‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 15 sur 34 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

» très, ne sachant de qui il vouloit parler ; et comme ils lai » demandoient chacun en particulier : Est-ce moi, Seigneur? 1» il leur répondit : Celui qui met la main au plat avec moi » mê trahira ' ». Mais comme plusieurs pouvoîent Ty mettre ensemble, et que ce signal n'étoit pas précis, « Pierre fit signe » à Jean, le disciple bien-aimé de Jésus, qui reposoit dans le » repas sur sa* poitrine, qu'il lui demandât qui c'étoit : Et » c'est celui », dit Jésus, a à qui je donnerai un morceau » trempé ; et Payant trempé, il le donna à Judas , fils de Si* » mon Iscariot ' » . Le voilà bien connu et bien désigné par son nom, par sa famille, par son caractère. Il s'appeloit Judas, son père étoit Simon, le titre de sa famille étoit Iscariot, rhomme de meurtres , parce qu'il devoit tuer le Sauveur , et parce qu'il devoit enfin se tuer lui-même. Où fuiras-tu, malheureux? Tu es vu : ta destinée est marquée. Et nous, sommes-nous moins vus, quand nous trahissons notre maître, quand nous allons souvent de l'église, souvent de la table même du Sauveur; où? à quel complot? à quelle entreprise? Dieu le sait ; quand nous nous cachons pour vendre notre maître ; à quel prix? qui n'en rougiroit, et oserons-nous le penser?

Ils furent extrêmement affligés à ces paroles du Sauveur; de savoir qu'un de leur compagnie devoit trahir leur maître. Quel scandale pour les Juifs ! C'est un méchant ; ses propres disciples le livrent, et ne le peuvent plus soufl"rir. Quelle douleur à ceux qui avoient de l'amour pour leur maître , de lui voir faire un tel affront? Quand quelqu'un offense le Sauveur, ce devroit être une affliction pour tousses disciples, c'est-à-dire pour tous les chrétiens. Tous furent affligés, et lui demandoient : N'est-ce pas moi \ qui suis ce traître et ce malheureux? Et Judas, qui devoit se confondre et se convertir, en voyant l'horreur et raffliclion que ce discours causoit à tous ses frères, loin d'en être touché, prend avec les autres un air de confiance , et dit comme eux : Seigneur, est-ce moi ? et Jésus lui répondit : Vous Vavez dit, c*est vous-même * ? Cependant il n'est point ému, et content de faire bonne mine,

' Joan. XIII. 21. 22. Matth. xxvi. 22. 23. — ' Joan. xill. 23. 24. 26. — ^Maith. XXVI. 22. — ♦ Ib. 2d.

il persiste dans son dessein. Vous en êtes étonné! Maisquoi ? quand vous machinez quelque crime, et que vous faites cependant bonne contenance, Jésus ne vous voit-il pas? Ignorezvous qu'il ne vous dise : C'est vous-même ? N'est-ce pas pour vous qu'il dit : Le Fils de l'homme s'en va, ainsi qu'il aété écrit de lui? II n'y apourlui rien de surprenant, ni de nouveau dans cette entreprise ; mais malheur à celui par qui le Fils de Vhomme sera livré! Il vaudroit mieux pour cet homme qu'il n eût jamais été * . Il ne dit pas : Il vaudroit mieux absolument ; car par rapport au conseil de Dieu, et au bien qui revient au monde delà trahison de Judas, il faut bien qu'il vaille mieux qu'il ait été : mais la puissance de Dieu n'empêche , ni n'excuse la malice de l'homme. Le bien qu'il tire de notre crime ne nous justifie pas. Malheur, malheur à cet homme, par qui Jésus est offensé ! Il vaudroit mieux pour cet homme qu'il n'eût jamais été, puisqu'il est né pour son supplice, et que son être ne lui sert de rien que pour rendre sa misère éternelle.

Disons donc non plus sur Judas, mais sur tous les pécheurs endurcis, et sur nous-mêmes: Malheur, malheur à cet homme! « Maudit soit le jour de ma naissance », disoit Job, disoit Jérémie, en la personne des méchants et des réprouvés : « Ma » mère, pourquoi m'avez-vous conçu ? Malheureux celui qui » est venu annoncera mon père : Un fils vous est né! Pour- » quoi le sein de ma mère n'a-t-il pas été mon tombeau ? » Nuit affreuse, nuit malheureuse, où j'ai été conçu! Que » ce soit une nuit d'horreur, de tourbillon et de tempête! » que les étoiles n'y luisent jamais! que l'aurore n'en dis- » sipe jamais l'obscurité, puisqu'elle ne m'a pas étouffé en » venant au monde , et n'a pas fait de moi un avorton. Mais » s'il falloit que je naquisse , pourquoi m'a-t-on nourri? » Que ne suis-je mort dans mon enfance ! Et pourquoi fal- » loit-il prolonger mes jours pour augmenter mes malheurs » avec mes crimes' » . Il n'yauroit de remède à mes maux que le néant, et je ne l'obtiendrai jamais. Je subsisterai malheureux, pour honorer la puissance de Dieu par mon supplice, pour être en butte à ses traits, pour être un spectacle de sa

' Matth. XXVI. 24. — ^ Job m. 1. 2. 3 et seq. Jerem. xv 10. XX. 14. 15. et seq.

vengeance \ Éternellement, éternellement : ah! malheureux que je suis ! malheureux ! encore un coup disons sans cesse : malheureux! disons-le pendant qu'il est temps : viendra le temps qu'on le dira inutilement, et qu'il ne servira de rien de connoître son malheur.

