‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 28 sur 34 · XVII. I · texte numérisé non relu

XVII. I

Jésus dit ces choses; et levant les' y eux au ciel, il dit : Mon Père^ l'heure est venue '. C'éloit une action ordinaire à Jésus- Christ de lever les yeux au ciel avant la prière. Lorsqu'il multiplia les pains, il regarda le ciel \ et c'éloit une manière de s'y adresser pour Touvrage qu'il vouloit faire. Saint Luc remarque la même chose. En Saint Jean, lorsqu'il ressuscite Lazare, élevant les yeux en haut, il dit : Mon Père ' ; et le reste. Et l'Eglise a tellement entendu que cette. action étoit naturelle à Jésus-Christ, qu'elle Ta suppléée dans la bénédiction de la cène , en disant dans le canon, que Jésus leva les yeux à Dieu son Père tout-puissant; quoique cela ne soit point marqpé dans les écrivains sacrés, qui ont récité cette sainte action.

'Joau. xfn. 1. — 'Malt. xit. 19. — " Joan. xi. 41,

SUE L*àVA!«IGItB. ^^^

Levons donc aussi les yeux au ciel avec Jésus-Christ en qui seul nous les y pouvons lever. Car le Publicain, qui étoit pécheur, n'osoit seulement lever les yeux au ciiel; mais il so frappoit la poitrine, en disant : 0 Dieu ayez pitié de moi, qui suis un pécheur *. Et le prodigue disoit : Mon père j'ai péché contre le ciel, et à vos yeux '. Gomment donc regarderie ciel, contre qui on a péché? On ne Tose qu^en s'unissant à Jésus* Christ, qui lève pour nous les yeux au ciel ^ et Tapaise en les y levant.

Mais pourquoi lever les yeux au ciel, si ce n^est pour adorer Dieu et sa magnifique présence dans sa gloire, et pour nous y transporter en esprit? Allez donc, mes yeux ; allez au ciel, et y enlevez mon cœur. Allez par désir et par espérance où vous êtes appelés , où vous serez un jour en effet. Allez au séjour qui vous est montré; et aimez cette céleste patrie, où Dieu sera tout en tous.

XXXYI* Jour. Gloire du Père et du Fib dans rétablissement de l'élise.

(Joan. xvu. 1. 2.)

Mon Père, l'heure est venue ; glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie \ Le sacrifice commence par le nom de Père, nom d'autorité, mais d'une autorité douce , qui marque Fauteur de la vie, de qui on tient tout, à qui on rapporte tout; nom de bonté et d'indulgence, autant que d'impire et souveraineté. C'est encore par cet endroit que nous commençons notre sacrifice : Tb igitur, clemektissihb Pater. C'est vous. Père très-miséricordieux , que nous invoquons par Jésus-Christ votre Fils. Mon Père , glorifiez votre Fils; afin que votre Fils vous glorifie. Il est le médiateur entre vous et nous, et il faut lui donner la gloire qui retournera à vous. C'est ce qui arrive, quand nous invoquons par Jésus-Christ : la gloire lui est donnée d'abord, mais pour ètra portée à Dieu, à qui elle appartient toute. Mon Père glorifiez votre Fils; afin que votre Fils vous glorifie, La gloire que vous lui donnerez ne fait que passer en lui, pour aller à vous : rccevcs-en le satrifice^ puisque vous on aimez le médiateur.

* Luc. xTin. 13. — ' Ib. xi. 18. — * Jm». xvn.

i>'^ MÉDITATIONS

Mon Père rheitre est venue. Le sacrifice a son heure : c^est le matin , c'est le soir : il a son heure maïquée. L'heure marquée pour le sacriQce de Jésus-Christ est venue : mon Père, la victime est prête, et il n'y a plus qu'à lâcher le coup.

Je me sens ici élevé à je ne sais quoi d'intime, que je ne puis pas bien expliquer à moi-même. Ce je ne sais quoi me l'ait sentir dans le fond de l'âme qu'il se faut unir à l'intention secrète de Jésus-Christ dans cette prière, et que c'est là le véritable moyen de prier en Jésus-Christ et par Jésus* Clirist. Et il me semble que cette intention secrète de Jésus- Christ est celle de former toute son Eglise, et de s'offrir luimême intérieurement et extérieurement en sacrifice pour cela.

Mon Père, Vheure est venue, que se doivent accomplir les prophéties de l'effusion de votre esprit sur tous les peuples, et de cette grande glorification qui doit vous être donnée, en ramassant votre peuple de toutes les nations. Glorifiez votre Fils, en le ressuscitant de là mort, et en répandant sa parole dans toute la terre, en y formant sa société où doivent être renfermés tous vos amis, tous vos élus. Glorifiez donc votre Fils de cette sorte, en lui donnant une Eglise qui porte son nom, qui soit l'Eglise chrétienne, et le recueillement intérieur et extérieur de tous ceux qui se glorifient d'être ses disciples. C'est la gloire que vous donnerez à votre Fils, et qui en même temps retourne à vous, ô Père, premier principe des émanations, tant extérieures que divines et intérieures, puisque votre Fils vous rapporte tout.

Glorifiez donc votre Fils de cette sorte : comme vous lui avez donné puissance sur tous les homme, avec la même efficace et dans le même dessein que vous lui avez donné cette puissance, glorifiez-le. Toute puissance m*est donnée dans le ciel et dans la terre ' . Ce qui ne s'entend pas seulement de la toute-puissance qu'il lui a dimnée, en lui communiquant sa divine essence ; mais d'une sorte de toute-puissance que le Père donne au Fils en le ressuscitant et en le plaçant à sa droite, où il lui donne comme au Christ et comme au Dieu-

' Matt xxviii. 18*

Sun L'iVANGILE. ^^î>

homme, et même selon son humauité> rentière dispcnsaHoo de toutes ses grâces. Et TefTet de cette puissance ne: peut pas être plus doux et plus agréable anx hommes : puisque cette putssiance lui est donnée sur tous . les hommeSf afin quil donne la vie éternelle à tous ceux que son Père lui a donnés '. Qui ne se soumettroit à cette puisssnce, dont TefTet est do nous rendre heureux, et de nous faire vivre éternellement d'une vie, qui n'est autre chose que Técoulement de la vie de Jésus-Christ en nous, comme la suite le fera paroître?

Mais dirons-nous que la puissance de Jésus-Christ ne s'étend que sur les élus, à qui il donne la vie éternelle? A Dieu ne plaise! car ceux qui ne veulent pas se soumettre à cette salutaire puissance du Fils de Dieu , il a reçu sur eux une autre puissance, qui est celle de les juger, selon qu'il dit ailleurs : Comme le Père a la vie en soi , ainsi il a donné au Fils d'avoir la vie en soi * : et comme le Père donne la vie à qui il lui plaît, ainsi le Fils donne la vie à qui il lui plait; et il a reçu la puissance de juger, parce qu'il est le Fils de l'homme^ : et de juger qui? si ce n*est ceux qui ne voudront pas recevoir la vie qu'il a pouvoir de leur donner. Mais il no parle que du pouvoir de donner la vie, parce que c'est son pouvoir primitif, et celui qu'il veut exercer naturellement. Le pouvoir de juger et de condamner, est un pouvoir dont il n'use qu'en second lieu et à regret, désirant que tout le monde reçoive la vie qu'il veut donner; et s'il condamne le» autres , ce n'est que forcé.

Afin qu'il donne la vie étemelle à tous ceux que vous Itn avez donnés. Comment est-ce qu'ils sont donnés à Jésus- Christ, si ce n'est en devenant ses membres vivants? Et il faut que le Père les donne à son Fils , conformément à celte parole : Nul ne vient à moi, que mon Père ne V attire* ; et cela d'une manière spéciale. Ce qui paroît en ce que Jésus-Christ voyant ceux qui se retiroient de sa compagnie , il leur disoit : C'est pour cela que je vous ai dit que personne ne peut venir à moi, s'il ne lui est donné de mon Père\ Ceux donc à qui

' .Tcmn. xvii. 2. - = Ib. v. 2C. — ' Ib. ?.l. 37. — < Ib vi. 4i. — •' Ib. Oi).

KBDITATIOXS

le Père le donne de cette manière particulière « sont eeax dont il dit ici que son Père les lui a donnés ; et tous ceux qa^il lai adonnés pour lui être inséparablement unis, et demeurer ses membres vivants et perpétuels , il leur donne la vie éternelle : et ceux qui se retirent de lui , et ne persévèrent pas , Il leur donne aussi cette vie de son côté , ne les quittant jamais s'ils ne le quittent.

Mon Sauveur ! je me soumets donc à cette divine et salu* taire puissance que vous avez sur tous les hommes pour les faire vivre. 0 Père, donnez-nous à votre Fils, de cette manière intime et secrète, qui fait qu'il demeure en nous et nous en lui ; en sorte que nous ne nous en séparions jamais.

XXXYII^JOUR. La TÎe éternelle est de connoitre Diea et Jésus-Christ.

(Joan. XTii. 3.)

Or la vie éternelle consiste à vous connoitre , vous qui êtes le seul vrai Dieu, et Jésus^hrist que vous avez envoyé ' .

