pututionis advenif ' . Dans le printemps, lorsque la vigne commence à pousser, ou lui doit ôter même jusqu'à la fleur, quand elle est excessive. Coupez , céleste ouvrier ; et toi, ame chrétienne , coupe aussi toimême; car Dieu t'en donnera la force, et c'est par toi-même qu'il te veut tailler. Coupe non-seulement les mauvaises volontés ; mais le trop d'activité de la bonne, qui se repait d'elle-même? Ame toute pleine d'Adam, et du vieux levain, que ne dois-tu pas craindre de tes vices, si tu as tant à craindre de tes vertus mêmes !
Qui nous dira ce que c'est que cette ame, qui ne cesse point d'agir et de pousser ; qui en poussant néanmoins, ne pousse pas trop, et en agissant n'agit pas trop; qui sait retenir cette force qui se dissiperoit au dehors, et ne garderoit rien pour le «l<<lans, qui à force de se contenter elle-même, en agissant comme une autre Marthe avec trop d'activité et d inquiétude, même sur un bon objet, s'ôte le repos, et le veut encore ôter à Marie assise aux pieds de Jésus, comme sans action, et mettant son action dans le repos, avec lequel elle prête son attention tout entière au Sauveur qui parle au
i ( uni. il. 13,
dedans? C'est ainsi que doit être l'ame chrétienne ; ni oisive, ni empressée, mais tranquille aux pieds de Jésus, écoutant Jésus. Oh! qu'elle s'est utilement taillée, qu'elle a fait une salutaire blessure à son trop d'activité! quand il faudra agir, elle trouvera ses forces entières, et son action d'autant plus ferme, qu'elle sera plus paisible 5 non plus comme ces torrens qui bouillent, qui écument, qui se précipitent •et se perdent; mais comme ces fleuves bénins, qui coulent tranquillement et toujours. Tel est le fleuve qui réjouit lu cité «Je Dieu : il a une impétuosité une force, un mouvement ferme et durable, mais en même temps doux et tranquille : l'ame se remplit d'une céleste vivacité qui ne sera plus d'elle-même, mais de Dieu.
Voyez ce cheval ardent et impétueux, pendant que son écuyer le conduit et le dompte 5 que de mouvemens irréguliers! C'est un effet de son ardeur; et son ardeur vient de sa force , mais d'une force mal réglée. Il se compose, il devient plus obéissant sous l'éperon, sous le frein, sous la main qui le manie à droite et à gauche, le pousse, le retient comme elle veut. A la fin il est dompté ; il ne fait que ce qu'on lui demande : il sait aller le pas, il sait courir, non plus avec cette activité qui l'épuisoit, par laquelle son obéissance étoit encore désobéissante. Son ardeur s'est changée en force; ou plutôt, puisque cette force étoit en quelque façon dans cette ardeur, elle s'est réglée. Remarquez : elle n'est pas détruite, elle se règle; il ne faut plus d'éperon, presque plus de bride; car la bride ne fait
(>) Ps. XLV. 5.
sur l'évangile. 129
plus d'effet de dompter l'animal fougueux. Par un petit mouvement, qui n'est que l'indication de la volonté de l'écuyer, elle l'avertit plutôt qu'elle ne le force : et le paisible animal ne fait plus, pour ainsi dire, qu'écouter. Son action est tellement unie à celle de celui qui le mène, qu'il ne s'en fait plus qu'une seule et même action.
Ame chrétienne, écoute l'Epoux qui te dit : Je t'ai comparée à une belle <*avale (,) , et entièrement domptée. Et s'il faut t'atteler à un chariot, te faire agir en concours avec d'autres âmes également soumises, ce ne sera pas de ces chariots mal assortis, où l'un tire, et l'autre demeure sans action ; ce qui épuise et accable ceux qui sont de bonne volonté, et se donnent de bonne foi à l'ouvrage. Sous le fouet du conducteur, ou pour mieux dire, non tant sous le fouet, que sous sa voix, et avec la légère indication d'un coup bénin, qui avertit, qui réveille quelquefois, les deux chevaux sont unis, parce qu'ils sont tous deux également soumis à la sage main qui les mène. Ame chrétienne, agis ainsi; et change ton ardeur, ton activité en gravité, en douceur, en règle. Noble animal fait pour être conduit de Dieu, et le porter, pour ainsi dire, c'est là ton courage, c'est là ta noblesse.
Revenons donc à la vigne : il faut non-seulement retrancher le sec, mais encore tailler dans le vert et dans le vif.
(O Cant. i. 8.
BOSSCF.T. X.
Ve JOUR.
C'est une opération de la grâce que de conserver la justice. Joan. xv. 3, 4.
Vous êtes déjà purs à cause de la parole (selon la parole ) que je vous ai dite : ( Vous êtes purs , mais iioi i pas tous). Demeurez en moi, et moi en vous (l). Vous n'avez pas seulement besoin de moi pour être purifiés : mais quand vous êtes purs, vous avez encore besoin de moi, pour demeurer dans votre pureté. Car l'opération de la grâce n'est pas seulement à purifier, mais encore plus à conserver la pureté et la justice une fois donnée. Le soleil avance et dissipe les ténèbres : l'air illuminé conservera-t-il de lui-même la lumière? Non certainement : on ne doit pas dire, dit saint Augustin, Il a été une fois illuminé : mais il l'est continuellement, et de nouveau à chaque moment, autrement il retomberoit dans les ténèbres : la lumière diminue par tous les obstacles qu'on met entre le corps illuminant, et le corps illuminé. C'est ce qui fait les ombres et les diverses teintes de lumière, plus ou moins vives. Combien plus l'ame raisonnable, pour conserver la justice, dépend-elle de Dieu, qui l'éclaire, et du vrai soleil de justice, qui est Jésus- Christ! Tiens -toi donc toujours exposée à cette lumière : demeure dans celte lumière , et cette lumière en toi, sans t'en détourner un seul moment.
(0 Jonn. xv. 3, 4.
sur l'évangile. i3l
Il ne suffît pas qu'elle t'ait fait juste une fois : il faut que continuellement elle te le fasse. Entendez-vous, ame chrétienne? Ne vous détournez donc jamais pour peu que ce soit, tenez-vous le plus que vous pouvez sous le coup direct de' la lumière; car c'est par là que vous serez vivement éclairée. Ce n'est pas qu'il ne vienne de la lumière de côté et d'autre; et les corps illuminés se la renvoient mutuellement; mais se tenir sous ce coup direct, et demeurer toujours en plein soleil, c'est la perfection de l'ame pour être éclairée.
On dira, Je suis ébloui : mais c'est le propre de la lumière extérieure, qui afîoiblit l'organe par lequel elle est aperçue. La vérité, quand elle est parfaite et parfaitement vue, n'éblouit pas : elle fortifie son organe, c'est-à-dire, l'intelligence, et lui donne à la fin une éternelle force : c'est ce qui fait notre bonheur dans la vie future. Il est vrai qu'en cette vie nos foibles yeux qui se purifient et ne sont pas entièrement purs, nr peuvent porter la vérité tout entière; mais elle s'est tempérée ellemême dans la foi : tourne-toi donc toujours à elle, aide chrétienne, s;ms craindre qu'elle te blesse. La foi te la présente, te l'applique de la manière qu'il Ouït : sa douce obscurité tient ton esprit en état. S'il sort de temps en temps quelque rayon de ce doux nuage, il ne sera jamais trop fort. Dieu qui renvoie, sait ta mesure, et ne porte qu'où il faut. Pour toi, tiens les yeux ouverts, <'t le cœur soumis : la lumière se changera en ardeur, et le cœur gagné vivra de Dieu.
VIe JOUR.
Parabole de la vigne, tirée d'Isaïe. Joan. xv. 1. haïe. v. 1.
Nous devons avoir entendu la parabole de la vigne : c'est le mystère de notre union avec Jésus- Christ. Mais pourquoi elle est exprimée sous la figure de la vigne, plutôt que sous celle d'un autre arbre, on l'entendra en remarquant :
1 . C'est l'ancienne parabole : Seigneur, vous vous êtes fait une vigne : vous l'avez transplantée d'Egypte dans la terre que vous lui aviez promise : vous avez exterminé les anciens habitans de cette terre, pour lui faire place : elle s'y est étendue de coteau en coteau, et s'est élevée au-dessus des hautes montagnes quelle a couvertes. Toute la terre, jusqu'au
fleuve, jusqu'à la mer, en a été remplie (1), tant le provin en a été fécond et abondant. Que nai-je pas fait à ma vigne ? dit le Seigneur? Ne l'ai-je pas travaillée dans toutes les saisons? J'ai fossoyé, j'ai taillé, j'ai provigné, je l'ai environnée d'une haie ou d'une muraille, et je l'ai munie de tous côtés. C'est ma vi&ie élue et bien-aimée (2).
2. Jésus-Christ ne fait qu'appliquer la parabole à son Eglise. Mais afin que cette nouvelle vigne paroisse encore plus une vigne élue et chérie, il nous apprend que cette vigne est une même chose avec lui. Je suis, dit-il, la vraie vigne, dont l'ancienne
(OP*. LXX1X. 9, lO, II, 13, (a) Is. V. 2, 4-
sur l'évangile. 133
vigne n'étoit que la figure : c'est celle-ci qui doit porter les véritables fruits pour la vie éternelle. Je suis la vraie vigne : et vous êtes les branches (1) : c'est moi qui fais toute la beauté et toute la force du plant; et mon Père aime d'autant plus cette vigne, que c'est moi qu'il entend et qu'il aime en elle.
3. La vigne est de tous les plants, celui qui porte4 le fruit le plus excellent. C'est de la vigne qu'il a été dit en figure : Que son vin réjouit le cœur de F homme, et qu'il réjouit Dieu et les hommes (2). Dans le froment, est le soutien nécessaire : dans le vin est le courage, la force, la joie, l'ivresse spirituelle, le transport de l'anie; dont les effusions étoient la figure dans les sacrifices; et encore aujourd'hui le vin entre dans le sacrifice : avec le vin nous sacrifions à Dieu la joie sensible; et nous la changeons dans la sainte joie que nous donne le sang enivrant et transportant de Jésus-Christ, qui inspire l'amour qui l'a fait répandre.
4. La vigne ne paroît rien d'elle-même, elle rampe, elle est raboteuse, tortueuse, foible, qui ne se peut élever qu'étant soutenue; sans cela elle tombe. Mais aussi étant soutenue, où ne s'élève-t-elle pas? Elle s'entortille autour des grands arbres; elle a des bras, des mains, pour les embrasser, et n'en peut plus être séparée. De ce bois tortu et raboteux qui n'a rien de beau, sortent les pampres dont les montagnes sont couronnées, dont les hommes se font des festons. De là sort la fleur la plus odorante : de là la grappe, de là le raisin, de là le vin; et le
1 Juan. av. i, j. — i Pi, cm. j5. Jud. ix i3.
plus délicieux de tous les fruits : ainsi l'écorce du chrétien n'a rien que de méprisable en apparence, et tout y paroît sans force : toute la force, toute la beauté est au dedans ; et on peut tout, quand on ne s'élève qu'étant soutenu.
5. Le bois de la vigne est celui où la destinée du chrétien se marque le mieux. Il n'y a pour lui que de porter du fruit, ou d'être jeté dans le feu : outre 'que c'est, comme on a dit, le plus humble et le plus exquis de tous les bois; le plus vil en apparence, et le plus précieux en effet. Quoi de plus foible ? D'où vient plus abondamment ce qui donne et du courage et de la force? Trois fruits sont recommandés dans l'Ecriture : Le froment, qui est la foi, le soutien de l'ame ; l'huile, qui est l'espérance, qui adoucit les peines d'attendre, par la promesse de voir; le vin, qui est la charité, la plus parfaite des vertus.
VIIe JOUR.
Prière par notre Seigneur Jésus-Christ obtient tout. Joan. xv. 7.
Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous i vous demanderez, tout ce que vous voudrez; et il vous sera accordé (1). Après avoir jeté sur l'humilité et la dépendance les fondemens de la prière, il en explique la vertu. Quiconque veut donc prier, il doit commencer par
(0 Joan. xv. 7.
se mettre véritablement et intimement dans le cœur cette parole : Fous ne pouvez rien sans moi0) : rien : rien encore une fois; rien du tout. Car c'est pour cela qu'on prie, qu'on demande, parce qu'on n'a rien ; et par conséquent, qu'on ne peut rien , ou pour tout dire, en un mot qu'on n'est rien ; en matière de bien, un pur néant. Et c'est pourquoi il a dit, qu'on doit prier, et qu'on n'est ouï, qu'au nom de Jésus-Christ : ce qui montre, que de soimême on n'est qu'un néant ; mais qu'au nom de Jésus-Christ, on peut tout obtenir.
Or cela enferme deux choses. L'une, que quelque prière qu'on fasse, on n'est point écouté pour soi; mais au nom de Jésus-Christ. L'autre, qu'on ne peut, ni on ne doit prier par son propre esprit, mais par l'esprit de Jésus-Christ : c'est-à-dire, nonseulement selon que Jésus-Christ l'a enseigné, en ne demandant que ce qu'il veut qu'on demande : mais encore en reconnoissant que c'est lui-même qui forme en nous notre prière, par son esprit qui parle et qui crie en nous. Autrement il ne seroit pas véritable, et nous n'entendrions pas comme il faut cette parole qui est le fondement de la prière : Sans moi vous ne pouvez rien. D'où il s'ensuit, que sans lui, nous ne pouvons pas même prier, conformément à cette parole de saint Paul : Vous ne savez ce (/ue vous devez demander par la prière, ni comment vous devez prier ; mais F esprit prie en vous avec des "ëmissemens ine.cplicaùlcs^K
Mars en même temps que pour prier, on se met dans l'esprit bien avant cette première vérité : Je ne
(0 Joan. x\ . 5. — (») Hom. vin. a6.
puis rien : Sans moi vous ne pouvez rien : on doit encore s'y en mettre une autre : Je puis tout avec celui qui me fortifie^ : Je ne puis rien sans Jésus-Christ : Je puis tout avec Jésus-Christ et en son nom. C'est pourquoi on entend toujours dans les prières de l'Eglise cette conclusion aussi humble que consolante, par Jésus - Christ, notre Seigneur. Humble, parce qu'elle confesse notre impuissance; consolante, parce qu'elle nous montre en qui est notre force. Et cela s'étend si loin, que lorsque nous interposons envers Dieu les intercessions et les mérites des saints, même ceux de la sainte Vierge; nous y ajoutons encore cette nécessaire conclusion : Par Jésus-Christ, notre Seigneur, par où nous confessons qu'il n'y a de mérite, ni de prière, ni de dignité dans les saints, à quelque degré de gloire qu'ils soient élevés, que par Jésus -Christ, et en son nom.
Et il faut bien prendre garde, que nous ne nous imaginions pas, que ce soit assez de dire débouche, ce Per Dominum nostrum Jesum Chris tum. Disonsle en effet, et par le fond du cœur, en demeurant en Jésus-Christ, et Jésus-Christ en nous : c'est-àdire, en nous attachant à lui de tout notre cœur, avec une vive et ferme foi, et lui aussi demeurant en nous par sa parole qu'il imprime dans notre cœur, et par son esprit qui nous pousse et nous anime à la prière.
Il y a donc ici ce que nous faisons, qui est de demeurer en Jésus-Christ, et ce qu'il fait, qui est de demeurer en nous; et cela fait l'ouvrage complet.
(«) Philip. îv. i3.
sur l'évangile. 137
Si nous croyons agir seuls, nous nous trompons; puisque la source de nos actions, c'est que Jésus- Christ demeure en nous. Car il n'y demeure pas sans action : selon ce que dit saint Paul , qu'il est puissant en nous (l).
C'est donc alors que nous prions véritablement au nom de Jésus-Christ, lorsque nous demeurons en lui, et lui en nous, nous laissant conduire à Jésus-Christ qui nous meut, et écoutant ce qu'il dit en nous : afin de pratiquer véritablement et intimement ce qu'il dit : Si vous demeurez en moi, et que ma parole, non pas seulement cette parole que je prononce au dehors, mais encore celle que je fais entendre au fond du cœur, demeure en vous : et alors nous obtiendrons ce que nous voudrons.
