S22 MÉDITATIONS
homme pécheur^ : un homme, un mortel, un néant ; mais, ce qui est encore pis, un pécheur. Ha! retirez- vous de moi , Je ne puis souffrir votre approche. A plus forte raison maintenant, que vous veniez me laver les pieds, et me rendre un service si indigne de vous; un maître à son disciple ; un Seigneur, et un tel Seigneur, à son esclave : Ha! Seigneur, quoi que vous disiez, je ne le souffrirai jamais -.jamais voits ne me laverez les pieds '^.
* Le caraclcre de saint Pierre éloit la ferveur. Elle n*étoit pas encore bien réglée ; mais elle éloit extrême; et quoique Jésus lui dit : Vous ne savez pas encore ce que je veux faire, mais vous le saurez bientôt, et en son temps ; comme s'il eût dit : Laissez-moi faire ; je sais pourquoi je le fais ; Pierre s'obstine , pour ainsi parler, et contraint Jésus de lui dire : Si je ne vous lave, vous n aurez point de part avec moi. Et en môme temps, avec la même ferveur qui lui faisoit dire : « Ja- » mais vous ne me laverez les pieds » ; il s'écrie : « Ha! Sei- 0 gneur ! non-seulement les pieds, mais encore les mains el » la tôte^ ». Il ne savoit pas encore, ce que c'éloit d'être lavé par Jésus, et dans quel baptême il falloit être plongé à son exemple . il n'avoit pas encore pénétré celle parole de son maître : J'ai à être baptisé d'un baptême * ; il faut que je sois baptisé de mon propre sang; et je réserve ce baptême de Kouffrance à mes serviteurs : je leur laverai les pieds, je leur laverai les mains, je leur laverai la tête par ce baptême. Pierre ne savoit pas encore tout ce mystère; il ne savoit pas encore parfaitement combien nos pensées , combien nos actions cloient impures ; ni combien nous avions besoin que notre tôle et nos mains fussent lavées. Et néanmoins, possédé du désir d'être avec son maître, et d'avoir part avec lui, à l'abandon, il s'écrie : Je vous livre tout , les pieds , les mains, la lêle même; lavez-moi comme vous voudrez; je veux être avec vous quoi qu'il en coûte; à quelque prix que ce soit, je veux vous avoir ; faites ce que vous voudrez, non-seulement de mes pieds, mais encore de mes mains et de ma tête. Vous serez écoulé, Pierre; vos pieds et vos mains seront lavés;
* Luc. V. 8« — ' Joan. xiil. 6. — ' Ib. 7. 8. 9. — * Luc. XII. 50,
SUR L'ÉVA?fGILE. 323
VOUS serez crucilié comme voire maître; voire têle aura son partage dans votre crucilioment, el vous serez crucifié la têle on bas. C'est ainsi que votre maître vous lavera : voilà lebaiu qu'il vous prépare : Vous ne le savez pas encore; maison vous Je fera savoir en son temps. 0 Seigneur ! non-seulement les pieds , mais encore les mains et la tête, f mitons saint Pierre ; abandonnons-nous à notre Sauveur. Nous ne savons pas encore ce qu'il veut faire de nous : notre foiblesse ne le pourroil pas souffrir; mais quoi que ce soit , mon cœur est prêt : mon cœur est prêt, ô Dieu^l encore un coup ; je vous livre tout; pieds et mains, tout ce que je suis, la tête méme,etrâme dont clJc est le siège.
X*' Jour. Se laver des moindres taches. Vous êtes purs^ mais non pas tous,
(Joan. XIII. 8—10.)
En Orient, dans les pays chauds, l'usage du bain étoit fort fréquent , et après qu'on s'étoit lavé le malin , et pendant le jour, il ne rcstoit plus sur le soir que de se laver les pieds pour se nettoyer des ordures qu'on amassoit allant et venant. C'est le sens de cette parole de l'Épouse : Tai lavé mes pieds : pourquoi voulez-vous que je me lève pour les salir '1 Jésus- Clirist se sert de cette similitude , pour faire entendre à ses fidèles qu'après s'être lavé des grands péchés, il reste encore le soin de se purger de ceux que l'on contracte dans l'usage de la vie humaine , lesquels , bien que plus petits à comparaison des autres , ne laissent pas en eux-mêmes d'être toujours grands, parce qu'une âme qui aime Dieu ne trouve rien de léger dans ce qui l'offense ; el si elle négligeoit de se purifier de ces fautes , elles la mettroient dans un état funeste , affoiblissant insensiblement les forces de Tàme; en sorte qu'il ne lui rcsteroitque très-peu de résistance contre les grandes tentations ; ce qui la feroit succomber trop aisément ; parce que ces tentations violentes ne peuvent être vaincues que par une très-ardcnle charité. C'est ce que Jésus-Christ nous apprend par ces paroles : a Celui qui a été lavé n'a plus besoin » que de laver ses pieds , et il est pur dans tout le reste ; et » vous, vous êtes purs, mais non pas tous^». Jésus-Christ
* Vs. LVI. 8. — ' Gant. v. 3. — ' Joan. xiii. 10.
nous apprend donc , par cette parole , qu'il ne nous est pas permis de négliger ces moindres péchés ; et c'est ce qu'il a voulu signifier par le lavement des pieds. Et afin de pénétrer tout le mystère , le soin qu'il prend de laver les pieds à ses apôtres, au moment quMl alloil instituer reucharistie et les y faire participer, nous apprend que le temps où nous devons nous appliquer à purger ces fautes vénielles , c'est celui où nous nous préparons à la communion, où il s*agit de s'unir parfaitement avec Jésus-Christ; à quoi ces péchés apportent un si grand obstacle, que si on mouroit avant que de les avoir expiés, la vision bienheureuse en seroit relardée, et peut-é(re pendant plusieurs siècles. On doit donc se sentir d'autant plus obligé à purifier ces péchés avant la communion , que c'est par elle principalement qu'on s'en doit relever, les autres étant lavés par un autre sacrement; et la négligence de purger ces fautes pouvant aller à un excès qui rendrait l'attache à ces péchés non-seulement dangereuse , comme elle Test toujours, mais encore mortelle. Car celui qui ne se soucie des péchés qu'il cause qu'ils damnent, montre que c'est la peine qu'il craint , mais qu'il n'aime pas véritablement la justice , c'est-à-dire, qu'il n'aime pas Dieu comme il y est obligé ; et il doit craindre de perdre bientôt, par son extrême langueur, tout ce qui lui reste de ce feu divin. Lavons donc soigneusement non-seulement nos mains et notre tête, mais encore nos pieds, avant que d'approcher de l'eucharistie; autrement l'Époux viendra à nous avec une espèce de dédain *. et encore que ces péchés journaliers n'empêchent pas qu'il ne nous dise ainsi qu'aux apôtres : Vous êtes purs : il nous avertit néanmoins de nous en purger, quand nous voulons nous approcher de son corps et de son sang avec toute la pureté requise. Et il fait bien voir combien est grande cette obligation, lorsqu'en lavant les pieds à ses apôtres, pour leur inspirer le soin de se purifier de ces péchés , il leur dit : Si je ne vous lave, c'est-à-dire , si je ne lave ces taches des pieds : vous n* aurez point de part avec moi ' ; non-seulement à cause qu'elles retardent, comme on vient de voir, la vision bienheureuse, et
' Joan. Mil. 8.