Voilà donc en quoi consiste la confirmation de FEglise , dans la glorification de Jésus-Christ par la manifestation de son Evangile à la gloire de Dieu son Père; dont la fin est de donner la vie éternelle à tous ceux que le Père donnera au Fils, et qu'il attirera à son corps mystique par cette secrèto et particulière vocation dont nous venons de parler. Ainsi tout le ministère de Jésus-Christ tend à la vie éternelle. Les promesses temporelles sont finies , et la vraie terre coulante de lait et de miel que Jésus-Christ promet à ses amis, est la cité permanente^ qu'il leur a bâlie dans le ciel pour y vivre éternellement.

11 ne restoit plus qu'à expliquer ce que c'est que cette vie éternelle ; et c'est ce qu'il fait dans le t. 3 que nous venons de transcrire.

La vie éternelle commencée consiste à connoitre par la foi ; et la vie éternelle consommée consiste à voir face à face et à découvert; et Jésus-Christ nous donne l'une et l'autre, parce qu'il nous la mérite , et qu'il en est le principe dans tous les membres qu'il anime.

* Joan. îvii. 3. — - Ucb. ix. 10. xm. li.

SUE L*ÉVAIfGILB.

La vie éternelle n'est pas dans les sens, qui sont trop attachés au corps et à la partie de Thomme grossière et mortelle, que les bétes ont comme nous, et plus parfaite par certains endroits : elle est dans la. partie immortelle et intelligente , oO^est rimage de Dieu, dont la principale opération, et la source de toutes les autres, c^est la connoissance.

On n'aime point ce qu'on ignore , dit saint Augustin ' . Mais quand on aime ce qu'on a commencé à connottre un peu, l'amour fait qu'on le connott plus parfaitement, et ensuite qu'on Taime davantage.

La connoissance dont parle ici Jésus-Christ, est une connoissance tendre et affectueuse qui porte à aimer; parce qu'elle fait entendre et sentir combien est aimable celui qu'on connoit si bien. Celui qui dit qu'il le connoit, et ne garde pas ses commandements, c'est un menteur, et la vérité n'est pas en lui; mais celui qui garde sa parole, l'amour de Dieu est vraiment parfait en lut'. La connoissance véritable et parfaite, est une source d'amour. Il ne faut point regarder ces deux opérations de l'âme , connoître et aimer, comme séparées et indépendantes l'une de l'autre ; mais comme s'excitant et perfectionnant l'une l'autre. Dieu même dit à Moïse : Je te connois, et je t'appelle par ton nom*^ c'est-à-dire, je t'approuve, je t'aime. Nous connoîssons Dieu véritablement, quand nous l'aimons : une connoissance spéculative et purement curieuse, n'est pas celle dont Jésus-Christ dit qu'en elle consiste la vie. Les démons connoissent Dieu de celle sorte; et leur connoissance fait leur orgueil et leur damnation. Connoissons donc et aimons : c'est ce que demande Jésus-Christ.

Jésus-Christ s'égale lui-même à son Père par celte parole. Premièrement, parce quMl dit que c'est lui qui donne la vie éternelle à ceux que son Père lui a donnés ; ce qui ne peut cire qu'un ouvrage divin. Secondement, en ce que le connoître, comme connoître le Père, est la vie éternelle : ce nui ne se diroit pas d'une pure créature , en laquelle la vie

' Tract. xcTi, iii. Joaii. n. 4. — ' I Joan. ii. 4. 6..— ' J&Xi sxxni.

•i^8 MÉDITATIONS

éternelle iie peut jamais être. Et ainsi la vie éternelle étant dans le Fils, comme dans le Père, saint Jean a eu raison de dire de Ini : Celui-ci est le vrai Dieu et la vie éternelle * : parce qu'il avoit dit auparavant : Et voici le témoignage de Dieu en nous, que Dieu nous a donné la vie éternelle : et cette vie est dans son Fils ^ .

Quand donc il dit que le Père est le seul vrai Dieu, il ne s'exclut pas d'être le vrai et seul Dieu avec lui, puisque avec lui il donne la vie éternelle, et qu'avec lui il est la vie éternelle.

Quand il dit à son Père, qu'il donne la vie éternelle à ceux qu'il lui a donnés, il se fait égal à lui. Lequel est le plus ou que le Père les donne au Fils , ou que le Fils leur donne la vie éternelle? Mais quand il dit qu'il donne la vie éternelle, exclut-il le Père? A Dieu ne plaise. Ainsi quand il dit que le Père est le seul vrai Dieu , il ne s'exclut pas lui-même; mais il fait entendre qu'il est un seul et vrai Dieu avec son Fils, qui donne avec lui la vie éternelle, et qui est avec lui la vie éternelle. Et s'il nomme le Père le seul vrai Dieu, on voit bien que c'est sans s'exclure lui-même , puisqu'il s'attribue à lui-même ce qu'il y a de plus divin , qui est de donner la vie, et d'être la vie : et sans exclure le Saint-Esprit, qui est si souvent appelé ailleurs un Esprit sanctifiant et vivifiant. Et tout est compris dans le nom du Père, selon ce langage mystique, où en nommant le Père, qui est le principe, on nomme tout ce qui est enfermé en lui , comme dans la source commune. On nomme donc tout ensemble et le Fils et le Saint-Esprit : en sorte que lorsqu'il dit que son Père est le seul vrai Dic«a, et que la vie éternelle est de connoître le Père et le Fils; il insinue que tous deux ensemble avec le Saint- Esprit , qui procède d'eux, sont un seul et même et vrai Dieu, à l'exclusion des faux dieux, à qui on donne ce litre incommunicable. Voici donc le sens entier de ce verset : la vie éternelle est à vous connoîlre , vous qui êles la vérité même; et à connoître votre Fils, qui, comme Dieu , étant avec vous la vérité et la vie, comme homme est le milieu pour aller à vous.

» |. Joan. V. 20. -Mb. Il

Nous entendons maintenant ce qui fait TEglise. C'est que le Père donne au Fils ceux qu'il veut faire ses membres; aûn que le Fils en les recevant dans Tunité de son corps, leur donne la vie éternelle, qui consiste à connoître le Père et le Fils de cette manière affectueuse qui fait qu'on les aime.

Il ne faut donc pas exclure la connoissance : à Dieu ne plaise ! Et les mystiques, qui semblent la vouloir exclure, ne veulent exclure que la connoissance curieuse et spéculative qui se repaît d'elle-même. La connoissance doit, pour ainsi dire , se fondre entière en amour. Il faut entendre de même ceux qui excluent les lumières : car ou ils entendent des lumières sèches et sans onction , ou en tout cas ils veulent dire que les lumières de cette vie ont quelque chose de sombre et de ténébreux ; parce que plus on avance à connoître Dieu , plus on voit , pour ainsi parler, qu'on n'y connoît rien qui soit digne de lui : et en s'élevant au dessus de tout ce qu'on on a jamais pensé , ou qu'on en pourroit penser dans toute l'éternité, on le loue dans sa vérité incompréhensible; et on se perd dans cette louange ; et on tâche de réparer en aimant ce qui manque à la connoissance ; quoique tout cela soit une espèce de connoissance, et une lumière d'autant plus grande, que son propre effet est d'allumer un saint et éternel amour.

Cétoit un flambeau ardent et luisant, dit Jésus-Christ, en parlant de saint Jeant Baptiste ; et vous avez voulu durant quelque temps vous réjouir à sa lumière '. Ceux qui , comme les Juifs, ne font que se réjouir à l'espect de la lumière , ne songent pas que le flambeau étoit tout ensemble ardent et luisant; et ils séparent la lumière d'avec l'ardeur, et leur joie ne dure qu'un moment. Afin qu'elle soit durable et véritable, il faut se laisser brûler d'un éternel amour, qui est le fruit de la connoissance où Jésus-Christ met aujourd'hui la vio éternelle.

XXXVllI' Jour. Gloire infinie da Père et du Fils. (Joan. x\n. 4.)

Je vous ai glorifié sur la terre par ma prédication et par mes miracles : j'ai achevé Vouvrage que vous m'aviez donné à

' Jean. V. 3.").

faèr$\ Ce qu*il entend, tant de ce qu'il avoil à faire durant le cours de sa vie mortelle, que de ce qui lui restoit à faire dans sa passion , qu'il regarde comme fait ; parce que dans un moment il Talloit être, et Tétoit déjà dans sa pensée. Puis donc qu'il a accompli ce que son Père lui avoit donné à faire pour sa gloire : que restoil-il autre chose, sinon ce qu'il dit : Et maintenant glorifiez-moi^ vous mon Père, de la gloire que j'ai eue en vous devant que le monde fût ' ?

La gloire qu'il donne à son Père, c'est de déclarer son immense et naturelle grandeur : la gloire qu'il lui demande , c'est que son Père déclare aussi la grandeur dont il jouissoit éternellement dans son sein comme son Verbe, qui étant en lui ne pouvoit rien être de moins que lui ; et qui étoit par conséquent un seul et même Dieu avec lui. Il le prie donc de déclarer cette grandeur, en la répandant sur riiumanité qu'il s'étoit unie, comme faisant avec lui une seule et même personne ; et sur les hommes qu'il s'éloit unis, comme ses mem* bres vivants. Et c'est tout le fonds de sa prière , comme la suite le fait paroître.

