‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 26 sur 34 · XV · texte numérisé non relu

XV

Vous êtes déjà purs à cause de la parole, (selon la parole) qu(^ jevous ai dito : (Voïc^ ctes purs, mais non pas toits.) De^^

^ CaiiL I. 0.

meurcz en moi, et moi en vous '. Vous n'avez pas seulement besoin de moi pour être purifiés : mais quand vous êtes purs, vous avez encore besoin de moi, pour demeurer dans volro pureté. Car Topérationde la grâce n'est pas seulement à puritier, mais encore plus à conserver la pureté et la justice une fois données. Le soleil avance et dissipe les ténèbres : Tair illuminé conservera-t-il de lui-même la lumière? Non certainement : on ne doit pas dire, dit saint Augustin, il a été une fois illuminé; mais il Test continuellement, et de nouveau à chaque moment, autrement il retomberoit dans les ténèbres : la lumière diminue par tous les obstacles qu'on met entre le corps illuminant , et le corps illuminé. C'est ce qui fait les ombres et les diverses teintes de lumière, plus ou moins vives. Combien plus l'âme raisonnable, pour conserver la juslicCj, dépcnd-ellede Dieu, quiréclaire, et du vrai soleil de justice, qui est Jésus-Christ! Tiens-toi donc toujours exposée à cette lumière, demeure dans celte lumière etcette lumière en toi, sans t'en détourner un seul moment. Il ne suffit pas qu'elle t'ait fait juste une fois: ilfautque continuellementelletele fasse.Enteadez-vous, âme chrétienne? Ne vous détournez donc jamais pour peu que ce soit , tenez-vous le plus que vous pouvez sous le coup direct de la lumière ; car c'est par là que vous serez vivement éclairée. Ce n'est pas qu'il ne vienne de la lumière de côté et d'autre; elles corps illuminés se la renvoient mutuellement; mais se tenir sous ce coup direct, et demeurer toujours en plein soleil, c'est laperfection de famé pour être éclairée.

On dira, je suis ébloui : mais c'est le propre de la lumière extérieure, qui affoiblit Torgane par lequel elle est aperçue. La vérité, quand elle est parfaite et parfaitement vue , n'éblouit pas : elle fortilie son organe, c'est-à-dire, l'intelligence et lui donne à la lin une éternelle force : c'est ce qui fait notre bonheur dans la vie future. Il est vrai qu'en cette vie nos foibles yeux qui se purifient et ne sont pas entièrement purs, ne peuvent porter la vérité tout entière ; mais elle s'est tempérée elle^niomc dans la foi : tourne-loi donc toujours à clic,

' Joar., w. 3. 4.

SUB L*ÉVANGrLE. ^^^

âine chrétienne sans craindre qu^eilc te blesse. La foi te la présente, te l'applique de la manière qu'il faut : sa douce obscurité tient ton esprit en état. S'il sort de temps en temps quelque rayon de ce doux nuage, il ne sera jamais trop fort. DienquiTenvoie, saitta mesure, et ne porte qu'où ilfaut.Pour toi, tiens les yeux ouverts, et le cœur soumis : la lumière se changera en ardeur, et le cœur gagné vivra de Dieu.

Vr Joua. Parabole de la vigne, tirée dlsale. (Joan. XY. 1. Isale. ▼. f.)

Nous devons avoir entendu la parabole de la vigne : c'est le mystère de notre union avec Jésus-Christ. Mais pourquoi elle est exprimée sous la figure de la vigne, plutôt que sous celle d'un autre arbre ; on l'en tendra en remarquant : I i . C'est l'ancienne parabole : Seigneur, vous vous êtes fait une vigne : vous l'avez transplanté d'Egypte dans la terre que vous lui aviez promise : vous avez exterminé les anciens habitants de cette terre, pour lui faire place : elle s'y est étcnduede coteau en coteau, elle s*est élevée au dessus des hautes monta-^ gncs qu'elle a couvertes. Toute la terre, jusqu'au fleuve, jusqu'à la mer, en a été remplie ', tant le provin en a été fécond et abondant. Que n'ai-je pas fait àmavigne? dît le Seigneur? Ne l'ai-je pas travaillée dans toutes les saisons? J'ai lx)ssoyé, j'ai taillé , j'ai provigné , je l'ai environnée d'aune haie ou d'une muraille, et je l'ai munie de tous côtés. C'est ma vigne élue et bien-aimée '.

2. Jésus-Christ ne fait qu*appliquer la parabole à son Eglise. Mais enlin que cette nouvelle vigne paroisse encore plus une vigne élue et chérie, il nous apprend que cette vigne est une même chose avec lui. Je sut^, dit-il, la vraie vigne, dont l'ancienne vigne n'étoit que la figure : c'est celle-ci qui doit porter les véritables fruits pour la vie éternelle. Je suis la vraie vigne : et vous êtes les branches ' : c'est moi qui fais toute la beauté et toute la force du plant; et mon Père aime d'autant l»his cette vigne , que c'est moi qu'il entend et qu'il aime en elle.

»rs. LX\IV. 9. 10. tl. 12. — • Is. V. 2. 4. — Uoan. I. 5.

5. La TÎgnc est de tous les plants, celui qui porte le fruit le plus excellent. C'est de la vigne qu'il a été dit en figure : Que son vin réjouit le cœur de V homme , et qu'ail réjouit Dieu et les hommes \ Dans le froment est le soutien nécessaire : dans le vin est le courage, la force, la joie, l'ivresse spirituelle, le transport de Tâme ; dont les effusions étoient la figure dans les sacrifices ; et encore aujourd'hui le vin entre dans le sacrifice : avec le vin nous sacrifions à Dieu la joie sensible; et nous la changeons dans la sainte joie que nous donne le sang enivrant et transportant de Jésus-Christ, qui inspire Tamour qui Ta fait répandre.

4. La vigne ne paroît rien d'elle-même, elle rampe, elle est raboteuse, tortueuse, foibIe,quinesepeutéleverqu'étantsoutenue ; sans cela elle tombe. Mais aussi étant soutenue, où ne s*élève-t-elle pas? Elle s'entortille autour des grands arbres; elle a des bras , des mains, pour les embrasser, et n'en peut plus être séparée. De ce bois lortu et raboteux qui n'a rien de beau, sortent les pampres dont les montagnes sont couronnées, dont les hommes se font des festons. De là sort la tleur la plus odorante : de là la grappe, de là le raisin, de là le vin; et le plus délicieux de tous les fruits : ainsi l'écorce du chrétien n'a rien que de méprisable en apparence , et tout y paroît sans force : toute la force , toute la beauté est au dedans ; et on peut tout, quand on ne s'élève qu'étant soutenu.

5. Le bois de la vigne est celui où la destinée du chrétien, se marque le mieux. Il n'y a pour lui que de porter du fruit, ou d'être jeté dans le feu : outre que c'est, comme on a dit ,, le plus humble et le plus exquis de tous les bois; le plus vil en apparence, et le plus précieux en effet. Quoi de plusfoible ? D'où vient plus abondamment ce qui donne et du courage et de la force? Trois fruits sont recommandés dans l'Écriture : le froment, qui est la foi , le soutien de l'âme : l'huile, qui est l'espérance, qui adoucit les peines d'attendre, par la promesse de voir : le vin, qui est la charité, la plus parfaite des vertus.

• Ps. cm. 15.Jud. IX. 13.

SUR l'Évangile. •'>37

VIP Jour. Prière par uotre Seigneur Jésus-Christ obtient tout. (Joan. XV. 7.)

Si vous demeurez en moi , et que mes paroles demeurent en vous , vous demanderez tout ce que vous voudrez ; et il vous sera accordé '. Après avoir jeté sur T humilité et la dépendance les fondements de la prière, il en explique la vertu. Quiconque veut donc prier, il doit commencer par se mettre véritablement et intimement dans le cœur cette parole : Vous ne pouvez rien sans moi^ : rien : rien encore une fois ; rien du tout. Car c'est pour cela qu'on prie , qu'on demande , parce qu'on n'a rien ; et par conséquent , qu'on ne peut rien , ou pour tout dire , en un mot qu'on n'est rien ; en matière do bien, un pur néant. Elc'estpourquoiiladit, qu'on doilprier^ et qu'on n'est ouï, qu'au nom de Jésus-Christ : ce qui montre, que de soi-même ou n'est qu'un néant; mais qu'au nom do Jésus-Christ , on peut tout obtenir.

Or cela renferme deux choses. L'une, que quelque prière qu'on fasse , on n'est point écouté pour soi ; mais au nom de Jésus-Christ. L'autre, qu'on ne peut, ni on ne doit prier par^ son propre esprit, mais par l'esprit de Jésus-Christ : c'est-àdire, non-seulement selon que Jésus-Christ l'a enseigné, eu ne demandant que ce qu'il veut qu'on demande : mais encore en reconnoissant, que c'est lui-même qui forme en nous no- Ire prière, par son esprit qui parle et qui crie en nous. Autrement il ne seroit pas véritable, et nous n'entendrions pas comme il faut celte parole qui est le fondement de la prière : Sa7is moi vous ne pouvez rien. D'où il s'ensuit, que sans lui , nous ne pouvons pas même prier , conformément à cette parole de saint Paul : Vous ne savez ce que vous devez demander par la prière, ni comment vous devez prier ; mais l'esprit prie en vous avec des gémissements inexplicables '. '

Mais en même temps que pour prier, on se met dans l'esprit bien avant cette première vérité : Je ne puis rien : Sam moi vous ne pouvez rien : on doit encore s'y en mettre une autre : Je puis tout avec celui qui me fortifie * : Je ne puis rien sans Jésus Christ : Je puis tout avec Jésus-Christ et en son

* Joan. XV. 7. — ^ Ibid. xv. 5. »— ^ Rom. vui. 26. — * Philip, iv. 13.

nom. C'est pourquoi on entend toujours dans les prières de TÊglise celte conclusion aussi humble que consolante, par Jesus-Christ , notre Seigneur, Humble , parce qu'elle confesse notre impuissance : consolante, parce qu'elle nous montre en qui est notre force. Et cela s'étend si loin , que lorsque nous interposons envers Dieu les intercessions et les mérites des saints, môme ceux de la sainte Vierge ; nous y ajoutons encore cette nécessaire conclusion : Par Jésus-Christ, notre Seigneur j par où nous confessons qu'il n'y a de mérite, ni de prière, ni de dignité dans les saints , à quelque degré de gloire qu'ils soient élevés, que par Jésus-Christ, et en son nom.

Et il faut bien prendre garde, que nous ne nous imaginions pas , que ce soit assez de dire de bouche , ce Per Dominum 7iostrum Jesum Christum. Disons-le en effet, et par le fond du cœur, en demeurant en Jésus-Christ, et Jésus-Christ en nous -.c'est-à-dire, en nous attachant à lui de tout-nôtre cœur, avec une vive et ferme foi, et lui aussi demeurant en nous par sa parole qu'il imprime dans notre cœur, et par son esprit qui nous pousse et nous anime à la prière.

