‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 25 sur 34 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

SUITE DU DISCOURS DE NOTRE SEIGNEUR : CE QU'lL DIT DEPUIS SA SORTIE D OLIVIERS

SORTIE DE LA MAISON , JUSQU*ACE QU'iL MONTAT A LA MONTAGNE DES

Premier Jour. Jésus est la vîgne, et les (Icièles les membres. Nécessité, cffîcace, influence continuelle de la grâce. (Joan. iv. 1, jusqu^au 7.)

Je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron, le laboureur ' . On croit que sur le chemin de la montagne des Olives il se trouvoit beaucoup de vignes, qui donnèrent lieu ou Sauveur de dire ces paroles. Nous devons apprendre par cet exemple, et parles autres de même nature, à nous servir de tous les objets qui se présentent, pour nous élever à Dieu et par ce moyen sanclilier, pour ainsi parler, toute la nature.

Nous avons ici à considérer troischoses: la vigne ou la tige, qui est Jésus-Christ: les branches de la vigne, c'est-à-dire, les fidèles : et le laboureur, qui est le Père éternel. Les deux prcmièreschoscsnous font sentir, combien nous sommes unis à Jésus-Christ, et le besoin extrême que nous avons de cette union.

• Luc. xxn. 30. — ^ Joan. xvi. ^

Sun l'évangile. 527

Noire union avec Jôsus-Christ présuppose, premrèremenf, une morne nature entre lui et nous: comme les bmnches de la vigne sont de même nalure que la tige. II falloit donc que Jt'.sus-Christ fût de même nature que nous: ce qui aussi foit dire a saint Augustin, qu'il a prononcé ces paroles selon qu'il est homme.

Elles présupposent secondement, une intime union entre lui et nous, jusqu'à faire un même corps avec lui, comme le' sarment et les branches de la vigne font un même corps avec' la lige.

Elles présupposent en troisième lieu une influence intérieure de Jésus-Christ sur nous, tel qu'est celle de la tige sur les branches qui en tircnttout le suc, dont elles sont nourries.

De là suit une extrême dépendance de tous les fidèles à l'égard de Jésus-Christ. Comme les branches sécheroient et périroicnt sans ressource, et ne seroient plus propres que pour le fcn, sans le suc qu'elles tirent continuellement de la tige : il en seroit de même de nous, si nous ne recevions continuellement de Jésus-Christ la grâce qui nous fait vivre.

Remarquons donc bien, qu'il ne suffit pas que Jésus-Christ nous enseigne par sa parole et par ses exemples, mais encore que nous avons besoin de la continuelle influence de sa grâce, sans laquelle nous péririons.

Combien d'un côté devons-nous avoir de joie, d'êlre unis si intimement à Jésus-Christ; et de l'autre, quelle doit être noire humilité dans le besoin continuel que nous avons de la grâce!

Elle ne pouvoit être mieux marquée, que parle besoin que les membres ont deleur chef : ou, ce qui est de même nature, par celui que les branches ont de leur tige. Car un seul moment d'interruption d'une influence si nécessaire les feroit mourir.

Entrons donc dans la pratique de ce commandement du Sauveur : Demeurez en moi y et moi en vous : comme la branche ne peut porter du fruit : il en est lie même de vous : vous ne pouvez rien faire sans moi '.

* Jcaa. ïv. 4. ô.

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Vous ne pouvez rien faire ; rien du tout : vous ne pouvez porter le moindre fruit, ni pousser par conséquent la moindre fleur ; parce que la fleur n'est que le commencement du fruit. Il avoit dit, que le laboureur purgeroit le plant qui porte du fruit, afin quil en portât davantage \ Mais de peur que nous ne crussions, que nous ne devions à sa grâce que Tabondancc des fruits, à cause qu'il avoit dit : que la plante serait purgée pour porter beaucoup, il ajoute : Vous ne pouvez porter de 'fruit, si vous ne demeurez en moi : et encore plus précisément : Vous ne pouvez rien sans moi : vous ne pouvez commencer le bien , loin que vous le puissiez achever. Personne ne peut rien penser de soi-même , comme de soi-même ' : personne ne peitt prononcer le nom du Seigneur Jésus, que par le Saint- Esprit ^ : ni avoir le Saint-Esprit que par Jésus-Christ qui doit renvoyer; comme il le dira dans la suite. Et non-seulement renvoyer au dehors , mais encore au dedans : selon ce que dit saint Paul : que tous les membres unis ensemble reçoivent l'accroissement par tous les vaisseaux, et par toutes les liaisons qui portent et communiquent la nourrittire et la vie * , chacun selon sa mesure : ce que le même apôtre attribue ailleurs à la distribution de la grâce du Saint-Esprit, qui partage ses dons à chacun , selon qu'il lui plaît \

Tenons-nous dans une grande dépendance, à chaque instant, à chaque action.