Voilà donc l'unité parfaite, et la parfaite égalité du Père et du Fils. Le Fils glorifie le Père , comme le Père glorifie le Fils. lisse donnent mutuellement une gloire infinie dans l'éternité par leur amour mutuel ; et ils se donnent dans lo temps la gloire qui leur est due ; parce que le Père manifeste le nom du Fils, et le Fils le nom du Père, dont il est lui-mêino la gloire y l'éclat y l'image invisible t l'empreinte de sa substance, et le rejaillissement de sa lumière éternelle^. Et notre gloire est d'avoir part à celle que se donnent niutucllement le Père elle Fils, ainsi que les paroles suivantes le déclarent.

XXXIX' JOOA. Jésus sanve tous ceux que son Père lui a dounés. (Joan. XTH. 6. VI. 37-40. x. 27-30. vi. 43. C5. 66.)

J'ai fait connoître votre nom aux hommes que vous m'avez donnés, en les tirant du monde : Ils étoient à vous, et vous me les avez donnés , et ils ont gardé votre parole *. Lisez encore le V. 7 et le V. 8 ; et remarquez bien tout ce qu'il y dit de ceux

' Joaa, xvn. 4» -^^ * II», j» — ' Hcb. i. 1. 2. 3. — ' Joaii xvii. 6.

sua L'ÉTAIfGILB. ^^^

que son Père lui a donnés. Lisez aussi ces paroles du même Sauveur, en saint Jean : a Tout ce que mon Père me donne » vient à moi : et je ne chasserai point celui qui y vient; parce » que je suis descendu du ciel , non pour faire ma volonté , D mais pour faire la volonté de mon Père. Or, la volonté de D mon Père, qui m'a envoyé, esl que je ne perde rien de tout » ce qu il m'a donné , mais que je le ressuscite au dernier j» jour ' », de la résurrection des justes, et pour lui donner la vie éternelle.

Lisez encore ces paroles du chapitre x : « Mes brebis en- » tendent ma voix ; et je les connois, et elles me suivent : et D je leur donne la vie éternelle , et elles ne périront point » éternellement, et personne ne les ôtcra de ma main. Co t que mon Père m'a donné est plus grand que tout » : ou ^ comme le grec porte : « Mon Père, qui me les a données, est » plus grand que tout, et personne ne peut rien ôterdc la » main de mon Père. Moi et mon Père ne sommes qu'aune I) même chose*».

Lisez encore ces paroles de Jésus Chiist, en saint Jean : cr Ne murmurez point les uns contre les autres : personne » ne peut venir à moi, si mon Père, qui m'a envoyé, ne l'at- » tire ; et je le ressusciterai au dernier jour. Il est écrit dans » les prophètes : Ils seront tous enseignés de Dieu. Quicon- » que a été enseigné de mon Père, et a appris, vient à moi*». Et après : a II y en a parmi vous qui ne croient pas , car il » savoit dès le commencement qui étoicnt ceux qui ne » croyoient pas ; et qui étoit celui qui le trahiroit. Et il di- » soit: C'est pour cela que je vous ai dit : Personne ne peut » venir à moi , s'il ne lui est donné par mon Père* »•

Passez quelques heures , quelques jours , à considérer attentivement et humblement toutes ces paroles , dont le rapport est manifeste. En gros, vous y verrez la secrète et mutuelle communication du Père et du Fils , pour choisir les hommes , pour les attirer , pour les séparer du monde ; et leurs secrets « mais justes jugements, pour les laisser à eux-^

• J«an. VI. 37. 38. 39. — * Ib. x. 27. 28. 20. 30. ■— " Ib yi. 43. 4i. 4 j. — ♦ Jb. Oô. 00.

i^^ MÉDITAHONS

infimes, lorsqu'ils ne croient point, et qu'ils périssent; comme on entendra dans la suite du (ils de perdition , qui dcvoit périr , ainsi qu'il avoit été prédit. Voilà ce que vous verrez en général. Ne vous déterminez encore à rien ; car peut-être aussi qu'à la iin il ne faudra se déterminer à autre chose qu'à adorer ces profondes et mystérieuses paroles.

Et aussi, comme Jésus Christ ne les a dites que pour nous instruire , peut-être y faudra-t-il entendre quelque chose , plus ou moins, selon qu'il plaira à Dieu de les découvrir. Lisez donc , et relisez ; considérez > ruminez , recevez toutes les pensées qui vous viendront naturellement et simplement dans l'esprit : écoutez tout ; pesez tout. Écoutez principalement ce qui prend le oœur, ce qui l'incline vers Dieu, vers Jésus- Christ, ce qui l'abaisse, ce qui l'humilie , ce qui le relève, ce qui le fait trembler, ce qui le console; et dites en vous-mêmes : Tout cela est vrai ; tout cela est juste : soit que Dieu veuille que je l'entende, ou que je ne l'entende pas , tout est véritable, tout est juste : j'adore cette vérité, cette justice ; aussi content de l'entendre que de ne l'entendre pas ; parce que, quelque intelligence qu'il pVaiseà Dieu de m'en donner, l'intime de ce secret sera toujours pour moi impénétrable. Ou plutôt, sans y rien entendre, je mécontenterai de croire ; et je m'unirai de cœur en toute simplicité et candeur, à toutes les vérités que Jésus-Christ a voulu ici ou cacher ou découvrir a l'humble troupeau qui entend sa voix. Taisons-nous ici , et écoutons en grand silence les impénétrables vérités de Dieu.

XL" Jour. Les élus sont tirés du monde par le Pcrc. (Jean. xvii. 6.)

La première vérité qui paroît dans les paroles de Jésus- Christ, c'est que ceux que le Père donne à son Fils , il les a tirés du monde : J'ai , dit-il, manifesté votre nom , vos perfections, vos grandeurs, vous-même, votre sagesse , vos conseils; et encore, votre nom, ce nom de Père, qui n'avoit point encore été révélé parfaitement ; je l'ai manifesté aux hommes que vous m'avez donnes , en les tirant du mondée Ils y étoient donc ; ils en étoient de ce monde, dont il est écrit : Le monde

' Joan. XV u. 6.

SUB L*ÉyANGlLE. •'303

ne l'a pas connu ' : et encore : a N'aimez pas le monde , ni D tout ce qui est dans le monde ; parce que tout ce qui est » dans le monde est concupiscence de la chair, ou concupi- » scence des yeux, ou orgueil de la vie * ». Ce qui est ramassé dans ce seul mot de la même épître : Tout le monde est gisant, plongé dans le mal : tout y est mauvais, tout y consiste en malignité : TOTVS MUNDUS IN MALIGNO POSITUS EST ^ C'CSt doUC dC

ce monde , et du milieu de la corruption , et du péché que Dieu a tiré ceux qu'il a donnés à son Fils. Ce n'est point pour leurs mérites, pour leurs bonnes œuvres, qu'il les a tirés, séparés, démêlés du monde. Voilà une première vérité, que tout homme que Dieu a donné à Jésus-Christ, étoit dans la corruption , dans le mal , dans la perdition. Et quand il dit : Ils étoient à vous*, il ne veut pas dire : Ils étoient à vous par leur vertu, ils étoient à vous par leur bonne volonté ; mais, ils étoient à vous par la vôtre : non par leur choix, mais par le vôtre : non parce qu'ils étoient bons, mais parce que vous Tétiez, vous, mon Père, qui les choisissiez pour me les donner. Il est vrai qu'il parle ici des apôtres que le Père a donnés au Fils par cette grâce singulière de l'apostolat ; mais cela est vrai de tous ceux que le Père a donnés au Fils en qualité de fidèles pour être ses membres ; ainsi qu'il paroîtra au v. 24. Le Père les donne tous à son Fils par la même grâce, et parla même bonté gratuite, avec laquelle il lui a donné les apôtres. Qu'avoient-ils fait, pour être donnés au Fils de Dieu , pour être, non-seulement les membres, mais encore les principaux membres de son corps mystique ? Mon Père, vous les avez tirés du monde : ils étoient vôtres par votre bonté \ Ne nous glorifions pas parce que nous étions au Père, et qu'il nous a donnés à son Fils : au contraire, humilions-nous, parce que nous n'étions à lui que par l'amour gratuit qui nous prévenoit, conformément à cette parole : Non que nous l'ayons aimé; car c'est lui qui nous a aimés le premier *.

• Joan. I. 10. — ' l. Joau. ii. 15. IG. -* ^ Ib. v. 19. — * Ib. xvu. 0. — '^ Jb. — «I. Joan. IV. 10.

XLl* Jour. Le Fifs instruit ceux qui lui sont donnés par le Père. (Ibid.)

