‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 62 sur 71 · XXX' W · texte numérisé non relu

XXX' W

Fait leur orgueil et leur damnation . Connoissons donc et aimons : c'est ce que demande Jésus-Christ.

Jésus-Christ s'égale lui-même à son Père par cette parole. Premièrement, parce qu'il dit que c'est lui qui donne la vie éternelle à ceux que son Père lui a donnés; ce qui ne peut être qu'un ouvrage divin. Secondement, en ce que le connoître, comme connoître le Père, est la vie éternelle : ce qui ne se diroit pas d'une pure créature, en laquelle la vie éternelle ne peut jamais être. Et ainsi la vie éternelle étant dans le Fils, comme dans le Père, saint Jean a eu raison de dire de lui : Celui-ci est le vrai Dieu et la vie éternelle (l) : parce qu'il avoit dit auparavant : Et voici le témoignage de Dieu en nous, que Dieu nous a donné la vie éternelle : et cette vie est dans son Fils <l) .

Quand donc il dit que le Père est le seul vrai Dieu, il ne s'exclut pas d'être le vrai et seul Dieu avec lui, puisqu'avec lui il donne la vie éternelle, et qu'avec lui il est la vie éternelle.

Quand il dit à son Père, qu'il donne la vie éternelle à ceux qu'il lui a donnés, il se fait égal à lui. Lequel est le plus ou que le Père les donne au Fils, ou que le Fils leur donne la vie éternelle? Mais quand il dit qu'il donne la vie éternelle, exclut-il le Père? A Dieu ne plaise. Ainsi quand il dit que le Père est le seul vrai Dieu, il ne s'exclut pas lui-même; mais il fait entendre qu'il est un seul et vrai Dieu avec son Fils, qui donne avec lui la vie éternelle, et qui est avec lui la vie éternelle. Et s'il

(») /. Joan. v. 10. — W Ibid. 1 1.

nomme le Père le seul vrai Dieu, on voit bien que c'est sans s'exclure lui-même, puisqu'il s'attribue à lui-même ce qu'il y a de plus divin, qui est de donner la vie, et d'être la vie : et sans exclure le Saint- Esprit, qui est si souvent appelé ailleurs un Esprit sanctifiant et vivifiant. Et tout est compris dans le nom du Père, selon ce langage mystique, où en nommant le Père, qui est le principe, on nomme tout ce qui est enfermé en lui, comme dans la source commune. On nomme donc tout ensemble et le Fils et le Saint-Esprit : en sorte que lorsqu'il dit que son Père est le seul vrai Dieu, et que la vie éternelle est de connoitre le Père et le Fils ; il insinue que tous deux ensemble avec le Saint-Esprit, qui procède d'eux, sont un seul et même et vrai Dieu, à l'exclusion des faux dieux, à qui on donne ce titre incommunicable. Voici donc le sens entier de ce verset : la vie éternelle est à vous connoitre, vous qui êtes la vérité même; et à connoitre votre Fils, qui, comme Dieu, étant avec vous la vérité et la vie, comme homme est le milieu pour aller à vous.

Nous entendons maintenant ce qui fait l'Eglise. C'est que le Père donne au Fils ceux qu'il veut faire ses membres ; afin que le Fils en les recevant dans l'unité de son corps, leur donne la vie éternelle, qui consiste à connoitre le Père et le Fils de cette manière affectueuse qui fait qu'on les aime.

Il ne faut donc pas exclure la connoissance : à Dieu ne plaise! Et les mystiques, qui semblent la vouloir exclure, ne veulent exclure que la connoissance curieuse et spéculative qui se repaît d'ellemême. La connoissance doit, pour ainsi dire, se

sur l'évangile. 214

fondre tout entière en amour. Il faut entendre de même ceux qui excluent les lumières : car ou ils entendent des lumières sèches et sans onction, ou en tout cas ils veulent dire que les lumières de cette vie ont quelque chose de sombre et de ténébreux; parce que plus on avance à connoitre Dieu, plus on voit, pour ainsi parler, qu'on n'y connoît rien qui soit digne de lui : et en s'élevant au-dessus de tout ce qu'on en a jamais pensé, ou qu'on en pourroit penser dans toute l'éternité, on le loue dans sa vérité incompréhensible; et on se perd dans cette louange ; et on tâche de réparer en aimant ce qui manque à la connoissance ; quoique tout cela soit une espèce de connoissance, et une lumière d'autant plus grande, que son propre effet est d'allumer un saint et éternel amour.

Ce toit un Jlambcau ardent et luisant, dit Jésus- Christ, en parlant de saint Jean-Baptiste, et vous avez voulu durant quelque temps vous réjouit à sa lumière (1). Ceux qui, comme les Juifs, ne font que se réjouir à l'aspect de la lumière, ne songent pas que le flambeau étoit tout ensemble ardent et luisant; et ils séparent la lumière d'avec l'ardeur; et leur joie ne dure qu'un moment. Afin qu'elle soit durable et véritable, il faut se laisser brûler d'un éternel amour, qui est le fruit de la connoissance où Jésus-Christ met aujourd'hui la vie éternelle.

1' Joan. v. 35.

XXXVIIIe JOUR.

Gloire infinie du Père et du Fils. Joan. xvii. 4.