la parfaite union avec Dieu ; mais encore à cause que la négligence de les nettoyer peut causer de dangereuses froideurs entre l'âme et Jésus-Christ , et même dans un certain degré devenir mortelle. Lavez-vous donc, chrétien, lavez-vousde tous vos péchés, jusqu'aux plus petits, lorsque vous devez approcher delà sainte tahle. Lavez vos pieds avec soin, renouvelezvous tout à fait, de peur qu'il ne vous arrive de manger indignement le corps du Sauveur ; puisque vous voyez si clairement que ce péché, qui peut-être ne seroitque véniel par sa nature , deviendroit mortel par l'attache que vous y auriez. Et quand même vous ne seriez pas tout à fait indigne, de cette indignité qui nous rend coupables du corps et du sang du Sauveur, nous pourrions nous rendre indignes des grandes grâces , sans lesquelles nous ne pouvons vaincre les grandes foiblesses, ni les grandes tentations dont la vie est pleine. Nous pourrions nous rendre indignes de cette parfaite communication avec TÉpoux, et causer entre lui et nous sinon la rupture , du moins ces froideurs, qui sont des dispositions à la rupture même.
Seigneur ! lavez-moi les pieds , afin que je dise avec TÉpouse : Je me suis lavé les pieds ; puis-je les salir de nouveau ? La pureté est un attrait pour conserver la pureté : plus un habit est blanc, plus les taches qui sont dessus se font remarquer : plus on est net, plus on doit éviter de se souiller; dans le désir d'être rangé avec ceux dont il est écrit , qu'ils sont sans tache devant le trône de Dieu^. C'est à quoi il faut aspirer, et se souvenir de cette belle doctrine de saint Augustin : qu'encore qu'on ne puisse vivre ici sans péché , on en peut sortir sans péché, parce que , comme les péchés y abondent, les remèdes pour les guérir n'y manquent pas.
XI' Jour. Judas lavé comme les autres. (Joan. xill. 10. 11.)
« Vous êtes purs ; mais non pas tous : car il savoit qui étoit )) celui qui le devoil trahir : et c'est pour cela qu'il dit : Vous » êtes purs, mais non pas tous' ». Et cependant, quoiqu'il le connût, elque le diable fût déjà entré dans son cœur*, pour lui
^ Apoc. XïV. 5. — ' Joau XIII. 10. 11. — Mb. 2.
inspirer le dessein de livrer son maître, il lui lave les pieds comme aux autres, et il l'avertit qu'il voit son crime, pour le porter à se corriger. Arrêtons-nous à considérer avec saint Paul \ la bonté de Dieu qui nous attend, disons plus, qui nous invite à la pénitence , pendant qu'avec notre dureté et notre coBur impénitent, nous nous amassons à nous-mêmes des trésors de haine. Telle étoit la di^osition de Judas.
Que de Judas parmi les chrétiens ! Que de malheureux, que mille démonstrations des hontes de Dieu ne peuvent détourner de la résolution de mal faire ! Ne soyons point de ce nombre. Si nous en avons été, n'en soyons plus ; songeons du moins qu'il nous voit; qu'il voit celui qui le doit trahir: et cependant il lui lave les pieds : une eau sainte lui est présentée dans la pénitence : Jésus est prêt à le recevoir à son amour et à ses grâces, pourvu qu'il se lave, et se repente.
Xll** JoOR. Lavement des pieds commandé, bonté et humilité. (Jean. xill.
11 falloit joindre l'instruction de la ptirole, à celle de l'exemple. Jésus reprit ses habits, et s* étant remis à table, avant que de reprendre le souper qu'il avoit interrompu, avant que d'en venir au repas céleste ; il y parla en celte sorte : « Vous voyez » -ce que je viens de faire : vous m'appelez votre maître, et » votre Seigneur : et vous avez raison, car je le suis' ». Con- •tinuez la lecture, versets 14, 15, 16.
Vous y apprendrez que le Sauveur nous enseigne à rendre à nos frères le service que nous pouvons, même corporel , ;même sans y être tenus. Celui de laver les pieds étoitalors en grand usage, comme il paroît par ces paroles de saint Paul , oîi il compte parmi les conditions de la veuve qu'on devoit choisir pour servir les pauvres : qu'elle ait été hospitalière , quelle ait lavé les pieds des saints^. Choisissons à cet exemple quelque service de cette nature, qui revienne à celui-là selon nos mœurs. Par exemple, allons servir les malades dans un hôpital, ou plutôt encore quelque malade qui soit sans secours, et qui ait besoin d'un tel service : et toutes les fois que nous le rendrons à quelqu'un , rendons-le comme Jésus-
' Rom. If. 4.5. — * Ib. 12. 13. — '1. Tim. t. 9. 10.
SUR LETAMGILE. 327
Christ, le plus sérieux, le plus effectif, et par conséquent U plus humble qu'il se pourra : et que ceux qui rendent quelquefois aux pauvres de tels services par cérémonie , comme les princes, les prélats, les supérieurs des communautés, entrent dans r esprit de cette cérémonie : qu'ils entrent dans une profonde et sincère humilité ; qu'ils considèrent , que dans le fond notre nature est servile ; que nous sommes nés serfs par le péché, et que la différence des conditions ne peirt pas effacer ce titre.
Ne servons pas seulement nos frères avec humilité, comme a fait le Sauveur ; mais servons-les avec amour, en nous souvenant de cette parole : Jésus ayant toujours aimé les siens, il les aima jusqu'à la fin \ Ce ne fut donc pas seulement pour pratiquer l'humanité , et nous en donner Texemple , qu'il lava les pieds à ses disciples ; mais ce fut par un tendre amour, par le plaisir qu'il avoit à leur montrer combien il les estimoit; pour relever la dignité de la nature humaine tombée dans la servitude. Servons donc nos frères dans le même esprit, par estime, par tendresse, et pourhonorer Jésus-Christ en eux.
Dans un sens moral, mais très-véritable et très-solide, nous nous lavons les pieds les uns aux autres, lorsque nous prenons soin ne nous avertir mutuellement de nos fautes ; toujours prêt à les excuser, ne souffrant pas qu'on déshonore notre prochain dans les moindres choses , et le purgeant par ce moyen jusque des plus petits défauts ; et cela , non-seulement par humilité, de peur qu'en jugeant les autres , nous nous attirions à nous-mêmes un sévère jugement pour nos défauts; mais par une sincère et véritable tendresse pour tous les chrétiens qui sont nos frères , et pour tous les hommes, qui sont notre chair.