Voilà donc par o& Dieu commence pour former FËglise : le Père choisit ceux qu'il donne à son Fils dans cette secrète communication qui est entre eux ; et ceux qu'il choisit ainsi , il les rend siens par ce choix , et ils sont à lui : mais ils sont aussi à son Fils, parce quMl les lui donne, et le Fils les reçoit de sa main, et il leur fait connoître le nom de Dieu. Voilà la prédication de Jésus-Christ, qui est le fondement extérieur de cette Église qu'il vcnoit former. Et encore que cette giâco de la prédication soit pour le peuple, elle regarde principa-^ Icment les apôtres, qu'il établissoit pour en être les docteurs. Ainsi ii les instruit en particulier, et leur apprend le nom de »on Père ; ce nom de Père qui envoie son Fils, et l'envoia par un pur amour, pour être le Sauveur du monde : voilà donc la prédication de Jésus-Christ.

Mais si sa prédication étoit purement extérieure , les apôtres ne lui diroient pas : Seigneur , augmentezr-nous la foi \ Par cette prière ils ne vouloient pas lui dire : Prêchez-nous ; car ils voyoient bien qu'il le faisoit, et ne cessoit de les instruire. Ils lui demandoient qu'il leur parlât au dedans pour leur augmenter la foi : et quand ils lui en demandoient l'accroissement, ce n'étoit pas qu'ils crussent en avoir eu le commencement par eux-mêmes; mais ils demandoient le progrès à celui de qui ils tenoient le commencement. Et <}uand cet autre lui disoit : Je crois, Seigneur ; aidez mon incrédulité* : il entendoitbien que celui qu'il prioit d'en éteindre jusqu'au moindre reste , étoit celui qui avoit commencé de la détruire dans son cœur. Jésus-Christ étoit donc connu comme celui qui agissoit, qui parloit au dedans et au dehors; car il étoit la parole intérieure du Père ; et quand il 5'étoit revêtu de notre nature, pour exercer au dehors le ministère de la parole, il n'avoit pas perdu pour cela cette qualité de parole intérieure qui demeuroit dans le sein du Père , mais qui aussi s'insiiyioit dans tous les cœurs, en illuminant tout homme qui vimt au monde* : et parlant à qui il lui plaît, comme il lui

• Luc, xTii. 5. — ' Marc. ix. 23, — ' Jean. i. 9.

sua L*éyA3GiLE. ?^^

platt ; sans que personne puisse entendre la Térité, qu^autaat que le Verbe lui parle de la manière qu'il sait ; ni en particulier les vérités du salut , qu'autant qu'il lui insinue dans le fond du cœur ce nom secret de son Père, qui veut devenir le leur en les donnant à son Fils ; qui les fait fils et enfants à leur manière , lorsqu'il les unit à lui , et les fait ses membres.

Combien donc doîs-je être attentif, et au dedans et au dehors, à la prédication, à la lecture de l'Evangile : et combien dois-je prêter l'oreille du cœur à cette douce insinuation de la vérité, qui se fait entendre sans bruit, et sans articuler des paroles qui se suivent les unes les autres, et n'ont de sens qu'à la fin; mais tout ensemble et par un seul trait, autant qu'il lui plaît de parler! 0 Jésus ! j'écoute : parlez, luisez«. éclairez , tonnez, échaulTez , fendez les cœurs,

XLII* Jour. Comment le Père donne les élus au Fils. (Ibid.)

Ils étoieni à vous , et vous me les avez donnés * . Mais le Fils ne se les a-t-il pas donnés lui-même? D'où vient donc qu'il disoit dans le chapitre précédent : Ce n*est pas vous qui m'a* vez choisi : c'est moi qui vous ai choisis^ . Et quand le Père les a choisis, si ce n'est pas par le Fils qu'il a fait ce choix, saint Paul auroit-il dit : que Dieu nous a choisis en lui et par lui * : autrement il ne seroit pas véritable que nous lui devrions tout, puisque nous aurions été choisis sans lui? Entendons donc que le Père inspire à l'âme sainte de son Fils fait homme, de choisir ceux qu'il devoit choisir; et le Fils, qui ne fait rien que ce qu'il voit faire à son Père * , les choisit après lui : et le Père ne veut pas que son choix ait son effet, jusqu'à ce que le Fils y soit entré. Mais le Fils, qui de son côté ne fait rien que selon qu'il voit la volonté de son Père , choisit ceux qu'il veut. Ainsi le Père qui dirigeoit, animoit, et inspiroit la volonté de son Fils , étolt le premier qu'il choisissoit : et c'est pourquoi le Fils dit: Ils étoient à vous^ et vous me les avez donnés»

Et que dirons-nous du Fils comme Dieu ! Ces bienheureux

• Joan. xrn. 0. — ' Ib. xt. 16. — • Ephcs. i. 4. S. — ' Joau. ▼. 10.

UEDITATIOIVS

choisis de Dieu, n'éloient-ils pas à lui comme au Père? Oui sans doute , comme il dit après : Tout ce qui est à vous, est à moi : et tout ce qui est à moi, est à vous ' . Mais c'est son langage ordinaire de tout rapporter à son Père , de qui il tire lui-même son origine: et encore selon ce sens, ils étoient au Fils dès là qu'ils étoient au Père. Tout leur est commun; et tout venant du Fils au Père, tout lui est aussi rapporté. C'est le langage du Fils , le langage mystérieux et sacré de sa mutuelle communication avec son Père : en un mot le langage de la Trinité ; que Jésus-Christ n'auroit point parlé devant les hommes, s'il ne les vouloit introduire dansce secret par la foi, pour un jour les y introduire par la claire vue. Croyons donc, et nous verrons.

XLIII* Jour. Jcsas parle ici des onze apôtres. (Joan. xyn, 6. 7. 8.)

a Et ils ont gardé votre parole : ils ont maintenant connu, ^ que tout ce que vous m'avez donné vient de vous ; parce que » je leur ai donné les paroles que vous m'avez données : et D ils ont connu véritablement, que je suis sorti de vous : ib » ont cru que vous m'avez envoyé * ».

Il parle de ceux qui étoient actuellement avec lui. Judas s'éloit relire incontinent après la cène, et n'avoit aucune part au discours qui avoit suivi. Ce traître s'étant retiré pour consommer son crime , et ensuite aller en son lieu^; on pouvoit dire véritablement, de tous ceux qui éfoient présents, qu'ils avoicnt reçu la parole, et qu'ils avoient connu que Jésus- Christ étoit sorti de Dieu : car ils venoient de lui dire ; Nous croyons que vous êtes sorti de Dieu^ : qui est la même parole que Jésus-Christ répète ici ; et il semble avoir approuvé comme véritable ce qu'ils lui disoient alors, en leur répondant : Vous croyez présentement? nonbcKEDiTis^'i Mais encore que cela soit véritable jusqu'ici, et que les apôtres ne se soient pas encore démentis ; il semble que Jésus-Christ les regarde non-seulement dans l'état où ils étoient, mais encore et beaucoup plus dans celui où ils alloient être, incontinent après la descente du Saint-Esprit. Et de même que lorsqu'il dit qu'il

' Joan. TU. 10. — Mb. 6. 7. 8. — * Act. i. 25. — * Joan. xtï. 30, — Mb. 3K

SUR L*ÉTANGILE. ^^^

a consommé Vouvrage que son Père lui a ordonné^ ; il ne par- )oit point seulement de ce qu'il avoit fait jusqu'alors, et regardoit principalement ce qu'il alloit faire , qui étoil la plus essentielle partie et la consommation de ce grand ouvrage : ainsi tout ce qu'il dit à ses apôtres, regarde principalement l'avenir.

Et en effet , cette parole qu'il dit ici : Ils ont connu véritablement, semble regarder quelque chose de plus parfait dans Ja foi , que l'état douteux et chancelant où étoient alors les apôtres, qui dans un moment alloient tomber, non-seulement danp la foibicsse de l'abandonner, mais encore dans une entière incrédulité. C'est aussi ce que Jésus-Christ lui-même venoit de leur répondre, après qu'ils lui eurent dit: Nous croyons que voils êtes sorti de Dieu. Vous croyez maintenant? leur avoit-il dit : Vheure est venue, que vous allez être dispersés, et que vous me laisserez seul ' : comme s'il eût dit : Vous appelez cela croire? Est-ce croire, que d'être assez foibles pour me quitter dans un moment? Est-ce là connoîlre vraiment que je suis venu de Dieu? Une foi si vacillante mériloitelle cet éloge de la bouche du Fils de Dieu : Ils ont vraiment connu * ?

Quoi qu'il en soit, on ne peut douter que Jésus-Christ ne parle des onze qui l'écouloient actuellement; et que ce ne soit, par conséquent, ceux qu'il regardoit comme étant à lui, et comme lui étant donnés par son Père. Ecoutons donc ce qu'il en va dire : mais avant que de passer outre , remarquons que ceux qui sont véritablement à lui, sont ceux qui demeu* rent. Les autres sont de ceux, dont il est écrit : Ils étoient parmi nous, mais ils n'étoient pas des nôtres: ils n'étoient pas véritablement de notre troupeau : car s'ils en avoient été, ils y seroient demeurés^; mais leur sortie fait connoître que tous ceux qui sont parmi nous ne sont pas pour cela de notre société. Demeurons donc en Jésus-Christ, et Jésus-Christ en nous, afin d'être véritablement, c'est-à-dire, sincèrement cl constamment, de ceux qui sont en lui.