Je vous ai glorifié sur la terre par ma prédication et par mes miracles :fai achevé l'ouvrage que vous m aviez donné à faire (1) '. Ce qu'il entend, tant de ce qu'il avoit à faire durant le cours de sa vie mortelle, que de ce qui lui restoit à faire dans sa passion, qu'il regarde comme fait; parce que dans un moment il l'alloil être, et l'étoit déjà dans sa pensée. Puis donc qu'il a accompli ce que son Père lui avoit donné à faire pour sa gloire : que restoit-il autre chose, sinon ce qu'il dit : Et maintenant glorifiez-moi, vous mon Père, de la gloire que j ai eue en vous devant que le monde fût (2)?

La gloire qu'il donne à son Père, c'est de déclarer son immense et naturelle grandeur : la gloire qu'il lui demande, c'est que son Père déclare aussi la grandeur dont il jouissoit éternellement dans son sein comme son Verbe, qui étant en lui ne pouvoit rien être de moins que lui ; et qui étoit par conséquent un seul et même Dieu avec lui. Il le prie donc de déclarer cette grandeur, en la répandant sur l'humanité qu'il s' étoit unie, comme faisant avec lui une seule et même personne; et sur les hommes qu'il s' étoit unis, comme ses membres vivans. Et c'est tout le fonds de sa prière, comme la suite le fait paroître.

(«) Joan. xvii- 4- — ^ Ibid. 5.

sur l'évangile. 213

Voilà donc l'unité parfaite, et la parfaite égalité du Père et du Fils. Le Fils glorifie le Père, comme le Père glorifie le Fils. Ils se donnent mutuellement une gloire infinie dans l'éternité par leur amour mutuel : et ils se donnent dans le temps la gloire qui leur est due; parce que le Père manifeste le nom du Fils, et le Fils le nom du Père, dont il est lui-même la gloire, F éclat, P image invisible, l'empreinte de sa substance, et le rejaillissement de sa lumière éternelle (1). Et notre gloire est d'avoir part à celle que se donnent mutuellement le Père et le Fils, ainsi que les paroles suivantes le déclarent.

XXXIXe JOUR.

Jésus sauve tous ceux que son Père lui a donnés. Joan. xvn. 6. vi. 37 — 40. x. 27—30. vi. 43, 65, 66.

Ta i fait connoître votre nom aux hommes que vous m'avez donnés, en les tirant du monde : Ils étoient à vous, et vous me les avez donnés, et ils ont gardé votre parole (2). Lisez encore le f. 7 et le f. 8 ; et remarquez bien tout ce qu'il y dit de ceux que son Père lui a donnés. Lisez aussi ces paroles du même Sauveur, en saint Jean : Tout ce que mon Père me donne vient à moi : et je ne chasserai point celui qui y vient; parce que je suis descendu du ciel , non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de mon Père. Or la volonté

(•) Hcb. i. i, a, 3. — (') Joan. xvn. 6.

de mon Père, qui m'a envoyé, est que je ne perde rien de tout ce qu il ma donné, mais que je le ressuscite'au dernier jour (1), de la résurrection des justes, et pour lui donner la vie éternelle.

Lisez encore ces paroles du chapitre x : Mes brebis entendent ma voix; et je les connois, et elles me suivent : et je leur donne la vie éternelle, et elles ne périront point éternellement, et personne ne les ôtcra de ma main. Ce que mon Père m'a donné est plus grand que tout : ou, comme porte le grec : Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut rien ôter de la main de mon Père. Moi et mon Père ne sommes qu'une même chose (2).

Lisez encore ces paroles de Jésus-Christ, en saint Jean : Ne murmurez point les uns contre les autres : personne ne peut venir à moi , si mon Père, qui m'a envoyé, ne l attire; et je le ressusciterai au dernier jour. Il est écrit dans les Prophètes : Ils seront tons enseignés de Dieu. Quiconque a été enseigné de mon Père, et a appris, vient à moi{Z). Et après : Il y en a parmi vous qui ne croient pas; car il savoit dès le commencement qui étoie nt ceux Çlli ne èrôyôient pd%, et qui étoit celui qui le trahiroit. Et il disoit : Cest pour cela que je Vous ai dit : Personne ne peut venir à moi, s'il ne lui est donné par mou Pèrew.

Passez quelques heures, quelques jours, à considérer attentivement et humblement toutes ces paroles, dont le rapport est manifeste. En gros,

(0 Joan. vi. 37, 38, 39. — (0 Ibid. x. 27, 28, 29, 3o. — £) Ibid. vi. 43, 44, 45. — \S) Ibid. 65, 66.

vous y verrez la secrète et mutuelle communication du Père et du Fils, pour choisir les hommes, pour les attirer, pour les séparer du monde; et leurs secrets, mais justes jugemens, pour les laisser à eux-mêmes, lorsqu'ils ne croient point, et qu'ils périssent; comme on entendra dans la suite du fils de perdition, qui devoit périr, ainsi qu'il avoit été prédit. Voilà ce que vous verrez en général. Ne vous déterminez encore à rien ; car peut-être aussi qu'à la fin il ne faudra se déterminer à autre chose qu'à adorer ces profondes et mystérieuses paroles. Et aussi, comme Jésus-Christ ne les a dites que pour nous instruire, peut-être y faudra-t-il entendre quelque chose, plus ou moins, selon qu'il plaira à Dieu de les découvrir. Lisez donc, et relisez; considérez, ruminez, recevez toutes les pensées qui vous viendront naturellement et simplement dans l'esprit : écoutez tout; pesez tout. Ecoutez principalement ce qui prend le "œur, ce qui l'incline vers Dieu, vers Jésus-Christ, ce qui l'abaisse, ce qui l'humilie, ce qui le relève, ce qui le fait trembler, ce qui le console; et dites en vous-mêmes : Tout cela est vrai; tout cela est juste : soit que Dieu veuille que je l'entende, ou que je ne l'entende pas, tout est véritable, tout est juste : j'adore cette vérité, cette justice; aussi content de l'entendre que de ne l'entendre pas; parce que, quelque intelligence qu'il plaise à Dieu de m'en donner, l'intime de ce secret sera toujours pour moi impénétrable. Ou plutôt, sans y rien entendre, je me contenterai de croire: et je m'unirai de cœur en toute simplicité et candeur, à toutes les vérités que Jésus-Christ a