Jésus-Christ, après avoir dit : Faites comme je vous ai fait *, et avoir montré aux hommes le service qu'ils doivent rendre à leurs semblables : a(in de leur faire entendre, à combien plus forte raison ils doivent servir ses ministres , il ajoute : Celui qui reçoit ceux que j* envoie , me reçoit moi-même : et
• Joaii. XIII. t. — Mb. 15.
celui qui me reçoit , reçoit celui qui m'a envoyé ' . Le bel enchaînement : de remonter des ministres de Jésus-Christ , à lui-même , et de lui-même jusqu'à Dieu son Père ! Accoutumons-nous à regarder Jésus-Christ dans nos pasteurs , et dans Jésus-Christ toute la majesté de son Père.
En tenant ces discours à ses apôtres , Jésus-Christ y insère toujours quelque chose du traître Judas, pour les conûrmer, non-seulement dans la foi, en leur faisant sentir qu'il savoit tout ; mais encore dans les sentiments de bonté et d'humilité; puisque connoissant, comme il dit, ceux qu'il avoit choisis, et sachant les noirs desseins de ce traître , il n'avoit pas laissé de lui laver les pieds ; et non-seulement cela, mais encore de le faire mettre à sa table , He lui servir à manger comme aux antres ; et ce qui est au dessus de tout, de lui donner comme aux autres son corps et son sang.
Xm^ Jour. Trouble de Jésas : Un de vous me trahira. (Joan. XI il. 31.)
Jésus ayant dit ces choses, se troubla en son esprit, et se déclara en disant : Un de vous me trahira. Ce trouble dans l'âme sainte et dans l'esprit de Jésus, est digne d'une attention extraordinaire. Ce qui se présente d'abord à notre esprit, c'est la cause de ce trouble : Un de vous me trahira. Le crime , la trahison, la perfidie d'un des disciples de Jésus, c'est ce qui lui cause ce trouble intérieur. Ce qui le trouble donc , en général , c'est le péché : c'est , en particulier, les péchés de ceux qui lui étoient le plus unis , comme Judas , qu'il avoil mis au nombre de ses apôtres. Quand il songeoit qne sa passion, par laquelle il venoit détruire le péché, devoit introduire dans le monde tant de nouveaux crimes, des crimes si énormes, si singuliers, si inouïs, la trahison d'un Judas, les inhumanités des Juifs , leur ingratitude , en un mot , le déicide : c'est là ce qui lui causoit, plus que tout le reste, ce trouble intérieur ; et on ne se trompera pas en croyant que c'étoitlà la partie la plus amère dé son calice.
Nous voyons trois endroits principaux , où il est parlé du trouble de la sainte âme de Jésus ; celui-ci , au chapitlre xii du même Évangile, v. 27, lorsqu'il dit : Mon âme est troublée:
'Joan.\in. 20.
el dans le chapitre xi , )^. 33 , où voyant les larmes des Juifs , et de Marie , soeur de Lazare , qui pleuroient sa ïnorl, il fré-mit en son esprit, et se troubla lui-même.
Il n'y a nul doute, dans l^endroit où nous sotnmes , que le sujet de son trouble ne fût le crime de Judas, et de tous ceux qui dévoient coopérer à sa mort. Car Tévangéliste le remarque, lorsqu'il dit qu'il se troubla, et qu'il dit en même temps; Un de vous me trahira. On doit croire aussi, que lorsqu'il dit à la veille de sa passion : Mon âme est troublée, c'étoit là principalement ce qui le trouWoit : c'étoit, dis-je, le péché: puisque rien ne méritoit tant de l'émouvoir. Enfin , s'il a paru si troublé à la mort de Lazare, et aux larmes qu'elle fit verser ; il ne faut pas croire que la seule mort du corps lui causât ce frémissement et ce trouble : c'est qu'il regardoit la mort de i'dme dans celle du corps qui en étoit la figure. Il regardoit, que c'est le péché qui a amené la mort dans le monde : Lazare étoit l'image du pécheur, et du pécheur dans son état le plus funeste et le plusafl*reux, qui est celui où l'on est parle péché d'endurcissement et d'habitude , lorsqu'on pourrit dans son crime.
Ainsi ce trouble que Jésus ressentit ici dans son esprit, c'est l'horreur dont il fut saisi, en considérant le péché : c'est ce qui lui causa ce saisissement qu'il fit paroître en frémissant. Et s'il nous est permis de pénétrer dans ses sentiments les plus intimes, ce qui le troubla le plus vivement en cette occasion , c'est qu'il regarda le mauvais effet que sa mort, et le mérite de son sang répandu , dévoient produire dans les pécheurs, en leur étant une occasion de s'abandonner au péché, par l'espérance qu'elle leurdonnoit d'en obtenir le pardon. C'est là ce qu'il y a de plus horrible dans le péché, d'y faire servir la bonté de Dieu et la grâce de la rédemption. Si c'est là ce que le péché a de plus horrible , c'est là aussi par conséquent, ce qui causoit au Sauveur le plus d'horreur, le plus de saisissement, le plus de trouble.
Et pour venir au trouble qu'il ressentit aux approches de sa mort, il n'étoit pas seulement causé par les crimes, par les cruautés, par les injustices et par les perfidies qui dévoient le mener au dernier supplice; mais encore, parce qu'il
voyoit qu'il en seroit en quelque façon Toccasion innocente. €ar encore que bien éloigné de donner lieu à la jalousie et aux injustices des Juifs , il n'ait rien omis pour les corriger, et que leur malice seule fàt la cause de leurs fureurs ; néanmoins il ne laissoit pas d'être véritable, que la sainteté de Jésus, sa doctrine, ses miracles, ses vives et pressantes répréhensions, qui dévoient opérer leur salut, excitèrent cette jalousie, et cette haine implacable contre Jésus-Christ; et que Judas prit occasion de s'éloigner de lui , des paroles qu'il avoit dites en faveur de Marie, lorsqu'elle avoit épanché sur lui tant de parfums précieux.
Il faut ajouter à tout cela , qu'il avoit à souffrir la mort , comme la juste punition de tous les péchés dont il étoit chargé; et il y alloit en quelque façon comme coupable. Ainsi l'horreur du péché le saisissoit; il s'en voyoit tout environné, tout pénétré. Il voyoit, ô cruel spectacle pour le Sauveur du genre humain ! il voyoit croître le péché par le mauvais usage qu'on feroit de sa mort. Elle faisoit dire à plusieurs , qu'il n'étoit pas le Fils de Dieu ; que tous les miracles par lesquels il l'avoit prouvé, n'étoient qu'illusion. Elle étoit scandale aux Juifs, et folie aux gentils, et aux fidèles mêmes. Quelle occasion de vengeance ! puisqu'on général tous ceux qui ne voudroient pas en profiler, en devenoient plus coupables, plus punissables, plus damnés. Combien étoit touché de leur malheur te bon Sauveur, qui aimoit si tendrement tous les hommes, particulièrement ses fidèles , et qui ne s'étoit fait homme que pour les sauver. 0 Jésus ! c'est ce qui troubloit principalement votre sainte âme : c'est ce qui lui causa cette émotion , et les autres que nous verrons dans la suite. Ayons donc horreur du péché ; et voyons, dans le trouble de Jésus, combien notre conscience en devroit être troublée.
