‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 12 sur 34 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

CE Qt'l s'est PASSI* DANS 1-E CIÎNACLE ET AVANT QUE JIvSt'S'OllRiST

80UTIT

Prkmîer JOUR- Le Cénacle préparé.

Nous conliniicrons à partager ces Médilalioiis en journées; et nous lirons le premier jour dans le chapitre xxvi* de saint Matthieu, les versets 17, 18, 19; du xiv« de saint Marc, le if, 12 jusqu'au 17 ;et du xxii« depuis le 7^. 7 jusqu'au 13.

Aupremier jour des azymes, à la (in duquel il falloit immoler Tagneau pascal, les disciples vinrent à Jésus : et comme ils savoieni combien il étoit exact à toutes les observances de la loi, «75 lui demandèrent où il voulait quon lui préparât la pâque '. Ce sont les disciples qui lui en parlent. Les maîtres, à l'exemple de Jésus-Christ, doivent accoutumer tous ceu\ qui sont à lem* charge, à songer d'eux-mêmes à ce que requièrent la loi de Dieu et son service, et à demander sur cela Tordre du maître.

Et Jésus leur dit : Allez à la ville, à un certainhomme '. Les évangéiisles ne le nomment pas : et Jésus même sans le nommer à ses disci[)les, leur donna seulement des marques certaines pour le trouver. « Allez, dit-il, à la ville. En y entrant, » vous y rencontrerez un homme qui portera une cruche

• Matth. XXVI. 17. Marc. XIV. l2.-. = Mallb xwi. 18.— » Luc. xxii 8. 10 et 8(q.

308 BIEDITATIOXS

» d'eau : vous le suivrez; et entrant dans la maison où il ira, » vous direz au maîlre : Oii est le lieu où je dois manger la » paque avec mes disciples? et il vous montrera une grande » salle tapissée : préparez-nous-y tout ce qu'il faudra ».

Saint Marc nous apprend qu'il donna cet ordre à deux de ses disciples; et saint Luc nomme saint Pierre et saint Jean.

Voici quelque chose de grand qui se prépare, et quelque chose de plus grand que la pàque ordinaire, puisqu'il envoie les deux plus considérables de ses apôlres; saint Pierre qu'il avoit mis à leur tête, et saint Jean qu'il honoroit de son amilié parliculière. Les évangélisles ne marquent point que ce fut son ordinaire d'en user ainsi aux aulres pâques, ni aussi qu'il eût accoutumé de choisir un lieu où il y eût une grande salle tapissée. Aussi les saints Pères ont-ils remarqué, que cet appareil regardoit Tinstilution de Feucharistie. Jésus-Christ vouloit nous faire voir avec quel soin il falloit que fussent décorés les lieux consacrés à la célébration de ce mystère. Il n'y a que dans celte circonstance, où il semble n'avoir pas voulu paroître pauvre. Les chrétiens ontappris par cetexemple tout l'appareil qu'on voit paroître dès les premiers temps, pour célébrer avec honneur Teucharistie, selon les facultés des Églises. Mais ce qu'ils doivent apprendre principalement, c'est à se préparer eux-mêmes à la bien recevoir : c'est-à-dire, à lui préparer comme une grande salle , un cœur dilaté par l'amour de Dieu, et capable des plus grandes choses; avec tous les ornements de la grâce et des vertus, qui sont représentés par cette tapisserie dont la salle étoit parée. Préparons tout à Jésus qui vient à nous : que tout soit digne de le recevoir.

Le signe que donne Jésus de ce porteur d'eau, devoit faii*e entendre à ses disci[)les, que les actions les plus vulgaires sont dirigées spécialement par la divine providence. Qu'y avoit-il déplus ordinaire, et qui parût davantage se faire au hasard, que la rencontre d'un homme qui vcnoit de quérir de l'eau à quelque fontaine hors de la ville! et qu'y avoit-il qui parût dépendre davantage de la pure volonté, pour ne pas dire du pur caprice de cet homme , que de porter sa cruche d'eau dans cette maison, au moment précis que les deux disciples dévoient entrer dans la ville ? Et néanmoins cela étoit dirigé

SUR l'Évangile, ^^'^

secrètement par la sagesse de Dieu ; et les autres actions semblables le sont aussi à leur manière, et pour d'autres fins quo Dieu conduit : de sorte que s'il arrive si souvent des événements si remarquables par ces rencontres, qu'on appelle fortuites, il faut croire que c'est Dieu qui ordonne tout, jusqu'à nos moindres mouvements, sans pourtant intéresser notre liberté, mais en dirigeant tousles mouvements à ses lins cachées.

