‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 66 sur 71 · LUT JOUR · texte numérisé non relu

LUT JOUR

Qu'est-ce que le moude? Joan. xvn, l(i.

Ils ne sont pas du monde : et moi je ne suis pu. s du monde °\ Jésus-Christ ne se lasse point de répéter cette parole : parce qu'il veut que nous la goûtions. Goûtons-la donc : repassons-la nuit et jour dans notre cœur.

Mes bien-aimésy disoit saint Jean, ri aimez pas le monde (2). Ce n'est pas assez de ne l'aimer pas en général : il s'explique : ni tout ce qui est dans le monde : car que trouverez-vous dans le monde, si ce n'est, la concupiscence de la chair, et l'amour des plaisirs des sens, où je cœur s'aveugle, s'épaissit, se corrompt, se perd : et la concupiscence des ) eue, les beaux meubles, l'or et l'argent, les pierreries, tout ce qui contente les yeux : quoiqu'après tout (|iir leur en revient-il? Possèdent-ils véritablement tout ce qu'ils voient ? ils ne font que l'effleurer par leurs regards; tout est hors d'eux : et aussi tout leur échappe. Fuyez donc aussi la concupiscence des yeux, la vanité, la curiosité, les vaines sciences : car encore que tout cela semble être en vous et vous repaître pour un moment, dans le fond tout est hors de vous, et se peut tellement effacer dans votre esprit, qu'il ne vous restera pas même le souvenir de les avoir eus. Voilà pourtant tout ce qu'il y a de plus beau dans le monde.

■ Joan. xvn. i(i. — •/ Joan. il ii, 16

Mais il y a encore Y orgueil de la vie : l'ambition, les charges, les grands commandemens, qui semblent rendre la vie, pour ainsi dire, plus vivante parce qu'on devient un homme public : on vit dans l'esprit de tout le monde, qui vous recherche, qui s'empresse autour de vous; et vous croyez plus vivre que les autres, et vous vous trompez. Car tout cela n'est qu'orgueil, c'est-à-dire une vaine enflure : on croit être plein : on n'est qu'enflé : il n'y a que du vent au dedans, et tout ce dont vous vous repaissez, n'est que fumée.

Goûtons ces vérités, nourrissons-nous-en : Mes petits enfans, n'aimez donc pas le monde ; parce que voilà ce que c'est que ce monde que vous aimez. Ces désirs, ces concupiscences ne sont pas de Dieu, et par conséquent n'ont rien de solide. Car le monde passe et ses convoitises passent (,) : ce sont comme des torrents qui passent avec grand bruit ; mais qui passent : qui se jettent les uns dans les autres; mais qui passent : et autant celui qui reçoit, que celui qui vient de s'y perdre. Le monde passe donc et ses convoitises : et il n'y a rien qui demeure, que celui qui fait la volonté du Seigneurm : parce que la parole de Dieu, qui ne passe pas, demeure en eux. Et c'est pourquoi il disoit : Je leur ai donné votre parole, et ils ne sont pas du monde.

(0 Joan. il. 17. — v-1 lbu{.

sur l'évangile. 249

LIY JOUR.

Jésus n'est pas du monde, ni ses vrais disciples. Joan, xvïi.

Oui pourra dire de bonne foi avec Jésus-Christ : Je ne suis pas du monde ? Nous nous retirons dans nos cabinets : le monde nous suit. Nous fuyons dans le désert : le monde nous suit. Nous fermons cent portes sur nous, nous mettons sur nous cent serrures, cent grilles, si vous le voulez, cent murailles closes ; la clôture est impénétrable : le monde nous suit. Nous nous recueillons en nous-mêmes, le monde nous suit; et nous nous donnons à nousmêmes tout l'honneur que nous voulons, même celui que le monde nous refuse. Que ferai-je donc, pour quitter le monde qui me suit, qui vit en moi au dedans, et qui tient h mes entrailles ? Et néanmoins il faut pouvoir dire avec Jésus-Christ : Je ne suis pas du monde ; puisqu'il a dit : Ils ne sont pas du monde : comme je ne suis pas du monde. 0 Jésus ! je le pourrai dire, quand vous aurez dit pour moi : Je ne vous prie pas de les tirer du monde; mais de les garder du mal, c'est-à-dire, de leur oter l'esprit du monde.

LVe JOUR.

Etre sanctifié en vérité, qui est sa parole. Joan. xvn. 17, 18.

Sanctj fiez-les en vérité. Votre parole que je leur ai donnée est la vérité. Comme vous m avez envoyé dans le monde; ainsi je les envoie dans le monde; pour y être, non pour en être : et je me sanctifie moi-même pour eux, je m'offre, je me consacre, je me sacrifie, et je me rends Jeur victime, afin qu'ils soient sanctifiés en vérité; d'une véritable et parfaite sanctification : ou, qu'ils soient sanctifiés dans la vérité (l) ; dans moi qui suis la vérité même; ce qui revient dans le fond à la même chose.

Ces paroles sont hautes ; Sanctifiez-les en vérité. Non-seulement elles nous élèvent au-dessus des sanctifications et purifications de la loi, qui n'étoient que des figures et des ombres; au lieu que les chrétiens sont sanctifiés dans la vérité, qui est Jésus- Christ; mais encore elles nous apprennent, d'une façon plus particulière, quelle est la propre sanctification des chrétiens. Etre sanctifié, c'est être séparé. Pour être sanctifié dans la vérité, et à fond, à quelle séparation ne faut-il pas être venu d'avec toute créature et d'avec soi-même? 0 Dieu ! je suis effrayé, quand je le considère. Etre sanctifié dans la vérité, en sorte qu'il ne reste en nous que cette vérité qui nous sanctifie, et que tout le faux, tout

(') Joan. xvn. 17, 18.

sur l'évangile. 251

l'impur soitôté et déraciné; c'est quoique chose de si pur et de si parfait, qu'on ne peut pas y atteindre en cette vie. Mais seulement qu'il y faille tendre en vérité, sous les yeux de Dieu ; c'est de quoi crucifier l'homme tout entier.

/ otre parole est la vérité. Cette parole esl la vérité qui nous jugera un jour, selon ce que disoit le Sauveur : Celai qai nie méprise, et ne reçoit pas mes paroles, a an juge qui le jugera : la parole que fai prononcée, le juger® au dernier jour ; parce que je n'ai point parlé de nua-meme, et quet mon Père qui ni a envoyé nia prescrit tout ce que j 'mois a direw.

Ce jugement se commence dès cette vie, conformément à cette sentence de saint Paul : La parole de Dieu est vive et efficace, et plus pénétrante (pi 'un eoafeau a deux tranelains : elle perce /usqtéau.r plus secrets replis de Famé et de l'esprit : divisant l'homme animal d'avec l'homme spirituel, et discernant ce qui vient de l'un ou de l'autre : elle entre

jusque dans les jointures et les moelles (2) : elle

découvre la liaison secrète de nos pensées et de nos désirs, jusqu'aux moindres fibres, et voit jusque d;ms nos os : c'est-à-dire, ce qu'il y a de plus caché, de plus intime, aussi bien que ce qu'il y a de plus délicat, et de plus subtil dans nos pensées:

elle discerne les moua i/n as et les mit ut ions du t; et rien ne lui est eut lie : tout est a lia / f a

découvert devant elle 5) : comme on miimc les cniiiilles dune victime à qui on a coupé la gorge j

■ J-uin \m. j.s, ,., //et>. iv. u. — l Un, t. i .i

ainsi tout est ouvert à cette parole dont nous parlons.

