VII
Après avoir fait voir au pécheur Tétat déplorable et honteux où il tombe , notre Seigneur lui montre dans la prière le moyen d'en sortir.
a Demandez: cherchez: frappez^ ». Ce sont trois degrés, et comme trois instances qu'il faut faire perse véramment et coup sur coup. Mais que faut-il demander à Dieu pour sortir de cet état plus que bestial oii le péché nous avoit mis? Il faut l'apprendre de ces paroles de saint Jacques ' : « Si quel- » qu'un manque de sagesse, qu'il la demande à Dieu, qui » donne abondamment à tous, sans jamais reprocher ses bien- » faits; mais il la faut demander avec foi et sans hésiter ».
C'est ce que notre Seigneur nous apprend lui-même : c< En » vérité , je vous le dis : si vous avez la foi, et que vous » n'hésitiez pas, vous obtiendrez tout, jusqu'à précipiter les » montagnes dans la mer. Et je vous le dis encore un coup : » tout ce que vous demanderez dans votre prière , croyez » que vous le recevrez, et il vous arrivera ' » .
Regardez donc où vous en êtes par votre péché, et demandez avec foi votre conversion. Ne dites pas qu'elle est impossible : quand vos péchés seroient d'un poids aussi accablant que celui d'une montagne; priez, et il cédera à la prière : «Croyez fermement que vous obtiendrez ce que vous » demanderez; et il vous sera donné ». Jésus-Christ se sert exprès de ces comparaisons si extraordinaires, pour montrer que tout est possible à celui qui prie.
' Matih. vil. 7. — * Jac. i. 5. 6.— ' MatUi. x\i. 21. ^2. -Marc. II. 23. 24.
Animez votre courage , chrétien , et ne désespérez jamais de votre salut.
XXi* Jour. Persévérance et humilité dai» la prière. (Matth. Vil. 7. 8.
— Luc. XI. 5. 6. et suiv.)
« Frappez » ; persévérez à frapper, jusqu'à vous rendre importun, s'il se pouvoit. Il y a une manière de forcer Dieu et de lui arracher ses grâces ; et cette manière est de demander sans relâche avec une ferme foi. D'où il faut conclure avec l'Evangile : «Demandez, et on vous donnera; cherchez, » et vous trouverez ; frappez , et il vous sera ouvert * ». Ce qu'il répèle encore une fois, en disant: « Car quiconque de- » mande, reçoit; et quiconque cherche, trouve; et on ouvre » à quiconque frappe. » Il faut donc prier pendant le jour, prier pendant la nuit, et tout autant de fois qu'on s'éveille. Et quoique Dieu semble ou n'écouter pas, ou même nous rebuter, il faut frapper toujours; attendre tout de Dieu, et néanmoins agir aussi. Car il ne faut pas seulement demander comme si Dieu devoit tout faire lui tout seul; mais encore chercher de son côté, et faire agir sa volonté avec la grâce; car tout se fait par ce concours. Mais il ne faut jamais oublier, que c'est toujours Dieu qui prévient; car c'est là le fondement de l'humilité.
XLI* Jour. Prière perpétuelle. (Luc. xviii. 1. 8. )
«Il faut prier toujours, et ne cesser jamais' ». Cettd prière perpétuelle ne consiste pas en une perpétuelle tension de l'esprit, qui ne feroit qu'épuiser les forces, et dont on ne viendroit peut-être pas à bout. Cette prière perpétuelle se fait, lorsqu'ayant prié à ses heures, on recueille de sa prière, et de sa lecture quelque vérité, ou quelque mot, qu'on conserve dans son cœur, et qu'on rappelle sans effort de temps en temps; en se tenant le plus qu'on peut dans un état de dépendance envers Dieu, en lui exposant son besoin, c'est-àdire, en l'y remettant devant les yeux sans rien dire. Alors,
^ Lac. XI. 9. 10. — ^Ib. xviii. 1.
