XVI
Jusqu'ici vous n'avez rien demandé en mon nom '. Eh quoi ! lorsqu'ils lui disoient : Seigneur, apprenez-nous à prier : et encore : Augmentez-nous la /bt * : n'étoit-ce pas de lui; et p<ir lui qu'ils espéroient cette grâce?
Leurs demandes n'étoient pas encore assez épurées. A l'occasion du royaume de Jésus-Christ, ils s'étoient mis dans l'esprit des idées de grandeur et d'ambition, qui.tenoient beaucoup de l'esprit judaïque. L'attache sensible qu'ils nvoient à sa personne, étoit un obstacle à l'amour spirituel qu'il leur demandoit. Lorsque leur foi fut épurée par sa croix , par son absence, et par l'opération du Saint-Esprit, ils apprirent ce qu'il falloit demander au nom de Jésus-Christ, qui étoit de lui être conforme, et de marcher après lui dans la route dos croix et de la mort. Que pouvez-vous demander au nom de Jésus-Christ, sinon les choses que vous voyez en lui? Prends
' Joan. XVI. 23. — ' Ib 24. — ^ Luc. xi. 1. xvn. 5;
bien garde, âme chr<$(ienne , ce que c^est qae Jésus-Christ; et par là tu apprendras ce que (u dois demander en son nom.
C'est ce que les apôtres n^entendoient pas encore ; et loin de vouloir porter leur croix avec Jésus-Christ, ils ne vouloient pas même entendre ce qu'il leur disoit de la sienne : Ce discours étoit caché à leurs yeux : et Us craignaient de l'interroger sur ce discours ' : parce qu'ils craignoient d'apprendre trop leurs obligations, en découvrant les dispositions de leur Maître. Ainsi comme ils répugnoient beaucoup à la ^.roix , ils ne savoient guère ce qu^il folloit demander au nom Je Jésus-Christ erucilié : et c'est pourquoi il leur dit : JusquUci vous n'avez rien demandé en mon nom : Demandez, et vous recevrez, afin que votre joie s^accomplisse *.
La joie qu'il leur promet ici n^est pas une joie sensible : c>st une joie dans la foi, c^est une joie dans la croix, comme celle de Jésus-Christ , qui est m^nté sur la croix en se pro' posant une grande joie ^ Quelle joie , si ce n^étoit celle de glorifier son Père , et de contenter son amour, en sauvant les hommes? Ainsi nous devons apprendre à mettre toute notre joie à le glorifier, ce qui nous fera réjouir dans nos souiîran-* ces ; ce qui inspira aux apôtres cette joie qu'ils ressentirent d'avoir été flagellés pour le nom de Jésus-Christ \ Alors donc ils avoient appris ee qu'on reçoit et ce qu'on doit demander en son nom , qui est d'apprendre à se glorifier, à se réjouir dans ce qu'on souffre pour lui.
La patience est le seul moyen de surmonter les vices , et d'épurerles vertus. La patience chrétienne apprend non-seu-lement à porter sans murmure, mais encore à se réjouir dans les souffrances que Dieu envoie. Se fonder sur la patience, et s'unir à la croix de Jésus-Christ, c'est le moyen de prier en son nom, et c'est par là qu'on obtient tout.
*Luc. IX. 44. 45. xvra. 34. — • Joan. xvi. 2\. — ^ Heb. m. 2. — *Act. ▼. 41.
SUR l'Évangile. m •">T7
XXXI' Jour. Tout nous vient par Jésii£-C!irist. (Joan. xvt. 25^28.)
Je vous ai dit ceci en parabole : je ne me suis pas encore entièrement expliqué sur mon départ : je vous en vais maintenant parler à découvert : vous allez tout voir en trois mots : Je suis sorti de Dieu, et je suis venu au monde : maintenant je quitte le monde , et je m'en retourne à mon Père \ Il finit la son discours, comme n'ayant plus rien à leur expliquer, après leur avoir dit si nettement, d'où il venoit, et l'obligation qu'il avoit d'y retourner.