Malheur à celui par qui le Fils de Vhomme sera trahi ; malheur à lui ! Jé^m le plaint; s'il le plaint, s'il en a pitié, il veut qu'il se convertisse : ce n'est pas en vain qu'il dit : Il vaudrait mieux pour cet homme que jamais Une fût né '. Il est encore temps de se convertir ; mais après le crime consommé , la miséricorde épuisée, tant de salutaires avertissements rendus inutiles, il n'y a plus pour lui de miséricorde. Jésus lui parle pour la dernière fois avant son crime : Fais vite ce que tu as à faire ' ; de même qu'il dira bientôt : Dormez maintenant et reposez-vous^ le Fils de V homme va être livré *, C'étoit dire : Il seroit honteux de dormir en cette occasion ; veillez donc. Le fais vite^ dit de ce ton, veut donc dire : Ne le fais paSy tu es connu, tu es découvert; reconnois-toi aussi toi-même, ne passe pas outre. Ou bien, /ais vite pour moi : car je suis pressé de souffrir; et de sauver les hommes; mais pour toi, que veux-tu faire? AmiJudas, quel esiXon dessein? Pourquoi vienstu? tu trahis le Fils de l'homme avec un baiser \ Ah ! tu es encore mon ami , si tu le veux ; et ce baiser qui est de la part un baiser de traître, pourroil encore être de la mienne un baiser d'ami et de Sauveur, si tu avois recours à ma clémence ^

« Reviens, reviens, prévaricatrice d'Israël; et pourquoi » voulez-vous périr, maison de Jacob? Pour moi, je ne veux » point la mort du pécheur ; maisqu'ifse convertisse , et qu'il » vive ».

XXI* Jour. Pacte et trahison de Judas. (Joan. xiii 27. 30.)

« Et après qu'il lui eut donné le morceau trempé , Satan » entra en lui ; et Judas l'ayant reçu il partit incontinent ^ » . C'étoit là le dernier avertissement qu'il devoit recevoir de

' Exod. IX. 16. Rom. ix. 17. — ^Matlh. xxvi. 24. Marc. xiv. 21. — * Joan. xiil. 27. — * Matth. xxvi. 45. — * Ib. 50. Luc. xxii. 48. — ^ Jerem. m. 12. Ezech. xxxm. W. — ' Joan. xiii. 20, 27.

Jésus-Christ avant qu'il allât consommer son crime. Ce signal donné à saint Jean, de servir Judas à table, de lui présenter un morceau, qu'il avoit trempé pour lui, n*en étoit pas moins à ce traître, selon la coutume, une marque d'honneur et de familiarité. Ce fut apparemment dans le même temps qu'il lui dit : C'est toi ', je te connois; ce qui étoit la manière de Pavertir la plus pressante. Judas y fut insensible ; et en même temps Satan s'empara de lui ^. Dès auparavant il lui avoit mis dans k cœur de trahir son maitre^. Mais maintenant après ce morceau il entre en lui, il se met en possession de ce malheureux, et il lui est entièrement livré. Kt voilà un moment après qu'il sort de la compagnie de Jésus, pour ne plus y revenir que pour le livrer.

Il reçut bien un autre morceau, si on peut l'appeler ainsi, mais qui n'est point marqué en particulier, parce qu'il fut donné à tous; ce fut le corps du Sauveur. Car saint Luc marque expressément qu'il dit encore après la cène : La main de celui quime trahira est avec moi dans cette table \ lia mis sa main jusque sur la viande céleste, jusque sur la coupe qui est remplie de mon sang : morceau funeste, breuvage terrible pour Judas ! Je ne puis douter que sa communion impie et sacrilège ne hâtât sa perte et ne lui fût une occasion de scandale contre son maître. Car encore que l'Écriture ne marque pointen ce lieuqueJudas ait été scandalisé du mystère de l'eucharistie , il suffit qu'elle nous le marque en un autre endroit. Judas fut du nombre de ceux qui murmurèrent à Capharnaûm à la première proposition de ce mystère. Ce fut lui qui donna occasion au Sauveur de demander à ses apôtres : Et vous, voulez-vou^ aussi vous en aller avec les autres qui me quittent? Car comme saint Pierre lui eut répondu au. nom de tous, ainsi qu'il avoit accoutumé : « Seigneur à qui irions-nous? Vous avez des parc- » les de vie éternelle; et nous avons cru et connu que vous » êtes le Christ, le Fils de Dieu » : Jésus lui fit bien connoître qu'il ne recevoit pas sa déclaration pour tous, puisqu'il répartit : Ne vous ai-je pas choisis vous douze ; et il y en a un de vous qui est un diable. Et, dit saint Jean, il entendoit Judas, fils

' Mattli. XXVI. 25. — ' Joaii. xiu. 27. — Mb 2. — ♦ Luc. xxil. 2K

de Simon Iscariot, qui le devait livrer \ encore qu'il fût un des douze.