Si l'apôtre fait ici comme une personne do la parole de Dieu, c'est Jésus-Christ qui a commencé, lorsqu'il a dit : Je ne vous jugerai pas; la parole que j'ai prononcée sera votre juge w. Cette parole prononcée par Jésus-Christ est l'image de la parole éternelle et substantielle, qui est Jésus-Christ même; et elle en fait en quelque façon les fonctions dans les cœurs. Elle nous juge donc, parce que c'est par elle, et selon elle, que nous serons jugés. Elle fait la séparation de toutes nos pensées, de tous nos désirs, de toutes nos intentions ; de celles qui viennent de l'amour de Dieu, et de celles qui viennent de notre amour-propre. Cette parole est un flambeau allumé dans notre cœur, et la lumière en pénètre partout, pour tout distinguer. Elle discerne où le bien et le mal se séparent, et l'endroit secret où ils se mêlent. Qui pourroit soutenir la rigueur de ce jugement : Mais cette même parole nous apprend que si nous nous jugeons nous-mêmes, nous ne serons pas jugés (2). Elle nous apprend que la miséricorde est exaltée audessus du jugement : et que le jugement sans miséricorde ne sera que pour ceux qui n'auront point fait miséricorde^. Ainsi cette parole nous munit contre sa propre sévérité : et nous serons sanctifiés en vérité, selon cette parole, si nous confessons en vérité nos fautes et nos foiblesses.

Oh ! que la vue en est affligeante! oh ! qu'on aime à discourir de ses vertus, de ses lumières, de ses grâces! mais qu'on fuit de voir ses foiblesses, ses

[<) Joan. xn. 48. — (*} 1. Cor. m. 3i. — (0 Jac, n. i3.

sur l'évangile. 253

fautes! Elles se présentent malgré qu'on en ait : mais on détourne les yeux. On parlera tant qu'on voudra desesfoiblessesen général, de son néant; mais quand on fait mettre le doigt dessus, l'on ne veut plus, l'on ne peut plus voir. Pour être sanctifié en vérité, il faut voir la vérité de ses fautes en particulier. Car c'est là ce qui rend l'humilité véritable : toute autre humilité, celle qui se dit un néant, sans vouloir voir en quoi elle l'est, n'est qu'un orgueil déguisé. // vaut mieux voir ses fautes , dit saint Augustin, que de voir toutes les merveilles de l'univers.

LVIe JOUR.

Jésus se sanctifie lui-même. Joan. xvn. 18, 19.

Comme vous m'avez envoyé dans le monde, ainsi je les ai envoyés dans le inonde : et je me sanctifie moi-même pour eux, afin qu'ils soient aussi sanctifiés en vérité (,\

On voit ici la raison profonde, pourquoi il falloit que les apôtres fussent sanctifiés en vérité. C'est que le Fils les envoyoit dans le monde, comme son Père l'avoit envoyé dans le monde : mais en l'envoyant dans le monde, il l'avoit sanctifié pour y aller, conformément à cette parole du Sauveur: Celui que le Père a sanctifié, et quil a envoyé dans le monde : vous dites qu'il blasphème, parce quil s'appelle lui-même le Fils de Dieu&).

Disons donc, qu'est-ce qu'a fait le Père céleste

W Joan. wii. i8, tg.—{*)Ibid. x. 30.

pour sanctifier son Fils? D'abord, le sanctifier, c'est le déclarer saint : ce que le Père céleste a fait par tant de miracles, que les démons mêmes furent contraints de s'écrier : Je sais qui vous êtes: vous êtes le saint de Dieu°\ le saint qui êtes saint de la sainteté de Dieu ; le saint que Dieu a promis par tous les prophètes, et qu'il a oint pour être le Saint des saints m. Mais il faut entendre non-seulement la manière dont Jésus-Christ est déclaré saint, mais encore celle dont il l'est et dont il l'a été fait.

11 est saint par sa naissance éternelle : et encore qu'il reçoive cette sainteté de son Père, comme il en reçoit son essence, il n'a non plus été fait saint, qu'il a été fait Dieu. Ainsi il ne convient à Jésus- Christ d'avoir été sanctifié, que selon sa nature humaine ; et ce grand ouvrage fut accompli et manifesté au milieu des temps, lorsque le Saint-Esprit étant descendu sur la sainte Vierge, et la vertu du Très- haut l'ayant couverte; la chose sainte-, qui naquit, de cette bienheureuse Vierge, fut appelée te Fils de DieuCo). C'est donc ainsi que Jésus-Christ a été sanctifié, pour être envoyé au monde, ou plutôt lorsqu'il y fut envoyé.

Et ce qui rend cette sanctification plus glorieuse, et plus abondante ; c'est qu'outre la sainteté personnelle de Jésus-Christ, il fut oint, consacré, sanctifié par sa charge de médiateur et de pontife, ayant été revêtu de ce divin sacerdoce qui lui avoit été prédestiné, selon l'ordre de Melchisédech . Ce qui étoit encore une suite de sa filiation, selon ce que dit saint Paul ; qu'il ne s'est pas ingéré de

\} Luc. iv. 34. — W l< Dan, ix. 2^ — i3) Luc. 1. 35.

sur l'évangile. 255

lui-même dans le sacerdoce, mai. s mi/7) a été appelé et nommé par celui qui lui a dit : I vus êtes mon Fils : je vous ai engendré au jauni '/mi

Cette sanctification de Jésus-Christ en qualité de pontife, en induit une autre du même Jésus en qualité de victime. Car ce divin sacrificateur ne devoit pas, comme le grand prêtre de la loi, offrir une victime étrangère, ni un autre sang que le sien : mais il devoit paroîlre une fois pour abolir le péché en s' offrant lui-même''1' . 11 étoit donc saint, et consacré à Dieu, non-seulement en qualité de pontife, mais encore en qualité de victime. Et c'est pourquoi il dit à Dieu en entrant au monde : J olês avez rejeté les holocaustes et les sacrifices pour /,péché : alors j'ai dit : Je viendrai moi-man, pour tenir la place de toutes les hosties.

C'est pour cela qu'il se sanctifie, qu'il s'offre, qu'il se consacre, comme une chose dédiée et sainte, au Seigneur. Mais il ajoute : Je me sanctifie pour eux, en parlant de ses apôtres ; afin que participant par leur ministère à la grâce de son sacerdoce, ils entrent aussi en même temps dans son état de victime; et que n'ayant point par eux-mêmes la sainteté qu'il falloit pour être les envoyés et les ministres de Jésus-Christ, ils la trouvassent en lui.

Ce ne sont pas seulement les apôtres, mais encore tous les chrétiens, qui ont part à ce sacrifice, [* et au sacerdoce de Jésus-Christ. Saint Paul nous

1 IJeb. v. 3, G, io. — Ibul. w. 2~. 26. — ) Ps. wxix. 7, 8. Heb. \. 5, 6, 7, etc.

Les mots qui sont cnlre deux cro< Iieis [ J ne se tror.vpnt point dans le manuscrit origioal [Édtt. de Versailles.)

apprend à offrir nos corps comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu^\ Celui qui a une hostie à offrir participe au sacerdoce : et c'est ce qui fait dire à saint Pierre, que tant que nous sommes de chrétiens, nous sommes un saint sacerdoce, offrant à Dieu des victimes spirituelles, qui sont acceptées par Jésus-Christ™ ; et à saint Jean, dans l'Apocalypse, que Jésus-Christ nous a faits rois et sacrificateurs à notre Dieu (3). Ce ne sont pas seulement les apôtres qui sont sanctifiés par la part qu'ils ont au sacerdoce de Jésus-Christ : nous y avons tous notre part à cette manière. Tout ce qu'a fait Jésus-Christ nous appartient comme à eux. ] Car les apôtres mêmes ne sont pas apôtres pour eux, mais pour les autres, comme disoit l'apôtre saint Paul : Tout est à vous, soit Paul, soit Céphas, soit Apollo : tout est à vous : et vous êtes à Jésus-Christ, et Jésus-Christ est à Dieu (4). Et encore : Dieu a mis en nous le ministère de réconciliation : parce que Dieu et oit en Christ, se réconciliant le monde, ne leur imputant point leurs péchés : et il a mis en nous la parole de réconciliation (5) .