SUR l'évangii.e. 59
comme la terre cnlr'ouverte et desséchée , semble demander la pluie, seulement en exposant au ciel sa sécheresse; ainsi Pâme, en exposant ses besoins à Dieu. Et c'est ce que dit David : a Blon âme, ô Seigneur, est devant vous comme » une (erre desséchée' ». Seigneur, je n'ai pas besoin de ▼008 prier; mon besoin vous prie; mon indigence vous. prie; ma nécessité vous prie. Tant que cette disposition dure, on prie sans prier; tant qu'on demeure attentif à éviter ce qui nous met en péril, on prie sans prier; et Dieu entend ce langage. 0 Seigneur, devant qui je suis, et à qui ma misère parott tonte entière, ayez-en pitié ; et toutes les fois qu'elle parottraà vos yeux, ô Dieu très-bon, qu'elle sollicite pour moi vos miséricordes! Voilà une des manières de prier toujours, et peut-être la plus efficace.
XLII* Jour. Importaner Dieu par des cris vifs et redoublés. (Luc.
xviii. 4. 5. 7. )
L'importunité dont il faut se servir envers Dieu, c'est cette manière pressante dont il a été parlé ci-devant.
Songez à ce cri des élus, qui s'élève nuit et jour devant Dieu. Il faut être persuadé que nos injustices, nos scandales, tout ce que nous faisons qui édifie mal les saints, et qui les fait souffrir, crie vengeance nuit et jour contre nous; et que nous ne pouvons apaiser ce cri que par un cri continuel de pénitence. Miséricorde , mon Dieu , miséricorde. C'est ce qu'il faut crier nuit et jour; c'est ce que notre besoin crie sans cesse.
Songez au triste état de ce juge, « qui ne se soucie ni de » Dieu, ni des hommes' ». Quand rien ne retient, il n'y a plus d'espérance. Quand on a quelque frein, et qu'en ne craignant point Dieu, on est du moins un peu retenu par la crainte des hommes; on peut espérer, et les passions souffrent quelque sorte de modération.
XLIII' Jour. Motifs d'espérance dans la prière. (Matth. vil. 11.)
Le fondement assuré de cette foi que Jésus-Christ exige pour prier et pour obtenir, c'est de bien comprendre que
* Ps. CXLII. 0. — ' Luc. XVIII. 4.
Dieu est un père. Combien plutôt, dit-il, « voire Père céleste » sera-t-il libéral envers vous' »?
« Si vous donnez, vous qui êtes mauvais ' » ; combien plus Dieu qui est k bonté même? Si vous donnez ce qui vous a été donné, et que vous n'ayez que par emprunt; combien plutôt Dieu donnera-t-il, lui qui est la source du bien; et dont la nature est, pour ainsi parler, de donner?
c( Si vous qui êtes mauvais » . Mais est-on mauvais, « même » à ses enfants » ? Le Fils de Dieu nous veut faire entendre que rhomme est mauvais, même à ses enfants. L'expérience ne le fait que trop voir, et qu'on se regarde soi-même plutôt qu'eux dans les biens qu'on leur procure. Il n'y a que Dieu, qui étant la bonté même et le bien par essence, ne peut donner que du bien à ceux qui ont recours à lui.
Disons-nous toujours à nous-mêmes : On peut tout espérer d'un père. Disons encore avec Jésus-Christ : Qu'est-ce qu'un corbeau? Notre Père céleste le nourrit. Qui nourrit les serviteurs, laissera-t-il les enfants sans secours? Mais qui nourrit les animaux, sera-t-il insensible au besoin de ses enfants? On peut donc tout demander; et on doit espérer de tout obtenir dès qu'on demande à un père.
XLIY' Jour. Demander par Jésus-Cbrist : Qualité d'une parfaite
prière. ( Joan. xvi. 23. 37. )
îl faut apprendre à demander par Jésus-Christ. Demander par Jésus-Christ, c'est demander ce qu'il commande ; c'est demander sa gloire; c'est interposer le nom du Sauveur; c'est mettre sa confiance en ses bontés, et aux mérites infinis de son sang. Ce qu'on demande par le Sauveur doit regarder principalement le salut; et le reste comme un accessoire. En demandant en un tel nom, auquel le Père ne peut rien refuser, on est assuré d'obtenir; car Jésus-Christ l'a promis : et douter, c'est faire Jésus-Christ menteur. «En vérité, en » vérité je vous le dis, si vous demandez quelque chose à » mon Père en mon nom, il vous le donnera^ ».