C'est par la foi qu'on tire le suc de cette divine racine , tenons-nous toujours dans la foi.

Jésus-Christ dans l'eucharistie doit être notre cher objet, et le moyen le pins eflicace de s'unir à lui comme à celui sans lequel on ne peut rien; de qui on tire tout le bon suc de la grâce , la vraie nourriture de l'âme.

Mais voici le comble de la joie. C'est que la racine n'aime pas moins à communiquer sa vie , que les branches à la recevoir. Le chef est fait pour se communiquer , et Jésus-Christ pour se donner à nous. C'est pour cela que tous les conduits sont préparés:/-.^* uns sont apôtres, 1rs autres docteurs'':

* Joan. XV. 2. — ^ II. Cor. m. 5. — ^ I. Cor. x:i. 3. — * Epîjcs. iv, IG. — M. Cor. xn. 1!. 13. — ''Ib. ?8.

SUR l'ÉVANCIU3. ^29

mais tout cela est pour les membres : oulrc que le chef influe par lui-même.

Approchez-vous de lui, et recevez la lumière , et vos visages ne seront jamais chargés de confusion*,

La confusion est pour ceux qui s'éloignent de Jésus : parce que laissés à eux-mêmes, ils sèchent, ils meurent, ils ne sont que foiblesse et péché.

Si la vigne, si les membres du corps pouvoient sentir ce qu'ils doivent à la racine et au chef, ils seroient en continuelles actions de grâces. Rendons grâces au Seigneur notre Dieu. Saint Paul ne nous prêche que Faction de grâces. La foi, la prière, l'action de grâces, c'est le principe, c'est le moyen , c'est le fruit de notre union avec Jésus- Christ.

H** Jour. Le Pcrc est le vigneron. (Ibid. l.)

Mon Père est le laboureur, ou le vigneron. Il faut exclure ici une fausse idée, qui seroit de croire, que le Père n'agisse qu'au dehors. Ce divin laboureur est celui qui envoie la pluie dont la vigne se nourrit. C'est celui qui opère dans les cœurs: (/M* donne V accroissement, comme dit saint Paul': qui opère le vouloir et le faire.

Mais ici l'influence intérieure semble être attribuée au Fils comme chef; afin d'établir la confiance des membres, en leur montrant que celui qui agit en eux leur est intimement uni.

Le Père agit dans le Fils , et le Fils agit en nous : le Fils n'a rien que de son Père; et nous n'avons rien que du Fils : ainsi tout retourne au Père : Le Père ne cesse d'agir^ dit le Fils de Dieu : et moi j'agis aussi * : et notre propre action de l'un et de l'autre , c'est d'agir dans les cœurs où nous envoyons notre Saint-Esprit , agissant par lui sans discontinuation, et faisant les hommes un même esprit avec nous. Le Fils donc opère , et le Père opère : et il n'y a de différence, qu'en ce que le Père est Dieu seulement, et le Fils , Dieu et homme tout ensemble. Emmanuel : Dieu avec nous : Dieu uni à nous : Dieu agissant en nous, comme dans une partie de lui-même. C'est donc là le fondement de la confiance.

^ Ps. xïxin. G. — ' L Cor. m. G. 7. Philip, n. 13. — ' Joan. v. 17.