voulu ici ou cacher ou découvrir à l'humble troupeau qui entend sa voix. Taisons-nous ici, et écoutons en grand silence les impénétrables vérités de Dieu.

XLe JOUR.

Les élus sont tirés du monde parle Père. Joan. xvn. 6.

La première vérité qui paroit dans les paroles de Jésus-Christ, c'est que ceux que le Père donne à son Fils, il les a tirés du monde : J'ai, dit-il, manifesté votre nom, vos perfections, vos grandeurs, vous-même, votre sagesse, vos conseils ; et encore, votre nom, ce nom de Père, qui n'avoit point encore été révélé parfaitement ; je l'ai manifesté aux hommes que vous m'avez donnés, en les tirant du monde (,). Ils y étoient donc; ils en étoient de ce monde, dont il est écrit : Le monde ne l'a pas connu (2) : et encore : N'aimez pas le monde, ni tout ce qui est dans le monde; parce que tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux , ou orgueil de la vie (5). Ce qui est ramassé dans ce seul mot de la même épître : Tout le monde est gisant, plongé dans le mal : tout y est mauvais, tout y consiste en malignité : TOTUS MUNDUS IN MALIGNO POSITUS EST (4).

C'est donc de ce monde, et du milieu de la

(0 Joan. xvh. 6. — (*) Ibid. i. 10. — (s) /. Joan.. n. i5, 16. — (4) Ibid. v. 19.

sur l'évangile. 217

corruption, et du péché que Dieu a tiré ceux qu'il a donnés à son Fils. Ce n'est point pour leurs mérites, pour leurs bonnes œuvres, qu'il les a tirés, séparés, démêlés du monde. Voilà une première vérité, que tout homme que Dieu a donné à Jésus-Christ, étoit dans la corruption, dans le mal, dans la perdition. Et quand il dit : Ils étoient à vousw, il ne veut pas dire : Ils étoient à vous par leur vertu, ils étoient à vous par leur bonne volonté; mais, ils étoient à vous par la vôtre : non par leur choix, mais par le vôtre : non parce qu'ils étoient bons, mais parce que vous l'étiez, vous, mon Père, qui les choisissiez pour me les donner.

Il est vrai qu'il parle ici des apôtres que le Père a donnés au Fils par cette grâce singulière de l'apostolat ; mais cela est vrai de tous ceux que le Père a donnés au fils en qualité de fidèles pour être ses membres; ainsi qu'il paroîtra au f. 24. Le Père les donne tous à son Fils par la même grâce, et par la même bonté gratuite, avec laquelle il lui a donné les apôtres. Qu'avoient-ils fait, pour être donnés au Fils de Dieu, pour être, non -seulement les membres, mais encore les principaux membres de son corps mystique ? Mon Père, vous les avez tirés du monde : ils étoient vôtres par votre bonté (2). Ne nous glorifions pas parce que nous étions au Père, et qu'il nous a donné à son Fils : au contraire, humilions-nous, parce que nous n'étions à lui que par l'amour gratuit qui nous prévenoit, conformément à cette parole : Non que nous Payons aimé; car c'est lui qui nous a aimés le premier ®,

(') Joan. xvii. 6. — (*) Ibid. — (') /. Joan. iv. 10.

XLIe JOUR.

Le Fils instruit ceux qui lui sont donnés par le Père. Ibid.

Voila donc par où Dieu commence pour former l'Eglise : le Père choisit ceux qu'il donne à son Fils dans cette secrète communication qui est entre eux; et ceux qu'il choisit ainsi, il les rend siens par ce choix, et ils sont à lui : mais ils sont aussi à son Fils, parce qu'il les lui donne, et le Fils les reçoit de sa main, et il leur fait connoître le nom de Dieu. Voilà la prédication de Jésus-Christ, qui est le fondement extérieur de cette Eglise qu'il venoit former. Et encore que cette grâce de la prédication soit pour le peuple, elle regarde principalement les apôtres, qu'il établissoit pour en être les docteurs. Ainsi il les instruit en particulier, et leur apprend le nom de son Père ; ce nom de Père qui envoie son Fils, et l'envoie par un pur amour, pour être le Sauveur du monde : voilà donc la prédication de Jésus-Christ.