• Joan. XVII. 4. — * Joan. xvi.30. 31. 32. — ' I. Joan. ii. 19,

OOO UÉDITATIONS

Comme donc ils sont déjà sépares du monde , il n'a pas à prier sou Père de les en tirer. Quand Dieu les tira du monde pour les lui donner, ce fut sans doute selon le désir, et à la prière de son cher Fils, par qui il les appeloit. Lorsqu'il voulut former le corps des douze apôtres, il est expressément marqué qu'auparavant il se retira sur une montagney et y passa la nuit en prière ' : ce qui nous donne à entendre qu'une prière secrète précédoit ses actions : ou plutôt , qui peut douter qu'il ne fût dans une perpétuelle communication avec son Père; et qu'il ne lui demandât tout, et n'accomplit en tout sa volonté?

On doit donc croire très-certainement qu'il demandoit à son Père tous ceux qu'il convertissoit, et qu'il retiroil de la corruption du monde; mais aûn que cette partie cessât d'en être. Et quand il dit à la croix : Mon Père^ pardonnez -leur , parce qu*ils ne savent ce qu'ils font^: ceux pour qui il prioit , étoient encore de ce monde pervers. Mais ici ceux pour qui il prie, n'en étoient déjà plus : puisque son Père les en avoit tirés, pour les lui donner ; ce qui lui fait dire dans la suite : Ils ne sont pas du monde y comme je ne suis pas du monde ^ . Autre est donc la prière , par laquelle le Sauveur prie pour tirer quelqu'un du monde; autre celle, par laquelle il prie pour obtenir ce qu'il faut à ceux qui en sont déjà tirés. Et c'est ce dernier genre de prière qu'il fait ici , lorsqu'il demande pour ceux dont il parle, quils soient un comme le Père et le Fils sont un * : qui est une chose dont le monde , tant qu'il est monde , n'est pas capable.

Il est vrai , que celte partie du monde qui devoit croire , comme nous verrons dans la suite, devoit par conséquent, venir à cette unité; mais afin qu'elle en fut capable, il eût fallu demander pour elle , les dons nécessaires pour l'y préparer par la grâce , qui les devoit tirer du monde. Mais nous ne voyons pas que Jésus-Christ le fasse ici ; ni enfin qu'il fasse autre chose que de prier pour ceux qui étoient déjà tirés du monde , ainsi que nous le venons de voir.

' Luc. vî. 12. 13. — • Ibid, xxni. 34. — ' Joan. xtii. 16. — * Joan. XVJI. 11.

scR l'Évangile. ^'^^^

Mon Dieu, n'est-ce point ici un vain travail, et une recherche trop curieuse de vos paroles? Je ne le crois pas : car je tâche à les entendre par elles-mêmes, et par ce qu'elles contiennent, et il n'y a rien d'inutile dans ce que vous dites. Il n'est donc pas inutile de le rechercher. Car qui sait le fruit que vous voudrez qu'on y trouve ? Quoi qu'il en soit , je vous offre mes foihles recherches, mes foibles pensées. Criblez-les, Seigneur, criblez-les : que le vent emporte la poussière, le mauvais grain, les ordures, tout ce qui n'est pas le pur froment; et ne permettez pas qu'il demeure autre chose dans mon cœur, que ce qui est propre à le nourrir pour la vio éternelle.

XLV*Joun. Jésus ne prie pas pour le monde. (Joan.XTii. 9.)

Je ne prie pas pour le monde ' . Je ne prie pas pour les hommes, vains, amoureux d'eux-mêmes, qui ne veulent que paroître bons , et se trompent les uns les autres : car tout cela c'est le monde. Je ne prie pas pour ce monde plein de haine, de jalousie , de dissimulation, de tromperie ; pour ce monde dont les maximes sont toutes contraires à la vérité , à la piété, à la sincérité, à l'humilité, à la paix. 0 monde, la vérité te condamne ici ! et Jésus-Christ t'exclut de sa charité ; mais plutôt tu t'en exclus toi-même; et tu te rends incapable du grand fruit de sa prière, qui est cette parfaite unité qu'il demande pour ses apôtres et pour tous ses autres fidèles.

Le monde porte corruption et division , parce qu'il porto concupiscence, intérêt, avarice, orgueil : et tout cela ne corrompt pas seulement , mais encore divise les cœurs. Témoin dans les liaisons , qui semblent les plus étroites et les plus vives , ou selon l'esprit , ou même selon la chair, les dégoûts, les défiances, les jalousies, les légèretés, les infidélités, les ruptures. Où trouve-t-on des amis qui ne soient en garde l'un contre l'autre, et séparés par quelque endroit? Et quand on trouveroit dans tout l'univers un ou deux couples d'amis véritables , qui peut dire que cette union sera durable, et qu'on n'en viendra jamais au point délicat, où l'on ne so

• Joan. xvii. 0.

^*^^ NÉDITATIONS

bîco assuré d^ëtre écouté, lorsqu'il demande à son Père de les garder tellement, qu'ils soient un, et ils le seront, puisque Jésus-Christ a demandé qu'ils le fussent.

Je vous prie, mon Père, qu'ils soient un : que Tesprit de dissension, d'envie, de jalousie, de vengeance, d'ànimosité, de soupçon et de défiance ne soient point en eux: Qu'ils soient un comme nous. Ce n'est pas assez qu'ils soient un , comme le Père et le Fils, dans la nature qui leur est commune, de même le Père et le Fils sont un dans la nature qui leur est commune : mais qu'ils aient comme eux, une même volonté, une même pensée, un même amour : qu'ils soient donc tin comme nous.

Ce comme, ne fait pas descendre l'unité du Père et du Fils, jusqu'à l'imperfection de la créature, ainsi que les ariens se Timaginoient : mais au contraire, il relève l'imperfection de la créature, jusqu'à prendre autant qu'elle peut pour son modèle, l'unité parfaite du Père et du Fils. Qu'ils soietit un comme nous : c'est donc à dire, que nous soyons le modèle de leur union ; non qu'ils puissent jamais atteindre à la perfection de ce modèle; mais néanmoins qu'ils y tendent; de même que lorsqu'on nous dit : Soyez saints^ comme je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu ' : et encore : Soyez parfaits, soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est parfait et miséricordieux * ; nous entendons bien qu'il ne nous appartient pas d'être saints, d'être bons, d'être parfaits dans la transcendance qui convient à la nature divine; mais seulement qu'il nous appartient d'y tendre, et que nous devons nous proposer ce modèle, pour en approcher de plus en plus. Ainsi qu'ils soient un comme nous, c'est-à-dire, qu'ils le soient, s'avançant aujourd'hui et après, et tous les jours de plus en plus, à cette perfection; et y avançant d'autant plus infatigablement, qu'on ne peut jamais atteindre au som« met. Car plus on avance, plus on connoît la distance; et elle paroît de plus en plus infinie ; et on s'abaisse, et on s'humilie jusqu'à l'infini, jusqu'au néant.

Qu'ils soient donc un comme nous, s'unissant ensemble, en

'Ler, n. 44. — • Malt. v. 48. Luc.ti. 36,

'-^ GJ3

toute cordialité et vérité : non de paroles seulement, mais par œuvres, et par les effets d'une charité sincère : qu^ils soient un véritablement ; qu'ils soient un inséparablement ; qu'ils montrent et qu'ils voient en eux-mêmes, dans la perpé* tuelle persévérance de leur union mutuelle , une image do cette étemelle et incompréhensible unité, par laquelle le Père et le Fils étant un , dans une même et simple nature individuelle, ils n'ont aussi qu'une seule etsimple intelligence, avec un seul et simple amour , et par tout cela font un seul Dieu : ainsi qu'ils fassent entre eux un seul corps, une seule âme, un seul Jésus-Christ. Car s'il est réservé à Dieu et aux personnes divines d'être un, d'une parfaite unité, il nous convient d'être un, comme faits à leur image : et c'est la grâco que Jésus-Christ demande pour nous.

Il ne dit pas, qu'ils soient un avec nous; ou que nous et eux nous ne soyons qu^une seule et même chose; ce qui seroit éjgaler les hommes à Dieu; mais quUls soient un comme nous; selon la proportion qui convient à ceux que nous avons faits à notre image, en disant : Faisons l^homme à notre image et ressemblance ^ 0 image, de qui est- tu l'image? du Père et du Fils, et du Saint-Esprit, qui ont prononcé d'une voix commune : Faisons l^homme à notre image. Achève donc le portrait, et imprime en toi tous les traits de cette divine ressemblance. Otons de plus en plus ce qui nous divise de nos frères; ôtons nos propriétés, nos propres désirs, nos propres pensées , notre amour-propre : il ne resteroit plus que le bien commun , qui est Dieu, en qui nous serons une même chose.