Cet exemple nous fait voir que Jésus avoitdes disciples cachés, que ses apôtres ne connoissoient pas, si ce n'est quand de certaines raisons l'obligeoient à les leur décK'ner. Ainsi, quand il voulut faire son entrée dans Jérusalem, il envoya encore deux de ses disciples à un village qu'il leur désigna; et leur ordonna d'en amener une ânesse qu'ils y trouvcroient avec son ànon , les assurant, qu aussitôt qu'ils divoient que le Seigneur en avoit affaire , on les laisser oit aller '. Il avait donc plusieurs disciples de celle sorte, et à la ville et à la campagne , dont il connoissoit la fidélité et Tobéissance : et cependant il ne les découvroit à ses disciples que dans le besoin; leur apprenant par ce moyen la discrétion avec laquelle ils dévoient ménager ceux qui se fieroient à eux, quand ce ne seroit que pour ne leur point faire de peine inutile, et ne leur point attirer de haine sans nécessité. Cette discrétion des disciple's leur fait taire encore dans leurs évangiles, et si longtemps après la mort du Sauveur, le nom de celui dont il avoit ainsi choisi la maison, aussi bien que de celui où il envoya quérir l'ànon et rânesse. Ils ne taisoient pas de même d'autres noms : et par exemple, non-seulement on a remarqué que celui qui lui aida à porter sa croix, étoit un nommé Symon Cyrénéen; maison circonslancie encore, quil étoit père d' Alexandre et de Rufus ', connus parmi les fidèles. Tout se doit faire avec raison : il y a des personnes qu'il faut nommer pour mieux circonstancier les choses ; il y en a d'autres qu'une cerlainc discrétion oblige de taire.

Saint Pierre et saint Jean trouvèrent les choses comme notre Seigneur les leur avoit dites. Le porteur d'eau ne manqua

' rjatlîi x?:i. 2. 3. Mcvc. XI. 2. 3. Luc. xîX. 30. 31. — ^ Marc. xv. 21.

310 MÉDITATIOXS

pas de se trouver à l'endroit de la ville par où ils entroient, et d'aller à la maison que notre Seigneur avoit choisie : comme lYinon s'étoit trouvé à point nommé à Tentrée de ce village, lié à une porte entre deux chemins. Il se trouva aussi là avec beaucoup d'îiulres personnes inconnues, un homme, qui demanda aux deux disciples ce qu'ils vouloient faire de cet ânon '. Et il sembloit que le hasard Teùt fait parler; mais non : car c'éloit précisément celui qui devoit laisser aller cet animal au premier mot des disciples, selon la parole de leur maiire. Enfin il se trouva que cet ânon n'avoit jamais é(é monté. Car il le falloit ainsi pour accomplir le mystère, et pour montrer que le Sauveur devoit un jour mouler et conduire un peuple indocile, c'est-à-dire le peuple gentil, qui jusqu'à lui n'avoit point de loi, ni personne qui l'eût pu dompter. Tout est conduit, les petites choses comme les plus grandes ; et tout cadre avec les grands desseins de Dieu.

Voilà donc tout disposé. Le grand cénacle tapissé est prêt; on y attend le Sauveur. Voyons maintenant les grands spectacles qu'il y va donnera ses fidèles. Contemplons, croyons, profitons ; ouvrons le cœur plutôt que les yeux.

II* Jour. La Pâque. La vie du chrétien n'est qu^in passage.

Lisons les paroles de saint Jean, xiii , 1 . « Devant le jour » de Pâqùe, Jésus sachant que son heure éloit venue de pas- » serde ce monde à son Père; comme il avoitaimé les siens, » qui étoient dans le monde, il les aima jusqu à la fin ».

On sait que le mot de pâque signifie passage. Une des raisons de ce nom, qui est aussi celle que saint Jean regarde en ce lieu, c'est que la fêle de Pâque fût instituée, lorsque l'ancien peuple devoit sortir de TÉgypte, pour passer à la terre promise à leurs pères ; ce qui étoit la figure du passage, que devoit faire le peuple nouveau, de la terre à la céleste patrie. Toute la vie chrétienne consiste à bien faire ce passage ; et c'est à quoi notre Seigneur va diriger plus que jamais toute sa conduite, ainsi que Saint Jean semble ici nous en avertir.

La première chose que nous devons remarquer, c'est que nous devons faire cette pâque, ou ce passage, avec Jcsus-

• Marc. Xî. 4. 5. 6.

SÛR l'Évangile. 311

Christ. Et c'est pourquoi cet é?angéliste commence le récit de celle pâque de notre Seigneur par ces mois : Devant le jour de Vaque, Jésus sachant qu'il devait passer de ce monde à son Père.

