A LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR
Les sermons de notre Seigneur dans sa dernière semaine sont des plus dignes d'être médités, par la circonstance de sa mort prochaine. Pour les lire avec ordre et avec fruit, il est bon de les partager par journées, comme on a fait le sermon sur la montagne.
Avant que d'en venir à cette semaine si pleine d'instructions et de mystères, pour en prendre l'esprit il faut remonter un peu plus haut. Et c'est à quoi nous donnerons huit jours.
I'*^ Jour. Le mystère de la croix prédit par Jésus-Christ, et non compris par les apôtres ; combien on craint de suivre Jésus à la croix. (Mattli. \x. 17, jusqu'au ?9. Marc. x. 3'^., jusqu'au 46. Luc. xvill. 31, jusqu'au 3,'). )
L'heure de Jésus approchant, il va volontairement à Jérusiilom , où il savoit qu'il devoit mourir; et il le déclare à ses apôtres.
Saint Paul disoit aux disciples* : « Et maintenant étant lié par le Saint-Esprit », doucement contraint par son impulsion particulière, « je m'en vais à Jérusalem , ne sachant ce » qui m'y doit arriver ». Mais Jésus va à Jérusalem, sachant Irès-hien ce qu'il y doit souffrir, et le dénonçant aux apôtres : « Voilà » , dit-iP, « que nous allons à Jérusalem, et » le Fils de l'homme sera livré entre les mains des méchants. » Je ne sais » , disoit saint Paul' , « ce qui me doit arriver à » Jérusalem, si ce n'est que dans toutes les villes où je passe,
' A»;l. \\. '->:>. — • MaUli. xx. 18. -- '» Art. \\. Ti.
» le Saint-Esprit me fait témoigner par les prophètes qui y » sont, que des chaînes et des afflictions m'y sont préparées». Mais au lieu qu'on ne montroit les choses qu'en confusion il saint Paul , Jésus explique tout distinctement à ses apôtres, comme la seule lecture le fera connoîlrc.
A ces mots, saint Luc observe ', « que les disciples ne com- » prirent rien de ce que Jésus leur disoit », quoique Jésus leur parlât sans aucune ambiguïté; que « cette parole leur éloit » cachée, et qu'ils n'enlendoient pointée qu'on leur disoit». Cet évangéliste fait voir, par le soin qu'il prend do nous faire observer cette ignorance des apôtres, combien le mystère de la croix a peine à entrer dans les esprits.
Jésus s'étant expliqué ailleurs de ce mystère en termes moins clairs, le même saint Luc fait cette remarque ' : <c Les » apôtres n'entendoient point cette parole, et elle étoit » comme voilée devant eux, en sorte qu'ils n'en sentoient » point ta force , et ils craignoient de l'interroger sur cette » parole ». Ils n'entendoient pas, parce qu'ils ne voUloient pas entendre. Ils virent bien qu'il faudroit suivre leur maître, et ils ne vouloient pas savoir les souffrances où il alloit, dans la crainte d'avoir un sort semblable. C'est pourquoi Jésus leur disoit : « Mettez bien ceci dans vos » cœurs: que le Fils de l'homme sera livré entre les mains » des homnies^)*. ce qu'il avoit soin de leur inculquer dans le temps que tout le monde étoit en admiration des prodiges qu'il faisoit; c'est que, flattés par sa gloire, ils avoient le cœur bouché à ce qu'il leur enscignoit sur l'opprobre qu'il avoit à souffrir, sans vouloir en entendre parler. Mais c'étoit là néanmoins ce que Jésus youloil qu'ils sussent. Car il avoit mis notre salut dans ses souffrances, et dans l'obligation de le suivre, et de porter sa croix après lui. a Mettez bien cela dans vos cœurs » , leur disoit-il.
Songez ici comme rhonune se trompe lui-même, comme il fait le sourd quand on lui veut dire ce qui choque ses passions et ses sens; comme, quelque clair qu'on lui iiarle, il détourne l'oreille; il ne fait pas semblant d'enlemlre, et
' J^iic. xxvin. r/i. — ' Ib. i\. 'ij. -- ' Ib. -ii.
craint d'approfondir la matière. Quitte ce commerce, renonce à ce plaisir , renonce à ta propre volonté: il n'entend pas; il ne veut pas entendre, ni savoir, ni interroger celui qui lui parle. C'est pour la même raison que saint Marc raconte la même chose en ces termes ' : « Comme ils montoient à Jérusalem, Jésus marchoit devant eux, et ils en p étoient étonnés, et ils craignoient en le suivant; et ap- » pelant les douze , il leur dit : nous allons à Jérusalem » , ïM)ur y souffrir tout ce qu'il leur marque.
Le sujet de leur étonnement étoit qu'ils savoient que les pharisiens et les docteurs de la loi lecherchoient pour le faire mourir; et ils ne pouvoient comprendre qu'il allât se mettre en leurs mains ; et ils le suivoient en tremblant. On craint de suivre Jésus à la croix.
Mais pour nous encourager il va devant; et saint Luc remarque, qu'il « affermit sQn visage pour aller à Jérusalem ^>, voyant son heure venue. La nature craignoit, comme il parut dans son agonie au jardin. Car il a voulu porter nos foiblesses jusqu'à ce point, afin de nous apprendre à les vaincre. Suivons-le donc, et à son exemple affermissons notre visage, lorsqu'il faut aller à la pénitence, à la mortification, et à la croix.
Ce fut en celte occasion que ses disciples lui dirent: «Maî- » tre, il n'y a que peu de temps que les Juifs vous cher- » choient pour vous lapider, et vous allez vous mettre encore » entre leurs mains^) . ils vouloient le détourner de ce voyage et il n'y eut que Thomas, qui entendit le mystère, lorsqu'il dit courageusement : a Allons, allons aussi, et mourons avec » lui * )). Kelle parole, si elle eût été suivie de l'effet! Mais Thomas s'enfuit comme les autres; et il fut le dernier à croire sa résurrection. Voilà l'homme : celui qui parle le plus hardiment, le plus souvent est le plus foible lorsque Dieu l'aliandonne à lui-même. Entends, chrétien, combien il est diflicilc d'aller à la croix avec Jésus, et combien on a besoin de sa grâce.
* iMaic. X. 32. 3j. - - Luc. ix. .jI. — •' Jo. n. li. 8. — ' Ib. II. 0.
serviteur, e( a mis sa gloire à racheter ses élus par la perte de sa Yie. Racheté par Thumilité et la croix de ton Sauveur, ne songe point à t'élever ni à enfler toi-ineme ton cœur.
Considérons combien nos passions, et surtout Tambition, nous aveuglent; et crions, à Texemple de ces deux aveugles, et de Barlimée, lils de Timée: «0 Seigneur, rendez- nous la » vue ' »; faites-nous connoître nos défauts.
Que nul réproche des hommes ne nous empêche de crier à Jésus pour en implorer le secours de sa grâce. Quittons nos habits, courons à lui, ouvrons les yeux, gloriiions Dieu , cessons de nous méconnaître et de nous glorifier nousmêmes.
III' Jour. Victoire et puissance de Jésus-Christ contre la mort, dans la résurrection de Lazare. (Joan. xi. 1. 4 G.)
Jésus approche do Jérusalem ; il est déjà à Béthanie , bourgade qui en étoità peine à six- vingts pas, à la racine de la montagne des Oliviers. Sa mort approche en môme temps; et ce qu il va faire à celle approche, et pour nous y préparer, est admirable.
La première chose 'c'est la résurrection de Lazare. Il alloit mourir , et il sembloit que Tempire de la mort alloit s'affermir plus que jamais, après qu'il y auroit été assujetti luimôme. Mais il fait ce grand miracle de la résurrection de Lazare, afin de nous faire voir qu'il est le maître de la mort.
Elle paroît ici dans tout ce qu'elle a de plus affreux. Lazare est mort, enseveli, enterré, déjà pourri et puant. On craint de lever la pierre de son tombeau, de peur d'infecter le lieu et la personne de Jésus par cette insupportable odeur. Voilà un spectacle horrible : Jésus en frémit, Jésus en pleure. Dans la mort de Lazare, son ami, il déplore le commun supplice de tous les hommes; il regarde la nature humaine comme créée dans l'immortalité, et comme condamnée à mort pour son péché. 11 est l'ami de tout le genre humain : il vient le rétablir; il commence par en pleurer le désastre, par en frémir, par se troubler lui-môme à la vue de son
' Matlh. XX. 30. Marc. x. 46. 51. Luc. xviii. 42.
SLR l'Évangile. 71
supplice. Ce qai lui paroît si horrible dans la mort, c'est principalement qu'elle est causée par le péché; et c'est plutôt le péché que la mort qui lui cause ce frémissement, ce trouble, ces pleurs. Il est saisi d'un nouveau frémissement à mesure qu'il approche du tombeau. En voyant cette affreuse caverne où le mort étoit gisant, on diroit qu'il n'y a point de remède à un si grand mal. «Celui, dit-on, qui a éclairé l'a- » veugic-né, ne pouvoit-il pas empêcher que son ami ne t> mourût'» ? On ne ditpas : Ne le pourroit-il pas ressusciter? r/cst à quoi on ne songeoit seulement pas. On croit que son pouvoir n'alloit pas plus loin que de l'empêcher de mourir; mais le tirer de la mort, quoiqu'il en eût déjà donné des exemples, on ne vouloit ni s'en souvenir, ni le croire. On croit qu'il n'a que des larmes et cette frémissante horreur à donner a un tel mal. Voilà tout le genre humain dans la mort; il n'y a qu'à pleurer son sort , on n'y voit aucune ressource. C'est le commencement de l'histoire , et comme la première partie do ce tableau : tout y est rempli d'horreur.
Mais voici la seconde, et tout y est plein au contraire de consolation. Il n'y paroît que puissance contre la mort, et que victoire remportée sur elle.
Jésus dit: «Cette maladie n'est pas pour la mort, mais » pour la gloire de Dieu '» . Lazare en mourut pourtant ; mais le Sauveur vouloit dire que la mort seroit vaincue , et le Fils de Dieu glorifié par cette victoire.
Il poursuit: « Lazare dort, mais je le vais réveiller*»; appelant la mort un sommeil plutôt qu'une mort, et montrant qu'il lui est aussi facile de ressusciter un mort que de réveiller un endormi.
A mesure qu'il avance , il paroît de plus en plus le vainqueur de la mort. « Si vous aviez été ici , mon frère ne seroit » pas mort : mais je sais que Dieu vous accordera tout ce que » vous lui demanderez ». Vous avez tout pouvoir, non-seulement pour prévenir la mort, mais encore pour lui enlever la proie qu'elle a déjà entre ses mains.
« Votre frère ressuscitera \ Je le sais, dit Marthe, au dernier
• J«ian. II. 37 — Mb. Il 4. — » Ib. il. 22. — * Ib. 23.
If-
» jour ». Elle ne doute pas que Jésus ne puisse le ressusciter avant ce temps ; mais elle ne se juge pas digne de cette grâce.
Goûtons ces paroles du Sauveur, après lesquelles la mort n'a plus rien d'afiFreux : « Je suis la résurrection et la vie ; )) celui qui croit en moi, quand il seroit mort, il vivra : celui s> qui vit et qui croit en moi , ne mourra point éternelle- » mentS) . Une mourra point pour jamais : la mort ne sera pour lui qu'un passage : il n'y demeurera pas , et il viendra à un état où il ne mourra jamais.
La foi de Marthe est grande. Les Juifs disoient de Jésus : a Né pouvoit-il pas faire que Lazare ne mourût pas » ? Celleci dit non-seulement qu'il le pouvoit faire , mais qu'il l'auroit fait, et qu'il pouvoit encore le ressusciter s'il vouloit. Elle voit en esprit la résurrection générale, et confesse Jésus- Christ, comnfe celui qui, étant au ciel et dans le sein de son Père, est venu au monde. Jésus, Fils du Dieu vivant, est vivant de la même vie que son Père. « Comme le Père f) , dit-il % tt a la vie en soi , ainsi a-t-il donné au Fils d'avoir la » vie en soi ». 11 a donc raison de nous dire « qu'il est la ré- » surrection et la vie ^) ; et encore: « Je suis la vie » ; et encore: tt Comme le Père ressuscite et vivifie, ainsi le Fils vivifie qui » il lui plaît ^ ». Il est une source de vie, il est la vie même comme le Père. La vie est venue à nous , quand il s'est fait homme. « Nous vous annonçons la vie éternelle qui étoit dans » le Père , et qui nous est apparue » pour se répandre sur nous, disoit saint Jean ^ .
Les larmes mêmes de Jésus nous remplissent d'espérance : si le médecin tout-puissant est touché de nos maux, s'il les pleure, s'il en frémit, il les guérira.
aOtez la pierre S), ouvrez le tombeau, enlevez la porte de cette éternelle prison. C'est sans doute pour en délivrer ceux qui y sont détenus.
a Père, je sais que vous m'écoutez toujours '». Nous sommes donc délivrés, puisqu'un tel intercesseur parle pour
« Joan II. 25. 26. — ' Ib. v. 26. — « Ib. XI. 25. — * Ib. v. 21. — » Joan, t. 2. — « Joan. xi. 39. — ' Ib. 42.
nous, a Lazare, sortez, paroisscz ». Les prophètes avoient ressuscité quelques morts. Biais onn^avoit point encore traité lamort d'une manière si impérieuse. C'est que le temps devoit venir, et déjà il étoit venu » , disoit le Sauveur, « que ceui qui sont dans le tombeau entendront» la voix du Fils do Dieu; et ceux qui Tentendront, recevront la vie* )>.Ce qui so tàii maintenant pour le seul Lazare, se fera un jour pour tous les hommes.
a Lazare sortit à Tinstant» , quoique a lié de bandelettes » 9 à peu près comme un enfant dans le berceau, « le visage enveloppé d'un linge * ». Un homme vivant ne pourroilse remuer en cet état : cependant un mort se lève, et parloit, tant il y a d'efficace dans la parole du Sauveur.
Il importe de bien méditer toutes ces choses, alindc nous affermir contre la crainte de la mort, qui est si extrême dans les hommes , qu'elle est capable de leur faire perdre l'esprit , quand on leur annonce qu'il faut mourir, comme l'expérience le fait voir. On a grand besoin de se munir contre ^Ue crainte. Ce qui se fait principalement en méditant les promesses de l'Évangile contre la mort, et s'atlachant par une vive foi à la vie que nous attendons. On a besoin d'une I grande grâce contre une si vive terreur. On ne la sent pas, tant qu'on a de la santé et de l'espérance; mais quand il n'y en a plus, le coup est terrible. Il est foible pourtant, si nous croyons bien que Jésus a vaincu la mort.
Il l'a encore vaincue dans une jeune fille de douze ans, qui ne faisoit que d'expirer, et qui étoit encore dans son lit Ml Ta vaincue dans un jeune homme qu'on portoit en terre \ Enfin , il l'a vaincue dans le tombeau, et au milieu de la pourriture, en la personne du Lazare \ Il restoit qu'il empêchât même la corruption. Il avoit vaincu la mort en des personnes qui étoient mortes naturellement : il falloit encore la vaincre lorsqu'elle seroit venue par violence. Ceux à qui il avoit rendu la vie, demeuroient mortels; il restoit qu'avec la mort il vainquît même la mortalité. C'étoit en sa personne
« Joan. V. 25. — ' Il>. \i. 4'i. — ' Mattb. ix. 18. 25. Marc. V. 35. 40. 42. — * Luc. VU. 12. 14. 15. — ^ Joan. X- 41. 42. 43.
qu'il devoit faire voir une vicloire si complète. Après qu'on Teut fait mourir, il ressuscite pour ne mourir plus, sans même avoir jamais vu la corruption, comme avoit chanté le Psalmiste: «Vous ne permettez pas que votre Saint voie la D corruption' ». Ce qai s'est fait dans le chef s'accomplira dans les membres. L'immortalité nous est assurée en Jésus- Christ à meilleur titre qu'elle ne nous avoit d'abord été donnée en Adam. Notre première immortalité étoit de pouvoir ne mourir pas, notre dernière immortalité sera de ne pouvoir plus mourir.
rV* Jour. Même sojçt. Les trois morts ressuscites par notre Seignear, figures des trois états du pécheur (Juan. il. I. etsuiv. Matth. IX. 18, 25* Marc. Y. 35. 42. Luc. vu. 12. 15.)
La vraie mort de l'homme c'est le péché , parce que c'est la mort de l'âme.
Dans les trois morts que le Sauveur a ressuscites, les saints ont considéré le péché vaincu en trois états : dans son commencement, en la personne de celte jeune fille; dans s^ progrès , en la personne de celui qu'on portoit en terre; dâfi^ sa consommation , et dans l'état d'endurcissement et d'habitude invétérée, en la personne de Lazare. La corruption dans ^. un mort de quatre jours fait voir un homme qui croupit, el pourrit, pour ainsi parler, dans son péché. La mauvaise odeaf , ■: c'est le scandale et la diffamation qui suit cet état. La caverne OÙ le mort est enterré, fait voir l'abîme où le pécheur s'est onfoncé. La pierre sur le tombeau, c'est la dureté dans le eœur. Les bandes dont le mort est lié , sont les liens du péché qu'il ne peut rompre. Il ne paroît plus de ressource; les gens de bien même n'espèrent plus rien. aMaîti^. », disoit » Marthe \ il sent mauvais et il y a quatre jours qu'il est mort ». C'est ce qui cause dans Jésus ce frémissement réitéré par deux fois, avec ces larmes amèrcs; ce qui signifie l^ffort,* et comme le travail de l'Église , pour enfanter de nouveau ce mort tout pourri. Le grand cri de Jésus montre encore la même chose. Ressusciter un tel mort, c'est quelque chose de plus miraculeux que la résurrection de Lazare.
» Ps. XV. 10. 11. Act. II. 27. — * Joan. xi. 30.
suB l'Évangile. 7.")
Ame malheiirease , ne fais point pleurer Jésns; ne le fais point tant crier, ni tant frémir; empêche-toi de tomber dans ce pdché d'habitude. Mais si tu y es , ne perds pas toute espérance , il te reste une ressource infaillible dans les cris et les larmes de Jésus.
« Déliez-le », dit le Sauveur* ; ôtez-lui ces bandelettes dont il est serré ; c'est le ministère des apôtres. Biais il faut auparavant que Jésus ait parlé ; que le mort ait ouï sa voix ; qu'il se soit déjà réveillé de son profond assoupissement, et qu'il commence à vivre en recevant Tinspiralion qui l'appelle à la pénitence. Les apôtres peuvent alors user du pouvoir qui leur est donné de délier; mais si le pécheur n'a déjà reçu aucun principe de vie, en un mot, s'il n'est déjà sérieusement converti , c'est en vain qu'on le délieroit ; il est tout mort an dedans, et les sacrements ne peuvent rien pour lui. Convertissez-vous donc, ô pécheur ! et vivez.
V* Joar. Amitié de Jésus, modèle de la nôtre. Excellente manière de prier.
( Joan. XI. I. et soiv.).
Voilà les grands mystères de cet Evangile. Mais à ne rien regarder que l'histoire, elle est ravissante.
a Lazare, notre ami » , dit lésus\ Quel bonheur à des mortels de pouvoir avoir Jésus pour ami! «Notre ami ». Lazare , aimoit et lui et sa compagnie ; ses disciples avoient part à son amitié.
Jésus aimoit Marthe, et Marie sa sœur , et Lazare % qui étoit malade ». Voilà les amis de Jésus; leur maison étoit toujours ouverte à lui et aux siens: ce sont ses hôtes et ses amis.
Puisque Jésus n'a pas dédaigné d'avoir des amis sur la terre, suivons ce modèle dans nos amitiés. Aimons ceux qui sont charitables, et qui exercent volontiers l'hospitalité; car en la personne de leurs hôtes, c'est Jésus-Christ qu'ils reçoivent. Aimons une Marthe si zélée pour servir Jésus, qu'elle passe jusqu'à un empressement excessif, et jusqu'à une inquiétude dont elle est reprise. Si nos amis ont des défauts, que ce soient des défauts fondés sur le bien. Mais aimons surtout une Marie qui est toujours aux pieds de Jésus , toujours at-
» Joan. XII. 44. — » Ibid, xi.U. — ' Ibid. 5.
tentive à sa parole, et à «la bonne part qui ne pouvoit lui être ôtée'». Voilà ceux que Jésus-Christ honoroil d'une amitîd particulière.
a Celui que tous aimez est malade'». C'est ce que mandent à Jésus les sœurs de Lazare. Excellente manière do prier; sans rien demander, on expose à celui qui aime le besoin de son ami. Prions ainsi ; soyons persuadés que Jésus nous aime; présentons-nous à lui comme des malades, sans rien dire, sans rien demander. Prions ainsi pour nousmêmes, prions ainsi pour les autres. C'est une manière de prier des plus excellentes.
Souvent on dit à Jésus dans son Évangile : Venez , Seigneur, et guérissez; imposez vos mains, touchez le malade : ici on dit simplement : c( Celui que vous aimez est malade». » Jésus entend la voix du besoin , d'autant plus que cette manière de prier a quelque chose , non-seulement de plus respectueux et de plus soumis, mais encore de plus tendre. Qu'elle est aimable celte prière! pratiquons-la principalement pour les maladies de l'âme.
Marthe et Marie conservent toajotirs leur caractère. Marthe est toujours la plus empressée; elle parle plus, elle agit plus. Marie arrive : d'abord x( elle se prosterne aux pieds de » JésusS); elle ne dit qu'un mot, et c'est assez.
«Le maître vous demande», lui disoit Marlhe\ Jésus étoit content de la foi de Marthe , mais pour achever d'être touché, il vouloit voir les pleurs, la tendresse intime et la douceur de Marie toujours attachée du fond de son cœur à sa parole.
« Jésus pleura^ ». Où sont ces faux sages qui veulentqn*^ soit insensible? Ce n'est pas là la sagesse de Jésus.
«Voyez comment il l'aimoitS). Soyez loué,ô Seigneur Jésus! d'avoir bien voulu qu'on pût remarquer la tendresse que vous avez pour vos amis. Qu'il nous soit permis de l'imiter, et d'aimer à votre exemple; les cœurs durs et insensibles ne sont pas ceux qui vous plaisent. Mais régie*? nos ami- Luc. X. 39. 40. 42. — 2Joan. xi.3. — ^ J6id. 32.— ' /15/J--28. — * Ibid,3ù.--^ Ibid. xi. 30.
SUR L ËVAKGILE. 77
liés, et soyez-en le modèle. Ne flattons point nos amis; corrigeons-en, comme vous, les empressements inconsidérés : aimons dans nos amis le bon et le solide comme vous.
0 Seigneur ! que je soie du nombre de ceux à qui vous dites : a Vous êtes mes amis ' » ; et encore : a Je vous dirai à vous qui êtes mes amis' ». 0 bon et parfait ami, qui, pour exercer envers eux Tamour que vous avez dit vous-même être le plus grand de tous, avez donné lolre vie pour eux, je ne veux d'ami que vous ou qu'en vous. 0 bon ami, ressuscitez-moi, je suis plus mort que Lazare.
a Blarthe appelle Marie en secret. Le maître » , dit-elle*, a vous demande ». Il y a un certain secret entre Jésus-Christ et les âmes intérieures qui sont figurées par Marie. Il faut entrer dans ce secret, et ne pas le troubler en y mêlant le monde. Entends, chrétien, ce doux secret, ce secret entre le Verbe et Tâme détachée des sens , qui Técoute au dedans, et qui ne connoît que sa voix.
o A rinstant Marie se lève, et vient à Jésus S. Quand il appelle, on ne peut y aj^porter trop de promptitude. Les Juifs les voyant partir si vite, disoient : a Elle va pleurer au » tombeau ». On connoissoit son bon naturel et son cœur tendre; mais Jésus avoit réglé ses tendresses, dont le principal objet étoit sa parole.