Voilà donc la mission des apôtres fondée sur celle de Jésus-Christ, et l'accomplissement de cette parole du Sauveur : Comme vous m'avez envoyé, ainsi je les envoie (6). Vous m'avez envoyé pour réconcilier le monde; et je les envoie avec la parole et le ministère de la réconciliation, pour accomplir mon ouvrage. Et je me sanctifie pour eux, et pour tous

(•) Rom. xii. i, — (») /. Pet. n. 5. — (3) Apoc. v. 10— (0 /. Cor. m. as, 23i — (5) //. Cor. v. 18. 19.— (6)Joan. xvn. 18.

ceux à qui je les envoie, afin qu'ils soient saints en vérité, par l'effet de mon sacerdoce, et par la perfection de mon sacrifice.

Voici donc les mots solennels du sacrifice de Jésus-Christ, par lesquels il s'offre lui-même pour nous : Sanctifiez-les en vérité : Je me sanctifie, je me consacre moi-même pour eux, afin qu'ils soient sanctifiés en vérité (î). Il fallait que nous eussions un tel pontife saint, innocent, juste, parfaitement séparé des pécheurs, et exempt de toute souillure, qui n'eût pas besoin d'offrir pour lui-même -\ mais qui s'offrît lui-même pour le peuple. Lui qui ne connut jamais le péché, a été fait péché pour nous, c'est-à-dire, victime pour le péché, afin que nous fussions justice de Dieu en lui 3). Il s'est revêtu de notre péché, pour nous revêtir de sa justice. C'est l'effet de cette parole : Je me sanctifie pour eux.

Entrons donc avec Jésus-Christ dans cet esprit de victime. S'il se sanctifie, s'il s'offre pour nous, il faut que nous nous offrions avec lui. Ainsi nous serons sanctifiés en vérité, et Jésus-Christ nous sera donné de Dieu pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption. Et l'effet d'un si grand mystère, c'est que celui qui se glorifie, ne se glorifie pas en lui-même^'; mais seulement en Jésus-Christ en qui il a tout. C'est donc ce que Jésus-Christ demandoit pour nous, en disant : Je me sanctifie pour eux, afin qu'ils soient sanctifiés en vérité. El il ne faut rien ajouter à ce

\*)Joan. xvii. 19. — (») ffeb. vu. 26, 27. — (»J II. Cor- v. ai. — (.41 /. Cor. 1. 3o, 3i.

commentaire de saint Paul, qu'une profonde attention à un si grand mystère.

LVIP JOUR.

Jésus prie pour tous les élus : qu'ils soient Un. Joan. xvh. 20.

Je ne prie pas seulement pour eux : mais pour ceux qui croiront en moi par leur parole ' (l) '. Heureux chrétiens! Jésus-Christ vous a tous en vue dans cette prière. En priant pour les apôtres qu'il envoyoit au monde, il prioit aussi pour ceux à qui il les envoyoit. Mais pour confirmer notre foi , et nous déclarer davantage ses intentions, il a daigné s'expliquer en notre faveur, d'une manière plus expresse, par les paroles qu'on vient de voir. Et afin de nous faire entendre qu'il nous associe à ses apôtres, il demande pour nous la môme grâce qu'il a demandée pour eux. Je vous prie, disoit-il, qu'ils soient un comme nous. Voilà ce qu'il demandoit pour ses apôtres. Et que demande-t-il maintenant pour nous, qui devions croire par leur parole ? Je vous prie, dit-il encore, que tous ils soient un comme vous, mon Père, êtes en moi, et moi en vous : ainsi qu'ils soient un en nous (2).

Qu'ils soient un comme nous, qu'ils soient un en nous. II explique plus distinctement ce qu'il avoit dit de notre unité. Qu'ils soient un comme nous : c'étoit-à-dire avec la proportion qui doit être entre

\l) Joan. xvn. 20. — (») Ibid 1 1, 20. 21.

sur l'évangile. 259

l'original toujours parfait, et d'imparfaites images. Mais lorsqu'il dit : Qu'ils soient un en nous, il explique plus distinctement que l'unité est en Dieu comme dans la source, comme dans le centre, comme dans le premier principe, par qui et en qui noussommes unis. Qu'ils soient un en nous: que nous soyons non -seulement le modèle, mais encore le lien de leur unité : qu'ils aient par nous, et par grâce, ce que nous avons par nature et de nous-mêmes ; qu'ils soient des ruisseaux qui se réunissent en nous, comme dans la source d'où ils tirent tout. Ainsi ils vivront tous d'une même vie, et ils ne seront qu'un cœur et qu'une ame.

Si les chrétiens sont un de cette sorte, ils sont heureux : car qu'y a-t-il de plus heureux, que d'être un dans le Père et dans le Fils? que d'être un véritablement, persévéramment, sans que rien nous puisse séparer? C'est ce qui nous sera donné dans la perfection au siècle futur : mais c'est ce qu'il faut commencer ici par la sincérité de notre concorde.

Repassons souvent ces paroles : Ils nétoient qu'un cœur et quune ame{ ;. C'est par où a commencé le christianisme. Mais si nous tenions quelque chose d'une si belle origine, la charité seroit-elle si resserrée, la concorde si rare, les aumônes si peu abondantes ?

Le cœur de l'homme est si ennemi de la concorde, et de la paix, qu'au milieu de cette union primitive, qui ne faisoit des premiers fidèles qu'un cœur et qu'une ame, il s'ëfeva un principe de dissension entre les Grecs et les Hébreux, comme si les veuves

(•) Jet. iv. 3a.

des uns ('loi eut plus négligées que celles des autres 0)4 Les apôtres remédièrent bientôt à ce désordre : et ce fut ce qui donna iieu à la première promotion des diacres. 0 Dieu, réveillez dans votre Eglise cet esprit de charité apostolique, qui répare les dissensions qu'on voit répandues dans tous les ordres de l'Eglise! Au lieu de cette première unité, on ne voit que jalousie, que mépris, que froideur entre tous les ordres, entre tous les particuliers. 0 Dieu, donnez-nous des Etiennes qui ne respirent que la charité, et qui entretiennent la concorde ! 0 Dieu, mettez lin aux schismes, aux hérésies, aux guerres, aux jalousies des chrétiens! Gardez du moins, pacifiez, et unissez votre Eglise par toute la terre. Qu'il n'y ait qu'un même esprit, et un même cœur, comme il ny a qu'une même foi (2).

LYIIP JOUR.

Unité et égalité parfaite du Père et du Fils. Joan. xvn. 21.

Comme vous, mon Père, êtes en moi, et moi en vous (:,). Ces façons de parler réciproques, dont la propriété et la force est de marquer une parfaite égalité, sont familières à notre Seigneur. Ici il ne se contente pas de dire à son Père : Vous êtes en moi, s'il ne dit en même temps : Je suis en vous. Un peu au-dessus : Tout ce qui est à moi, est à vous ; et incontinent après : Tout ce qui est à vous, est if moiw. En un autre endroit : Personne ne connaît

i.O Act. vi. i. — W Ephes. iv. 5.— (3) Joan, xvn. -ix.-^WIbid. 10.

SUR l'évangile. 261

le Père, si ce n'est le Fils, et réciproquement : Personne ne connoit le Fils, si ce n'est le Père(1). Toutes manières de parler naturelles au Fils de Dieu, pour marquer son unité parfaite avec son Père, et traiter en toutes manières d'égal avec lui : en sorte que s'il semble recevoir de son Père quelque avantage, en disant : Vous êtes en moi, il le lui rend en disant : et moi en vous. Ce sont paroles de société, d'égalité, d'unité parfaite; c'est un langage qui n'a lieu qu'entre le Père et le Fils, entre le Fils et le Père. Qui osera dire : Vous êtes en moi, et je suis en vous, que celui qui ne reconnoit de différence entre son Père et lui, que dans le rapport mutuel de Père et de Fils? De même, qui osera dire : Tout ce qui est à vous est à moi ; et réciproquement : Tout ee qui est à moi, est à vous, sinon celui qui est un avec son Père? C'est déjà quelque chose de divin de pouvoir dire : Tout a qui est à vous est à moi : mais d'ajouter, Tout ce qui est <i moi, est ii vous, c'est montrer que l'avantage est égal : au Fils, d'avoir tout ce qu'a le Père; et au Père, d'avoir tout ce qu'a le Fils. Par ces divines façons de parler, tout est égal : dans les personnes, Vous êtes en moi, cl moi en vous : dans les biens, Tout ce qui est à moi, est à vous : fou/ ce qui est à vous, est ii moi : dans la connoissance : Personne ne connoit le Fils, si ce n'est le Père ; cl personne ne connoit le Pire, si ce n'est le /'ils.