Or cette paroi- qui doit demeurer en nous, doit être principalement la parole de la croix, qui est celle dont il s'agit principalement dans tout ce discours. Car Jésus-Christ alloit à la croix, et il y menoit ses disciples avec lui, comme la suite le fera encore bien mieux paroitre.
Croyons donc (ju< le demeurer en Jésus-Christ, c'est demeurer dans la parole de la croix, et que la parole de la croix demeure en nous; et que demander au nom de Jrsus-Christ, c'est demander par son sang et par ses souffrances; les aimer et y prendre part.
//. Cor. uu. i
VIIIe JOUR.
Force dans la parole de la croix : porter le fruit de la croix. Joan. xv. 8, 9, 13.
La gloire de mon Père est, que vous rapportiez beaucoup de fruit : et que vous deveniez mes vrais disciples (,). Jésus-Christ en revient au fruit qu'il avoit promis à ceux qui demeureroient en lui : et il nous apprend que nous devons désirer ce fruit pour la gloire de son Père, et non pas pour la nôtre. Car à Dieu ne plaise, que nous nous glorifiions en autre qu'en Dieu. Jésus-Christ ne veut de gloire que pour son Père ; et n'a de gloire qu'en lui, ainsi qu'il l'expliquera dans toute la suite. Nous devons donc, à son exemple, mettre en Dieu toute notre gloire.
Et que vous soyez mes vrais disciples. Qu'est-ce à dire , mes vrais disciples ? mes vrais imitateurs dans le chemin de la croix et de la mortification; car c'est à quoi il nous veut conduire; mais il nous y conduit par la voie d'amour.
Je vous ai aimés, comme mon Père m! a aimé^ : non par une fausse tendresse comme celle des parens charnels. Mon Père m'a aimé d'un amour ferme, et il m'a envoyé souffrir : je vous ai aimés de même : souiïrez et mourez avec moi : et je vivrai en vous.
11 ne parle pourtant point encore de mort ni de croix; mais il nous y prépare par l'insinuation de l'amour de son Père et du sien. Voyez, dit-il, comme
(») Joan. xv. 8. — 00 Ibid. 9.
SUR l'évangile. 130
mon Père m'aime; je vous aime de ce même amour; et vous verrez bientôt où il me porte. Car il dira dans un moment : Personne ne peut avoir un plus grand amour, que de donner sa vie pour ses amis i}. Mais avant que de nous faire entrer dans ces courageux desseins, il nous fait entrer dans la douceur et la pureté de son amour. Laissons-nous donc conduire par cette douce voie, en quelque endroit qu'elle nous mène.
IXe JOUR.
Commandement de la croix par l'amour. Joan. xv. 10.
Si vous gardez mes co/iunamlcmens, vous demeurerez dans mon amour : comme je garde les commaiulcmens de mon Père, et je demeure dans son amour ('2). Quel commandement gardez -vous, ô mon Sauveur! Il l'a dit souvent : f ai la puissance île donner mon urne, et fat la puissance de la reprendre; et (fest là le commandement que f 'ai reçu de mon Père (o). Quoi, la puissance de la reprendre seulement, et non pas celle de la donner ? L'une et l'autre : et celle-ci est celle par où il faut commencer. Voyez comme il insinue doucement le commandement de la croix.
Mais avant que de s'expliquer ouvertement làdessus, il enseigne que le véritable amour n'est |»;ts ;i dire, à promettre de grandes choses, à les désirer,
(«J Joan. xv. i3. — W Ibid. io. — {*) Ibid. \. 18.
à s'en remplir l'esprit ; mais à entrer par là dans une pratique sérieuse et réelle des commandemens. Il faut commencer par aimer Jésus-Christ, et par là aimer sa vérité, ses paroles, ses maximes, ses commandemens. Car c'est ainsi qu'il a fait : et il a commencé par aimer son Père, pour ensuite aimer ce qu'il commandoit, quelque rigoureux qu'il parût à la nature; car l'amour de celui qui commande, rend doux ce qui est amer et rude. Aimons donc Jésus- Christ : et tous ses commandemens nous seront faciles. Souviens-toi, chrétien, que ce .n'est rien de garder l'extérieur du commandement, si on ne le garde par amour. Tout le commandement est compris dans l'amour même. Jésus -Christ a gardé le commandement de son Père, parce qu'il l'aimoit ; et il nous donne cet exemple, en nous déclarant que cet exemple est notre loi.
Xe JOUR.
Joie pleine et parfaite d'obéir par amour, et non par crainte. Joan. xv. 11. 1. Joan. i\. 18.
Je vous ai dit toutes ces c/ioses, afin que ma joie demeure en vous, et que votre joie soit accomplie (l) : qu'elle soit pleine et parfaite. Vous verrez à quoi il vous prépare par cette abondance de joie; et il parle ici convenablement de la joie, après avoir parlé de l'amour. Car il n'y a que le vrai amour qui puisse donner de la joie. La terreur a de la peine m,
(•) Joan. xv. il. — V2) I. Joan. îv. 18.
SUR l'évangile. 441
dit saint Jean! Elle n'a donc point la joie. D'où vient la joie, si ce n'est d'aimer ? Car qui aime veut plaire, et met là sa joie. Et quand il a trouvé le secret de plaire, il jouit du fruit principal de son amour. Vous plaisez, quand vous obéissez par amour; car c'est là ce qu'aime Jésus-Christ. Lorsque son Père s'est déclaré que son Fils lui plaisoit, et qu'il mettoit en lui ses complaisances, c'est qu'il voyoit que l'aimant, il aimoit à lui obéir et que c'ctoit là sa joie. Aimez donc aussi : Délectez-vous dans le Seigneur (1) : aimez, cherchez à lui plaire : et mettez là votre joie comme votre gloire : alors votre joie sera accomplie : elle sera parfaite comme votre amour.
Afin que ma joie demeure en vous. Quelle est ma joie? d'obéir, et d'obéir par amour. Ma joie sera donc en vous, quand vous aimerez et que vous obéirez : Et votre joie sera, accomplie. Qui n'aimeroit un Sauveur, qui ne nous promet qu'une sainte et parfaite joie, par un saint et parfait amour?
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XIe JOUR.
Mystère, précepte de la croix; amour du prochain; donner sa vie pour lui, comme Jésus-Christ. Joan. xv. 12, 13.
Le commandement que je vous ai donné est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimes. Personne ne peut avoir un plus grand
amour, que, de donner sa vie pour ses utni\ (,). Voilà la croix qui se déclare ; mais pour lui ôler toute sa rudesse, elle se déclare par le précepte de l'amour. Jésus-Christ a aimé : et il a donné sa vie. Aimons de même, et Jésus -Christ, et en lui nos frères, que l'amour qu'il a pour eux nous doit rendre chers.
Quelle misère était la nôtre, lorsqu'il a fallu, pour nous en tirer, la mort d'un tel ami! Quel crime étoit le nôtre, lorsque pour l'expier il a fallu une telle victime, et pour le laver, un sang si précieux ! De quel amour nous a aimés celui qui nous a achetés à ce prix !
Pour ses amis : c'est ainsi qu'il nous appelle, pendant que nous étions ses ennemis; mais il était ami de son côté, puisqu'il donnoit son sang pour nous racheter. Ecoutons saint Paul, le digne interprète de cette parole du Sauveur : Pourquoi est-ce que dans le temps que nous étions malades, et dans le péché, Jésus-Christ est mort pour les impies? A peine trouve-t-on quelqu'un qui veuille mourir pour les justes; peut-être pourtant qu'il se trouveroil quelqu'un qui le feroit. Mais lui il est mort pour les impies, c'est-à-dire, pour nous tous ; et c'est en cela qu'il fuit éclater son amour, en ce qu'il est mort pour des ennemis, pour des pécheurs (2).
Voilà donc quel ami nous avons trouvé en la personne de Jésus-Christ. C'est un ami de ses ennemis, un ami qui nous a aimés, lorsque nous lui faisions de toutes les forces de notre ame et de no tucorps une guerre perpétuelle. Comprenons donc
(') Joan. SV. 12, ;3. — (>■) Rom. v. 6, 7, 8.
sur l'évangile. 143
l'immensité de son amour, en ce qu'il nous a aimés étant ennemis. Mais saint Paul sur ce fondement pousse plus loin : Si lorsque nous ('tiens ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés par la mort de son Fils; a plus forte raison étant réconciliés, nous serons sauvés par sa vie{i)? S'il a été notre ami jusqu'à donner sa vie pour nous, pendant que nous étions ses ennemis 5 combien plus le sera-t-il après que l'amitié ('tant réconciliée de part et d'autre, on est ami de deux côtés !
Mais que conclut de là le même saint Paul? Qu'ayant un tel ami, nous n'avons rien à craindre. Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? s'il n'a pas épargné son Fils, que nous pourra-t-il refuser? et comment nous Voyant donné, ne nous donnera -t- il pas en lui et par lui toutes choses? Oui accusera les élus de Dieu? Cest Dieu qui les absout et les justifie. Qui les condamnera ? Cest Jésus- Christ atli est mort pour eux ; qui non-seulement est mort, mais qui est ressuscité, qii est monté au > rieur, et a pris sa place à la droite de son Part . et qui intercède pour eux '-' . Il n'y -t rien à ajouter à ce commentaire de saint Paul : nous y entendons parfaitement tout l'amour que nous devons à celui qui nous a aimés étant ses ennemis, jusqu'à donner sa vie pour être notre Rédempteur, notre Sau\eur, notre intercesseur : el il ne reste qu'à conclure atec te même apùire : Que ni rajffhctéon, m la perse-
cation, l'épér et la vio/rnec. ni la vit , ni la mort, ta l<s moue présens, ni Ions eeiiv que nous :i\<>ns à craindre, ni le ciel quand il seroit conjuré contre
1 /,-,„„ ■ 10. — - lOitJ. vin 'ii n tuii
nous, ni l'enfer quand il lâcheroit contre nous tous les démons, et enverroit contre nous toutes ses peines, ni quelque autre chose que ce soit, ne sera capable de nous séparer de Je 'sus-Christ (1) '.
Voilà le précepte et le mystère de la croix dans toute son étendue, en le commençant par Jésus- . Christ, et le finissant par nous.
C'est là aussi qu'est renfermé le précepte de la charité fraternelle, qu'on est obligé de pousser jusqu'à mourir pour ses frères; selon ce que dit saint Jean, autre interprète admirable du précepte de la charité : En cela nous connoissons l'amour de Dieu, parce qu'il a donné sa vie pour nous : et nous devons aussi donner notre vie pour nos frères (2). Autrement nous n'observons pas le commandement d'aimer comme il a aimé, c'est-à-dire, jusqu'à donner sa vie.
Le précepte de la croix est donc encore dans la charité fraternelle ; et quoique l'occasion de donner sa vie pour son frère soit rare, néanmoins l'amour fraternel sera dans la croix, si nous pratiquons ce que dit saint Paul : de ne nous regarder pas nousmêmes, mais ce qui est de l'intérêt des autres (3). Ainsi l'amour fraternel sera un sacrifice continuel, non-seulement de son ressentiment, lorsqu'on croit être offensé ; mais même sans avoir aucun sujet de plainte, de son humeur, de son intérêt, de son amour-propre ; et c'est à quoi nous oblige l'amour fraternel. Et si nous devons sacrifier ce qui nous touche le plus, au dedans de nous; combien plus
(0 Rom. vin. 35, etc. jusqu'à la fin du cliap, — ») /. Joan. ni. 16. — (3) Philip, n. /}.
les biens extérieurs, et comme les appelle saint Jean : la .substance et les richesses de ce monde (1)? Celui qui s'épargne sur cela, quoi qu'il dise, n'est pas chrétien; et : S'il dit. qu'il aime son frère, c'est un menteur. Il ferme ses entrailles sur son frère : et r amour de Dieu n'est pas en lui (2). Aimons donc, non point en parole, mais en effet et en vérité' (3), selon le précepte du même apôtre. Et afin que notre aumône soit un sacrifice, ne jetons pas seulement un superflu qui ne coûte rien à la nature; mais prenons quelque chose sur le vif; en sorte que nous souffrions pour notre frère. Car ce n'est pas beaucoup faire de souffrir pour lui ; puisque nous devons être disposés, selon le précepte du Sauveur, à donner pour lui jusqu'à notre vie.
Mais avant que de passer outre sur le précepte de la charité du prochain, entendons selon l'explication de Jésus-Christ dans la parabole du Samaritain ";, que le prochain est tout homme, et que le précepte de nous aimer les uns 1» 3 autres, bien qu'il regarde spécialement les fidèles participans de la même foi, et cohéritiers du même royaume, embrasse tout le genre humain, à cause qu'il est appelé à la même grâce. Cela posé, continuons.
(«) /. Joan. m. 17* — W Ibid. Vf. 20. — (') Ibid. 111. 17, 18. — .. Luc. x.
BOSSL' FT. X. 10
XIIe JOUR.
Motifs de l'amour fraternel, les fidèles, les élus sont amis de
Jésus.
Lisez attentivement les f. 44, 15, 16, 17. C'est encore une puissante insinuation du commandement de l'amour que nous nous devons mutuellement. Jésus-Christ nous tourne de tous côtés, pour nous obliger à aimer nos frères, par toute la tendresse qu'il a eue pour nous.
Il nous explique premièrement, qu'en gardant ses commandemens, nous deviendrons non point seulement ses serviteurs et ses sujets, mais encore ses amis. Nous sommes naturellement sujets de Jésus- Christ, qui est le Roi des rois, et le Seigneur des seigneurs, par qui tout a été créé, et rien n'a reçu l'être que par lui. Mais outre cette première dépendance qui n'a point de bornes, il nous a acquis par son sang; et nous sommes ses esclaves, parce qu'il nous a achetés par .un si grand prix. Mais quoique nous soyons tels, sujets, serviteurs, esclaves, il ne nous traite pas comme tels, mais comme amis : et la raison de cette différence, c'est que le serviteur et le sujet n'a que la simple exécution de la volonté de son maître, sans en savoir le secret : mais Jésus- Christ nous révèle autant qu'il nous est convenable, la raison de ses conseils, qui n'est autre que l'amour qu'il a pour nous, jusqu'à donner sa vie pour notre salut, et pour nous faire ses cohéritiers : et tout le
sur l'évangile. 147
fruit de cet amour, c'est que nous nous aimions les uns les autres, et que nous gardions ce commandement principal de la loi nouvelle, non par crainte el «l'une manière servile, mais en amis qui aiment à faire la volonté de celui qui se déclare leur ami étant leur maître. C'est la première raison de notre Sauveur.
La seconde n'est pas moins forte : Ce n'est pas vous qui ni avez choisi, e'est moi qui vous ai choisis ' ;. Il semble parler ici principalement de ses apôtres : mais en général, puisque ce n'est pas seulement les chefs du troupeau, mais le troupeau tout entier, qu'il oblige au commandement de la charité fraternelle, l'élection d'où il l'infère doit être commune : et lorsqu'il dit dans la suite : Je vous ai c/toisis du milieu du monde, et je vous en ai séparés, il parle visiblement à tous les fidèles. En effet, il a choisi nonseulement les apôtres, mais tous les fidèles : et c'est là l'effet le plus sensible de son amour, qu'il nous ait choisis un à un, par pur amour, par pure bonté : non parce que nous avions porté du fruit; mais afin que nous en portassions : en sorte que le fruit que nous portons est l'effet, et non le motif de son choix. Mais la récompense qu'il nous demande d'un amour si pur et d'une bonté si gratuite, c'est que nous aimions nos frères, aussi purement qu'il nous a aimés lui-même, sans aucun mérite' de leur part, et sans ;iil<'iidre qu'ils nous prévienne*!, mais en les pré- \. -ii.int <'n i. »iit «'t luiijniirs; pour l'amour de Jésus- Christ, qui nous a prévenus en imites manières par sa grâce.
Joan. xv. 16.