Mais si sa prédication étoit purement extérieure, les apôtres ne lui diroient pas : Seigneur, augmentez-nous lafoi{X). Par celte prière ils ne vouloient pas lui dire : Prêchez-nous ; car ils voyoient bien qu'il le faisoit, et ne cessoit de les instruire. Ils lui demandoient qu'il leur parlât au dedans pour leur augmenter la foi : et quand ils lui en demandoient

(•) Luc. xvii. 5.

sur l'évangile. 249

l'accroissement, ce n'étoit pas qu'ils crussent en avoir eu le commencement par eux-mêmes ; mais ils demandoient le progrès à celui de qui ils tenoient le commencement. Et quand cet autre lui disoit : Je crois, Seigneur; aidez mon incrédulité {i) : il entendoit bien que celui qu'il prioit d'en éteindre jusqu'au moindre reste, étoit celui qui avoit commencé de la détruire dans son cœur. Jésus-Christ étoit donc connu comme celui qui agissoit , qui parloit au dedans et au dehors ; car il étoit la parole intérieure du Père; et quand il s' étoit revêtu de notre nature, pour exercer au dehors le ministère de la parole, il n'avoit pas perdu pour cela cette qualité de parole intérieure qui demeuroit dans le sein du Père, mais qui aussi s'insinuoit dans tous les cœurs, en illuminant tout /tomme qui vient au monde 2) : et parlant à qui il lui plaît, comme il lui plaît; sans que personne puisse entendre la vérité, qu'autant que le Verbe lui parle de la manière qu'il sait ; ni en particulier les vérités du salut, qu'autant qu'il lui insinue dans le fond du cœur ce nom secret de son Père, qui veut devenir le leur en les donnant à son Fils ; qui les fait fils et enfans à leur manière, lorsqu'il les unit à lui, et les fait ses membres.

Combien donc dois-je être attentif, et au dedans et au dehors, à la prédication, à la lecture de l'Evangile : et combien dois-je prêter l'oreille du cœur à cette douce insinuation de la vérité, qui se fait entendre sans bruit, et sans articuler des paroles qui se suivent les unes les autres, et n'ont de sens qu'à la fin; mais tout ensemble et par un seul trait,

' l/art. îx. a3. — s) Joan. i. 9.

autant qu'il lui plaît de parler! 0 Jésus! j'écoute : parlez, luisez, éclairez, tonnez, échauffez, fendez les cœurs.

XLIIe JOUR.

Comment le Père donne les élus au Fils. lbid.

Ils étaient à vous , et vous me les avez donnés (,). Mais le Fils ne se les a-t-il pas donnés lui-même? D'où vient donc qu'il disoit dans le chapitre précédent : Ce n'est pas vous qui m'avez choisi : c'est moi qui vous ai choisis (2). Et quand le Père les a choisis, si ce n'est pas par le Fils qu'il a fait ce choix, saint Paul auroit-il dit : que Dieu nous a choisis en lui et par lui ^ : autrement il ne seroit pas véritable que nous lui devrions tout, puisque nous aurions été choisis sans lui? Entendons donc que le Père inspire à l'ame sainte de son Fils fait homme, de choisir ceux qu'il devoit choisir; et le Fils, qui ne fait rien que ce qu'il voit faire à son Père(4), les choisit après lui : et le Père ne veut pas que son choix ait son effet, jusqu'à ce que le Fils y soit entré. Mais le Fils, qui de son côté ne fait rien que selon qu'il voit la volonté de son Père, choisit ceux qu'il veut, \insi le Père qui dirigeoit, animoit, et inspiroit la volonté de son Fils, étoit le premier qu'il choisissoit : et c'est pourquoi le Fils dit : Ils étoient a vous, et vous me les avez donnés.

(«) Joan. xvn. 6.— 00 lbid. xv. 16. — (3) Ephes. i. 4> 5. — w Joaiu v. 19.

sur l'évangile. 221

Et que dirons -nous du Fils comme Dieu! Ces bienheureux choisis de Dieu, n'étoient-ils pas à lui comme au Père? Oui sans doute, comme il dit après : Tout ce qui est à vous, est à moi : et tout ce qui est à moi, est à vous (l) Mais c'est son langage ordinaire de tout rapporter à son Père, de qui il tire lui-même son origine : et encore selon ce sens, ils étoient au Fils dès-là qu'ils étoient au Père. Tout leur est commun ; et tout venant du Fils au Père, tout^lui est aussi rapporté. C'est le langage du Fils, le langage mystérieux et sacré de sa mutuelle communication avec son Père : en un mot, le langage de la Trinité; que Jésus-Christ n'auroit point parlé devant les hommes, s'il ne les vouloit introduire dans ce secret par la foi, pour un jour les y introduire par la claire vue. Croyons donc, et nous verrons.

XLIIIe JOUR.

Jésus parle ici des onze apôtres. Joan. xvn. 6, 7, 8.

Et ils ont gardé votre parole : ils ont maintenant connu, que tout ce que vous m'avez donné vient de vous ; parce que je leur ai donné les pat -oies que vous m'avez données : et ils ont connu véritablement, que je suis sorti de vous : ils ont cru que vous m'avez envoyé (2).