Quand les ariens disoient : Si Tun est la vigne, et rautrcio \igneron, le laboureur, ils ne sont de même essence ; ils ne songeoient pas que ce môme Jésus , qui est notre chef, notre tige, en qualité d'homme, et de même nature que nous; en tant que Dieu, est de même nature que son Père, et laboureur comme lui, qui ne cesse de travaillera sa vigne élue. C'est là tout le fondement de notre espérance , de ce que tout esta nous par Jésus-Christ. Comme homme il est à nous; rhomme est Dieu , Dieu donc est à nous en Jésus-Christ. Le Père est dans le FilSt et le Fils est dans le Père '. Toute la substance de la divinité étant à nous , tous les fruits et tous les dons sont à nous ; le Saint-Esprit qui est le don substantiel est à nous; et ce don nous est donné avec tous les dons dont il est plein. Voilà les richesses du chrétien. Peut-il penser à d'autres biens! il en a bien besoin, je le sais ; mais pour le corps. Qu'il les prenne donc en passant pour le corps qui passe; mais qu'il cultive, qu'il nourrisse , qu'il enrichisse son îlme. Travaillez, non point à une nourriture qui périt, mais ù une nourriture qui mène à une vie éternelle, que le Fils de fhomme vous donnera * ; qu'il vous a déjà donnée en s'incarnant; qu'il vous donne tous les jours par sa parole, et qu'il vous donnera encore , en se donnant à vous par l'eucharistie.

IIP Jour. Jésus-Christ retranche la branche infructueuse. (Ibid. 2.)

La branche qui ne porte point de fruit en moi , ce céleste vigneron la retranchera ; et la branche qui en portera, il la taillera, afin quelle en porte davantage^. Voilà deux opérations : de retrancher le bois inutile ; et de tailler l'autre pour n'y rien laisser d'impur et de superflu.

La première opération , qui est de retrancher la branche qui ne porte point de Iruit, a un efl'et terrible marqué au >^. G , où il est porté que cette branche retranchée séchera et sera jetée au feu et brûlera.

Il ne faut qu'écouter le saint Prophète : Fils de l'homme, que ferez-vous de la branche de la vigne? En ferez-vous quel^

' Joan. \iv. 10. — = Ib. vi. 27. — ' Jb. w. 'À,

SUA L^F.VANGILE. 531

que bel ouvrage * , comme on en fait du cèdre , des autres grands arbres, qu'on n'emploie jamais à de plus beaux usages, qu'après qu'ils sont coupés? En est- il de même de la vigne? Point du tout. Quand même elle étoit sur pied, on voyoit bien qu'elle n^éloit propre à aucun ouvrage? Combien plus étant arrachée, vcrra-t-on qu'elle n'est bonne que pour le /eu? Plus elle est excellente , lorsqu'elle porte son fruit délicieux qui réjouit Dieu et les hommes ' ; plus elle est inutile , quand elle n'en porte plus ; et n'a plus rien à attendre que le feu , dont elle est digne. Ainsi en est-il du chrétien.

Et remarquez qu'elle en est digne, non à cause seulement qu'elle porte du mauvais fruit; ce qui lui arrive lorsque son fruit dégénère , et que son raisin se change en mauvais verjus; mais lorsqu'elle ne porte pas de bon fruit : ainsi en estil du chrétien : Jetez leserviteur inutile dans les ténèbres, dans les cachots éternels ; là sera pleurs et grincements d$ dents '.

IV* Jqqr. Il taille la branche cliargce de fruit. (Ibid.)

Mais le céleste laboureur ne tranchera-il que de mauvais bois incapable de produire du fruit? Non : il aune seconde opération sur le bon bois; il le taille, il le purifie; il coupe dans le vif, et non content de retrancher le bois sec, il n'é- [uirgne pas le verd. Ainsi en est-il du chrétien. Que de choses à retrancher en toi, chrétien? Veux-tu porter un fruit abon^ dant? Il faut qu'il t'en coûte; il faut retrancher ce bois superflu ; cette fécondité de mauvais désirs ; cette force qui pousse trop, et se perdroit elle-même en se dissipant; tu crois qu'il faut toujours agir , toujours pousser au dehors ; et tu deviens tout extérieur. Non , il faut non-seulement ôter les mauvais désirs; mais ôter le trop qui se trouve souvent dans les bons*; le trop agir; l'excessive activité qui se détruit et se consuma elle-même; qui épuise les forces de l'âme; qui la remplit d'elle-même, et la rend superbe. Ame chrétienne, abandonne-toi aux mains, au couteau , à l'opération de ce céleste vigneron ; laisse-le trancher jusqu'au vif. Le temps de tailler est t'enu iTempus putationis advenit *. Dans le printemps,

' Ezcch. XV. 2. 3. 4 et seq. — ' Jud. ix. 13. - * Matt. xxt. 30.-* Caut. II. 12.