Et il est vrai qu'il a prévenu singulièrement les apôtres, afin qu'ils allassent par toute la terre y porter son Evangile, et que leur prédication ait nonseulement un grand fruit par la conversion de tous les peuples, mais encore que ce fruit demeure toujours, et que l'Eglise qu'ils établiront soit immortelle. Mais ces paroles ne laissent pas aussi de regarder chaque fidèle; puisque tous doivent aussi, en allant et conversant sur la terre, porter de grands fruits qui demeurent pour la vie éternelle. Or ce n'est pas nous qui l'avons choisi : car qui est celui qui lui a donné le premier {[\ et qui s'est attiré sa grâce en le prévenant? C'est lui qui nous choisit et nous prévient : c'est lui qui nous a trouvés ennemis, et nous a faits amis : c'est lui qui nous a aimés, avant que nous l'aimassions, ou que nous pussions l'aimer ; puisque c'est lui qui nous a donné l'amour dont nous l'aimons; ce qu'il ne peut avoir fait que par amour. Il n'est donc pas prévenu : il nous prévient, et nous prévient à chaque moment, nous continuant la grâce par laquelle il nous a prévenus la première fois. Et encore qu'un eifet de cette grâce prévenante soit de nous attirer les grâces qui suivent, s'il nous traitoit rigoureusement selon nos mérites, et qu'il voulût punir toutes nos infidélités, combien de fois seroit-il forcé à nous soustraire les grâces auxquelles nous ne répondons pas assez ! Et bien loin d'y répondre par une humble reconnoissance, nous nous enorgueillissons de ses dons que nous nous approprions à nous-mêmes, comme s'ils nous étoient dus, et en faisant la pâture de notre amour -propre. Et
(') Rom. xi. 35.
sur l'évangile. 149
qui seroit celui qui pourroit dire : J'ai le cœur pur ; je ne suis point ingrat envers Dieu ; je lui rends l'action de grâces qui lui appartient, et ne sors jamais de sa dépendance? Ce n'est pas là ce que nous dit notre conscience : elle nous dit, que ni nous ne prions comme il faut, ni ne sommes assez soigneux de marcher fidèlement dans ses voies. Qui donc pourroit se plaindre, quand il nous retireroit ses dons? Mais il continue à nous prévenir malgré nos ingratitudes et nos négligences; et s'il accorde la persévérance à nos prières, il nous accorde premièrement la persévérance à prier, par laquelle nous obtenons la persévérance à bien faire. Et la récompense qu'il veut tirer d'un amour si gratuit, c'est que nous aimions nos frères aussi purement et aussi gratuitement qu'il nous aime, sans que notre amour se ralentisse par leur froideur, par leur négligence, ni parleurs injures; puisqu'au milieu de tant d'injures qu'il reçoit de nous, il nous aime.
Et la raison qui l'oblige à réduire toute la pratique de la vie chrétienne à cet amour mutuel, est premièrement, que ne pouvant lui faire aucun bien qu'en la personne de nos frères qui sont ses membres, c'est là aussi qu'il veut recevoir le fruit de notre reconnoissance et celui de son amour, conformément à ce qu'il dit : Toutes les fois que vous fuites du bien aux moindres de ces petits, à celui-ci et à celui-là, qui sont petits à vos yeux., ot grands aux miens, puisqu'ils sont mes membres, c'est à moi
que vous le faites ' .
Et la seconde raison, c'est, comme dit l'apôtre
1 Matlh i i '•
i50 MÉDITATIONS
saint Paul, que celui qui aime son frère accomplit la loi0) qui est renfermée tout entière dans le précepte de la charité. Car tous ces préceptes : Vous ne tuerez pas : vous ne Relouerez pas : vous ne convoiterez pas la femme <ï autrui, ai sa maison, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bien, en quelque munière que ce soit(2) : vous ne corromprez point dans les autres la chair que Jésus- Christ y a sanctifiée, ou qu'il a destinée à la sainteté; et vous ne la sacrifierez point à votre plaisir : tous ces préceptes sont renfermés dans celui de l'amour fraternel 3); qui ne pouvant être accompli comme il faut, s'il ne vient de la source de l'amour de Dieu, il s'ensuit que tout est compris dans l'amour fraternel; dans lequel par conséquent est tout l'objet des désirs de Jésus-Christ, puisque c'est là aussi qu'est tout l'abrégé de la justice chrétienne.
XIIIe JOUR.
Ils servent Jésus-Christ comme ses amis, à qui il découvre tous ses secrets. Joan xv. 15.
Le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. On lui dit ce qu'il a à faire sans s'expliquer davantage : mais ce bon maître, qui est Jésus-Christ, non content d'exiger de nous une simple exécution, nous découvre tout ce qu'il fait; d'où il vient , et où il retourne ; pourquoi il est venu au monde ; quels biens il y est venu apporter aux
(«) Rom. xm. 8, g. — (a) Éxod. w. 17. — (3) Rom. xm 9, 10.
sur l'évangile. 151
hommes; l'étroite union qu'il est venu contracter avec eux; la grâce qu'il leur a voulu faire de se les unir, comme les membres le sont à la tête, et les branches à la racine ; le divin secret de tout impétrer par l'interposition de son nom; les secrets motifs de ses préceptes ; et les autres choses qui lui font dire : Je vous ai appris, ce que fai appris de mou Père{i). Car je vous ai découvert, dit-il, les merveilles de sa bonté prévenante, et la grâce qu'il vous a faite en vous donnant son Fils unique, de le donner pour vous à la mort. Et afin que vous fussiez capables d'entendre les secrets du royaume des cieux, je vous les ai exposés dans des paraboles et similitudes tirées des choses humaines, par condescendance pour vous les rendre sensibles. Et de pour que ces paraboles ne fussent pour vous des énigmes plus capables de vous étourdir que de vous instruire, ainsi qu'il est arrivé aux Juifs en punition de leur orgueil, je vous les ai expliquées en ami , avec une familiarité et une bonté qui ne vous a rien laissé à désirer. Voilà ce que Jésus-Christ a fait pour nous : il a voulu que nous gardassions ses commandemens, non en vils m -lavs. a qui on dit seulement ce qu'ils ont à faire, -ans leur donner la consolation de savoir pourquoi ; mais a\ee nmnoissaiice, alin de les accomplir d'une ma n i< H- plus parfaite, plus agréable, plus proporlionmV à la condition do la erealure raisonnable. I pourquoi il nous a appris des conseils de Dieu et des sims, (oui ce que nous en pmmons porter. Entions donc volontairement et librement dans les
(') Joun. \v i '<.
desseins de Jésus -Christ, et obéissons, non par force, mais avec plaisir, comme des personnes instruites, et qui savent les raisons de ce qu'on leur demande : entendons bien, que tout ce qu'on nous demande, c'est la raison même ; parce que c'est une sagesse aussi bien qu'une bonté infinie, qui a digéré tous les préceptes et tous les conseils dont on nous propose l'observance. O le plus aimable de tous les maîtres ! O la plus sainte, la plus sage et la meilleure de toutes les lois! Mon Dieu, j'aime votre vérité, votre équité, votre droiture; et en tout cela j'aime Jésus-Christ qui est tout cela , sagesse, justice, droiture, équité; parce qu'il est la vérité et la bonté même; Fils très-bon d'un Père très -bon, et avec lui principe du très -bon Esprit qui nous guide à tout bien.
XIVe JOUR.
Ils doivent et peuvent tout demander au nom de Jésus-Christ. Joan. xv. 16.
Je vous ai choisis, afin que vous rapportiez du fruit, et que votre fruit demeure, et que mon Père vous accorde tout ce que vous lui demanderez en mon nom (1). C'est donc là la cause de ce grand fruit et de sa durée à jamais ; que le Père accordera tout ce qu'on lui demandera au nom du Fils. Dieu disoit autrefois : Je le ferai pour l'amour de moi, et pour glorifier mon nom. Ici il n'accorde plus rien
(') Joan. xv. 16.
sur l'évangile. 453
qu'au nom du Fils. Ce n'est pas qu'il change de langage; ce que Dieu fait pour l'amour de son Fils, il le fait pour l'amour de soi-même ; parce que le Père et le Fils ne sont qu'un : et lorsqu'on nous avertit tant de fois que nous n'avons rien à espérer, ni à demander qu'au nom de Jésus-Christ, on nous avertit du besoin que nous avions d'un médiateur, pour nous réunir à Dieu, dont le péché nous avoit séparés.
Songeons donc à porter du fruit, et à porter un fruit qui demeure; mais demandons-en la grâce au nom du Médiateur, en croyant que c'est par sa grâce que nous commençons à porter du fruit, et par la continuation de la même grâce que nous en portons persévéramment : parce qu'ainsi qu'il nous a dit, nous ne pouvons porter du fruit qu'en lui seul, et qu'il faut qu'il demeure en nous, afin que nous puissions demeurer en lui : et c'est en cela que consiste la médiation de Jésus-Christ, et la vraie invocation de Dieu au nom du Sauveur.
XVe JOUR.
Jésus et ses disciples haïs du inonde : injustice de la haine du monde. Joan. xv.
\ (Mci la doctrine du verset 16 et des suivans, jusqu'au 26. Apres avoir montré à ses disciples combien ils doivent s'aimer les uns les autres, et aimer tout ké monde, parce que tout le monde est <l<-s nôtres par la grâce que Dieu fait à ions <!«• les appelei i
notre unité, il leur apprend que s'ils doivent aimer tout le monde, ce n'est pas dans l'espérance d'être aimés eux-mêmes, puisqu'au contraire ils seront haïs de toute la terre : et c'est la vérité qu'il leur découvre à fond dans tous ces versets.
11 commence à leur découvrir la source de cette haine par ces paroles : Si le inonde vous hait, sachez qu'il nia haï le premier ,(lj. On ne peut assez admirer la bonté de notre Sauveur; il n'y a rien de si fâcheux à de bons cœurs, ni en soi rien de plus triste à la nature, que d'être haï. On a besoin d'être prémuni contre un mal qui en soi est si dur, et dont aussi les effets sont si étranges. Mais c'étoit pour les apôtres la puis grande de toutes les consolations, que cette aversion de tout le genre humain leur fût commune avec Jésus-Christ. Si le monde vous hait, dit-il, il nia lui) le premier. La cause de cette haine nous est expliquée par cette parole : Celui qui, fait mal liait la lumière (i>. Le monde me hait, parce que je lui découvre ses mauvaises œuvres. Les apôtres associés à la prédication du Sauveur dévoient aussi encourir la haine du monde dont ils reprenoient les crimes et les ignorances.
Si vous étiez du monde, le monde aimeroit ce qui est à lui&K Ce n'est pas que les hommes du monde s'aiment les uns les autres 5 c'est tout le contraire, et tout le monde est rempli de haines et de jalousies; mais c'est que les plaisirs et les intérêts du monde font des liaisons et des commerces agréables; mais les disciples de Jésus-Christ n'ont rien qui plaise au monde. Le monde veut des flatteurs : on n'y vit que
') Joua. xv. 18. — (»} lbid. m, 19, au. — /' Ibid. xv. 19.
sur l'évangile. 155
de complaisances mutuelles, en s'appiaudissant l'un à l'autre. A quoi est bon un chrétien ? Il es( inutile : il n'entre ni dans nos plaisirs ni dans nos affaires, qui ne sont que fraudes. Defniso/is-nous-en, disent les impies dans le livre de la sagesse : ear il nous H inutile™] sa vie simple et innocente est une censure de la nôtre : il faut le faire mourir, puisqu'il ne fait que troubler nos joies. Chrétiens, innocent troupeau, c'est ce qui vous fait la haine du monde! Vous ne savez point vous faire craindre, ni rendre le mal pour le mal; vous serez bientôt opprimés. Quelque paisibles que vous soyez, on ne laissera pas de vous reprocher que vous faites des cabales contre l'Etat, pour lequel vous levez sans cesse les mains au ciel; et \ous serez les ennemis publics.
Parce que je WHAM en choisis du milieu du monde,
le monde vous huit ' . Dans votre séparation, on
u< nous croit pas de même espèce que les autres :
on croit que vous voulez vous distinguer; et on votas
i<( able.
Ii \riviteur lies! fins plus ^r/llid (jue son nuin
Quelle consolation pour un chrétien, pour un pasliiu , pour un prédicateur, si on ne le croit pas, si on le méprise, si on le persécute, si on le déchire, si on le crucifie, et lui et ses discours! on en a fait autant à Jesus-Christ. C'est une suite du mystère de l.i n-«»i\: <•! cfesf par de semblables contradictions que l'owvrage de la rédemption a pris son cours. Car a travers ces contradictions, l'Evangile ta <>u il doit ;iII<t. et les bons exemples des chrétiens gagnéhl
Sup. il. 13, l5, 17, 20. — ■) Joan. XV. ig — UmL. v*.
ceux qu'ils doivent gagner; et la main de Dieu se fait sentir dans la résistance des hommes.
Il y a un monde dans l'Eglise même : il y a des étrangers parmi nous. On déplaît à ceux-là, quand on vit, et quand on prêche chrétiennement. Ce monde est plus dangereux que seroit un monde manifestement infidèle. Ecoutez saint Paul : Il y a des périls au dedans et au dehors, et du côté des faux frères (1). Demas ma laissé, dit le même apôtre, aimant ce siècle. Tout le monde m'a abandonné y Dieu leur pardonne (2). Le mépris qu'on fait d'un homme qui ne songe qu'aux affaires de Dieu, en disant que ce n'est pas un homme d'affaires, est une espèce de persécution. Faites, Seigneur, que je fasse bien vos affaires; c'est là que je mets toute ma capacité : si on me blâme, si on me méprise, si on me traverse, si on m'accuse de toutes sortes de faussetés , je le souffre pour le nom de mon Sauveur : c'est qu'on ne le connoît, ni lui ni son Père.
Après avoir montré la haine du monde, Jésus- Christ fait voir qu'elle est injuste, dans le f. 24, et il la convainc par ses miracles.
Personne n'en avoit jamais tant fait, ni de cette nature : il allait guérissant tous les malades; et jamaisil n'a fait de miracles pour punir un seul homme. Tout étoit plein de miséricorde et d'indulgence. Ainsi les hommes sont convaincus : et la bonté de ce Jésus tant haï, paroît non-seulement par la qualité et par la nature de ses miracles.
Ce n'est pas assez pour être conforme au Sauveur d'être haï, il faut être haï sans en avoir
{\}ll. Cor. xi. 26. 22. — (<J //. Tint. îv. 10, 16.
sur l'évangile. 457
jamais donné de sujet. Ils mont, dit -il, haï sans sujet (1).
Prenez-y garde : donner sujet à la haine n'est pas seulement faire injure à quelqu'un, mais encore être superbe, hautain, dédaigneux, envieux, intéressé ; cela offense tout le monde. Mais Jésus-Christ si doux, si humble de cœur, si pauvre, si patient, qui pouvoit-il avoir offensé? Il est haï cependant, et ses apôtres le sont avec lui. Qui ne se consoleroit par cet exemple? Qui n'aimeroit mieux être haï avec Jésus- Christ et pour Jésus-Christ, que d'être aimé comme ceux qu'on a appelés, soit par vérité, soit par flatterie, les délices du genre humain? Je ne veux point être aimé des hommes qui ont haï Jésus- Christ; j'aime mieux entendre ces cris : Qu'on l'ôte : qu'on Vote : qu'on le crucifie m : ou ceux-ci contre saint Paul, d'un peuple en fureur, qui jetoit de la poudre en l'air, et sa robe à terre : Otez du monde cet homme ; il n'est pas permis de le. laisser vivre (3) : que ces acclamations qu'on fit à Hérode : Cest le discours d'un Dieu, et non pas d'un homme. Car voyez la suite : L'ange du Seigneur le frappa, parce qu'il n'avait pas donne gloire ii Dieu : et il mourut mangé des vers (1).
C'est ainsi que Dieu brise les os de ceux qui veulent plaire aux hommes (7) : et saint Paul disoit aux Galates : Si je plaisois encore aux hommes, je ne serais pas serviteur de Jésus-Christ (,i).
Tous les hommes jusqu'aux moindres veulent qu'on les flatte, et ne peuvent souffrir qu'on les
(») Joan. xv. 1.5. — () lbid. xix. i5. — W Acl. xxn. aa, a3. — v lbid. xii. ai, a». a3. — (5) Ps. mi. 6. — ■'.«) Gai. i. 10.
reprenne. C'est un vice qui est entré jusque dans les moelles à toute la nature humaine, à ces paroles flatteuses : Vous serez comme des dieux (1). La jalousie naturellement empôcheroit les louanges ; et on n'en donne guère de bon cœur : mais on en donne pour en recevoir; on flatte pour être flatté : c'est l'esprit du monde; mais l'esprit de Jésus- Christ, c'est d'aimer mieux être haï, que de se faire aimer de cette sorte.
xvr jour.