Il parle de ceux qui étoient actuellement avec lui. Judas s'étoit retiré incontinent après la cène, et n'avoit aucune part au discours qui avoit suivi. Ce

1 Joan xvn. io. — *) lbid G, 7, S.

traître s'étant retiré pour consommer son crime, et ensuite aller en son lieu^] on pouvoitdire véritablement, de tous ceux qui étoient présens, qu'ils avoient reçu la parole, et qu'ils avoient connu que Jésus-Christ étoit sorti de Dieu : car ils venoient de lui dire : Nous croyons que vous êtes sorti de Dieu™: qui est la même parole que Jésus-Christ répète ici; et il semble avoir approuvé comme véritable ce qu'ils lui disoient alors, en leur répondant : Fous croyez présentement? modo creditis (3) ?Mais encore que cela soit véritable jusqu'ici , et que les apôtres ne se soient pas encore démentis ; il semble que Jésus-Christ les regarde non -seulement dans l'état où ils étoient, mais encore et beaucoup plus dans celui où ils alloient être, incontinent après la descente du Saint- Esprit. Etde même que lorsqu'il dit qu'il a consommé V ouvrage c[ue son Père lui a ordonné (i) ; il ne parloit point seulement de ce qu'il avoit fait jusqu'alors, et regardoit principalement ce qu'il alloit faire, qui étoit la plus essentielle partie et la consommation de ce grand ouvrage : ainsi tout ce qu'il dit à ses apôtres, regarde principalement l'avenir.

En effet, cette parole qu'il dit ici : Ils ont connu véritablement, semble regarder quelque chose de plus parfait dans la foi, que l'état douteux et chancelant où étoient alors les apôtres, qui dans un moment alloient tomber, non-seulement dans la foiblesse de l'abandonner, mais encore dans une entière incrédulité. C'est aussi ce que Jésus-Christ lui-même venoit de leur répondre, après qu'ils lui eurent dit :

(«) Act. i. a5. — b) Joan. xvi. 3o. — (3) Ibid. 3i. — (0 Jaan xvn. 4-

suh l'évangjle. 223

Nous croyons que vous êtes sorti de Dieu. Fous croyez maintenant? leur avoit-il dit : l'heure est venue, que vous allez être dispersés, et que vous me laisserez seul{X) : comme s'il eût dit : Yous appelez cela croire? Est-ce croire, que d'être assez foiblespour me quitter dans un moment? Est-ce là connoître vraiment que je suis venu de Dieu? Une foi si vacillante méritoit-elle cet éloge de la bouche du Fils de Dieu : Ils ont vraiment connu ?

Quoi qu'il en soit, on ne peut douter que Jésus- Christ ne parle des onze qui l'écoiitoient actuellement ; et que ce ne soit, par conséquent, ceux qu'il regardoit comme étant à lui, et comme lui étant donnés par son Père. Ecoutons donc ce qu'il en va dire : mais avant que de passer outre, remarquons que ceux qui sont \ entablement à lui, sont ceux qui demeurent. Les autres sont de ceux, dont il est écrit : fis étoient parmi nous, mais ils n étoient pas des nôtres .^ils n'étoient pas véritablement de notre troupeau : car s'ils en avoient été, ils y s croient demeurés (2); mais leur sortie fait connoître que tous ceux qui sont parmi nous ne sont pas pour cela de notre société. Demeurons donc en Jésus-Christ, et Jésus- Christ en nous, alin d'être véritablement, c'est-àdire, sincèrement et constamment, de ceux qui sont en lui.

(") Jvan. xvi. jo, 3i, 32. — (*) /. Joan. u. 19.

XLIVe JOUR.

Jésus prie pour eux et pour les élus. Joan. xvn. 9, 10.

Je prie pour eux : je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que vous m avez donnés, parce qu'ils sont a vous. Tout ce qui est à moi, est à vous; et tout ce qui est à vous, est à moi: et j'ai été glorifie' en eux (,). Il parle des onze, et de ceux-là seulement, dont la foi et l'obéissance l'ont glorifié, selon ce qu'il a voit dit : Ils ont gardé votre parole, et ils ont cru, et ils ont connu que vous m'avez envoyé (9). Voilà donc ceux qu'il a en vue, et pour qui il prie en cet endroit. Et lorsqu'il dit qu'il a été glorifié en eux, il les regarde principalement dans l'état où ils seroient mis après sa résurrection et la descente du Saint- Esprit. Car c'est alors seulement qu'il a été véritablement glorifié en eux, ne l'ayant été que très-foiblement jusqu'alors ; et au contraire ayant été plutôt déshonoré par leur fuite et par leur incrédulité. Mais il prie Dieu de les affermir; et voilà, encore un coup, ceux pour qui il prie dans ce verset. Car priant ici principalement pour la formation de son corps mystique, qui est son Eglise, il commence par prier pour ceux qui en dévoient être après lui les fondateurs par la prédication; et il prie ensuite/»owr ceux qui dévoient croire par leur parole1^ '. Car c'est ainsi que tout le corps est complet par la sainte société de ceux qui enseignent, et de ceux qui sont dociles à

(') Joan. xyii. 9, 10. — • (2) Ibid. 6, 7, 8. — (3) Ibid. ao.

sur l'évangile. 225

apprendre la vérité : et tout cela est une suite de la prière du Fils de Dieu.

il semble qu'on voit par-là que cette prière de Jésus-Christ n'enferme pas tout ce dont il a prié son Père, mais seulement tout ce dont il l'a prié pour une certaine fin. Car il avoit, outre les apôtres, beaucoup de disciples qui croyoient en lui sincèrement, comme Nicodème, comme Joseph d'Arimathie, comme Lazare et ses sœurs, comme les Maries, comme beaucoup d'autres; et au-dessus de tous les autres, comme sa sainte et digne mère : qui ayant tous part à son sacrifice, ont eu aussi part à sa prière; quoique celle-ci semble faite pour une autre fin, et ne les pas regarder : car ils ne sont point du nombre des apôtres, dont il parle dans ces versets 9 et 10. Ils ne sont non plus du nombre de ceux dont il parle au y 20, parce que ceux-là sont ceux qui dévoient croire par la parole des apôtres. Or ceux qu'on vient de nommer croyoient déjà; et ce n'étoit point par la parole des apôtres, mais par celle de Jésus-Christ ; et sa sainte mère avant tout cela, par celle de l'ange. Et dans le temps de sa passion, ceux qui s'en retournoient frappant leur poitrine ; et le Centenier qui disoit : Vraiment celui-ci étoit le Fils de Dieua) étoient bien de ceux qui dévoient croire, mais non par la parole des apôtres. Et quand on voudroit dire que quelques-uns d'eux eurent besoin d'être confirmés dans la foi parleur ministère; le peut-on dire de sa sainte mère j et le peut -on dire des femmes