Il y a donc ici ce que nous faisons, qui est de demeurer en Jésus-Christ, et ce qu'il fait, qui est de demeurer en nous; et cela fait l'ouvrage complet. Si nous croyons agir seuls, nous nous trompons; puisque la source de nos actions, c'est que Jésus-Christ demeure en nous. Car il n'y demeure pas sans action ; selon ce que dit saint Paul qu'il est puissant en nous '.

C'est donc alors que nous prions véritablement au nom de Jésus-Christ, lorsque nous demeurons en lui , et lui en nous, nous laissant conduire à Jésus-Christ qui nous meut , et écoutant ce qu'il dit en nous : afin de pratiquer véritablement et intimomcnl ce qu'il dit : Si vous demeurez en moi y et que ma parole, non pas seulement cette parole que je prononce au dehors, mais encore celle que je fais entendre au fond du cœur, demeure en vous . et alors nous obtiendrons ce que nous voudrons.

Or celte parole qui doit demeurer en nous, doit être princi|)alement la parole de la croix , qui est celle dont il s'agit

Ml. Co.\xr.i.3.

SUR L*ÉVAXC1LE. ^y^^

principalement dans tout ce discours. Car Jésu^-Christ alloit à la croix, et il y menoit ses disciples avec lui, comme la suite Je fera encore bien mieux paroître.

Croyons donc que de demeurer en Jésus-Christ, c'est demeurer dans la parole de la croix, et que la parole de la croix demeure en nous; et que demander au nom de Jésus-Christ, c'est demander par son sang et par ses souffrances ; les aimer et y prendre part.

VIII* Jour. Force dans la parole de la croix : porter le fruit de la croix.

(Joaii. XV. 8. 9. 13.)

La gloire de mon Père est , que vous rapportiez beaucoup de fruit : et que vous deveniez mes vrais disciples \ Jésus-Christ en revient au fruit qu'il avoit promis à ceux qui demeurcroient en lui : et il nous apprend que nous devons désirer ce fruit pour la gloire de son Père, et non pas pour la nôtre. Car à Dieu ne plaise, que nous nous glorifiions en autre qu'en Dieu. Jésus-Christ ne veut de gloire que pour son Père ; et n'a de filoire qu'en lui, ainsi qu'il l'expliquera dans toute la suite'. Nous devons donc, à son exemple, mettre en Dieu toute notre gloire.

Et que vous soyez mes vrais disciples. Qu'est-ce à dire, mes vrais disciples? mes vrais imitateurs dans le chemin de la croix cl de la morlification ; car c'est à quoi il nous veut conduire; mais il nous y conduit par la voie d'amour.

Je vous ai aimés, comme mon Père m'a aimé ^ : non par une fausse tendresse comme celle des parents charnels. Mon Père m'a aimé d'un amour ferme, et il m'a envoyé souffrir : je vous ni aimés de même : souffrez et mourez avec moi : et je vivrai on vous.

Il ne parle pourtant point encore de mort ni de croix ; mais il nous y prépare par l'insinualion de l'amour de son Père et du sien. Voyez, dit-il , comme mon Père m'aime ; je vousaimo <le ce même amour; et vous verrez bientôt où il me porte. Car il dira dans un moment : Personne ne peut avoir un plus grand omour^ que de donner sa vie pour ses amis^. Mais avant que do

• Joan. \\. 8. ~ -' Ib. 1». — • Ib. 13.

5i0 MÉDITATIONS

nous faire entrer dans ces courageux desseins, il nous fait entrer dans la douceur et la pureté de son î.mour. Laissons-nous donc conduire par celte douce voie, en quelque endroit qu'elle nous mène.

IX' Jour. Commandement de la croix par l'amour. (Joan. xv. 10.)

Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour : comme je garde les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour \ Quel commandement gardezvous, ô mon Sauveur! Il Ta dit souvent : J'ai la puissance de donner mon âme , et j'ai la puissance de la reprendre : et c'est là le commandement que j* ai reçu de mon Père^, Quoi, la puissance de la rcj^^rcndre seulement, et non pas celle do la donner? L'une et l'autre : et celle-ci est celle par où il faut commencer. Voyez comme il insinue doucement lecommandementdela croix.

Mais avant que de s'expliquer ouvertement là dessus, il enseigne que le véritable amour n'est pas à dire , à promettre de grandes choses, à les désirer, à s'^n remplir Tesprit; mais à entrer par là dans une pratique sérieuse et réelle des commandements. Il faut commencer par aimer Jésus-Christ, et par là aimer sa vérité, ses paroles, ses maximes, ses commandements. Car c'est ainsi qu'il a fait : et il a commencé par aimer son Père, pour ensuite aimer ce qu'il coinmandoit, quelque rigoureux qu'il parût à la nature; car Tamour de celui qui commande, rend doux ce qui est amer et rude. Aimons donc Jésus- Christ : et tous ses commandements nous seront faciles. Souviens-toi , chrétien , que ce n'est rien de garder l'extérieur du commandement, si on ne le garde par amour. Tout le commandement est compris dans l'amour même. Jésus-Christ a gardé le commandement de son Père, parce qu'il Taimoit ; et il nous donne cet exemple, en nous déclarant que cet exemple est notre loi.

> Jean. XV. 10. — 2 Ib. x. 18.

SVII L EVANGILE. Ttif

X* Jour. Joie pleine et parfaite d^obéîr par amour, et nou par crainte*

(Joan. XV. 1t. 1. Joan. vi. 18.)

/e VOUS ai dit toutes ces choses , afin que ma joie demeure en vous^ et que votre joie soit accomplie * : qu'elle soit pleine cl parfaite. Vous verrez à quoi il vous prépare par celte abondance de joie ; et il parle ici convenablement de ia joie , après avoir parlé de Tamour. Car il n'y a que le vrai amour qui puisse don* ner de la joie. La terreur est de lapeine^, dit saint Jean ! Elle n'a donc point la joie, D*où vient la joie, si ce n'est d'aimer ? Car qui aime veut plaire, et met là sa joie. Et quand il a trouvé le secret de plaire, il jouit du fruit principal de son amour. Vous plaisez, quand vous obéissez par amour ; car c'est là ce qu'aime Jésus-Christ. Lorsque son Père s'est déclaré que son Fils lui plaisoit, et qu'il mettoit en lui ses complaisances; c'est qu'il Voyoit que l'aimant , il aimoit à lui obéir et que c'étoit là sa joie. Aime^ donc aussi : Délectez-vous dans le Seigneur^ : aimez, cherchez à lui plaire : et mettez là votre joie comme votre gloire : alors votre joie sera accomplie : elle sera parfaite comme votre amour.

Afin que ma joie demeure en vous. Quelle est ma joie? d'obéir, et d'obéir par amour. Ma joie sera donc en vous, quand vous aimerez et que vous obéirez : Et votre joie sera accom-^ plie. Qui n'aimeroit un Sauveur, qui ne nous promet qu'une sainte et parfaite joie, par un saint et parfait amour?

XI*" Jour. Mystère, précepte de la croix, amour du prochain; donner «3 vie pour lui comme Jésus-Christ. (Joan. xv. 12. 13.)

Le, commandement que je vous ai donné est que vous vous aimiez les uns les autreSy comme je vous ai aimés, Pcr-^ sonne ne peut avoir un plus grand amourj que de donner sa vie pour ses amis \ Voilà la croix qui se déclare; mais pour lui ôter toute sa rudesse, elle se déclare par le précepte de l'amour. Jésus-Christ a aimé : et il a donné sa vie. Aimons de même, et Jésus-Christ, et en lui nos frères, que l'amour qu'il a pour eux nous doit rendre chers.

» Joan. XV. 11. — ^ I. Joan it. 18. — 'Ps. xxkvi. 4. — * Joan. Ib, ^▼. 12. 13.

5i3K VéPITATIONd

Quelle misère étoit la nôtre, lorsqu'il a fallu, pour nous en tirer, la mort d'un tel ami! Quel crime étoit le nôtre, lorsque, pour Texpier, il a fallu une telle victime, et, pour le laver, un sang si précieux! De quel amour nous a aimés celui qui nous a achetés à ce prix!

Pour ses amis : c'est ainsi qu'il nous appelle, pendant que nous étions ses ennemis ; mais il étoit ami de son côté, puisqu'il donnoit son sang pour nous racheter. Ecoutons saint Paul, le digne interprète de cette parole du Sauveur: Pour^ quoi est-ce que dans le temps que nous étions malades, et dans le péché, Jésus-Christ est mort pour les impies? A peine trouve-t-on quelqu'un qui veuille mourir pour les justes; peut-être pourtant quUl se trouveroit quelqu'un qui le /eroit. Mais lui il est mort pour les impies, c'est-à-dire, pour nous tous ; et c'est en cela qu'il fait éclater son amour, en ce qu'il est mort pour des ennemis, pour des pécheurs '.

Voilà donc quel ami nous avons trouvé en la personne de Jésus-Christ. C'est un ami de ses ennemis, un ami qui nous a aimés, lorsque nous lui faisions de toutes les forces de notre âme et de notre corps une guerre perpétuelle. Comprenons doncFimmcnsité de son amour, en ce qu'il nous a aimés étant ennemis. Mais saint Paul sur ce fondement pousse plus loin : Si lorsque nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés par la mort de son Fils ; à plus forte raison étant réconciliés, nous serons sauvés par sa vie '? S'il a été notre ami jusqu'à donner sa vie pour nous, pendant que nous étions ses ennemis ; combien plus le sera-t-il après que Familié étant réconciliée de pari et d'autre, on est ami de deux côtes!

Mais que conclut de là le même saint Paul ? Qu'ayant un tel aini, nous n'avons rien à craindre. « Si Dieu est pour nous, » qui sera contre nous? s'il n'a pas épargné son Fils, que » nous pourra-t-il refuser? et comment nous l'ayant donné, x> ne nous donnera-t-il pas en lui et par lui toutes choses? » Qui accusera les élus de Dieu? C'est Dieu qui les absout et » les justifie. Qui les condamnera? C'est Jésus-Christ qui est

»Rom. 1. 6. 7. 8.— -Ib. 10*

sim l'évaxgile. ^^^

% mort pour eux ; qui non-seulement est mort, mais qui est D ressuscité, qui est monté aux cieux, et a pris sa place à la » droite de son Père, et qui intercède pour eux * ». Il n'y a rien à ajouter à ce commentaire de saint Paul : nous y entendons parfaitement tout Tamour que nous devons à celui qui nous a aimés étant ses ennemis, jusqu'à donner sa vie pour être notre Rédempteur, notre Sauveur, notre intercesseur : et il ne reste qu'à conclure avec le même apôtre : Que ni l^afflictiont ni la persécution, Vépée et la violence, ni la vie, ni la mort, ni les maux présents, ni tous ceux que nous avons à craindre, ni le ciel quand il seroit conjuré contre nous, ni l'enfer quand il lâcheroit contre nous tous les démons , et cnverroit contre nous toutes ses peines, ni quelque autre chose que ce soit, ne sera capable de nous séparer de Jésus^ Christ \

Voilà le précepte et le mystère de la croix dans toute son étendue, en le commençant par Jésus-Christ, et le fînissant par nous.