Le témoignage de l'esprit <le vérité rassure. Joan. xv. 26, 27.
Après avoir fait voir dans le monde une haine si envenimée contre lui, il ajoute pourtant, que Dieu ne le laissera pas sans témoignage, et qu'il enverra son Saint-Esprit qui rendra témoignage de lui (2). C'est là, dit -il, le témoignage que je veux : car ce n'est point l'esprit de déguisement et de flatterie, qui est celui qui règne dans le monde ; ce n'est point l'esprit d'injustice et de partialité; c'est l'esprit de vérité : Spiirtum veritatis : qui est en même temps un esprit de concorde et de douceur; qui unira tous les cœurs, et n'en fera qu'un de ceux de tous les fidèles. Voilà celui que mon Père enverra pour me rendre témoignage : Et vous aussi qui avez toujours été avec moij animés de cet esprit, vous me rendrez témoignage (5). Ce sera
(■) Gen. m. 5. — W Joan. xv. 26. — ,?) lbid. 27.
sur l'évangile. 159
un témoignage irréprochable, rendu par des personnes qui ont tout vu : un témoignage sincère, confirmé par l'effusion fie votre sang. Voilà, dit-il, le témoignage que je me suis réservé sur la terre. Il vous fera haïr; mais votre consolation, c'est que par là vous prendrez part à la haine qu'on me porte injustement. Oui, mon Sauveur, nous y consentons. S'il faut pour vous glorifier, que nous soyons hais et méprisés du monde, en lui disant ses vérités, quelque habit que ce monde porte, fût-ce un habit de piété, puisque la haine se cache si souvent sous un tel habit ; ainsi soit-il : votre volontr soit faite. On n'est point votre disciple, qu'on n'ait mérité par quelque bon endroit la haine du monde.
XVIIe JOUR.
Les apôtres persécutés, haïs d'une teiine de religion. Joan. \\\. t. », :l. I. .'■
Dws les versets 1,2,3, 1, 5 du chapitre wi,
il découvre plus oinerleicenl à ses disciples la nature de la haine qu'on aura contre eux. Car après leur avoir appris qu'elle leur <'si ûomtmme avec lui, h qu'ils se l'attireront en lui rendant témoignage par le Sainl - !\pril qui viendra 60 eux ; il eroit leur pOtWftf lout dire : et il leur apprend enfin que le e;n:el'iv de (r||c h;iine qu'ils auront à
porter; i est qui ce sera une haine de religion;
qu'unies excommuniera, et qu'on les aura hll-inent
en exécration, qu'on croira rendre service à Dieu de les exterminer. Par où il nous fait entendre que ces haines pieuses et religieuses, qu'un faux zèle animera, sont la dernière et parfaite épreuve qu'il réserve à ses véritables disciples. Car c'est une telle haine, qu'il a essuyée lui-même; puisque la sentence que la synagogue a prononcée contre lui, c'est qu'il avoit blasphémé, blasphemavit (l; , contre Dieu, contre la loi, contre le saint lieu; et que c'étoit glorifier Dieu, que de livrer ce blasphémateur au dernier supplice. Et cette haine étoit la même que Jérémie avoit portée en figure de Jésus -Christ, lorsqu'on disoit : Cet homme a blasphémé contre le saint lieu, et contre la cité sainte (2).
Voilà ce qu'il promet à ses disciples; et il les console en même temps, leur apprenant que cette haine est aveugle et insensée : puisqu'elle vient à leurs persécuteurs, pour ne pas connoître son Père7 ni lui (3). Jésus-Christ est la vérité, et quiconque ignore ou combat quelque partie de la vérité quelle qu'elle soit, quelque savant qu'il soit d'ailleurs, il ne connoît pas Jésus-Christ, ni son Père par cet endroit-là : et si vous entreprenez de le convaincre, il se revêtira d'un faux zèle, d'un zèle amer ; mais il en faut essuyer l'aigreur avec foi et humilité, en se réjouissant de porter ce caractère du Sauveur et de ses apôtres. C'est alors qu'il faut écouter le Sauveur, qui dit : Souvenez-vous que je vous ai avertis de ces contradictions. Et il ajoute : J< >i<
(•) Mail. xxvi. 65. — W Jerem, xnyi. 6, 8, 9, 11, 12. — W Joan. xyi. 3.
sur l'évangile. 161
vous ai pas dit ces choses au commencement {l). 11 leur avoit pourtant souvent parlé des persécutions, et de la haine qui leur étoit préparée par toute la terre; / ous serez, dit-il ('2', en haine à tout le monde, et le reste : où il semble qu'il n'a rien oublié pour leur mettre devant les yeux la vive peinture des persécutions qu'il leur avoit destinées. Qu'est-ce donc qu'il dit aujourd'hui, qu'il n' avoit pas voulu leur expliquer au commencement? Remarquez, pieux lecteur, qu'il leur a tout dit; excepté ce seul endroit, qu'on les excommunieroit, et qu'on croirait rendre service à Dieu, en les exterminant df la terre 5 . Car c'étoit aussi l'endroit sensible, et le véritable caractère de la persécution des disciples de Jésus-Christ. Ce ne sont pas seulement les gentils qui les ont persécutés, comme les ennemis de Dieu : cette injure seroit consolante du côté de ceux de qui Dieu n'est pas connu : mais ce sera le peuple de Dieu qui aura en exécration Jésus- Christ et ses disciples : ce peuple à qui Jésus-Christ «toit envoyé : ceux-là mêmes, dont il avoit dit : fis sont assis sur la chaire de Moïse : croyez donc ce qu'ils vous enseignent (i). Ce seront ceux-là qui condamneront Jésus- Christ, et ensuite ses apôtres, avant même que le caractère de réprobation eût paru tout-à-fait sur eux, et lorsqu'un saint Paul respectoit encore en eux le caractère de leur onction, en disant : Mes frères, je n< savois pas que ce fui h souci vain pontife : (ai il est écrit : Vous ne inaitilinz fioml A ■■ prince de Votre peuple^.
• Joan. \vi '|, 5. — (*) Malt. x. ai, >/>.. — (3) Joan. XVI. i. —
• Watt. WI1I 1, 5. — ('') .'tri Wlll
BOSSUET. X. Il
On voit donc qu'il faut s'attendre à être persécuté, quand Dieu le veut, par une autorité sainte. Et l'exemple de saint Chrysostôme si injustement déposé par un patriarche orthodoxe, et même persécuté durant ce temps, et jusqu'après sa mort par des saints, quand il n'y auroit que celui-là, suffit pour nous faire voir ce genre de persécution, qui est un des plus délicats et des plus sensibles aux disciples de Jésus-Christ. Et il faut ici considérer la modération, la douceur et l'humilité de ce grand homme, qui l'a peut-être égalé aux martyrs : cequ' un saint martyr qui lui apparut semble avoir voulu lui indiquer, en lui disant dans un songe : Vous serez demain avec moi.
Quoi qu'il en soit, il faut être préparé à ce genre de persécution, si Dieu le permet, et ne s'en pas étonner, mais dire avec saint Cyprien : Qu'il importa peu de quel côté vienne le coup de Cépée, qit/ tranche notre vie, fût-ce du côté de nos frères; pourvu que ce soit en procurant la gloire de Jésus- Christ^ . Cette persécution n'en est pas moins suivie de la couronne du martyre. Et on verra quelquefois dans des maisons saintes, dans de saintes communautés, des acharnemens contre des personnes saintes dont on ne voit point la cause : on voit seulement dans ces innocens persécutés, une vraie humilité avec un vrai zèle pour la gloire de Dieu. Qu'ils souiï'rent ce petit martyre, sans se plaindre, et en aimant dun amour humble et sincère, ceux qui les font souffrir ; et qu'ils sachent que c'est un des caractères de Jésus-Christ, qu'il leur est donné de porter.
\l) Jipist. ad Corn. Pap. JEdit. Balua Episl. hv.
sur l'évangile. 163
Je ne sais pour qui j'écris ceci, et je n'ai aucune vue: mais afin qu'on ne pense pas que je me figure des chimères de persécution, je suis obligé de dire que celle-ci est très-fréquente, et doit être très-chère à ceux qui la portent, pour peu que ce soit, et pour quelque cause que ce soit.
XVIIIe JOUR.
Tristesse de l'absence de Jésus. Joan. xvi. 5, C
Depuis lei. 5 jusqu'au f. 8, il explique la mission de l'Esprit consolateur qu'il avoit promis à ses disciples, afin de les consoler de son absence. Il venoit encore de leur en parler au f. 26 du chap. xv ; mais ici il va en expliquer à fond la mission : et il faut invoquer le Saint-Esprit, afin qu'il nous fasse entendre ce qui le regarde dans la suite de ce discours de notre Seigneur.
Je ne vous ai piis dit ces choses que je viens de Wïti8 exposer louchant la haine qu'on aura pour \nii>; parce que fêtais encon <n<c vous {]). Rien ne me pressoit de vous les dire; et, çofnme fêtais avec vous, je vous gardois moi - même (2) j et je n'a- \ois pas besoin de vous prémunir contre les persécutions, qui vous dévoient arriver après ma retraite. Mais maintenant je m'en vais, <H il faut vous parler à fond de toutes choses, autant que vous le pourrez porter.
Je m'en vàu <l<>n< . et vôih m aie deHidtidèz pds
') Joan. xvi. "î. — \ Ibid. wii \ï
où je vais .J Mais parce ijue je vous déclare que fe me relire, la tristesse remplit votre cœur{]). Comme s'il disoit : Vous ne songez point où je vais ; en quel lieu, à quelle gloire, à quelle félicité; mais sans songer où je vais, et ce que je vais y faire, vous vous affligez. En quoi il les reprend secrètement du peu d'attention qu'ils ont à ce qu'il fait, et du peu d'amour qu'ils ont pour lui, puisqu'ils ne songent qu'à eux-mêmes, et ne s'occupent que de leur tristesse. Il est néanmoins si bon, que sans les reprendre davantage, il tourne tout son discours à les consoler, et leur parle du Saint-Esprit qui devoit venir, leur apprenant qu'il ne lui est pas inférieur, et le prouvant premièrement par les effets de sa mission ; et à la fin par son origine éternelle ; comme la suite le fera paroitre.
XIXe JOUR.
Mission du Saint-Esprit, pour convaincre d'incrédulité les Juifs et le monde. Joan. xvi. 8, 9, 10 et suiv.
Et Quand il viendra, il convaincra le monde Ionchant le péché, et touchant la justice, et touchant le jugement (2) : et le reste.
Il convaincra le monde sur le péché : sur quel péché? Jésus -Christ l'explique : c'est de n'avoir point cru en lui. Entendons le péché des Juifs, qui est de n'avoir point cru au Christ, qui leur avoit été
(i) Joan. xvi. 5, 6. — {.*) lbid. 8 et suif.
sur l'évangile. 165
envoyé : d'avoir par là démenti leurs prophéties, et Dieu qui confirmoit la mission de Jésus-Christ par tant de miracles : de les avoir attribués au démon. C'étoit là le péché des Juifs, le grand péché ; le péché contre le Saint-Esprit, qui, poussé à un certain degré de malice que Dieu sait, ne se remet ni en ce siècle, ni en F autre (t>. C'est sur ce péché et de ce péché, que le Saint-Esprit devoit convaincre le monde incrédule.
Jésus-Christ avoit convaincu les Juifs de ce péché en deux manières, l'une en accomplissant les prophéties, qui est la manière la plus efficace de les « \]>liquer : l'autre en faisant des miracles que personne b' avoit jamais faits; ce qui leur ôtoit toute excuse, en sorte qu'il ne manquoit rien à la conviction. Et toutefois le Sainl-Esprit la pousse encore plus loin, lorsqu'il descend sur les disciples du Sauveur.
La conviction, dis -je, est portée plus loin. Et premièrement celle des prophéties. Car le Saint- Esprit inspire à saint Pierre la preuve de la résurrection de Jésus-Christ tirée de David, que cet apôtre, plein des lumières et du feu de ce divin Esprit, pousse à la dernière évidence; c'est-à-dire, au dernier point de conviction, et avec une vigueur qui ne s'étoit jamais vue : comme il paroît aux Act. oh. n. f. 25 et suiv.
Secondement, quant à la conviction des miracles, le Saint-Esprit v met la perfection. Car si la source en étoil tarie en Jésus-Christ, on awoit pu croire qu'elle étoit passagère et trompeuse en Jésus-Christ
y/itii. mi i\, 3if ?>i. Marc, ni a8, ifj, 3o. Lut mi. i"
même : mais comme elle se continue dans les apôtres, qui guérissent publiquement et à la vue de tout le peuple cet impotent, en témoignage de la résurrection de Jésus-Christ (l), la conviction est poussée bien au-delà de la suffisance : et le Saint-Esprit la porte par les apôtres jusqu'à la dernière évidence.
Oette continuation de miracles étoit l'ouvrage du Saint-Esprit. Jésus- Christ avoit dit qu'il chassoit les démons par l'Esprit de Dieu; et tous les autres miracles dévoient être aussi singulièrement attribués au Saint-Esprit. Le même Esprit de miracles se continuant dans les apôtres, on voyoit la suite des desseins de Dieu, et l'entière confirmation de la vérité.
Et afin de le bien entendre, il faut savoir que les Juifs, quoique convaincus par tant de miracles de Jésus- Christ, pouvoient dire qu'il avoit eu le sort des faux prophètes que le démon anime, et à qui il donne des signes trompeurs; puisqu'il avoit été condamné et mis à mort par le jugement de la synagogue, conformément à la loi de Moïse (2). Si donc Jésus-Christ étoit demeuré dans la mort, ou que sa résurrection n'eût pas été confirmée d'une manière à ne laisser aucune réplique, les Juifs n'auroiont pas été convaincus et confondus dans ce vain prétexte de leur incrédulité. Mais puisque le Saint-Esprit^ pour donner à Jésus-Christ des témoins de sa résurrection, descend visiblement sur ses apôtres, qui étoient les témoins qu'il avoit choisis; puisqu'il les remplit de courage ; que de foibles qu'ils étoient,
(«) Act. ai. 2,6etseq. — (2) Deut. xni. i, a, 3, l\, 5. xvm. 20, 21, 22.
sur l'évangile. 167
il les rend forts; d'idiots et d'ignorans qu'ils étoient, les rend pleins d'une divine science, et leur donne des paroles qui fermoient la bouche à leurs adversaires qui n'étoient rien moins que les chefs du peuple; puisqu'au lieu qu'ils étoient des lâches qui avoient oublié leur maître tous ensemble en prenant la fuite, et le premier de leur troupeau en le reniant, il en avoit fait d'intrépides défenseurs de sa doctrine et de sa résurrection ; puisqu' enfin le même Esprit descendu sur eux fait des miracles par leurs mains, qui ne cèdent en rien à ceux de Jésus-Christ, et môme qui les surpassent en certaines circonstances, comme il l'avoit prédit lui - même ; et non content d3 leur inspirer l'intelligence des prophéties, et la force de les défendre, il les remplit eux-mêmes de l'esprit de prophétie, et les fait agir et parier comme des hommes inspirés, comme il parut au jour de la Pentecôte; saint Pierre le soutenant avec une assurance étonnante, et une force à laquelle tout cédoit (l) : tous ces ouvrages admirables du Saint-Esprit prouvent que Jésus-Christ a rlil la vérité, en assurant que ce même Esprit con- \aincroit de nouveau, et d'une manière encore plus concluante, l'incrédulité du monde.