(«) Malt. xxvu. 54. Luc. xxm. 47, 48.

pieuses qui persistèrent à suivre Jésus à la croix et dans le tombeau, pendant que les apôtres étpient dans le trouble et dans l'incrédulité ; et qui furent aussi les premières à qui il apprit lui-même sa résurrection ? Le bon larron fut aussi de ceux qui crurent : mais on sait que ce ne fut point par le ministère des apôtres. L'exemple de Jésus-Christ le convertit, et sa promesse l'assura de son salut.

Disons donc que cette prière regardant principalement la fondation de son Eglise, Jésus -Christ n'y a considéré que les moyens ordinaires, dont il se vouloit servir pour l'établir; et que pour cela, il ne parle dans cette prière que des apôtres qui étoient présens, et de ceux qui dévoient croire par leur parole. Il ne faut donc point douter que Jésus-Christ n'ait recommandé à son Père, publiquement ou secrètement, d'autres personnes que celles dont il est fait mention en cet endroit : car qui doute qu'il n'ait secrètement recommandé le bon larron ; et qui ne sait la prière qu'il fît hautement à la croix pour ceux qui l'y avoient mis? Mais la prière qu'il fait ici, regardoit principalement les apôtres, pour l'instruction de qui il la fit tout haut, et qu'il vouloit encourager à l'œuvre qu'il leur avoit confiée, en leur faisant voir ce qu'il faisoit, et ce qu'il demandoit à son Père pour en assurer le succès.

Dans cet esprit, il dit à son Père : Je prie pour eue: m ne prie pas pour le monde: mais pour ceux que vous m'avez donnés, et que vous avez tirés du monde pour me les donner^. Comme donc ils sont

{') Jvan. xvii. 9

sur l'évangile. 227

déjà séparés du monde, il n a pas à prier son Père de les en tirer. Quand Dieu les tira du monde pour les lui donnner, ce fut sans doute selon le désir, et à la prière de son cher Fils, par qui il les appeloit. Lorsqu'il voulut former le corps des douze apôtres, il est expressément marqué qu'auparavant il se retira sur une montagne, et j passa la nuit en prière (,) : ce qui nous donne à entendre qu'une prière secrète précédoit ses actions : ou plutôt, qui peut douter qu'il ne fût dans une perpétuelle communication avec son Père; et qu'il ne lui demandât tout, et n'accomplît en tout sa volonté?

On doit donc croire très-certainement qu'il demandoit à son Père tous ceux qu'il convertissoit, et qu'il retiroit de la corruption du monde. Alors il prioit du moins pour quelque partie du monde ; mais aim que cette partie cessât d'en être. Et quand il dit à la croix: Mon Père, pardonnez-leur, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font ('2) : ceux pour qui il prioit, étoient encore de ce monde pervers. Mais ici ceux pour qui il prie, n'en étoient déjà plus : puisque son Père les en avoit tirés, pour les lui donner ; ce qui lui fait dire dans la suite : Ils ne sont pas du rno/ule, comme je ne suis pas du monde (3\ Autre est donc la prière, par laquelle le Sauveur prie pour tirer quelqu'un du monde; autre celle, par laquelle il prie pour obtenir ce qu'il faut à ceux qui en sont déjà tirés. Et c'est ce dernier genre de prière qu'il fait ici, lorsqu'il demande pour ceux dont il parle, qu'ils soient un comme le Père et le

.« Luc vi 12, i3. — ») Ibiil xxiii. >i- — ) Joan, wn. 16

Fils son! un 1; : qui est une ehose dont le monde.» tant qu'il est monde, n'est pas capable.

Il est vrai que cette partie du monde qui devoit croire, comme nous verrons dans la suite, devoit par conséquent venir à cette unité ; mais afin qu'elle en fût capable, il eût fallu demander pour elle les dons nécessaires pour l'y préparer par la grâce, qui les devoit tirer du monde. Mais nous ne voyons pas que Jésus-Christ le fasse ici ; ni enfin qu'il fasse autre chose que de prier pour ceux qui étoient déjà tirés du monde, ainsi que nous le venons de voir.

Mon Dieu, n'est-ce point ici un vain travail, et une recherche trop curieuse de vos paroles? Je ne le crois pas : car je tâche à les entendre par ellesmêmes, et par ce qu'elles contiennent, et il n'y arien d'inutile dans ce que vous dites. Il n'est donc pas inutile de le rechercher. Car qui sait le fruit que vous voudrez qu'on y trouve? Quoi qu'il en soit, je vous oifre mes foibles recherches, mes foibles, pensées. Criblez-les, Seigneur, criblez-les: que le vent emporte la poussière, le mauvais grain, les ordures, tout ce qui n'est pas le pur froment; et ne permettez pas qu'il demeure autre chose dans mon cœur, que ce qui est propre à le nourrir pour la vie éternelle.