Cette parole nous fait voir que Judas fut un de ces impies murmurateurs, à qui la promesse de Jésus de donner son corps à manger, et son sang à boire, fut un scandale. S'il fut scandalisé de la promesse, on doit croire qu'il ne le fut pas moins de Teifet. Judas fut précipité de crime en crime. Aveuglé premièrement par son avarice, qui lui faisait dérober Vargent^ dont son maître Vavoit fait le gardien % il s'accoutumoit à murmurer contre lui. Il commença ses murmures à l'occasion de la promesse de rEucharistie;illes continua lorsque Marie répandit tant de précieux parfums sur la tête et sur les pieds du Sauveur, et il crûtqu'elle lui ôtoit tout l'argent qu'elle employoit pour cela^. Il partit incontinent après , pour aller faire son marché avec les Juifs \ Un esprit corrompu tourne tout en poison. Le sacré banquet de l'eucharistie acheva de perdre le traître disciple ; et ce fut en sortant de cette table sacrée qu'il alla premièrement à la trahison^ et de là au désespoir et au cordeau.

Jésus, qui fait tout pour notre salut, permit que Judas reçut le don sacré avec les autres; afin que nous vissions les effets funestes d'une communion indigne. Voyez le bien-aimé disciple à la table du Sauveur, et y reposant sur sa poitrine; voilà l'image de ceux qui communient dignement. Ils se reposent sur la poitrine de Jésus : à l'exemple de saint Jean , ils apprennent à cette source les secrets célestes : comme lui ils sont honorés de la familiarité et des caresses de leur maître , et fidèles imitateurs de sa chasteté, de sa bonté, de sa douceur, qui sont les vrais caractères de saint Jean, ils sont dignes d'être, comme lui, ses disciples bien-aimés. Voyez de l'autre côté un Judas à la communion : la disposition où il est, celle où il entre ; ô Dieu, quelle opposition! quel effroyable contraste ! qui ne trembleroit à sa vue?

• Joau. VI. 60. 68. 69. 70. 71. 72. — * Ib. xil. 6. — •' Ib-.q.^ô.; —

• Matth. XXVI. 13. 14. Marc.xiv. 10. ^ ,. . ..^

XXII* Jour. Institution de reucharistie.

Lisez les paroles de Tinstitution de la cène , en saint Matthieu, XXVI. 26. 27. 28 : en ajoutant les paroles des autres auteurs sacrés, qui sont du même sujet, a Pendant qu'ils » soupoient; comme ils mangeoient encore (suivant le grec), » Jésus prit du pain, le bénit, et après avoir rendu grâces ', 0 le rompit, et le donna à ses disciples, en leur disant : Pre- » nez, mangez ; ceci est mon corps, donné pour vous : faites D ceci en mémoire de moi ^ Et prenant la coupe après » le souper, il rendit grâces, et la donna à ses disciples , » en leur disant : Buvez-en tous; c'est mon sang, le sang » de la nouvelle alliance, qui est répandu pour plusieurs » en rémission de leurs péchés ; toutes les fois que vous le » boirez, faites-le en mémoire de moi ^ ». Yoilà tout ce qui regarde Tinstitulion. Seulement au lieu que saint Luc fait dire au Sauveur : Ceci est mon corps donné pour vous ; saint Paul lui fait dire : Ceci est mon corps rompu pour vous*: toujours dans le même sens ; il est livré à la mort, il est froissé de coups , percé de plaies, violemment suspendu à une croix; en ce sens rompu et brisé : voilà le corps que Jésus nous donne ; le même corps qui alloit bientôt souffrir ces choses, qui les a maintenant souffertes. Encore un mot sur le texte. Au lieu que la Vulgate traduit : le sang qui sera répandu i^ouv vous ; l'original porte : qui est répandu ; qui se répand , en temps présent, dans saint Matthieu et da^s saint Marc ; et sur le corps, le même original porte, dans saint Paul : le corps qui est rompu; qui se rompt, pareillement en temps présent. Et, en effet, dans saint Luc, la version porte , aussi bien que l'original : qui est donné, qui se donne : quod datur, et non pas au futur, sera donné^; dans le même sens que Jésus disoit: Pâque sera dans deux jours, et le Fils de l'homme sera livré*' ; est livré, selon le grec : il le va être ; l'ouvrage est en train , on lient déjà le conseil pour trouver le moyen de le prendre

* I. Cor. XI. 24.— ^ Luc. XXII. 19.— 'Ib.20. I. Cor. xi. 25.— *1 Cor. XI. 24 : dansle grec. — * Lac. xxil. 19.—* Matth. xxvi. 2.

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