XIV* Jour. Qu'est-ce que le trouble de Jésus? (Ibid.)
Il me semble , ô mon Sauveur ! que vous me faites entendre en quelque façon ce que c'étoit que ce trouble, dont il est si souvent parlé dans votre Évangile. C'est déjà bien certainement un trouble dans l'intérieur ; autrement l'évangéliste ne diroil pas : Il se troubla dans son esprit : ni lui-même :
SUR l'Évangile. 331
Mon Ame est troublée. Mais qu'est-ce donc dans son intérieur, que ce trouble? si ce n'est Tiiorreur d'un grand mal , d'un mal extrême, du plus grand de tous les maux, qui est le péché , avec toutes les affreuses circonstances qu'on vient do voir que Jésus avoit en vue : horreur, qui , excitée dans son âme sainte, rejaillissoit sur le corps , et y causoit des effets à peu près semblables à ceux que nous éprouvons à la vue des objets les plus fâcheux ; à quoi il faut ajouter au temps de la passion , ce que je vais tâcher de pénétrer avec le secours de l'Écriture.
Le trouble de l'âme consiste principalement dans la diversité des pensées qui nous montent dans l'esprit à l'occasion des objets extraordinaires. Pourquoi étes-vous troublés ^ et pourquoi s^élève-t-il tant de différentes pensées dans votre cœur? dit Jésus lui-même à ses disciples ', lorsqu'il les vit si effrayés, de ce qu'il leur apparoissoit après sa mort. Ces pensées, dont l'âme est distraite et agitée, en sorte qu'elle ne sait quel parti prendre et à quoi se déterminer , c'est ce qui la trouble : elle ne se possède plus , elle n'est plus maîtresse d'elle-même.
Oserons-nous dire, qu'il y a eu quelque chose de semblable dans l'âme sainte de Jésus? Maintenant , dit-il, mon âme est troublée ; et que dirai-jet Dirai-je à mon Père : Mon Père , sauvez-7noi de cette heure affreuse, où j'aurai tant à souffrir ? Mais c'est pour cette heure là que je suis venu : mon Père^ glorifiez votre nom '\
Voilà cette diversité de pensées : on voit une espèce de perplexité dans ces paroles : Que dirai-je ? une espèce d'irrésolution dans celle-ci : Que demanderai-je à mon Père? qu'il me délivre de tant de maux ? Mais tout se termine enfin par s'abandonner tout entier à Dieu , et n'avoir pour objet que sa gloire.
Y a-t-il eu une véritable irrésolution dans la sainte âme de Jésus? A Dieu ne plaise; car l'irrésolution ne venant que de la foiblesse de la raison, lorsqu'oai ne voit pas assez clair pour s() déterminer à ce qu'il faut faire : une telle disposition pou-
' Lttc. XXIV. 38. -— • Joan. xii. 27. 28.
voit-e]le se trouver dans Fâme du Sauveur , à qui la sagesse étemelle étoit unie , et ne cessoit de la diriger dans tous ses mouvements? Mais encore qu'il n'y eût point une véritable irrésolution dans une âme si ferme et si éclairée , il y a eu quelque chose de semblable ; puisqu'il a souffert en lui-même ces différentes pensées, que causent d'un côté l'horreur na> turelle d'une mort accompagnée de tant de terribles circonstances; et de l'autre, une parfaite détermination à s'y livrer, parce que Dieu le vouloit ainsi.
XV* Jour. L'horreur du péché, cause du trouble de notre Seigneur. (Ibid.)
Pour comprendre combien cet état est fâcheux et affligeant, il ne faut que se souvenir que ce qui faisoit l'horreur de Jésus-Christ , n'étoit pas seulement la mort douloureuse qu'il avoit à souffrir. Car encore que cette horreur de la mort et de la douleur soit naturelle au genre humain , et que Jésus- Christ l'ait dû prendre avec toute sa vivacité en prenant notre nature tout entière ; c'étoit le péché qu'il regardoit comme l'objet qui lui étoit le plus opposé, et qui faisoit son aversion. Il regardoit la mort, ainsi qu'on l'a vu , comme l'effet, comme la peine du péché : la sienne étoit causée par mille énormes péchés : elle en augmentoit la grièvelé et le nombre , à la manière qui a été dite. Ah quel calice! combien grande^ combien excessive en est l'amertume !
Un ancien Père raconte la disposition de trois solitaires dans les injures qu'on leur faisoit. L'un se recueilloit en luimême, et examinoit en tremblant, s'il ne s'étoit point emporté, s'il n'avoit point manqué de patience. L'autre regardoit celui par qui il étoit outragé, comme un homme qui s'attffoit à luimême de grands maux par les justes jugements de Dieu ; et il en étoit attendri jusqu'à en pleurer. Mais les larmes du dernier étoient bien plus abondantes , et bien plus amères ; parce qu'il s'attachoit à considérer que les outrages qu'on lui faisoit étoient autant d'offenses contre Dieu , dont encore il avoit été l'occasion , quoiqu'innocenle. Laissons la première disposition, qui ne peut convenir au Sauveur : mais les deux autres étoient en lui d'autant plus vives , qu'il avoit plus de tendresse pour les hommes, une impression beaucoup plus
forte des jugements de Dieu , et une horreur du péché au dessus de tout ce qu'on peut penser.
Quand donc il lui plaisoit, quand il étoit convenable , et il rétoit principalement dans le temps de sa passion, de se livrer tout entier à ce sentiment de compassion pour les pécheurs, et d'horreur pour le péché même ; ce qu'il souffroil est inexplicable : et il ne faut pas s'étonner de lui avoir entendu dire: Mon âme est troublée ' , ni de lui entendre dire bientôt : Mon âme est triste jusqu'à la mort *.
Mon Sauveur! ce trouble de votre sainte âme étoit nécessaire d'un côté , pour exciter et pour guérir l'insensibilité de la sienne, qui loin d'être troublée de son péché, n'en sent ni le poids ni la blessure ; et de l'autre, pour expier ce trouble de mes sens émus par les diverses passions qui me tyrannisent tour à tour. Seigneur, guérissez-moi de tant de maux; que je cesse d'être insensible au péché ; que je cesse d'être si sensible aux plaisirs et aux douleurs quiviennentdu corps, où je me trouve plongé par l'acquisition et la perte des biens périssables.
XVI' Jour. Ce trouble étoit volontaire en notre Seigneur et nécessaire pour
nous.(lbid.)