« Déliez-le, et laissez -le aller ^ ». On n'a point dit ni où il alla, ni ce qu'il fit, ni ce qu'il dit, ni ce qu'on dit de lui, ni où il avoit été , ni comment il se trouvoit, toutes questions superflues. Dieu qui dès le moment de sa mort, savoit ce qu'il en vouloit faire , avoit tout réglé; il savoit par où nous dévoient venir les vérités de l'autre vie. Jésus notre docteur savoit tout, et avoit tout vu dans la source. La simplicité du narré nous apprend ce qu'on doit considérer dans les grandes choses , et comme il y faut mépriser les minuties.
VI* Jour. Jésus-Christ mis en signe de contradiction; incrédulité des Juifs après la résurrection de Lazare. (Joan. xi. 4C etsniv.).
Ce qui fut dit du Sauveur à sa bienheureuse Mère, par le
» Joan. XV. 4. 15. — ' Luc. XII. 4. — ' Joan. xi. 28. — * I6id. 29.31 ^^Ibid, XI. 4i.—
78 UiÉDITATïONS
saint vieillard Siméon , est bien vrai : « Celui-ci est posé en » ruine et en résurrection à plusieurs en Israël , et en signoj » de contradiction; afin que les pensées de leurs cœurs » soient découvertes'». On n'avoit point encore vu la pro-| fonde malice du cœur de l'homme, ni jusqu'à quel point il est capable de résister à Dieu. ...
Âpres un si grand miracle, il semble qu'il ne faut pas'i^'p tonner que plusieurs crussent. La résurrection de Lazare étoit arrivée en présence de tout le monde , à la porte de Jérusalem, avec le concours qu'attire un deuil dans les maisons considérables. « Plusieurs crurent», dit Févangéliste ^ C'étoitlà reflet naturel d'un si grand miracle. Mais d'autres qui savoient la haine des pontifes et des pharisiens contre Jésus, et qui y entroient, leur allèrent dire ce qu'ils avoient vu. Sur cela, on assembla le conseil , et la résolution en fut étrange.
a Cet homme fait beaucoup de miracles^). Ils ne nient point le fait, il est trop constant. «Que ferons-nous»? La réponse paroît aisée : croyez en lui ; mais leur avarice , leur faux zèle, leur hypocrisie, leur ambition, leur domination (yrannique sur les consciences, que Jésu3 découvroit, encore qu'ils la cachassent sous le masque du zèle de la religion, les aveugloit. En cet état, a ils ne peuvent croire*», comme nous verrons bientôt; et ils aiment mieux résister à Dieu, que de renoncer à leur empire.
Ailleurs ils disent encore : a Que ferons-nous à ces hom- » mes? carie miracle qu'ils viennent de faire est public; » tout Jérusalem en est témoin, et nous ne saurions le nier^ ». La réponse naturelle étoit : il y faut croire; mais si nous y croyons, nous ne serons plus rien; et c'est à quoi ils ne pouvoient se résoudre.
Les incrédules s'écrient : Comment tout le monde n'a- 1- il pas cru, s'il y a eu tant et de si grands miracles? Us n'entendent pas le profond attachement du cœur humain à ses sens, cl aux affairesqui lesflattcnt; d'oii suit une indifl'érence prodigieuse pour le salut. Ce qui fait qu'on ne daigne pas s'appliquer à ce qui se passe qui y a rapport, ni s'en enquérir,
• Lac. II. 34. 35. - 2 Ibid, 45. — ' Ibîd. 47. — « Joan. xii. 37. 38. 30. — * Act. IV, 10.
SUK L*ÉVàKOIL£. 79
et que ceux qui l'ont vu , s'étourdissent eux-mêmes pour n'y pas croire , de jpeur qu'en y croyant ils ne soient forcés de renoncer à tout ce qu'ils aiment , et d'embrasser une vie qui leur paroît si insupportable et si triste.
Il faut donc entendre, qu'outre les miracles du dehors, il en falloit un au dedans , pour y changer la mauvaise disposition des cœurs : et c'est là l'effet de la grâce. De là vient que si peu de gens ont cru, encore qu'on ait vu tant de prodiges, et qu'ils eussent été écrits dès le commencement avec des circonstances si particulières, qu'il n'y avoit rien de plus aisé que d'en découvrir la vérité ; comme il n'y eût eu rien de plus impudent, ni de plus capable de détromper les plus crédules, que de leur avancer tant de faits positifs dont le contraire eût été si constant. Il n'y a eu que ceux qui ont assez aimé leur salut et la vérité, pour prendre soin ou de s'enquérir des choses qui se passoienten Judée à la vue de tout le monde, ou d'y faire , s'ils les voyoient, les réflexions nécessaires, aGn de les voir d'un autre œil que le vulgaire attaché aux sens et aux préventions.
Ce qu'il y a ici de plus étonnant, c'est que ceux qui ne voient pas la volonté de Dieu dans les miracles qui la déclaroient si évidemment , sont les plus savants du peuple , les pontifes, les pharisiens et les docteurs de la loi ; parce que les hypocrites comme eux, qui n'employoientlenom de Dieu qu'à tromper le monde, des avares, des orgueilleux, qui faisoient servir la religion à leurs intérêts, dévoient être naturellenxent les plus opposés à la vérité, et les plus incapables de ses secrets. C'est donc ainsi que les pensées de plusieurs furent découvertes, parce qu'on devoit voir jusqu'à quel point l'intérêt devoit animer les hommes les plus sages en apparence, commeles plus considérables du peuple, contre Dieu et la vérité.
Loin de profiter du miracle de la résurrection de Lazare, « ils résolurent, non-seulement de tuer Jésus» , qui étoi » Fauteur du miracle, « mais encore Lazare » même', en qui il s'étoit accompli. Trop de monde le venoit voir, et c'é-
» Joan. XI. 50. 53. XU. 10. 11.
toit an témoin trop vivant contre eux. Ils voulurent donc Iç tuer, croyant obscurcir par là le miracle de sa résurrection, en montrant du moins que le Sauveur n'avoitpas pu le faire vivre longtemps. Ils songèrent donc à le tuer, comme si, par celle sorte de mort, ils pouvoient lier les mains à Dieu. Et il falloit encore que la gloire de Jésus-Christ révélât au monde ce prodige de malignité et de folie.
Il ne faut donc plus s'étonner de Taveuglement des Juifs. Celui des impies et des hérétiques est à peu près de même genre : les secrètes dispositions de tous ces gens-là dévoient être découvertes. C'est que Teffort qu'il faut faire contre ses sens et contre soi-même, pour se donner tout entier à la vérité et à Dieu, est si grand, que, plutôt que de le faire, ils aiment mieux étouffer la grâce et Tinspiration qui les y porte, et s'aveugler eux-mêmes.
Nous sommes aussi de ceux pour qui Jésus-Christ est un signe de contradiction:. et une de ces pensées du cœur humain, que Jésus-Christ venu au monde devoit découvrir, c'est la prodigieuse insensibilité de ceux qui, élevés dans la foi et au milieu des lumières, préfèrent encore leurs sens et les plaisirs qui les enchantent, à la vérité qui luit dans leur cœur, et ne crsùgnent pas de vivre comme les impies et les infidèles.
vu* Jour. Fausse et aveugte politique des Juifs dans la mort de Jésus- Christ, figure de la politique du siècle. (Joan. xi. 48 et suiv.)
a Les Romains viendront, et ils détruiront notre ville, notre temple et toute noire nation ' » . C'est le prétexte dont ils couvroient leur intérêt caché et leur ambition. Le bien public impose aux hommes; et peut-être que les pontifes et les pharisiens en étoient véritablement touchés , car la politique mal entendue est le moyen le plus sûr pour jeter les hommes dans l'aveuglement et les faire résister à Dieu.
On voit ici tous les caractères de la fausse politique, et une imitation de la bonne, mais à contre-sens.
La véritable politique est prévoyante, et par là se montre sngc. Ceux-ci font aussi les sages et les prévoyants : « Le»
* Joan. XI. 48.
SUK l'Évangile. 8J
Uomains viendront^ : ils viendront il est vrai, non pas comme vous pensez, parce qu'on aura reconnu le Sauveur, mais au contraire ; parce qu'on aura manqué de le reconnoître. « La ï) nation périra» : vous l'avez bien prévu; elle périra en effet; mais ce sera par les moyens dont vous prétendiez vous servir pour la sauver : tant est aveugle votre politique et votre prévoyance!
La politique est habile et capable : ceux-ci font les capables. Voyez avec quel air de capacité Caïphe disoit : « Vous n'y entendez rien ». Il n'y entendoit rierf lui-même, a II » faut qu'un homme meure pour le peuple' ». Il disoit vrai, mais c'éloit d'une autre façon qu'il ne l'entendoit.
La politique sacrifie le bien particulier au bien public , et cela est juste jusqu'à un certain point. « Il faut qu'un homme » meure pour le peuple ». Il entendoit qu'on pouvoit condamner un innocent au dernier supplice, sous prétexte du bien public, ce qui n'est jamais permis, car au contraire, le sang innocent crie vengeance contre ceux qui le répandent.
La grande habileté des politiques, c'est de donner de beaux prétextes à leurs mauvais desseins. Il n'y a point de prétexte plus spécieux que le bien public, que les pontifes et leurs adhérents font semblant de se proposer. Mais Dieu les confondit; et leur politique ruina le temple, la ville, la nation, qu'ils faisoient semblant de vouloir sauver. Et Jésus-Christ leur dit à eux-mêmes: «Vos maisons seront abandonnées; » vos enfants porteront votre iniquité % et tout périra par les Romains que vous faites semblant de vouloir ménager.
Sans être dans les affaires publiques, chacun peut ici considérer ce que c'est que la fausse prudence, ou la prudence de la chair; ses artifices pour cacher aux autres, et souvent j ù elle-même, ses mauvais desseins; les vains prétextes dont elle se sert pour cela; sa présomption à faire l'habile, pen-^ dant qu'en effet elle est dans la souveraine ignorance; ses fausses maximes pour décider de ce qu'on appelle cas de
• Juan. XI. 49. ûO. — - Malth. xXill 38. Luc yA\. i3. 44. xxi. 2J. 2i.
^2 BIÉDITATIONS
conscience, et Tabas qu'elle l'ait des bonnes; Tabus qn'cllo fait aussi de son autorité, lorsqu'elle en a; et même quelquefois de la grâce de son ministère, comme fit Gaïphc a de la prophétie ^ » en quelque sorte annexée au pontiûcat, comme saint Jean le remarque. Tout cela peut découvrir à chacun les fautes qu'il fait dans la conduite de sa famille , de sa communauté , de soi-même en particulier; comme on s'entête du bien des communautés à qui souvent on sacrifie des particuliers innocents. Encore a croit-on rendre service à Dieu D ; comme Jésus-Christ le dit distinctement des pontifes'et des autres ennemis de la vérité.
Pour venir à quelque chose de plus tendre, unissez-vous en esprit à « tous ces enfants de Dieu dispersés par tout Tu- » nivers » , que la mort du Sauveur devoit « recueillir^ ».
Le verset 55 nous fait voir le résultat du conseil, et la mort du Fils de Dieu résolue, ce qui robligeaà se cacher jusqu'au temps qu'il avoit résolu.
Cependant la paque approchoil, vers le temps de laquelle il devoit mourir. Tout se préparoit à cette pâque, et en même temps à la mort du Sauveur, puisque déjà Tordre éloit donné à tous ceux qui sauroient où il éloit, de le déclarer, aîin qu'on le prît.
Demeurez en attente de ce qui doit arriver à Jésus. Et en voyant comment on venoit plusieurs jours devant la paquo pour s'y disposer, considérez la disposition que vous devez apporter à la paque véritable, qui est la communion.
VIII" Jour. Profusions des parfums sur la tcte et les pieds de Jésns, en
différents temps. (Joan. xiii. 1. 12.).
Comme le temps approchoit, Jésus sort de sa retraite autour d'Ephrem^ et revient à Bélhanie, c'est-ii-dire , comme on a vu , aux portes de Jérusalem , six jours devant Pâque.
Ce qui s'y passa d'abord de plus remarquable, fut un festin, où Lazare éloit à table avec lui dans sa maison. Marthe gardoit son caractère, et servoit. Marie aussi , pour garder le sien, se mit, selon sa coutume aux pieds de Jésus, qu'elle
' Joan. XI. 51. — ' lùiil, xvi. 2. — ^ Idid. xi. 52 et se*]. — < Joati. kl. 54.
sua l'évangile. 83
« oignit d'un parfum exquis, et lesessuyade ses cheveux ' d. Il est arrivé trois fois au Sauveur d'être oint par de pieuses femmes. Ce qui paroit non-seulement dans saint Jean, comme nous venons de le voir, mais encore dans saint Luc dans saint Matthieu, et dans saint Marc.
En saint Luc la femme n'est pas nommée , et il paroît seulement que c'étoit une pécheresse pénitente. Ses larmes, dont elle arrosoit les pieds de Jésus , sont le caractère de sa pénitence ; et Jésus-Christ lui ayant donné expressément la rémission de ses péchés, confirme ce caractère. C'en est aussi une belle confirmation, d'avoir expliqué, comme il a fait, la nature et les devoirs de l'amour pénitent, et de montrer jusqu'où le porte la reconnoissance.
Ce caractère d'amour pénitent ne se trouve point dans ce chapitre de saint Jean, où il est dit seulement que Marie répandit son parfum sur les pieds de Jésus, et les essuya de ses cheveux, mais sans y parler de larmes, ni des doux et pieux baisers de la pénitente. Il n'y en arien non plus en saint Matthieu, ni en saint Marc. Ces deux évangélistcs marquent le parfum répandu sur la lôtc, pendant que Jésus éloitàtable; ce qui étoit très-facile en ces temps où les conviés étoient à table couchés. Il est dit dans saint Jean , que « la maison fut i> toute remplie de la bonne odeur du parfum \ Les lieux, comme les temps de ces onctions, sont marqués. La pécheresse pénitente fit son onction longtemps avant la dernière pâque, dans la maison de Simon le pharisien, coÀnne le raconte saint Luc. La seconde onction , qui est clairement attribuée à Marie, sœur de Lazare et de Marthe, seiiti^éthanie, six jours devant Pâque, dans la maison de Lazare et de ses sœurs, cclon s.iint Jean. El la troisième encore à Béthanie , mais chez Simon le lépreux, et seulement deux jours avant Pàque, comme le marquent sa^it Matthieu et saint Marc \ Dans la {tremière et dans la troisième onction, la femme n'est pas nommée. Dans la seconde , il est porté expressément dans saint Jean, que celle q^uj 2a Ht, fut Marie , sœur de Lazare. Et soit que les troic lifféi^tes onctions aient été faites par
^ Joan. XII. 3. — > Jean. sTi. 3. — ^ Joan. xii. 4. Mattb. zsvi. 8. Marc. xiv. ft.
différentes personnes, selon 1 opinion de quelques-uns, ou par la même , selon quelques autres, en divers temps et avec différentes circonstances, il faut* profiter de chaque caractère qui nous y paroît.
Il faut aussi remarquer que ces protiislons de parfums scandalisèrent deux fois les hypocrites, et même les disciples qui n'en savoient pas le mystère , et que Jésus aussi prit deux fois la défense de ces pieuses profusions.
Parfumer Jésus, c'est lui donner des louanges; parfumer la tête de Jésus, c'est louer et adorer sa divinité : car « Ja tête de Jésus-Christ » , comme parle saint Paul * , « c'est Dieu ». Parfumer ses pieds , c'est adorer son humanité et ses foiblesses. Essuyer les pieds de Jésus avec ses cheveux, c'est mettre à ses pieds sacrés son ornement, et sa tête même, avec toutes les vanités et la parure du siècle. Tout est sacrifié à Jésus; on ne veut plaire qu'à lui : des cheveux qui ont touché les pieds de Jésus, pourronl-ils jamais servir à la vanité? C'est ainsi que Jésus veut être aimé. 11 est seul digne d'un tel amour et de tels hommages.
On ne répand pas seulement ces riches parfums sur Jésus , cr on rompt la boite d'albâlre » où ils étoient renfermés, dit saint Marc % afin qu'il ait tout. Sa tête et ses pieds ruisselèrent donc de ces admirables parfums, et toute la maison en fut embaumée. L'exemple de la piété de ces saintes femmes a rempli toute l'Église de sa bonne odeur.
Quand la pécheresse approcha des pieds de Jésus, on disoit' : a S'il étoit prophète, il ne se laisseroit pas toucher par celte pécheresse ». Ici on ne lui reproche rien contre celles qui le touchent, soit qu'elles n'eussent jamais été pécheresses, soit qu'il y eût déjà si longtemps, que la mémoire en fût effacée par leur pénitence. On leur fit ici un autre reproche, et c'est celui de leur profusion. « On pouvoil vendre ces parfums trois cents deniers et plus », tant ils étoient précieux, tant l'effusion en fut abondante, «et les donner cf»aux pauvres S). L'amour des,panvres fut le prétexte dont on se servit podr condamner la piété de ces femmes, qu'on
t ï. Cor. XI. 3. — ' Ma;*c. xiv. 3. — ^ Lùç,^ VU. 39.-- Joau. XII. j. llarc. A IV. 5.
SUR l'Évangile. 85
appeloit indiscrètes, et pour couvrir Tenvie qu'on avoitconbo Jésus, et des honneurs qu'on lui faisoit;et Judas se signala parmi ces faux charitables et ces faux dévots. Les pins méchants sont les plus sévères censeurs de la coaduitc des autres, soit par le dérèglement de leur esprit, soit par leur hypocrisie, ou par un faux zèle. Judas avoit encore une autre raison, c'est qu'il gardoit et voloitce qu'on donnoit au Sauveur, et il croyoit qu'on ôloit à son avarice ce qu'on ne mettoit pas entre ses mains. Que l'avarice parle haut, quand elle peut se couvrir du prétexte de la charité!
Ses insolents discours n'attaquoient pas seulement les femmes dont il accusoit la profusion, mais encore Jésus-Christ qui la souffroit; mais il prit en main leur défense, en disant qu'elles « l'avoient fait pour l'ensevelir'» se considérant comme mort, à cause que l'heure approchoit, et qu'il s'étoit mis dans l'esprit et dans l'état de victime.
Il vouloit en même temps nous faire considérer de quel honneur étoit digne ce corps virginal , formé par le Saint- Rsprit^^toà la divinité habitoit, par lequel la mortdevoit être vaincue, et le règne du péché aboli. Quels parfums assez cxquisiL^ouvoient en marquer assez la pureté !
Il vouloit aussi que les parfums qui servoient à la mollesse et au luxe, servissent celte fois à la piété; que la vanité fût sacrifiée à la vérité.
« Vous aurez toujours des pauvres avec vous ; et quand » vous voudrez, vous leur pouvez faire du bien* ».
Les onctions étoient salutaires au corps,, on s'en servoit non-seulement par délicatesse, mais encore par précaution et par remède. On faisoit nager les corps morts dans le baume et dans les parfums, pour les conserver et en prévenir la corruption , même après la mort , et c'étoit tout le bien dont le corps étoit capable alors. On pouvoit toujours faire ces sortes de bien aux pauvres, disoit le Sauveur : « mais pour lui , on )> n'auroit pas toujours son corps présent » pour lui faire ce bien. Il faUgJV donc le lui faire pendant qu'on l'avoit : et quand on ne Tauroit plus, se consoler en le faisant aux pau-
' Marc. XIV. 8. Joau.iii 7. — - Marc. xiv. 7.
MIîDITATIONj
les hommes en considération et en puissance, recevoir fout d'un coup de tout le peuple, dans la ville royale et dans le temple, des honneurs plus grands que n'en avoicnl jamais reçu les plus grands rois. Voilà donc cet éclat dont nous parlons; mais le caractère d'humiliation et d'infirmité, inséparable de l'état du Fils de Dieu sur la terre, n'y de voit pas être oublié ; et nous l'y verrons aussi , après que nous aurons auparavant considéré le caractère de gloire et de grandeur.
Il faut donc savoir que le Fils de Dieu , quoiqu'il parût à l'extérieur le dernier des hommes, étoit né pour être roi de la manière du monde la plus admirable et la plus auguste, puisque c'étoit par Tadmiration que causoient ses exemples, sa sainte vie , sa sainte doctrine, ses grands ouvrages et ses miracles, sans aucun autre secours. Le Sauveur avoit paru par ces merveilles si secourable au genre humain , que les troupes oublioient tout pour le suivre , avec leurs femmes et leurs enfants, jusqu'aux déserts les plus éloignés, sans songer à aucun besoin ; et Jésus « en ayant nourri avet cinq » pains d'orge et deux poissons jusqu'à cinq mille, sans » compter les femmes et les enfants » , ils furent tellement ravis, qu'ils « vouloient venir » en foule «pour le faire roi », cl le reconnoître pour le Christ. On eût donc vu dès lors quelque chose de l'éclat qui a paru aujourd'hui , si Jésus , qui avoit ses temps réglés » pour toutes.choses, ne « se fût » retiré « bien avant « dans le désert pour l'empêcher ' ».
Mais au jour des Rameaux, il lui plut de laisser éclatep Tadmiralion que les peuples avoient pour lui. C'est pourquoi ils accoururent au devant de lui avec des palmes à )a main, criant haulementtiu'il étoitleur roi, le vrai fils de David qui devoit venir, et enfin le Messie qu'ils atlendoient. Les enfants se joignoientà ces cris de joie , et le témoignage sincère de cet âge innocent faisoit voir combien ces transports étoient véritables. Jamais peuples n'en avoient tant fait à aucun roi : ils jetoient leurs habits par terre sur son passage; ils coupoient à l'envi des rameaux verts pour en couvrir les chemins; et tout, jusqu'aux arbres, serabloit vouloir s'incliner
* Matih, .i/v. 13. 2l.Joan. vi. li. 15
SUR l'AvaNCILR
cl s'abattre devant lui. Les plus ricbe jamais tendues à l'entrée des rois, n' roenls simples et naturels. Tous les ai l'usage qu'on vient de voir, tout un p pour parer en cette manière le chen fait un spectacle ravissant. Dans les auti anx peuples de parer les mes, et la joi commandée, [ci tout so fait par le seul t Rien au dehors ne frappoit les yeux ; ce roi pauvre et doux éloit monté sur un ânon , humble et paisible monture : ce n'étoient point ces cheTauxrougueux,atlel<^s à nn chariot, dont In [Jerié attiroit les regards. On nevoyoit ni satellites, ni gardes, ni l'image des villes vaincues, ni leurs dépouilles, ou leurs rois captifs. Les palmes qu'on portoit devant lui marquoicnt d'autres victoires; tout l'appareil des triomphes ordinaires éloit banni de celui-ci. Mais ou voyoit à la place les malades qu'il avoil guéris, et les morts qu'il avoit ressuscites. La personne du roi el le souvenir de ses miracles faisoient toute la recommandation de celte fête. Tout ce que l'art etia flatlerie ont inventé pour honorer les conquérants dans leurs plus beaux jours , cède <l la simplicité el à la vérité qui paroissent dans celui-ci. On conduit le Sauveur avec celle pompe sacrée par le milieu de Jérusalem jusqu'à la montagne du temple. Il y parolt comme le Seigneur et comme le naître, comme le flls de la maison, le lils du Dieu que l'on ysert, ainsi que nous verrons. Ni Salomon qui en fui le fondateur, ni les pontifes qui y ofliciotent avec tant d'éclat, n'y avoient jamais reçu de pareils honneurs.