0 Jésus! je me présente à vous, pour faire ma pûquc en voire compagnie : je veux passer avec vous du monde ù voire Père, que vous avez voulu qui fût le mien. Le monde passe, dit voire apôtre ' : la figure de ce monde passe ' ; mais je no veux point passer avec le monde, je veux passer h votre Père. C'est le voyage que j'ai à faire, je le veux faire avec vous. Dans l'ancienne pâque, les Juifs qui dévoient sortir de VIL' gyple, pour passer à la terre promise, dévoient paroître en babil de voyageurs, le bâton à la main, une ceinture sur les rcin5, afin de relever leurs babils, leurs souliers mis à leurs pieds, toujours prêts à aller et à partir ; et ils dévoient se dépêcher de manger la pâque *, afin que rien ne les relînf, et qu'ils se tinssent prêts à marcher à chaque moment. C'est la figure de l'état où se doit mettre le chrétien pour faire sa pâque avec Jésus-Chrisl, pour passer à son Père avec lui. 0 mon Sauveur ! recevez votre voyageur, me voilà prêt; je ne liens à rien; je veux passer avec vous de ce monde à voire Père.

D'où me vient ce regret de passer? Quoi! je suis encore attaché à celte vie? Quelle erreur me relient dans ce lieu crexil? Vous allez passer, mon Sauveur! et résolu que j'élois de passer avec vous , quand on me dit que c'est tout de bon qu'il faut passer, je me trouble, je ne puis supporter ni entendre cette parole. Lâche voyageur! que crains-tu? Le passage que tu vas faire , est celui que le Sauveur va faire aussi dans notre Evangile: craindras-tu de passer avec lui? Mais écoute : Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde*. Qu'y a-l-il de si aimable dans ce monde? que lu ne veuilles point le quiller avec le Sauveur Jésus? Lequitloroit-il, s'il éloit bon d'y demeurer? Mais écoule, encore un coup, chrétien : Jésus passe de ce monde pour aller à son Père, S'il falloit seulement sortir du monde , sans aller à quelque chose demieux> quoique ce monde soit peu de chose, et qu'on

* L Joan. II. 17. — *L Cor. vil. 31. — ' ExoJ. xii. U. -— * Joan. Mil. 1.

^12 MJÈDITATIOXS

ne perdît pas beaucoup en le perdant, on pourroit y avoir regret, parcequ'cnfin on n'auroitrien de meilleur. Mais, chrétien, ce n'est pas ainsi que tu dois passer. Jésus passe de ce monde, mais pour aller à son Père. Chrétien, qui dois passer avec lui, (u passes à un Père ; le lieu d'où tu sors, est un exil ; tu retournes à la maison paternelle.

Passons donc de ce monde avec joie ; mais n'attendons pas Je dernier moment, pour commencer notre passage. Lorsque les Israélites sortirent d'Egypte , ils ne dévoient pas arriver d'abord àla teiTe promise : ilsavoient quarante ans à voyager dans le désert; ils céiébroient néanmoins leur pâque, parce qu'ils sortoient de l'Egypte, et qu'ils alloient commencerleur voyage. Apprenons à célébrer notre pàque, dès le premier pas : que notre passage soit perpétuel : ne nous arrêtons jamais ; ne demeurons point, mais campons partout à l'exemple des Israélites : que tout nous soit un désert, ainsi qu'à eux ; soyons comme eux toujours sous des tentes; notre maison est ailleurs : marchons, marchons , marchons ; passons avec Jésus-Christ : mourons au monde, mourons-y tous les jours : disons avec l'apôtre : Je meurs tous les jours ' : je ne suis pas du monde ; je passe ; je ne tiens à rien.

III* Jour. Laveinenl des pieds. Puissance de Jcsus-Christ; sou humilité.

(Joan. xill. 1— j.)

Comme il avoit toujours aimé les siens, il les aima jusqu'à la fin '. En ce moment de son passage, lorsqu'il les alloit quitter, il les aima plus que jamais, et leur donna des marques plus sensibles de son amour. C'étoit la consolation qu'il leur vouloit laisser en les quittant. En efl'et, tout ce qu'il leur dit est plus tendre, tout ce qu'il lait plus rempli d'amour; témoin l'eucharistie qu'il leur va donner. Mais voici par où il commence. « Après le souper, le diable ayant déjà mis dans » le cœur de Judas , iils de Simon Iscariot , le dessein de le » livrer : Jésus sachant que son Père lui avoit tout mis entre » les mains, et qu'il étoit sorti de Dieu, et qu'il y retournoit ; » il se leva de table, quitta ses habits, et mil un linu^e devant

' I. Cor. \v. 31. —- - Joaii. .\i;i. i.