Comment s'accorde ce trouble, celte agitation, et pour tout dire à la fois, cette profonde tristesse de l'âme de notre Sauveur, avec la parfaite union du Verbe, et la bienheureuse jouissance qu'elle attiroit avec elle? C'est un mystère , qu'il ne faut pas cs))ércr de pénétrer en cette vie. 11 nous suflit de penser que comme l'union de Tâme avec le corps a ses règles, qui font que l'âme, selon ses divers rapports et ses dilTérents objets, a des sentiments, reçoit des impressions, forme des pensées contraires en quelque façon les unes aux autres, ce qui donne lieu non-seulement aux philosophes, mais encore à l'apôtre même, de distinguer fâme d'avec l'esprit^, c'est-àdire, de distinguer l'âme comme en deux parties, et la partie animale d'avec la spirituelle et la raisonnable ; ce qui souffre encore plusieurs autres subdivisions , en sorte qu'il semble quelquefois qu'il y ait plusieurs hommes dans un seul homme, tant ces sentiments différents sont véritables et vifs des deux
' Joan. XII. 27. — = Matth. xxvi. 38. — ^ Ueb. \\. \1.
côtés : ainsi Tunion du Verbe avec J'âme, et par rame avec le corps, et encore celle du Verbe fait homme avec les fidèles qui sont ses membres , et avec tout le genre humain qu'il porte en lui-même , ont leurs règles prescrites par le Verbe même , qui demeurant toujours immuable , excite dans rame qui lui est unie et appropriée de cette admirable manière qui la fait être véritablement Tâme d'un Dieu , des sentiments différents, selon les divers rapports qu'elle a avec lui , avec son corps naturel , avec son corps mystique , avec tous ses membres , et en un mot avec tous les hommes : en sorte qu'il a dû souffrir par rapport à nous, et comme parlent les Pères , par économie , par dispensation , par condescendance , ce qui n'eût point convenu à son état s'il n'eût été qu'une personne ordinaire et particulière : d'où aussi il est arrivé, que sans aucune diminution de la force qui le tenoit invinciblement et inviolablement uni à la volonté de Dieu, et au Verbe qui régloit tous ses mouvements ; par le ministère qu'il exerçoit de chef, de victime , de modèle du genre humain, il a dû souffrir les délaissements et les foiblesses , que demandoient l'expiation de nos péchés, l'exemple qu'il nous devoit , et les grâces qu'il falloit nous mériter par ce moyen. C'est pour nous que, sans déroger à la vérité de cette parole : Je ne suis pas seul, car mon Père demeure avec moi ', il n'a pas laissé de s'écrier : Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'avezvous délaissé ^ C'est pour nous , que tout heureux qu'il étoit dans la haute partie de l'âme , par la jouissance du Verbe qu'il nepouvoitpas ne pas posséder, puisqu'il faisoit avec lui une seule et même personne, il a fallu qu'il pût dire selon la partie inférieure : Je suis triste jusqu'à la mort , et encore : L'esprit est prompt, mais la chair est infirme^ : et le reste que nous trouvons dans la suite. Car ces peines intérieures faisoient partie de ce qu'il devoit souffrir pour le péché : ces ibi»^ blesses faisoient partie du remède qu'il devoit apporter aux nôtres -, et de l'exemple qu'il nous devoit donner pour les soutenir et pour les vaincre. Il falloit qu'il y eût en lui des infirmités, des détresses, des désolations, des délaissements auxquels nous pussions nous unir pour porter les nôtres. C'est
'Joaii. XM. 32. — ' Riatth. xxvn. 46. — ^ Ib. xxvi. 38. 41.
SUR LÉVANGILE. 335
pur là « qu'il est devenu ce pontife compatissant, qui sait nous » plaindre dans nos maux, à cause qu'il les a exprimentés, et » qu'il a passé par toute sorte d'épreuves ; tenté », comme dit saint Paul', a ainsi que nous, en toutes choses , à la ré- » serve du péché » .
C'est pour toutes ces raisons, et sans doute pour beaucoup d'autres, qui ne sont pas encore révélées, que hime de Jésus- Christ a été livrée par le Verbe aux horreurs , aux troubles , aux foiblesses, aux délaissements, que nous avons vus: qu'elle s'y est livrée elle-même volontairement, en s'appliquant aux objets capables de les exciter, et se mettant dans des dispositions qui y étoient le plus convenables : ce qui fuit dire à saint Jean , quil étoit troublé à la vérité , mais aussi quilso troubloit lui-même \ n'y ayant rien de forcé dans le trouble qu'il soufFroit, et au contraire tout y étant dirigé et ordonné par le Verbe qui présidoil dans celte personne adorable , et par l'âme qui s'abandonnoit à cette conduite, de toute sa volonté et de toute sa pensée.
C'est par une intime jwrticipation de ces états du Sauveur, que des âmes saintes, au milieu du trouble des sens, et parmi des anj^oi^ses inexplicables, jouissent dans un certain fond , d'un imperturbable repos, ou elles sont dans la jouissance autant qu'on y peut élr-e en cette vie. Klles n'ont donc qu'à s'unir au trouble, aux infirmités , aux délaissements de Jésus, pour, par ce moyen, trouver leur soutien dans l'union intime qui le tenoit si inséparablement attaché à la divinité , et aux ordres de la sagesse incréée.
Ainsi , le saint homme Job, poussé en quelque façon de deux esprits opposés» pendant qu'il dispute avec Dieu , pour soutenir devant lui son innocence ; qu'il fulmine, pour ainsi dire, contre lui, et qu'il lui fait son procès, comme à celui qui l'a condamné par un jugement inique, et par une espèce d'oppression et de calomnie * : pénétré en même temps de sa souveraine justice, il lui demande pardon avec une humilité admirable, et reconnoît en tremblant, qu'il n'y a point de sainteté irrépréhensiblc^à ses yeux' : et ])cndant que les
' Hob. IV. 1.1. V. 2. 8. — ' Joaii. .\ii. 'À7. xi. 33. - ' .loi), x. 3. MU. 3. .\\i. 18. wii. •>. .\l.\ 6. XXIU. 3. i â. 6. — • Ib, vx. V>v ^\.s<«»v
objets affreux que Dieu lui met dans Tespril, même durant son sommeil, sans lui vouloir laisser aucun repos, semblent lui faire perdre tout courage, jusqu'à dire qu*il est au désespoir, qu'il en est réduit au cordeau, et à se défaire Itu^ méme\ dans le fond de sa conscience il jouit du repos des justes, et pousse la couiiance jusqu'à dire : a Quand il me » tueroit, j'espérerai en lui » : et encore : « Mon témoin est » dans le ciel , et celui qui me justiiie dans les lieux hauts : » mes amis sont des discoureurs : c'est devant vous que mes » yeux répandent leurs larmes '. »
XYIl* Jour. J'ai désiré d*un grand désir de maugerw^te pâque. Jésus- Christ notre pâque. (Luc. XXII. lô.)
Pendant que Jésus parloit à ses disciples de celui qui le devoit trahir, ils continuoient le souper : et le Fils de Dieu voulant établir la nouvelle pâque par l'institution de l'eucharistie, la commença par ces paroles : J'ai désiré d'un grand désir de manger cette pâque avec voxas^ devant que de souffrir^ : ce qui fut suivi, comme on verra, de l'institution de l'eucharistie : et cette institution , et ce grand désir qu'il nous témoigne en ce lieu, de faire avec nous cette pâque, avant que de souffrir , fait partie de l'amour immense dont Jésus, qui avoit toujours aimé les siens , les aima^ comme dit saint Jean , jusquà la fin*.