ArrËlons-nous ici, cl donnons le loisir do considérer le détail de ce grand spectacle.
i:* Jooft. ijB rbgae àe Jémi-Chrïal «iir toi wpril* el inr les ctcnrs, par ta miracles, par tea bienlfiils el par ta parole. (Joaii. xii. 12. — 19. MaHh.iii. I. — IT.Marc. sxi. I—IS. Luc. \li. 28.-43.)
Ce qui attira au Sauveur toute cette gloiro, ce fut le bruit c!c ses miracles, et, en particulier, celui de Lazare ressuscité, qui venoitd'ôlre fait à la porte de Jérusalem, a Car toute • la (nmpe qui éloit avec lui lorsqn'il le lit sortir du tom-
lades , ne faisant servir sa puissance que pour le soulagement des malheureux et de tout le genre humain.
Qui jamais avoit régné de cette sorte ! Mais c'est ainsi que Jésus régna. Ainsi sa doctrine et ses miracles firent tout Teffet extérieur qu'ils dévoient faire naturellement sur tous les esprits. On le suivoit , on Fadmiroit , on lui applaudissait , on le recevoit avec des cris de joie ; et il n'y avoit que ses envieux qui frémissoient , et qui néanmoins n'osoient parier. Mais d'où vient donc qu'il eut si peu de véritables disciples 1 D'où vient que les cris qui l'envoyoient à la croix : « Cruci- » fiez-le, cruciOez-îe ' », suivirent de si près ceux qui le celébroient comme le fils de David, et que l'on compte à peine six-vingts hommes parmi les frères , c'est-à-dire parmi les disciples , qui se renfermèrent dans le cénacle pour recevoir le Saint-Esprit? C'est que les disciples de Jésus-Christ ne sont pas ceux qui l'admirent, qui le louent, qui le célèbrent, qui le suivent même à l'extérieur et jusqu'à un certain point; mais ceux qui le suivent au dedans et partout , qui observent tous ses préceptes, qui portent sa croix, qui se renoncent eux-mêmes. Et le nombre en est petit ; et il faut, outre les attraits de la parole et des miracles, une parole intérieure que tout le monde ne veut pas entendre, et un miracle qui change les cœurs, dont notre orgueil et notre mollesse empêchent l'effet.
Soyons donc de vrais disciples de Jésus. « Si vous demeurez » dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples, et vous » connoîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira * ». Et encore : « Mon père sera glorifié , en ce que vous rapporterez » beaucoup de fruits, et que vous serez mes vrais disciples^>, les disciples dignes de ce nom. Et enfin, « celui qui m'aime, » dit-il, (( est celui qui garde mes commandements * ». Les autres peuvent me louer, m' admirer, me suivre au dehors, et se glorifier d'être mes disciples ; car on se fait toujours beaucoup d'iîonncur d'avoir un tel maître : mais ils ne m'aiment pas et je ne les connois point , ni je ne les mets au rang des miens.
* Joan.xlï. G.-= Ibid. viïl. 31. 32. - ^ /^/V/. XV- 8.-« Ibid.\\\.2\,
sua L EVANGILE.
111' Jour. Eutrée triomi^ante de notre Seigneur. Tout en avoit cté prédit jusqu'aux moindres circonstances (/é/c/.).
Considérons ce que fit Jésus pour préparer son entrée.
Gomme U étoit en Belhphagé, proche de Béthanie, dans le penchant du mont des 01i?es , presque à la porte de Jérusalem, comme on a vo, il envoya deux de ses disciples, avec ordre de lui amener une. ineise et son ânon , qu'ils trouveroient dans un certain chftteattqtt^O leur montroit vis-à-vis d'eux. Si le maître y apportoit quelque obstacle, il n'y avoit qu'à lui dire : Lo Seigneur en a besoin, et aussitôt on les devoit laisser aller. Tout se fit comme Jésus Tavoit dit. Ils étendirent leurs manteaux sur ces paisibles animaux , et ils mirent Jésus sur Tânon que personne n' avoit jamais monté. Là commencèrent tout d'un coup ces cris de joie dont nous avons parlé, a Ses disci- 0 pies ne ntoient pas le mystère de ce qu'ils faisoient ; mais 9 après 4ae Jésus fut glorifié , ils se ressouvinrent que toutes » ces chosesavoient été écrites de lui, et qu'ils les avoient ac- » compiles » sans y penser ^ Car il étoit écrit dans Zacharie : a Ne crains point, fille de Sion : ton roi doux et pauvre, juste » et sauveur , vient à toi monté sur une âncsse et sur son o ânon ^ »
Jésus avoit tout prévu, et sachant les prophéties, il les accomplissoit toutes avec connoissance. C'est ce qu'il fit jusqu'à la mort ; et c'est pourquoi jusque sur la croix , c( voyant que tout s'accomplissoit , » et qu'il ne lui restoit plus rien à accomplir durant sa vie que ceUfi prophétie de David ^ : « Ils » m'ont donné du fiel à boire, et , dans ma soif« ils m'ont o abrenfé.avec du vinaigre ; » il dit : « J'ai soif. » On lui présenta le breuvage qui lui avoit été prédestiné , « il en B goûta 0 autant qu'il falloit pour accomplir la prophétie ; après il dit : a Tout est accompli, » il n'y a plus qu'à rendre l'âme. A l'instant a il baissa la tête,» et se mit volontairement en la posture d'un homme mourant, « et il expira * T>,
Jésus donc savoit ce qu'il vouloit, qui étoit l'accomplisse-
'JoMi.xii. 15. 10. - ' Zach. ix. 9. Matth.xxi. 5. - * Ps.LXvni. 21. - * Joan. XIX. 28. 30. '
''Wpr^'t iii:DiTA'noifs •
"f^X co'tiùte spectacle, Jésus iw. peut relenir ses larmep. "« £â ta savois ! » ô mon âme, a si tu savois ! > Il n'acliëfe paa.Ios sanglots iulBrronipeDt son discours, sa tangue ne peut exprimer l'aveuglement de cette dme. « Si tu savois! du t> moins en ce jour qui t'est encore donn visite par sa grâce I II y a un jour que Diei il 1^7 a plus pour l'âme aucune ressoi^s dit Jésus, a tu n'as pasconn^le temps où' Quand une lumière intérieure te montre tu es invitée à donner gloire à Dieu, et qi qu'il faudroit te donner h lui ; comme en de Jérusalem , tout le monde , et jusqu'i aii*ffls de David ; si tu n'écoules , lo mom grAce si vive et si Torte ne reviendra plus.
o Tout ceci est caclié à tes yeux '. » Ton cœur est appesanti , tes yeux sont fermés et obscurcis , tes passions t'aveuglent, un voile obscur est sur tes paupières, un affreux assoupissement les appesantit. 0 âme I Jésus en pleure, et tu ne te pleures pas toi-même 1 Pleure , pleure , ô spirituelle- Jérusalem ! pleure ta perte , du moins en ce jour que le Seigneur te visite d'une manière si admirable ; si jusques ici tu as été insensible à ta propre perte, pleure aujourd'hui, et tu vivras. Ne perds aucun moment de grâce , parce quo tu ne sais jamais si ce ne sera pas le dernier qui te sera donné.
V' Jour. Dernier Bi'jnur de Jcsus-CbrisI eu Jérusalem, plus digne àe remarque. (Lisez MaUli. ISI. 10— 15; Marc 1^1. Il — IB; Luc. VIS. ià jusqu'à la Eu).
a Toute la ville est émue » pendant que Jésus la traverse CD Iriomphe. oQui est celui-là?» Et les peuples qui accômpagnoient le nouveau roi, répondoient : C'est Jésus le prophète de Nazareth de Galilée '.
Jésus-Clirist avoit commencé sa prédication en <]alilée,i) Capharuaum et aux environs, conformément à la propUélic d'Isaïe , rapportée ea-%aint Matthieu '. Nazareth éloit la de-
' Lac. ïix. 42. a.-' Ibid. 42. - ' MaKli. ixi. 10. 11.- 'b. l\.
SUR l'Évangile. 97
.!%MiJli. de-fes parents et la sienne ; mais depuis sa prédication lit avec les siens à Gapliarnaûm. Cette Yille avec les 9l contes voisines, virent la plupart de ses miracles, ^t oalrèiit la plus grande partie de ses instructions. G'étoit même dans la Galilée qu'il avoit choisi ses apôtres ; la troupe de ses disciples étoit presque toute de ce pays , et en entrant , avec lui dans Jérusalem ils faisoient honneur à leur patrie du nom d'un si grand prophète.
Cependant le nom du Sauveur n'étoit pas moins célèbre dans Jérusalem , où le bruit de ses miracles s'étoit porté de toutes parts , en sorte que dans le temps qu'il prêchoit en Galilée, « no^ grande troupe venue de Jérusalem etHe la Judée le suivoit'.)>
Il ne manquoit point devenir à Pâque, selon l'ordonnance de la loi , dans cette ville et au temple ; et il y venoit aussi à d'autres solennités principales. Il y faisoit éclater sa doctrine et ses miracles d'une manière admirable, et autant ou plus qu'en aucun autre endroit de la terre sainte , comme dans la ville royale 011 Dieu avoit établi son nom , et qui étoit le siège et le chef de la religion. La résurrection de Lazare avoit été faite à la porte de Jérusalem en Bélhanie ; la troupe qui l'accompagnoit au célèbre jour de son entrée, étoit grossie par les habitants de Jéri|piialem, qui avoient vu cette étonnante résurrection ; comjné il est aisé de le conclure de saint Jean '.
Ce qui obligeoit le Sauveur à demeurer ordinairement en Galilée, c'étoit que les pontifes, et les autres qui machinoient sa mort, n'avoientpas le même pouvoir, ni les mômes moyens d'exécuter ce noir dessein en ce pays-là que dans Jérusalem et aux environs. C'est aussi ce qui donna lieu à l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe qu'on vient de voir ; et tout se faisoit convenablement, puisque Jésus devoit passer toute sa vie dans la persécution, dans les périls avec les'persécutions, et,pour ainsidire, dans une fui te continueIle,àcause de lahaine des Juifs. Et néanmoins quand ilfalloit, et dans les temps les plus solennels, il paroissoit dans Jérusalem, afin que lalumière de l'Évan-
* Matt. IV. 25. — 2 Joan. xi. 18. ^t et XII. 17. 18.
gilc se répandit do là dans tout le pays, comme du clief^llf les membres. 'flSf
Admirons les douces voies de la sagesse de Dieu, quinététit point que son Fils fasse tout par miracle et par puissance {dernièrement, pour accomplir les mystères de son humiliation; secondement, pour apprendre par son exemple, à ses disciples, les précautions et la prudence avec laquelle ils doivent agir en toutes choses.
Suivons Jésus à Jérusalem, où il va paroître pour la dernière fois, et où aussi il va donner les instructions et accom- 4$. plir le3 mystères les plus essentiels. C'est aussi pour cette raison qu'il y entre à cette fois avec plus d'éciîtque jamais; pour rendre les peuples, et de ce temps, et de tous les siècles, plus attentifs à tout ce qu'il y alloit direct faire. Voyons donc avant toutes choses ce qu'il fera dans le temps ; carc'est là qu'il va descendre.
Vi'' Jour. Caractère d'autorité dans le triomplie de Jésus-Christ. Son zèle pour la sainteté du temple {Ibid, ].
Jésus va descendre au temple, comme les triomphateurs Icpratiquoient ordinairement, même parmi les peuples idolâtres. Car il y avoit une notion dans tout le genre humain, qu'il falloit rapporter à la âivit)ité!%)ute la gloire ; que ce qu'il y avoit de^j[)lus élevé parmi les hommes dcvoit s'abaisser à ses pieds, et qu'à vrai dire, c'étoit à Dieu seul qu'appartenoit le triomphe. C'est pourquoi il est appelé « le triomphateur d'Israe 1* » . Allez donc, ô Sauveur ! portez à votre Père dans son temple la gloire du plus beau triomphe qu'on ait jamais vu parmi les hommes, et la ligure de tous les aatres que vous devez remporter dans le ciel, sur toute la terre etSiUr les enfers.
Jésus-Christ devoil paroître dans le temple, 9Qn*9i3Qlemcnt pour y rendre à Dieu le culte suprême, maiséncèt« comme son fils, a comme le Dis de la maison S), pour y ordonner ce que son Père, qui l'y envoyoit, lui avoit prescrit.
Ainsi, d'abord qu'il y entre, « il regarde tout et de tous côtés* », selon la remarque de saint Marc.
Comme il étoit tard, il se relire pour ce jour ; mais il y rc-
• Rcg. XV, 29. - 2 Heb. m. G. -r ' Marc xi. tl*
■ V:s-A-. SUR L EVANGILE.
mnf je lendemain. Il en chasse avec autorité les vendeurs et les acheteurs ; il renverse leurs bureaux , leurs tables, leurs chaises, leurs marchandises, leur argent; il n'épargne pas les personnes, qu'il chasse du saintlieu, apparemment à grands coups de fouet, et avec des cordes ramassées, comme il avoit fait autrefois, et en leur disant : a Otez tout <5ela d'ici et ne faites pas une maison de trafic de la maison de mon Père. Il parle donc, et il agit encore un coup comme le fils de la maison, et avec une pleine autorité, sans que personne le contredise.
En même temps, pour montrer cette autorité, il fait dans le temple ses guérisons ordinaires; « il y guérit les aveu- » glcs et les estropiés qui se présentèrent». 11 confirme ce qu'il avoit fait par l'Écriture. «Il est écrit, x> dit-il, (cma maison est une nj^i^B de prières »: c'est ce que Dieu avoit dit par la bouche S^ëSté, Il y ajoute le reproche : a Et vous », dit-il , a vous en (kites une caverne de voleurs », ainsi que Jérémic l'avoit prédit.
Alors donc fut accompli cet oracle de David : a Et moi j'ai » été établi de Dieu comme roi sur Sion, sa sainte montagne, » annonçant et prêchant ses préceptes a . On vit dans son temple aie Dominateur et l'Ange du Testament», que Malacbie avoit prédit. Jésus-Christ y exerce de plein droit toute l'autorité de son Père, et II ne soufl'roit pas », dit saint Marc, « qu'on passât avec un vaisseau par le temple » , ni qu'on fît servirde chemin public un lieu si saint. L'Évangile ne dit pas qu'il le défendoit, mais qu'il ne le soutfroit pas, et c'est-àdire, à en juger parle reste de ses actions, qu'il les repoussoit et les chassoit; du moins qu'il les reprenoit avec menaces. S'il n'avoit fait qu'ordonner, ce seroit un acte d'autorité; mais il agit, il renverse, il frappe ; ce qui est encore un acte de zèle. Ce qui fait aussi que saint Jean et tous ses disciples appliquèrentà cette action cette parolede David : «Le zèlede votre » maison m'a dévoré » .
Le zèle est une ferveur de l'amour de Dieu, trop vif pour attendre le secours d'autrui, ni pour s'astreindre aux formes
* Joan. II. 15. 16. -^ Matth. xxi. U. - ' Is. lvi. 7.- *MattIi. xii. 13. Jérém. Til. 11. -^ Ps. ii. 6 - ^ Malach. m. 1. — ' Marc. xi. IC. — • P». LXVIII. 10. Joau. II. 17.
ordinaires, mais agissant par. lui-même, et au dessus de seb forces, avec une espèce d'excès, par une absolue confiance en la puissance de Dieu : c'est ce qui paroît dans cette action du Sauveur.
' Remarquez ces paroles : a Une caverne de voleurs », qui doit faire trembler tous Ceux qui trafiquent, puisqu'elle leur fait sentir que, dans l'usage commun, et si l'on n'y prend garde, le trafic n'est qu'un tissu de mensonge, de tromperiect de vol.
Remarquez aussi avec tous les interprètes, que ce qu'on vendoit dans le temple étoit des bœufs, des brebis, des colombes, toutes choses qui servoient aux sacritices; et néanmoins Jésus chasse tout : non que ces ventes fussent mauvaises, mais parce que ce n'étoit pas le lieu de les faire. Queferoit-il des discours, des irrévérences, et de taM' de choses infâmes qu'on fait dans le temple?
Remarquez encore qu'il parle en particulier à ceux qui vendent des colombes. Ce que les saints ont entendu des simoniaqucs, qui vendent le Saint-Esprit et ses grâces, qui entrent par d'indignes commerces dans les emplois ecclésiastiques et spirituels, et qui, en quelque façon que ce soit, négocient pour avoir les voix de ceux qui les donnent, a Otcz, ôtez » tout cela , dit le Sauveur.
Le temple alloit périr; et Jésus qui le va prédire, comme nousverrons,nerignoroitpas: et cependant il en défend avec tant de zèle et d'autorité la sainteté pendant qu'il subsiste. C'est donc pour apprendre aux chrétiens ce qu'ils doivent aux nouveaux temples, dont le temple de Jérusalem n'étoit qu'une foible et imparfaite ligure, et infiniment au dessous des mystères des chrétiens, dont Jésus-Christ fait le fonds, eloùso trouve son saint corps et son sang précieux. Tremblons ,. tremblons à la seule vue et à l'approche de ce sanctuaire.
Mais « nous avons toujours un temple' ». Notre âme en est un, nos corps en sont en : respectons ce temple si saintement consacré, et inséparable de nous-mêmes. N'y laissons entrer, ni même passer rien d'impur ni de profane. Çardonfî-nous
' I. Cor. III. te. 17.
SUR LEVA^GILK.
bien de le faire servira aucun indigne Irafic. Respectons «ce temple et le Saint-Esprit qui y habite ' ».
VII' Jour. Caractère d'humiliation dans letrlDinpbe même dn Sauveur. Jalousie des pharisiens (Joau. xil. 18 et suiv. Matth. xx(. 15. 16. Luc. XIX. 39. 40.).
Le règne du Sauveur devoit être glorieux et éclatant, quoique d'une autre gfoire et d'un autre éclat que celui que les juifs charnels s'étoient imaginé. Nous avons même vu que Jésus satisfaisoit en quelque façon même à cette attente grossière d'une royauté sur la terre, par la pompe de cejour, et leur montroit que rien ne lui éloit plus aisé que de se ïnive reconnoUre pour roi partons les peuples, et qu'il y avoit àcela des dispositions merveilleuses. Mais afin de ne point sortir de ce caractère d'humiliation et de persécution, qui devoit le suivre partout jusqu'au dernier jour^ il falloit qu'il y eût de la contradiction dans son triomphe ; etce caractère y paroît dans la jalousie des pontifes, des pharisiens et des docteurs de la loi. Cette jalousie nous est expliquée par cette parole de saint Jean ; pendant que toutle monde nlloit au devant du Sauveur jt lui applaudissoit, les pharisiens se disoient les uns aux autres : « Que ferons-nous? tout le monde court après lui^ ». C'est ce qu'ils ne pouvoient souffrir, etc'estcequi leur (itdirc deux paroles qui sont marquées dans les Évangiles.
La jalousie les dévoroit; et pendant que, jusqu'aux enfants, (oiitcrioit qu'il étoit le Ois de David, ils lui disoient : « Mtiitrc, réprimez vos disciples. Entendez-vous bien ce qu'ils disent»? Il leur répondit deux choses; l'une : « N'avez-vous jamais lu » ce qui est écrit? Vous avez tiré la louange la plus parfaite de » la bouche des petits enfants etde ceux qui sont à la mamelle» . Vous devez-vous donc étonner si dansunâge plus avancé les enfants rendent à Dieu en ma personne des louanges et un témoignage plus éclatant? Si vous aviez la simplicité ella sincère disposition d'un âge innocent, vous loueriez Dieu comme eux; comme eux vous honoreriez celui qu'il envoie : mais votre envie, votre fausse gloire, votre hypocrisie et votre fausso
» 1. Cor. VI. 19. - 2 Jor.iî. XII. 10. - •■ Lire. MX. 30. Mallh. XXI. lô. IG.Ps. viii. 3.
UËDITATIOXS
politique vous en empêchent. Dépouillons-nous de tous ces vices, et revêtons-nous de Tinnocence et de la simplicité des enfants, pour chanter sincèrement et purement les louanges de Jésus-Christ.
L'autre réponse du Sauveur sur ce reproche des pontifes et des docteurs de la loi : « Si ceux-ci se taisent, » leur dit-il ', les » pierres même croieront. Dieu est assez puissant, disoit Jean 0 Baptiste, pour faire naître même de ces pierres les enfants y> d'Abraham », et des cœurs les plus endurcis, en faire de Yrais iidèles. Le temps devoit venir, et il étoit venu, que la gloire de Jésus-Christ retentiroit si hautement par toute la terre, que les gentils s'assembleroient à cette voix, etqueDleu ceroit adoré par un peuple qui jusqu'alors ne le connoissoit pas, et qui dormoit endurci dans son péché. 0 pierr^, ù cœurs endurcis, éveillez-vous, attendrissez-vous à cette.parole du Sauveur.
VIII" Jour. Le môme sujet {16. ]
Pendant que les peuples applaudissoient au Sauveur, et en portoient les louanges jusqu'au ciel, ses ennemis, non . contents de faire paroître dans leurs paroles leur envie qu'ils ne pouvoient retenir, faisoient de secrètes menées pour le perdre, et y étoientmême animés par la gloire d'un si beau jour. C'étoit encore un trait de ce caractère de persécution qui le devoit suivre, et qui le suivit en effet jusqu'à la fin.
Contemplons ici les effets de la jalousie ; c'est une des plus grandes plaies de notre nature. Jésus-Christ, qui étoit venu pour la guérir, en devoit sentir toute la malignité; et les souffrances que l'envie lui devoit causer, dévoient servir de remède, ùson venin. L'envie, c'est le noir et secret effet d'un orgueil; foible, qui se sent ou diminuer, ou effacer par le moindre éclat des autres, et qui, ne peut soutenir la moindre lumière. C'est le plus dangereux venin de l'amour-proprc, qui commence par consumer celui qui le vomit sur les autres, et le porte aux attentats les plus noirs. Car l'orgueil naturellement est entreprenant et veut éclater ; mais l'envie se cache cous toutes sortes de prétextes, et se plaît »ux plus secrètes et
'XiJf.xix. 40. - =JMï\Uh. III. 9.
SUB L*ÉVAXGILE. *^5
r.ux plus noires menées. Les médisances déguisée, les calomnies, les trahisons, tous les mauvais artifices en sont l'œuvre et le partage. Quand par ces tristes et sombres artifices, elle a gagné le dessus, elle éclate, et joint ensemble contre le juste, dont la gloire la confond, Tinsulte et la moquerie, avec toute ramerlume et la haine, eUes derniers excès de la cruauté. 0 Sauveur ! ô Juste ! ô le Saint des saints ! c'est ce qui devoit s'accomplir en votre personne.