XLVIII" Jour. L*eiifant de perdition. (Joan. xyn. 12.)

a Pendant que j'étois avec eux, je les conservois en votre » nom : j'ai gardé ceux que vous m'avez donnés; et aucun 0 d'eux n'est péri, si ce n'estl'enfant de la perdition, afin que » l'Écriture fût accomplie 'o. On entend bien que cet enfant de perdition, c'est le traître disciple. Il n'est enfant de perdition, enfant de la gêne, enfant de Fenfcr, que par )ui-mêmo

* Gcn. I. 26. — -Joan. xvii. 12,

008 aÉDlTATIOXS -

Je VOUS ai élus douze : et un de vous est un diable * : on n*ea peut douter. Au même sens qu'il lui a été donné; au même sens, quel qu'il soit, il étoit à lui. Mais qu'il fût à lui de cette manière singulière, dont Jésus -Christ parle ici, la vérité de ses paroles ne permet pas de le penser. S'il n'est pas de ceux dont Jésus-Christ a dit : Us ont cru à votre parole; etj^ai été glorifié en etix : il n'est donc pas aussi de ceux dont il a dit : Je les conservois en votre nom : encore moins de ceux dont il a dit : J^ai gardé ceux que vous m'avez donnés : encore moins de ceux dont il a dit: Aucun d'eux n'a péri '. Et quand il ajoute : Si ce n'est l'enfant de perdition : il semble que c'est au même sens, dont il dit ailleurs : Personne ne sait rien de ce dernier jour^ ni les anges, ni le Fils, si ce n'est le Père * : en sous-en tendant, ni personne, si ce n'est le Père ; ou bien, ni personne , mais le Père seul ^ : ou , comme il est porté dans saint Paul : Personne n'est justifié par les œuvres de la loi, si ce n'est par la foi en Jésus-Christ^ : c'est-à-dire, ni autrement que parla foi en Jésus-Christ; ou bien, mais seulement par cette foi; ou, comme on lit dans l'Apocalypse : Rien de souillé n'entrera dans la cité sainte, nt aucun de ceux qui commettent des abominations et des mensonges, si ce n'est ceux qui sont écrits au livre de vie de VAgneau * : c'est-adire, mais seulement ceux, etc. Ainsi aucun d'eux n'est péri, si ce n'est l'enfant de perdition : c'est-à-dire, mais seulement cet enfant de perdition, qui s'est perdu lui-môme en rae quittant.

[ * Jésus-Christ s'est servi lui-même de celle façon de parler en deux versets consécutifs: «Il y avoil , dit-il, plu- » sieurs veuves en Israël du temps d'Ëlie : et ce prophète n'a » été envoyé chez aucune d'elles, mais chez une femme veuve » de Sareple dans le pays des Sydoniens. Il y avoit de même » plusieurs lépreux en Israël, du temps d'Elisée, et il n'a été » envoyé à aucun d'eux, mais seulement à NaamanJSyrien '.

* Cet alinéa entier [ ] ne se trouve pas dans le manuscrit orignal. {Edit. de Versailles.)

• Joan. VI. 71. — ' Ib. xvii. C. 8. 10. 12. — * MaU. xxiv. 30. — * Marc. xiu. 32. — •' Gai. ii. IG. — * Apoc xi. 27, — ' Luc. iv. 2j. 20. 27.

sra l'évangile. ^^^

ainsi, dit-il, nul n'a péri si ce n^est l'enfant de perdition , c'est-à-dire, qo'il a péri seul, selon ce que dit l'apôtre. ]

Qu-on prenne garde, que je ne dis pas que Judas n'ait été en aucune sorte donné à Jésus-Christ; mais qu'il y a une certaine manière particulière, selon laquelle nid n'est au Père, et nul n'est donné au Fils, que ceux qui gardent sa parole^ et en qui il est gloriGé éternellement; et que c'est do cette manière secrète et particulière que Jésus-Christ parle ici. Prions-le donc, que nous soyons à lui de cettte manière. Unissons -nous à sa prière aTec un cœur rempli de conGance. Seigneur, que je sois de ceux qui conservent votre parole jusqu'à la fin, afin que je sois de ceux eu qui vous serez glo* rifié éternellement.

L* JoCR. Jésns-Chrîst garde les fidèles danslecorps comme dans Tàme. (Ibid.)

rai gardé ceux que vous m'avez donnes '. Je les ai gardés, même selon le corps, conformément à l'explication que saint Jean nous donne lui-même : Laissez, dit le Sauveur % aller ceux-ci; afin que la parole quUl avoit prononcée f fût accom^ plie : Je n'ai perdu aucun de ceux que vous m'avez donnés» Pour nous montrer que Jésus-Christ a soin et de notre corps et de notre âme; et que nous ne perdons rien de ceux qu'il veut garder. C'est encore ce qui détermine à dire que cette parole ne se doit entendre que de ceux qui étoient présents. Laissez, dit-il, aller ceux-ci: en montrant les onze apôtres qui restoicnt auprès de lui. Car pour Judas, qui Tavoit quitté, il n'avoit rien à craindre des Juifs, à qui il s'étoit donné, et il devoit périr d'une autre sorte. Songeons donc à ne rien craindre même pour nos corps. Car Jésus-Christ les garde tant qu'il lui plaît : et un seul cheveu ne tombe pas dans nO' tre tête, sans notre Père céleste '. Dans les persécutions, dans les travaux, dans les maladies, Jésus- Christ prend soin dei nos corps, autant qu'il faut; et on ne peut rien contre nous, comme on n'a rien pu contre lui, que lorsque Thcure a été venue.

Mais songeons qu'il garde nos corps au prix du sien. C*cst

• Joao. Jcfii. 12. — * Ib. xfiii. 8. 9. — * Lac. xxi. 18«

^*^0 UÊDITAIIONS

en se iivittuià ses ennemis, qu'il leur dit : Laissez aller ceuxci. Sa mort délivre nos corps comme nos âmes : et c'est la marque qu'un jour il les tirera entièrement de la mort.

Apprenons de cette explication de saint Jean, que les paroles de rÊcriture, et celles du Fils de Dieu même, peuvent avoir un double sens. Il est clair que celles-ci de Jésus- Christ : Aucun de ceux que vous m'avez donnéSy ne périra * : s'entendent de Târae; et toute la suite, qui regarde Tâme, lo fera paroitre : mais il est clair par saint Jean, que cette parole s'entend aussi du corps. Méditons donc à fond rEcriture» et tournons-la de tous côtés pour en tirer tout le sue. Car tout y est esprit, tout y est vie : et Jésus-Çlirist a des paroles de vie éternelle.

LI* Jour. Joie de Jésos. Goûter m parole, source de toute joie. (Josm. znr.

Et maintenant je viens à vous : et je dis ces choses ^ étant encore dans le monde ; afin qu'ils les entendent, et qu'ils aient ma joie accomplie en eux *. Quelle est cette joie de Jésus, si ce n'est celle de leur assurer leur bonheur sur les bontés do son Père? Et comment est-elle accomplie dans ses apôtres, si ce n'est en espérance, et par la certitude de ses promesses? De même que s'il disoit : Mon Père, dans la joie que j'ai en vous les recommandant avec tant d'amour, faites-leur sentir qu'ils n'ont rien à craindre, et qu'il ne leur reste qu'à se réjouir de vos bontés et des miennes. Ce qu'il explique plus clairement dans les deux versets suivanls: Je leur ai donné votre parole^ et le monde les a ha'i'Sf parce qu'ils ne sont pas du monde; et je ne suis pas du monde. Je ne vous prie pas de les ôter du monde , mais de les garder du mal *.

Voulant dire qu'ils ne sont pas du monde, il commence par dire : Je leur ai donné votre parole. C'est cette parole qui les a tirés du monde. Qu'elle fasse donc encore cet effet ! Toutes les fois que nous entendons, ou que nous lisons la parole de Jésus-Christ, c'est cette parole qui venant de Di^^u nous ramène au lieu d'où elle est venue. C'est cette parole qui ne

* Joaa svn. 12. — ' Ib. 13. — * Ib. 14. iO.

SUR l'Évangile. 6t i

T20US permet pas de goûter le monde, parce qu*e11e nous fuit goûter la vérité , que le monde ne connoît pas , ni ne veut connoUre ; parce que la vérité le juge. Le monde est faux en tout, trompeur en tout, et la parole de Jésus-Çhrist nous ouvro les yeux pour voir cette illusion, ce faux du monde. Cette parole fait les chastes délices des âmes désabusées et dégoûtées du monde. Goûtons donc cette parole, afin que le monde no nous trompe et ne nous surprenne pas. Récitons le psaume cxviii, pour nous accoutumer à la goûter. David la tourne de tous côtés dans ce psaume , pour en découvrir toutes les beautés, pour en goûter toutes les douceurs. Il l'admire sou» tous ses noms : c*est la parole, la loi , le témoignage, le commandement, Tordonnance, le conseil, la justice du Seigneur. Il ne se contente pas d'en regarder la surface : il la pénètre, fl en sonde les profondeurs ; il la cache dans son cœur ; il no cesse de la prononcer dans sa bouche. Elle le fait trembler, en même temps elle le dilate: elle est sa consolation durant son exH , son conseil , sa lumièfe , son amour , son espérance. En même temps qu'il Tentend, il demande de Tentendre, et reconnoît que Tentendre c'est un don de Dieu. Il s'y attache par le fond de Tâme. Elle brûle, elle consume le cœur : elle Fattcndrit, elle le fond, et fait couler des torrents de larmes ; les joues en sont cavées , et deviennent comme un canal par où coulent les ruisseaux de pleurs.