L'avantage esl égal des deux côtés, en tout et partout. La gloire »ïo recevoir n'est pas moindre que ••«■lie de donner. Celui qui donne reçoit, parce qu'il

reçoit dans son sein ce Fils unique à qui il donne : et s'il lui étoit inégal, il recevroit en lui-même quelque chose qui lui étant inférieur ne seroit pas digne de lui. Tout fils est égal à son père par la nature : et c'est là le propre d'un fils. Que s'il y a quelque inégalité entre ces noms de père et de fils parmi les hommes, c'est que le fils n'est d'abord qu'un homme imparfait et commencé.

Il faut ôter tout cela en Dieu, où il n'y a rien d'imparfait. Et si même parmi les hommes, le désir du père est que son fils lui devienne égal en tout, en croissant ; combien plus le désir de Dieu doit-il être, pour ainsi parler, non que son Fils lui devienne égal, mais qu'il le soit en naissant. Car par ce moyen il ne dégénère du Père en aucun instant, étant d'abord tout parfait. Il faut ôter semblablemont dans la nature divine, que le Père précède le Fils : car cela n'a point de lieu, où le temps ne se trouve pas, et où tout est mesuré par l'éternité. Qui ne voudroitêtre père d'abord, puisqu'être père, c'est l'effusion de la fécondité, et la démonstration de la plénitude? On voudroit donc être père d'abord, et n'attendre pas cela du temps : c'est le désir de la nature. Or tout le bien qu'on désire parmi les hommes, est naturel en Dieu, sans le désirer. Et d'ailleurs quel avantage est-ce parmi nous à un père, d'être devant son fils, si ce n'est d'avoir vieilli? Or comme Dieu ni ne change ni ne vieillit; ni le Père n'a la prééminence de l'âge, ni le Fils n'a l'avantage de la jeunesse. Car, après tout, ce qu'on appelle la prééminence, de l'âge n'est qu'un défaut de la nature, qui en vieillissant tend à sa fin.

sur l'évangile. 263

Tout cela est donc exclu en Dieu. Ni le Père n'est plus vieux, ni le Fils n'est plus jeune : car en cela il excelleroit au-dessus du Père. Dans le Père qui est Dieu, et le Fils qui est Dieu aussi, L'antiquité est toujours également vénérable, comme la jeunesse est toujours également dans la fleur; parce que l'éternité, qui est toujours ancienne et toujours nouvelle, égale tout, et c'est pourquoi le fils dit : Tout ce qm est à moi, est à vous; et tout ce qui est à vous, est à moi, par conséquent l'éternité même : et de toute éternité je suis en vous, comme de toute éternité vous êtes en moi. Ainsi la gloire est égale : car s'il y a de la gloire pour le Fils d'avoir un tel Père, il n'y en a pas moins au Père d'avoir un tel Fils. Et si même parmi les hommes, où le fils nécessairement est moins que son père, et dégénère de lui, du moins en naissant si petit et si imparfait, on né laisse pas de dire : Un sage fils est lu ghire de son père : combien plus le dira-t-on du Fils de Dieu ? Si c'est la gloire d'un père d'avoir un fils qui n'est sage qu'à cause qu'il l'est devenu, quelle gloire pour le Père éternel, d'avoir un Fils qui est, en naissant et d'abord, la sagesse même?

11 est si beau d'avoir un tel Fils, que le Père en l'engendrant le conserve en soi. Parmi nous, avoir un fils, c'est le mettre hors de soi-même : en Dieu, avoir un fils, c'est le produire et le conserver éternellement dans son sein, comme quelque chose d'égal et aussi parfait que soi-même. C'est pourquoi il est unique, et il ne peut y en avoir deai : Le fUs /////<//,< f/ui <%i dam le sein du Père .Il <'st unique,

1 lomii. i

parce qu'il est parfait : il est unique, parce qu'il tire tout et épuise si parfaitement la fécondité, qu'un autre n'ajouteroit rien à la gloire d'être Père. C'est pourquoi il demeure dans le sein du Père, parce qu'il est digne par sa perfection d'y être toujours; et tout immense qu'est ce sein du Père, il n'y a point de place pour un autre fils, parce qu'on ne peut en avoir qu'un, quand on l'a parfait.

Croyons donc la vérité de cette parole : Vous êtes en moi, et moi en vous. Et adorons également le Fils dans le Père, et le Père dans le Fils, parce qu'ôtant du nom de Père et de Fils tout ce qui marque imperfection, commencement, inégalité, il ne reste qu'une nature parfaite et parfaitement commune. En sorte que si , du côté de l'origine, on met le Père devant le Fils; du côté de la perfection, on les met naturellement tous deux ensemble; et qu'on pourroit aussi bien dire, le Fils et le Père, qu'on dit, le Père et le Fils, selon aussi que l'ont dit quelques anciens, pour montrer, qu'entre le Père et le Fils, être le premier ou le second, n'emporte point d'inégalité, mais seulement une origine sans imperfection.

Pourquoi osons-nous parler de telles choses? Ne faudroit-il pas trembler, et adorer en silence un si grand mystère? Mais puisque Jésus-Christ a daigné nous en parler, nous pouvons en parler aussi; pourvu que ce soit avec lui, après lui et selon lui. Ajoutons, que ce soit encore pour la fin qu'il s'est proposée. Et quelle est-elle? Elle est admirable : Comme vous, mon Père, êtes en moi, et que je suis en vous; ainsi qu'ils soient, un en nous : qu'il y

sur l'évangile. 265

ait entre eux, comme entre nous, une parfaite égalité, depuis le premier d'entre eux jusqu'au dernier : qu'il y ait une parfaite unité et communauté; que chacun puisse dire en quelque façon à son frère : Tout ce qui est à moi, est à vous; et tout ce qui est à vous, est à moi. C'est ce qui a été en effet, il le faut souvent répéter, dans la naissance de l'Eglise : Et ils n'ruv/ent quuu cœur et qu'une cime. Et au~ CUTI (l'cu.r ne disoit qu'il eut quelque c/iosc a soi; mais tout étoit commun entre eu.c^K Cela a été effectif au commencement de l'Eglise; pour montrer que la disposition en devoit être dans le fond de tous les cœurs. Et c'est pourquoi Ananias et Saphira, ces deux disciples qui violèrent la loi de cette communauté de l'Eglise, périrent dans leur malheureuse propriété. Pierre, qui étoit le chef de l'unité, les frappa ; et le Saint-Esprit, à qui ces malheureux avoient menti, fit un foudre de la parole de ce saint apôtre, pour les faire mourir à l'instant (a). Ainsi fut vengé le violement de l'unité des fidèles.

Portons donc cette disposition dans le fond du cœur : communiquons : donnons : ne resserrons point nos entrailles : qu'aucun de nous ne regarde son frère avec mépris. Dans le fond tout est égal entre nous : la distinction superficielle qui nous élève les uns au-dessus des autres, regarde l'ordre du monde, mais ne change rien dans le fond. Nous sommes tous formés d'une même boue : nous portons tous également l'image de Dieu dans notre ame. L'homme n'a que la nature : le chrétien n'a que la foi. Que la charité égale tout; sel. m ce que

dit saint Paul : qu'il faut établir l'égalité. La consolation et l'affliction, le bien et le mal, tout doit être égal entre les frères. Et pour cela, celui qui est riche doit suppléer à ce qui manque au pauvre : afin, répète l'apôtre, que tout soit réduit à l'égalité : selon ce qui est écrit de la manne : que celui qui en recueilloit plus, n'en avait pas plus ; et celui qui en recueillait moins, n'en avoit pas moins (l). Dieu veut donc de l'égalité entre les frères : c'està-dire, que personne ne soit dans l'indigence, mais que le besoin de tout le monde soit soulagé, et l'inégalité compensée.