C*est là aussi qu'est renfermé le précepte de la charité fraternelle, qu'on est obligé de pousser jusqu'à mourir pour ses frères; selon ce que dit saint Jean, autre interprète admirable du précepte de la charité : En cela nous connaissons Vormour de Dieu, parce qu'il a donné sa vie pour nous : et nous devons donner aussi notre vie pour nos frères *. Autrement nous n'observons pas le commandement d'aimer comme il a aimé, c'est-à-dire, jusqu'à donner sa vie.

Le précepte de la croix est donc encore dans la charité fraternelle; et quoique l'occasion de donner sa vie pour son frère soit rare, néanmoins l'amour fraternel sera dans la croix, si nous pratiquons ce que dit saint Paul : de ne nous regarder pas nous-mêmes, mais ce qui est de Vintérét des autres *, Ainsi l'amour fraternel sera un sacrifice continuel, non-seulement de son ressentiment, lorsqu'on croit être offensé; mais même sans avoir aucun sujet de plainte, de son humeur, de son intérêt, de son amour-propre; et c'est à quoi

* Rom, vm. 31 . et suiv. — * Ibid, 35, etc. jusqu^à la fin da cbap. — ^ I. Joan. in. 16. — * Philip, ii. 4.

5il.

IIEDITATIOXS

nous oblige Tamoiip fraternel. Et si nous devons sacrîGcr ce qui nous touche le plus, au dedans de nous; combien plus les biens extérieurs, et comme les appelle saint Jean : la substance et les richesses de ce monde ' ? Celui qui s'épargne sur cela, quoi qu'il dise, n'est pas chrétien; et : SUl dit quUl aime son frère, c'est un menteur. Il ferme ses entrailles sur son frère : et l'amour de Dieu n'est pas en lui '. Aim^ms donc, non point en parole, mais en effet et en vérité ', selon le précepte du même apôlre. Et afin que notre aumône soit un sacrifice, ne jetons pas seulement un superflu qui ne coûte rien à la nature; mais prenons quelque chose sur le \if; en sorte que nous souffrions pour notre frère. Car ce n'est pas beaucoup faire de souffrir pour lui; puisque nous devons être disposés, selon le précepte du Sauveur , à donner pour lui jusqu'à notre vie.

Mais avant que de passer outre sur le précepte de la charité du prochain , entendons selon l'explication de Jésus- Christ dans la parabole du Samaritain \ que le prochain est tout homme, et que le précepte de nous aimer les uns les autres, bien qu'il regarde spécialement les fidèles participants de la môme foi, et cohéritiers du même royaume, embrasse tout le genre humain , à cause qu'il est appelé à la même grâce. Cela posé, continuons.

Xli'JoUR. Motifs de l'amonr fraternel, les fîdèfes, les élus sont amis Jd

Jésus.

Lisez attentivement les f. 14, 15, 16, 17. C'est encore u no puissante insinuation du commandement de l'amour que nous nous devons mutuellement. Jésus-Christ nous tourne de tous côtés, pour nous obligera aimer nos frères, par toute la tendresse qu'il a eue pour nous.

Il nous explique premièrement, qu'en gardant ses commandements, nous deviendrons non point seulement ses serviteurs et ses sujets, mais encore ses amis. Nous sommes naturellement sujets de Jésus-Christ, qui est le Roi des rois, et le Seigneur des seigneurs, par qui tout a été créé, et rien n'a

» Joan, III. 17. — - Ibid. it. 20. — ^ Ibid. m. 17. 12. — " Luc x.

SUB LETAXGILF» 545

reçu rélre que par lui. Mais outre cette première dépcndauco qui n'a point de bornes, il nous a acquis par son sang; et nous sommes ses esclaves, parce qu'il nous a achetés par un si grand prix. Mais quoique nous soyons tels, sujets, servi-* teurs, esclaves, il ne nous traite pas comme tels, mais comme amis : et la raison de cette diiïérence, c'est que le serviteur et le sujet n'a que la simple exécution de la volonté de son maître, sans en savoir le secret : mais Jésus-Christ nous révèle autant qu'il nous est convenable, la raison de ses conseils, qui n^est autre que l'amour qu'il a pour nous, jusqu'à donner sa vie pour notre salut, et pour nous faire ses cohéritiers : et tout le fruit de cet amour, c'est que nous nous aimions les uns les autres, et que nous gardions ce commandement principal de la loi nouvelle, non par crainte et d'une manière serviie, mais en amis qui aiment à faire la volonté de celui qui se déclare leur ami étant leur maître. C'est la première raison de notre Sauveur.

La seconde n'est pas moins forte : Ce n'est pas vous qui m'avez ohoisif. c'est moi qui vous ai choisis *. 11 semble parler ici principalement de ses apôtres : mais en général, puisque ce n'est pas seulement les chefs du troupeau, mais le troupeau tout entier, qu'il oblige au commandement de la charité fraternelle, TélectioB d'où il l'infère doit être commune : et lorsqu'il dit daQslasaite,,/et70ttô ai choisis du milieu du mondCf et je vous en aï séparés , il parle visiblement à tous les fidèles. En effet il a choisi non- seulement les apôtres, mais tous les fidèles : et c'est là l'effet le plus sensible de son amour, qu'il nous ait choisis un à un, par pur amour, par pure bonté : non parce que nous avions porté du fruit; mais afin que nous en portassions : en sorte que le fruit que nous portons est Teffet,. et non le motif de son choix. Mais la récompense qu'il nous demande d'un amour si pur et d'une» bonté si gratuite : c'est que nous aimions nos frères, aussi purement qu'il nous a aimés lui-même, sans aucun mérite de leur part, et sans attendre qu'ils nous préviennent, mais en les prévenant en tout et toujours; pour l'amour de Jésus^

^«loan. X?. 16.

^*^ UEDITATIONS

Gbrist, qui nous a prévenus en toutes manières par sa grâce* Et il est vrai quil a prévenu singulièrement les apôtres, aûn qu'ils allassent par toute la lerre y porter son Évangile; et que leur prédication ait non-seulement un grand fruit par la conversion de tous les peuples, mais encore que ce fruit demeure toujours, et que TÉglise qu'ils établiront, soit immortelle. Mais CCS paroles ne laissent pas aussi de regarder chaque fidèle ; puisque tous doivent aussi , en allant et conversant sur la terre, porter de grands fruits qui demeurent pour la vie éternelle. Or, ce n'est pas nous qui Tavons choisi : tar qui est celui qui lui a donné le premier \ et qui s'est attiré sa grâce en le prévenant? C'est lui qui nous choisit et nous prévient : c'est lui qui nous a trouvés ennemis, et nous a faits amis : c'est lui qui nous a aimés, avant que nous l'aimassions^ ou que nous pussions l'aimer ; puisque c'est lui qui nous a donné l'amour dont nous l'aimons ; ce qu'il ne peut avoir fait que par amour. 11 n'est donc pas prévenu : il nous prévient, et nous prévient à chaque moment, nous continuant la grâce par laquelle il nous a prévenus la première fois. Et encore qu'un effet de cette grâce prévenante, soit de nous attirer les grâces qui suivent; s'il nous traitoit rigoureusement selon nos mérites, et qu'il voulût punir toutes nos infidélités, combien de fois seroit'il forcé à nous soustraire les grâces auxquelles nous ne répondons pas assez! Et bien loin d'y répondre par une humble reconnoissance , nous nous enorgueillissons de ses dons que nous nous approprions à nous-mômes, comme s'ils nous étoient dus, et en faisant la pâture de notre amourpropre. Et qui seroit celui qui pourroit dire : J'ai le cœur pur; je ne suis point ingrat envers Dieu ; je lui rends l'action de grâces qui lui appartient, et ne sors jamais de sa dépendance? Ce n'est pas là ce que nous dit notre conscience : elle nous dit, que ni nous ne prions comme il faut, ni ne sommes assez soigneux de marcher lidèiement dans ses voies. Qui donc pourroit se plaindre, quand il nous retircroit ses dons? Mais il continue à nous prévenir malgré nos ingratitudes et nos négligences ; et s'il accorde la persévérance à nos prières,

* Rom XI. 3j.

SUR l'Évangile. ^^-^

il nous accorde premièrement la persévérance à prier, par laquelle nous obtenons la persévérance à bien faire. Et la récompense qu'il veut tirer d'un amour si gratuit, c'est que nous aimions nos frères aussi purement et aussi gratuitement qu'il nous aime, sans que notre amour se ralentisse par leur froideur, par leur négligence, ni par leurs injures ; puisqu'aa milieu de tant d'injures qu'il reçoit de nous, il nous aime.

Et la raison qui l'oblige à réduire toute la pratique de la vie chrétienne à cet amour mutuel, est premièrement, quo ne pouvant lui faire aucun bien qu'en la personne de nos frères qui sont ses membres, c'est là aussi qu'il veut recevoir le fruit de notre reconnoissance et celui de son amour, conformément à ce qu'il dit: Toutes les fois que vous faites du bien aux moindres de ces petits; à celui-ci et à celui-là, qui sont petits à vos yeux, et grands aux miens, puisqu'ils sont mes membres, c*est à moi que vous le faites * .

Et la seconde raison, c'est comme dit l'apôtre saint Pauî^ que celui qui aime son frère accomplit la loi ' qui est renfermée tout entière dans le précepte de la charité. Car tous ces préceptes: Vous ne tuerez pas: vous ne déroberez pas: vous ne convoiterez pas la femme d'autrui, ni sa maison, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bien, en quelque manière que ce soit* : vous ne corromprez point dans les autres la chair que Jésus-Christ y a sanctifiée, ou qu'il a destinée à la sainteté; et vous ne la sacrifierez pointa votre plaisir: tous ces préceptes sont renfermés dans celui de l'amour fraternel * ; qui ne pouvant être accompli comme il faut, s'il ne vient de la source de l'amour de Dieu, il s'ensuit que tout est compris dans l'amour fraternel ; dans lequel par conséquent est tout l'objet des désirs de Jésus-Christ, puisque c'est là ainsi qu'est tout l'abrégé de la justice chrétienne.

XUI* Joua. Ils serTent Jésns-Christ comme ses amis, à qui U découvre

tous ses secrets. (Joau. XT. 15.)

Le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. On lui dit co qu'il a à faire sans s'expliquer davantage: mais ce bon maître,

* Matt. «▼. 40. 45. — ' Rom. xui. 8. 9. — ' Exod. «. 17. — * Rom. un. 9. 10.