Si la parole de l'ancien Testament faisoit tous ces beaux effets, celle de Jésus-Christ qu'il a reçue de son Père, qu'il a puisée dans son sein pour nous la donner, que fera-t-elle? C'est donc cette parole, qui dans un grand auditoire ira choisir quelquefois une âme mêlée dans la foule , mais que Dieu connoît et discerne, et lui laissera un aiguillon dans le cœur. Elle ne sait d'où lui viennent ces nouveaux désirs , qui vont peu à peu la détachant du monde , en sorte qu'elle n'en est plus, et qu'elle est à Dieu : pour accomplir cette parole de notre Sauveur : Je leur ai donné votre parole , et ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde. Et le monde le9 hait , parce quils ne sont pas des siens * : mais ils méprisent

* Joan. xvn. 14. IC.

012 HiDITATIOIVS

sa haine injuste et impuissante : injuste, puisqu'elle 8*e8t premièrement attachée à Jésus-Christ : impuissante, puisqu'elle n'a pu empêcher sa gloire, ni Taccomplisscment de la volonté de Dieu.

Ainsi les enfants de Dieu, que le monde hait, à cause que Tespritde simplicité, de droiture et de justice est en eux, méprisent la haine du monde ; et se trouvent trop honorés do goûter cette partie des opprobres de leur cher Sauveur. Qu'attendez-vous du monde après cela? Voulez-vous qu'il vous estime, lui dont vous devez plutôt désirer la haine? Quant à ce qui vous regarde, ayez la paix avec tout le monde: .mais si le monde ne veut point avoir la paix avec vous, ni vous laisser en repos, que vous importe? vous n'êtes pas du monde, et votre repos est ailleurs.

LU* Jour. Qu'est-ce à dire? Garder du mal. (Jean. xvti. 15.)

Je ne vous prie pas de les trier du mondef mais de les gar^ der du mal \ Après ce que Jésu^Ghrist vient de dire de ses apôtres, il pourroit sembler qu'il les voulût retirer du monde, et qu'il ne dévoient plus y être après que li^i-même il Pauroit quitté. Mais il falloit qu'ils y fissent leur temps, comme luimême l'y avoit fait. Us dévoient luire comme de grands luminaires dans le monde : Et Jésus-Christ qui avoit dit de lui-même : Je suis la lumière du monde % avoit daigné en dire autant de ses apôtres. Vous êtes la lumière du monde ; et des flambeaux quil ne faut pas mettre sous le boisseau ; mais sur le chandelier , pour éclairer toute la maison *. Et c'est pourquoi il dit à son Père : Je ne vous dis pas , que vous les tiriez du monde ; mais que vous les délivriez du mal dont le monde abonde ; tant le monde étoit dans le mal , disoit saint Jean \ Ainsi en les laissant dans le monde, je vous prie de les garder du mal : que le monde ne les gagne pas par ses attraits ; qu'il ne les épouvante pas par ses menaces. Mon Père , gardez-les du maly et qu'ils soient dans le monde, sans en être.

C'est la grande merveille de la grâce de Dieu, et c'est celîe

' Joan. XVII. 15.— -Ih. vu. 12. — 'Matt. v. 14. 15. 10. — ' I. Joan

SUR l'ÉVANGILî!. ^*^

grâce que Jésus-Christ demande pour eux. Il nous apprend aussi à la demander, lorsqu'il nous enseigne à dire : Délivreznous du mal '. Mais nous le demanderions en vain, s*il ne Tavoil auparavant demîmdé pour nous. « Mon Père, gardez-les » du mal. Si le Seigneur ne garde une ville, ses sentinelles » veillent en vain sur ses murailles : si le Seigneur ne garde ! j) une ville , ceux qui Tout bâtie avec tant de soin , ont tra- D vaille inutilement % .

Mon Père 9 gardez-les du mal : Je m'unis, mon Sauveur, h voire prière ; et c'est en vous et avec vous, que je veux dire ; comme vous Tavcz commandé : Délivrez-nous du mal.

LUI* Jeun. Qu'est-ce que le monde? (Joan. xvn. 16.)

Ils ne sont pas du monde : et moi je ne suis pas du monde^, Jésiis-Christ ne se lasse point de répéter cette parole : parce qu'il veut que nous la goûtions. Goùtons-la donc : repassonsla nuit et jour dans notre cœur.

Mes bien-aimés, disoit saint Jean , n'aimez pas le monde*. Ce n'est pas assez de ne Taimer pas en général : il s'explique : ni tout ce qui est dans le monde : car que trouverez-vous dans le monde , si ce n'est, la concupiscence de la chair, et Tamour des plaisirs des sens, où le cœur s'aveugle , s'épaissit , se corrompt , se perd : et la concupiscence des yeuXy les beaux meubles, Tor et l'argent, les pierreries , tout ce qui contente les yeux : quoiqu'aprcs tout que leur en revient-il? Possèdent-ils véritablement tout ce qu'ils voient? ils ne font que l'effleurer par leurs regards ; tout est hors d'eux : et aussi tout leur échappe. Fuyez donc aussi la concupiscence des yeux, la vanité, la curiosité, les vaines sciences: car encore que tout cela semble être en vous et vous repaître pour un moment, dans le fond tout est hors de vous , et se peut tellement effacer dans voire esprit, qu'il ne vous restera pas môme le souvenir de les avoir eus. Voilà pourtant tout ce qu'il y a de plus beau dans le monde.

Mais i» y encore Y orgueil de la vie : l'ambition, les charger^.

• Mf It. VT. 13. — ' Ps. cxxvi. — ^ I. Joan. xvii. 16. — * l. Joan. ii. ib. K.

D mon Père qui in*a envoyé m'a prescrit tout ce que j^avois ï> à dire' ».

Ce jugement se commence dès cette \ie, conformément à cette sentence de saint Paul : La parole de Dieu est vive et efficace, et plus pénétrante qu*un couteau à deux tranchants i elle perce jusqu'aux plus secrets replis de l'dme et de V esprit : divisant Tliomme animal d'avec Thomme spirituel, et discernant ce qui vient de Fun ou de Taulre : elle entre jusque dans les jointures et les mo'dlles*: elle découvre la liaison secrète de nos pensées et de nos désirs, jusqu'aux moindres fibres, et voit jusque dans nos os : c'est-à-dire , ce qu'il y a de plus caché, de plus intime, aussi bien que ce qu'il y a de plus délicat, et de plus subtil dans nos pensées : elle discerne les mouvements et les intentions du cœur; et rien ne lui est caché: tout est à nu et à découvert devant elle ' : comme on ouvre les entrailles d'une victime à qui on a coupé la gorge ; ainsi tout est ouvert à cette parole dont nous parlons.

Si l'apôtre fait ici comme une personne de la parole de Dieu, c'est Jésus-Christ qui a commencé , lorsqu'il a dit : Je ne vous jugerai pas ; la parole que j*a% prononcée sera votre juge * . Celte parole prononcée par Jésus-Christ est l'image de la parole éternelle et substantielle, qui est Jésus-Christ même: et elle en fait en quelque façon les fonctions dans les cœurs. Elle nous juge donc, parce que c'est par elle, et scion elle, que nous serons jugés. Elle fait la séparation de toutes nos pensées, de tous nos désirs, de toutes nos intentions; de celles qui viennent de notre amour-propre. Cette parole est un flambeau allumé dans notre cœur, et la lumière en pénètre partout, pour tout distinguer. Elle discerne où le bien et le mal se séparent, et l'endroit secret où ils se mêlent. Qui pourroit soutenir la rigueur de ce jugement? Mais cette parole nous apprend que si nous nous jugeons nous-mêmes ^ nous ne serons pas jugés *. Elle nous apprend que la miser i^ corde est exaltée au dessus du jugement : et que le jugement sans miséricorde ne sera que pour ceux qui n'auront point fait

» Joan. ru, 48. 49. — * Heb. iv. 12. — * Ib. 13. — * Joaii. xn. 48. — M. Cor. n. 31.

IIEDITATI02<fS

est déclaré saint, mais encore celle dont il Test et dont il Va été fait.

Il est saint par sa naissance éternelle , et encore qu^il reçoive cette sainteté de son Père , comme il en reçoit son essence, il n*a non plus été fait saint, qu'il a été fait Dien. Ainsi il ne convient à Jésus-Christ d'avoir été sanctifié , que selon sa nature humaine ; et ce grand ouvrage fut accompli et manifesté au milieu des temps, lorsque le Saint-Esprit étant descendu sur la sainte Vierge, et la vertu du Très-Haut Tayant couverte ; la chose sainte, qui naquit de cette bienheureuse Vierge f fut appelée le Fils de Dieu\ C'est donc ainsi que Jésus* Christ a été sanctifié , pour être envoyé au monde, ou plutôt lorsqu'il y fut envoyé.