Le riche qui fait meilleure chère, qui est mieux vêtu, mieux logé, n'en est pas plus grand pour cela : au contraire, dans le fond il est plus pauvre, parce qu'il s'est fait des besoins de ce que la nature ne demandoit pas. Il seroit et plus riche et plus heureux, s'il ne lui falloit que ce qui contente le pauvre. Qu'il regarde donc son abondance comme une preuve de sa pauvreté et de son infirmité; qu'il s'en humilie; qu'il en ait honte : ainsi il se mettra en égalité avec le pauvre ; et faisant de ses biens un supplément des besoins de l'indigent, il participe à la grâce de la pauvreté.

Quand dirons-nous de tout notre cœur à notre frère qui souffre : Tout ce qui est à moi, est à vous : et à notre frère qui est dans l'abondance : Tout ce qui est à vous, est à moi ! Hélas ! on ne verra jamais sur la terre un si grand bieu dans sa perfection. C'est pourtant ce que veut Jésus, lorsqu'il dit : Comme vous, mon Père, êtes en moi, et

(»J //. Cor. vin. i |, iô.

que /e suis en vous : et que tout ce qui est à moi, est à vous ; et tout ce qui est à vous, es/ à moi : ainsi qu'ils soient un en nous (l). Tendons à cette unité divine. Mon Dieu, j'étends de grands bras ù tous mes frères : je leur ouvre mon sein : je dilate sur eux mes entrailles; afin de leur être tout, père, mère, frère, sœur, ami, défenseur, et tout ce dont ils ont besoin pour être contens.

LIXe JOUR.

La foi pleine et entière est l'effet de l'unité des fidèles. Joan. xvii. 21 .

Afin que le monde croie que vous m'avez envoyé J . Quand le monde croira ainsi, le monde sera converti : cette partie du monde qui le croira cessera d'être du monde : et Jésus-Christ attribue la conversion de l'univers, qui devoit venir, à cette unité de ses fidèles. Il avoit dit, chapitre xiv, 31 : ///// que le inonde sache que f d'une mon Père, et que je jais ce qu'il m'ordonne, levons-nous, allon.s à la mort. Il avoit dit en parlant de la charité fraternelle : On connoitrci que vous êtes mes disciples, si vous volts dimez les uns les outres (5). Et il dil • iicorc ici plus précisément : ///// Que le monde croie que vous m'avez envoyé . C'est la fol pleine et entière, et c'est l'effet de l'unité des fidèles. Il persiste : Je suis en eux, et vous en moi; a/m que le

./•nui. w n 10, il, ai, a3 — ') Ibal ai. — lOnl uii

monde corinoisse que vous m'avez envoyé (,). La meilleure manière de prêcher, c'est de prêcher par l'exemple. Si vous voulez convertir le monde, vivez dans cette unité parfaite, dont je vous ai montré le parfait modèle dans celle qui est entre mon Père et moi. Imitez cette unité; et le monde, qui en verra l'image en vous, s'élèvera à l'original ; et il verra que mon Père et moi sommes en vous, y imprimant le caractère de charité et de concorde : et il croira que je suis vraiment l'envoyé de Dieu ; en ce qu'unissant les hommes d'une manière si cordiale, je fais un ouvrage qui marque la dignité de mon envoi et la puissance de ma grâce.

LXe JOUR.

.lésus fait part de sa gloire à ses élus. Joan. xvn. 22.

Je Leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée : afin qu ils soient un eomme nous sommes un®>\ Il la compte comme donnée, parce qu'il vouloit nous la donner, et qu'elle sera le fruit du sacrifice qu'il alloit offrir pour nous.

Il commence ici à nous découvrir une nouvelle vérité, qui est qu'après avoir été un dans la charité sur la terre, nous serons un dans la gloire; et que la gloire qui nous sera donnée, sera celle de Jésus- Christ. Il parle ici de la gloire qui devoit être donnée à Jésus-Christ selon sa nature humaine, en le ressuscitant. Cette gloire nous sera donnée, puisque

(*) Joan. \vn. jj. —{^llùal. 22.

sur l'évangile. 269

nous aurons part à la gloire de sa résurrection. Bien plus, il a daigné dire dans l'Apocalypse : Je donnerai u celui qui aura remporte lu victoire, d'être assis dans mon trône; comme fui remporté la victoire, et que je nie suis assis avec mon Père dans son trône {-x> .

Toute la sainte cité, toute la société des saints, n'est qu'un seul trône de Dieu, qui a dit : Je serai en eux (2). Il sera comme un roi, qui, après avoir abattu le règne du péché et de la mort, établira son empire dans tous ses sujets, en les rendant éternellement et parfaitement heureux. Ce qui leur arrivera, parce que Dieu sera tout en tous (l . Alors donc nous serons unis dans la gloire, comme sur la terre nous aurons été unis dans la charité et dans la grâce. Notre gloire sera celle de Jésus-Christ notre chef, qui se répandra sur tous ses membres : et la gloire de Jésus-Christ sera celle de son Père; laquelle se trouvant en lui par sa naissance éternelle, rejaillira sur l'humanité que le Fils de Dieu s'est unie. Voiià donc tout réduit en un par la gloire et la félicité éternelle; et pour être reçus dans cette gloire, il faut être un par la charité : car Dieu veut faire de ses fidèles un corps parfaitement un en Jésus-Christ : un corps dont l'unité aille croissant, jusqu'à ce qu'elle se consomme, et reçoive sa dernière perfection dans le ciel.

Pour donc répondre au dessein de Dieu, nous ne pouvons nous unir assez avec nos frères, ni assez

(') Apoc. tu. 21. — ' Ltv. xxvi. 12. II. Cor. \\. iG Jlpoc.wx. 3; — ■''; /. Cor. xv. u8.

bannir tout ce qui peut faire entre nous la moindre division. Mon Dieu, plus que jamais je m'en vais rechercher en moi tout ce qui me divise de mes frères par quelque endroit que ce soit, les défiances, les jalousies, l'orgueil qui en est la source. L'orgueil tire tout à soi, veut tout pour soi : et c'est là le principe de la division. Nous vivrions sans partage si nous vivions sans orgueil.

0 vie sainte ! ô vie heureuse que celle qui est sans orgueil! c'est le vrai commencement de la vie éternelle. Commençons donc cette vie; et puisque Jésus-Christ ne cesse de nous inculquer cette unité, tournons toutes nos pensées, tous nos désirs, tous nos soins à l'établir dans notre cœur. Ayons toujours dans la pensée, toujours à la bouche ce précepte de saint Paul : Que chacun ne regarde pusce qui lui convient, mais ce qui convient aux autres (,). C'est là cette parfaite abnégation de soimême tant commandée par Jésus-Christ. Soyons un de notre côté, même avec ceux qui ne veulent pas être un avec nous : n'ayons rien à nous : que tout notre déplaisir soit de ne pouvoir pas communiquer assez tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes. Cherchons les moyens de devenir, autant que nous pourrons, un bien commun à tous, en no*us faisant tout à tous, avec saint Paul (2).

O charité! ô amour! ô compassion! ô condescendance! ô support! Aumône, libéralité, consolation, entrailles de 'miséricorde, paix entre les frères en Dieu notre Père, et en Jésus-Christ notre

{') Philip. II. 4- — ■) 1 Cor. ix. aa.

sur l'évangile. 271

Seigneur ; vous êtes l'objet de mes vœux : je ne veux plus penser autre chose. Amen, amen.