SUR LETAXGILE. ^'^

» lui ; puis ayant versé de Teau dans un bassin, il commença » à laver les pieds de ses disciples, et les essuya avec le linge » qu'il avoit allacbc autour de lui ' ». Yoilà notre lecture d'aujourd'hui. Qu'elle est belle! qu'elle esl ravissante! Mon Sauveur, vous me remplissez de consolation par la lecture de votre Évangile ! En quelque endroit que je l'ouvre, j'y trouve partout ces consolations, et des paroles de vie éternelle ; mais je ne sais si j'y ai lu rien de plus touchant que cet endroit. Blon Sauveur, augmentez ma joie dans cette sainte lecture , afin que la chaste délectation dont elle me remplit , m'ôte tout le goût des joies du monde. Mais pour cela il faut peser toutes les paroles.

Après le souper ^ : saint Jean va parler d'un autre souper, où il étoit couché sur le sein de Jésus,; où Jésus donna à Judas le morceau trempé^. Voilà donc un autre souper. 11 y en eut deux, dont le dernier se fit après le lavement des pieds ; et ce fut celui où il institua l'eucharistie : souper de cérémonie, qui peut-être fut précédé du souper de l'agneau pascal. Je n'entre pas dans ces questions, je ne cherche qu'à m'édifier ; et il me sullit d'entendre que le festin où l'eucharistie fut instiiuée, fut un festin particulier, qui fut tout plein de mystère, comme nous le verrons bientôt. Que le premier donc soit celui où l'on salislil au besoin. Yoilà Jésus qui se lève, et qui sort de table ; et pour préparer ses disciples au mystérieux festin qu'il leur préparoit, il leur lave les pieds.

« Jésus sachant que son Père lui avoit tout remis entre les )) mains, et qu'il étoit sorti de Dieu et retournoit à Dieu * ». Arrêtons-nous : saint Jean est ici tout occupé des grandeur et de la puissance de Jésus ; et il nous veut remplir de cette idée, afin que la peinture qu'il nous va faire de son humilité cl de son amour, soit plus vive. Arrêtons-nous donc, encore un coup, et goûtons cette première parole : Son Père lui a tout remis entre les mains, selon ce qu'il a dit lui-même: Tout a été mis entre mes mains par mon Père *. Et ailleurs : La toute-puissance m'est donnée dans le ciel et dans la terre *. Kl quoique celte puissance lui appartînt naturellement, parce

' Joan. xin. 1. 2. :\. 4. à. —' Ib. 2. — ' II). 23. 20. — * Ib. 3. — * i^latih. \l. 27. — « Jb. xxvill. 18.

31* UÈDITATIONS

que Abs le comircncemcnl il éloit Dieu, toujours résident en Dieu, et inséparable de lui, et qu'il éloit ce Verbe Dieu, par qui Dieu a tout tiré du néant; le Père parce moyen ne pouvant avoir aucune créature qui ne soit la créalurc du Fils, cl ne lui doive le môme hommage, conformément à celle parole : Tout ce qui est à moi, est à vous ; et tout ce qui est à vous , est à moi * : néanmoins celle puissance lui venoit de son Père, qui la lui ayant déjà donnée par son élernelle naissance, la lui donnoit au temps de sa passion d'une façon particulière; parce que c'éloit par sa passion qu'il devoit Xmt acquérir, et avoir à lilre d'achat et d'acquisilion , ce qu'il avoit déjà nalurellemcnt, cl par le droit de sa naissance. Et celui à qui tout est donné d'une manière si excellcnle, c'est celui qui nous va laver les pieds. Voilà où saint Jean en veut venir. Ilumilions-nous donc de notre côlé. 0 Jésus! je me soumets à votre empire ; à celui que vous avez sur moi , comme créateur, à celui que vous avez comme rédempteur : vous êtes mon souverain Seigneur, mon doux et unique Maître : Vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le roi d'Israël ^ Quelle obéissance ne vous dois-je pas, étant à vous à tant de titres, cl par des titres de cette nature, si authentiques, si immuables, si aimables, si divins?

IV* Jour. Tout remis entre les mains de Jcsus-Cbrist, spécialement les

élus. (Ibid.)