Et ce qui rend cette sanctification plus glorieuse , et plus abondante ; c'est qu'outre la sainteté personnelle de Jésus- Christ, il fut oint, consacré, sanctifié par sa charge de médiateur et de pontife , ayant été revêtu de ce divin sacerdoce qui lui avoit été prédestiné, selon Tordre de Melchisédech. Ce qui étoit encore une suite de sa filiation, selon ce que dit saint Paul ; qu*il ne s'est pas ingéré de lui-même dans le sacer» doce, mais qutil ^ a été appelé et nommé par celui qui lui a dit : Vous êtes mon Fils :. je vous ai engendré aujourd'hui '.'

Celte sanctification dé Jésus-Christ en qualité de pontife , en induit une autre du même Jésus en qualité de victime. Car ce divin sacrificateur ne devoit pas, comme le grand prêtre de la loi , offrir une victime étrangère , ni un autre sang que le sien : mais il devoit paroître une fois pour abolir le péché en s' offrant lui-même^. Il étoit donc saint, et consacré, à Dieu, non-seulement en qualité de pontife « mais encore en qualité de victime. Et cest pourquoi il dit à Bieu en entrant au monde : Vous avez rejeté les holocaustes et les sacrifices pour le péché: alors j'ai dit : Je viendrai moi-même*^ pour tenir la place de toutes les hosties.

C'est pour cela qu'il se sanctifie, qu'il s'offre, qu'Use consacre, comme une chose dédiée et sainte , au Seigneur. Mais

' Luc. I. 3,). — • lleb. V. 5. C. 10. — ^ Ib. ir. 25. 26. ■- * Ps. xxxix. 7.8. Heb, X. ù. 6. ", etc.

SLtt L^ÉVAXGILE. ^^^

i\ ajoute : Je mê sanctifie pour eux, en parlant de ses apôtres; afin que participant par leur minislère à la grâce de son sacerdoce, ils entrent aussi en mAme temps dans son état do victime ; et que n'ayant point par eux-mêmes la sainteté qu'il falloit pour être les envoyés et les ministres de Jésus-Christ, ils k trouvassent en lui*

Ce ne sont pas seulement les apôlrcs, mais encore tous les chrétiens, qui ont part à ce sacrifice, [*ct au sacerdoce de Jésus-Christ. Saint Paul nous apprend à offrir nos corps comme une hostie vivante^ sainte, agréable à Dieu '; Celui qui a une hostie à offrir participe au sacerdoce : et c'est ce qui fait dire à saint Pierre, que tant que nous sommes de chrétiens, nous sommes un saint sacerdoce , offrant à Dieu des victimes spirituelles , qui sont acceptées par Jésus-Christ^ ; et à saint Jean, dans l'Apocalypse ; que Jésus-Christ nous a faits rois et sacrificateurs à notre Dieu '. Ce ne sont pas seulement les apôtres qui sont sanctifiés par la part qu'ils ont au sacerdoce de Jésus-Christ : nous y avons tous notre part à cette manière. Tout ce qu'a fait Jésus- Christ nous appartient comme à eux. ] Car les apôtres mêmes ne sont pa& apôtres pour eux, mais pour les autres, comme disoit l'apôtre saint Paul : Tout est à vous, soit Paul, soit Céphas, soit Apollo : tout est à vous : et vous êtes à Jésus-Christ , et Jésus-Christ est à Dieu * . Et encore : Dieu a mi> en nous le ministère de réconciliation : parce que Dieu étoit en Christ, se réconciliant ie monde, ne leur imputant point leurs péchés : et il a mis en nous la parole de réconciliation *.

Voilà donc k mission des apôtres fondée sur celle de Jésus-Christ, et l'accomplissement de cette parole du Sauveur : Comme vous m^avez envoyé, ainsi je les envoie ® . Vous m'avez envoyé pour réconcilier le monde; et je les envoie avec la parole et le minislère de la réconciliation, pour accomplir mon ouvrage. Et je me sanctifie pour eux, et pour tous ceux à qui je les envoie , afin qu'ils soient saints en vérité,

* Les mots qui sont entre deux crochets [ ] ne se trouvent point dans le manuscrit original. {Edit. de Versailles )

' Hom. XII. 1 . — M. Pet. ii. 5. — ^ Apoc. v. 10. — * 1. Cor. ui. 22. 23. — Ml. Cor. V. 18. tU. — «^ Joan wii. 18.

par reifel de mon sacerdoce , et par la perfection do mon sacrifice.

Voici donc les mots solennels du sacriûce de Jésus-Ghrisr, par lesquels il s'offre lui-même pour nous : Sanctifiez-les en vérité : Je^ie sanctifie^ je me consacre moi-même pour eux, afin qu'ils soient sanctifiés en vérité \ Il fallait quenotts eussions un tel pontife saint , innocent, juste, parfaitement séparé des pécheurs, et exempt de toute souillure, qui n'eût pas besoin d'offrir pour lui-même % mais qui s'offrît lui-même pour le peuple. Lui qui ne connut jamais le péché , a été fait péché pour nous , c'est-à-dire victime pour le péché , afin çue nous fussions justice de Dieu en lui ^. Il s'est revêtu de notre péché, pour nous revêtir de sa justice. C'est Teffet de cette parole ; Je me sanctifie pour eux.

Entrons donc avec Jésus-Christ dans cet esprit de victime. S'il se sanclilie , s'il s'oITre pour nous; il faut que nous nous offrions avec lui. Ainsi nous serons sanctifiés en vérité , et Jésus-Christ nous sera donné de Dieu pour être notre sagesse, notre justice , notre sanctification et notre rédemption. Et Teffet d'un si grand mystère, c'est que celui qui se glorifie, *ne se glorifie pas en lui-même * ; mais seulement en Jésus- Christ en qui il a tout. C'est donc ce que Jésus-Christ demandoit pour nous, en disant : Je me sanctifie pour eux, afin qu'ils soient sanctifiés en vérité. Et il ne faut rien ajouter à ce commentaire de saint Paul , qu'une profonde attention à un si grand mystère.

L VU" Jour. Jésus prie pour tous les élus : qu'ils soient Uu^ (Joan. xtii» 20.)

Je ne prie pas seulement pour eux ; mais pour ceux qui croiront en moi par leur parole *. Heureux chrétiens ! Jésus- Christ vous a tous en vue de cette prière. En priant pour les apôtres qu'il envoyoit au monde , il prioit aussi pour ceux ù qui il les envoyoit. Mais pour conûrmer notre foi , et nous déclarer davantage ses intentions , il a daigné s'expliquer en notre faveur> d'une manière plus expresse , par les paroles

• Joan. x«i. 19. — *Heb. vu. 20. 27. — ^ II. Cor. v. 21.— * i. Cor, I. 30. 31. — ^ Joan. \yii. 20.

^22 mÉDITATlONS^^

premiers (idoles qirun cœur et qu'une âme, il s'éleva itnprin^ cipe de dissension entre les Grecs et les Hébreux , comme si ks veuves des uns étoient pltts négligées que celles des autres*. Les apôtres remédièrent bientôt à ce désordre, et ce fut ce qui donna lieu à la première promotion des diacres. O Dieu! réveillezdans votre Eglise cet esprit de charité apostolique, qui répare les dissensions qu'on voitrépandues dans tous les ordres deTEglise! Au Heu de cette première unité, on ne voit que jalousie, que mépris, que froideur entre tous les ordres , entre tous les particuliers. 0 Dieu, donnez-nous des Etiennes qui ne respirent que la charité , et qui entretiennent la concorde! 0 Dieu, mettez fin aux schismes, aux hérésies , aux guerres , aux jalousies des chrétiens ! Gardez du moins, pacifiez, et unissez votre Eglise par toute la terre. Qu'il n'y ait qu^un même esprit, et un même cœur, comme il ny a qu'une même foi *.

LVIII' JoOR. Unité et égah'té parfaite du Père et du Fils. (Joan. xvii. 21.)

Comme vous , mon Père , êtes en moi, et moi en vous *. Ces façons de parler réciproques, dont la propriété et la force est de marquer une parfaite égalité, sont familières à notre Seigneur. Ici il ne se contente pas de dire à son Père : Vous êtes en moi^ s'il ne dit en môme temps : Je suis en votis. Un peu au dessus : Tout ce qui est à moi est à vous; et incontinent après : Tout ce qui est à vous est à moi *, En un autre endroit : Personne ne connoit le Père, si ce n*est le Filsy et réciproquement : Personne ne connoit le Fils, si ce n'est le Père *. Toutes manières de parler naturelles au Fils de Dieu , pour marquer son unité parfaite avec son Père, et traiter en toutes manières d'égal avec lui ; en sorte que s'il semble recevoir de son Père quelque avantage , en disant : Vous êtes en moi, il le lui rend en disant : et moi en vous. Ce sont paroles de société, d'égalité, d'unité parfaite ; c'est un langage qui n'a lieu qu'entre le Père et le Fils, entre le Fils et le Père. Qui osera dire : Vous êtes en moi, et je suis en vous, que celui qui ne lecon-

• Act. VI. I. — ' Eplics. IV. 5. — ^ Joau. wii, 21. — Mb. 10. — 'Mati. XI. 27.

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