LXIe JOUR.

Les élus consommés en Un. Joan. xvn. 23.

Je suis en eux, et vous en moi ; afin qu'Us soient consommés, réduits en un : et que le monde connaisse que vous ni avez envoyé, et que vous les aie: aimés comme vous m'avez aimé ' . Il revient toujours à cette sainte unité : elle fait les délices de son cœur; et il ne peut quitter un sujet qui lui plaît si fort. 11 va toujours approfondissant de plus en plus cette matière : et il nous apprend ici que la source de cette unité, c'est qu'il est en nous comme son Père est en lui.

Les saints Pères ont interprété ces paroles en cette sorte : Je suis en eux, par mon esprit, je su /.s a eux par ma chair que je leur donne dans l 'eucharistie. Je leur rends par ce moyen tout ce que j'ai pris d'eux : je leur donne en même temps tout ce que j'ai reçu de vous : ma divinité est à eux aussi bien que mon humanité. Dans l'humanité, qui esta eux et en eux, ils trouvent la divinité qui lui est unie : et ils en peuvent jouir comme de leur bien. C'esl donc ainsi que je suis en eux : et vous, mon Père, vous êtes en mot Tout est donc en eux, tout est à eux. Que leur faut-il davantage pour être parfaitement consommés en un? Et néanmoins voici encore

1 Juan, il vil. a 3

272 MÉDITATfONS

quelque chose de plus touchant. C'est, mon Père, que vous les aimez comme vous m'avez aimé. Ils ne sont enfans que par adoption et par grâce; et moi, qui suis Fils par la nature, j'ai trouvé cet admirable moyen de me les unir comme mes membres, afin que cet amour paternel, que vous avez pour moi, s'étendît sur eux : afin, continue-t-il, que F amour dont vous m avez aimé soit en eux, comme je suis aussi en eux (,).

O homme, regarde donc combien tu es chéri de Dieu! Quoi, le monde te plaît encore? Quoi, tu peux penser autre chose que Dieu même ? Il en faudroit mourir de regret et de honte. Il faut se taire ici dans une profonde admiration et action de grâces, en considérant, en goûtant ce que nous sommes à Dieu par Jésus-Christ. C'est un mystère ineffable et inénarrable. Or si le monde le pouvoit connoître, il connoîtroit en même temps que Jésus-Christ est vraiment envoyé de Dieu ; et qu'un Dieu envoyé au monde ne pouvoit rien enseigner ni opérer de plus grand !

LXIIe JOUR.

Gloire de Jésus : il veut que les élus y soient avec lui. Joan. Xviï. 24.

Mon Père, je veux que là où je suis, ceux que vous m'avez donnés j soient aussi avec moi : afin qu'ils voient la gloire que [vous m'avez donnée;

(") Joan. xvn. a6.

sun l'évancile. 273

parce que vous m avez aimé avant V établissement du monde (I).

Mon Père, je veux. Jusqu'ici il avoit dit : Je prie : il change de langage, et il dit plus absolument : Je veux. En parlant aux hommes, il pouvoit dire, Je veux, à même titre qu'il leur dit : Je vous commande. Car il est leur maître et leur seigneur : toute puissance lui est donnée sur eux. Il pouvoit aussi, même en parlant à son Père, parler ou en inférieur, ou en égal; et étant Dieu comme son Père, et étant la parole même de son Père, il pouvoit dire comme lui et avec lui : Je veux. Mais pourquoi il ne l'a fait qu'ici? et pourquoi dans une prière? et pourquoi, ayant accoutumé partout ailleurs, lorsqu'il parle de volonté absolue, de ne nommer que celle de son Père, à laquelle la sienne étoit attachée avec une parfaite soumission, il parle ici seulement d'une manière si déterminée et si absolue ? Mon Sauveur! est-il permis de vous le demander?

Commençons par adorer, quelle qu'elle soit, la vérité enseignée dans cette parole, Je veux. Oui, le Ycrbc, qui est la sagesse même, a eu sa raison pour l'inspirer à l'ame de Jésus-Christ, qui lui est unie de celte manière ineffable : et cette ame sainte a pu dire, en conformité de la volonté suprême du Père et de son Verbe : Je veux. Et c'est une chose admirable, que ce soit en faisant pour nous la demande la plus importante, que Jésus-Christ ait parlé de celte sorte : Je veux, mon Père, que là où je suis, dans votre gloire éternelle, ceux que vous m avez

*') Joan. s vu ? j.

donnés; les apôtres, dont il a dit : Ilsétoientà vous, et vous me les avez donnés : et ceux qui dévoient croire par leurs paroles (I), qui n'auroient pas cru, si son Père ne les lui avoit aussi donnés : Je veux, dis-je, que tous ceux-là soient là ou je suis. 11 semble qu'après avoir dit, qu'ils soient où je suis, il ne servoitde rien d'ajouter : qu'ils y soient avec moi: mais on ne pouvoit trop exprimer ce qui fait toute la douceur de cette demande : puisqu'ètre avec Jésus- Christ c'est ce qui satisfait le cœur de l'homme. Etre avec Jésus-Christ, c'est être avec la vérité et la vie : y être dans le ciel, et dans la gloire éternelle ; ce n'est plus être avec lui comme avec celui qui est la voie, mais comme avec celui qui est le terme de notre course, et en qui nous trouvons la vie éternelle dans la consommation de notre amour. C'est pour nous obtenir un si grand bien, que Jésus- Christ dit, Je veux, d'une manière si déterminée. Mais écoutons la suite : Je veux que là ou je suis ils y soient aussi avec moi; afin qu'ils voient ma gloire. Il semble qu'il y manqueroit quelque chose, qu'elle ne seroit pas complète, si ses amis ne la voyoient. Mais est-ce assez de la voir? Jésus-Christ ne veut-il pour nous que cet avantage, et ne veut-il pas que nous y ayons part, comme il l'a dit tant de fois? La voir, c'est y avoir part : la voir, c'est en jouir. Qui voit la gloire de Jésus-Christ dans le sein de son Père, il est heureux. Heureux, premièrement du bonheur de la gloire de Jésus-Christ, qui fait la leur : et heureux ensuite en eux-mêmes, parce que cette bienheureuse vision de la gloire de Jésus-Christ

(0 Joan. xvii. 6; ao.

sur l'évangile. 275

nous transforme en elle-même; et que qui le voit lui est semblable, conformément à cette parole: Nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est^K

Commençons donc dès cette vie à contempler par la foi la gloire de Jésus-Christ, et à lui devenir semblables en l'imitant. Un jour nous lui serons semblables par l'effusion de sa gloire; et n'aimant en nous que le bonheur de lui ressembler, nous serons enivrés de son amour. Ce sera là la dernière et parfaite consommation de l'œuvre pour lequel Jésus- Christ est venu ; et c'est peut-être pourquoi il en demande l'accomplissement par ce Je veux si déterminé, si absolu, si aimable, et si doux à entendre aux hommes.

Parce que vous m'avez aimé avant V établissement du monde. Il semble qu'il parle ici de l'amour qu'il a de toute éternité pour son Fils, qui lui est coéternel. C'est proprement cet amour qu'il a pour lui avant la constitution du monde. Car encore que le Père éternel ait un amour éternel pour ses créatures, par la volonté de les créer, et par celle de tes rendre heureuses: si c'étoit d'un amour semblable qu'il voulût parier, il ne se distingtieroit pas assez, ni des hommes, ni des anges bienheureux qu'il a aimés d'un semblable amour, quoique dans un degré fort inégal.