Déracinons l'envie; et dans le moindre de sese(Tets.que nous ressentirons dans notre cœur, concevons toute la malignité et toute l'horreur d'un tel poison.
IX* Jour. Jésus donne lui-même à son triomphe le caractère d^humiliation et ée mort qu'il devoit avoir. Effets diiîéreiits que fait le triomphe de Jésas-Christ daus les Juifs et daus les gentils (Joan. xii. 19—27.)
Saint Jean nous fait remarquer deux ciïets bien différents du triomphe de notre Sauveur. Dans les pharisiens il excita les sentiments de la jalousie et les noirs complots que nous avons vus. a Les pharisiens se disoient les uns aux autres : Que ») ferons-nous? tout le monde court après lui'. Mais en même temps, et durant ces criminelles menées des enfants d'Abraham contrôle Christ qui leur étoit promis, les gentils, qui n'étoient pas de cette race bénite, et qui aussi étoient étrangers de cette sainte alliance, furent touchés d'une sainte admiration pour l'auteur de tant de merveilles. « Quelques gentils , dit saint Jean, qui connoissoient Dieu, quoiqu'ils ne fussent pas juifs, puisqu'ils venoieçj adorera la fêle, s'adressèrent à Philippe, un de ses apôtries, et lui dirent avec respect : Seigneur, nous souhaitons de voir Jésus '». Ce n'étoit pas simplement le voir, car tout le monde l'avoit assez vu dans cette journée, et tout le monde le voyoit quand il prechoit ; mais ils le vouloient voir en particulier et jouir de son entretien, qui est proprement ce qu'on appelle venir voir un homme.
A cette approche des gentils qui vouloient le voir, Jésus arrête aussitôt sa pensée sur la vocation des gentils , qui devoit être le fruit de sa mort. Ces grandes prophéties où les nations lui sont données comme son héritage et sa possession,
«Jean. II. t9. - ^ Uiti.lO.
lui sont présentes : dans le petit il voit le grand. Ce que les mages avoient commencé dès sa naissance, qui étoit la conversion des gentils en leurs personnes, ceux-ci le continuent, cl le figurent encore vers le temps de sa mort ; et le Sauveur voyant concourir dans les genîils le désir de le voir avec celui de le perdre dans les juifs , voit en même temps dans cet essai commencer le grand mystère de la vocation des uns,j par Taveuglement et la réprobation des autres. C'est ce qui lui fait dire : « L'heure est vienne , que le iils de Thomme va » être glorifié ' ». Les gentils vont venir, et son royaume va s'étendre par toute la terre.
Il voit plus loin ; et il voit, selon les anciennes prophéties, que c'étoit par sa mort qu'il devoit acquérir ce nouveau peuple et cette nombreuse postérité qui lui étoit promise. C'est après avoir dit : « Ils ont percé mes pieds et mes mains , » que David avoit ajouté ' : « Toutes les contrées de la terre se » ressouviendront, et se convertiront au Seigneur». C'est après qu'il auroit livré son âme à la mort^ qu'Isaîe lui promettoit « qu'il verroit une longue suite d'enfants^». £t encore : a Qui racontera sa génération? qui pourra compter sa » postérité, parce qu'il a été retranché de là terre desvivantsî » Je l'ai frappé pour les péchés de mon peuple* ». Et encore : « Je lui donnerai la dépouille des forts , et il en par- » tagera le butin, parce qu'il a donné son âme à la mort ' ». Il voyoit donc que c'étoit à ce prix qu'il devoit acheter ce nouveau peuple ; il devoit lui en coûter la vie. Plein de cette vérité , après avoir dit : « L'heure est venue que le fils de » l'homme va être glorifié , » il ajoute : « Si le grain de fro- » ment ne tombe et ne meurt , il demeure seul ; mais s'il meurt, il se multiplie ® ».
C'est ainsi que dans les paroles de Jésus nous voyons le. vrai commentaire et la vraie explication des prophéties. Mais il nous en doit à notre manière arriver autant qu'à lui. Nous sommes le grain de froment ; et nous avons un germe de vie caché en nous-mêmes. C'est par là que, comme Jésus, npuB devons porter beaucoup de fruit, et du fruit pour la vie élér-
' Joan. XIII. 23. — 'Ps. xxil. 17. 18. — ^ la. i.jn. 10. —</*<</. 8. ■^ Js. LUI, 12. — ^ Joan. m. 73
SUR L*ÉVAN6ILIS. 105
nclle. Mais il faut que tout meure en nous, il faut que ce ger^me de vie se dégage et se débarrasse de tout ce qui Tenveloppe. La fécondité de ce grain ne paroîtra qu'à ce prix. Tombons , cachons-nous en terre , humilions-nous , laissons périr tout Thomme extérieur ; la vie des sens , la vie du plaisir , la vie de Thonneur , la vie du corps , la curiosité, la concupiscence , tout ce qu'il y a de sensible en nous. Alors celte fécondité intérieure développera toute sa vertu, et nous porterons beaucoup de fruit.
X* Jour. Jésus-Christ est le grain de froment. Les membres doivent moa-
rir comme le chef (Juan. xil. 25).
Pour entendre la nécessité qui étoit imposée à tous les membres 9e mourir pour fructifier, il suffisoit d'avoir aperçu cette vérité dans le chef. Mais de peur que nous ne vissions pas assez tôt celte conséquence , Jésus-Christ nous la découvre lui-même. « Qui aime son âme , » dit-il ' , a la perd ». C'est la perdre que de Faimer, c'est la perdre que de chercher à la satisfaire. Il faut qu'elle perde tout, et qu'elle se perde elle-même, qu'elle se haïsse, qu'elle se refuse tout, si elle veut se garder pour la vie éternelle. Toutes les fois que quelque chose de flatteur se présente à nous, songeons à ces paroles : « Qui aime son âme la perd. » Toutes les fois que quelque chose de dur se présente , songeons aussitôt : « Haïr son âme, c est la sauver. » Périsse donc tout ce qui nous plaît ; qu'il s'en aille en son lieu, en pure perte pour nous.
a Haïr son fime o ! Pent-on haïr son âme sans haïr tous ses avantages et tous ses talents naturels, cl peut- on s'en glorifier quand on les hait ? Mais peut-on ne les pas haïr , quand on considère qu'ils ne servent qu'à nous perdre dans l'état d'aveuglement où nous sommes? Gloire, fortune, réputation, santé, beauté, esprit, savoir, adresse, habileté, tout nous perd ; le goût même de notre vertu : il nous perd plus que tout le reste.
Il n'y a rien que Jésus ait tant répété et tant inculqué, que ce précepte ; « Qui trouve son âme, la perd ; qui perd
' Joan. XII. 25.
lOG MÉDITATIONS
son àrae, la trouve * ». C'est ce qu il recommande encore en un autre endroit du même Evangile. « Qui cherche à sauver » son âme la perdra, dit-il ailleurs ; qui la perdra, lui don- » nera la vie '. » Il se sert encore ailleurs du mot de h€CiT ; « Il faut, dit-iP, tout haïr si on veut être mon disciple, père, » mère, frère, sœur, femme et enfants, et sa propre vie ».
Entendons la force de ce mot, hdir. Si les choses de la terré et de celte vie n'étoient que viles et de nul prix, il suf- (iroit de les mépriser ; si elles n'étoient qu'inutiles, il suffiroit de les laisser là. S'il suffisoit de donner la préférence au Sauveur, il se seroit contenté de dire, comme il fait ailleurs : « Si on aime ces choses plus que moi, on n'est pas digne de » moi S). Mais pour nous montrer qu'elles sont ^nuisibles, il se sert du mot de haine. De ce côté-là il faut tout haïr , en tant qu'il peut s'opposera notre salut.
Entendons encore lé courage que demande le christianisme. Tout perdre, jeter tout là. Cette vie est une tempête ; il faut soulager le vaisseau, quoi qu'il en coûte ; car que sert de tout sauver, si soi-même il faut périr ? Voyez ce marchand, qui dispute s'il jettera dans la mer ces riches ballots. Aveugle , tu les vas perdre, et te perdre encore toi-même par dessus.
XI* Jeun. Suivre Jésus à rhumiliation , à la mort (Joan. XII. 2G.)*
« Celui qui me veut servir, qu'il me suive*». Qu'il m'imite , qu'il soit avec moi , qu'il passe par les mêmes voies ; a mon père l'honorera » à ce prix , comme il m'a honoré moi-même. Il a fallu tout perdre, tout abandonner, tout prodiguer, tout haïr. Marche après moi, chrétien , si tu veux arriver où j'arrive. Marchez, Jésus, je vous suis. En aurai -je le le courage? Hélas ! vous me ditess comme à Pierre : « Tu ne peut pas encore me suivre, mais tu me suivras dans la suite *». 0 Sauveur ! je ne dirai^pas que je vous suivrai partout : je n'ose le dire : je sens âia foiblesse. J'en ai le degjr: aidez ma volonté foiblc ; inspirez-moi une volonté forte et courageuse.
» Matth. X. 39. XXI. 25. — ' Luc. xvii. 33. — »/.6irf. xiv. 16.— ^ * Matth. X. 37. — * Joan. xii. 20. — ^ Joan. xill. 36.
r • SUR L EVANGILE. ^^^
VoycE.çdmiB6 Jéàus donne lui-même à son entrée triomphante lê caractère de mort. C'étoit sa coutume : dans la ^oire» il rappeloit toujours la mort. Ainsi dans le Tbabor même, où il fut enlevé et transfiguré d'une manière si admirable , Moïse et Elic qui étoient venus Thonorer en cet état , et s'entretenoient avec lui, ne « lui parloient que de la ma- » lÛèrÀclont il devoit sortir de ce monde dans Jérusalem ' », en accomplissant toutes les anciennes prophéties et toutes les figures de la loi. Et en sortant de cette gloire , il n'est plein que de sa mort, et il défend à ses disciples a de parler de co » qu'ils avoient vu, jusqu'à ce qu'il fût ressuscitédes morts '». Il falloit donc mourir ; et c'est ce qu'il vouloit que l'on comprît bien, afin qu'oavitle chemin qu'on avoit à suivre après lui pour arriver à la résurrection et à la gloire.
Âccoutumon&-nous, à Fexemplc de Jésus, dans tout ce qui nous flatte, de rappeler toujours en notre esprit, le plus vivement que nous pourrons , la pensée de la mort. Mais accoutumons-nous à joindre toujours ces deux idées : gloire et plaisir de la terre, éternelle confusion ; et encore ces deux-ci : croix et mortification, gloire et félicité éternelle. C'est à force d'y penser souvent qu'on joint ensemble des idées qui parroissent si éloignées l'une de l'autre ; mais plutôt, c'est à force d'entrer dans cette pratique. Il faut faire autant qu'on peut violence aux sens , de peur qu'il ne prévalent et ne nous séduisent.
XTI* JOVR. Caractère d'humiliation et de mort dans le triomphe de Jcsns. Le trouble de son âme est notre instruction et notre remède {Ibid, 27. 28.)-
Jésus continue à donner à son entrée glorieuse le caractère d'humiliation etde souffrance. «Maintenant mon âme est » troublée ^ ». Quoi ! troublée de votre gloire, dont vous venez de dire : « L'heure est venue que le Fils de l'Homme va » èttt glorifié * 0. Pourquoi ? sinon parce qu'il voyoit, comme on vient de dire, sa gloire unie à son supplice : supplice si rigoureux et si plein d'opprobre , qu'il dit lui-même à son approche : c< Maintenant mon âme est troublée.» Voici le com-
• Lac. X. 31. — ' Matth. xvii. 9 ^ Joann. xil. 27.- - * làUt, 28.
^08 ■* MÉDITATIOlfS ^ JfL-^
mencement de'cette agonie qu'il doil souffrir dansje jaïwi : des Olives ; de ce combat intérieur où il devoit combattrï? . contre son supplice, contre son Père en quelque façon, ^et contre lui-même. « Mon père , si vous voulez : s'il se peut : I» non ma volonté, mais la vôtre ' ». Voilà donc à ce coup une tolonté dans le Fils , opposée en quelque façon à la volonté de son Père. Elle lui cède , il est vrai ;* mais elle est ; %lle se fait sentir au Sauveur : elle se déclare jusqu'aux yeux du Père céleste.
0 Jésus ! mon âme est troublée de votre trouble. Â qui sera notre recours si vous êtes troublé vous-même, vous que nous réclamons dans notre infirmité ? C'est le mystère : il nous porte en soi ; il transporte sur lui-même notre trouble , et le porto dans sa sainte âme. Notre infirmité est passée à lui , et c'est ainsi qu'il nous fortifie ; premièrement , par l'exemple qu'il nous donne : secondbment, par la force qu'il nous mérite.
Par llexemple : car s'il n'avoit senti cette répugnance natu- ' relie à la mort, et cette horreur naturelle de la douleur et du supplice, nous n'apprendrions pas de lui à dire dans nos douleurs : a Totre volonté soit faite et non la mienne. » Cette instructîbn nous manqueroit.
Par le mérite : s'il ne souffroit pas, il n'offriroit point do sacrifice, ou le sacrifice ne lui coûteroit rien, et ainsi il ne seroit pas un vrai sacri fidè.
0 mon Sauveur ! par le trouble de votre sainte âme guérissez le trouble de la mienne. Votre trouble, ni ne venoit du péché, ni ne portoit au péché : c'étoit un trouble volontaire et mystérieux. Vous portiez en vous le mystère de la « puissance perfectionnée dans Tinfirmité \ » C'est le grand, mystère de la grâce chrétienne, qui se commence dans le chef et s'accomplit dans les membres.
XIII* Jour. TrouVc de Jésus; combat et victoire ; notre modèle {loidJ).
a Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je' »? Voilà le trouble : l'esprit flotte comme incertain de lui*mêmc.
* Math. XXV!. 39. - - II. Cor. xii. 9. - ' Joann. xii. 27.2a.
SUR l'évangile. 109
a Et que dirai -je»? Voilà, mon Sauveur, mes incertitudes et mes agitations, qoe vous portez, a Mon Père, sauvez-moi 9 de cette heure ». Dirai-je cela à mon père? Lui demande* rai-je absolument de me délivrer de cette heure, de cette igaominie, de ces peines si alTreuses à la nature? « Mais je » suis venu pour cette heure » . Voilà Thomme foible qui s'excite, qui s'encourage lui-même. «Je suis venu pour cette » heure. Je suis venu» allumer a un feu » par ma passion : (( et que desiré-je, sinon qu'il prenne vite? J'ai un baptême » où il i^e faut être plongé. àJil combien suis-je pressé en » moi-même jusqu'à ce que je l'accomplisse * d! Voilà ce que dit Jésus dans sa force. Mais Jésus dans sa foiblesse dit : (c Que ferai-je »? à quoi me résoudrai-je? Demanderai-je à Dieu ma délivrance particulière^ ou celle du genre humain? Ecouterai-je la nature infirme par elle-même, ou la gloire de mon Père dans le salut des hommes perdus? c(Mon père », votre gloire l'emporte : ((glorifiez votre nom» : votre nom M de Père, glorifiez-le en glorifiant votre Fils. «Noo mavolon- '- » té, mais la vôtre * » ; non mon repos, mais votre gloire, et la rédemption du peuple par qui vous voulez être glorifié. Voilà le combat, voilà la victoire. Jésus a affermi son âme invincible ; ou plutôt, parce qu'elle étoit absolument invincible, et n'avoit à combattre que pour nous, il nous a appris à combattre et à vaincre. Et voilà encore, dans la victoire de l'âme de Jésus, l'image de nos combats, et le caractère d'humiliation qui devoit accompagner le Sauveur.
XrV* JouB' Voix da ciel rend témoignage à la gloire de Jésus dans son
triomphe (Joan. xil. 28. 30.).
Afin que rien ne manque à la gloire du Sauveur dans son entrée, le ciel se joint avec la terre pour l'honorer ; et à cette parole du Sauveur, a Mon Père, glorifiez votre nom», une voix aussi éclatante que le tonnerre vient du ciel : ce Je l'ai » glorifié et je le glorifierai encore ' ».
Trois voix sont venues du ciel, et de la part du Père céleste, pour honorer le fils de Dieu. Le jour de son baptême, devant qu'il commençât son ministère, le Père le fit connoître , et
* Luc. XII. 49. 50. — ' Ib. XXII. 42. — * Joan. xii. 28.
loi donna, pour ainsi parler, sa mission par celte voix : a Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dàXis lequel j'ai mis ma » complaisance * ». : ou , comme le rapporte saint Luc : a Vous êtes mon Fils bien-aimé, j ai mis ma complaisance « en vous ' » .
La même voix fut ouïe encore à la Transfiguration ; et pendant que Moïse et Elie entroient dans une nuée lumineuse qui les environna, cette voix sortit de la nuée : a Celui-ci est D mon Fils bien-aimé, dans lequel j'ai mis ma complaisance; » écoutez-le * f>. Cette parole, joutez-le, fut ajoutée & ce qui avoit été oui dans le baptême.
La troisième voix est celle que nous lisons aujourd'hui dans saint Jean : « Je Tai glorifié et je le glorifierai encore S. Ta! glorifié mon nom de Père en honorant mon Fils unique : je l'ai glorifié dans l'éternité, et je le glorifierai dans le temps. Je l'ai glorifié lorsque j'ai fait éclater tant de merveilles dans sa naissance, dans son baptême, dans le cours de son ministère ; maintenant même, en inspirant tant d'admiration pour^lui aux Juifs et aux Gentils, qui commencent déjà à le vouloir^voir; et je le glorifierai encore, lorsque je lui donnerai, après sa résurrection, la gloire dont il a joui dans mon sein avant que le monde fût, et que, l'exaltant comme Dieu au ' dessus des cieux, je remplirai toute la terre de son nom. ,
La seconde de ces trois voix, à la transfiguration, n'a été ouïe que de trois disciples choisis, mais nous devoit être rapportée par eux, après sa résurrection, comme l'a fait en effet l'apôtre saint Pierre * ».
Pour les deux autres, elles sont venues dans des occasions très-importantes. La première, pour préparer les esprits à la prédication du Sauveur, dès le commencement de son ministère. La seconde, à la veille de sa mort, pour soutenir la foi contre l'ignominie de la croix. -^
L'Évangile ne marque pas ce qu'opérèrent ceè voix : et pour en juger par l'événement, leur grand effet ne s'est fait paroître qu'après la résurrection. Pour celle de ce jour, saint
* Matth. III. 17. — 2 L„c. ni. 22. — ^ Matth. xvil. 5. — * Joan. 12. 28. — * II. Pctr. 1. 16. 17 et 18.
Jean remarque qu*elle causa de la dissension parmi ceux qui Fouirent, la troupe disant : ce C'est le tonnerre ; les autres D disoient : Un ange lui a parlé ^V). Il semble qu'ils ne voulurent point croire que Dieu se fût déclaré par cette voix, a C'est un tonnerre 0 ; c'est un bruit confus qui ne signifie rien. Et pour ceux qui disoient le mieux : a C'est un ange, o disoient-ils, qui lui a parlé ; » soit qu'ils ne voulussent pas remonter plus haut, par un esprit d'incrédulité; soit qu'ils crussent de bonne foi que Dieu lui avoit parlé par un ange, commo il avoit fait aux patriarches et à tout le peuple sous Moïse. Qaoi qa*il en soit, Jésus leur dit : a Cette voix n'est pas 9 pour moi, mais pour vous ' ». Et il leur en expliqua lo mystère. Appliquons-nous à l'entendre, et en attendant, puisque Jésus-Christ nous déclare que cette voix est pour nous, prenons-la donc pour nous, et glorifions Jésus en nousmêmes. Il est lui-même la voix, ou plutôt le Verbe qui nous parle. N'écoutons point sa voix, comme un tonnerre, comme on bruit confus; entendons qu'on nous a parlé très-distinctement de sa gloire et de la nôtre, et que la vérité nous a été très -clairement annoncée. Ne disons point qu'un ange a parlé pour nous au Sauveur, puisque Dieu, a qui parloit au- » trefois parles anges, parle maintenant par son Fils' n. Ecoutez-le, nous dit-on; réglez vos actions et toute votre conduite par sa doctrine. Rendons grâces au Père céleste de ce qu'il a glorifié son saint Fils Jésus, puisque sa gloire re^ jaillit sur nous, et qu'il a dit lui-même : « Je leur ai donné » la gloire que vous m'avez donnée * ». Mais entendons tou> jours en quelle conjoncture on lui promet cette gloire : c'est lorsqu'il va mourir. Passons donc à la société de sa gloire par celle de ses souffrances et de ses opprobres.
XV* Jouh. Mystère de la voix céleste. Le inonde va être jagé en jugeant
Jésas-Christ (Jean. xil. 31. 34.).
Jésus-Christ va nous expliquer le mystère de cette voix céleste : «C'est maintenant que le monde va être jugé ^ ».
' Joan. XII. 28. 29. — ^ /A. 30.— * Ilcbr. ii. 2. 3 * Joan. xvii. 22.
liid. XII. 31.
112 MÉDÎTATI0X3S,
Comment? En exerçant son jugement sur Jésus-Christ, dont il jugera si mal, que son jugement et ses maximes demeureront à jamais condamnés. Qui peut juger avec le monde que les biens de la terre sont les seuls qu'il faut désirer, et que les maux de la terre sont les seuls qu'il faut craindre, si Jésus, , privé de tous les biens et chargé de tous les maux de la terre par le jugement du monde, demeure toujours la vérité même et le bienheureux Fils de Dieu? Qui osera, encore un coup, juger avec le monde qu'il faut soutenir ses intérêts, sa domination, sa gloire propre au préjudice de tout, si à la fin Jésus-Christ se trouve condamné par ces maximes? Le monde est donc jugé par le jugement qu'il a porté de Jésus-Christ. Le Sauveur a jugé le monde en se laissant juger par le monde ; et l'iniquité de ce jugement anéantit tous les autres à jamai». Le monde, à vrai dire, ne sera jugé qu'à la fin des siècles. Mais saint Augustin distingue ici deux sortes de jugement : celui de condamnation à la fin des siècles, celui de di^ernenient dans celui-ci. Il applique au dernier cette parole du Psalmiste : a Jugez- moi. Seigneur, et discernez ma cause de » celle de la nation qui n'est pas sainte* ». Ce discernement se fait clairement, par bien entendre le jugement que le monde a porté de Jésus-Christ. Le monde veut être flatté : le monde ne veut pas qu'on lui déclare ses vices : le monde ne veut pas qu'on condamne ses maximes : le monde ne veut pas qu'on ne vive pas comme le monde^ parce que par là on le condamne. Tout cela a fait que le monde a condamné Jésus -Christ. Quiconque suil les maximes par lesquelles on a condamné le juste, ne se discerne pas du monde, et il est jugé avec le monde. Sois attentif, chrétien! et discerne-toi de la nation qui n'est pas sainte, en condamnant en toi-même de bonne foi toutes ses maximes.