Les apôtres vont entendre plus que jamais cette vérité qui leur ôtera toutes leurs erreurs sur le règne de Jésus-Chrisf. Ils s'étoient grossièrement attendus à le voir établir sur la terre avec un éclat mondain ; mais cette pensée n'a plus de lieu depuis que Jésus-Christ montoit au ciel. Car on voit là, que son royaume n'est pas de ce monde ; que son trône est à la droite de Dieu; et que c'est de là qu'il doit mettre tous sesennemis à ses pieds. C'est ce que les apôtres entendirent , comme il paroît par la première prédication de saint Pierre , où il allègue un passage du psaume cix. Alors donc, quand ils entendirent où Jésus-Christ devoit régner, et d'où il devoit vaincre ses ennemis , ils surent que dorénavant il falloit tout demander en son nom ; et en voici tout le secret. Je suis sorti de Dieu pour venir à vous : je vous ai mois et je suis venu vous chercher. Sijevous quitte pour retournera mon Père, je porte mon amour, celui que j'ai pour vous , jusque dans son sein ; et je serai plus que jamais votre avocat, votre intercesseur, et le parfait médiateur de Dieu et des hommes.
Ainsi demander par Jésus-Christ , c'est croire qu'il est dans le ciel notre avocat : et encore qu'il ajoute : Je ne vous dis pas que je prierai pour voiis; il ne laisse pas de le faire d'uno manière admirable, en se présentant pour nous à Dieu, comme il est écrit aux Hébreux '. Mais il veut dire que non content de cela, il fait plus, puisqu'il nous concilie tellement le Père, que de ïui-même il se porte à nous aimer, quoique toujours au nom de son Fils; puisqu'il dit : Mon Père vous aime,
■ Joan. XVT. 28. — ' ITcb. ix. 24.
578 ItéoiTATIOIlS
fM^ê que vous m'avez aiméf et que vous avez cru quê J4 suis sorti de Dieu\
Ainsi, demander par Jésus-Christ, c'est en croyant qu*il est sorti de Dieu, l'aimer de tbut notre cœur, et ne vouloir plus rien que ce qa'il veut; puisqu'il n'y a rien à obtenir que par lui. Telle est la médiation de Jésus-Christ. Nous Talmons, et par là son Père nous aime. Nous aimons Jésus- Christ, par qui nous lui demandons toutes choses; et tout nous revient par Jésus-Christ, au nom duquel nous demandons tout.
Entrons dans cette secrète correspondance du Père , qui nous aime, à cause que nous aimons son Fils : et croyons que c'est lui-même qui nous inspire cet amour ; puisqu'il est vrai que ce n'est pas nous, mais lui qui a aimé le premier; et son amour est la source de celui que nous lui rendons.
Mon Sauveur, mon intercesseur, mon médiateur, mon avocat; je n'ai rien à espérer que par vous : j'entre dans vos voies ; j'obéis à vos préceptes. Ainsi se justifie ce que vous dites : Je suis la voie \ C'est par vous qu'il faut aller, c'est par vous qu'il faut demander, c'est par vous qu'il faut recevoir. Tant de grandes vérités qu'on vient d'entendre , sont renfermées dans la conclusion des prières de l'Eglise : Per Dominum nostrum Jesum Christum. Toutes les fois qu'elle retentit à nos oreilles, rappelons ces vérités dans notre esprit , et conformons-y notre cœur.
Les vœux montent par Jésus-Christ ; les grâces reviennent par lui ; pour l'invoquer, il faut l'imiter. C'est l'abrégé du christianisme.
XXXII* Jour. Délaissement de Jésui-Christ. (Joan. xvi. 29. 30. 31. 32.)
Les disciples ravis d*avoir entendu ce grand secret de leur Maître, lui en témoignent leur joie, en lui disant : C'est à cette heure que vous parlez à découvert : vous avez répondu à nos plus secrètes |>ensées : vous avez satisfait à nos désirs les plus profonds : Vous savez tout , et vous n'avez pas besoin
* Joan. vu. 27. — ' Ib. xiv. 16.
qu^on vous interroge : c'est pour cela que nous croyons quê vous êtes sorti de Dieu '. Nul autre qu*un Dieu sorti de Dieu, ne peut découvrir le secret du cœur humain : nous croyons en vous. Qui ne croiroit à les entendre parler de cette sorte, que leur foi auroit autant de persévérance qu'il y paroissoit de sincérité ? Mais Jésus les connoissoit mieux qu'ils ne so connoissoient eux-mêmes, et il leur dit : «Vous croyez maino tenant. Le temps va venir, et il est venu, que vous serez » dispersés chacun de son côté, et que vous me laisserez » seul ; mais Je ne suis pas seul, parce que mon Père est » avec moi * ».