Entendons donc que le Père a aimé son Fils avant rétablissement du inonde; parce qu'il étoit ce Fils unique avant cet établissement, et qu'il étoit par conséquent aimé de son Père. Quefaisoit Dieu,

(•) /. Joan. III, 2.

s'il est permis de le demander, avant qu'il eût fait le mande? 1 aimoit son Fils, il Je produisoit dans son sein, il l'embrassoit; il se l'unissoit, ou plutôt il étoit un avec lui. Et pourquoi nous rappeler toujours à un si sublime mystère? Parce que c'est toute la source de notre bonheur. La source de notre bonheur, c'est que ce fds que Dieu aime, et qu'il porte dans son sein avant que le monde fût, et de toute éternité, se soit fait homme; en sorte que ne faisant qu'une seule et même personne avec l'homme qui lui est uni, il aime ce tout comme son Fils : d'où il s'ensuit que répandant sur les hommes, qui sont ses membres, le même amour qu'il a pour lui ; il s'ensuit, dis-je, que l'amour qu'il a pour nous est une extension et une effusion de celui qu'il porte dans l'éternité à son Fils unique. C'est la source de notre bonheur. C'est pourquoi Jésus-Christ nous y rappelle ; et il veut que nous entendions par ces dernières paroles combien est grande, combien est immense la gloire que nous verrons, et à laquelle nous aurons part en la voyant.

Que l'élévation de l'homme est un grand mystère! Tout le mystère de Dieu, et toute cette éternelle et intime communication du Père et du Fils y est déclarée : et c'est ainsi que Dieu est tout à tous, selon l'expression de saint Paul ( K

Chrétien, es -tu chrétien, si après cela tu languis encore dans l'amour des choses de la terre? Quand entendrons-nous que nous ne pouvons assez épurer nos pensées, nos affections, notre esprit et notre cœur ? Seigneur Jésus, achevez ; et après nous avoir

('; /. Cor, \V. i8.

sur l'évanctle. 277

montre de si sublimes vérités, élevez -nous-y, et faites-les-nous aimer d'un pur et éternel amour.

LXIIIe JOUR.

Justice de Dieu inconnue au monde. Joan. xvn. 25.

Mon Père juste, le monde ne vous a pas connu (l). Jésus-Christ ne donne dans cette oraison que deux qualités à son Père: Mon Père saint: et: Mon /'ère juste.

Mon Père saint, sanctifiez-les en vérité : je me sanctifie pour eux, afin qu'ils soient saints en vérité ^ ; par la communication de votre sainteté, qui est aussi la mienne. On pourroit entendre de même, mon Père juste; parce que, comme dit saint Paul (3), Dieu est juste, et justifiant celui qui croit en Jésus-Christ.

Mais la suite semble demander quelque chose de plus : Mon Père, vous êtes juste, et le monde ne vous connaît pas. Non- seulement il est corrompu, et ne connoit pas votre justice ; mais c'est encore par votre justice que l'abandonnant à sa corruption, dont il ne veut pas sortir, et ne le peut de soi-même, vous le laissez privé de votre connoissance : Le monde donc ne vous connoit pas, et moi je vous cannois: et ceux-ci ont connu que vous m'avez envoyé (4). C'est ainsi qu'ils vous connoissent. Ils méritoient, comme les autres, de ne vous connoitre jamais; mais

(0 Joan. \v\\. iS. — (») Ibicl.w, 17, 19. — ^ /tom. m. ifi. — (4) Joan. xvn. a5.

moi qui vous connois seul, et qui seul suis digne de vous connoître, je vous ai fait connoître à eux, en me faisant connoître moi-même ; parce qu'ils sont ces petits et ces humbles, dont je vous ai dit ailleurs : Je vous loue, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudens de la terre, et vous les avez révélées aux petits: ainsi soit-il, mon Père, parce que vous l'avez voulu. Toutes choses me sont données par mon Père, et personne ne connoît le Fils, si ce nest le Père; et personne ne connoit le Père, si ce nest le Fils, et ceux à qui le Fils le voudra faire connoître 0). C'est pourquoi il dit ici : Le monde ne vous connoit pas ; par la même vérité qui lui fait dire : Vous avez caché ce secret aux sages du monde, qui, enflés de leur vaine science, n'ont pas voulu se soumettre à la justice de Dieu : Mon Père juste, ceux-là ne vous connoissent pas : et moi je vous connois, et je vous ai fait connoître à ceux-ci, qui ont su chercher la vérité dans la petitesse, et dans l'humble abaissement de leur esprit. Mon Père juste! faites-leur adorer en tremblant le juste et terrible jugement que vous exercez sur le monde, qui est privé de votre connoissance , et la merveilleuse miséricorde avec laquelle vous avez daigné vous faire connoître à ceux que vous avez séparés de la corruption.

Chrétien, rendez-vous petit, si vous voulez connoître Dieu, et en Dieu Jésus-Christ, de la manière qu'il le faut connoître pour être saint.

'.«) Ma II h. ix. a5, -26, 27.

sur l'évangile. 279

LXIVe JOUR.

Justice de Dieu inconnue aux présomptueux. Ibid.

Mon Père Juste, le monde ne vous commit pas- Quoi, les Juifs ne vous connoissent-ils pas, eux qui ont votre loi? Et n'êtes -vous pas celui dont il est écrit, que ses beautés invisibles, et son éternelle, vertu et divinité sont manifestées aux gentils par les ouvrages de votre puissance, en sorte qu'ils sont inexcusables^-' ? Entendons donc de quelle manière Dieu n'est point connu du monde.

Il n'est point connu du monde : il n'est point

connu de ceux qui présument d'eux-mêmes; et c'est

pourquoi saint Paul ajoute, sur ces gentils qui ont

connu Dieu, que se disant sages, ils sont devenus

fous™.

En ce sens les Juifs mêmes ne l'ont pas connu ; puisqu'ils ont le zèle de Dieu, mais non pas selon la science ; et. qu'ignorant la justice que Dieu donne, et cherchant leur propice justice, celle qu'on croit avoir de soi-même, ils n'ont pas été soumis à la justice de Dieu®}.

Ainsi pour connoîtrc Dieu de cette manière secrète, dont il assure que le monde ne le connoît pas, il faut bannir toute présomption de notre propre justice, et reconnoître que Dieu a tout renfermé dans t incrédulité, afin d'avoir pitié de tous. O profondeur des richesses de la, sagesse et de la

(«) Rom. i. 20. — (0 Ibid. 22. — (') Ibid. x. 2, 3.

science de Dieu! que ses jugemens sont incompréhensibles, et que ses voies sont impénétrables] Car qui a connu les desseins de Dieu ; ou qui est entré dans ses conseils ? ou qui est-ce qui lui a donné le premier quelque chose, pour ensuite en recevoir la rétribution ? Parce que de lui, et par lui, et en lui sont toutes choses: la gloire lui en soit rendue dans tous les siècles. Amen 0). .

LXVe JOUR.

Les élus aimes de Dieu en Jésus-Christ, comme ses membres et ses images. Joan. xvn. 25, 26.

Ceux-ci, les apôtres qui étoient présents, et en leur personne toute la société des enfans de Dieu qu'ils représentaient, ont connu que vous m'avez envoyé, et je leur ai fait connoître votre rlom, comme il a été déjà expliqué, vos grandeurs, vos conseils, ce nom de Père : et je leur jerai encore connoître davantage, afin que l'amour que vous avez pour moi soit en eux, et moi aussi en eux (2).

Voilà, dans la conclusion de la prière de notre Seigneur, le dessein de tout le reste, et en particulier le dénouement de ce que nous avons vu au f. 1\. C'est ce qu'il nous faut considérer avec attention et avec respect, comme la chose du monde qui nous doit le plus donner de consolation. Car c'est ici la dernière marque de la tendresse de Jésus- Christ.