Voilà donc le témoignage du Saint-Esprit dans les apôtres, qui en confirmant la résurrection de Jésus -Christ parlent ainsi : Vous sommes témoins de ces choses, et le Saint-Esprit que Dieu a don né <i ceux qui lui obéissent (2). C'éloit le dernier et le plus clair témoignage que Jésus-Christ leur réservoit : et c'est pourquoi prévoyant que le cœur de la
M Ad. 11. 17, 18. — M Ibid. v. 3a.
plupart scroit assez dur pour résister encore à ce témoignage et à cette conviction , il les avertit d'éviter ce crime comme celui qui à la fin leur attireroit une inévitable punition, et deviendroit irrémissible pour eux ; Dieu ayant déterminé de ne le remettre jamais à ceux qui l'auroient porté à de certains excès qui lui étoient connus. C'est peutêtre ce qui donna lieu à cette sentence du Sauveur (,) : Que les blasphèmes contre le Fils serouul remis ; mais que celui qui blasphémeroil contre le Saint-Esprit, en persistant d'attribuer au démon les miracles de Jésus -Christ et de ses disciples, quoique confirmés après sa mort en témoignage de sa résurrection, ne recevroit aucun pardon, mais seroit coupable d'un, éternel péché : à cause, poursuit saint Marc, qu'ils avoient dit : que Jésus- Christ avoit en lui-même un esprit impur qui faisoit par lui des miracles ; et qu'ils étoient disposés à porter la révolte jusqu'au dernier excès, comme ils firent en résistant encore aux miracles de ses disciples, et osant attribuer à l'esprit d'erreur, la continuation ferme et permanente du témoignage du Saint-Esprit.
Ajoutez à toutes ces choses, la sainteté que le Saint-Esprit établissoit dans l'Eglise, par des effets si éclatans, et cette parfaite unité des cœurs qui étoit son véritable ouvrage, et le caractère sensible de sa présence. Ajoutez la redoutable autorité que Dieu mettoit dans l'Eglise, en sorte que mentir à Pierre, c' étoit mentir nu Suint - Esprit m '. On voit
(') Malt. mi. 3i. 3i. Marc. m. 28, aj), 3o. — <•) Aci. v. 3, 4,9-
SUR l'évangile. 169
assez par toutes ces choses, l'efficace du témoignage de ce même Esprit, pour convaincre l'incrédulité.
Et il faut aussi remarquer que Dieu qui avoit supporté les Juifs après le crucifiement de son fils, résolut enfin de faire éclater sa justice d'une manière étonnante, et jusqu'alors inouïe, après que ce peuple ingrat eut continué de résister avec une opiniâtreté, et une dureté sans exemple, au témoignage des apôtres; c'est-à-dire, comme on a vu, à celui du Saint-Esprit. Ce qui étoit la figure du châtiment plus terrible, qu'il réservoit dans les enfers, à ceux qui avoient péché contre le Saint-Esprit, de la manière, et avec l'excès qu'il ne vouloit point pardonner.
Prenons donc garde de ne point tomber dans un semblable péché. Nous commençons à y tomber, lorsqu'abusant de la grâce du Saint-Esprit dans la rémission des péchés, nous en faisons une occasion de pécher plus facilement; en quoi nous faisons injure à Y esprit de rémission t ,1, grâce ' . Et à cause que nous ne savons pas le degré que Dieu a marqué à cet attentat, pour ne le pardonner jamais ; nous ne cessons de l'augmenter de jour en jour, et qous multiplions nos péchés par la facilité que nous nous imaginons dans le pardon. Mais Dieu qui nous voit périr, nous avertit qu'il viendra un point, où il cessera de pardonner, et auquel à la fin nous tomberons an dernier degré d'endurcissement, et à l'impénitence finale.
Craignonsdonc de résister au Saint-Esprit, de peur qu'enfin notre résistance ne soit pousse»' jusqu'à là //. ij. ■
lin, par la juste soustraction de ces grâces qui convertissent les cœurs. Craignons, dis-je, de pousser à bout la bonté et la patience de l'esprit qui remet les crimes; parce que nous ne savons jusqu'où il veut pousser son indulgence, et que peut-être le premier péché que nous commettrons, sera parvenu à ce degré de malice qui lui est connu, et qu'il ne veut point pardonner à ceux qui auront reçu de certaines grâces. Les Juifs en sont un exemple, et ils n'onj, plus trouvé de miséricorde ni en ce inonde ni en l'autre, à cause qu'ils ont méprisé, jusqu'au point que Dieu ne vouloit plus souffrir, la conviction du Saint-Esprit.
XXe JOUR.
Mission du Saint-Esprit pour convaincre le monde d'injustice. Péché contre le Saint-Esprit. Ibid. 10.
Il convaincra le monde sur La justice. C'est le second point sur lequel le Saint-Esprit devoit convaincre le monde : Parce que je ni en vais à mon Père, et que vous ne me verrez plus. Il faut sousentendre : sans que pour cela vous cessiez de croire en moi, ou que votre foi se ralentisse. Et pour entendre cette seconde conviction du Saint-Esprit, il faut savoir que la justice chrétienne vient de la foi : selon cette parole du prophète répétée trois fois par saint Paul : Le juste vit de lajbi0). Mais
(.') Heb. n. 4- Rom. i. 17. Gui. m. a. Heb. x. 38.
la véritable épreuve de la foi, c'est de croire ce qu'on ne voit pas. Tant que Jésus-Christ a été sur la terre, sa présence a soutenu la foi de ses disciples : aussitôt qu'il fut arrêté, leur foi tomba : et ceux qui auparavant croyoient en lui comme au rédempteur d'Israël, commencèrent à dire froidement : Nous espérions qu'il devoit racheter lsraêlm : comme s'ils disoient : mais maintenant après son supplice, nous avons perdu cette espérance. Voilà donc la foi des apôtres morte avec Jésus- Christ. Mais quand le Saint-Esprit l'eut ressuscitée, en sorte qu'ils furent plus constamment et plus parfaitement attachés à la personne et à la doctrine de leur maître, qu'ils ne l'étoient pendant sa vie : on vit en eux une véritable foi ; et dans cette foi la véritable justice, qui étant l'ouvrage du Saint- Esprit, il s'ensuit qu'il donna au monde une parfaite conviction de la justice.
Soyons donc vraiment justes par l'esprit de la foi; et sans nous attacher à ce que nous voyons, unissons-nous à Jésus-Christ que nous ne voyons pas. Croyons fermement avec les apôtres que sa mort n'a pas été une extinction de sa vie; mais comme il l'a dit, un passage à son Père; puisque depuis qu'il nous a quittés, il a été plus fécond pour nous en toute sorte de grâces. Travaillons sans cesse à la mort des sens : ne jugeons point de notre bonheur par leur jugement : vivons dans l'esprit de la foi. Fondons tous nos sentimens sur sa vérité, et écoutera d'autant plus Jésus-Christ qu'il nous paroît moins. Vous avez cru, Tlwrnas, pane que vous
(<) Luc. xxiv. ai.
avez vu : bienheureux ceux qui croient et ne voient pas (1). C'est par une telle foi que nous sommes justes.
XXIe JOUR.
Mission du Saint-Esprit pour convaincre le monde de l'iniquité de son jugement. Joan. xvi. 8 — 11.
Le Saint-Esprit convaincra le monde touchant le jugement : parce que le prince de ce monde est déjà juge. Jésus-Christ a dit ci-dessus : C'est maintenant que le monde va être jugé : c'est maintenant que le Prince de ce siècle va être chassé*®. Comment est-ce que Jésus-Christ juge le monde dans le temps de sa passion? C'est en se laissant juger, et en faisant voir par l'inique jugement du monde sur Jésus-Christ, que tous ses jugemens sont nuls.
Le Saint-Esprit qui est descendu, conlirme ce jugement contre le monde. Qu'a opéré le jugement du monde sur Jésus-Christ, rien autre chose qu'une démonstration de son iniquité? La doctrine de Jésus- Christ qu'on croyoit anéantie par sa croix, se relève plus que jamais : le ciel se déclare pour elle : et au défaut des Juifs les gentils la vont recevoir, et composer le nouveau peuple. C'est l'ouvrage du Saint- Esprit, qui descendu en forme de langue, montre l'efficace de la prédication apostolique. Toutes les nations l'entendent : de toutes les langues il ne s'en fait qu'une, pour montrer que l'Evangile va (oui
(•) Joan. xx. 29. — (*) Ibid. xn. 3r.
sur l'évangile. 173
réunir. Le prince de ce monde est jugé : tous les peuples vont consentir à sa condamnation. Jugeons le monde : condamnons le monde. L'autorité qu'il se donne de nous tyranniser par ses maximes et ses coutumes, a donné lieu à condamner en la personne de Jésus-Christ la vérité même. 0 monde ! je te déteste : le Saint-Esprit te convainc de fausseté. N'adhérons au monde par aucun endroit; sa cause est mauvaise en tout. Mes petits en/ans, n'aimez point le monde, ni tout ce qui est dans lé monde : le monde n'est autre chose que concupiscence de In chair, sensualité, plaisirs du corps, ou concupiscence des jeu. c, curiosité, avarice : et orgueil de la vie, et tout cela, toute cette concupiscence, ne vient point de Dieu, mais du inonde : et le monde passe avec ses désirs w^ et il n'y a que Dieu qui demeure.
C'est donc par là que le monde est jugé. La vie que le Saint-Esprit inspire aux fidèles, condamne toutes ses maximes. Il n'y a plus d'avarice, où chacun apporte ses biens aux pieds des apôtres : il n'y a plus de divisions, ni de jalousie, où il n'y a qu'un cœur et qu'une aine : il n'y a plus de plaisirs sensuels, où l'on a de la joie d'être flagellés par l'amour de Jésus-Christ : il n'y a plus d'orgueil, où tout est soumis aux conducteurs de l'Eglise, qu'on rend maîtres de ions ses désirs, et plus encore de soi-même que de ses richesses. Commençons donc cette vie chrétienne et apostolique, et laissons -nous convaincre par le Saint-Esprit.
1 /. Joan. II. i5, 17.
XXIIe JOUR.
L'esprit de vérité enseigne toute vérité. Joan. xvi. 12, 13.
Nous apprenons dans les f. 12 et 13, que le Saint- Esprit nous apprendra ce que nous n'eussions pas pu porter sans lui. Mais qu'est-ce qu'il y avoit de si nouveau et de si étrange à nous dire, que nous ne puissions pas le porter encore ? Notre foiblesse est donc bien grande, si nous ne pouvons pas porter ce que Jésus-Christ mêmeauroit à nous dire? Cela est pourtant, puisqu'il le dit.
Jésus-Christ attribue deux choses au Saint-Esprit. L'une de nous suggérer, de rappeler en notre mémoire, de nous faire entendre ce que Jésus-Chrisi nous auroit dit auparavant (!) : c'est ce qu'il a dit ci-dessus : l'autre, de nous apprendre des choses nouvelles, que nous n eussions pas pu porter d' abord m\ encore même que Jésus-Christ nous les enseignât. Apprenons ici à ménager les âmes. Avec toute son autorité, et avec toute la lumière dont il est rempli, Jésus-Christ même se croit obligé à ce ménagement des âmes infirmes : à plus forte raison les autres hommes doivent -ils entrer dans cette condescendance.
Mais où trouverons-nous des vérités plus fortes, que celles que Jésus-Christ vient d'expliquer à ses apôtres, en leur disant, qu'o/a les haïra, jusqu'à
(') Joan. xiv. u6. — (a) Ibid. xvi; ia.
croire servir Dieu en les massaàrant-^l Voici quelques vérités que Jésus-Christ n'a pas dites, ou sur lesquelles il n'a pas appuyé : que les apôtres seroient obligés, non-seulement à subir l'exécration de la synagogue, mais encore à se séparer d'eux-mêmes du reste du peuple, comme il paroit dans les Actes : à relâcher l'obligation de la loi : à la regarder comme un fardeau insupportable aux Juifs mêmes, selon ce qu'ils disent dans les Actes : Que ni nos pères ni nous n'avons pu porter ('2) : à faire voir ce qui est bien plus, que non-seulement la loi n'obligeoit point les gentils, mais encore les rendoit coupables, conformément à cette parole : Si vous vous faites circoncire^ Jésus-Christ ne vous servira de rien^K Voilà quelque partie des vérités que les apôtres n'auroient pu porter, si Jésus-Christ les leur avoit apprises d'abord. Et c'est pourquoi il les réserve au Saint-Esprit, qui aussi, lorsqu'ils furent obligés de les expliquer dans le concile de Jérusalem, leur fait dire : // a .semblé bon au Saint-Esprit et à nousw.
Que dirai-je du redoutable secret de la réprobation des Juifs, pour donner lieu aux gentils; et du retour futur de ces mêmes Juifs, après que les gentils seront entrés? Secret admirable qui donne lieu à celui de la prédestination, et à ces terribles paroles : Dieu a tout renferme dans l'incrédulité, pour montrer que nul n'est sauvé que par sa miséricorde . C'est un secret dont Jésus-Christ a posé les
\l, Juan. xvi. 2, 3, — l sict. iv. i5, i8, 3:«, 33. \. ia; i3, 14.
xv. 1, a, 5, 7, 10, no, ai, a8, 29. — ,3; liom. m. <u. Gai, 11. i'6, 18,
•jo, ai. m. 10, 11, 24, L*8. iv. tj, 10, 1 1 . v. 1, 2. ei< — 4j Jet. xv. att. — \J) Hom. xi. 32.
fondemens, mais dont il laisse l'application et le fond à développer à saint Paul.
C'est encore un grand secret que ce même apôtre apprend aux fidèles : qu'il faut joindre à toutes les persécutions, la mortification volontaire, en châtiant son corps, et le réduisant en servitude (I) : chose que le Fils de Dieu n'avoit pas si clairement expliquée, que le Saint-Esprit l'a fait à cet apôtre. Ne poussons pas plus avant nos recherches sur ces vérités, que Jésus-Christ semble réserver au Saint- Esprit. Contentons-nous d'admirer la dispensation de la doctrine salutaire; et ne nous ménageons plus nous-mêmes, puisque Jésus-Christ nous a ménagés autant qu'il a été nécessaire.
XXIIIe JOUR.
Le Saint-Esprit égal au Fils par ses œuvres.
Toutes ces fonctions du Saint-Esprit l'égalent manifestement au Fils de Dieu, dont il accomplit l'ouvrage. S'il y met la perfection, si Jésus-Christ, pour ainsi parler, lui en donne toute la gloire; c'est que la gloire du Saint-Esprit est celle du Fils de Dieu; comme la gloire du Fils de Dieu est celle du Père, et que la gloire de la Trinité est une et indivisible.
Si ce qui est réservé au Saint-Esprit est si grand, que les apôtres ne l'auroient pu porter, quoiqu'annoncé par Jésus-Christ même, il n'y a donc point
(') /. Cor. ix, 27. //. Cor. iv. 10.
sur l'évangile. 177
d'inégalité dans les ouvrages de la Trinité, du côté des trois divines personnes ; mais une dispensation diversifiée, seulement par rapport à nous : mais Jésus-Christ nous va encore élever plus haut, et après avoir égalé le Saint-Esprit au Père et au Fils par ses œuvres, il va encore montrer sa parfaite égalité par son origine.
XXIVe JOUR.
Le Saint-Esprit égal au Fils par son origine : il annonce les choses futures, et pénètre le secret des cœurs. Joan. xvi.13.
Quand cet esprit de vérité viendra y il vous apprendra foute vérité : car il ne parlera pas de luimême; mais il vous dira ce au il a oui, et vous annoncera les choses futures (l) . ,
Il ne dira que ce qu'il a ouï : mais il a tout ouï : aussi enseignera-t-il toute vérité. Il est dans le conseil où l'on dit tout. Le Père dit tout par son Fils : le Fils dit tout par sa naissance. Si tout se dit par lui, il entend tout : autrement il ne s'entendroil pas lui-même. On lui dit tout en le produisant, puisque le produire, c'est dire. Le Saint-Esprit est le troisième dans ce secret : nulle créature n'y entre. On ne dit rien à demi dans cette unité : on n'entend rien imparfaitement. C'est pourquoi l'Esprit, approfondit tout : il entre en tout, même dans les profondeurs de Dieu - . Et c'est le caractère que
'/ («) Joan. xvi. {*) /. Cor. u. 10.
lui donne le Sauveur du monde, en disant quil nous enseigne toute vérité, et annonce les choses futures.
Le Saint-Esprit est celui qui parle aux prophètes. Quand il parle en eux, c'est Dieu qui parle, et on l'appelle l'Esprit prophétique : ce qui l'égale parfaitement au Père et au Fils; puisque comme eux il entre dans le grand secret réservé à Dieu qui est celui de l'avenir (1).