Pour donc entrer dans son dessein , et dans des dispositions convenables aux siennes, souvenons-nous que la pâque , la sainte victime d'où devoit sortir le sang de la délivrance, devoit, comme beaucoup d'autres victimes de l'ancienne alliance, non-seulement être immolée, mais encore mangée , et que Jésus-Christ voulut se donner ce caractère de victime , en nous donnant à manger à perpétuité ce même corps, qui devoit être une seule fois offert pour nous à la mort : et c'est pourquoi il disoit : J'ai désiré avec ardeur de manger avec vous cette pâque avant que de mourir^. Ce n'étoit pas la pâque légale, qui alloit finir, que Jésus-Christ desiroit avec tani d'ardeur de manger avec ses disciples : il
' Job. vil. 14. lô. — ' Ib. 13. 16. XVI. 20. 21. — ' Luc. xxii. 15. — ' Joan. xili. 1. — •* Luc. xxil. 15.
SUR l'Évangile. 337
Tuvoit souvent célébrée et mangée avec eux : et une autre pâque f'aisoit ici Tobjet de son désir : et c'est pourquoi quand il dit : fat désiré avec ardeur de manger avec votis cette pâqfAe, la pâque de la nouvelle alliance ; c'est de même que s'il disoit : J'ai désiré d'être moi-même votre pâque, d'être l'agneau immolé pour vous, la victime de votre délivrance ; et par la même raison que j'ai désiré d'être une victime véritablement immolée, j'ai désiré aussi d'être une victime véritablement mangée : ce qu'il accomplit par ces paroles : Prenez, mangez : ceci est mon corps donné pour vous ' : c'est la pâque d'où doit sortir le sangde votre délivrance. Vous sortirez de l'Egypte, et vous serez libres aussitôt après que ce sang aura été versé pour vous : il ne vous restera plus qu'à manger à l'exemple de l'ancien peuple , la victime d'où il est sorti. C'est ce que vous accomplirez dans l'eucharistie, que je vous laisse en mourant, pour être éternellement célébrée après ma mort. Manger les chairs de l'agneau pascal , étoit aux Israélites un gage sacré qu'il avoil été immolé pour eux. La manducation de la victime étoit une manière d'y participer; et c'étoit en cette sorte qu'on participoit aux sacrifices pacifiques, ou d'actions de grâces, comme il est marqué dans la loi ^ Saint Paul dit aussi , « que » les Israélites qui mangeoient la victime, parla étoienl » rendus participants de l'autel ^t du sacrifice, et s'unissoient w même à Dieu à qui il étoit offert ; de même que ceux qui » mangeoient les victimes offertes aux démons, entroient » en société avec eux ^). Si doue Jésus est notre victime, s'il est notre pâque, il doit avoir ces deux caractères : l'un d'être immolé pour nous à la croix, l'autre d'être mangé à la sainte fable comme la victime de notre saèut. Et c'est ce qu'il desiroit, avec tant d'ardeur, d'accomplir avec ses disciples. L'un et l'autre caractère devoit être également réalisé en sa personne ? comme il devoit être immolé en son propre corps, vi en sa propre substance , il falloit qu'il fût mangé de même: Prenez , mangez : ceci est mon corps livré pour vous : aussi véritablement mangé qu'il est véritablement livré ; aussi pré-
' Mattli. wvi. 30. Luc. xxii. 19. — ■ Lcvit. m. 7. — ' I. Cor. x. 18.
' *•* table où on le mange , qu'à la croix où on le livre ^^^^> où il s'offre épuisé de sang pour l'amour de vous. antrons dt^^^ comme dit saint Paul', dans les mêmes dis- ^tUons où a c<^^ ^ Seigneur Jésus. SMl a désiré avec tant u ardeur de célébrt... ^g^g pâque avec nous, ayons le même deair de faire la pâque ^^^^ jy^ Q^ne pâque est la communion ; Jésus a faim pour .^^^g ^^ cette viande céleste , il désire d'être mangé, et par c»., j^^yen d'être en tout point UOtre victime. Ayons la même a^deu,^. ^q participer à son sacrifice, en mangeant ce divin corps imi^Q]^ pour nous. S'il est notre victime, soyons la sienne. Ofirrons nos corps ^ comme dit saint Paul, ainsi qu'une hostie vir>*^fif^te , sainte et agréable '• "Mortifions nos mauvaises désirs : éteignùi^^s en nous toute impureté , toute avarice , tout orgueil^ ; humili^^s-nous avec celui qui se sentant égal à Dieu, rCa pas laissé }^e s'anéantir lui-même , en se rendant obéissant jusqu'à la m()S;*ri^ et à la mort de la croix*. Prenons des sentiments de morfi : si nous sommes à Jésus-Christ, si nous le mangeons , crucifi^^n^ notre chair avec ses vices et ses convoitises^. C'est là notd^e pâque : notre pâque, c'est d'être unis avec lui, pour passtw^.t de cette vie à une meilleure, des sens à l'esprit, du monda « à Dieu. C'est à ce prix , que nous pourrons nous rendre di- V gnes de manger avec Jésus-Christ la puque qu'il a tant \ désirée, et de nous nourrir de la chair de son sacrilice. ^
XVIII* Jour. Jésas-Ohrist mange la pâque avec nous : nous devons la
manger avec lui.
Lisez les mêmes paroles de saint Luc, xxii. 15, 16; et appuyez sur ces mots : Avec vous : devant que de souffrir.
Jésus, qui nous a institué un baptême, a voulu le recevoir lui-même : Jésus , qui nous a institué l'eucharistie pour être notre pâque, a voulu avant toutes choses la recevoir avec nous. Il est notre chef, comprenonsrle bien ; car c'est là le grand mystère de notre salut. Jl est noire chef, et ce qui est fait pour nous, il le prend lui-même. Il commence en sa personne l'usage du baptême : il commence aussi en sa
' Philip. M. 5. — -Rom. Xll 1 — ' Coloss. lli. ô. — * Philip il. /î. ^. — •' GhI. V. 'ii .
personne Tusage de l'eucharistie. Quand il est baptisé, nous sommes baptisés en lui : nous recevons aussi en lui Teucharistie qu'il reçoit. II ne faut donc point douter qu'en l'instituant il ne la reçoive : il ne faut, dis-je, point douter qu'il n'ait mangé ce qu'il a présenté à ses disciples. Quoi donc, aura-t-il mangé sa propre chair? cela fait horreur. Homme charnel, que craignez-vous, et jamais ne cesserez-vous d'écouter vos sens? Ignorez-vous le pouvoir de celui qui vous parle ? S'il se donne lui-même à manger aux siens , d'une manière qui loin de leur faire horreur, leur inspire de la confiance , du respect et de l'amour ; qui doute qu'il n'ait pu se manger lui-même en cette sorte? Sans quoi il n*anroit pas dit : Tai désiré avec ardeur de manger avec vous cette paquet Or cette pâque, cet agneau pascal, nous avons vu que c'étoit son propre corps. Il le mange donc d'une manière aussi réelle, et tout ensemble aussi élevée au dessus des sens, qu'il nous le donne : et c'est là sa pâque et la nôtre ; c'est son passage et le nôtre. Je m'en vais, dit-il , je monte vers mon Père et vers le vôtre, vers mon Dieu et vers le vétre^. Je monte vers lui, parce qu'il est mon Père et mon Dieu : vous y monterez aussi avec moi ; parce qu'il est, quoique d'une autre manière, voire Père et votre Dieu. Nous avons donc vous et moi à accomplir ce passage , où nous passons du monde à Dieu.