5i8 UÉDITATIONS

qui est Jésus-Ciirist, non content d'exiger de nous nne simple exécution, nous découvre tout ce qu'il fait, d'où il Tient, et où il retourne ; pourquoi il est venu apporter au monde ; aux hommes; quels biens il y est venu, l'étroite union qu'il est venu contracter avec eux; la grâce qu'il leur a voulu faire de se les unir, comme les membres le sont à la tête, et les branches à la racine; le divin secret de tout impétrer par l'interposition de son nom; les secrets motifs de ses préceptes ; et les autres choses qui lui font dire : Je vous ai appris, ce que j'ai appris de mon Père * . Car Je vous ai découvert, dit-il, les merveilles de sa bonté prévenante, et la grâce qu'il vous a fait en vous donnant son Fils unique, de le donner pour vous à la mort. Et afin que vous fussiez capa* blés d'entendre les secrets du royaume des cieux, je vous les ai exposés dans des paraboles et similitudes tirées des choses humaines, par condescendance pour vous les rendre sensiblés. Et de peur que ces paraboles ne fussent pour vous des énigmes plus capables de vous étourdir que de vous instruire, ainsi qu'il est arrivé aux Juifs en punition de leur orgueil, je vous les ai expliquées en ami, avec une familiarité et une bonté qui ne vous a rien laissé à désirer. Yoilà ce que Jésus- Christ a fait pour nous : il a voulu que nous gardassions ses commandements, non en vils esclaves, à qui on dit seulement ce qu'ils ont à faire, sans leur donner la consolation de savoir pourquoi : mais avec connoissance, afin de les accomplir d'une manière plus parfaite, plus agréable, plus proportionnée à la condition de la créature raisonnable. C'est pourquoi il nous a appris des conseils de Dieu et des siens, tout ce que nous en pouvions porter. Entrons donc volontairement et librement dans les desseins de Jésus-Christ, et obéissons, non par force, mais avec plaisir, comme des personnes instruites, et qui savent les raisons de ce qu'on leur demande: entendons bien, que tout ce qu'on nous demande, c'est la raison même; parce que c'est une sagesse aussi bien qu'une bonté infinie, qui a digéré tous les préceptes et tous les conseils dont on nous propose l'observance. 0 le plus aimable de tous les maîtres! 0 la

• Joan. X7. 15.

SUR l'Évangile. ^*^

plus sainte, la plus sage et la meilleure de toutes lesIoisIMon^ Dieu, j'aime voire vérité, votre équité, votre droiture; et en fout cela j'aime Jésus-Christ qui est tout cela, sagesse, justice,, droiture, équité ; parce qu'il est la vérité et la bonté même; Fils Ires-bon d'un Père très-bon, et avec lui principe du très* bon Esprit qui nous guide à tout bien.

XIV* Jour, lis doivent et peavenl toat demander an nom de Jésus-Christ

(Joan.xv. IC.)

Je VOUS ai choisiSf afin que vous rapportiez du fruit, et qu» votre fruit demeure, et que mon Père vous accorde tout ce que vous lui demanderez en mon non \ C'est donc là la cause de ce grand fruit et de sa durée à jamais ; que le Père accordera tout ce qu'on lui demandera au nom du Fils. Dieu disoit autrefois: Je le ferai pour V amour de moi^ et pour glorifier mon nom. Ici il n'accorde plus rien qu*au nom du Fils. Ce n'est pas qu'il change de langage; ce que Dieu fait pour l'amour de son Fils, il le fait pour l'amour de soi-même ; parce que le Père et le Fils ne sont qu'un : et lorsqu'on nous avertit tant de fois que nous n'avons rien à espérer, ni à demander qu'au nom de Jésus-Christ; on nous avertit du besoin que nous avions d'un médiateur, pour nous réunira Dieu, dont le péché nous avoit séparés.

Songeons donc à porter du fruit, et à porter un fruit qui demeure; mais demandons-en la grâce au nom du Médiateur^ en croyant que c'est par sa grâce que nous commençons à porter du fruit, et par la continuation de la même grâce que nous en portons pcrsévéramment: parce qu'ainsi qu'il nous a dit, nous ne pouvons porter du fruit qu'en lui seul, et qu'il faut (lu'il demeure en nous afin que nous puissions demeurer en lui : et c'est en cela que consiste la médiation de Jésus-Christ, et la vraie invocation de Dieu au nom du Sauveur.

XV' Jour. Jésus et ses disciples hais du monde : injustice de la haine du

monde. (Juan, xvi.)

Voici la doctrine du verset 16 et des suivants, jusqu'au 2G. Après avoir montré à ses disciples combien ils doivent s'aimer

' JOÙMI. XV. le.

les uns les autres, et aimer tout le monde parce que tout le inonde est des nôtres par la grâce que Dieu fait à tous de les appeler à noire unité; il leur apprend que s'ils doivent aimer tout le monde, ce n'est pas dans Tespérance d'être aimés euxmêmes, puisqu'au contraire ils seront haïs de toute la terre : et c'est la vérité qu'il leur découvre à fond dans tous ces versets.

Il commence à leur découvrir la source de cette haine par ces paroles : Si le monde vous hait, sachez qu^il m'a haï lepre^ mier * . On ne peut assez admirer la bonté de notre Sauveur; il n'y a rien de si fâcheux à de bons cœurs, ni en soi rien de plus triste à la nature, que d'être haï. On a besoin d'être prémuni contre un mal qui en soi est si dur, et dont aussi les effets sont si étranges. Mais c'étoitpour les apôtres la plus grande de toutes les consolations, que cette aversion de tout le genre humain leur fut commune avec Jésus-Christ. Si le monde vous hait, dit-il, il m'a hdi le premier. La cause de cette haine nous est expliquée par cette parole : Celui qui fait mal hait la lurmière \ Le monde me hait, parce que je lui découvre ses mauvaises œuvres. Les apôtres associésà la prédication du Sauveur, dévoient aussi encourir la haine du monde dont ils reprenoient les crimes et les ignora nccs.

Si vous étiez du monde, le monde aimeroit ce qui est à lui *. Ce n'est pas que les hommes du monde s'aiment les uns les autres ; c'est tout le contraire, et tout le monde est rempli de haines et de jalousies; mais c'est que les plaisirs et les intérêts du monde font des liaisons et des commerces agréables ; mais les disciples de Jésus-Christ n'ont rien qui plaise au monde. Le monde veut des flatteurs : on n'y vit que de complaisances mutuelles, ens'applaudissant l'un à l'autre. A quoi est bon un chrétien ? Il est inutile : il n'entre ni dans nos plaisirs ni dans nos afl'aires, qui ne sont que fraudes. Défaisons^ nous-en, disent les impies dans le livre de la Sagesse: car il nous est inutile* : sa vie simple et innocente est une censure de la nôtre: il faut le faire mourir, puisqu'il ne fait que troubler nos joies. Chrétiens, innocent troupeau, c'est ce qui vous

' Joan. XV. 18. — = Ib. m. 19. 20. — ^ Ib. xv. 19. — * Sap. n. 12. Ij. !G. 20.

SUB L*ÛVANGILE. ^^^

faitlahaine du monde! Vous ne saTez point vous faire craindre, ni rendre le mal pour le mal; tous serez bientôt opprimés. Quelque paisibles que tous soyez, on ne laissera pas de vous reprocher que vous faites des cabales contre TEtat, pour lequel vous levez sans cesse les mains au ciel ; et vous serez les ennemis publics.

Parce que je vous ai choisis du milieu du monde, le monde vous hait*. Dans votre séparation, on ne vous croit pas de même espèce queles autres ; on croit que vous voulez vous distinguer; et on vous accable.

Le serviteur n*est pas plus grand que son maître '. Quello consolation pour un chrétien, pour un pasteur, pour un prédicateur, si on ne le croit pas, si on le méprise, si on le persécute, si on le déchire, sionlecrucifie, et lui et ses discours! on on a fait autant à Jésus-Chnst. C'est une suite du mystère de la croix ; et c'est par de semblables contradictions queTouvrage de la rédemption a pris son cours. Car à travers ces contradic^ lions, FEvangiie va oîi il doit aller; et les bons exemples des chrétiens gagnent ceux qu'ils doivent gagner; et la main de Dieu- se fait sentir dans la résistance des hommes.

Il y a un monde dans l'Eglise même : il y a des étrangers parmi nous. On déplait à ceux-là , quand on vit, et quand on prêche chrétiennement. Ce monde est plus dangereux que seroit un monde manifestement infidèle. Ecoutez saint Paul: Il y a des périls au dedans et au dehors f et du côté des faux frères* . Demas m'a laissé, dit le même apôtre, aimant ce siècle. Tout le monde m'a abandonné^ Dieu leur pardonne *. Le mépris qu'on fart d'un homme qui ne songe qu'aux alTaires de Dieu, en disant que ce n'est pasnn homme d'alTaires, est une espèce de persécution. Faites, Seigneur, que je fasse bien vosaffaires; c'est là que je mets toute ma capacité : si on me blâme, si on si on me méprise me traverse, si on m'accuse de toutes sortes de faussetés; je le souffre pour le nom de mon Sauveur: c'est qu'on ne le connoîl, ni lui ni son Père.

Après avoir montré la haine du monde. Jésus-Christ fait

' Joan. X?. 19. — Hh. 20. — * II. Cor. m. 26. — * II. Tim. iv. 10.

."l.*)*! MÉDITATIONS

voir qu'elle est injuste, dans le verset 2f , et il Ta convainca par ses miracles.

Personne n'en avoit jamais tant fait, ni de cette nature: il alloit guérissant tous les malades ; et jamais il n'a fait de miracles pour punir un seul homme. Tout étoit plein de miséricorde et d'indulgence. Ainsi les hommes sont convaincus: et la bonté de ce Jésus tant haï, paroit non-seulement par la qualité et par la nature de ses miracles.

Ce n'est pas assez pour être conforme au Sauveur d'être haï, il faut être haï sans en avoir jamais donné de sujet. 72» m'ont, dit-il, han sans sujet ' .

Prenez- y garde : donner sujet à la haine n^est pas seulement faire injure à quelqu'un, mais encore être superbe^ hautain, dédaigneux, envieux, intéressé; cela offense tout le monde. Mais Jésus-Christ si doux, si humble de cœur, si pauvre, si patient, qui pouvoil-il avoir offensé? Il est haï cependant, et ses apôtres le sont avec lui. Qui ne se consoleroit par cet exemple? Qui n'aimeroit mieux être haï avec Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, que d'être aimé comme ceux qu'on a appelés, soit par vérité, soit par flatterie, les délices du genre humain? Je ne veux point être aimé des hommes qui ont haï Jésus-Christ ; j'aime mieux entendre ces cris : Qu^on Vote : qu'on Vote : qu'on le crucifie ' : ou ceux-ci contre saint Paul, d'un peuple en fureur, qui jetoil de la poudre en l'air, et sa robe à terre : Otez du monde cet homme ; il n'est pas permis de le laisser vivre^ : que ces acclamations qu'on fit à Hérode : C'est le discours d'un Dieu , et non pas d'un homme. Car voyez la suite : L'ange du Seigneur le frappa, parce qu'il n*avoit pas donné gloire à Dieu : et il mourut mangé des vers \

C'est ainsi que Dieu brise les os de ceux qui veulent plaire aux hommes ^ : et saint Paul disoit aux Galatcs : Si je plaisois encore aux hommes, je ne serois pas serviteur de Jésus^ Christ ^

Tous les hommes jusqu'aux moindres veulent qu'on les

* Joan. XV. 25. — ^ Ib. mx. l.î. — ^ Act. xxii. 22. 23. -— * Ib, xit, 21. 22. 23. — =*Ps. LU. G. — ^ Gc\. i. 10.

flatte, et ne peuvent soufl'rir qu'on les reprenne. Cest un yîœ qui est entré jusque dans les moelles à tonte la nature humaine, à ces paroles flatteuses : Vous serez comme des dieux ^ La jalousie naturellement empêcheroit les louanges; et on n'en donne guère de bon cœur : mais on en donne pour en recevoir ; on flatte pour être flatté : c'est l'esprit du monde ; mais l'esprit de Jésus-Christ, c'est d'aimer mieux être haî^ que de se faire aimer de cette sorte.