Il entre par la même raison dans cet autre intime secret, qui est la connoissance du secret des cœurs. Qui voit le secret de Dieu, que ne voit-il pas? Par qui est-ce que saint Pierre a vu le secret d'Ananias et de Saphira, dans la vente de leurs biens? Aussi en mentant à Pierre, ils mentirent au Saint-Esprit (2). Par qui est-ce que le secret des cœurs étoit manifesté dans ces assemblées dont parle saint Paul : ce qui fait dire à tout le monde, que Dieu est au milieu de nous[7,)çî Comment? sinon par l'esprit de prophétie, qui est dans le même lieu l'ouvrage du Saint-Esprit, à qui toutes ces grâces sont attribuées, conformément à cette parole : Un seul Esprit opère ces choses, les partageant à chacun selon qu'il lui plaît (4K
(0 ïs. xlviu. iG. i.in. 21. lxi. i. Zaoh. vu. 12. /. Cor. \iv. 3a. Ajjoc. xxu. G. — 0) Acl. v. 3, '\, 9. — (3J /. Cor. xiv. a{, a/>. — l4) Ibiil. xii. ii.
sur l'évangiLe. 479
XXVe JOUR.
Origine du Saint-Esprit. Ordre des personnes divines. Joan. xvi. 14, 15.
Il me glorifiera, parce qu il prendra du mien (1). Que Jésus-Christ daigne nous parler de ces communications intérieures des personnes divines, et nous faire entrer en quelque façon dans cet ineffable secret, il y a de quoi s'en étonner. Vraiment il nous traite en amis, comme il disoit lui-même, en nous apprenant non - seulement ce qu'il fait au dehors, mais encore ce qu'il produit au dedans. Il prendra du mien : le Fils a tout pris du Père, et il glorifie le Père : le Saint-Esprit prend du Fils et il glorifie le Fils. Il semble que c'est là le but de cette parole. Mais écoutons de quelle sorte Jésus- Christ s'explique. Il ne dit pas : Il prendra de moi: mais, Il prendra du mien : 0 Sauveur, que voulezvous dire? M'est-ii permis de le chercher? Ou bien m'en tiendrai-je à ce que vous dites, sans rien dire, ni rien chercher davantage dans cette parole? Mais votre Eglise y a trouvé, que le Saint - Esprit procédoit de votre Père et de vous, et que c'étoit pour cela, que le Saint-Esprit étoit votre Esprit, comme il étoit l'Esprit du Père. Il est appelé l'Esprit de Jésus-Christ: Spiriiux (7/ris/i('2> . 11 esta Jésus-Christ. Jésus-Christ l'envoie : par quelle autorité : si ce n'est par l'autorité de principe et d'origine? Car il ne
(*)Joan. xvi. 14. — (J)/. Pet. I. II.
peut y on avoir d'autre entre les personnes divines.
Voilà la doctrine de l'Eglise catholique, et la tradition des saints. Je la reçois, j'adore cette vérité. 0 Jésus, encore un coup, quelle merveille que vous daigniez nous parler de ces hauts mystères, à nous qui ne sommes que terre et cendre ! Avec quelle foi, avec quelle reconnoissance, avec quel amour devonsnous écouter ces paroles! Seigneur, ce n'est pas en vain que vous nous parlez de ces choses : vous nous en montrez une étincelle durant cette vie, dans le dessein de nous en montrer à découvert la pleine lumière au jour de l'éternité. Nous verrons ce que veut dire : II prendra du mien, et il me glorifiera, et il vous F annoncera. Tout ce qui est à mon Père, est à moi : et c est pourquoi je vous ai dit qu'il prendra du mien : et il vous annoncera ce qu'il en aura pris (1).
Le Saint-Esprit prend du Père dont il procède primitivement, et en prenant du Père, il prend ce qui est au Fils, puisque tout est commun entre le Père et le Fils : excepté sans doute d'être Père : car c'est cela qui est propre au Père, et non pas commun au Père et au Fils. Le Fils a donc tout ce qu'a le Père, excepté d'être Père : il a donc aussi d'être principe du Saint-Esprit : car cela n'est pas être Père : le Fils prend cela du Père; et le Père qui en l'engendrant dans son sein, lui communique tout excepté d'être Père, lui communique par conséquent d'être le principe productif du Saint-Esprit. C'est pourquoi le Saint-Esprit est l'Esprit du Père comme du Fils, envoyé en unité de l'un et de l'autre,
(■) Joan. xvi. i^, i5.
sur l'évangile. 181
procédant de l'un et de l'autre, comme d'un seul et même principe : parce que le Fils a reçu du Père d'être principe du Saint-Esprit. Et c'est pourquoi Jésus-Christ ne dit pas : // prendra de moi; parce que ce seroit dire en quelque façon, qu'il en seroit le seul principe, et que le Saint-Esprit procède du Fils, comme le Fils procède du Père : c'est-à-dire, de lui seul. Mais il n'en est pas ainsi : car le Saint- Esprit procède du Père radicalement ; et s'il procède du Fils, c'est du Père que le Fils a pris de le produire : et c'est pourquoi il dit plutôt : Il prendra du mien : que de dire : // prendra de moi. Parce qu'encore qu'en effet il prenne de lui, il ne prend de lui que ce que lui-même a pris du Père. Il procède donc du Père et du Fils ; mais il procède du Père par le Fils ; parce que, cela même que le Saint- Esprit procède du Fils, le Fils l'a reçu du Père, de qui il a tout reçu.
C'est ce qui explique la raison mystique et profonde de l'ordre de la Trinité. Si le Fils et le Saint- Esprit procèdent également du Père, sans aucun rapport entre eux deux, on pourroit aussitôt dire, le Père, le Saint-Esprit, et le Fils, que, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Or ce n'est pas ainsi que Jésus-Christ parle. L'ordre des personnes est inviolable; parce que, si le Fils est nommé après le Père, parce qu'il en vient; le Saint-Esprit vient aussi du Fils, après lequel il est nommé ; et il est l'Esprit du Fils, comme le Fils est le Fils du Père. Cet ordre ne peut être renversé : c'est en cet ordre que nous sommes baptisés, et le Saint-Esprit ne peut non plus être nom m m le second, que le Fils peut être nommé le premier.
Adorons cet ordre des trois personnes divines, et |es mutuelles relations qui se trouvent entre les trois, et qui font leur égalité, comme leur distinction, et leur origine. Le Père s'entend lui-même, se parle à lui-même ; et il engendre son Fils qui est sa parole. Il aime cette parole qu'il a produite de son sein, et qu'il y conserve; et cette parole qui est en même temps sa conception, sa pensée, son image intellectuelle éternellement subsistante, et dès-là son Fils unique, l'aime aussi, comme un Fils parfait aime un Père parfait : maïs qu'est-ce que leur amour; si ce n'est cette troisième personne, et le Dieu amour, le don commun et réciproque du Père et du Fils, leur lien, leur nœud, leur mutuelle union, en qui se termine la fécondité, comme les opérations de la Trinité ? Parce que tout est accompli, tout est parlait, quand Dieu est infiniment exprimé dans le Fils, et infiniment aimé dans le Saint-Esprit ; et qu'il se fait du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, une trèssimple et très-parfaite unité : tout y retournant au principe, d'où tout vient radicalement et primitivement, qui est le Père, avec un ordre invariable : l'unité féconde se multipliant en dualité, c'est-à-dire, jusqu'au nombre de deux, pour se terminer en Trinité : en sorte que tout est un, et que tout revient à un seul et même principe.
C'est la doctrine des saints : c'est la tradition constante de V Eglise catholique . C est la matière de notre foi ; nous le croyons : c'est le sujet de notre espérance; nous le verrons : c'est l'objet de notre amour ; car aimer Dieu, c'est aimer en unité le Père, le Fils, et le Saint-Esprit; aimer leur égalité et leur ordre;
aimer, eL ne point confondre leurs opérations, leurs éternelles communications ; leurs rapports mutuels, et tout ce qui les fait un, en les faisant trois : parce que le Père, qui est un, et principe immuable d'unité, se répand, se communique sans se diviser. Et cette union nous est donnée, comme le modèle de la nôtre : O mon Père, qu'ils soient un en nous, comme vous, mon Père, êtes en moi, et moi en vous; ainsi qu'ils soient un en nous (l). O Dieu, Père, Fils, et Saint-Esprit, je me reconnois en tout et partout, fait à votre image, à l'image de la Trinité : conformément à cette parole : Faisons l'homme à notre image et ressemblance (2) : puisque même l'union que vous voulez établir entre nous, est l'image imparfaite de votre parfaite unité ! O charité ! tu dois croître et te multiplier jusqu'à l'infini dans les fidèles : puisque le modèle d'union et de communication qu'on te propose, est un modèle dont tu ne peux jamais atteindre la perfection : et tout ce que tu peux faire, c'est de croître toujours en l'imitant, en communiquant de plus en plus tout ce qu'on a à ses frères, lumière, instruction, conseil, correction quand il le faut; amour, tendresse, vertu, par l'édification et le bon exemple, support mutuel ; et à plus forte raison, biens, richesses, subsistance, et tout jusqu'au pain que nous mangeons, que nous devons partager avec les pauvres.
La mission du Saint-Esprit est expliquée. Nous en avons vu les effets égaux à ceux qu'a produits le Fils. Nous en avons vu l'origine dans l'éternelle
(«) Joun. xvii. ai. — [') Gen. i. a6.
communication des trois divines personnes. Ecoutons la suite des paroles de notre Sauveur.
XXVIe JOUR.
Qu'csl-ceà dire : Encore un peu de temps? Joan. xvi. 16.
Encore un peu de temps, et vous ne me verreplus : encore un peu de temps, et vous me verrez^ parce que je m en retourne à mon Père (1).
Depuis le f. 9 du ch. xiv, jusqu'à la fin, que Jésus-Christ sort de la maison ; et dans le ch. xv et dans le xvie, jusqu'à ce verset, Jésus-Christ a parlé seul sans discontinuation, et sans être interrompu par ses disciples ; si ce n'est par ce petit mot de saint Jude, D "oà vient, Seigneur, que vous vous découvrirez à nous, et non pas au monde (2) ? A quoi Jésus- Christ ne répond pas, ou n'y répond qu'indirectement, en continuant son discours. Ils l'interrompent ici plus ouvertement, en se disant les uns aux autres : Que veut- il dire? Encore un peu, et vous ne me verrez plus : et ils disoient : Que veut dire ce peu de temps? Nous ne savons ce qu'il veut dire (3). Et Jésus qui avoit prévu cette interruption, et qui avoit comme jeté cette parole pour y donner lieu dans le dessein d'en tirer une grande consolation et une grande instruction pour eux, reprend la parole en cette sorte : Vous vous demandez les uns aux autres, ce que veut dire ce peu de temps : En vérité ; en
(0 Joan, xvi. 16. — {v lùid. xiv. aa, — (3) Ibul. xvi. 17, 18.
Vérité, je vous le dis : vous gémirez, et vous pleurerez vous autres, et le monde se réjouira : mais votre tristesse sera changée en joie (l).
Il y avoit quelque sorte d'ambiguité dans ce discours du Sauveur : Encore un peu, et vous ne me verrez plus, etc. On pouvoit entendre : dans peu vous cesserez de me voir; car je vais mourir : et dans peu vous me reverrez, car je ressusciterai : les ombres de la mort ne me peuvent pas retenir ; et il faut que je retourne à mon Père. Durant le temps que je serai dans le tombeau, le monde triompher;», ei il croira être venu à bout de ses desseins, et vous serez dans la désolation et dans l'oppression, comme un troupeau dispersé. Mais à ma résurrection qui suivra de près, la joie vous sera rendue, et la confusion à vos ennemis. C'est ainsi qu'on pouvoit entendre ces prompts passages de la privation à la vue, et de la vue à la privation. Mais la suite nous l'ait voir que Jésus-Christ regarde plus loin. Nous cesserons de le voir : non précisément à cause qu'il ira à la mort; mais à cause qu'il montera aux cieux, à la droite de son Père : et nous le reverrons pour ne le plus perdre, lorsqu'il viendra des cieux une seconde fois pour nous y ramener avec lui. Ainsi ce qu'il appelle un peu de temps, c'est tout le temps de la durée de ce siècle; tant à cause que ce temps finit bientôt pour chacun de nous, qu'à cause qu'en le comparant à l'éternité qui doit suivre, c'est moins qu'ail moment.
Apprenons donc que selon le langage du Sauveur, qui «si celui «l»- là Vérité, tout et qui es/i temps, n'est
/•■un. xvi. 19, 30.
qu'un point, et moins que rien : et que ce qui dure, ce qui est véritablement, c'est l'éternité qui ne passe jamais. Comptons pour rien tout ce qui passe. Il y a près de dix •> sept cents ans depuis l'ascension de notre Seigneur : et tout cela devant Jésus- Christ, qui est le Père du siècle futur (l), n'est peut-être qu'une très-petite partie de tout le temps qui se trouvera du jour de l'ascension à la tin du monde, que Jésus-Christ a compté pour rien. Les siècles sont donc moins que rien : mille ans valent moins qu'un jour selon cette mesure. Que seroit-ce donc que les souffrances de cette vie, si nous avions de la foi ? Nos sens nous trompent : tout le temps n'est rien : tout ce qui passe n'est rien : accoutumons- nous à juger du temps par la foi. Selon cette règle, qu'est-ce que dix ans, qu'est-ce qu'une année, et un mois, et un jour de peine? Et cependant cette heure nous paroît si longue. Gens de peu de foi, quand seronsnous chrétiens ? Quand jugerons-nous du temps par rapport à l'éternité.
XXVIIe JOUR.
Tristesse changée en joie. Joan. xvi. 20.
Vous pleurerez ;, et le monde se réjouira : mais votre tristesse sera changée en joie (2). Disons ici avec cet ancien : Je ne veux pas me réjouir avec le monde, de peur de m'affliger un jour avec lui. Je neveux pas, pour sa joie courte et trompeuse, m'at-
(>) ls. ix. 6. — W Joan. xvi. ao.
sur l'évangile. 187
tirer l'accablement et le poids d'une éternelle douleur. Ne vous laissez pas tromper aux joies du monde, ni à cette fleur qui tombe du matin au soir. Ne nous abandonnons jamais à la joie; car c'est nous abandonner à l'illusion. Disons au ris : Tu es un meilleur, et à la joie : Tu nous trompes (,). Les saints Pères ne vouloient pas qu'un chrétien s'abandonnât à la joie, jusqu'à rire avec éclat. Il faut nourrir dans notre cœur une sainte et salutaire tristesse par le souvenir de nos péchés, par la crainte du jugement de Dieu, et par un saint dégoût des biens du monde. Cette tristesse ne sera pas seulement changée en joie dans le jour de l'éternité; mais dès le siècle présent, la joie de Jésus-Christ triomphera dans notre cœur : et c'est de ce fond de joie que goûtera au dedans un cœur attaché à Jésus-Christ, que sortira ce dégoût des plaisirs du monde, qui ne sont qu'illusion, tentation et corruption.
Goûtez, et voyez combien le Seigneur est doux ('2)! combien est douce la vérité, la justice, la bonne espérance, le chaste désir de le posséder : et vous gémirez de vous voir au milieu des tromperies et des erreurs : et vous jetterez un doux et tendre soupir vers la cité sainte, que Dieu nous a préparée, où régne la vérité, où se trouve la paix éternelle, et tout le bien avec Dieu.
i tccle. u. i. — e) Ps. xxxiii. 9.
XXVIIP JOUR.
Souffrir, se faire violence. Joan. xvi. 21.
Apprenons du y. 21, à enfanter notre salut avec peine. Quel effort ne faut -il pas faire, pour faire mourir ses passions, ses mauvais désirs, et tout ce que l'Ecriture appelle le vieil homme? On croit mourir en effet, quand il faut s'arracher du cœur tout ce qui plaît. Quelle vie, dit-on, sera la nôtre, quand nous aurons retranché ces doux commerces, ces jeux, ces plaisirs? Tout sera triste, ennuyeux, insupportable. Songeons que c'est là le temps du travail, où il faut avec violence enfanter un nouvel esprit. Tous les cris d'une femme qui accouche sont oubliés au moment quelle a mis un enfant au monde (1). Quelle donc doit être notre joie, quand ce n'est pas un autre, mais nous-mêmes, que nous faisons naître, pour changer la vie du péché en la vie de Dieu!