(0 Jaan. xvn 1 1.

SUR l'évangile. 229

XLVe JOUR.

Jésus no prie pas pour le monde. Joan. xvn. 0. »

Je ne prie pas pour le monde (l). Je ne prie pas pour les hommes, vains, amoureux d'eux-mêmes, qui ne veulent que paroître bons, et se trompent les uns les autres : car tout cela c'est le monde. Je ne prie pas pour ce monde plein de haine, de jalousie, de dissimulation, de tromperie; pour ce monde dont les maximes sont toutes contraires à la vérité, à la piété, à la sincérité, à l'humilité, à la paix. 0 monde, la vérité te condamne ici ! et Jésus-Christ t'exclut de sa charité; mais plutôt tu t'en exclus toimême; et tu te rends incapable du grand fruit de sa prière, qui est cette parfaite unité qu'il demande pour ses apôtres et pour ses autres fidèles.

Le monde porte corruption et division, parce qu'il porte concupiscence, intérêt, avarice, orgueil: et tout cela ne corrompt pas seulement, mais encore divise les cœurs. Témoin dans les liaisons, qui semblent les plus étroites et les plus vives, ou selon l'esprit, ou même selon la chair, les dégoûts, les défiances, les jalousies, les légèretés, les infidélités, les ruptures. Où trouve-t-on des amis qui ne soient en garde l'un contre l'autre, et séparés par quelque endroit? Et quand on trouveroit dans tout l'univers un ou deux couples d'amis véritables, qui peut dire que cette union sera durable, et qu'on n'en viendra

1 Joan, xvii 9.

jamais au point délicat, où l'on ne se pourra plus supporter l'un l'autre? Et quel est ce point délicat, si ce n'est l'amour de son excellence propre, et de la prééminence du mérite, qui fait qu'il n'y a rien de sincère, ni de cordial parmi les hommes? On se sera mis au-dessus d'un bas intérêt; je le veux, quoique cela soit rare: mais cet intérêt d'excellence, cette jalousie de gloire et de mérite, qui l'extirpera du fond des cœurs? qui l'empêchera de régner dans le monde, et d'y porter la division partout? Non, le monde n'est pas capable de celte union d'esprit et de cœur, que Jésus-Christ demande pour ses apôtres, afin qu'ils soient un0). Il n'y a que le Saint-Esprit qui puisse mettre cette unité dans les cœurs. Elle fut dans les fidèles, après que cet esprit d'unité fut descendu sur eux : et ils n'avoient tous qu'un cœur et qu'une ame ; et personne ne croyoit avoir rien de propre parmi eu.r&). Mais cet esprit qui porte la paix et l'union dans les cœurs, notre Sauveur" vient de dire que le monde ne le peut pas recevoir^. Et c'est pourquoi il ne faut pas s'étonner si Jésus- Christ dédaigne de prier pour le monde. Ce n'est pas en vain qu'il parle ainsi, lui qui est si bon, si charitable ; ce n'est pas en vain qu'il nous dit qu'il ne prie pas pour le monde : il faut que nous entendions combien nous devons haïr le monde, et l'esprit du monde, de ce monde dont Jésus-Christ ne veut pas se souvenir, lorsqu'il prie pour ses fidèles.

(') Joan xvii il. — '.-•) Act. iv. 32. — ('] Joan. xiv. 17.

XLVT JOUR.

Il prie pour ceux en qui Dieu est glorifié! Jbid.

Je ne prie pas pour le monde, mais pour <-eut que vous ni' avez donnés, parce quils sont à vous ; et f ai été glorifié en eux (,). Jésus-Christ est glorifié en nous, quand son Père y est glorifié ; et son Père y est glorifié, quand non-seulement nous portons beaucoup de.frùiffi , comme Jésus-Christ le dit luimême; mais encore que nous rapportons tout ce fruit à la louange de la géoire de sa grâce, par laquelle il nous a rendus agréables à ses jeux, et nous a élargi ses duits en Jésus- ( lins/ son Fils bienaimé& : en sorte que nulii chair, nul homme, ne se glorifie en lui-même ; mais que celui qui se glorifie, se glorifie uniquement en notre Seigneur (i- Soyons donc de ceux dont Jésus-Christ se glorifie auprès de son Père, en lui disant, comme il vient de faire de ses apôtres \ Us ont ginlé votre parole ; et comme je leur ai donné la parole (pie vous né liée z donnée, ils ont été fidèles a la recevoir, comme une parole qui venait de vous, de qui moi-me'im : /e viens'1 . Soyons de ceux à qui Jésus-Christ rend ee témoignage : mais soyons aussi de ceux qui reconnoissent que tout cela nous vient de Dieu, et que notre fidèle coopération à la grâce de Jésus-Christ, est le premier efïèt de cette grâce. Imeu : Il est

■ Juan vu fj, i<> - / . \\ Ht — /■ft/ies. i <>. —

I / Cor. i. 3i. — l5) Joan. wii 6, 8.

ainsi. Et si nousavonsen nous-mêmes ce sentiment, le témoignage de Dieu sera en nous : nous serons les vrais disciples de la grâce de Jésus-Christ, et il sera vraiment glorifié en nous ; ne pouvant jamais l'être en ceux qui se glorifient, pour peu que ce soit, en eux-mêmes,- parce qu'il est le vrai et seul Dieu, qui ne donnera pas sa gloire à un auti^e (1). Rentrons donc sérieusement en nous-mêmes, et toutes les fois que nous y trouverons un secret appui dans nos œuvres, dans nos lumières, dans notre travail, dans notre mérite, dans nos propres forces, sortons de nous-mêmes, pour nous laisser aller à l'abandon entre les bras de celui qui nous soutient, et ne tenons qu'à lui seul.