Tout lui a été remis en main par son Père^. Ce tout, qui lui a été remis en main par son Père, est principalement ce tout dont il a dit : Tout ce que mon Père me donne, vient à moi *. Et ce tout c'est son Église; c'est dans son Église spécialement les saints, et parmi les saints ceux qui le sont jusqu'à la fin ; et en un mol, les élus. Voilà ce tout bienheureux, qui est spécialement remis par le Père entre les mains de Jésus, et dont il a dit lui-même : Ils étoient à vous, et vous me les avez donnés. Et un peu devant : Vous avez donné puissance sur toute chair, sur tous les hommes, à votre Fils, afin qu'il donne la vie éternelle à tout ce que vous lui avez donné^. Ajoutons tou-

« Joan. XVII. 10. — ' Ib. i. 49. — ^ Maltîi. xi. 27. — * Joan. vi. 37. — '' Ib. XVII. 6. 2.

SUB l'Évangile. 315

juiirs : et celui ù qui le Pc re a remis en main tout ce qui ]ui est de plus cher, c'est-à-dire ses élus, ses bien-aimés ; c'est celui qui va nous laver les pieds. Mon Sauveur, vous vous abaissez jusque là ! Il est juste que je m'abaisse devant vous. Mon Sauveur, que je sois de ce tout que votre Père vous a donné, alin que vous lui donniez la vie éternelle! J'en serai, si je suis fidèle à voire grâce ; si je garde vos commandemcnis. Donnez-moi ce que vous me commandez, afin que je sois de ce troupeau béni, dont vous avez dit : « Mes brebis » enlendent mu voix, je les connois, et elles me suivent; et » je leur donne la vie éternelle. Ce que mon Père m'a donné » est plus grand que tout ; lui-môme qui me l'a donné, est au » dessus de toules cboses, et l'on ne peut rien ôler de mes » mains, non plus que des siennes, parce que mon Père et » moi ne sommes qu'un ' ». Qu'y a-t-ilà craindre après cela? Rien du tout, sinon de manquer à sa vocation ; il n'y a qu'à s'abandonner à ces mains toutes-puissantes, et à dire à Jésus : 0 Seigneur ! j'espère en vous ; je me livre à vous ; je ne serai point confondu '.

Y* Jour. Jésus-Cbrisl, vrai Dieu 'et vrai homme. (Joan. XIII. 3.)

La même lecture, et s'arrêter à ces paroles : « Jésus sa- » chant que tout lui étoit remis entre les mains, et qu'il étoil » sorti de Dieu , et qu'il retournoit à Dieu * ». Sorti de Dieu sans altération , sans succession , sans ordre de temps, avec une inexplicable pureté, comme le rayon sort du soleil, sans s'en séparer, et toujours portant en lui-même toute la vertu de son principe ; ce qui fait que saint Paul l'appelle, Véclat et le rejaillissement de la gloire de son Père * : sorti néanmoins , non par extension comme le rayon qui n'est que la lumière étendue, et porléc bien loin au dehors; mais sorti de Dieu , comme la pensée sort de l'esprit en y demeurant toujours : sorli de lui, par conséquent, comme quelque chose de vivant, ou plutôt comme la vie même ; ce qui fait dire à saint Jean, que la vie étoit en lui^ : c'est-à-dire, qu'elle y étoit comme dans le Père, qu'elle y étoit comme dans sa source ; selon ce

' Joan. X. 27. 28. 29. 30. — ' Ps. XXX. 1. — ' Joan. xill. 3. — • Ilebr. 1.3. — * Joan. i. 4.

3i0 BIÉDITATIONS

quMl dil lui-mômc de sa propre boiiclie : Comme le Père a la vie en lui-môme ; ainsi a-t-il donné au Fils d'avoir la vie en lui'même '. Il est donc sorti de Dieu de cette manière, vivant de vivant, vie de la vie ; sorti parla parfaite connoissance qu'il a éternellement de lui-même , comme sa pensée , son intelligence, sa sagesse; comme sa parole intérieure, par laquelle il se dit à lui-même tout ce qu'il est : comme Texpression vive et naturelle de ses perfections et de tout son être ; comme portant en lui-même toute sa beauté ; comme étant sa vive et parfaite image, et V empreinte de sa substance '. Sorti par conséquent comme un autre lui-même, comme son Fils, de même nature que lui; Dieu comme lui ; mais un même Dieu avec lui, un même Dieu que lui ; parce qu'il ne sort pas par l'effusion d'une partie de sa substance ; mais il sort de tou4e sa substance, puisque sa substance ne souffre pas de division ni de partage : de sorte que sa substance, sa vie, sa divinité lui est communiquée tout entière; lui est commune avec le Père, à qui il ne reste rien de propre et de particulier que d'être Père : comme il ne reste à la source , que d'être la source, tout le reste, pour ainsi parler, passant tout entier dans le ruisseau.