Qui nous donnera ici d'entendre Fétat d'une âme qui n'a que Dieu; d'une âme destituée de tout appui, de toute consolation humaine? Quelle détresse d'un côté! Quelle joie do l'autre, lorsqu'on a d'autant plus Dieu, qu'on n'a que lui ! C'est l'état où va entrer Jésus-Christ : et il faut ajouter ce dernier trait, qui met le comble à un état si désolant : qu'on a Dieu sans sentir qu'on l'a; puisqu'il semble s'être retiré , jusqu'à réduire Jésus-Christ à dire : Mon Dieu , mon Dieu! pourquoi rnavez-vous délaissé^ ^
Oiimes , qui participezàcette désolation de Jésus-Christ, qui vous enfoncez d'abîme en abîme, si loin deDieu, ce vous semble, et tellementséparéesde lui par ce grand chaos, que voire voix ne peut parvenir à ses oreilles, comme si vous étiez dans l'enfer! je vous remets entre les mains de Jésus-Christ, qui vous donne son fiel à manger, son vinaigre à boire , sa désolation à porter. 11 est avec vous ; et s'il ne veut pas se faire sentir, c'est là votre épreuve. Dites avec lui dans ce creux , dans cet abime profond : En espérance contre Vespérance* : je me meurs : je vais expirer : Mon Père ^ je recommande , je rcmets mon esprit entre vos mains * : je vous remets ma vie, mon salut , mon libre arbitre avec tout son exercice. Après cela , taisez-vous, et attendez en silence votre délivrance. Amen, amen.
» Joan. XT^ 20. 30. — Mb. 31. 32. — * Mail, xxvii. 40.— * Rom. IV. 18. — » Luc. wm. 40.
AIÉDITATIONS
XXXdl* JoDU. Acquiescement à la volonté divine. (Joan. xtx. 33.)
Je vous ai dit ceci ; je vous ai expliqué la désolation où jo serai jeté par votre fuite , qui ne laissera que Dieu avec moi : afin que vous trouviez la paix en moi seul * : non pas en vousmêmes, ni dans votre foi, que vous voyez si chancelante. Il Id'y a donc point de paix pour vous, que celle que je vous donne en vous protégeant. Vous m'allez quitter, mes enfants, vous m'allez laisser seul, selon le monde. Si dans cet abandon je ne suis pas seul ; si mon Père ne me quitte pas un seul moment, quoiqu'il semble me délaisser : apprenez de là qu'il n'y a de paix ni de force qu'en lui seul, et dans Taquiescement à sa volonté. Vous aurez de Vafjliction dans le monde; mais prenez courage, j*ai vaincu le m>onde ' . Destitué de toute apparence de secours, et n'ayant pour toute ressource qu'un Dieu délaissant et irrité, j'ai vaincu le monde; je l'ai vaincu pour moi et pour vous. Prenez courage, ayez confiance. Quelque délaissés que vous croyiez être , et encore que vous vous voyiez sur le bord du précipice , et déjà comme engloutis par la mort ; le monde que j'ai vaincu ne peut rien sur vous : et pourvu que vous sachiez vous commettre à ma foi, votre paix est inaltérable.
Repassez ici toutesles persécutions de l'Eglise, tous les dégâts qu'y ontfaitslesschismes et les hérésies, toutesles peines intérieures etextérieures,ettouslesdéIaissemêntsdeses serviteurs. Voyez de quelle sorte ils en sont sortis , et le bien qui est arrivé par toutes ces tempêtes ; et reposez- vous comme un Jonas au milieu des vents et des flots. Dieu est avec vous ; et quand il vous faudroil être jelé dans la mer, et englouti par une baleine, le sein affreux de ce gouffre vivant sera un temple pour vous, et c'est là que commencera votre délivrance.