XVI" Jour. Vertu de la croix. Jésus tire tout par la croix. Ls suivre
jusqu'à la croix.
a Le prince de ce monde », le démon qui en est le maître par l'idolâtrie, « va être chassé^ », et les fausses diviniléi;
* Ps. XLII. I. — - Joan. XII. 31.
abandonnées. Mais ce n'est pas assez de chasser le démon, il faut rendre Tempire à Dieu par Jésus-Christ. « Et moi », dit-il ', « après que j'aurai été élevé de terre » sur la croix, a je tirerai tout à moi » : j'entraînerai à moi toutes choses. Il y a dans la vertu de la croix de quoi attirer tous les hommes. Il y aura des hommes de toutes les sortes, et non-seulement de tout sexe, mais encore de toute nation, de tout génie, de tonte profession, de tout état, qui seront si puissamment jMnrés, qu'ils viendront en foule à Jésus. Et de cette bienheureuse totalité, que Dieu a unie par son éternelle et miséricordieuse élection, aucun ne demeurera. L'action du crucifîement semble avoir élevé Jésus pour être l'objet de tout le monde : il est en butte à toute contradiction d'un côté; et de l'autre, il est l'objet de l'espérance du monde. c( Il falloit JD qu'il fût élevé comme le serpent dans le désert », afin que tout le monde pût tourner les yeux vers lui, comme il dit lui-même ^ La guérison de l'univers a été te fruit de cette cruelle et mystérieuse exaltation. Allez aux pieds de la croix, et dites-y au Seigneur avec l'Epouse : a Tirez-moi, nous » courrons après vous * » . La miséricorde qui vous fait subir le supplice de la croix, l'amour qui vous fait mourir, et qui sort par toutes vos plaies , est le doux parfum qui s'exhale pour attirer tous les cœurs. Tirez-moi de cette puissante et douce manière dont vous avez dit que « votre Père tire à » vous tous ceux qui viennent. * » Tirez-moi de cette manière toute puissante qui ne me permette pas de demeurer en chemin. Que j'aille jusqu'à vous, jusqu'à votre croix : que j'y sois uni, percé de vos clous, crucifié avec vous, en sorte que je ne vive plus pour le monde, mais pour vous seul. Quand dirai-je avec votre apôtre : a Je vis : non plus moi, mais » Jésus-Christ en moi. » Et encore : « Je vis en la foi du Fils 0 de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi * ». Et encore : a Je suis attaché à la croix avec Jésus-Christ ». Et encore :, a La charité de Jésus-Christ nous presse; estimant ceci, que D si un est mort pour tous, tous aussi sont morts en un seul.
' Joan. XII. 32. — ^ lù. m. 14. 15. — ' Gant. 1. 3. — ♦ Joan. vi. ^4.— *Cal. II. 19. 20.
» Jésus-Christ est mort pour tous, afin que ceui qui vivent, JD ne vivent plus à eux-mêmes, mais à celui qui est mort et » ressuscité pour eux ' » . C'est ainsi que Jésus-Christ nous attire. Il falloit, comme il vient de dire, que a ce grain de » froment tombât à terre pour se multiplier '», Il falloit qu'il se sacrifiât lui-même, pour nous faire tous en lui-même une offrande agréable à Dieu. Le nouveau peuple devoit naître de sa mort.
Le Sauveur avoit déjà dit : a II faut que le Fils de rhomnJb Boit exalté comme le serpentai) . Il avoit dit : a Quand vous aurez élevé le Fils de l'homtoe, vous connoîtrezqui je suis*». La connoissance de lavérité étoit attachée à la croix.
a Je tirerai, j'entraînerai » : considérez avec quelle douceur, mais ensemble avec quelle force se fait cette opération. Il nous tire, comme on vient de voir par la manifestation de lavérité. Il nous tire, par le charme d'un plaisir céleste, par ces douceurs cachées que personne ne sait que ceux qui les ont expérimentées. Il nous tire par notre propre volonté, qu'il opère si doucement en nous-mêmes, qu'on le suit sans s'apercevoir de la main qui nous remue, ni de l'impression qu'elle fait en nous. Suivons, suivons ; mais suivons jusqu'à la croix. Car, comme c'est de là qu'il tire, c'est jusque-là qu'il le faut suivre. Il le faut suivre jusqu'à expirer avec lui, jusqu'à répandre tout le sang de l'âme, toute sa vivacité naturelle, et se reposer dans le seul Jésus. Car c'est se reposer dans la vérité , dans la justice , dans la sagesse , dans la source du pur et chaste amour. 0 Jésus ! que tout est vil à qui vous trouve, à qui est tiré jusqu'à vous , jusqu'à votre croix ! 0 Jésus ! quelle vertu vous avez cachée dans cette croix ! faites-la sentir à mon cœur. « Quand je serai élevé de terre ». Je ne veux d'autre élévation que celle-là : c'est la vôtre : que ce soit la mienne.
Songez que tout ceci se dit à l'occasion de l'entrée de notre Seigneur , et peut-être le propre jour* ou le lendemain qu'elle se fit. Admirez, encore un coup , comme il conserve à ce beau triomphe le caractère de croix et de mort.
' II. Cor. V. 14. 15. — ' Joan. xii. 24. — ' Joan. m. 14. — * 16, VJiJ. 28.
SUR L*ETANGILE. 115
XVII* JoOR. Les iocrédules n'oaTrent point les yeux à la lainière : ils marchent dans les ténèbres (Joan. xil. 34. 37.}.
a Gomment dites-vous quMl faut que le Fils de Thomme soit élevé * d de terre? Il avoit parlé si souvent de cette exaltation mystérieuse ; il avoit d'ailleurs si souvent parlé de la croix et de la nécessité de porter sa croix pour le suivre, qu'à la fin le peuple s'étoit accoutumé à Tentendre. C'est ce qui cause cette parole : a Nous avons appris par la loi, que Ja a Christ demeure éternellement. Et comment dites-vous que » le Fils de l'homme doit être élevé », c'est-à-dire crucifié? « Qui est ce Fils de l'homme ' » ? Il y avoit de la vérité et de l'erreur dans ce discours. Ils avoient raison de dire que le Christ devoit demeurer et régner éternellement ; mais ils ne vouloient pas entendre par où il lui falloit passer pour arriver k son règne. Le maître étoit au milieu d'eux , et il n'y avoit qa^à le consulter, après que Dieu avoit attesté sa mission partant de miracles. Et c'est pourquoi Jésus leur dit : a La lumière est encore au milieu de vous pour un peu de D temps \ Je m'en vais» ; et cette lumière ne sera plus guère avec vous, servez-vous-en pendant que vous l'avez ; a Marchez à la faveur de cette lumière , de peur que les D ténèbres ne vous environnent, » ne vous surprennent, ne vous enveloppent, « et lorsqu'on est dans les ténèbres , on » ne sait où Ton va » ; on se heurte à toutes les pierres , on tombe dans tous les abîmes ; et non- seulement le pied manque , mais la tête ne se peut défendre.
Jésus est la lumière à ceux qui ouvrent les yeux pour le voir; mais à ceux qui les ferment , il est une pierre où l'on se brise. Faute d'avoir voulu apprendre de lui le mystère de 8on infirmité, ils s'y sont heurtés et brisés, et ne le connoissent pas ; et ils demandent : Qui est ce Fils de l'homme, qui doit être crucifié, et par là tirer toutes choses? Est-ce vous' que nous voyons si foible ? Comment tirerez-vous à vousmême tout le monde, dont vous allez être le rebut par votre croix? Aveugle, ne voyez-vous pas, à la majesté de son entrée, qu*il ne tiendroit qu'à lui d'avoir de la gloire; qu'il
' Joan. XII. 34. — ^ Sbid. 34. — » fùid. 35.
116 UEDITATIONS
ne la perd donc pas par foiblesse , mais qu'il en diffère par sagesse le grand éclat? Il vous diroit cette vérité , si vous la lui demandiez humblement ; mais vous laissez échapper la lumière ; et celui qui étoit venu pour vous éclairer, vous sera à scandale : « Scandale aux Juifs, d dit saint Paul S a et folie » aux gentils » .
Pesons ces paroles ! « La lumière n'est plus avec vous que » pour un peu de temps * », Concevons un certain état de l'âme où il semble que la lumière se retire. A force de la mépriser, on cesse de la sentir; un nuage épais nous le couvre ; nos passions, que nous laissons croître, nous la vont entièrement dérober; marchons tant qu'il nous en reste une petite étincelle. Quelle horreur d'être enveloppé dans les ténèbres , au milieu de tant de précipices ? C'est ton état , ô âme , si tu laisses éteindre ce reste de lumière qui te lait encore pour nn moment.
a Qui marche dans les ténèbres ne sait où il va ' jd. Etrange état, car il faut aller, et notre âme ne peut pas demeurer sans mouvement; on va donc, on ne sait où Ton va; on croit aller à la gloire , aux plaisirs, à la vie, au bonheur; on va à la perdition et à la mort. On ne sait où l'on va, ni jusqu'à quel point on s'égare. On s'éloigne jusqu'à l'inGni de la droite voie, et on ne voit plus la moindre trace, ni la moindre route par où l'on y puisse être ramené. État trop ordinaire dans la vie des hommes. Hélas ! hélas ! c'est tout ce qu'on peut en dire. C'est par des cris, c'est par des gémissements et par des larmes, et non point par des paroles , qu'il faut déplorer cet état.
» Il ne sait où il va». Aveugle, où allez-vous? Quelle malheureuse route enfllez-vous? Hélas ! hélas ! revenez pendant que vous voyez encore le chemin. Il avance : ah ! quel labyrinthe, et combien de fallacieux et inévitables détours va-t-il rencontrer! Il est perdu; je ne le vois plus; il ne se connoit plus lui-même, et ne sait où il est : il marche pourtant toujours, entraîné par une espèce de fatalité malheureuse, et poussé par des passions qu'il a rendues indomptables. Re-
' 7. Cor. i. 23. — = Joaa. XII. 35. — » Tôid,
SUR l'Évangile. IH
venez : il ne peut plus ; il faut qu'il avance. Quel abîme lui est réservé ! quel précipice Tattend ! de quelle bête s?ra t ij la proie ! Sans secours, sans guide, que c[eviendra~t-il ? Hélas ! hélas !
XVIII* Jour. Etat de ccui de qui la Inmîëre se retire. Jésus se cache d*eux. Merveilles de cette journée de triomphe. {Ibid,)
a Jésus dit ces choses , et il se retira et se cacha d'eux* ». Quel état 1 quand non-seulement on se retire de la lumière, mais qu'à son tour, par un juste jugement, la lumière se retire ; et non-seulement se retire, mais se cache ! C'est l'état de ceux « dont l'entendement est enveloppé et obscurci » de ténèbres, par l'ignorance qui est en eux, à cause de )) l'aveuglement de leur cœur: qui désespérant de leur retour, p se livrent à toute impureté et à toutes actions impudiques » , comme à l'envi , et à qui pis fera. « Ah ! ce n'est pas ainsi » que Jésus-Christ vous ^voit enseignés : si toutefois vous » l'avez ouï \ » si sa voix est parvenue jusqu'à vous.
Ce verset de saint Jean semble répondre à celui de saint Matthieu, où il est porté que Jésus, après avoir répondu aux reproches que les Pharisiens lui faisoient sur son entrée, a les laissa là, et sortit de la ville pour se retirer en Bétha- » nie'», où il.demeuroit. C'est ce que saint Jean appelle s'en aller et se cacher d'eux. Sa retraite étoit donc à Béthanie : c'est là qu'il se ciichoit chez quelques-uns de ses amis cl de ses disciples ; ef apparemment dans la maison de Lazare, de Marie et de Marthe, ou chez quelque autre. De là on peut conclure que tout ceci s'est passé au jour de l'entrée du Sauveur; que c'est à ce jour que le Père fit entendre du ciel cette voix que nous avons ouïe ; que c'est alors que Jésus développa tout le mystère do son exaltation , et de la propagation de sa doctrine, et de sa gloire après sa mort. Que cette journée est magnifique ! Quel concours de merveilles ! que de douces consolations ! que d'étonnantes menaces ! Quel recueillement, quelle frayeur, quel doux éton- Dcment, quelle attention, quel mélange de crainte et d'araour ne doit pas inspirer cette journée ! Que si l'on veut différer jusqu'au lendemain une partie de ces choses, comme
' Jean. XII. 30. — • ^ Ephcs. iv. 18. 10. 2'J. — ^ Matih. xxi. 17.
lis MÉDITATlOîiS
i) pourroit y en avoir quelque raison , c'étoit toujours une suite du triomphe de Jésus, puisque ce fut à ce jour qu'il purgea le temple ^vec tant d'autorité et de zèle , des voleurs qui en faisoient leur caverne.
0 jour admirable! je n'avois pas encore vu vos lumières, ni compris toutes les merveilles dont vous êtes plein.
XIX* Jour. Réflexions sur les merveilles de la première journée. Il faut continuer sans relâche l'œuvre de Dieu, à l'exemple de Jésus-Christ.
Tous ces passages font voir qu'à cette dernière semaine , et dès le jour qu'il fit son entrée, le Sauveur sorloit tous les soirs de Jérusalem, et se cachoit à Béthanie, d'où il revenoit tous les matins faire ses fonctions dans le temple , où tout le peuple s'assembloit aussi dès le matin pour l'entendre. Le jour, ses ennemis étoient retenus par la crainte d'émouvoir le peuple, si on le prenoit en plein jour: «Car ils crai- » gnoient , » dit saint Marc ', c( parce que tout le peuple qui » l'écoutoit , étoit ravi de sa doctrine » . Ou , comme le rapporte saint Luc% a ils ne savoient que lui faire , parce que ï) tout le peuple qui l'écoutoit étoit ravi et hors de soi » . Ainsi dans le jour il demeuroit , et dans la nuit , où ses ennemis eussent trouvé plus d'occasions de le perdre , il sortoit de la ville, il se retiroit à Béthanie, parmi ses disciples, afin d'achever sa semaine, et le temps qui lui étoit prescrit pour nous instruire ; continuant à se servir des voies douces , si naturelles à la sagesse divine , des précautions nécessaires et des moyens ordinaires de se conserver jusqu'à la nuit où il devoit être pris. Voyons donc , soit qu'il se conserve , soit qu'il se livre , qu'il fait tout pour l'amour de nous. Il se conserve pour achever ses instructions , sans que nous perdions une seule de ses paroles ; et il se livre pour consommer son sacrifice. 0 Jésus ! je vous adore dans ces deux états, et je vous * suivrai tous les matins de cette dernière semaine, pour écouter votre parole , plus touchante encore en ces derniers temps que dans tous les autres.
Ramassons toutes les merveilles que nous avons vues accomplies en ce sacré jour du triomphe de Jésus-Christ ;
' Marc. XII. 18. — 'Luc. xix.48.
SUR l'Évangile. 119
tontes les marques de grandeur, d'autorité, de puissance, que le ciel et la terre donnent à Jésus , et en même temps tous ces caractères d'infirmité , de persécution et de fuite , qu'il conserve. Adorons ce sacré mélange. Si nous sommes calomniés, persécutés par nos ennemis , jusqu'à être contraints de fuir et de nous cacher devant eux , ne nous affligeons pas ; *c'est le caractère de Jésus-Christ, qu'on doit au contraire être ravi de porter. Continuons toujours, à son exemple, l'œuvre de Dieu, s'il nous en a commis quelqu'un, quelque petit qu'il ^oit , sans nous relâcher jamais ; et accomplissons la volonté de Dieu.
XX* JoOR. Figuier desséché, figure de l'âme stérile et sans bonnes œuvres (Matth. XXI. 18. 24. Marc. xi. 12. 28.).
Le lendemainde son entrée , <s en arrivant de Béthanie à T» Jérusalem du matin, il eut faim : ayant vu de loin un figuier, » il s'en approcha pour voir s'il y trouveroit du fruit; mais n'y x> trouvant que des feuilles , parce que ce n'étoit pas le temps » des fruits, il le maudit ', y> comme on sait. C'est une parabole de choses, semblable à celle de paroles que l'on trouve en saint Luc, ch. xiii. 6. Il ne faut donc point demander ce qu'avoit fait ce figuier, ni ce qu'il avoit mérité ; car qui ne sait qu'un arbre ne mérite rien? ni regarder cette malédiction du Sauveur par rapport au figuier, qui n'étoit que la matière de la parabole. Il faut voir ce qu'il représentoit, c'est-à-dire la créature raisonnable qui doit toujours des fruits à son Créateur, en quelque temps qu'il lui en demande ; et lorsqu'il ne trouve que des feuilles, un dehors apparent et rien de solide , il la maudit. ^
a Que jamais il ne sorte de fruit de toi * » . Etrange malédiction sur l'âme dont Dieu se retire ; jamais il n'en sort de bonnes œuvres. Qu'est-ce qu'un figuier sans fruit et un homme sans bonnes œuvres?
Quand on se sent desséché et stérile , qu'on doit craindre alors que Jésus n'ait lâché le mot fatal ! Dieu a son heure où il attend le fruit désiré : l'heure passée , si on lui manque , il laisse partir la triste sentence , et l'arbre, sans être coupé ,
« Matth. XXI. 18. — 2 Uid. 10.
est desséché jusqu'à la racine. C'est la damnation avant la mort. On voit un arbre sur pied , mais il a la mort dans le sein, a Vous avez le nom de vivant, mais vous êtes mort ' ». Soyons donc fidèles et prêts à donner du fruit à notre Sauveur, toutes les fois qu'il en demandera.
«Jésus eut faim ». Selon la lettre , il jeûnoit beaucoup; cclon le mystère , il avoit faim et soif quand il falloit. Il a toujours faim et soif de notre salut.
Jésus-Christ continua son voyage, et revint à Béthanie , selon sa coutume, et, la matinée d'après, ses disciples s'arrêtèrent au figuier, qu'ils trouvèrent desséché depuis la racine ; et Pierre dit au Sauveur : « Maître, le figuier tjue vous avez maudit est séché ' ». Jésus-Christ ne vouloit pas sortir de ce monde, sans faire voir des effets sensibles de sa malédiction, voulant faire sentir ce qu'elle pouvoit; mais par un effet admirable de sa bonté , il frappe l'arbre et épargne l'homme. Ainsi quand il vouloit faire sentir combien les démons étoient malfaisants, et jusqu'où alloit leur puissance lorsqu'il leur lâchoit la main, il le fit paroître sur un troupeau de pourceaux que les démons précipitèrent dans la mer'. Qu'il est bon, et qu'il a de peine à frapper l'homme ! Ne contraignons pas le Sauveur, contre son inclination , à étaler sur nousmêmes l'effet de sa colère vengeresse.
XXI* Jour. Le prodige des prodiges : l'homme revêta de la puissance de Dieu par la foi et par la prière (Matth. xxi. 21. 22. Marc. XI. 22. 24.
Les apôtres étant étonnés de l'effet soudain de la parole de Jésus-Christ sur le figuier, le furent beaucoup davantage , lorsqu'il leur dit qu'ils en pouvoient faire autant, et même beaucoup plus, pourvu qu'ils eussent la foi. a Si vous l'avez», leur dit-il *, « vous ne pourrez pas seulement dessécher un » figuier ; mais vous direz à une montagne : Déracinez -vous, » et jetez-vous dans la mer; et cela se fera ».
Voici le prodige des prodiges : l'homme revêtu de la toutepuissance de Dieu.
G Allez », disoit le Sauveur \ a guérissez les malades , res-
• Apoc. MI. 1 . — ' Marc. xi. 21 — ^ Mattb. m. 32. — * Ibid. xxi. 21. —^ Jbid.x.S.
lâl
SUR l'Évangile.
D sascîtez le« morts, puriiiez les lépreux, chassez les démons » . Qui fît jamais un pareil commandement?
« Il les envoya prêcher et guérir les malades * » . Qui jamais envoya ses ministres avec de tels ordres? «Allez », dit-il , «entrez dans cette maison, et guérissez tous les malades » que vous y trouverez. Tout est plein de pareils commandements. Mais ici il pousse la chose encore plus loin : « Tout » ce que vous demanderez, vous Fobtiendrez '». Vous pourrez tout ce que je puis; vous ferez tout ce que vous m'avez vu faire de plus grand, « et vous ferez vous-mêmes de pluç » grandes choses. »£n effet , si on guérit en touchant le bord de la robe de Jésus-Christ , pendant qn'elle étoit sur lui , ne se fait-il pas quelque chose de plus dans saint Paul, lorsque a les linges qui avoient seulement touché son corps , gué- D rissoient les malades à qui on les portoit' » ? Et non-seulement les linges qui avoient touché les corps des apôtres avoient cette vertu ; mais « leur ombre même », Tombre qui n'est rien, « quand elle passoit sur les malades, ils étoient » guéris * D.
Voici donc le grand miracle de Jésus-Christ. C'est que, non - seulement il est tout-puissant, mais il rend encore rfeomme tout-puissant, et, s'il se peut, plus puissant que lui, faisant du moins constamment de plus grands miracles ; et tout cela par la foi et par la prière : « tout ce que vous » demanderez, en croyant sans hésiter qu'il vous sera donné, » il vous arrivera ' ». La foi donc et la prière sont toutespuissantes et revêtent l'homme de la toute-puissance do Dieu, a Si vous pouvez croire, » disoit le Sauveur % « tout est » possible à celui qui croit ».
La difficulté n'est donc pas de faire des miracles , la difficulté est de croire. « Si vous pouvez croire » ; c'est là le QÛracle des miracles, de croire parfaitement et sans hésiter. aie crois, Seigneur, aidez mon incrédulité^ », disoit cet hommaàquiJésus dit : « Si vous pouvez croire ». « Seigneur, Q aiigmentes-DOUs la foi », disoient les apôtres ^ Nous n'a-
• L<ie.'^î&. 3. X. 3. 9. — ' Joan. xiv. 12. 13. — ^ Act. \i\. 12. — • I6i<L V. 15.—- * Matth. xxi. 22. Marc. Xi. 24. — ^ Blarc. ix. 22. — ' I&id. 23. — ^ • Luc. XVII. 3.
V0D8 besoin que de la foi, car avec elle nous pouvons tout. aO si vous en aviez », dit le Seigneur', « comme un grain D de sénevé , le plus petit de tous les grains , vous diriez à ce D mûrier : Déracine-toi , et te plante dans la mer, et il vous » obéiroit » ; et il trouveroit un fond sur les flots pour y étendre ses racines.
Ainsi le grand miracle de Jésus-Christ n'est pas de nous faire des hommes tout-pui^^ants, c'est de nous faire de courageux et de fidèles croyante, qui osent tout espérer de Dieu, quand il s'agit de sa gloire.
Il faut donc entendre que cette foi qui peut tout, nous est inspirée. Pour oser faire cet acte de foi qui peut tout, il faut que Dieu nous en donne le mouvement. Et le fruit de ces préceptes de l'Évangile, que nous lisons aujourd'hui, c'est de nous abandonner à ce mouvement divin, qui nous fait sentir que Dieu veut de nous quelque chose. Quelque grand qu'il soit, il faut oser, et n'hésiter pas un seul moment.
Lorsqu'il s'agit de demander à Dieu les choses .nécessaires pour le salut , nous n'avons pas besoin de ce mouvement particulier de Dieu, qui nous apprend ce qu'il veut que npus obtenions de sa puissance. Nous savons très-clairement par l'Évangile, que Dieu veut que nous lui demandions notre salut et notre conversion. Demandons-la donc sans hésiter, assurés, si nous le faisons avec la persévérance qu'il faut, que tout nous sera possible. Quand nos mauvaises habitudes auroient jeté dans nos âmes de plus profondes racines que les arbres ne font sur la terre, nous leur pouvons dire : Déracine-toi. Quand nous serions plus mobiles et plus inconstants que les flots, nous dirions a un arbre : Va te planter là, çt à notre esprit: Fixe- toi là; et il y trouvera du fond. Quand notre orgueil s'élèveroit à l'égal des plus hautes montagnes, nous leur pourrions ordonner de se jeter dans la mer, et s'y abîmer tellement, qu'on ne voie plus aucune marque de leur première hauteur. Osons donc tout pour de tels miracles, puisque ce sont ceux que nous savons très-certainement que Dieu veut que nous entrew^nions.