Voilà, autant qu'il est permis aux bommcs de bégayer, voilà, dis-je, ce que c'est que sortir de Dieu. Ce sont les expressions dont se sert rÉcrilure sainte, pour aider notre fuiblo intelligence, pour l'élever au dessus d'elle-même. Et toulcela nous est dit en abrégé dans le symbole de Nicée, lorsqu'il y est dit, que le Fils de Dieu est engendré, et sorti de la substance de son Père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu d'un vrai Dieu, de même substance que son Père, cl un même Dieu avec lui, parce que le Seigneur notre Dieu est un seul Dieu, et que tout ce qui est Dieu et vrai Dieu, ne j»eul être qu'un ; l'unité étant la substance ctressencc nicme de la divinité. Mais pourquoi se perdre aujourd'hui dans ces sublimes pensées? si ce n'est pour considérer avec saint Jean par une ferme et vive foi, que vous, mon Sauveur, étant Dieu, égal à Dieu, cl un même Dieu avec votre Père, d'où vous elcs

* Jor.n. V. !?C. — ' Hcbr. i. 3.

SDR L EVANGILE.

sorli en demcuraiU t'icnicllemont dans son sein ; néanmoins vous avez voulu vous rabaisser jusqu'à laver nos pieds, vous humiliant de celle sorte devant votre créature, pour nous apprendre à nous humilier, non-seulement devant vous, mais encore devant nos frères, devant nos égaux, devant des hommes faits comme nous, devant nos inférieurs, si notre bassesse naturelle nous permet de mettre quelqu'un en ce rang.

VI' Jour. Jésus-Christ, Dieu de Dieu, sorti de Dieu. (Ibid.)

Encore la même lecture, le même mot : Sorti de Dieu '. Vous êtes, mon Sauveur, sorti de Dieu ; sorti premièrement dans réterni lé, conformément à cette parole de Michée : Sa sortie est dès les jours de l'éternité ', d'une parfaite coexistence avec Dieu, de qui vous sortez ; autrement, vous ne seriez pas le rayon de ce soleil ; vous ne seriez pas l'éclat de sa gloire, ni l'empreinte de sa substance, puisque sa substance c'est l'éternité : vous ne seriez pas sa pensée, vous ne seriez pas son Fils, le Fils parfait d'un Père parfait ; d'un Père toujours parfait, pour produire, pour engendrer, comme pour être. Vous êtes donc sorli de Dieu dans l'élernilé, avant tous les temps; mais sorli de Dieu dans le temps, lorsque voire Père qui vous engendre, et vous porte éternellement dans son sein , unit à votre personne qui lui est égale et coéternelle, dans le sein de la bienheureuse Vierge, la nature humaine tout entière, c'est-à-dire, une âme unie à un corps humain, a(in que la même qui est Dieu parfait, fût aussi homme parfait; Fils do Dieu et Fils de Marie, le même Fils, le même Dieu. En cetio sorle , ô Jésus ! vous êtes encore sorti de votre Père éternel, l)arce que vous n'avez point eu d'autre Père que lui ; et que la mère que vous avez eue est demeurée vierge, n'ayant élé rendue féconde qu'à cause que le Saint-Esprit est survenu en clic, et que la vertu du Très- Haut l'a couverte de son oinbre^, (loucu d'une manière si pure et si divine, celle dont vous êtes né, ne l'est pas moins; puisque conçu du Saint-Esprit, vous êlos né de Marie toujours vierge, et vous sortez en celle sorlo pour paroîlre aux hommes, comme vous dites vous-même :

' J(»an. XIII. 3. — " Mitli. v. ?.. — ^ Luc. 1. 35.

:^ î "^ MÉDITATIONS

Je suis sorti de mon Père, et je suis venu dans le monde ' : non que vctus soyez venu où vous ifélicz pas ; mais vous avez paru, où vous ne paroissiez pas : et voilà votre sorlie dans le temps, lorsqu'élani fail homme morlel vousavcz paru parmi Icsmorlels.

C'esl ainsi que vous êlcs venu dans le monde en qualilé d'homme; mais en même temps vous clcs demeuré comme Dieu dans le sein de voire Père, selon ce que disoit saint Jean votre prccurseur : Personne najamais vu Dieu; mais le Vils unique qui est dans le sein de son Père, notÂS en a raconté les merveilles^, nous Ta faitconnoître. Et, comme vous dites vous-même, Personne n'est monté au ciel, que celui qui est descendu du ciel, à savoir le Fils de Ihomme qui est dans le cieV : vous en êtes descendu, et vous y êles. Comme Dieu vous ne quittez jamais le ciel, qui est le lieu de la gloire de votre Porc, cl vous ne le pouvez jamais quitter. Comme homme mortel vous avez quitté celle gloire, qui vous étoit naturelle, et que vous nous avez paru dans la bassesse : Et vous vous êtes « fait homme, et vous avez habité au milieu de » nous, et nous avons vu votre gloire, comme la gloire du » Fils unique plein de grâce et de vérité * ».