(■1 Rom. xi. 3a, 33, 34, 35, 36. — (») Joan. xvn. a5, a6.

sun l'évangile. 281

Je suis m rux°\ lis sont mes membres vivons: ce sont d'autres Jésus-Christ, d'autres moi-même. Ils ont en eux son esprit, qui fait que la doetrine de Jésus-Christ reluit dans leur vie; qui les rend semblables à lui; qui les rend doux, humbles, patiens, tranquilles dans le bien et dans le mal; soit que le monde les estime ou les méprise; soit qu'il leur fasse part de ses honneurs ou de ses rebuts; soit qu'il les invite, pour ainsi dire, à ses festins, comme il y a invité Jésus-Christ; ou qu'il les attache à la croix, comme à la fin il y a mis le môme Jésus. En tout cela, l'esprit de Jésus qui est en eux, comme dans ses membres vivans, les rend semblables à lui, et leur fait suivre ses exemples; en sorte qu'on voit en eux la vie et la mort de Jésus-Christ: la vie, parce qu'ils marchent sur ses pas ; la mort, parce qu'ils portent l'empreinte de sa croix, et comme parle saint Paul, la mortification de Jésus (2) . Ainsi le Père éternel ne voit en eux que Jésus-Christ : c'est pourquoi il les aime par l'effusion et l'extension du même amour qu'il a pour Jésus-Christ même : et cet amour, en les embrassant comme les images, comme les membres de son Fils, répand sur eux la même gloire que Jésus-Christ a reçue, en conséquence de ce qui étoit du à sa grandeur naturelle en tant que Dieu, et à ses souffrances en tant qu'homme. Qu'y a-t-il à désirer davantage? Jésus- Christ même n'a rien de plus à nous donner. C'est pourquoi après avoir prononcé avec une tendresse infinie ce grand et bienheureux mot, il met fin à sa

(*) Joan. xvn. "x6. — » //. Ccr. iv. 10.

prière ; et il ne lui reste plus qu'à partir pour la consommer par son sacrifice

On peut donc voir maintenant tout le dessein et toute la suite de cette prière : il commence par demander que son Père le glorifie; et cette glorification se termine à nous en faire part : en sorte que la perfection de la glorification de Jésus-Christ soit dans la nôtre : ce qui nous unit tellement à lui, que le Père même ne nous en sépare point dans son amour. Après quoi il faut se taire avec le Sauveur, et demeurant dans l'étonnement de tant de grandeurs où nous sommes appelés en Jésus -Christ, n'avoir plus d'autre désir que de nous en rendre dignes avec sa grâce.

LXYP JOUR.

Père saint. Joan. xvii. 11.

Mon Père saint, mon Père juste : ce sont les deux seuls noms que le Fils de Dieu donne à son Père : les deux seules qualités qu'il lui attribue; ce qu'elles renferment est inexplicable.

Il est parlé dans cette divine oraison de deux sortes de personnes, dont les unes sont sanctifiées par la connoissance de Jésus-Christ; les autres n'ont point cette connoissance, et sont privées de l'effet de sa sainte prière, conformément à cette parole : Mon Père juste, le monde ne vous connoît pas(1).

(0 Joan. xvn. ii.

sur l'évangile. 283

Nous avons vu que c'est par rapport aux premiers que Jésus appelle son Père saint ; parce, qu'il est saint et sanctifiant, et auteur dans les aines saintes de toute leur sainteté. Et nous avons dit aussi que c'est par rapport aux seconds que le Père est appelé Juste; parce que c'est par un juste et impénétrable jugement qu'ils sont privés de la sainteté que Jésus- Christ leur auroit donnée, s'ils l'avoient reçu.

On voit donc qu'il n'y avoit rien de plus convenable que d'honorer ces deux attributs dans une prière dont ils contiennent tout l'effet. Mais si je viens maintenant à la contemplation particulière de ces deux divines perfections, je m'y perds.

Je vois que ce qu'on loue, ce qu'on célèbre principalement en Di^u dans le ciel, c'est sa sainteté. J-.es séraphins, c'est-à-dire, les premiers et les plus sublimes, de tous les esprits célestes, adorant Dieu dans son trône, n'en peuvent dire autre chose, sinon qu'il est saint; encore une fois qu'il est saint; pour la troisième fois qu'il est saint{,\ c'est-à-dire, qu'il est infiniment saint : saint dans sa parfaite unité : saint dans la Trinité de ses personnes : la première, comme le principe de la sainteté : et les deux autres, comme sorties par de saintes opérations du sein môme et du fond de la sainteté. Crions donc aussi : Saint, saint, saint! et adorons la sainteté de Dieu.

La sainteté dans les hommes est une qualité morale qui leur donne toutes les vertus, et les éloigne de tous les péchés. Rien n'est plus excellent dans les hommes que la sainteté : rien ne les rend si

(') Is. vi. 3.

admirables, si vénérables. La sainteté les fait regarder comme quelque chose de divin, comme des dieux sur la terre : J'ai dit: Fous êtes des dieux ; et. vous êtes tous les en fans du Très-Haut^. Quelle adoration ne doit donc pas attirer à Dieu sa sainteté infinie? La sainteté est en nous comme quelque chose d'accidentel, qu'on peut acquérir, qu'on peut perdre : Dieu est saint par son essence ; son essence est la sainteté : le fond en est saint, il est sacré; tout y est sacré, tout y est saint. Profane, n'approchez pas, ne touchez pas: tout est saint : tout est la sainteté môme. Dieu est lumière, et il iiy a point de ténèbres en lui^K Dieu est celui qui est (3) : et par son être il est infiniment éloigné du néant. Il est saint, et par sa sainteté il est encore plus infiniment, si on peut parler ainsi, éloigné d'un autre néant plus vil et plus haïssable, qui est celui du péché. Sa volonté est sa règle, et celle de toute chose. Qu'y aura-t-il d'irrégulier dans la règle même? Il n'est pas le saint par grâce, il est le saint par nature. Il n'est pas le saint sanctifié; il est le saint sanctifiant : toutes ses œuvres sont saintes, parce qu'elles partent du fond de la sainteté, et de sa volonté qui est toujours sainte, toujours droite, puisqu'elle est la droiture même, la règle même de toute droiture.

David se lève le matin, et il vient contempler la sainteté de Dieu : Le matin je. me présenterai devant vous, et je verrai que vous êtes Dieu, qui ne voulezpoint l'iniquité (4); qui ne pouvez la vouloir; qui êtes toujours saint, dont toutes les œuvres sont inséparables de la sainteté.

(.') Ps. lxxxi. 6.— M /. Joan. i. 5.— (') Exod. m. ï/J.— (4) Ps. v. 5.

sur l'évangile. 285

Demeurons avec David en silence devant la trèsauguste sainteté de Dieu. On se perd en la contemplant, parce qu'on ne la peut jamais comprendre; non plus que la pureté avec laquelle il faut s'en approcher.

Isaïe voit de loin le trône de Dieu, ce trône devant lequel sa sainteté est célébrée par les séraphins. J'ai vu, dit-il, le Seigneur sur un troue haut et élevé: et tout étoit à ses pieds; et tout trembloit devant lui : et je vis les bienheureux esprits qui approchent le plus près du trône; et je n'entendis autre chose de leur bouche que celle voix : Saint, saint, saint. Et je fus saisi de frayeur. Et je dis : Malheur à moi ! parce que j'ai les lèvres souillées, et que je demeure au milieu d'un peuple dont les lèvres sont souillées aussi : et /'ai vu de mes jeux le Roi dominateur des armées (,), de toule l'armée du ciel, de toutes celles de la terre. La saintelé de Dieu le faitlrcmbler. Saisià savued'unesainte et religieuse frayeur, il s'en relire. Je ne m'en étonne pas. Il voit les séraphins memesdans l'étonncment. S'ilsonldes ailes pour voler, ce qui montre la sublimité de leurs connoissanecs, ils en ont pour se couvrir les yeux éblouis de la lumière et de la sainteté de Dieu. Tout embrasés qu'ils sonldu divin amour, ils sentent que leur amour est borné, comme tout ce qui est créé : et par conséquent qu'il y a en eux, pour ainsi parler, plus de non amour, que d'amour : comme il y a aussi toujours plus de non être, que d'être. Et c'est pourquoi ils se cachent, et ils voilent de leurs ailes leur l'ace cl leurs pieds; et se trouvent comme

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