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lorsque la vigne commence à pousser , on lui doit même ôter jusqu'à la fleur, quand elle est excessive. Coupez, céleste ouvrier; cl toi, âme chrétienne, coupe aussi toi-même, car Dieu l'en donnera la force ,. et c'est par toi-môme qu'il le veut tailler. Coupe non- seulement les mauvaises volontés; mais le trop d'activité de la bonne, qui se repaît d'elle-mômei Ame toute pleine d'Adam, et du vieux levain, que ne dois-ta pas craindre de tes vices, si tu as tant à craindre de tes vertus mêmes!

Qui nous dira ce que c'est quecctle âme, qui ne cesse point d'agir et de pousser;- qui en poussant néanmoins, ne pousse pas trop , et en agissant n'agit pas trop ; qui sait retenir cette force qui se dissiperoit au dehors, et ne garderoit rien pour le dedans, qui à force de se contenter elle-même, en agissant comme une autre Marthe avec trop d'activité et d'inquiétude, même sur un bon objet,, s'ôte le repos, et le veut encore ôter à Marie assise aux pieds de Jésus, comme sans action , et mettant son action dans le repos, avec lequel elle prêle son attention tout cnlièrc au Sauveur qui parle au dedans? C'est ainsi que doit être l'âme chrétienne ; ni oisive, ni empressée, mais tranquille aux pieds de Jésus, écoutant Jésus. 0 qu'elio s'est utilement taillée, qu'elle a fait une salutaire blessure à son trop d'activité! quand il faudra agir, elle trouvera ses forces entières, etsonaclion d'autant plus ferme, qu'elle sera plus paisible; non plus comme ces torrents qui bouillent, qui ocumcnt, qui se précipitent et se perdent; mais comme ces fleuves bénins, qui coulent tranquillement et toujours. Tel est le fleuve qui réjouit la cité de Dieu: il a une impétuosité ' , une force, un mouvement ferme et durable: mais en même temps doux et tranquille : l'âme se remplit d'une céleste vivacité qui ne sera plus d'elle-même, mais de Dieu.

Voyez ce cheval ardent et impétueux , pendant que son écuyerle conduit et le dompte;que de mouvements irréguliers! C'est un effet de son ardeur ; et son ardeur vient de sa force, mais d'une force mal réglée. Il se compose, il devient plus obéissant sous l'éperon , sous le frein, sous la main qui le

*rs. xLv. 5.

SUR l'Évangile. 533

manie à droite et à gauche, le pousse, le retient comme elle veut. A la fin il est dompté ; il ne fait que ce qu'on lui demande : il sait aller le pas, il sait courir, non plus avec cette activité qui Tépuisoit, par laquelle son obéissance étoil encore désobéissante. Son ardeuf s'est changée en force; ou philôt, puisque cette force étoit en quelque façon dans cette ardeur, elle s'est réglée. Remarquez : elle n'est pas détruite, elle se règle; il ne faut plus d'éperon , presque plus débride ; car la bride ne fait plus d'effet de dompter l'animal fougueux. Par un petit mouvement, qui n'est que l'indication de la volonté de l'écuyer, elle l'avertit plutôt qu'elle ne le force : et le paisible animal ne fait plus , pour ainsi dire, qu'écouter. Son action est tellement unie à celle de celui qui le mène , qu'il ne s'en fait plus qu'une seule et mémo action. »

Ame chrétienne, écoute l'Epoux qui te dit : Je t'ai comparée à une belle cavale ', et entièrement domptée. Et s'il faut t'atteler à un chariot , te faire agir en concours avec d'antres âmes également soumises : ce ne sera pas de ces chariots mal assortis, où l'un lire, et l'autre demeure sans action; ce qui épuise et accable ceux qui sont de bonne volonté, et se donnent de bonne foi à l'ouvrage. Sous le fouet du conducteur, ou pour mieux dire, non tant sous le fouet, que sous sa voix, et avec la légère indication d'un coup bénin, qui avertit, qui réveille quelquefois : les deux chevaux sont unis, parce qu'ils sont tous deux également soumis à la sage main qui les mène. Ame chrétienne, agis ainsi; et change ton ardeur, ton activité en gravité, en douceur, en règle. Noble animal fait pour être conduit de Dieu, et le porter, pour ainsi dire, c'est là ton courage , c'est là ta noblesse.

Revenons donc à la vigne : il faut non-seulement retrancher le sec, mais encore tailler dans le verd et dans le vif.

V' Jour. C'est une opération de la grâce que de conserver la justice. (Joan.

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