Mais comment est-ce que saint Jean a dit qu'il avoit vu votre gloire? Est-ce à cause qu'il vous a vu ressuscité , et montant aux cieux?ou même qu'il vous a vu transfiguré sur le Thabor? Tout cela entre danssa pensée ; mais il déclarequ'il vous a vu dans votre gloire lorsqu'il vous a vu 'plein de grâce et de vérité; plein de lagràce des miracles, et guérissant tous les maux de nos corps; plein de la grâce qui noussanctifie, puisque vos apôtres vous disoient : 0 Seigneur, augmentez-nous la foi ^\ et que cet affligé vous crioit du fond de son cœur; Je crois. Seigneur, aidez mon incrédulité^. C'est donc ainsi ipie saint Jean vous a vu plein de grâce; et par la même raison il vous a vu plein de vérité; parce que vous annonciez la vérité aux hommes par vos prédications, etqu'en même temps vous la leur mettiez dans le cœur par l'inspiraticfti de votre grâce, les illuminant tout ensemble et au dedans et au dehors. Nous avons donc vu votre gloire, même au milieu de vos bas-

' Joan. XVI. 28. — ^ Ib. i. 18. — ^ Ib. in. 13. — • * Ib. 1. 11. — * Luc. xvil. 5. — ■ " Marc IX. 23.

nn

sesses; parce que nous y avons vu la vérilé et la grâce dont vous éliez plein, etplein nou-seulemcnlpour vous, maisencore pour nous'; puisque nous avons tous reçu de votre plénitude, et grâce pour grâce \ comme le disoil saint Jean Baptiste volro précurseur.

Nous voyons donc alors voire gloire au nrilieu de vos infirmitL^s : et si nous ne la voyons pas tout entière ; si en môme temps que nous vous voyons des yeux de la foi commele fils unique de Dieu, nous vous voyonsdesyeux du corps comme le dernier des hommes, comme riiomme de douleursettout rempli d'infirmités, comme un ver et non pas comme un liomme , c'est que vous cachiez volontairement votre gloire; vous en suspendiez reffet : ce n'ctoit point par force que vous étiez dans rabaissement; c'éloit par amour et par bonté. Et néanmoins avec cette gloire dont vous éliez plein, et que vous aviez apportée en sortant de Dieu, vous venez nous laver les pieds ! Quand donc j'aurois de la gloire , je la voudrois supprimer. Mais je n'en ai point : je n'ai rien ; je ne suis rien ; et il ne s'agit que d'abaisser, ou plutôt il ne s'agit que de tenir bas un pur néant.

VIP Jour. Jésus-Christ sorti de la gloire de Dieu, y devoit retourner. (Ibid.)

Les mcMnes paroles : Sachant qu'il étoit sorti de Dieu , et quil y retournoit \ Celui qui est sorti de cette manière, ne peut pas qu'il n'y retourne. Il y avoit en lui une grandeur, qui devoit enfin l'emporter. Il ne pouvoit s'abaisser que par condescendance, pour s'approcher de nous; pour nous apporter ses grâces ; pour nous donner un parfait modèle d'humilité, de douceur, de patience, de toutes les vertus pour se rendre la victime de nos péchés. Pour cela il falloit qu'il descendît jusqu'au tombeau ; mais comme dit saint Pierre, il n'y pouvoit pas être détenu \ Et il falloit que la vie qui étoit en lui, prévalut. Il falloit donc aussi que s'il quittoitsa gloire, il la reprît bieulol ; s'ils'humUioit jusqu'à la mort, et à la mor de lacroix. Dieu devoit ensuite V exalter et lui donner un nom qui fut au dessus de tout nom *, pour accomplir aussi ce qu'il

• Jean. i. IC. — Mb. xiii. 3. — ^ ^d. n. 24. — 'Philip. II. 8, 9.

a demandé à son Pore : Mon Pcrc, glorifiez-moi en vous-même de cette gloire que fai eue en vous, avant que le njondc fût \ CVsl ce que veut dire sainl Jean par ces paroles : Sachant quilsortoit de Dieu, et quily retournoit. Car il n'étoit pas possible, qu'il demeurât toujours séparé d'une gloire qui lui éloil si naturelle'; et non-seulement il y devoit retourner, mais encore nous y ramener avec lui : ce qui aussi lui a fait dire : « Mon Père, je veux que là où je suis, ceux que vous » m'avez donnés y soient aussi avec moi ; alln qu'ils contem- » plent ma gloire, que vous m'avez donnée , parce que vous » vous m'avez aimé avant la création du monde ^>. La contempler c'est en jouir, c'est y parliciper, selon cequedit saint Jean: Nous lui serons semblables , parce que nous le verrons comme il est^. Et c'est l'accomplissement de ce qu'il a dit : « Je leur ai donné la gloire, que vous m'avez donnée, i> afin qu'ils soient un, comme nous sommes un ; cl que » le monde sache que vous les avez aimés , comme vous

» m'avez aime S).