XVP Jour. Le témoignage deTesprii de mérité rassure. (Joan. xk* 20. 27.)

Après avoir fait voir dans le monde une haine si envenimée contre lui, il ajoute pourtant, que Dieu ne le laissera pas sans témoignage, et qu'il enverra son Saint—Esprit qui rendra témoignage de lui \ C'est là,, dit-il, le témoignage que je veux : car ce n'est point l'esprit de déguisement et de flatterie, qui est celui qui règne dans le monde ; ce n'est point l'esprit d'injustice et de partialité; c'est l'esprit de la vérité : Spiritum yeritatis i qui est en même temps un esprit de concorde et de douceur; qui unira tous les cœurs, et n'en fera qu'un de ceux de tous les fldèles. Voilà celui que mon Père enverra pour me rendre témoignage : Et vous aussi qui avez toujours été avec moi, animés de cet esprit, vous me rendrez témoignage ^« Ce sera un témoignage irréprochable, rendu par des personnes qui ont tout vu : un témoignage sincère, confirmé par l'efi'usion de votre sang. Voilà, dit-il, le témoignage que je me suis réservé sur la terre. U vous fera haïr: mais votre consolation, c'est que par là vous prendrez part à la haine qu'on me porte injustement. Oui , mon Sauveur, nous y consentons. S'il faut pour vous glorifier, que nous soyons haïs et méprisés du monde, en lui disant ses vérités, quelque habit que ce monde porte, fût-ce un habit de piété, puisque la haine se cache si souvent sous un tel habit; ainsi s^oïi-i\\ votre volonté soit faite. On n'est point votre disciple, qu'on n'ait mérité par quelque bon endroit la haine du monde.

' Gen. lu, 5. — ' Joan. xv. 26. — * Ib. 27.

Qaoi qu'il en soit, il faut être préparé à ce genre de persécution, si Dieu le permet, et ne s'en pas étonner , mais dire avec saint Cyprien : « Qu'il importe peu de quel côté vienne » le coup de Tépée, qui tranche notre vie , fut-ce du côté de » nos frères; pourvu que ce soit en procurant la gloire de Jé- 0 sus-Christ * d . Celte persécution n'en est pas moins suivie de la couronne du martyre. Et on verra quelquefois dans des maisons saintes, dans de saintes communautés, des acharnements [contre des personnes saintes dont on ne voit point la cause : on voit seulement dans ces innocents persécutés, une vraie humilité avec un vrai zèle pour la gloire de Dieu. Qu'ils souffrent ce petit martyre, sans se plaindre, et en aimant d'un amour humble et sincère, ceux qui les font souffrir ; et qu'ils sachent que c'est un des caractères de Jésus-Christ, qu'il leur est donné de porter. Je ne sais pour qui j'écris ceci, et je n'ai aucune vue : mais afin qu'on ne pense pas, que je me Ggure des chimères de persécution, je suis obligé de dire que celleci est très-fréquente, et doit être très-chère à ceux qui la por* tent, pour peu que ce soit, et pour quelque cause que ce soit.

XVlIl'' Jour. Tristesse de Tabsence de Jésus. (Joan. xvi. 5. 6.)

Depuis le f. 5 jusqu'au f. 8, il explique la mission de l'Esprit consolateur qu'il avoit promis à ses disciples, afin de les consoler de son absence. Il venoit encore de leur en parler au f. 26 du chap. xv ; mais ici il va en expliquer à fond la mission : et il faut invoquer le Saint-Esprit, afin qu'il nous fasse entendre ce qui le regarde dans la suite de ce discours de no* tre Seigneur.

Je ne vous ai pas dit ces choses que je viens de vous exposer touchant la haine qu'on aura pour vous ; parce que j'étois en^ core avec vous ^ Rien ne me pressoit de vous les dire ; et comme j'étois avec vous, je vous gardois moi-même^ ; et je n'avois pas besoin de vous prémunir contre les perséculions,^ qui vous dévoient arriver après ma retraite. Mais maintenant

» Epist. ad Cor. Pap. Edit. Baluz. Epist. LV— * Joan. xvi. 5r — * Ib, XVII. 12.

Sun L*£VAN6ILE. ^^"^

je in^en*vaîs, et il faut tous parler à fond de tontes choses , autant que vous le pourrez porter.

Je m* en vais donc : et vous ne me demandez pas où je vais? Mais parce que je vous déclare que je me retire ^ la tristesse remplit votre cœur\ Comme s'il disoit : Vous ne songez point où je Tais, en quel lieu, à quelle gloire, à quelle félicité; mais sans songer où je Tais, et ce que je Tais y faire , tous tous affligez. En quoi il les reprend secrètement du peu d'attention qu'il? ont à ce qu'il fait, et du peu d'amour qu'ils ont pour lut, puisqu'ils ne songent qu'à eux-mêmes, et ne s'occupent que de leur tristesse. Il est néanmoins si bon ^ que sans les reprendre davantage, il tourne tout son discours à les consoler» it leur parle du Saint-Esprit qui dcTort Tenir, leur apprenant f[u11 ne lui est pas inférieur , et le prouTant premièrement par les effets de sa mission ; et à la fin par son origine éternelle ; comme la suite le fera paroître»

!XIX* Jour. Mission du Saint-Esprit pour oonTaincred*incrédulité les Juif» et le monde. (Joan. xti. 8. 9.. 10 et suiv.)

Et quand il viendra, il convaincra te monde touchant lepéché, et touchant tajustice^et touchant k jugement ^: et le* jeste.

// convaincra le monde sur le péché : sur quel péché ? Jé^ sus-Christ l'explique : c'est de n'avoir point cru en lui. Entendons le péché des Juifs , qui est de n^aToir point cru au Christ, qni leur aToit été enToyé : d^aToir par là démenti leur;^ prophéties, et Dieu qui confirmoit la mission de Jésus-Christ par tant de miracles : de les aToir attribués au démon. C'étoit là le péché des Juifs, le grand péché; le péché contre le Saint-- Esprit, qui, poussé à un certain degré de malice que Dieu sait, ne se remet ni en ce siècle, ni en rautre ^. C'est sur ce péché et de ce péché, que le Saint-Esprit devoit conTaincre le monde incrédule.

Jésus- Christ aToit convaincu les Juifs de ce péché en deux manières» l'une en accomplissant les prophéties, qui est la

• J«>ai>. XVI. 5. fi. — ' Ib. 8 €t siiiv. — * Matlli. xii. 24. ai. 12* Marc, m 28. 29. 30. Luc. .xu. 10.

SSS HioiTATIONS

manière la plas efficace de les expliquer : Taatre en faisant des miracles que personne n'avoit jamais faits ; ce qui leur Atoit toute excuse , en sorte qu'il ne manquoit rien à leur conviction. Et toutefois le Saint-Esprit la pousse encore plus loin , lorsqu'il descend sur les disciples du Sauveur.

La conviction , dis-je, est portée plus loin. Et premièrement celle des prophéties. Car le Saint-Esprit inspire à saint Pierre la preuve de la résurrection de Jésus-Christ tirée de David, que cet apôtre plein des lumières et du feu de ce divin Esprit , pousse à la dernière évidence ; c'est-à-dire , au dernier point de conviction , et avec une vigueur qui ne s'étoit jamais vue : comme il paroît aux Âct. ch. ii. versets 25 et suiv.

Secondement , quanta la conviction des miracles, le Saidt- Esprit y met la perfection. Car si la source en étoit farie en Jésus-Christ, on auroit pu croire qu'elle étoit passagère et trompeuse en Jésus-Christ même : mais comme elle se continue dans les apôtres , qui guérissent publiquement et à la vue de tout le peuple cet impotent, en témoignage de la résurrection de Jésus-Christ*, la conviction est poussée bien audelà de la suffisance : et le Saint-Esprit la porte par les apôtres jusqu'à la dernière évidence.

Cette continuation de miracles étoit l'ouvrage du Saint- Esprit. Jésus-Christ avoit dit , qu'il chassoit les démons par l'Esprit de Dieu; et tous les autres miracles dévoient être aussi singulièrement attribués au Saint-Esprit. Le même Esprit de miracles se continuant dans les apôtres, on voyoit la suite des desseins de Dieu , et l'entière confirmation de la vérité.

Et afin de le bien entendre, il faut savoir que les Juifs quoique convaincus par tant de miracles de Jésus-Christ, pouvoicnt dire , qu'il avoit eu le sort des faux prophètes que le démon anime, et à qui il donne des signes trompeurs; puisqu'il avoit été condamné et mis à mort par le jugement de la synagogue , conformément à la loi de Moïse ' . Si donc Jésus-Christ étoit demeuré dans la mort, ou qqe sa résurrection n'eût pas été confirmée d'une manière à ne laisser

Met. m. 2. Gctscq.— ^Deut. xiii. 1. 2. 3. 4. ô. xtiii. 20. 21.22.

SUR L*ÂTANGILE. 559

aucune réplique, les Juifs n'auroient pas été convaincus et confondus dans ce vain prétexte de leur incrédulité. Mais puisque le Saint-Esprit, pour donner à Jésus-Christ des témoins de sa résurrection , descend visiblement sur ses apAtrès, qui étoient les témoins qu'il avoit choisis ; puisqu'il les remplit de courage; que de foibles qu'ils étoient, il les rend forts; d'idiots et d'ignorans qu'ils étoient, les rend pleins d'une divine science, et leur donne des paroles qui fermoient la bouche à leurs adversaires qiii n'étoient rien moins que les chefs du peuple ; puisqu'au lieu qu'ils étoient des lâches qui avoient oublié leur maître tous ensemble en prenant la fuite, et le premier de leur troupeau en le reniant, il en avoit fait d'intrépides défenseurs de sa doctrine et de sa résurrection ; puisqu'enfîn le même Esprit descendu sur eux fait des miracles par leurs mains , qui ne cèdent en rien à ceux de Jésus-Christ, et même qui les surpassent en certaines circonstances, comme il l'avoit prédit lui-même; et non content de leur inspirer Tintelligence des prophéties, et la force de les défendre, il les remplit eux-mrêmes de l'esprit de prophétie , et les fait agir et parler comme des hommes inspirés , comme il parut au jour de la Pentecôte ; saint Pierro le soutenant avec une assurance étonnante , et une force à laquelle tout cédoit ' : tous ces ouvrages admirables du Saint-Esprit prouvent que lésus-Christ a dit la vérité, en assurant que ce même Esprit convaincroit de nouveau , et d'une manière encore plus concluante, l'incrédulité du monde.