Mais quand Jésus retourne à Dieu , il retourne au sein de de son Père , au lieu de son origine , à son lieu natal , pour ainsi parler, où il est toujours, et qu'il ne peut jamais quitter : il retourne à son propre bien, à sa propre gloire : il retourne en quelque façon à lui-même : il vit de lui-même. La vie étoit en lui, comme elle étoil dans le Père : il est luimême la vie : il est la nôtre, il est la sienne : il est la nôtre, et nous avons besoin de le manger ; il est la sienne, et il n'a besoin, pour ainsi parler, que de se manger lui-même. C'est le mystère qu'il accomplit par cette pâque, qu'il desiroit tant de manger avec ses disciples. Nous le mangeons, nous vivons de lui : il se mange , il vit de lui-même , et il
* Luc. XXII. lô. — - Joaii. .17.
340 MÉOITATIONS
retourne à son Père, pour jouir dans son sein de cette vie; et c'est pourquoi il ajoute : Je vous dis en vérité^ que je ne mangerai point de cette pâque si désirée , jusqu'à ce que le mystère en soit accompli dans le royaume de Dieu*. Dans ce bienheureux royaume ma pâque sera accomplie, parce que j'aurai passé du monde à mon Père. Mais ma pâque , c'est aussi la vôtre ; et parce que je suis votre chef, et que vous êtes mes membres, il faut que vous fassiez le même passage. Mangez donc la victime du passage : mangez mon corps, et passez à Dieu avec moi : commencez à y passer en esprit : vous y passerez un jour en personne et selon le corps, lorsque vous ressusciterez par la vertu de mon corps, qui aura sanctifié le vôtre. Alors la pâque sera accomplie en vous, comme elle le va être en moi : vous passerez à ma gloire : votre corps y passera comme votre âme, et il sera revêtu d'immortalité: et tous ensemble, le chef et les membres, nous jouirons de la gloire et de la félicité de notre passage; et il n'y aura plus rien à désirer pour le parfait accomplissement de notre pâque. Célébrons-en donc, en attendant, le sacré symbole dans Teucharislie, et mangeons avec lésus-Christ la pâque si désirée.
Mou Sauveur, par combien de prodiges y signalez -vous votre amour envers nous? C'est vous qui nous donnez ce sacré banquet. Vous êtes la viande qu'on y mange : vous êtes celui qui la mangez, puisque ceux qui la mangent sont vos membres, c'est-à-dire , sont d'autres vous-mêmes. Remplissonsnous donc de Jésus- Christ : on lui est uni dans ce banquet corps à corps, âme à âme, esprit à esprit. Qui est digne de cette union,* [sinon celui qui peut dire avec l'apôtre : Je vis, non plus moi; mais Jésus-Christ vit en moi^] qui est déjà en quelque façon un Jésus-Christ, pour le devenir encore davantage en s'y unissant? Qu'il n'y ait 4onc plus rien d'humain en nous. Revêtons-nous, comme dit saint PauP, de notre Seigneur Jésus-Christ, de sa bonté, de sa douceur, de son humilité, de sa patience, de son zèle, de son immense charité : ne respirons
* Les mois placés entre deux f ] ne sont pas dans roriginal. ' Luc. \\n. \Q.— -Ga^ il. ?.0. — ^ Hom. xiii. 1^4
que le ciel, où Jésus-Christ est assis à la droite de son Père? qu'il n'y ait que notre corps qui soit sur la terre ; mais que notw vivions dans le ciel\ comme en étant citoyens. Soyons affamés de Jésus-Christ, de son royaume, de sa justice : car il est aussi affamé de nous : il désire d'un grand désir de manger avec nous cette pâque ; de nous unir à lui, et d^'agir sans cesse sur nous et en nous par son esprit, pour nous rendre de plus en plus conformes à lui, jusqu'à ce qu'en nous mettant entièrement avec lui, nous lui soyons tout à fait semblables , en le voyant face à face, et tel qu'il est^. Et c'est là cette pâque quUl accomplira dans le royaume de Dieu, dans le texte que^ nous méditons. Amen, amen.
XIX* Jour. L^eucharistie mémorial de la mort du Sauveur.
Avant que de souffrir. Ce sont les dernières paroles du verset 15 du chapitre xxii de saint Luc. Cherchons avec humilité pourquoi il falloit que Jésus-Christ instituât et qu'il mangeât celle pâque avec ses disciples, avant que de souffrir, plutôt qu'après et lorsqu'il fut ressuscité.
Il avoit dessein dans ce mystère de nous rendre sa mort présente ; de nous transporter en esprit au calvaire , où son sang fut répandu, et coula à gros bouillons de toutes ses veines. Ceci^ dit-il , est mon corps donné pour vous, rompu pour vous, et percé de tant de plaies : Ceci est mon sang répandu pour vous^. Yoilà ce corps, voilà ce sang qui nous sont mis devant les yeux, comme séparés l'un de l'autre. Alin que tout cadrât à son dessein, il falloit que ce mystère fût institué, à la veille de cette mort sanglante ; la nuit même où il devoit être livré, comme remarque saint PauP ; lorsque Judas machinoit son noir dessein , et qu'il était prêt à partir pour l'exécuter. Que dis-je, prôt à partir? Il part de la table\ où lui et les autres disciples mangeoient pour la dernière fois avec leur Maître, où il venoit de leur donner son corps et son sang, et à Judas comme aux autres : il part à ce moment pour l'aller livrer : dans deux heures il le mettra entre les mains de ses cnne-
' Philipp. III. 10. — ' I. Joan. m. 2. — * Matth. XXVI. 26. 28. Luc. XXII. li). 20. -- ♦ I. Cor. XI. 23. — * Joan. xiii. 30.
34S MBDITATlOiNS
mis. Jésus est lui-même déjà tout troublé de sa mort prochaine, du trouble mystérieux que nous avons vu : c'est en cet état; c'est parmi ce trouble, et la mort, pour ainsi parler, déjà présente, qu'il institue la nouvelle pâque.