Qu'il me coûte de sacrifier ce ressentiment, de renoncer à ce plaisir, de pratiquer cette humilité, de supporter cette médisance! Chrétien, quand veux-tu donc t'enfanter toi-même? Tu ne feras point ton salut, tu ne rompras point tes fers, tu ne deviendras point un nouvel homme, sans te faire cette violence. De quelle paix, de quelle joie, la verrastu bientôt suivie? Ha, je commence à vivre, depuis
(«) Joan. xvi. 21.
sur l'évanc.ile. 189
que je vis pour Dieu, et que je me suis ouvert le ciel !
Aimer Dieu, c'est la vie : on ne sauroit l'acheter par trop de travaux, par trop de morts.
XXIXe JOUR.
Joie qui ne peut être ravie. Joan. xvi. 22.
Personne ne vous ravira votre joie w . D'où vient notre joie? De notre bonheur. Quand donc nous mettrons notre bonheur dans un bien qui ne pourra nous être ravi, notre joie ne pourra aussi nous être ôtée. Qu'est-ce qui doit faire notre bonheur? C'est que Dieu que nou.> aimons, soit heureux et le seul puissant : Beatus et sohis potens : comme dit saint Paul (2/. Si nous aimons Dieu de tout notre cœur, de toute notre intelligence, de toutes nos forces, comme nous ne pouvons rien contribuer à son bonheur, notre partage est de nous en réjouir. Réjouissons-nous de la gloire de Dieu, de sa perfection, de son bonheur, de la naissance éternelle de son Verbe, de l'éternelle procession de son Saint-Esprit, de ce qu'il se connoît, de ce qu'il s'aime, de ce qu'il est tout action, tout intelligence, tout amour, tout vie; si grand, qu'il ne peut rien acquérir, aussi bienfaisant que riche, plein de vie, plein d'être, l'être même, la vérité même, le parfait, le tout. Qui nous peut ôter ce sujet de joie? Il faudroit pouvoir ôler Dieu : et en l'ôtant, s'ôter soi-même,
(•) Joan. xvi. 11. — '») /. Tint. vi. i5.
et tout être, et ne laisser que le néant. Tout ce qu'on nous peut ôter, c'est la joie que nous avons de l'être de Dieu. Mais qui nous la peut ôter, si ce n'est nousmêmes par le péché ? Viendra le temps où le péché étant entièrement détruit en nous, nous ne cesserons non plus de mettre toute notre joie dans l'éternelle félicité et perfection de Dieu, que Dieu cessera d'être heureux et parfait. Alors donc nous serons parfaitement heureux, et notre joie ne pourra plus nous être ravie.
Réjouissons - nous en même temps, de ce que Jésus-Christ est entré dans la gloire de son Père : Si vous m aimiez, dit-il, vous vous réjouiriez de ce que je retourne à mon Père, parce que mon Père étant plus grand que moi (n, selon la nature que j'ai prise, retourner à mon Père, c'est retourner au centre de la grandeur et de la félicité.
Dieu est une nature heureuse et parfaite; et en même temps une nature bienfaisante et béatifiante : l'aimer, c'est vivre, c'est être juste, c'est être véritable; c'est être heureux; c'est être parfait, autant que le peut être ce qui n'est pas Dieu. Mais Dieu nous apprend qu'il nous fait dieux; un même esprit avec lui ; participais, associés à la nature divine, à la sagesse, à la vie, à l'éternité, à la félicité de Dieu. Lui qui est son bonheur, devient le nôtre : notre bonheur est par conséquent le bonheur de Dieu. Dieu se donne à nous tout entier : nous le verrons : nous l'aimerons, assurés de ne cesser jamais de le voir et de l'aimer. En ce jour -là, dit le Sauveur, vous ne m'interrogerez plus de rien; car vous verrez
(.«) Joan. xiv. 28.
sur l'évangile. 194
à découvert, la vérité même. Vivez donc, et réjouissez - vous dans cette espérance. Mais en attendant, que ferons -nous au milieu de tant de besoins, de tant d'indigence? Vous n'avez méa demander: tout ce qui vous sera nécessaire, vous sera donne en mon nomJ). Vous n'êtes donc plus indigens, puisque vous avez le nom par lequel vous pouvez tout obtenir.
XXXe JOUR.
Qu'est-ce qu'on doit demander au nom de Jésus-ChrisL/on/?. xvi. 24.
Jusqu'ici vous n'avez rien demandé en mon //o/n!-\ Eh quoi! lorsqu'ils lui disoient : Seigneur, apprenez-nous à prier : et encore : Augmentez-nous la foi™ : n'étoit-ce pas de lui, et par lui qu'ils espéroient cette grâce?
Leurs demandes n'étoient pas encore assez épurées. A l'occasion du royaume de Jésus-Christ, ils s'étoient mis dans l'esprit des idées de grandeur et d'ambition, qui tenoient beaucoup de l'esprit judaïque. L'attache sensible qu'ils avoient à sa personne, étoit un obstacle à l'amour spirituel qu'il leur demandoit. Lorsque leur foi fut épurée par sa croix, par son absence, et par l'opération du Saint- Esprit, ils apprirent ce qu'il falloit demander au nom de Jésus-Christ, qui étoit de lui être conforme, et de marcher après lui dans la route des croix et de la mort. Que pouvez-vous demander au nom de
■) Joan. xvi. ii. — (,») Ibid. i!\. — (3) Luc. xi. i. xvn. 5.
Jésus- Christ, sinon les choses que vous voyez en lui? Prends bien garde, ame chrétienne, ce que c'est que Jésus-Christ ; et par là tu apprendras ce que tu dois demander en son nom.
C'est ce que les apôtres n'entendoient pas encore; et loin de vouloir porter leur croix avec Jésus-Christ, ils ne vouloient pas même entendre ce qu'il leur disoit de la sienne : Ce discours étoit caché à leurs jeux : et ils craignaient de l'interroger sur ce discours {X) : parce qu'ils craignoient d'apprendre trop leurs obligations, en découvrant les dispositions de leur Maître. Ainsi comme ils répugnoient beaucoup à la croix, ils ne savoient guère ce qu'il falloit demander au nom de Jésus-Christ crucifié : et c'est pourquoi il leur dit : Jusqu'ici vous n'avez rien demandé en mon nom : Demandez, et vous recewez, afin que votre joie s'accomplisse (9).
La joie qu'il leur promet ici n'est pas une joie sensible : c'est une joie dans la foi, c'est une joie dans la croix, comme celle de Jésus-Christ, qui est monté sur la, croix en se proposant mie grande joie (3). Quelle joie, si ce n'étoit celle de glorifier son Père, et de contenter son amour, en sauvant les hommes? Ainsi nous devons apprendre à mettre toute notre joie à le glorifier, ce qui nous fera réjouir dans nos souffrances; ce qui inspira aux apôtres cette joie qu'ils ressentirent d'avoir été flagellés pour le nom de Jésus-Christ (4). Alors donc ils avoient appris ce qu'on reçoit et ce qu'on doit demander en son nom,
(l) Luc. ix. 44) 45- xvni. 34. — (2) Joan. xvi. a4- — W Heb. xu. 1.
— {fi)Act. v. 41-
sur l'évangile. 193
qui est d'apprendre à se glorifier, â se réjouir dans ce qu'on souffre pour lui.
La patience est le seul moyen de surmonter les vices, et d'épurer les vertus. La patience chrétienne apprend non -seulement à porter sans murmure, mais encore à se réjouir dans les souffrances que Dieu envoie. Se fonder sur la patience, et s'unir à la croix de Jésus-Christ, c'est le moyen de prier en son nom, et c'est par là qu'on obtient tout.
XXXIe JOUR.
Tout nous vient par Jésus-Christ. Joan. wi. 25 — 28.
Je vous ai dit ceci en paraboles : je ne me suis pas encore entièrement expliqué sur mon départ : je vous en vais maintenant parler à découvert : vous allez tout voir en trois mots : Je tuis sorti de Dieu, et je sais venu au monde : maintenant je quitte /<■ monde, et je m'en retourne Union Père^K II huit là son discours, comme n'ayant plus rien à leur expliquer, après leur avoir dit si nettement, d'où il venoit, et l'obligation qu'il avoit d'y retourner.
Les apôtres vont entendre plus que jamais cette vérité qui leur ôtera toutes leurs erreurs sur le règne de Jésus-Christ. Ils s'éloieut grossièrement attendus à le voir établir sur la terre avec un éclat mondain ; mais cette pensée n'a plus de lieu depuis que Jésus- Christ montoit au ciel. Car on voit là, que son
>) Joan. \vi. 28.
royaume n'est pas de ce monde; que son trône est à la droite de Dieu ; et que c'est de là qu'il doit mettre tous ses ennemis à ses pieds. C'est ce que les apôtres entendirent, comme il paroît par la première prédication de saint Pierre, où il allègue un passage du psaume cix. Alors donc, quand ils entendirent où Jésus -Christ devoit régner, et d'où il devoit vaincre ses ennemis, ils surent que dorénavant il falloit tout demander en son nom; et en voici tout le secret. Je suis sorti de Dieu pour venir à vous : je vous aimois et je suis venu vous chercher. Si je vous quitte pour retourner à mon Père, je porte mon amour, celui que j'ai pour vous, jusque dans son sein ; et je serai plus que jamais votre avocat, votre intercesseur, et le parfait médiateur de Dieu et des hommes.
Ainsi demander par Jésus-Christ, c'est croire qu'il est dans le ciel notre avocat : et encore qu'il ajoute : Je ne vous dis pas que je prierai pour vous; il ne laisse pas de le faire d'une manière admirable, en se présentant pour nous à Dieu, comme il est écrit aux Hébreux u). Mais il veut dire que non content de cela, il fait plus, puisqu'il nous concilie tellement le Père, que de lui-même il se porte à nous aimer, quoique toujours au nom de son Fils; puisqu'il dit : Mon Père vous aime, parce que vous m'avez aimé, et que. vous avez cru que je suis sorti de Dieu™.
Ainsi, demander par Jésus-Christ, c'est en croyant qu'il est sorti de Dieu, l'aimer de tout notre cœur, et ne vouloir plus rien que ce qu'il veut; puisqu'il
\i) Heb. îx, 24. — (,*) Joan. xyi. 27.
sur l'évangile. 195
n'y a rien à obtenir que par lui. Telle est la médiation de Jésus-Christ. Nous l'aimons, et par là son Père nous aime. Nous aimons Jésus-Christ, par qui nous lui demandons toutes choses ; et tout nous revient par Jésus-Christ, au nom duquel nous demandons tout.
Entrons dans cette secrète correspondance du Père, qui nous aime, à cause que nous aimons son Fils : et croyons que c'est lui-même qui nous inspire cet amour ; puisqu'il est vrai que ce n'est pas nous, mais lui qui a aimé le premier ; et son amour est la source de celui que nous lui rendons.
Mon Sauveur, mon intercesseur, mon médiateur, mon avocat ; je n'ai rien à espérer que par vous : j'entre dans vos voies ; j'obéis à vos préceptes. Ainsi se justifie ce que vous dites : Je suis la voie°\ C'est par vous qu'il faut aller, c'est par vous qu'il faut demander, c'est par vous qu'il faut recevoir. Tant de grandes vérités qu'on vient d'entendre, sont renfermées dans la conclusion des prières de l'Eglise : Per Dominwn noslrum Jesum Christum. Toutes les fois qu'elle retentit à nos oreilles, rappelons ces vérités dans notre esprit, et conformons-y notre cœur.
Les vœux montent par Jésus-Christ j les grâces reviennent par lui; pour l'invoquer, il faut l'imiter. C'est l'abrégé du christianisme.
Kl) Juan. xiv. G.
\«\!VIV«V«>Vt\«V«V«V«\\VtVt'ViMV»VW%V\VVV\WV«Vtl4VtVtVk^V*VtV%V%VkV\\^\lVtVt\\V«
XXXIIe JOUR.
Délaissement de Jésus-Christ. Joan. xvi. 29, 30, 31, 32.
Les disciples ravis d'avoir entendu ce grand regret de leur Maître, lui en témoignent leur joie, en lui disant : C'est à cette heure que vous parlez à découvert : vous avez répondu à nos plus secrètes pensées : vous avez satisfait à nos désirs les plus profonds : Vous savez tout, et vous n'avez pas besoin qu'on vous interroge : c'est pour cela que nous croyons que vous êtes sorti de Dieu (l). Nul autre qu'un Dieu sorti de Dieu, ne peut découvrir le secret du cœur humain : nous croyons en vous. Qui ne croiroil, à les entendre parler de cette sorte, que leur foi auroit autant de persévérance qu'il y paroissoit de sincérité? Mais Jésus les connoissoit mieux qu'ils ne se connoissoient eux-mêmes, et il leur dit : Vous croyez maintenant. Le temps va venir, et il est venu, que vous serez dispersés chacun de son côté, et que vous me laisserez seul; mais je ne suis pas seul, parce que mon père est avec moi^K
Qui nous donnera ici d'entendre l'état d'une aine qui n'a que Dieu; d'une ame destituée de tout appui, de toute consolation humaine? Quelle détresse d'un côté! Quelle joie de l'autre, lorsqu'on a d'autant plus Dieu, qu'on n'a que lui ! C'est l'état où va entrer Jésus-Christ : et il y faut ajouter ce dernier trait, qui
(0 Joan, xvi. 29, 3o. — (2) Ibid. 3i, 32 ;
sur l'évangil e. 197
met le comble à un état si désolant : qu'on a Dieu sans sentir qu'on l'a, puisqu'il semble s'être retiré, jusqu'à réduire Jésus-Christ à dire : Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi m avez-vous délaissé W*
O âmes, qui participez à cette désolation de Jésus-Christ, qui vous enfoncez d'abime en abîme, si loin de Dieu, ce vous semble, et tellement séparées de lui par ce grand chaos, que votre voix ne peut parvenir à ses oreilles, comme si vous étiez dans l'enfer ! je vous remets entre les mains de Jésus-Christ, qui vous donne son fiel à manger, son vinaigre à boire, sa désolation à porter. Il est avec vous; et s'il ne veut pas se faire sentir, c'est là votre épreuve. Dites avec lui dans ce creux, dans cet abîme profond : En espérance contre l 'espérance m : je me meurs, je vais expirer : Mon Père, je recommande, je remets votre esprit entre vos mains (5^ : je vous remets ma vie, mon salut, mon libre arbitre avec tout son exercice. Après cela, taisez-vous, et attendez en silence votre délivrance. Amen, amen.
\ VXIIIe JOUR.
Acquiescement à la volonté divine. Joan. xvi. 33.
Je vous ai dit ceci ; je vous ai expliqué la désolation où je serai jeté par votre fuite, qui ne laissera que Dieu avec moi : afin que vous trouviez la paix en moi seul . non pas en vous-mêmes, ni dans
' Mali. wvii. \H. — {>) Hom. IV. 18. — l*) Luc. xxm. 46- — M Joan. xvi, 33.
votre foi, que vous voyez si chancelante. Il n'y a donc point de paix pour vous, que celle que je vous donne en vous protégeant. Vous m'allez quitter, mesenfans, vous m'allez laisser seul, selon le monde. Si dans cet abandonne ne suis pas seul; si mon Père ne me quitte pas un seul moment, quoiqu'il semble me délaisser : apprenez de là qu'il n'y a de paix ni de force qu'en lui seul, et dans l'acquiescement à sa volonté. Vous aurez de ï affliction dans le monde; mais prenez courage, j'ai vaincu le monde (l). Destitué de toute apparence de secours, et n'ayant pour toute ressource qu'un Dieu délaissant et irrité, j'ai vaincu le monde; je l'ai vaincu pour moi et pour vous. Prenez courage, ayez confiance. Quelque délaissés que vous croyiez être, et encore que vous vous voyiez sur le bord du précipice, et déjà comme engloutis par la mort, le monde que j'ai vaincu ne peut rien sur vous : et pourvu que vous sachiez vous commettre à ma foi, votre paix est inaltérable.