Que ceux qui aiment Jésus-Christ, goulent ces paroles; et qu'ils goûtent encore celles-ci : « Je m'en vais vous prépa- 1) rer la place : et quand je m'en Ferai allé, et que je vous » aurai préparé la [)lace, je reviendrai et je vous retirerai ù » moi; afin que là où je suis, vous y soyez aussi S). Yoilà donc la manière dont Jésus-Christ devoit retourner à Dieu; voilà ce que veulent dire ces paroles de saint Jean : éloit sorti de Dieu et y retournoit. Et lorsqu'il fut sur le point d'accomplir ce glorieux retour, étant tel, et se sachant tel, comme le remarque saint Jean, il voulut bien nous laver les pieds. Silence, silence, encore un coup; taisez-vous mes pensées; laissez-moi contempler Jésus aux pieds de ses apôlres, à nos pieds de tous, et aux pied: de tousses (idéles, qu'il regardoil dans ses apôtres.

VI II'' Jour. Jésus-Christ en \icni nu lavement des pieds. (Joan. XI II. 4.)

Lisez f, 4 et 5. // se leva de table, et il posa ses habits; les babils d'honneur que portoient les perronnes libres, et ne se

' Joan. xvM. 5. — ' Ib. xv. 12. 24- — ^ l. Joan. m. 2. «— * Jcau, XVJI. 22 2:L — ' Ibid. XIV. 2. 3.

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laissantqiïc celte soric d'iialii? cjue ceux qui servoientavoient accoutumé de garder. El ayant pris «n linge^ il se l'attacha devant lui : de mol à mot, ils en ceignit. Se ceindre, en général, éloit la posture de celui qui alloit servir, selon ce qui est écrit : Que vos reins soient ceints ; et un peu après : Soyez comme les serviteurs qui attendent leurs maîtres; et un peu après : Le maître se ceindra lui-même, et fera asseoir à table ses fidèles serviteurs ; il viendra lui-même les servir ' . Voilà en général ce que c'est que se ceindre; mais se ceindre d'un linge, est Thabitd'un service encore plus vil, qui est celui de laver les pieds. Et remarquez que Jésus fait tout lui-même : lui-même il pose ses babils ; il se met lui-même ce linge ; il verse Peau lui- même dans le bassin ; de ccsmêmcs mains qui sont les dispensatrices de toutes les grâces ; de ces mains qui sont les mains d'un Dieu, qui a toutfait par sa puissance; de ces mains dont la seule imposilion, le seul altoucbement guérissoit les malades etressusciloit les morts ; de ces mêmes mains, il versa de Teau dans un bassin, il lava et essuya les pieds de ses disciples. Ce n'est pas ici une cérémonie ; c'est uu service effectif qu'il leur rend à tous, et le service le plus vil, puisqu'il faut se mettre à leurs pieds pour le leur rendre; il faut laver les ordures et la poussière qui s'amassoient autour des pieds en marcbant nu-pieds , comme on faisoit en ces pays là. Voilà ce que fait Jésus, sachant tout ce qu'il éloit, dèsl'éternilé, et dans le temps, et ce qu'il alloit devenir par sa résurrection, et son ascension triomphante. Pénétrez-moi, ô Jésus (le votre grandeur naturelle, et de vos bassesses volontaires ; afin que du moins dans ma petitesse naturelle, je n'aie point de diflicullé à me tenir bas, et à servir mes frères!

IX' Jour. Fiene refuse de se laisser laver les pieds; puis il obéit. (Joan.

xm. 0-9.)

Que saint Pierre étoil pénéiré de ces grandeurs et de ces bassesses de son maître , lorsqu'il s'écrie tout transporlé * Quoi , Seigneur, vous me laveriez les pieds"^ ! Vous? à qui ? à moi : Tu Mini. Vous le Fils de Dieu ! à moi , un pécheur. H lui disoit rjlrefois : Retirez-vous de moi. Seigneur, car je suis

' Luc. xi:. ,]'o. 3G. 37. — - Joaa. xiii. 0. 7.

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