XLVIP JOUR.

Il demande qu'ils soient un avec son Père et lui. Joan. xvu. 11.

Je ne suis plus dans le monde : toujours selon cette façon de parler, qui lui fait énoncer comme déjà accompli, ce qui va l'être. Je ne suis donc plus dans le monde : Je pars, et je viens à vous : mais pour eux ils sont dans le monde. Mon Père saint, conservez en votre nom ceux que vous rriavez donnés, afin qu ils soient un comme nous ^ . Voilà donc ce que Jésus-Christ demande pour ses apôtres, et en eux pour tous ses élus : ainsi qu'il l'expliquera plus clairement dans la suite. S'il demande cela pour

(0 /s. Xîii. 8, — r) Joan. xvii. il.

sur l'évangile. 233

eux, il n'est pas permis de douter qu'il ne l'obtienne : car c'est lui-même qui a dit : Je sais, mon Père, que vous- m écoutez toujours (l). Il est donc bien assuré d'être écouté, lorsqu'il demande à son Père de les garder tellement, qu'ils soient un : et ils le seront, puisque Jésus-Christ a demandé qu'ils le fussent.

Je vous prie, mon Père, qu'ils soient lui : que l'esprit de dissension, d'envie, de jalousie, de vengeance, d'animosité, de soupçon et de défiance ne soit point en eux : Qu'ils soient un comme nous. Ce n'est pas assez qu'ils soient un, comme le Père et le Fils, dans la nature qui leur est commune, de même que le Père et le Fils sont un dans la nature qui leur est commune : mais qu'ils aient comme eux, une même volonté, une même pensée, un même amour : qu'ils soient donc un comme nous.

Ce comme, ne fait pas descendre l'unité du Père et du Fils, jusqu'à l'imperfection de la créature, ainsi que les ariens se l'imaginoient : mais au contraire, il relève l'imperfection de la créature, jusqu'à prendre autant qu'elle peut pour son modèle, l'unité parfaite du Père et du Fils. Qu'ils soient un comme nous : c'est donc à dire, que nous soyons le modèle de leur union; non qu'ils puissent jamais atteindre à la perfection de ce modèle ; mais néanmoins qu'ils y tendent; de même que lorsqu'on nous dit : Soyez- saints, comme je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu (2> : et encore : Soyez parfaits, .unez miséricordieux comme votre Pè/re

' Joan. m. !\i. — (?) Leu. xi. 44*

cclcste est parfait et miséricordieux^ '• nous entendons bien qu'il ne nous appartient pas d'être saints, d'être bons, d'être parfaits dans la transcendance qui convient à la nature divine; mais seulement qu'il nous appartient d'y tendre, et que nous devons nous proposer ce modèle, pour en approcher de plus en plus. Ainsi qu'ils soient un comme nous, c'est-à-dire, qu'ils le soient, s'avançant aujourd'hui et après, et tous les jours déplus en plus, à cette perfection ; et y avançant d'autant plus infatigablement, qu'on ne peut jamais atteindre au sommet. Car plus on avance, plus on connoît la distance; et elle paroil de plus en plus infinie; et on s'abaisse, eton s'humilie jusqu'à l'infini, jusqu'au rtéanl.

Qui /s soient donc nu comme nous, s' unissant ensemble, en toute cordialité et vérité : non de paroles seulement, mais par œuvres, et par les effets d'une charité sincère : qu'ils soient un véritablement ; qu'ils soient un inséparablement ; qu'ils montrent et qu'ils voient en eux-mêmes, dans la perpétuelle persévérance de leur union mutuelle, une image de cette éternelle et incompréhensible unité, par laquelle le Père et le Fils étant un, dans une même et simple nature individuelle, ils n'ont aussi qu'une seule et simple intelligence, avec un seul et simple amour, et par tout cela font un seul Dieu : ainsi qu'ils lassent entre eux un seul corps, une seule ame, un seul Jésus-Christ. Car s'il est réservé à Dieu et aux personnes divines d'être un, d'une parfaite unité, il nous convient d'être un, comme faits

(') Mail. v. 4^- Luc. vi. 36.

sur l'évangile. 235

à leur image : et c'est la grâce que Jésus-Christ demande pour nous.

Il ne dit pas, qu'ils soient un arec nous; ou tjue nous et eux nous ne soyons qu'une seule et même chose; ce qui seroit égaler les hommes à Dieu; mais qu'ils soient un, comme nous; selon la proportion qui convient à ceux que nous avons faits à notre image, en disant : Faisons l'homme à noire image et ressemblance . 0 image, de qui es-tu l'image? du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, qui ont prononcé d'une voix commune : Faisons t homme à notre image. Achève donc le portrait, et imprime en toi tous les traits de cette divine ressemblance. Otons de plus en plus ce qui nous divise de nos frères; ôtons nos propriétés, nos propres désirs, nos propres pensées, notre amourpmpre : il ne resteroit plus que le bien commun, qui est Dieu, en qui nous serons une même chose.

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