Voilà donc le témoignage du Saint-Esprit dans les apôtres, qui en confirmant la résurrection de Jésus-Christ parlent ainsi : Nous sommes témoins de ces choses, et le Saint-Esprit que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent ' . C'étoit le dernier et le plus clair témoignage que Jésus-Christ leur réservoit : et c'est pourquoi prévoyant que le cœur de la plupart seroit assez dur pour résister encore à ce témoignage et à cette conviction, il les avertit d'éviter ce crime comme celui qui à la fin leur aliireroit une inévitable punition , et deviendroit irrémissible pour eux; Dieu ayant déterminé de ne le remettre

•Act H. 17. 18. — Mb. ▼.32.

5fM)

MEDITATI02CS

jamais à ceux qui Tauroient porté à de certains excès qui lui étoient connus. C'est peut-être ce qui donna lieu à cette sentence du Sauveur' : Que les blasphèmes contre le Fils seraient remis; mais que celui qui blasphèmeroit contre le Saint* Esprit^ en persistant d'attribuer au démon les miracles de Jésus-Christ et de ses disciples, quoique confirmés après sa mort en témoignage de sa résurrection , ne recevrait aucun pardon, mais serait coupable d'un éternel péché i à cause y poursuit saint Marc» qu'ils avaient dit : que Jésus-Christ avait en lui-même un esprit impur qui faisoit par lui des miracles; et qu'ils étoient disposés à porter la révolte jusqu^au dernier excès, comme ils firent en résistant encore aux miracles de ses disciples, et osant attribuer à Tesprit d*erreur, la continuation ferme et permanente du témoignage du Saint-Esprits

Ajoutez à toutes ces choses, la sainteté que le Saint-Esprit établissoit dans TEglise, par des effets si éclatants, et cetto parfaite unité des cœurs qui étoit son véritable ouvrage, etia caractère sensible de sa présence. Ajoutez la redoutable autorité que Dieu mettoit dans l'Eglise, en sorte que mentira Pierre, c'éloit mentir au Saint^sprit^ , On voit assez par toutes ces choses, l'efficace du témoignage de ce mêma Esprit, pour convaincre rincrédulité.

Et il faut aussi remarquer que Dieu qui avoit supporté les Juifs après le crucifiement de son Fils, résolut enfin de fairo éclater sa justice d'une manière étonnante, et jusqu'alors inouïe , après que ce peuple ingrat eut continué de résister avec une opiniâtreté, et une dureté sans exemple, au témoin gnage des apôtres; c'est-à-dire, comme on a vu, à celui du Saint-Esprit. Ce qui étoit la figure du châtiment plus terrible, qu'il réservoit dans les enfers,, à ceux qui avoient péché contre le Saint-Esprit, de la manière,, et avec l'excès qu'il ne vouloit point pardonner.

Prenons donc garde de ne point tomber dans un semblablo péché. Nous commençons à y tomber, lorsque, abusantde la grâce du Saint-Esprit dans la rémission des péchés, nous en faisons une occasion de pécher plus facilement, en quoi nous

* Matt. XII. 31. 32. Marc. m. 28. 29. 30. -^ " Act. t. 3. 4. 9.

faisons injure à Vesprit de rémission et de grâce *. Et à cause que nous ne savons pas le degré que Dieu a marqué à cet attentat, pour ne le pardonner jamais, nous ne cessons de l'augmenter de jour en jour, et nous multiplions nos péchés par la facilité que nous nous imaginons dans le pardon. Mais Dieu qui nous voit périr, nous avertit qu'il viendra un points où il cessera de pardonner, et auquel à la fin nous tomberons au dernier degré d'endurcissement, et à Timpénitence finale.

Craignonsdonc de résisterau Saint-Esprit, de peur qu'enfin notre résistance ne soit poussée jusqu'à la lin , par la juste soustraction de ces grâces qui convertissent les cœurs. Craignons, dis-je, de pousser à bout la bonté et la patience de l'esprit qui remet les crimes; parce que nous ne savons jusqu'où il veut pousser son indulgence, et que peut-être le premier péché que nous commettrons, sera parvenu à ce degré de malice qui lui est connu, et qu'il ne veut point pardonner à ceux qui auront reçu de certaines grâces. Les Juifs on sont un exemple, et ils n'ont plus trouvé de miséricorde ni en ce monde ni en l'autre , à cause qu'ils ont méprisé , jusqu'au point que Dieu ne vouloit plus souffrir, la conviction du Saint-Esprit.

XX* Jour. Mission da Saint-Esprit poar convaincre le monde d^injustice. Péché coulre le Saint-Esprit. (Ibid» 10.)

Il convaincra le monde sur la justice. C'est le second point Gur lequel le Saint-Esprit devoit convaincre le monde : Parce que je m'en vais à mon Père, et que vous ne me verrez plus» Il faut sous-cn tendre : sans que pour cela vous cessiez de croire en moi, ou que votre foi se ralentisse. Et pour entendre cette seconde conviction du Saint-Esprit, il faut savoir que la justice chrétienne vient de la foi : selon cette parole (lu prophète répétée trois fois par saint Paul : Le juste vit de la foi^ , Mais la véritable épreuve de la foi, c'est de croire ce qu'on ne voit pas. Tant que Jésus-Christ a été sur la terre, sa présence a soutenu la foi de ses di ciples : aus^i:ôt qu'il fut

» Ileb. X. 29. ~ MIeb. ri. 4. Ron. i. 17. Cal ni. 1 1 . Ileb. x. 38.

56* ttÉDITATIONS -

XXII* Jour. L^esprîtde yérité enseigne tonte vérité. (Joan. m. 12. 13.)

Nous apprenons dans les Terscts 12 et 13, que le Saint- Esprit nous apprendra ce que nous n'eussions pas pu porter sans lui. Mais qu'est-ce qu'il y avoit de si nouveauetdesiétrangeà nous dire, que nous ne puissions pas le porter encore ? Notre foiblesse est donc bien grande, si nous ne pouvons pas porter ce que Jésus-Christ même auroit à nous dire? Gela est pourtant, puisqu'il le dit.

Jésufr-Christ attribue deux choses au Saint-Esprit. L'une do nous suggérer, de rappeler en notre mémoire de nous faire entendre ce çue Jésus^ Christ nous auroit dit auparavant * : c'est ce qu'il a dit ci-dessus : l'autre , de nous apprendre des choses nouvelles, que nous n* eussions pas pu porter d^abord^; et encore même que Jésus-Christ nous les enseignât. Apprenons ici à ménager les âmes. Avec toute son autorité, et avec toute la lumière dont il est rempli, Jésus-Christ même se croit obligé à ce ménagement des âmes infirmes: à plus forte raison les autres hommes doivent-ils entrer dans cette condescendance.

Mais où trouverons-nous des vérités plus fortes, que celles que Jésus-Christ vient d'expliquer à ses apôtres, en leur disant, qu^on les haira, jusqu'à croire servir Dieu en les massacrant * ! Voici quelques vérités que Jésus-Christ n'a pas dites, ou sur lesquelles il n'a pas appuyé : que les apôtres seroient obligés, non-seulement à subir Texécration delà synagogue, mais encore à se séparer d'eux-mêmes du reste du peuple , comme il paroît dans les Actes : a relâcher l'obligation de la loi : à la regarder comme un fardeau insupportable aux Juifs mêmes, selon ce qu'ils disent dans les Actes : Que ni nos pères ni nous n'avons pu porter* : à faire voir ce qui est bien plus , que non-seulement la loi n'obligeoit point les gentils , mais encore les rendoit coupables, conformément à cette parole : Si vous vous faites circoncire, Jésus-Christ ne vous servira de rien \ Voilà quelque partie des vérités que les apô-

' Joan» XIV. 26. — ^ IH. xvi. 12» — ' Ib, xvi. 2. 3. — * Act. w. 15. 18. 32. 33. V. 12. 13. 14. xv. 1. 2. 5. 7. 10. 20. 21. 28. 29. — * Rom, Itr. 10. Gai. II. IG. 18 20. 21. m. 10. U. 24. 28. iv. 9. 10. 11. v. 1. 2, ctc.

Sun L^ÈVANGÏLË» 5^^

trcs irauroient pu porter, si Jésus-Christ les leur aToit apprises d'abord. Et c'est pourquoi il les réserve au Saint-Esprit, qui aussi, lorsqu'ils furent obligés de les expliquer dans le concile de Jérusalem , leur fait dire : Il a semblé bon au Sainte Esprit et à nous \

Que dirai-je du redoutable secret de la réprobation des Juifs, pour donner lieu aux gentils; et du retour futur de ces mômes Juifs', après que les gentils seront entrés? Secret admirable qui donne lieu à celui de la prédestination, et à ces terribles^ paroles ; Dieu a tout renfermé dans V incrédulité f pour montrer quenul n'est sauvé queparsa miséricorde^. C'est un secret dont Jésus--Christ a posé les fondements, mais dont il laisse l'application et le fond à développer à saint Paul.

C'est encore un grand secret que ce même apôtre apprend aux fidèles : qu^il faut joindre à toutes les persécutions , la mortification volontaire, en châtiant son corps, et le réduisant en servitude ^ : chose que le Fils de Dieu n'a voit pas si clairement expliquée, que le Saint-Esprit l'a fait à cet apôtre. Ne poussons pas plus avant nos recherches sur ces vérités, que Jésus-Christ semble réserver au Saint-Esprit. Contentonsnous d'admirer la dispensation de la doctrine salutaire; et ne nous ménageons plus nous-mêmes, puisque Jésus-Christ nous a ménagés autant qu'il a été nécessaire.

XXIIl* Jour. Le Saint-Esprit égal au Fils par ses oeuvres.

Toutes ces fonctions du Saint-Esprit l'égalent manifestement au Fils de Dieu , dont il accomplit l'ouvrage. S'il y met la perfection, si Jésus-Christ, pour ainsi parler^ lui en donne toute la gloire ; c'est que la gloire du Saint-Esprit est celle du Fils de Dieu ; comme la gloire du Fils de Dieu est celle du Père , et que la gloire de la Trinité est une et invisible.

Si ce qui est réservé au Saint-Esprit est si grand , que les apôtres ne l'auroient pu porter quoique annoncé par Jésus- Christ même, il n'y a donc point d'inégalité dans les ouvrages de la Trinité , du côté des trois divines personnes ; mais une dispensation diversifiée , seulement par rapport à nous : mais

• Act. XV. 28. — ' Uom. xi. .32. — *" I. Cor. ix. 27. II. Cor. iv. 10.

566 %l£DIT4TI0Nd

Jésus-Christ nous va encore élever plus haut , et après avoir ^'galé le Saint-Esprit au Père et au Fils par ses œuvres , il va encore montrer sa parfaite égalité par son origine.

XXIY* Jour. Le Saint-Esprit égal au Fils par son origine : il annonce les choses futures, et pénètre le secret des cœurs. (Joao. xvi. 13.)

Quand cet Esprit de vérité viendra, il vous apprendra toute vérité : car il ne parlera pas de lui-même ; mois il vous dira ce qu'il a ow\ et vous annoncera les choses futures '.