Toutes les fois donc que nous assistons, que nous communions à son mystère ; toutes les fois que nous entendons ces paroles : Ceci est mon corps, ceci est mon sang ; nous devons nous souvenir dans quelles conjonctures, à quelle nuit, au milien de quels discours, elles furent proférées. Ce fut en disant devant, ce fut en répétant après : Un de vous me trahira : la main de celui qui me trahira, est avec moi à la table \ L'institution de la cène est faite dans cette conjoncture : pendant que les apôtres, avertis de la perfidie d'un de leurs compagnons, se regardoient les uns les autres, et demandoient avec étonnement et avec frayeur : Sera-ce moi? que Judas le demandoit lui-même, et que le Sauveur lui dit : Oui, c'est vous, vous Vavez dit ' : ajoutant encore, pour lui (aire sentir qu'il lisoit au fond de son cœur ses noires machinations : Va, achève, malheureux : fais promptement ce que tu as à faire *. C'est au milieu de ces actions et de ces paroles ; et pendant qu'il désignoit des yeux et de la main, celui qui alloit faire le coup ; c'est, dis-je, parmi toutes ces choses, qu'il institua Teucharistie.
Ne la mangeons donc jamais, n'assistons jamais à la célébration de ce mystère, que nous ne nous transportions en esprit à la triste nuit où il fut établi, et que nous ne nous laissions pénétrer des préparatifs affreux du sacrifice sanglant de notre Sauveur : car c'est pour cette raison que saint Paul en racontant cette institution, nous remet devant les yeux cette nuit affreuse : « J'ai, dit-il, appris du Seigneur ce que je » vous ai enseigné : que le Seigneur Jésus, la nuit où il de^ » voit être livré , prit du pain » : et le reste \ C'est dans cette nuit; songez-y bien, et remarquez cette circonstance.
11 pourroit sembler, que l'eucharistie étant un mémorial de cette mort, en de.voit être précédée. Mais non : c'est aux hommes, dont les connoissances sont incertaines, et la prévoyance
• Matth. x«vi. 21. Luc. xxil. 21. — ^ Matth. xxvi. 22. 25. — ' Joan. xiti. 27. -^ * I. Cor. XI. 23.
tremblante, à laisser arriver les choses, avantque d'ordonner qu'on s'en souvienne. Mais Jésus, bien assuré de ce quialloit arriver, et du genre de mort qu'il devoit souffrir, sépare par avance son corps et son sang : Ceci est mon corps, ceci est mon sang^ dit-il ', mon corps livrée mon sang répandu; souvenezvous-en : souvenez-vous de mon amour, de ma mort, de mon sacrifice, et de la manière admirable dont s'accomplira votre délivrance.
Ainsi quand Dieu institua la pâque , à la veille de la délivrance du peuple de Dieu ; lorsque tout le monde étoit en attente de ce qu'il feroit la nuit suivante, pour accomplir cet ouvrage, il leur dit : « Immolez un agneau ; prenez-en le sang » lavez-en vos portes; je viendrai, je verrai ce sang, et je » passerai; Fange exterminateur ne vous frappera pas, et » j'épargnerai à cette marque les maisons des Israélites, pen- )) dant que je remplirai celles des Égyptiens de carnage et )) de deuil, en faisant mourir tous leurs premiers nés : et ce » sera là le coup de «votre délivrance ». C'est ce que Dieu dit dans l'Exode '. Mais que dit-il dans le même lieu? « Vous » renouvellerez tous les ans la même cérémonie ; vous immo- » lerez un agneau, vous le mangerez avec les mêmes obser- » vances ; et quand vos enfants vous demanderont : Quelle » est cette religieuse cérémonie? vous leur répondrez : C'est » la victime que nous célébrons en mémoire du passage du )) Seigneur, lorsque frappant toute l'Egypte, il épargna, il )) passa les maisons des Israélites , et nous délivra par ce » moyen de la servitude oh nous étions ' ».
Dieu donc, qui savoit ce qu'il vouloit faire, en institua aussi le mémorial, avant que la chose fût arrivée; afin qu'en faisant la pâque, non seulement ils se souvinssent de leur délivrance, mais qu'ils se souvinssent encore que ce sacré mémorial avoit été établi à la veille d'un si grand ouvrage, et pendant que tout le peuple étoit en attente d'un si grand événement.
La nouvelle pâque est instituée dans le même esprit : et toutes les fois qu'on la célèbre parmi nous ; et on la célèbre non pas tous les ans, comme la pâque ancienne, mais tous les
' Matth. XXVI. 26. 28. Luc. xxil. 10. 20. — ' Exod. xil. 3. 6. 7. 12. 13.23. —Mb. 25. 2C. 27.
344 HÂOITATIONS
jours ; tontes les fois, dis-je qu'on la célèbre, et que nos enfants, qui nous la verront célébrer avec tant de religion et de respect, nous demanderont, Quelle est cette cérémonie ? nous leur dirons : C'est le mystère que Jésus-Christ institua avant sa mort, mais cette mort déjà présente, pendant qu'on tramoit le noir complot qui le devoit mettre en croix le lendemain; pour nous laisser un mémorial de cette mort, et la perpétuer en quelque sorte parmi nous. Venez, venez, mes enfants ; préparez-vous à communier avec nous, et souvenezvous de votre Sauveur immolé pour l'amour de vous.
Il falloit donc, pour accomplir l'ancienne figure delà pâque, il falloit que la nouvelle pâque, qui devoit être le mémorial éternel de la mort de Jésus-Christ, fût instituée avant cette mort, fat désiré, dit Jésus, de la manger avec vous avant que de souffrir *. Et qu'étoil-ce, en effet, que la pâque ancienne , si ce n'étoit la flgure de la véritable délivrance du peuple de Dieu? Immolez un agneau, prenez-en le sang, lavez-en vos portes, je vous délivrerai à cette marque ^; Dieu avoit-il besoin du sacrifice d'un agneau pour accomplir ses ouvrages? Avoitil besoin d'un signal, et de celte marque de sang, pour connoître les maisons qu'il vouloit épargner? Tout cela manifestement se faisoit en notre figure, pour nous apprendre que nous ne serions délivrés que par le sacrifice de Jésus-Christ ; l'agneau sans tache immolé pour le péché du monde, et en vue du sang de son sacrifice. Et Jésus -Christ établit le mémorial d'un si grand bienfait, comme Dieu avoit établi celui de la délivrance du peuple ancien, avant que la chose fût arrivée ; afin que nous connussions que notre Dieu n'est pas comme les hommes, qu'il sait prévoir toutes choses, et les faire comme il convient à un Dieu.
Accoutumons-nous donc, en assistant au saint sacrifice, et encore plus en communiant, à nous remplir la mémoire de la mort de notre Sauveur, et de la nuit où il fut livré. Regardons l'institution de l'eucharistie, comme un nouvel engagement qu'il prenoit encore avec nous et avec son Père, pour se dévouer à la mort. Et quelle merveille, qu'ill'ait pré-
' Luc. xxil. 15. — ' Exod. XII. 3. 4. 5.
vue à la veille qu'elle arriva; puisque non-seulement il Tavoit prévue longtemps auparavant, comme on le voit en tant de lieux de son Evangile ; mais encore comme on le voit dans la loi et dans les prophètes, dès Torigine du monde, partant de prédictions, par tant de ligures admirables?
XX° JODR. Paroles de Jésus pour toucher Judas de componction (Joan.