* Luc. xvii. C.
sua L*ÉVAN6ILE. ^^^
Osons tout ; et pour petite que soit notre foi , ne craignons rien; car il n*en faut qu'un petit grain, gros comme du sénevé, pour tout entreprendre. La grandeur n'y fait rien, dit le Sauveur : je ne demande que la vérité et la sincérité ; car, s'il faut que ce petit grain croisse, Dieu qui Ta donné, le fera croître. Agissez donc avec peu , et il vous sera donné beaucoup ; a et ce grain de sénevé, » cette foi naissante , a deviendra une grande plante, et les oiseaux du ciel se re- » poserdht dessus'». Les plus sublimes vertus n'y viendnmt pas seulement, mais y feront leur demeure.
XXII*. Jour. La prière persévérante ; elle tient de la plénitude de la
foi. {Ibid.)
Pesez les qualités de la foi et de la prière. Qu'on la fasse sans hésiter, pour peu que ce soit avec une pleine persuasion; c'est ce que saint Paul appelle a plénitude de persuasion : » que la Yulgate a traduit simplement, In plenitudine muUd^ o avec une grande plénitude S). Ce que le même saint Paul appelle ailleurs 0 : plénitude d'intelligence ' »; et ailleurs en termes formels : « plénitude de l'espérance et plénitude de la foi' ». C'est donc à dire qu'il faut avoir une foi si pleine, qu'elle ne se démente par aucun endroit, et qu'elle n'ait nulle défiance du côté de Dieu ; comme le même saint Paul le dit d'Abraham , « qu'il n'hésita point par défiance, mais se for- D tifia dans la foi , donnant gloire à Dieu ; pleinement péril suadé et convaincu qu'il est puissant pour accomplir tout ce » qu'il promet * ». Yoilà donc la foi qui obtient tout , a et la » foi qui nous justifie », selon le même saint Paul dans le même endroit ^ Telle est donc la première condition de la prière marquée dans notre Évangile, qu'elle se fasse avec une pleine foL La seconde y est encore marquée : « Qu'on par- » donne sincèrement à son frère , si on a quelque chose » contre lui ^ d. On obtient donc tout ce qu'on demande , si on le demande avec un cœur plein de foi en Dieu, et en paix avec tous les hommes. Voilà ce que Dieu demande, un cœur sans aigreur et sans défiance ; on a tout de lui à ce prix.
• MattI». XIII. 31. 32— ' I Thess. 1 5 — ' Coloss. ii. 2.~ * Hcb. vi. II. >r. 2'i. — *' Rom. IV. 20. 21. — .* làtd. 22. — ' Marc. XI. 24. 2;>.
Mais peut-on ne se pas défier, et ne doit-on pas le faire? Oui , de soi : puisqu'on est foible , et qu'on ne sait même si on a une foi vive , encore moins si on y persévérera ; mais , avec toute cette incertitude , j*ose dire qu'il ne faut pas s'en inquiéter ; et , sans tant de retour sur soi-même, il faut, dans le temps que la prière s'allume, oser tout attendre et tout demander, et être si plein de Dieu , qu'on ne songe plus à soi-même.
Est-ce là cette téméraire contiance que les hérétiques prêchent? Point du tout. Mais, sans éteindre les réflexions qu'on peut faire sur sa foiblesse , c'est dans la ferveur de la prière, s'oublier tellement soi-même, qu'on ne demeure occupé que de ce que Dieu peut, et de l'immense honte avec laquelle il a tout promis à la prière persévérante.
XXIII' Jour. Distinction des jours de la dernière semaine du Sauvenr. Matière de ses derniers discours (Marc. XI. 11—33. Matth. xxi. 23—32. Luc. XX. 1—8.
En comptant avec saint Marc, c'est ici le quatrième jour de la dernière semaine de notre Sauveur. Le premier est celui de son entrée , qui est le cinquième avant Pâque. Le second jour de cette semaine fut le lendemain matin, lorsque Jésus, venant de Béthanie à la ville , eut faim , dessécha le iiguier, et nettoya le temple de voleurs, comme il les appelle. Le troisième est celui où , repassant sur le matii) devant le figuier, on le vit flétri et séché ; et c'est celui où nous avons entendu tant de merveilles sur la foi. Le quatrième est celui dont saint Marc dit, après tout ce que nous venons de voir : a Jésus vint » encore une autre fois à Jérusalem '; » et c'est celui où il objecta aux Juifs le baptême de saint Jean , comme on va voir.
Après cela, je ne vois plus de distinction de jours. Nous apprenons seulement de saint Luc que, « Jésus-Christ venoit » tous les jours au temple pour y enseigner, et quele peuple «l'y venoit entendre dès le malin '«.En sorte qu'il faut partager ce qui reste de ce discours , entre le mercredi et le jeudi durant le jour, car il fut pris la nuit , et fut crucifié le lendemain.
• Marc. XI. 27. — ' Luc. xxi. 37. 38.
6UB LEVANGItE. 125
Plus nous approchons de la fin de Jésus, plus nous devoir être attentifs à ses discours. Hier, qui fut le mardi, il nous fit voir dans la foi le fondement de la prière et de toute la vie chrétienne. Il n'y avoit rien de plus essentiel à la pîétff. H^h dans la suite il va établir la foi , et autoriser sa mission d^iibd . manière admirable : premièrement, par le témoignage" do saint Jean Baptiste, et ensuite par celui de David, et par beaucoup d'autres choses que nous allons voir les unes après les autres, fermant la bouche à tous les contredisants, et laissant ce témoignage au monde, que sa doctrine étoit absolument irrépréhensible , puisque ses plus grands ennemis demeuroient muets devant lui.
Méditons cette vérité , considérons de quelle sorte Jésus- Christ répond à ceux qui Finterrogeoient avec un esprit de contradiction , et apprenons comment il faut consulter la vérité éternelle.
XXIY" Jour. Jésus refuse de répoudre aux questions des Juifs superbes et incrédules, et répond aux esprits humbles et dociles (Mattb. XXI. 27. Marc. XI. 33. Luc. XX. 1. 2. 8).
Comme il enseignoit dans le temple, a les princes des prê- » trcs, et les docteurs de la loi, et les sénateurs du peuple » s'assemblèrent et lui firent cette demande : En quelle puis- )) sance faites -vous ces choses' ))?I1 paroît que cette demande regardoit principalement la puissance qu'il se donnoit d'enseigner, car ils vinrent à lui comme il enseignoit. Mais la demande s'étend aussi à tout le reste que venoit de faire Jésus, et c'est comme si on lui eût demandé : En quelle puissance t'(es-vous entré si solennellement dans le temple? en quelle puissance y enseignez- vous ? en quelle puissance en chassezvous les vendeurs et les acheteurs , et y exercez-vous tant d'autorité ? Ce seroit à nous à vous donner cette puissance : nous ne vous l'avons point donnée ; d'oii vous vient-elle? Voilà une demande faite dans les formas par l'assemblée et par les personnes qui sembloient avoir le plus de droit de la faire. Et néanmoins Jésus ne leur donne sur ce sujet aucune instruction. « Je ne vous dirai pas non plus », leur dit-il , a en
>Luc. XX. 1. 2*
126 llèDlTATIONS
» quelle puissance j'agis' ». Mais il se contente de les confondre, devant le peuple , de mauvaise foi et d'hypocrisie , comme Ton va voir.
Jésus se communique si facilement aux esprits dociles et humbles. La Samaritaine, une pécheresse , lui parle bonnement du Christ, a Je le suis , moi qui vous parle , » lui dit-il sans circuit '. a Crovez-vous au Fils de Dieu? » dit- il à Taveugle-né. et Qui est-il , Seigneur, afin que j'y croie? Vous » l'avez vu , et c'est celui qui vous parle. J'y crois, Seigneur; D et il l'adora' d. Ainsi en d'autres endroits. Quand donc il ne répond pas de cette manière simple , si digne de lui , c'est que les hommes ne sont pas dignes qu'il se manifeste à eux en cette sorte.
a En quelle puissance faites-vous ces choses * »? Il leur avoit répondu sur un cas semblable, ou plus fort, en présence de tout le peuple. Car, ayant dit à un paralytique , qu'on lui présentoit pour le guérir : cr Homme , tes péchés te sont re- » mis ^ x> ; ce qui dans le fond étoit beaucoup plus grand que tout ce qu'il avoit jamais fuit ; comme les docteurs de la loi le trouvoient étrange, il leur parla en cette sorte^: « Lequel » des deux est le plus facile, ou de dire : Je vous remets yos » péchés ; ou de dire à un paralytique : Levez-vous, et mar- » chez? Or, afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a le D pouvoir de remettre les péchés : Homme d, c'est à toi que je parle, a lève-toi, et marche d. Il avoit donc clairement établi le pouvoir qu'il avoit de remettre les péchés, qui étoit le plus grand qui pût être donné à un homme. Il n'y avoit plus à l'interroger sur le reste ; il n'y avoit autre chose à faire qu'à se soumettre. Gomme ils ne pouvoient s'y résoudre , ils viennent encore lui demander : a De quelle puissance fai- D tes-vous ces choses' ? Gomme s'ils eussent dit : De quelle* puissance guérissez-vous tous les malades ? de quelle puissance rendez-vous la vue aux aveugles ? de quelle puissance ressuscitez-vous les morts ? Il étoit trop clair que c'étoit par la puissance divine ; et ils ne l'interrogcoient sur une chose si claire que par un mauvais esprit.
• Lnc. XX. 8. — * Joan. iv. 26. — * lèid. ix. 35. 36. 37. 38. — <M«(th. Xïi. 23. — * làid. IX. 2. — • Ibid, 6. 6. — ' Luc. xx. 2.
Ailleurs on lui demande dans le même esprit : c< Jusqu'à D quand nous tiendrez-vous en suspens et nous arracherez- » vous rârae? Si vous êtes le Christ , dites-le-nous franche- » ment' ». A les entendre parler avec cette force , on diroil qu'ils veulent savoir de bonne foi la vérité ; mais la réponse de Jésus fait voir le contraire. Vous demandez que je dise ouvertement qui je suis : or je vous le dis, et vous ne me croyez » pas ; cependant les œuvres que je fais au nom de mon B Père parlent assez , et me rendent un assez grand témoi » gnage ^ ». Ils avoient donc deux témoignages : celui de sa parole, et ce qui étoit encore plus fort, celui de ses miracles. S'ils consultoient après cela , au lieu de croire , un mauvais esprit les poussoit. La vérité éternelle, qu'ils consultent mal, n'a rien à leur répondre, et n'a plus qu'à les confondre devant tout le peuple. Ainsi nous arrivera-t-il , quand nous la consulterons contre notre propre conscience sur des choses déjà résolues ; nous ne cherchons qu'à tromper le monde , ou à nous tromper nous-mêmes. Cessons de nous flatter ; cessons de chercher des expédients pour nous perdre. Rompons ce commerce dangereux et scandaleux ; rendons ce bien mal acquis ; soyons fidèles aux devoirs de notre profession ; ne reculons point en arrière contre le précepte de l'Évangile; no cherchons point à nous relâcher et à tout perdre,
XXV* Jour. Aveuglement des hommes, plus disposés à croire saint Jean que Jésus-Christ même (Matth. XXI. 23. 2ô. Marc. xi. 27. Luc. xx. 1. 8.).
ce De qui est le baptême de Jean' ».Est-il possible que le Sauveur doive tirer son témoignage de saint Jean Baptiste^ qui n'étoit que son précurseur, qui n'étoit pas l'époux , mais l'ami de l'époux, comme il Tavoit dit : qui n'étoit pas le Christ, mais celui qui lui devoit préparer la voie : qui, pour tout dire en un mot , n'étoit pas digne de lui délier les cordons de ses souliers ? Voilà ce qu'étoit Jean Baptiste , et néanmoins Jésus-Christ se sert de son témoignage, pour convaincre ceux qui ne vouloient pas croire au Christ lui-même. Cependant Jean n'avoit fait aucun miracle , et Jésus en avoit
» Jean. x. 24. — * JàiJ. 25. — » Matth. xxi. 2ô.
rempli toute la Judée ; Jean parloit comme le serviteur, et Jésus-Christ, comme le Fils, disoit ce qu'il avoil yu dans le sein du Père. « Telle est la foiblesse de nos yeux », dit saint Augustin : « un flambeau nous accommode mieux que le so- B leil. Nous cherchons le soleil avec un flambeau ». Jésus Fentendoit bien ainsi , et il avoit dit : a J'ai un témoignage » plus grand que celui de Jean ^ ». Quand donc il se i^rvoit de ce témoignage , c'est qu'il approchoit aux yeux malades une lumière plus proportionnée à leur foiblesse , et o*est ce qu'il fait encore dans cette occasion. Profond aveuglement des hommes plus disposés à croire saint Jean que Jésus- Christ même ! 0 Dieu ! qui ne trembleroit ? Mais qui ne vous demanderoit en tremblant, d'où vient dans le cœur des Juifs une si étrange disposition ? Ne se trouvera-t-il pas quelque chose de semblable en nous? Nous le pourrons chercher une autre fois ; nous frapperons à la porte pour entendre ce secret, et peut-être nous sera-t-elle ouverte. Continuons cependant notre lecture.
XX VP Jour. Les Juifs incrédules confondus par le témoignage de saint
Jean ( Ibid. et Joan. v. 33. 36. ).
(( Si nous disons que le baptême de Jean est du ciel , il » nous dira : pourquoi ne l'avez-vous pas cru * » ? Il le leur avoit déjà dit, et ils n'avoient su que répondre : «Vous » avez envoyé à Jean , et il a rendu témoignage à la vérité *». S'ils avoient .donc avoué la mission céleste de saint Jean Baptiste , il leur auroit fermé la bouche par son témoignage. Que dire donc? a Que le baptême de Jean ne venoit pas de » Dieu? » Ils n'osoient le dire devant le peuple qui le tenoit pour un prophète. c( Nous n'en savons rien, » disent-ils. « Et » moi » , dit-il , a je ne vous dis pas non plus en quelle puis- » sance j'agis '' » . Gens de mauvaise foi , qui n'osez ni avouer ni nier la mission de saint Jean Baptiste , vous ne méritez pas que je vous réponde. Avouez , niez , pensez ce que vous voudrez : vous êtes confondus ; et il n'y a de parti pour vous que de vous taire. Il y en auroit un autre , ce seroit de croire
<Jyar. C3.- ^Matfh. xsi. 25.- ^joann. v. 33.-'Mitth. x\l.26. 27.
en Jésus ; mais y<hÙ ne pouvez , pour les raisons et la manière que nous Terrons en son lieu.
Lisez ici le passage entier de saint Jean, y. 55 : a Vous avez en- D Yoyé à Jean , et il a rendu témoignage à la vérité. Pour » moi, je ne reçois pas mon témoignage de Fliomme , mais » je parie ainsi », je vous allègue Jean à qui vous croyez, (c afin que vous soyez sauvés. Jean étoit un flambeau arden} » et luisant, et vous avez voulu vous réjouir pour un peu de » temps à sa lumière. Pour moi , j'ai un témoignage plus n grand que celui de Jean : les œuvres que mon Père m'a » donné le pouvoir de faire , rendent assez témoignage que » c'est lui qui m'a envoyé * ».
C'est ainsi qu'il se servoit du témoignage de saint Jean Baptiste, « a6n » , dit-il, « que vous soyez sauvés » , et pour vous convaincre par vous-mêmes. Voilà donc l'orgueil et l'hypocrisie de ces interrogateurs de mauvaise foi , confondus. Ils ne méritoient pas que le Sauveur leur dît davantage ce qu'il leur avoit dit cent fois , et que cent fois ils n'avoient pas voulu croire.
Que serÊ-ce au dernier jour, lorsque la vérité , manifestée dans tonte sa force , nous confondra éternellement devant tout l'univers? Où irons-nous? hélas! où nous cacheronsnous? Mais voyons comme Jésus confond les docteurs et les pontifes.
XXVII* Jour. Parabole des dcu'^c fils désobéissants. Application aux chrétiens lâches et tièdes et aux faux dévots ( Matth. x\i. 28. 31. ).
a Que vous semble de ceci : Un homme avoit deux o fils ', etc. » Cette parabole va convaincre les pontifes et les sénateurs d'une hypocrisie manifeste. Le fils de Dieu nous y marque deux caractères dans ces deux fils : l'un est celui d'une désobéissance manifeste; l'autre est celui d'une obéissance imparfaite, et plus apparente que solide, et il se trouve |ue ce dernier est le plus mauvais.
Il y a des gens qui promettent tout, ou par foiblesse, parce qu'ils n'ont pas la hardiesse de résister en face , ou par légèreté, ou par tromperie. Ils n'osent vous dire qu'ils ne veu-
' Joau. V. 33. 34. 35. 36.— = MatUi \\\. 28. 29. 30. 3t.
SIËDITÀTIONS
' D dne , et a rempli la terre ; son ombre a couvert les montais gnes, et ses branches se sont étendues sur les plus hauts » cèdres; elle a provigné jusqu'à la mer et jusqu'à TEu- » phrate * » . Mais voici quelque chose de plus clair en Isaïe : a Une vigne a été plantée pour mon bien-aimé » , pour le Fils qui a été oint, pour le Christ; a il Fa faite du meilleur )) plant; il a élevé une tour au milieu i> pour y loger ceux qui la gardoient; « il a bâti un pressoir ' ». Voilà les propres paroles de notre Sauveur.
a II a loué cette vigne à des vignerons ' ». Il en $^ commis Inculture aux pontifes , enfants d'Aaron , et aux docteurs de la loi.
« Il a envoyé ses serviteurs pour en recueillir les fruits *»• a J'ai envoyé » , dit le Seigneur * , a mes serviteurs les pro- » phètes , le soir et le matin , pour avertir » et les princes , et les pontifes, et le peuple , qu'ils eussent à donner à Dieu le fruit qu'il attcndoit de la culture qu'il avoit donnée à sa vigne par la loi et par les saintes écritures. Au lieu d'écouter les prophètes, ils les ont persécutés, ils les ont massacrés ^ Lequel des prophètes vos pères n'ont-ils point persécuté, « leur dit saint Etienne' »? a Ils ont massacré ceux qui » nous annonçoient l'arrivée du juste, dont vous avez été les » traîtres et les meurtriers » . C'est justement ce que Jésus- Christ leur reproche dans la parabole. Après tous les prophètes « il a envoyé son Fils » , Jésus-Christ lui-même : a Ils » respecteront mon Fils ». Il avoit de quoi se faire respecter par sa doctrine admirable , et par ses miracles. Mais cependant ils l'ont traîné hors de la vigne, hors de Jérusalem, sur le Calvaire , et ils l'ont inhumainement tué par les mains de Ponce Pilate et des gentils. Admirez combien vivement Jésus les presse, comme il leur découvre ce qu'ils machinoient, ce qu'ils alloient accomplir dans deux jours ! Ne devoienl-ils pas être attendris? D'autant plus que le Sauveur leur mit leur crime si évidemment devant les yeux, que leur ayant demandé ce que le père de famille feroit en cette occasion , ils
' Ps. Lxxix. 9. 10. 11. 12. — Ms. V. 1. 2. —3 Matth. xxi. 33. — * Ibid. 34. — * Jerem. xxxv. 15. et xxv. 3. 4.— ^^ Matth. xxiii. 34. 37. Luc. xui. 34. — ' Act. vu. 52.
^ ' Vj?!" SUR L*ÉTANGILE. 133
avdiëbt été contraints de répondre : « Il punira ces méchants » selon leur méchanceté, et il louera sa vigne à d'autres vi- » gnerons * », ou , comme il Texplique après : a Le royaume » de Dieu vous sera ôté , et sera donné à un peuple qui en » rapportera les fruits ' ». C'est ce qui devoit arriver bientôt, lorsque les apôtres leur dirent : a II vous falloit premiè- » rement annoncer la parole de Dieu ; mais puisque vous la 0 rejetas, et que vous vous jugez indignes de la vie éternelle, » noas passons aux gentils , car c'est ainsi que le Seigneur » nous Ta ordonné : Je Tai établi pour éclairep les gentils ^ d.
Yoilà donc Taccomplissement de la parabole du Sauveur, le royaume de Dieu est ôté aux Juifs , et il est donné à un peuple qui en devoit porter les fruits. Car a les gentils en- D tendant » la déclaration que les apôtres firent aux juifs si hautement , a se réjouirent , et glorifioient la parole )> de Dieu , <K et tous ceux qui étoient préordonnés à la vie éter- 0 nelle crurent * » . Ainsi les gentils portèrent les fruits que Dieu avoit attendus des juifs , comme dit Tapôtre saint Paul : <x Le prépuce est imputé à circoncision aux gentils qui gar- » dent la loi, et il jugera les circoncis qui en sont les pré- )> varicateurs * » .
Ne trompons point Tattente du Sauveur, et puisque nous sommes cette nation qu'il a choisie pour porter les fruits de sa parole, fructifions en bonnes œuvres. c( Les fruits de l'eso prit sont la charité, la joie, la paix, la patience, la bé- JD Dignité, la bonté , la douceur, la foi , la modestie, la chas- ]> tetét la tempérance ^ ». Voilà les fruits qu'il nous faut porter , et non pas les œuvres de la chair qui fructifient à la mort, a qui Bont les impuretés, les impudicités, les querelles, les » jalousies , les ivrogneries , les débauches » , et les autres que saint Paul raconte dans le même lieu^ Autrement le royaume de Dieu nous sera ôté comme aux juifs, et a un D autre recevra notre couronne'», a Car si Dieu n'a pas » pardonné aux juifs, qui étoient les branches naturelles do 0 son olivier, il vous pardonnera encore moins ^ ». Ce sera
•MatUi.xxi. 41. — W^îV/. 43. — 'Act. xiii. 46. 47. — « Malth. 48. *Rom. II. 25. 26. 27.— * Gai. v. 22. — ' Gai. 19. 20. 21.— "» Apec. lit. 11. — ' Rom. XI. 21.
là la grande donleor des juifs, de voir entre les mains des gentils la couronne qui leur étoit destinée ; a lorsque » , comme dit le Sauveur, « ils verront venir les élus d'Orient » et d'Occident, pour s'asseoir avec Abraham , Isaac et Ja- JE> cob, dans le royaume des cieux, et que les enfants du » royaume seront chassés dans les ténèbres extérieures. Là » sera pleur et grincement de dents * » . Car on verra la place qu'on devoit avoir , la couronne qu'on devoit porter sur la tête , si réelle , qu'on verra actuellement cette place remplie par d'autres , et cette couronne sur une autre tête. Alors on pleurera sans fruit , et la rage sera poussée jusqu'au grincement de dents. Ecoute, écoute, chrétien! Lis ta destinée dans celle des juifs; mais lis et écoute dans le cœur; et ne laisse pas tomber à terre une parabole si claire et si clairement expliqnée.