Il ne dira que ce qu'il a ouï : mais il a tout ouï : aussi enseignera-t-il toute vérité. Il est dans le conseil où Ton dit tout. Le Père dit tout par son Fils ; le Fils dit tout par sa naissance. Si tout se dit par lui , il entend tout : autrement il ne 8*entendroit pas lui-même. On lui dit tout en le produisant, puisque le produire , c'est dire. Le Saint-Esprit est le troisième dans ce secret : nulle créature n'y entre. On ne dit rien à demi dans celte unité : on n'entend rien imparfaitement. C'est pourquoi V Esprit approfondit tout : il entre en tout, même dans les profondeurs de Dieu^. Et c'est le caractère que lui donne le Sauveur du monde, en disant qu'il nous enseigne toute vérité^ et annonce les choses futures.

Le Saint-Esprit est celui qui parle aux prophètes. Quand il parle en eux, c'est Dieu qui parle, et on l'appelle l'Esprit prophétique : ce qui l'égale parfaitement au Père et au Fils; puisque comme eux il entre dans le grand secret réservé à Dieu qui est celui de l'avenir \

Il entre par la même raison dans cet autre intime secret; qui est la connoissance du secret des cœurs. Qui voit le secret de Dieu , que ne voit-il pas ? Par qui est-ce que saint Pierre a vu le secret d'Ananias et de Saphira, dans la vente de leurs biens? Aussi en mentant à Pierre, ils mentirent au Saint-Esprit ^ Par qui est-ce que le secret des cœurs étoit manifesté dans ces assemblées dont parie saint Paul : ce qui fait dire à tout le monde, que Dieu est au milieu de nous ^1 Comment? sinon par Tesprit de prophétie , qui est dans le même lieu

* Jean. XVI. 13. — * I. Cor. n. 10. — ' Is. Lxvm. 16. i.ix. 21. lxi, 1. Zach. vn. 12. I. Cor. xiv. 32. Apoc. îivn. C. — * Act. y. 3. i. 9. — ' L Cor. El V. 24. 25.

SUR l'ktamgile. ^^^

l'ouvrage du Saint-Esprit, à qui toutes ces giàces sont attribuées, conformément à cette parole : Un seul Esprit opère ces choses, les partageant à chacun selon qu'il lui plaît '*

XXV* Jour. Origine do Saint-Esprit. Ordre des personnes divines. (Joan.

// me glorifiera, parce qu* il prendra du mien *. Que Jésus- Christ daigne nous parler de ces communications intérieures des .personnes divines, et nous faire entrer en quelque façon dans cet ineffable secret , il y a de quoi s'en étonner. Vraiment il nous traite en amis, comme il disoit lui-même, en nous apprenant non-seulement ce qu'il fait au dehors , mais encore ce qu'il produit au dedans. // prendra du mien : le Fils a tout pris du Père , et il gloriGe le Père : le Saint-Esprit prend du Fils et il glorifie le Fils. Il semble que c'est là le but de cette parole. Mais écoutons de quelle sorte Jésus-Christ s'explique. Il ne dit pas : Il prendra de moi : mais , // prendra du mien : 0 Sauveur, que voulez-vous dire? M'est-il permis de le chercher? Ou bien m'en tiendrai-je à ce que vous dites , sans rien dire , ni rien chercher davantage dans celte parole? Mais votre Église y a trouvé, que le Saint-Esprit procédoit de votre Père etde vous, et que c'étoit pour cela, que le Saint-Esprit étoit votre Es-t prit , comme il étoit l'Esprit du Père. Il est appelé l'Esprit de Jésus-Christ : Spiritus Christi '. Il est à Jésus-Christ. Jésus- Christ l'envoie : par quelle autorité; si ce n'est par l'autorité de principe et d'origine ? Car il ne peut y en avoir d'autres entre les personnes divines.

Voilà la doctrine de l'Église catholique , et la tradition des saints. Je la reçois , j'adore cette vérité. 0 Jésus, encore un coup, quelle merveille que vous daigniez nous parler de ces hauts mystères, à nous qui ne sommes que terre et cendre ! Avec quelle foi, avec quelle reconnoissance , avec quel amour devons-nous écouter ces paroles ! Seigneur, ce n'est pas en vain que vous nous parlez de ces choses : vous nous en montrez une étincelle durant cette vie, dans le dessein de nous en montrer à découvert la pleine lumière au jour de l'éter*

» !• Cor. XII. 11. — ' Joau. xvi. 14. — ' l.Pct. i. 11.

568 MÂDITÀTIOIfS

nité. Nous verrons ce que veut dire : « Il prendra du mien « 0et il me glorifiera, et il vous Fannoncera. Tout ce qni est » à mon Père, est à moi : et c'est pourquoi je vous ai dit » qu'il prendra du mien : et il vous annoncera ce qu'il en «aura pris ' ».

Le Saint-Esprit prend du Père dont il procède primitive-^ ment, et en prenant du Père, il prend ce qui est au Fils ^ puisque tout est commun entre le Père et le Fils : excepté sans doute d'être Père ; car c'est cela qui est propre au Pèro> et non pas commun au Père et au Fils. Le Fils a donc tout ce qu'a le Père , excepté d'être Père : il a donc aussi d'êlro principe du Saint-Esprit : car cela n'est pas être Père : le Fil» prend cela du Père; et le Père qui , en l'engendrant dans soa sein , lui communique tout , excepté d'être Père , lui communique par conséquent d'être le principe productif du Snint-^ Esprit. C'est pourquoi le Saint-Esprit est l'Esprit du Pcro comme du Fils, envoyé en unité de l'un et de l'autre, pro-^ cédant de l'un et de l'autre, comme d*un seul et même principe : parce que le Fils a reçu du Père d'être principe du Saint- Esprit. Et c'est pourquoi Jésus-Christ ne dit pas ; Il prendra de moi ; parce que ce serait dire en quelque façon qu'il en seroit le seul principe , et que le Saint-Esprit procède du Fils,, comme le Fils procède du Père; c'est-à-dire, de lui seul. Mais il n'en est pas ainsi ; car le Saint-Esprit procède du Père radicalement; et s'il procède du Fils, c'est du Père que le Fils a pris de le produire ; et c'est pourquoi il dit plutôt ; Il prendra du mien ; que de dire : Il prendra de moi. Parce que, encore qu'en effet il prenne de lui , il ne prend de lui que ce que lui-même a pris du Père. Il procède donc du Père et du Fils ; mais il procède du Père par le Fils ; parce que, cela même que le Saint-Esprit procède du Fils, le Fils l'a reçu du Père, de qui il a tout reçu.

C'estcequiexpliquelaraison mystique et profonde de Tordre de la Trinité. Si le Fils et le Saint-Esprit procèdent également du Père, sans aucun rapport entre eux deux, on pourroit aussitôt dire , le Père , le Saint-Esprit et le Fils, que, le. Père, le Fils et le Saint-Esprit. Or, ce n'est pas ainsi que Jésus-

'fOQH, XVI. 14. 15»

Christ parle. L^ordre des personnes est inviolable; parce que, si le Fils est nommé par le Père, parce qu*il en vient; le Saint-Esprit vient aussi du Fils, après lequel il est nommé; et il est Tesprit du Fils, comme le Fils est le Fils du Père. Cet ordre ne peut être renversé ; c'est en cet ordre que nous sommes baptisés, et le Saint-Esprit ne peut non plus être nommé le second , que le Fils peut être nommé le premier.

Adorons cet ordre des trois Personnes divines , et les muluclles relations qui se trouvent entre les trois , et qui font leur égalité , comme leur distinction , et leur origine. Le Père s'entend lui-même, se parle à lui-même; et il engendre son Fils, qui est sa parole. Il aime cette parole qu'il a produite de son sein , et qu'il y conserve ; et cette parole qui est en même temps sa conception, sa pensée, son image intellectuelle éternellement subsistante, et dès là son Fils unique, l'aime aussi, comme un Fils parfait aime un Père parfait ; mais qu'est-ce que leur amour; si ce n'est cette troisième personne, et le Dieu amour, le don commun et réciproque du Père et du Fils, leur lien, leur nœud, leur mutuelle union, en qui se termine la fécondité , comme les opérations de la Trinité? Parce que tout est accompli , tout est parfait , quand Dieu est infiniment exprimé dans le Fils , et infiniment aimé dans le Saint-Esprit, et qu'il se fait du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, une très-simple et très-parfaite unité : tout y retournant au principe, d'où tout vient radicalement et primitivement, qui est le Père „ avec un ordre invariable: l'unité féconde se multipliant ca dualité, c'est-à-dire, jusqu'au nombre de deux, pour se terinincp en Trinité; en sorte que tout est un , et que tout revient à ua seul et même principe.

C*est la doctrine des saints; c'est la tradition constante de l'Eglise catholique. C'est la matière de notre foi ; nous le croyons : c'est le sujet de notre espérance , nous le verrons; c'est Tobjct de notre amour; car, aimer Dieu, c'est aimer en unité le Père, le Fils, elle Saint-Esprit; aimer leur égalité et leur ordre ; aimer, et ne point confondre leurs opérations, leurs éternelles communications; leurs rapports mutuels, et tout ce qui les fuit un , on les faisant trois ; par ce que le Père, qui ci3t un, et prii|cipe immuable d'unité, se

heditations

se commuDique sans se diviser. Etcette union nous est donnée, comme le modèle de la nôtre : 0 mon Père, qu'ils soient un en nous, comme vous , mon Père, êtes en moi, et moi en vous; ainsi qu'ils soient un en nous '. 0 Dieu, Père, Fils, et Saint- Ksprit , je me rcconnois en tout et partout, fait à votre image, à rimage de la Trinité; conformément à cette parole : Faisons l'homme à notre image et ressemblance^; puisque mêmeFunion que vous voulez établir entre nous, est Timage imparfaite de votre parfaite unité! 0 charité! tu dois croîlreette multiplier jusqu'à rinlini dans les fidèles; puisque le modèle d'union et de communication qu'on te propose, est un modèle dont tu ne peux jamais alteindre la perfection ; et tout ce que tu peux ïaire , c'est de croître toujours en l'imitant, en communiquant de plus en plus tout ce qu'on a à ses frères, lumière, instruction, conseil, correction quand il le faut; amour, tendresse, Tcrtu, par rédiiieation, et le bon exemple, support mutuel; et, à plus forte raison, biens, richesses, subsistance, et tout , jusqu'au pain que nous mangeons , que nous devons partager avec les pauvres,

La mission du Saint-Esprit est expliquée. Nous en avons vu les effets égaux à ceux qu'a produits le Fils. Nous en avons vu l'origine dans l'éternelle communication des trois divines personnes. Ecoutons la suite des paroles de notre Sauveur.

XXVI* Jour Qu'csf-ce à dire ; Encore un peu de temps! (Joan. xvi. 16.)

Encore un peu de temps , et vous ne me verrez plus ; encare unpeu de temps, et vous me verrez, parce que je m^en retourne à mon Père ^.