Quand donc on n'obtient pas, il faut tenir pour assuré qu'on
* MatHi. VII. 7. — 2 Jb. — •'' Joan. xvi. 23.
SUR LBVANGILE. 61
a mal prié, selon ce que dit saint Jacques ' : « Vous deman- » dez, et n'obtenez pas, parce que vous demandez mal, pour » avoir de quoi satisfaire vos mauvais désirs » .
Demande^ mal , c'est demander sans foi , comme dit le même saint Jacques ' : « Si vous avez besoin de la sagesse , » demandez-la; mais demandez-la avec foi : sans hésiter», sans craindre, en croyant certainement que vous obtiendrez si vous demandez bien, si vous demandez avez foi, si vous demandez avec persévérance.
Le Sauveur ne nous donne pas ce que nous demandons contre notre salut. Demandons notre conversion : attachonsnous à cela, nous Tobtiendrons.
Ame religieuse! le fruit de la doctrine de Jésus-Christ sur la prière , doit être principalement d'être fidèle aux heures qu'on y consacre. Fussiez-vous distraite au dedans, si vous gémissez de l'être, si vous souhaitez seulement de ne l'être pas, et que vous demeuriez fidèle, humble et recueillie au dehors; l'obéissance que vous y rendez à Dieu, à l'Église, et à la règle, en consen'ant les génuflexions, les inclinations, et tout le reste de l'extérieur de la piété, conserve l'esprit de prière. On prie alors par état, par disposition, par volonté; mais surtout, si on s'humilie de ses sécheresses et de ses distractions. Oh! que cette prière est agréable à Dieu! Qu'elle mortifie le corps et l'âme! Qu'elle obtient de grâces, et qu'elle expie de péchés!
XLY*^ Jour. Abrégé de la morale chrétienne, et a quoi elle se termine.
(Matth. VII. 12. 20.)
« Faites comme vous voulez qu'on vous fasse ». Rien de plus simple que ce principe ; rien de plus étendu dans la pratique, toute la société humaine y est renfermée. La nature même nous enseigne cette règle. Mais Jésus-Christ l'élève en njoulanl :« C'est ici la loi et les prophètes '». C'en est le précis, et l'abrégé de toute justice. La racine en est dans ce précepte : « Vous aimerez votre prochain comme vousmême * ».
' Jac. IV. 3. — ' Ib. I. 5. G. — ' Matth. vil. 1?. — < Ib. XXII. 39
62 véDiTATioxs ^?^'^;$
« Efforcez-vous * ». Le salut ne doit pas être entrepris avec mollesse, a La porte est étroite» par la mortification, la paovreté, et la pénitence. « Le chemin est large »dans la licence. Le grand nombre, le petit nombre; sujet infini de méditer, et inépuisable consolation pour les humbles.
(( Un bon arbre porte de bons fruits : un mauvais arbre » en porte de mauvais*». C'est ce qui fait discerner la bonne pénitence d'avec la mauvaise.
Etrange état d'une créature raisonnable, qui faute de porter de bons fruits, n'est plus propre que pour le feu.
«Vous connoîtrez les bons arbres par leurs fruits ^), et non par leurs feuilles ; c'est-à-dire, par leurs œuvres, non par leurs paroles. Le figuier que Jésus-Christ maudit avoit des feuilles ; mais parce qu'il n' avait pas de fruits, Jésus-Christ le rendit sec. «Que jamais fruit ne naisse de toi S). Par punition d'être infructueux, il le devient encore davantage. Si on ne produit des fruits dans le temps, et lorsque le maître en attend, il vient un temps qu'on n'en peut produire aucun.
Un sage confesseur doit demander à son pénitent du fruit et non des feuilles. Il ne faut pas se contenter de l'apparence d'un bon arbre dans ses feuilles, ni des fruits commencés dans la fleur. Il faut de vrais fruits ; autrement il a raison de douter que la pénitence soit sincère.
XLYP Jour. En quoi consiste la vraie vertu. (Mattb. vii. .21. )
Jésus-Christ vient de parler des arbres qui n'ont point de fruits; en voici une mauvaise espèce. C'est le chrétien, qui n'a que l'apparence du bien, et qui en effet ne porte rien de bon: celui qui parle beaucoup et ne fait rien : «Seigneur, Seigneur », dit-il; il vaudroit bien mieux ne pas tant répéter qu'il est le Seigneur, et faire ce qu'il dit.