XXXIV'JOUR- Quatre paroles ou prière de notre Seigneur adressées à 80i>
Père.
Là finit le dernier discours et comme le dernier adieu do notre Seigneur à ses Apôtres : après leur avoir parlé, il va
i* Joan. XVI. 33.— ' Ib.
suB l'Évangile. ^'>^^
iuaiiitcnant parler pour eux et pour nous tous à son Père. Car ce n'est pas assez d'instruire les hommes par la prédication de la vérité, si on ne leur obtient par la prière la grâce de la connoître et de la pratiquer. C'est ce que Jésus-Christ va faire dans la prière suivante.
Je trouve que jusqu'ici le Fils de Dieu s'est adressé quatre fois à sou Père, et lui a parlé expressément. La première, {lorsqu'il dit : a Je vous loue, mon Père, Seigneur du ciel et » de la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages x> et aux prudents; et que vous les avez révélées aux petits. » Oui, mon Père ; ainsi soit-il , puisque vous l'avez voulu » ainsi ' ». C'est une parole de complaisance et d'actions de grâces, qui fait entrer Tâme chrétienne, à l'exemple de Jésus- Christ, dans les secrets desseins de Dieu, pour s'y soumettre et s'y complaire.
Les autres paroles de notre Seigneur adressées au Père céleste, sont en second lieu celles-ci, à la résurrection du Lazare : « Mon Père, je vous rend grâces de ce que vous m'a- D vcz écouté; pour moi je savois que vous m'écoutez toujours; » mais je parle ainsi à cause de ce peuple, afin qu'ils croient » que vous m'avez envoyé * ». C'est encore ici une action de grâces, mais qui présuppose une invocation, puisqu'il dit que son Père l'a écouté, et qu'il a exaucé ses prières.
La troisième parole adressée au Père par Jésus-Christ, est dans saint Jean, encore devant tout le peuple : Et que diraije : Mon Père, je vous prie de me sauver de celte heure? qui étoit celle de sa passion : Mais je suis venu pour cette heure. Mon Père, glorifiez votre nom '. C'est une parole de demande/ c t l'abrégé de tous les vœux et de toutes les demandes, comme de toutes les paroles, de tous les mystères, de toutes les actions de notre Sauveur. Aussi le Père y répondit-il par une parole venue du ciel à la manière d'un coup de tonnerre *.
La quatrième et la dernière parole de Jésus-Christ à son Père, est la prière que nous allons voir, beaucoup plus longue que toutes les autres, et qui est la prière même, de son sa- * crifîce.
' Malth. XI. 25. 50. Luc. x. 21. — ' Joan. xi. 41. 42. — ' Ib. xîi. 27. 28. — ♦ ib. 2î).
MKDITATI059
L*ftino du sacrifice, c'est la prière, qui déclare pourquoi oo Toffre, et qui est Toblation même ou Faction d'offrir. Cest ainsi que dans la prière du canon, où commence Faction du sacrifice, TEglise déclare à qui, pour qui, et pour quelle cause elle Toffre. C'est ce que va faire Jésus-Christ prêt à consommer son sacrifice , et à se consacrer soi-même : et cette prière, si je Tose dire, est comme le canon, ou pour parler plus dignement de Jésus-Christ, est la prière expresse et solennelle qui doit accompagner son sacrifice. La disposition de son cœur, et les demandes qu'il fait à son Père , le suivent partout dans le cours de sa passion « et jusqu'à la mort; et c'est l'âme de son sacrifice.
Soyons donc attentifs à cette prière, qui comprend et ren* ferme en soi toute la vertu du sacrifice de la croix, et qui renferme surtout la consécration que Jésus-Christ fait de luimême par la croix.
Combien doit-on imposer silence à tout le créé, pour entendre au fond de son cœur les paroles que Jésus-Christ adresse pour nous à son Père, dans celle intime et parfaite communication! Taisons-nous, Jésus-Christ va parler.
XXX Y* Jour. Jésus lève les yeux an ciel, en commençant sa prière. (Joan.