0 mon Dieu? vous me destinez cette couronne. Que je l'arrache promptement de vos mains; elle ne périra pas, car vous savez à qui la donner ; vous connoissez vos élus, et le nombre en sera complet. Mettez-moi au nombre de ceux qui ne perdent point leur couronne. ^
XXIX* Jour. "Ce que c'est que rendre des fruits en son temps, et cette parole : V héritage sera a nous (Matth. xxi. 41. Marc. xii. 7.)
Pesons en particulier cette parole : a Qui rendront le fruit » dans le temps' ». Autre est le fruit de l'enfance, autre est celui delà jeunesse et de l'âge plus avancé; autre ôst le fruit d'un qui commence, autre le fruit de celui qui est consommé dans la piété; autre le fruit d'une novice , autre è^tn d'une religieuse , autre le fruit de la cléricature, autre celui du sacerdoce, autre celui de l'épiscopat. Songez non-seulement au fruit, mais encore à la maturité qu'il doit avoir ; autrement le père de famille ne le recevra pas.
Pesons encore ceci : a L'héritage sera à nous'* ». C'est l'indépendance qu'on cherche. Le prodigue veut qu'on lui donne son partage en pleine possession; il se lasse d'être en tutelle 30US la conduite d'un bon père. En faisant mourir Jésus-
• Matth. VIII. n. 12.— ^Ibid. xi. 41. — ^ Marc. xii. 7.
Christ, les pontifes s'imaginèrent qu'ils secoueroient un joug importun, et se déferoient d'une censure incommode. Qui désormais oseroit troubler la domination qu'ils exerçoient sur les consciences , et les pillages qu'ils faisoient sous ces prétextes? Mais la prudence de la chair est confondue même sur la terre ; et ils perdirent non-seulement les fruits, mais jusqu'au fonds deThéritage qu'ils vouloient avoir. Leur puissance leur fut ôtée; leur ville, leur temple furent renversés ; et les voilà l'opprobre éternel des nations.
XXX* JoOR. Aveuglement des Juifs de m^connoitre le Christ, qui est la pierre de l'angle qu'ils ont rejetée. (Luc xx. 15 — 20.)
a  Dieu ne plaise 0 ! dirent-ils. Ils avoient en horreur ce qu'ils faisoient. Ils étoient ceux qui, après avoir tué les prophètes, vouloient encore tuer le fils; et néanmoins, quand on leur dit qu'ils le vouloient faire, ils s'écrient : a A Dieu ne plaise' d? ne se connoissant pas eux-mêmes, et ne voulant pas croire que èiSiii qu'ils faisoient mourir pût être le Christ , ni que sa mort pût attirer la réprobation de la nation ; car ils ne connoissoient pas que la contradiction et la souffrance étoient un des caractères du Messie dans son premier avènement. Mais le Sauveur leur ouvroit les yeux par des prophélies : a La JD pierre qu'ils ont rejetée en bâtissant, est devenue la pierre » de l'angle' », la pierre principale , le nœud et le fondement de tout rédifîce. Cette pierre principale éloit sans doute le Christ. Or cette pierre devoitêtre rejetée. Le Christ devoit donc être rejeté ; par qui? sinon par ceux à qui il venait. Il n'y eût rien eu de merveilleux qu'il ne fût pas écouté ni reçu de ceux à qui il ne parloit pas, tels qu'étoient les gentils. Mais les Juifs, qui dévoient bâtir l'édifice spirituel, réprouvèrent cette pierre, qui devint par ce moyen la pierre de l'angle qui unit dans un seul bâtiment les Juifs et les gentils, ce Et c'est B ce qui nous a paru merveilleux , et un ouvrage que Dieu i> seul pouvoit accomplir^ ».
Voici encore un passage d'un autre prophète, ou plutôt doux passages prononcés par le même esprit , et pour cela
• Luc. XX. 10. — 'Ps. cxvil. 12. — ^Ibid. 23.
unis en un : a Je poserai dans les fondements de Sion Que » pierre , une pierre choisie et éprouvée ; une pierre aiigo- *^ » laire, précieuse, fondée sur le fondemenl^ », sur Diça Âtjole. Et cette pierre si précieuse et si importante pour côàsÂriiire rédifice, n'y sera pas mise sans contradiction. Car pour vous, 6 enfants de Dieu, tirés des gentils selon les conseils de sa prédestination éternelle, ce vous sera une pierre de sanctification . semblable à celle sur laquelle Jacob avoit dormi de ce sommeil mystérieux, et a qu'il sacra avec de Tliuile pour être )) un monument de la gloire de Dieu ' ». Mais ce sera une pierre contre laquelle on se heurtera , « et une pierre de » scandale aux deux maisons d'Israël, et qui les fera tomber; » un piège et une ruine aux habitants de Jérusalem : plusieurs » s'y heurteront et seront brisés , et ils tomberont, et ils se- » ront pris dans le piège, et ils y seront enlacés*. » Le Christ devoit être cette pierre unique et fondamentale ; et néanmoins en même temps il devoit être un scandale à JéroMlem. «Scan- » dale aux Juifs », disoit saint Paul \ « Celui m^ heurtera » contre cette pierre, ou qui tombera dessus, sera brisé, » et celui sur qui elle tombera sera écrasé et mis en poudre » de son poids », dit le Sauveur *.
Jésus-Christ est notre règle et notre juge. On tombe sur cette pierre , et on se heurte contre cette règle , quand on pèche; elle tombe sur nous quand elle nous punit; l'un suit de l'autre. Le pécheur qui s'est brisé et a perdu toute sa force en transgressant la loi de Jésus-Christ , est écrasé par sa juste et éternelle vengeance. Mais on peut s'unir à cette pierre d'une manière plus heureuse et plus convenable, a Appro- » chez-vous », dit saint Pierre*, « de cette pierre vivante, » réprouvée des hommes , mais honorée de Dieu. Etablissez- » vous sur cette pierre, et entrez dans la structure de ce bâ- » timent comme des pierres vivantes , et devenez la maison (» de Dieu », étant unis parla foi et h la pierre fondamentale, [qui est Jésus-Christ , et à tout le corps des fidèles , qui sont les pierres dont est composé ce saint édifice, ce Prenez donc
' Is. xxviii. 16. — ^ Gen. xxviii. 11. 17. 18. — * Is. vui. 14. 15. h Cor. j. 23. — * Luc. xx. 18. — ^ I. Pctr. ii. 4. 5. 6. 7. 8.
0 garde, continue Tapôtre, que Jésus-Christ ne vous soit , D comme aux infidèles, une pierre contre laquelle on sebri- » sera, en se heurtant contre sa parole ».
Si le fondement est solide , bâtissez dessus sans crainte ; mettei-y votre appui; ne craignez pas, n'hésitez pas : la pierre est ferme, ferme à ceux qui s'y appuient, pour les soutenir ; ferme à ceux qui se heurtent contre, pour les mettre en pièces.
XXXI' Jour. Parabole da festin des noces. Les Juifs sont les conviés qui refusent d'y venir (Matth. xxil. 1. — 15. Luc. xiv. 16—20.)
On voit avec quelle convenance la sagesse éternelle arrange les choses. Rien n'étoitplus convenable, dans le temps qu'on machinoitla mort du Sauveur, que de parler, comme il a fait, aux chefs d'une si noire conspiration, en leuv faisant voir quels en seroient les effets, et combien funestes à euxmêmes et à toute la nation. Il étoit bon aussi de prévenir le I scandale de la croix , et faire voir que si le Sauveur étoit rejeté, s'il devenoit un scandale aux juifs, il n'en scroit pas moins, suivant les anciennes prophéties, la pierre de l'angle, le fondement de toutl'édilice, et l'espérance du monde. Le nis de Dieu enseigne toutes ces vérités deux jours avant celui de sa mort. Rien n'étoit plus capable , ni de corriger la malice de ses ennemis, ni de prévenir le scandale de ses o disciples. Ce qu'il va encore ajouter n'est pas moins à propos» .
« Et Jésus, répondant, leur dit ' ». Ce mot de répondre pourroit marquer qu'il conlinuoit son discours. Le Fils de Dieu , qui voyoit le fond des cœurs, répondoit souvent aux pensées secrètes de ceux qui l'écoutoient, comme il paroît par plusieurs endroits de l'Evangile. Après avoir ouï qu'il se choisiroit un autre peuple, il n'y avoit rien de plus naturel que de rechercher en soi-même les causes les plus générales qui feroient abandonner les juifs, et les moyens qu'il auroit pour remplir sa maison. C'est ce qu'il explique par la parabole suivante :
« Le royaume des cioux est semblable à un roi qui fait à £00 fils un festin de noces ' ». Jésus-Christ étoit l'époux de
'Matth. XII i. 1— ^ làid. xiii. 2.
cette noce : a Celui qui a Tépouse est l'époux » , disoit saint Jean Baptiste', en parlant de lui. C'est lui qui étoit venu pour épouser son Eglise , la recueillir par son sang , la doter de son royaume , la faire entrer en société de sa gloire. Il fait un grand festin quand il donne sa sainte parole pour être la nourriture des âmes, et qu'il se donne lui-même à tout son peuple comme le pain de vie éternelle.
a II envoya ses serviteurs pour appeler aux noces ceux qui » y étoient conviés ; mais ils refusèrent d'y venir. Il envoya » encore d'autres serviteurs avec ordre de dire : Tout est » prêt, venez aux noces ' ». Ceux qui étoient invités, et qui refusoient de venir, étoient les juifs, qu'il avertit par luimême, et qu'il fit avertir par ses apôtres que l'heure du festin étoit venue, qu'ils vinssent promptement, ou qu'il en appelleroit d'autres. Cela regardoit les juifs; mais cela nous regarde aussi. Nous sommes à présent les invités, et nous devons apprendre ce qui empêche les hommes de venir à ce céleste festin. '•*^
La cause la plus générale , c'est l'occupation , et , pour ainsi dire , l'enchantement des affaires du monde. Jésus ne rapporte pas les affaires extraordinaires qui surviennent dans la vie. C'est le train commun des affaires qui occupe et qui enchante les hommes , de manière qu'ils^ie se donnent pas le loisir de penser à leur vocation , ni d'écouter Jésus-Christ qui les appelle à son festin. « Tous négligeoient sa parokj : » l'un alloit à sa métairie , l'autre à son négoce » , et personne ne l'écoutoit. « Quelques-uns prirent ses serviteurs; et après D leur avoir fait toute sorte de mauvais traitements , ils les » tuèrent ^ » . C'est en effet ce qui arriva au Sauveur. Les uns ont résisté ouvertement à la prédication de l'évangile; mais la cause la plus générale de le rejeter fut la négligence, neglexerunt, causée par l'occupation des affaires de la vie. Jésus-Christ avoit déjà fait cette parabole en une autre occasion ; et saint Luc , qui nous la rapporte , nous rapporte en même temps les vaines excuses de ceux qui ne venoient pas au festin. «Les uns disoient: J'ai acheté une métairie; les
? Joan. lïi. 29. — ' Matth. xxi. 3. 4 ^ Jèid, 6.6.
SUR L*ÉTAN6fLE. *^^
> autres : J*ai acheté des bœufs pour le labourage ; les au- » très : Je me suis marié * » . Ceui-là ne méprisoient pas ouvertement la parole ; mais occupés des soins du monde , ils alloient et irenoient, sans songer à rien qu'à leurs affaires. Ils ne disoient pas : Je n'ai que faire de vous ni de votre festin ; ils s'excusoient avec une espèce de respect, a Je vous » prie , disoient-ils , excusez-moi » pour cette fois. Cétoit plutôt un délai qu'un refus : telle est la vie. On venoit dire aux Juifs, aux Romains, à tout le monde : Une grande chose est arrivée à Jérusalem : la vérité s'y est manifestée, et la voie a été ouverte pour le bonheur de la vie future. Que m'importe? chacun passoit son chemin et alloit à ses affaires; l'un à la ville , l'autre à la campagne : chacun avoit son plaisir ou son petit intérêt. Combien plus étoient enchantés ceux qui n'étoient pas seulement occupés de leur domestique comme les particuliers, mais qui , attachés à ce qu'on appelle les grandes affaires du monde , ne disoieut pas seulement : « J'ai acheté une métairie , ou j'ai pris une femme » ; mais : J'ai une province, j'ai une importante négociation , j'ai l'empire entier à conduire. Qui se soucioit en cet état de ce qu'avoit dit Jésus-Christ? ou qui se mettoit en peine de s'en informer?
« Il en est ainsi arrivé aux jours de Noé : ils mangeoient, )» ils buvoient, ils se marioient, ou ils marioient leurs en- 9 fants les uns aux autres; et le déluge vint tout à coup d , lorsqu'on y pensoit le moins , « et ils y périrent tous. Ainsi, D aux jours de Lot dans Sodome , ils mangeoient , ils bu- 9 voient, ils achetoient, ils vendoient, ils plantoient , et ils » bâtissoient ; et tout d'un coup un autro déluge , un déluge » de soufre et de feu tomba du ciel , et ils périrent tous. » Ainsi en sera-t-il dans les jours du Fils de l'homme ' ». Il ne dit pas : ils tuoient, ils pilloient, ils commettoient des adultères : l'occupation des affaires les plus innocentes suffit pour nous assourdir, pour nous aveugler, pour nous enchanter. Il n'allègue pas non plus les grandes affaires , les grands emplois , les grandes charges : les soins les plus ordinaires
» Luc. XIV 16. 18. 19. 20. — 2 Luc xvu 26. 27. 28. 29. 30.
suffisent pour nous étourdir, et nous ôter tout le loisir de penser à nous; et la mort vient toujours imprévue : et pendant qu'à la manière de ces oiseaux niais , nous nous repaissons de ce qu'on nous présente pour nous amuser, le lacet vient tout à coup , nous sommes pris, et il n'y a plus moyen d'échapper. 0 pauvre nature humaine! ne faut-il qu'un si foible appât pour t'amuser? Ne faut-il qu'un charme si foible pour t'endormir? une si foible occupation pour t'aveugler, et t'ôter le souvenir de Dieu et de ses terribles jugements ? » Au- » cun de ceux qui sont invités ne goûtera de mon repas * » ; c'est la sentence du juge. Si peu de chose les a détournés et déçus ! Où trouverons-nous des larmes pour déplorer nolrc aveuglement et notre foiblesse?
Telle est la parabole que Jésus-Christ avoit faite, et qu'il trouve à propos de répéter peu de jours avant sa mort. 11 y njouta pour les juifs l'endroit qui les regardoit , et les noires machinations qu'ils faisoient entre eux pour le perdre. » Quel- » ques-uns firent mourir ses serviteurs qui les appeloient au 0 festin , et le roi en colère envoya ses armées, et perdit ces » meurtriers, et mit le feu à leur ville, qui fut réduite en » cendres'». Encore un coup, appliquons-nous tout. Qui conspire contre la justice, en quelque manière que ce soit, conspire contre Jésus-Christ : qui opprime le pauvre, l'attaque : qui n'est pas avec lui , est contre lui : qui néglige ses commandements et les foule aux pieds, le crucifie, et tient son sang pour impur. Lisez : vous en trouverez la sentence , aux Hébreux \
XXXÎI*^ Jour. Les pcavrcs et les infirmes sont les conviés au festin. Forcez-les d'entrer. (Maltli. xxii. 8. 9.)
a Le festin est prêt; mais ceux qui y étoient invités n'en ont pas été jugés dignes ». Où trouvera-t-on des convives? a Allez dans les coins des rues, et amenez-moi tous ceux qae » vous trouverez *; les bons, les mauvais, les pauvres, les » estropiés , les aveugles et les boiteux.... ^ Je ne suis pas )) venu appeler les justes, mais les pécheurs ». Les phari-
* Luc. XIV. 24. — 'Matth. xxii. C. 7. — ' Heb. vi. 6. x. 29. — ♦ Matth. XXII. — ^ Luc. xiv. 21 . 8. 9,
SUR l'ÉYAN<ÏIL]&. **^
siens et les docteurs de la loi, qui présumoient de leur justice , ont été exclus : « car ils se sont heurtés contre la pierre, » et ils ont trébuché » , en venant à moi , « non point par la » foi , mais comme par leurs œuvres * » et par leurs propres mérites : en recherchant , non point un médecin qui les guérît, et un Sauveur qui les délivrât, mais un flatteur qui applaudit à la fausse vertu. Je n'en veux point : ils s'en iront vides , ceux qui viennent à moi comme pleins et comme riches par eux-mêmes : Divites dimisit inanes , comme chante la sainte Vierge '. Amenez-moi les premiers venus : s'ils sont vides, je les remplirai; s'ils sont pauvres , je leur ferai part de mes richesses ; je les redresserai , s'ils sont boiteux ; je les éclairerai , s'ils sont aveugles ; je leur ouvrirai l'oreille, s'ils sont sourds : c'est pour cela que je suis venu. Lisez-le dans saint Matthieu : « Je suis venu , afin que ceux qui ne » voient pas soient éclairés , et que ces » superbes « clair- » voyants » qui s'imaginent tout voir par eux-mêmes et sans ma lumière, a soient aveuglés'». Venez, foibles; venez, pécheurs; ne rougissez pas d'apporter ici vos pieds engourdis et vos membres tors : la grâce de Jésus-Christ vous redressera.
Les pharisiens ne se laissoient approcher que de ceux qu'ils croyoient justes; ils disoient : Ne me touchez pas, ne m'approchez pas : « Si celui-ci étoit un prophète , il sanroit » que cette femme qui l'approche , et qui lui baise les pieds, » est pécheresse ^». Mais il n'en étoit pas ainsi de Jésus- Christ et des apôtres : ils amenoient au festin tous ceux qu'ils tronvoient, bons et mauvais; les bons pour les confirmer, les mauvais pour les convertir : et c'est ainsi qu'ils remplirent la maison de Dieu.
a Forcez-les d'entrer*». S'il n'y avoit pas dans la grâce une espèce de violence, Jésus-Christ ne diroit pas : « Per- » sonne ne vient à moi que mon Père ne le tire ». Et encore : «quand j'aurai été enlevé de terre, je tirerai tont aà moi S).
'Kom. IX. 32. 33. — ^Luc. I. 53. -r * Matth. xi. 5. 15. xv. 30. 3t. Lac. UL 18. Joan. ix. 39 — ' Luc. vu. 39. - * Lug. xiv. 23. -" Joan. VI. 44. XII. 32.
Les prédicateurs de rEvangile doivent user au dehors d'une espèce de force : a Pressez, priez, reprenez, corrigez, » non - seulement avec toute patience et toute doctrine, » mais encore avec tout empire : parlez à propos et hors de fi propos : ne souffrez pas qu'on vous méprise ^ d . Cette force est salutaire , et la foiblesse humaine en a besoin.
Les fidèles, grands et petits, se doivent servir du pouvoir qu'ils ont, avec prndence toutefois et modération , pour réprimer les scandales et abattre le règne de Tiniquité. Les hommes veulent quelquefois être forcés , et une douce violence prépare les esprits à écouter.
Enfm forcez-vous vous-même : n'agissez point mollement : employez tout pour dompter votre corps rebelle et vous engager dans la voie étroite; en sorte, s'il se peut, que vous ne puissiez reculer.
XXXIII* JouB. Robe naptiale, le feslîn est prêt : préparation à la sainte
Eucharistie : noces spiriiuelles.
Prenez garde aux versets H, 12, 13, 14. 1»î'y a-t-il donc qu'à entrer dans le festin dès qu'on y est appelé, et la vocation fait-elle tout? Gardez-vous bien de le croire. Le roi va entrer dans la salle du banquet, et celui qui n'aura pas l'habit nuptial sera honteusement chassé. On appeloit anciennement l'habit nuptial , une sorte de parure que dévoient avoir ceux qui accompagnoient l'époux et l'épouse, lorsque celle-ci passoit de la maison paternelle en celle de l'époux. Il falloit, pour honorer la solennité, être paré d'une certaine maniëro, et on portoit cet habit magnifique dans le festin nuptial. De là vient que le Fils de Dieu, qui prend ses comparaisons des usages les plus solennels et les plus connus de la vie humaine, allègue ici l'habit nuptial, pour expliquer les ornements intérieurs qu'il faut apporter à son banquet.
Ces ornements sont, premièrement, finnocence et la sainteté baptismale. On donnoit autrefois l'eucharistie incontinent après le baptême. Il falloit toujours en conserver la grâce : et il ne faut point douter que fa sainteté baptismale
îll. Tim. IV, Tit, ii. 15. -Matth. xxii, 11. 12. 13. 14. ^
SUR l'Évangile* M3
ne soit la disposition, et, pour ainsi dire, la parure naturelle qu'il falloit toujours apporter au festin de FÉpoux.Mais la parabole du Prodigue nous (ait voir que les grands pécheurs . qui ont été assez malheureux pour déchoir de leur innocence, et souiller celte robe blanche qu'on leur avoit donnée dans le baptême, ne laissent pas d'être admis au banquet du, père de famille, après qu'il leur a fait rendre leur première robe : a Apportez », dit-il ' , a sa première robe, et l'en re- » vêtez »,rendez-lui la grâce qu'il a perdue, a mettez-lui un D anneau au doigt, et des souliers à ses pieds; et amenez le x> veau gras et le tuez : mangeons et faisons bonne chère j> : Venez donc, âmes innocentes; venez du baptême à la sainte table : venez, vous êtes lavées : le festin nuptial est préparé ; et non-seulement le festin , mais encore le lit nuptial : car toute âme lavée de cette sorte est épouse « et le fils du roi s'unit à elle. Mais je ne vous bannis pas de ce festin , ô pécheurs, ô épouses infidèles, qui avez manqué à la foi donnée : revenez , revenez , et je vous recevrai, dit le Seigneur : vous rentrerez au festin ; mais pourvu que vous ayez repris votre première robe, et que vous portiez dans l'anneau qu'on vous met au doigt la marque de l'union où le Verbe divin entre avec vous.
Apportons donc l'innocence et la sainteté à la table de TEpoux. C'est l'immortelle parure que nous demande celui qui est en même tempsTépoux, le convive et la victime immolée, qu'on nous donne à manger dans le festin. Autrement nous serions ces pourceaux devant qui on jetteroit des perles et des pierreries.
Les riches habits sont une marque de joie ; et il est juste de se réjouir à la table du roi , lorsqu'il célèbre les noces de son fils avec les âmes saintes; lorsqu'il leur en donne lo corps, pour en jouir, et qu'elles deviennent un même corps et un même esprit avec lui par la communion. Car ce qui s'appelle ici le festin nuptial , est aussi en un autre sens la consommation du mariage sacré, où l'Eglise et toute âmo sainte s'unit à TEpoux corps à corps » cœur à cœur, esprit à
I Lqc. XV. 22. 23.
iil MEDITATIONS
cspril, et où s'accomplit cette parole : « Qui me mange , vivra pour moi * » . Venez donc avec vos habits les plus riches ; venez avec toutes les vertus; venez avec une joie digne du festin qu'on vous fait, et delà viande immortelle qu'on vom donne : a Ce pain est le pain du ciel ; ce pain est un paia » vivant qui donne la vie au monde*. Venez mes amis, » mangez et buvez ; enivrez-vous , mes très-chers , de ce » vin '» , qui transporte Tâme et lui fait goûter par avance les plaisirs des anges.