Depuis le v, 0 du ch. xiv, jusqu'à la fin , que Jésus-Christ sort de la maison ; et dans lech. xv et dans le xvi«, jusqu^à ce verset, Jésus-Christ a parlé seul sans discontinuation, et sans être interrompu par ses disciples; si ce n'est par ce petit mot de saint Jude, D'où vient, Seigneur, que vous vous découvrirez ànous, et non pas au monde^l A quoi Jésus-Christ ne répond pas, ou n'y répond qu'indirectement, en continuant son discours. Ils l'interrompent ici plus ouvertement, en se disant les uns

* Joan. XTU. 21. — ' Gen. i. pu. — ' Joan. i.vi. 16. — * Ib. xiv. 2:?.

aux autres. Que veut-il dire? Encore un peu, et vous ne me verrez ^lus; et ils disoient : Que veut dire ce peu de temps? Nous ne savons ce qu'il veut dire '. Et Jésus qui avoit prévu cette interruption, et qui avoit comme jeté cette parole pour y donner lieu dans le dessein d'en tirer une grande consolation et une grande instruction pour eux, reprend la parole : en cette sorte «Vous » vous demandezles uns aux autres, ce que veut dire ce peu de » temps: En vérité; en vérité, je vous le dis : vous gémirez, et » vous pleurerez vous autres, et le monde se réjouira ; mais » votre tristesse sera changée en joie ' » .

Il y avoit quelque sorte d'ambiguïté dans ce discours dn Sauveur : Encore un peu, et vous ne me verrez plus, etc. On pouvoit entendre : dans peu vous cesserez de me voir; car je vais mourir et : dans peu vous me reverrez, car je ressusciterai : les ombres de la mort ne me peuvent pas retenir; et il faut que je retourne à mon Père. Durant le temps que je serai dans le tombeau , le monde triomphera, et il croira être venu à bout de ses desseins, et vous serez dans la désolation et dans Toppression , comme un troupeau dispersé. Mais à ma résurrection qui suivra de près , la joie vous sera rendue , et la confusion à vos ennemis. Cest ainsi qu'on pouvoit entendre ces prompts passages de la privation à la vue, et de lu vue à la privation. Mais la suite nous fait voir que Jésus- Christ regarde plus loin. Nous cesserons de le voir : non précisément à cause qu'il ira à la mort; mais à cause qu'il montera aux cieux , à la droite de son Père : et nous le reverrons pour ne le plus perdre, lorsqu'il viendra des cieux une seconde fois pour nous y ramener avec lui. Ainsi ce qu'il appelle un peu de temps, c'est tout le temps de la durée de ce siècle ; tant à cause que ce temps unit bientôt pour chacun de nous, qu'à cause qu'en le comparante l'éternité qui doit suivre, c'est moins qu'un moment.

Apprenons donc que selon le langage du Sauveur, qui est celui de la vérité , tout ce qui est temps , n'est qu'un point , et moins que rien : et que ce qui dure, ce qui est véritablement , c'est l'éternité qui ne passe jamais. Comptons pour

» Joau. XVI. 17. 18. — 2 Ib. 19. 20.

57a MÉDITATIONS

rien tout ce qui ce passe. Il y a près de dit-sept cents amr depuis Tascension de notre Seigneur : et tout cela devant Jésus-Christ , qui est le Père du siècle futur * , n'est peut-être qu'une très-petite partie de tout le temps qui se trouvera du jour de Tascension à la fin du monde, que Jésus- Christ a compté pour rien. Les siècles sont donc moins que rien : mille ans valent moins qu'un jour selon cette mesure. Que seroit-ce donc que les souffrances de. cette vie , si nous avions de la foi? Nos sens nous trompent : tout le temps n'est rien : tout ce qui passe n'est rien i accoutumons-nous à juger du temps par la foi. Selon cette règle ^ qu'est-ce que dix ans, qu'est-ce qu'une année,, et un mois, et un jour de peine ? Et cependant cotte heure nous paroît si longue. Gens de peu do foi, quand serons-nous chrétiens? Quand jugerons-nous du temps par rapport à Téternité.

XXVII* Jour. Tristesse cbangée ea joie. (Joan. x^i. 20.)

Vous pleurerez, et le monde se réjouira : mais votre tristesse sera changée en joie \ Disons ici avec cet ancien : Je ne veux pas me réjouir avec le monde , de peur de m'aflliger un jour avec lui. Je ne veux pas , pour sa joie courte et trompeuse ,. m'attirer l'accablement et le poids d'une éternelle douleur* Ne vous laissez pas tromper aux joies du monde , ni à cette fleur qui tombe du malin au soir. Ne nous abandonnons jamais à la joie; car c'est nous abandoner à Tillusion. Disons au ris : Tu es un menteur, et à la joie : Tu nous trompes '.Les saints Pères ne vouloient pas qu'un chrétien s'abandonnât à la joie, jusqu'à rire avec éclat. II faut nourrir dans noire cœur une sainte et salutaire tristesse par le souvenir de nos péchés, par la crainte du jugement de Dieu, et par un saint dégoût des biens du monde. Celle tristesse ne sera pas seulement changée en joie dans le jour de réternilé; mais dès le siècle présent, la joie de Jésus-Christ triomphera dans notre cœur: et c'est de ce fond de joie que goûtera au dedans un cœur altaché à Jésus-Christ , que sortira ce dégoût des plaisirs du du monde, qui ne sont qu'illusion, tentation et corruption.

* h. IX. G. — -Joan. xvi. 20. — ^Ecclc. ii. 2.

SUR l'bvangile» ^^^

Goûtez y et voyez combien le Seigneur est doux^\ combien est douce la vérité» la justice, la bonne espérance, le chasto désir de le posséder : et vous gémirez de vous voir au milieu des tromperies et des erreurs: et vous jetterez un doux et tendre soupir vers la cité sainte, que Dieu nous a préparée, où règne la vérité, où se trouve la paix éternelle « et tout le bien avec Dieu*

XXYIII* Jour. Souffrir, se faire violence* (Jban« xvx. 21«.)

Apprenons du f. 21 , à enfanter notre salut avec peine« Quel effort ne faut-il pas faire, pour faire mourir ses passions,, ses mauvais désirs^ et tout ce que TEcriture appelle le vieit -homme? On croit mourir en effet, quand il faut s'arracher du cœur tout ce qui plaît. Quelle vie , dit-on, sera la nôtre , quand nous aurons retranché ces doux commerces, ces jeux, ces plaisirs? Tout sera triste , ennuyeux , insupportable. Songeons que c'est là le temps du travail , où il faut avec violence enfanter un nouvel esprit. Tous les cris d'une femme qui accouche sont oubliés au moment qu'elle a mis un enfant au monde *. Quelle donc doit être notre joie , quand ce n'est pas un autre , mais nous-mêmes , que nous faisons naître , pour changer la vie du péché en la vie de Dieu.

Qu'il me coûte de sacrifier ce ressentiment, de renoncer i ce plaisir, de pratiquer cette humilité, de supporter celte médisance! Chrétien, quand veux-tu donc t'enfanter toimême? Tu ne feras point ton salut, tu ne rompras point tes fers , tu ne deviendras point un nouvel liomme , sans te faire cette violence. De quelle paix, de quelle joie, la verras-tu bientôt suivie? Ha ! je commence à vivre , depuis que je vis pour Dieu , et que je me suis ouvert le ciel !

Aimer Dieu , c'est la vie : on ne sauroit l'acheter par trop de travaux , par trop de morts.

*P8. XXXIII. 0. — ' Joan. xvi. 2i.

XXIX" Jour. Joi^ qui ne peut être ravie. (Joan. xvi. 22.)

Personne ne vous ravira votre joie '. D'où vient votre joie? De notre bonheur. Quand donc nous mettrons notre bonheur dans un bien, qui ne pourra nous être ravi, notre joie ne pourra aussi nous être ôtée. Ou'^st-ce qui doit faire notre bonheur? C'est que Dieu que nous aimons, soit heureux et le seul puissant : Beaius et solus potens : comme dit saint Paul ^ Si nous aimons Dieu de tout notre cœur , de toute notre intelligence , de toutes nos forces , comme nous ne pouvons rien contribuer à son bonheur , notre partage est de nous en réjouir. Réjouissons-nous de la gloire de Dieu , de sa perfection , de son bonheur, de la nais^ sance éternelle de son Verbe , de Tétcrnelle procession de son Saint-Esprit, de ce qu'il se connoît, de ce qu'il s'aime, de ce qu'il est tout action, tout intelligence, tout amour, tout vie , si grand , qu il ne peut rien acquérir , aussi bienfaisant que riche, plein de vie, plein d'être, Fêlre même , la vérité même, le parfait, le tout. Qui nous peut ôler ce sujet de joie? 11 faudroit pouvoir ôter Dieu : etenl'ôtant, s'ùter soi-même , et tout être, et ne laisser que le néant. Tout ce qu'on nous peut ôler , c'est la joie que nous avons de rêlrc de Dieu. Mais qui nous la peut ôter, si ce n'est nousmêmes par le péché? Viendra le temps où le péché étant entièrement détruit en nous , nous ne cesserons non plus de mettre toute notre joie dans Téternelle félicité et perfection de Dieu , que Dieu cessera d'être heureux et parfait. Alors donc nous serons parfaitement heureux , et notre joie ne pourra plus nous être ravie.

Iléjouissons-uous en même temps , de ce que Jésus-Christ est enlré dans la gloire de son Père : Si vous m'aimiez, dit-il, vous vous réjouiriez de ce que je retourne à mon Père, parce que mon Père étant plus grand que moi^y selon la nature que j'ai prise, retourner à mon Père, c'est retourner au centre de la grandeur et do la félicité.

Dieu est une nature heureuse et parfaite, et en même

* Joan. XVI. 22. — ' I. Tim. vi. 15. — ^ Joan. xiv. 2«.

SUE L^ÉVÀNGILE. 575

tetiops une nature bienfaisante et béatifiante :' Tailncr, c'est vivre, c'est être juste, c'est être véritable; c'est être heureux; c'est être parfait, autant que le peut être ce qui n'est pas Dieu. Mais Dieu nous apprend qu'il nous fait dieux: un même esprit avec lui; participants , associés à la nature di- ^vine, à la sagesse , à la vie, à l'éternité, à la félicité de Dieu. Lui qui est son bonheur, devient le nôtre : notre bonheur est par conséquent le bonheur de Dieu. Dieu se donne à nous tout entier : nous le verrons : nous l'aimerons , assurés do ne cesser jamais de le voir et de l'aimer. En ce jour /à, dit le Sauveur, vous ne mUnterrogerez plus de rien ; car vous verrez à découvert la vérité même. Vivez donc, et réjouissezvous dans cette espérance. Mais en attendant, que feronsnous au milieu de tant de besoins, de tant d'indigence? Vous n'avez qu'à demander : tout ce qui vous sera nécessaire ^ vous sera donné en mon nom \ Vous n'êtes donc plus indigents, puisque vous avez le nom par lequel vous pouvez tout obtenir.

XXX* Jour. Qn^est-ce qu^on doit demander aa nom de J^sus-CIirist. (Joan.

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