Repassez ici toutes les persécutions de l'Eglise, tous les dégâts qu'y ont faits les schismes et les hérésies, toutes les peines intérieures et extérieures, et tous les délaissemens de ses serviteurs. Voyez de quelle sorte ils en sont sortis, et le bien qui est arrivé par toutes ces tempêtes; et reposez -vous comme un Jonas au milieu des vents «t des flots. Dieu est avec vous ; et quand il vous faudroit être jeté dans la mer, et englouti par une baleine, le sein affreux de ce gouffre vivant sera un temple pour vous, et c'est là que commencera votre délivrance.
(•) Jnan xvi. 33.
SUR l'évangile. 199
XXXIVe JOUR.
Quatre paroles, ou prières de notre Seigneur adressées à son
Père.
La finit le dernier discours et comme le dernier adieu de notre Seigneur à ses apôtres : après leur avoir parlé, il va maintenant parler pour eux et pour nous tous à son Père. Car ce n'est pas assez d'instruire les hommes par la prédication de la vérité, si on ne leur obtient par la prière la grâce de la connoître et de la pratiquer. C'est ce que Jésus- Christ va faire dans la prière suivante.
Je trouve que jusqu'ici le Fils de Dieu s'est adressé quatre fois à son Père, et lui a parlé expressément. Lia première, lorsqu'il dit : Je vous loue, mon Père, Seigneui du ciel et de la terre, parce que vous avez caché (es choses aux sages et aux prudens ; et que vous les avez révélées aux petits. Oui, mon Père; ainsi ; .mit-il, puisque vous l'avez voulu ainsi{1\ C'est une parole de complaisance et d'action de grâces, qui fait entrer l'ame chrétienne, à l'exemple de Jésus-Christ, dans les secrets desseins de Dieu, pour s'y soumettre et s'y complaire.
Les autres paroles de notre Seigneur adressées au Père céleste, sont en second lieu celle-ci, à la résurrection du Lazare : Mon Pire, je vous rends gtriccs de ce que vous m'avez écouté ; pour moi je savo/s que vous né écoulez fou/ours; mais je parle
(•) Mail. \i jj, 26. Luc. x. 21.
ainsi à cause de ce peuple, afin qu'ils croient que vous m'avez envoyé^. C'est encore, ici une action de grâces, mais qui présuppose une invocation, puisqu'il dit que son Père l'a écouté, et qu'il a exaucé ses prières.
La troisième parole adressée au Père par Jésus- Christ, est dans saint Jean, encore devant tout le peuple : Et que dirai-je ? dirai-je : Mon Père, je vous prie de me sauver de cette heure? qui étoit celle de sa passion : Mais je suis venu pour cette heure. Mon Père, glorifiez votre nom (2). C'est une parole de demande, et l'abrégé de tous les vœux et de toutes les demandes, comme de toutes les paroles, de tous les mystères, de toutes les actions de notre Sauveur. Aussi le Père y répondit-il par une parole venue du ciel à la manière d'un coup de tonnerre®.
La quatrième et la dernière parole de Jésus-Christ à son Père, est la prière que nous allons voir, beaucoup plus longue que toutes les autres, et qui est la prière même de son sacrifice.
L'amedu sacrifice, c'est la prière, qui déclare pourquoi on l'offre, et qui est l'oblation même ou l'action d'offrir. C'est ainsi que dans la prière du canon, où commence l'action du sacrifice, l'Eglise déclare à qui, pour qui, et pour quelle cause elle l'offre. C'est ce que va faire Jésus-Christ prêt à consommer son sacrifice, et à se consacrer soi-même : et cette prière, si je l'ose dire, est comme le canon, ou pour parler plus dignement de Jésus-Christ, est la prière expresse et solennelle qui devoit accompagner son
(0 Joan. xi. l\\, t\ï. — (») lbid. xu. 27, 28. — {s) Ibid. 29.
SUR l'évangile. 201
sacrifice. La disposition de son cœur, et les demandes qu'il fait à son Père, le suivent partout dans le cours de sa passion, et jusqu'à ïa mort; et c'est l'ame de son sacrifice.
Soyons donc attentifs à cette prière, qui comprend et renferme en soi toute la vertu du sacrifice de la croix, et qui renferme surtout la consécration que Jésus-Christ fait de lui-même par la croix.
Combien doit-on imposer silence à tout le créé, pour entendre au fond de son cœur les paroles que Jésus-Christ adresse pour nous à son Père, dans cette intime et parfaite communication! Taisons -nous, Jésus-Christ va parler.
XXXVe JOUR.
Jésus lève les yeux au ciel, en commençant sa prière. Joan. xvn. 1.
Jésus dit ces choses; et levant les jeux au ciel, il dit : Mon Père, t heure est venue (l . C'étoit une action ordinaire à Jésus - Christ de lever le s yeux au ciel avant la prière. Lorsqu'il multiplia les pains , il regarda le ciel (2), et c'étoit une manière de s'y adresser pour l'ouvrage qu'il vouloit faire. Saint Luc remarque la même chose. En saint Jean, lorsqu'il ressuscite Lazare, élevant les jeux en haut, il dit : Mon Père (5}; et le reste. Et l'Eglise a tellement entendu que cette action étoit naturelle à Jésus- Christ, qu'elle l'a suppléée dans la bénédiction de
(«) Joan. xvn. î. — i>) Malt. xiv. 19. — (0 Joan. xi. 4'-
la cène, en disant dans le canon, que Jésus leva les yeux à Dieu son Père tout-puissant ; quoique cela ne soit point marqué dans les écrivains sacrés, qui ont récité cette sainte action.
Levons donc aussi les yeux au ciel avec Jésus- Christ en qui seul nous les y pouvons lever. Car le Publicain, qui étoit pécheur, n'osoit seulement lever les yeux au ciel ; mais il se frappoit la poitrine, en disant : O Dieu, ayez pitié de moi, qui suis un pécheur (l). Et le prodigue disoit : Mon Père,f ai péché contre te ciel, et à vos yeux (2). Comment donc regarder le ciel, contre qui on a péché? On ne l'ose qu'en s' unissant à Jésus-Christ, qui lève pour nous les yeux au ciel, et l'apaise en les y levant.
Mais pourquoi lever les yeux au ciel, si ce n'est pour adorer Dieu et sa magnifique présence dans sa gloire, et pour nous y transporter en esprit? Allez donc, mes yeux ; allez au ciel, et y enlevez mon cœur. Allez par désir et par espérance où vous êtes appelés, où vous serez un jour en effet. Allez au séjour qui vous est montré ; et aimez cette céleste patrie, où Dieu sera tout en tous.
XXXVIe JOUR.
Gloire du Père et du Fils dans l'établissement de l'Eglise. Joan. xvii. 1,2.
Mon Père, l'heure est venue; glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie (3). Le sacrifice
(») Luc. xvm. i3. — VJ) Ibid. xv. 18. — l!) Joan. xvii. 1.
sur l'évangile. 203
commence par le nom de Père, nom d'autorité, mais d'une autorité douce, qui marque l'auteur de la vie, de qui on tient tout, à qui on rapporte tout; nom de bonté et d'indulgence, autant que d'empire et de souveraineté. C'est encore par rel endroit que nous commençons notre sacrifice : Tk igitur, CLEMENTissiME Pater. C'est vous, Père trèsmiséricordieux, que nous invoquons par Jésus - Christ votre Fils. Won Pèhe, glorifiez votre Fils ; afin que votre Fils vous glorifie. Il est le médiateur entre vous et nous , et il faut lui donner la gloire qui retournera à vous. C'est ce qui arrive, quand nous invoquons par Jésus-Christ : la gloire lui est donnée d'abord, mais pour être portée à Dieu, à qui elle appartient toute. Mon Père, glorifiez votre Fils ; afin que votre Fils vous glorifie. La gloire que vous lui donnerez ne fait que passer en lui, pour aller à vous : recevez-en le sacrifice, puisque vous en aimez le médiateur.
Mon Père, l'heure est venue. Le sacrifice a son heure : c'est le matin, c'est le soir : il a son heure marquée. L'heure marquée pour le sacrifice dfe Jésus- Christ est venue : mon Père, la victime est prête, et il n'y a plus qu'à lâcher le eotfp.
Je me sens ici élevé à je ne sais quoi d'intime, que je ne puis pas bien expliquera moi-même. Ce je ne suis quoi me fait sentir dans le fonddel'ame qu'il se faut unir à l'intention secrète de Jésus-Christ dans cette prière, et que c'est ha le véritable moyen de prier en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Et il me semble que cette intention secrète de Jésus-Christ est celle de former toute son Eglise, et de s'offrir
lui-même intérieurement et extérieurement en sacrifice pour cela.
Mon Père,j l'heure est venue, que se doivent accomplir les prophéties de l'effusion de votre Esprit sur tous les peuples, et de cette grande glorification qui doit vous être donnée, en ramassant votre peuple de toutes les nations. Glorifiez votre Fils, en le ressuscitant de la mort, et en répandant sa parole dans toute la terre, en y formant la société où doivent être renfermés tous vos amis, tous vos élus. Glorifiez donc votre Fils de cette sorte, en lui donnant une Eglise qui porte son nom, qui soit l'Eglise chrétienne, et le recueillement intérieur et extérieur de tous ceux qui se glorifient d'être ses disciples. C'est la gloire que vous donnerez à votre Fils, et qui en même temps retourne à vous, ô Père, premier principe des émanations, tant extérieures que divines et intérieures, puisque votre Fils vous rapporte tout.
Glorifiez donc votre Fils de cette sorte : comme vous lui avez donné puissance sur tous les hommes, avec la même efficace et dans le même dessein que vous lui avez donné cette puissance, glorifiez- le. Toute puissance m'est donnée dans le ciel et dans la terre (l). Ce qui ne s'entend pas seulement de la toute-puissance qu'il lui a donnée, en lui communiquant sa divine essence; mais d'une sorte de toute -puissance que le Père donne au Fils en le ressuscitant et en le plaçant à sa droite, où il lui donne, comme au Christ et comme au Dieu-homme, et même selon son humanité, l'entière dispensation
(') Malth, 8.x vin. 18.
sur l'évangile. 205
de toutes ses grâces. Et l'effet de cette puissance ne peut pas être plus doux et plus agréable aux hommes : puisque cette puissance lui est donnée sur tous les hommes, afin qu'il donne la vie éternelle à tous ceux que son Père lui a donnés ,1). Qui ne se soumeltroit à cette puissance, dont l'effet est de nous rendre heureux, et de nous faire vivre éternellement d'une vie, qui n'est autre chose que l'écoulement de la vie de Jésus-Christ en nous, comme la suite le fera paroître ?
Mais dirons-nous que la puissance de Jésus-Christ ne s'étend que sur les élus, à qui il donne la vie éternelle? A Dieu ne plaise! car ceux qui ne veulent pas se soumettre à cette salutaire puissance du Fils de Dieu, il a reçu sur eux une autre puissance, qui est celle de les juger, selon qu'il dit ailleurs : Comme le Père a la vie en soi, ainsi il a donné au Fils d'avoir la vie en soi Ci) : et comme le Père donne la vie à qui il lui plaît, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plaît ; et il a reçu la puissance de juger, parce qu'il est le Fils de l'homme ^ : et de juger qui ? si ce n'est ceux qui ne voudront pas recevoir la vie qu'il a pouvoir de leur donner. Mais il ne parie que du pouvoir de donner la vie, parce que c'est son pouvoir primitif, et celui qu'il veut exercer naturellement. Le pouvoir de juger et de condamner, est un pouvoir dont il n'use qu'en second lieu et à regret, désirant que tout le monde reçoive la vie qu'il veut donner ; et s'il condamne les autres, ce n'est que forcé.
Afin qu'il donne la vie éternelle à tous ceu.t que
(0 Jonn. xvii, a, — (») Jbid. v. 26. — (') IbiJ. 21, 27.
vous lui avez donnés. Comment est-ce qu'ils sont donnés à Jésus-Christ, si ce n'est en devenant ses membres vivans? Et il faut que le Père les donne à son Fils, conformément à cette parole : Nul ne vient à moi, que mon Père ne l'attire (l) ; et cela d'une manière spéciale. Ce qui paroît en ce que Jésus- Christ voyant ceux qui se retiroient de sa compagnie, il leur disoit : C'est pour cela que je vous ai dit que personne ne peut venir à moi, s'il ne lui est donné de mon Père (l). Ceux donc à qui le Père le donne de cette manière particulière, sont ceux dont il dit ici que son Père les lui a donnés ; et tous ceux qu'il lui a donnés pour lui être inséparablement unis, et demeurer ses membres vivans et perpétuels, il leur donne la vie éternelle : et ceux qui se retirent de lui, et ne persévèrent pas, il leur donne aussi cette vie de son côté, ne les quittant jamais s'ils ne le quittent.
Mon Sauveur! je me soumets donc à cette divine et salutaire puissance que vous avez sur tous les hommes pour les faire vivre. 0 Père, donnez-nous à votre Fils, de cette manière intime et secrète, qui fait qu'il demeure en nous et nous en lui ; en sorte que nous ne nous en séparions jamais.
(.«) Joan. vi. 44- — ^ Ibid.QQ.
sur l'évangile. 207
XXXVIIe JOUR.
La vie éternelle est de connoître Dieu et Jésus-Christ. Joun. xvn. 3.
Or la vie éternelle consiste à vous connaître, vous qui êtes le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que vous avez envoyé (,).
Voilà donc en quoi consiste la formation de l'Eglise, dans la glorification de Jésus-Christ par la manifestation de son Evangile à la gloire de Dieu son Père ; dont la fin est de donner la vie éternelle à tous ceux que le Père donnera au Fils, et qu'il attirera à son corps mystique par cette secrète et particulière vocation dont nous venons de parler. Ainsi tout le ministère de Jésus-Christ tend à la vie éternelle. Les promesses temporelles sont finies, et la vraie terre coulante de lait et de miel que Jésus- Christ promet à ses amis, est la cité permanente (S) qu'il leur a bâtie dans le ciel pour y vivre éternellement.
Il ne restoit plus qu'à expliquer ce que c'est que cette vie éternelle; et c'est ce qu'il fait dans le f. 3 que nous venons de transcrire.
La vie éternelle commencée consiste à connoître par la foi ; et la vie éternelle consommée consiste à voir face à face et à découvert; et Jésus -Christ nous donne l'une et l'autre, parce qu'il nous la mérite, et qu'il en est le principe dans tous les membres qu'il anime.
(') Joan. xvn. 3. — (3) Heb. îx. 10. xm. 14.
La vie éternelle n'est pas dans les sens, qui sont trop attachés au corps et à la partie de l'homme grossière et mortelle, que les bêtes ont comme nous, et plus parfaite par certains endroits : elle est dans la partie immortelle et intelligente, où est l'image de Dieu, dont la principale opération, et la source de toutes les autres, c'est la connoissance.
On n'aime point ce qu'on ignore, dit saint Augustin (1). Mais quand on aime ce qu'on a commencé à connaître un peu, l'amour fait qu'on le connoît plus parfaitement, et ensuite qu'on l'aime davantage.
La connoissance dont parle ici Jésus-Christ, est une connoissance tendre et affectueuse qui porte à aimer ; parce qu'elle fait entendre et sentir combien est aimable celui qu'on connoît si bien. Celui qui dit qu'il le connoît, et ne garde pas ses commandemens, c'est un menteur, et la vérité n'est pas en lui; mais celui qui garde sa parole, l'amour de Dieu est vraiment parfait en lui (2). La connoissance véritable et parfaite, est une source d'amour. Il ne faut point regarder ces deux opérations de l'ame, connoître et aimer, comme séparées et indépendantes l'une de l'autre; mais comme s' excitant et perfectionnant l'une l'autre. Dieu même dit à Moïse : Je te commis, et je t'appelle par ton nom (5), c'est-à-dire, je t'approuve, je t'aime. Nous connoissons Dieu véritablement, quand nous l'aimons : une connoissance spéculative et purement curieuse, n'est pas celle dont Jésus-Christdit qu'en elle consiste la vie. Les démons connoissent Dieu de cette sorte ; et leur connoissance
(0 Tract, xcvi. in Joan. n. l\. — (*) /. Joan. h, 4, 5. — ^ E*-