Il y en a qui ne résistent à rien: tout ce que vous leur proposez ils l'entreprennent. Oui, je le ferai, je parlerai, je prierai, j'assisterai à tout; mais quand il faut venir à l'exécution, tout demeure. Les juifs étoient de ceux qui disent bcau-
' Matth. VII .13. 14. — » Ib. 17. 18. 19.— =» Ib. 20.— Mb. xxi. Ï9. 20.
Goapy et Jésus leur dit : a Les femmes de mauvaise vie et les publicains font mieux que vous ' » . Votre piété toute extérieure, vous entretient dans une fausse opinion de vertu. Ceux qui sont manifestement mauvais, ont honte d'euxmêmes, et se convertiront à la fin plutôt que vous.
Considérez ces deux jeunes hommes de la parabole ^ L'un a honte de désobéir ouvertement à son père, en lui disant : « Je i> ne veux pas », et après lui avoir dit, Je le veux, il suit pourtant son penchant, et « il ne fait rien ». L'autre dit ouvertement : <t Je n'en ferai rien» : et il a honte de son insolence, et Cl il obéit». L'un a la présomption de vouloir passer pour vertueux, et il ne l'est qu'en paroles : c'est pourquoi il tombe. L'autre a horreur de sa témérité, et il s'en repent.
Il ne faut donc ni trop déférer aux discours présomptueux de ceux qui promettent tout, ni désespérer de ceux qui semblent tout refuser. Les grands crimes mènent plutôt à la pénitence, que la fade et inefficace pudeur, qui fait tout promettre sans avoir un véritable désir de l'exécution ; ou que la fausse piété, qui ne consiste qu'en paroles, où l'on croit avoir tout fait quand on parle bien de la loi et de la vertu, comme faisoicnt les juifs.
Ame fidèle, évertuez-vous. Avez-vous promis quelque chose? Quelque grande qu'elle soit, faites plus encore. Avezvous refusé? Ayez-en honte, et faites ce que vous aviez dit que vous ne vouliez ou ne pouviez pas.
Celui qui écoute et qui fait, en qui la vertu se tourne en habitude par la pratique, ce c'est l'homme sage qui bùtit sur la pierre^». Les tentations viennent, les maladies accablent ; les afflictions fondent sur cette âme ; elle se soutient. Ceux qui ne fout qu'écouter, qui se délectent de la beauté ou de la vérité de la sainte parole, sans en venir aux effets, ou qui n'y viennent qu'imparfaitement, « ont bâti sur le sable ; ils tom- » bentàla première occasion, et leur ruine est grande ».
' Mattb. XX. 31. 32. — = Ib. xxi. 28. 29. 3o. —Mb. vil. 2i. 25. 26. 27.
XLYII. Jour. Admirables effets , et invincible puissance de la doctrine de Jésus-Christ. (Mattb. vil. 28. 29.)
Considérez la doctrine de Jésus-Christ ; elle est si belle et si solide, qu'elle cause de Fadmiration à tout le peuple. Car qui n'en admireroit la pureté, la sublimité, Tefficace? Elle a converti le monde ; elle a peuplé les déserts : elle a fait prodiguer à des millions de martyrs de toute condition, de tout âge et de tout sexe, jusqu'à leur sang. Elle a rendu les richesses et les plaisirs méprisables; les honneurs du monde ont perdu tout leur éclat. L'homme est devenu un ange ; et il s'est porté à se proposer pour modèle Dieu même. Qui ne l'admireroit donc, cette belle, celte ravissante doctrine? Mais ce n'est pas tout de l'admirer. « Jésus enseigne comme o ayant puissance » ; il faut que tout cède, et que tout orgueil humain baisse la tête.
Dieu vous préserve d'un docteur timide, qui n'ose vous dire vos vérités, ou qui vous flatte dans vos défauts, à la manière des scribes et des pharisiens, qui ne songeoient qu'à s'attacher le peuple, et non à le corriger. Demandez à Dieu un docteur qui vous parle avec efficace et avec puissance, sans vous épargner dans vos vices. C'est à celui-là que votre conversion, est réservée. Amen, amen.
SUR l'Évangile. 65