Si nous étions toujours avec Tépoux , il n'y auroit pour nous que de la joie. Mais écoutons ce quUl dit lui-même : e Les amis de Tépoui d , les enfants des noces, comme on les appeloit daus la langue sainte, ceux qui sont conviés au a banquet nuptial, ne peuvent pasjeûner et s'affliger pendant » que l'époux est avec eux ; le temps viendra que l'époux leur » seraôté,il8 s'affligeront et ils jeûneront dans ces jours*». « Nous sommes maintenant dans ces jours où l'on entendoit sur la terre la voix de l'époux céleste, qui faisoit dire à . saint Jean Baptiste : « L'ami de l'époux se réjouit d'une » grande joie, à cause de la voix de Tépoux qu'il entend. » Cette joie», poursuit-il, «s'accomplit en moi * ». Nous ne sommes plus dans ce temps ; Jésus est retourné à celui qui l'a envoyé, et l'époux ne paroît plus parmi nous. Nous no voyons plus ce jour qu'Abraham et tous les prophètes avoient deiré ; Pépoux a disparu, la nuée nous l'a enlevé, et i! ne nous reste plus qu'à crier nuit et jour avec l'épouse : « Re- » venez , revenez , mon bien-aimé ^ » . Nous devons donc apporter au festin royal une joie mêlée de tristesse. L'habit nuptial, riche et magnifique par la grâce de la sainteté, ou conservée, ou rendue, doit tenir quelque chose du deuil. Il faut jeûner, il faut s'affliger dans le festin nuptial en la forme où nous avons à le célébrer. Carie festin que nous célébrons est la commémoration de la mort de l'époux ; revêtons-nous donc d'un deuil spirituel à ce festin, apportons-y le jeûne etla mortification des sens ; c'est ce que nous signifie le jeûne du carême, par lequel nous nous préparons au festin pascal.
« Matth. IX. 15. - * Joaû. m. 29. - Cant. ii. 17.
SUR LEYAN6ILG. 145
L'Ëglise jeûnoit aatreCois toutes les semaiues deux ou trois fois, en mémoire de la douleur que la retraite de Tépoux lui avait causée. Le vendredi, qui étoit le jour de sa mort, le samedi qui étoit le jour de sa sépulture, étoient de ces jours consacrés au jeûne. L'abstinence nous en reste, pour marque de Tabstinence où nous devons vivre durant Tabsence de Tépoux, en renonçant à la joie, et annonçant sa mort jusqu'à ce qu'il vienne. C'est peut-être une des raisons qui nous obligent à ne manger pas avant la communion; c'est une espèce de jeûne que nous célébrons par ce moyen ; et il faut entendre par là qu'il se faut préparer au pain de vie, en nous refusant toute autre nourriture , et en cessant de vivre selon les sens. Ainsi la mortification des sens doit faire une des parties de notre habit nuptial ; et il faut se mortifier pour célébrer la mort du Sauveur.
XXXIV* Jouft. Eutrer au festin des noces sans Thabit nuptial. Beaucoup :^^ipelés et peu d'élus. Petit troupeau chéri de Dieu. (Mattb. xxil. 11 — 14.)
« Mon ami » , par la vocation , qui devenez mon ennemi en la méprisant, « comment êtes-vous entré ici sans avoir o l'habit nuptial? Et il n'eut rien à répondre * ». Car, que répondre au Sauveur qui nous reproche par la bouche de râpôtre , a de n'avoir pas su discerner son corps, et de nous en rendre coupables ^? a Liez-lui les pieds et les mains » ; dit le roi : ôtez-lui la liberté dont il a fait un si mauvais usage; « jetez-le dans les ténèbres extérieures^ )). Il a voulu entrer dans l'intérieur de la maison avec des dispositions funestes, chassez-le; plus il a voulu entrer au dedans, plus il le faut pousser dehors. Mais qu'y trouvera-t-il , le malheureux? Loin de la maison de Dieu ,. où la lumière réside , où la vérité se manifeste, où Jésus-Christ luit éternellement, où les saints sont comme des astres, qu'y Irouvera-t-il , sinon a les ténèbres » d'un éternel cachot? Voilà ces ténèbres extérieures dont Jésus-Christ parle si souvent. « Là sera » pleur et grincement de dents ». Au lieu des chastes déli-
' Blalth. \M\ 12. — ' I Cor. xi. 27. 29. - ^ Mattb. xxii. 13.
ces de la sainte table, il y aura un pleur éternel. La rage contre soi-même, contre sa témérité, contre les lâches confesseurs qui nous auront trop facilement introduits au banquet sacré, sera poussée jusqu'au grincement de dents. Avoir été appelé et mis au nombre des amis par le Sauveur, fera la partie la plus cruelle et la plus vive de notre supplice. La voix de Tépoux et de réponse cessera; toute la joie sera bannie de ce triste lieu, la désolation sera éternelle.
a II y a beaucoup d'appelés, et peu d'élus * ». Jésus- Christ nous en a souvent avertis,. et il avoit déjà dit la même parole. Malt. xx. IG.
Cela est vrai , premièrement parmi les Juifs : « Je suis D venu » , dit le Seigneur, « pour les brebis perdues de la )) maison d'IsraêP d. Jésus-Christ a prêché, et a fait éclater ses miracles par toute la Judée : a il a passé en bien faisant » et guérissant tous les oppressés ^ » . Les apôtres ont aussi rendu témoignage à sa résurrection devant tout le peuple , comme il leur avoit été ordonné*; et néanmoins dans ce nombre immense des Juifs, il n'y à eu que le résidu, c'està-dire un très-petit reste du peuple , qui ait été sauvé. Ainsi a Israël n'a pas trouvé ce qu'il cherchoit» , c'est-à-dire, le Christ et son royaume ; « mais les élus en très-petit nombre » l'ont trouvé , et les autres » , dont la multitude éloit immense, «ont été aveuglés^», pour leurs péchés, par un juste jugement de Dieu, et voilà manifestement la parole de Jésus- Christ vérifiée sur les Juifs.
Mais le Sauveur ne parle pas seulement des Juifs à l'endroit que nous lisons de la parabole. Car c'est après nous avoir fait voir les gentils appelés en la personne de ces aveugles et de ces boiteux qui sont invités à son festin , qu'il conclut, « qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Effor- » çons-nous donc d'entrer par la petite porte qui mène à la » vie; caria voie qui mène à la mort est très-spacieuse, et » plusieurs y entrent. Qu'il y en a peu » , poursuit le Sauveur, a qui entrent par la voie étroite % ! il y en a donc
' Matth. XX. tn. — ^ Ib. XV. 24. — ^ Act. x. .18. — * Ib. ii. 22. iv. /!?, 33. V. 29. 32. — * Rom. xi. 3. 4. 7. — " Matlh. vu. 13. 14.
beaucoup d'appelés et peu d'éJus. Mais la condition de ces appelés, qui ne persévèrent pas dans leur vocation , est plus terrible que celle des autres ; car ils sont ces serviteurs <k qui » ont connu la volonté de leur maître sans la faire, qui seront
)) les plus punis » Tyr et Sidon et les Ninivites &'élève-
roht contre eui, et « le jugement de ces villes ingrates sera léger * », à comparaison de celui que doivent attendre les chrétiens infidèles à la grâce qu'ils auront reçue, 0 Jésus, ô Jésus! a sauvez-moi de l'iniquité du peuple pervers ' » ; sauvez-moi, car riniquité s'est multipliée parmi les enfants des hommes, «et on ne voit point de saint ». Tout est plein de ces appelés qui ne veulent pas seulement penser à leur voca* tion, ni se souvenir qu'ils sont chrétiens.
Ne vivons pas comme la plupart ; car y a longtemps qu'il est écrit : Il n'y etk a pas un qui fasse le bien, il n'y en a pas un seul \ Ne disons pas : Tels et tels font ainsi , à qui on le souffre ; et ne nous excusons pas sur la multitude ; car la multitude elle-même est inexcusable. Si Dieu eût craint la multitude, il n'auroit point consumé ces villes abominables par le feu, ni noyé tout l'univers dans le déluge. N'alléguons point la coutume ; car Jésus-Christ a dit : Je suis la vérité * : on ne prescrit pas contre Dieu. Chacun portera son fardeau \ et on ne nous jugera pas par les autres. Rangeons-nous avec ce petit nombre d'élus que le monde ne connoît pas, mais dont les noms sont écrits dans le ciel ; à qui le Sauveur a dit : Petit troupeau, ne craignez pas ^ : petit en nombre, petit en éclat, et la balayure du monde , qui est caché avec Jésus-Christ ; mais aussi qui paroîtra avec lui. 0 petit nombre quel que tu sois, et en quelque coin de l'Église que tu te caches, je me joins à toi en esprit, et je veux vivre à ton ombre!
XXXV* Joua. Consultation frauduleuse ^ et décision pleine de merveille «( de vérité. Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Diea. ( Matth. xxil. là -— 22. Marc. xii. 13—17. Luc. xx. 20—26.)
Considérons avant toutes choses le caractère de ceux qui viennent consulter le Sauveur. Saint Luc les appelle des
• Luc. XII. 45. 46. 47. x. 13. XI. 32. — * Ps. xi. 2. — * Ib. xiii. I . 2. — « Joaa. XIV. 6. — ^ Gai. vi. 5. — ® Luc. x. 20. xil. 32.
hommes artificieux , propres à dresser des embûches : msi- BiATORES, selon le grec et selon le latin, et il ajoute : qui contrefaisoient les gens de bien\ Tout homme qui consulte, fait rhomme de bien ; car il fait semblant de chercher la mérité ; mais sous ce bel extérieur on cache souvent beaucoup d'artifice , on tend des pièges aux autres comme ici on en tendoit au Sauveur , on en tend jusqu'à soi-même ; et il n'y a rien qui soit plus mêlé de fraude , que les consultations , parce que chacun veut qu^on lui réponde selon sa passion.
Ceux que saint Luc a désignés par ce caractère général étoient, selon saint Mathieu et saint Marc , les pharisiens, dont la malice et Thypocrisie étoient bien connue , et les hérodiens. Ces derniers étoient des politiques, qui faisoient profession d'honorer la mémoire du grand Hérode , ce politique raffiné , qui , pour avoir rebâti le temple avec une magnificence presque semblable à celle de Salomon , et pour avoir rétabli en quelque manière le royaume de Judée fort foible et fort appauvri devant lui, avoit paru si grand aux Juifs, dont il professoit la religion , que quelques-uns voulurent le prendre pour le Messie. Les politiques et les hypocrites s'entendent fort bien ensemble : et les voilà qui conspirent pour surprendre le Sauveur.
Ils commencent par la llatterie ; car c'est par là que l'on commence toujours lorsqu'on veut tromper quelqu^un : « Maître , nous savons que vous êtes véritable , et que vous » enseignez la voie de Dieu en toute sincérité , sans vous » mettre en peine de qui que ce soit ; car vous ne prenez » pas garde à la personne des hommes * ». C'est ainsi qu'on pique d'honneur les hommes vains , pour les faire parler hardiment et sans mesure , et leur faire des ennemis. La matière étoit délicate puisqu'il s'agissoit du gouvernement : et c'est l'endroit où l'on a toujours tendu le plus de pièges aux serviteurs de Dieu , qui , parce qu'ils sont simples et sans ambition , sont réputés par les gens du monde avoir moins d'égard pour les puissances. Mais Jésus-Christ
'Luc. x\. 90, — -Matlh. xxii. 16.
SDR L'ÉVANGILE. '149
leur fait bien voir que sans prétendre aux emplois publics , on sait connoître Tendroit par où il les faut respecter.
Est'il permis de payer le tribut à César ' ? Le peuple juif s'étoit nourri dans cette pensée qu'il ne pouvoit pas être assigetti à des inQdèles. Les Romains avoient occupé la Ju* dée , et avoient même réuni à leur empire une grande partie du royaume qu'ils avoient donné autrefois à Hérode et à sa famille: Jérusalem étoit elle-même dans cette sujétion ; et il y avoit un gouirerneur qui commandoit au nom de César, et faisoit payer les tributs qu'on lui devoit. Si Jésus eût décidé contre le tribut , ils le livraient aussitôt, comme dit saint Luc ' , entre les mains du gouverneur : et s'il disoit qu'il falloit payer , ils le décrieroient parmi le peuple , comme un flatteur des gentils et de l'empire infidèle. Mais il leur ferme la bouche : premièrement, en leur faisant voir qu'il connoissoit leur malice ; secondement , par une réponse qui ne laisse aucune réplique.
Hypocrites , pourquoi we tentez-vous ^ ? Hypocrites : vous laites paroître un faux zèle pour la liberté du peuple de Dieu contre l'empire infidèle ; et vous couvrez de ce beau prétexte le dessein de perdre un innocent ; mais donnez-moi la pièce d'argent dont on paie le tribut * : je ne veux que cela pour vous confondre.
De qui est cette image et cette inscription? De César *. Vous voilà donc convaincus de la possession où étoit César de la puissance publique, et de votre propre acquiescement, et de celui de tout le peuple. Qu'avez-vous donc à répondre? Si vous reconnoissez César pour votre prince ; si vous vous servez de sa monnaie et que son image intervienne dans tous vos contrats , en sorte qu'il soit constant que vous faites sous son autorité tout le commerce de la vie humaine ; pouvezvous vous exempter des charges publiques, et refuser à César la reconnoissance qu'on doit naturellement à la puissance légitime pour la protection qu'on en reçoit ? Rendez donc à César ce qui est à César ®. Reconnoissez son empreinte : payez-lui
» Matth. x\ll. 7. 2 Luc. xx. 20. — " Maltli. x\i:. 18. — « Ib. 19. — * Ib. 20. 21. —Mb. 21.
150 HéDITATIONS
ce qui lui est dft : payez-le , dis-je , par cette monnaie à qui lui seul donne cours: ou renoncez au commerce, et en même temps au repos public, ou reconnoissez celui par qui vous en jouissez.
Et à Dieu ce qui est à Dieu, Par cette parole , il fait deux choses : la première c'est qu'il décide que se soumettre aux ordres publics, c'est se soumettre à l'ordre de Dieu qui établit les empires : la seconde , c'est qu'il renferme les ordres publics dans leurs bornes légitimes. A César, ce qui est à César : car Dieu même l'ordonne ainsi pour le bien des choses humaines: mais en même temps, A Dieu, ce qui est à Dieu : son culte , et l'obéissance à la loi qu'il vous a donnée. Car voilà ce qu'il se réserve ; et il a laissé tout le reste a la dispensation du gouvernement public.
Il épuise la difficulté par cette réponse ; et non-seulement il répond au cas qu'ils lui proposoient, par un principe certain dont ils ne pouvoient disconvenir ; mais encore il prévient l'objection secrète qu'on lui pou voit faire : Si vous ord(fnnez d'obéir sans bornes à un prince ennemi de la vérité , que deviendra la religion ? Mais cette difficulté ne subsiste plus , puisqu'en rendant à César ce que Dieu a mis sous son ressort , en même temps il réserve à Dieu ce que Dieu s'est réservé, c'est-à-dire la religion et la conscience. Et ils s*en allèrent confus ; et ils admirèrent sa réponse *, où il régloit tout ensemble et les peuples et les Césars, sans que personne pût se plaindre.
XXXYP Jour. Injustice des Juifs envers Jésus-Christ. Jésus calomnié, opprimé par la puissance publique, en maintient l^autorîté. (Ibid.)
Un peu de réflexion sur l'injustice des hommes. Ils admirèrent Jésus , et sentirent bien qu'ils ne pouvoient l'accuser ni devant le gouverneur , ni devant le peuple '. Mais se con vertissent-ils , et cessent-ils de le vouloir perdre ? Au contraire , plus ils sont convaincus , et moins ils ont de raison à lui opposer , plus ils lui opposent de fureur.
En apparence ils font les zélés pour la liberté du peuple
'Mail. xxit. 20. — = Luc. xx. 20.
de Dieu, et contre Tempire infidèle ; puisqu'ils osent même demander avis sur le tribut qu'on lui doit. Mais ceux-là même qui font paroître ce faux zèle, dans trois jours crieront à Pilale : Si vous sauvez cet homme , votAS n'êtes pas ami de César '. Bien plus ; voici un des chefs de Taccusation : Nous avons trouvé cet homme qui empêchait de payer le tribut à César^. C'étoit précisément tout le contraire, comme on vient de voir par sa réponse. Qui peut empêcher la calomnie,si une réponse aussi nette ne Ta pu faire? Il ne reste qu'à la souffrir si Dieu le permet, et savoir se contenter de son innoncence.
Mais^cavons encore plus avant dans le cœur humain , et apprenons à en bien connoître l'injustice. Ceux qui font ici les zélés contre l'empire infidèle, y vont avoir recours contre Jésus-Christ , et ils en useront de même contre ses disciples. S'agit-il de flatter le peuple ? César ne peut rien. S'agit-il de faire mourir leurs ennemis? César peut tout. Les hommes ne trouvent juste que leurs passions : tout est bon pour les satisfaire ; et on veut même y faire servir la puissance publique qui est établie pour les réprimer.
Au reste jamais réponse ne vint plus à propos que celle de Jésus-Christ ; jamais instruction ne fut plus nécessaire au peuple juif dans la conjoncture et la disposition où il étoit. Ce peuple s'entretenoit dans un esprit de révolte qui éclata bientôt après , et en causa la ruine. Les pharisiens et les faux zélés fomentoient secrètement ces mauvaises dispositions. Mais Jésus-Christ, toujours plein de vérité et de grâce, ne veut point partir de ce monde, sans les avoir bien instruits sur ce qu'ils dévoient au prince , et sans prévenir la rébellion dans laquelle toute la nation devoit périr.
Il savoit aussi que ses fidèles dévoient être persécutés par les Césars, dont même l'autorité et le nom dévoient dans deux jours intervenir dans le supplice qu'on lui préparoit. Jésus ne l'ignoroit pas, puisque mêmeiU'avoit prédit; et qu'une des choses qu'il avoit marquées en prédisant son supplice, c'est qu'il seroit livré aux gentils. Le fils de Vhomme , dit-il , sera . livré aux gentils pour en être outragé , flagellé , crucifié*. Il
' Joan. XIX. !2. — * Luc. xxili. 2. — ' Matth. XX. VS. V5.
152 MÈDITATIOKS
savoit aussi qu'on ferait le même traitement à ses apôtres, et que les Juifs les livreraient aux gentils aussi bien que lui, les traînant devant les tribunaux et devant tous les princes \ en haine de son Evangile. Mais quoiqu'il sût toutes ces choses il fait justice aux princes ses persécuteurs: il maintient leur autorité dont il devoit être opprimé , lui et son Eglise : et il apprend en même temps à ses disciples, de demeurer comme lui sans aigreur, et en toute soumission envers les puissances, en se livrant, à son exemple, comme dit saint Pierre ^, à celui qui le jugeait iniquement. Ne nous plaignons donc jamais du gouvernement ni de la justice, quand même nous croirions en être opprimé injustement. Jifais imitons le Sauveur ; et conservant à Dieu ce qui est à lui, c'est-à-dire, la pureté de nos consciences , rendons de bon cœur à tous les hommes , et même aux juges iniques si le cas y échoit, et à nos plus grands ennemis ce qui leur est dû. C'est ce qu'il faudroit faire quand ils auroient tort : à plus forte raison quand ils ne l'ont pas , et que notre seule passion excite nos plaintes.
XXXVTI' Jour. Réflexion sur ces paroles : De qui est cette image? Le chrétien est l'image de Dieu. 11 doit vivre de la vie de Diea. (Matth. XXII. 20.)
De qui est celle image et cette inscription * ? Quittons la monnoie publique et l'image de César: chrétien, tourne tes yeux sur toi-même. De qui es -tu l'image, de qui portes-tu le nom ? 0 Dieu ! vous nous avez faits à votre image et ressemblance. Vous êtes en nous , 6 Seigneur! comme dans votre temple: et votre saint nom a été invaqué sur nous*. 0 Père, Fils et Saint-Esprit ! nous avons été baptisés en votre nom : votre empreinte est sur nous : votre image que vous aviez mise au dedans de nous en nous créant, y a été réparée par le baptême. Ame raisonnable, faite à l'image de Dieu, chrétien renouvelé par sa grâce, reconnois ton auteur ; et à l'image que tu portes , apprends à qui tu es.
Connoilre Dieu , aimer Dieu , s'estimer heureux par là ,
' Matth. X. 17. 18. — - I. Pet. ii. 23. — » Matth.xxil. 20. --<Jerem. XIV. y.
SUR L*£VANGILE. / 153
c'est ce qui s'appelle dans saint Paul , la vie de Dieu ; dont les gentils étaient éloignés dans leur ignorance , et l'aveugle^ ment de leur cceur*. Car c'est par là que nous entendons que Dieu même est heureux, parce qu'il se connoît et aime lui-même : et lorsque nous l'imitons , en nous estimant heureux par sa connoissance et son amour , nous vivons de la vie de Dieu.
Que la connoissance de Dieu ne soit pas en nous une simple curiosité, ni une sèche méditation de ses perfections : qu'elle tende à établir en nous son amour : nous vivrons de la vie de Dieu , et nous rétablirons en nous son image.
Unissons-nous à la vie de Dieu , à la connoissance et à l'amour qu'il a pour lui même : lui seul se connoît et s'aime dignement. Unissons-nous autant que nous pouvons à l'incompréhensible connoisssance qu'il a de lui-même ; et consentons de tout notre cœur aux louanges dont il est digne, que lui seul connoît : nous vivrons de sa vie et son image sera parfaite en nous.
Tout ce que nous connoissons de Dieu, transportons -le en nous. Nous connoissons sa miséricorde : ce n'est pas assez ; imprimons ce trait en nous-mêmes : Et soyons miséricordieux comme notre Père céleste est miséricordieux '. Nous admirons sa perfection : ce n'est pas assez; imitons-la : Soyez parfaits, dit le Sauveur^, comme votre Père céleste est parfait.
Pour se faire connoître à nous d'une manière sensible et proportionnée à notre nature , Dieu nous a envoyé son Fils, dont l'exemple est notre règle. Imitons-le donc : Apprenez de lui qu*il est doux et quil est humble * ; rendonsnous semblables à lui , et nous serons semblables à Dieu, et nous vivrons de sa vie , et son image sera rétablie en nous ; et nous parviendrons à la vie où nous lui serons tout à fait semblables , parce que nous le verrons tel qu'il est *,
Rendons-nous donc de vrais enfants de Dieu , en portant l'image , et en faisant Us œuvres de notre Père. Ne faisons donc point les œuvres du diable ; de peur que nous n'entendions la dure sentence que Jésus-Christ prononça aux Juifs :
• Eph. IV. Ï8. — -Luc. VI. 3C. — ^ Mallh. v. 48.— ' Marc. xi. 29.— > Joau. III. ?..
« Vous >êtes les enfants du diable , et vous voulez faire ses » œuvres: il est malin, envieux, calomniateur, menteur et » père du mensonge ; cruel et homicide dès le commence- » ment ' ». Il inspire la sensualité , il enflamme la concupis^ cence , afîn de faire servir Tesprit à la chair, et effacer en nous Fimage de Dieu.
XXX VI II* Jour. Sur ces paroles : A Dieu ce qui est h Dieu. (Ibid.)
A Dieu ce qui est à Dieu '. Si une image pouvoit sentir, s'il lui venoit un esprit de vie et dMntelligence , elle ne cesseroit de se rapporter elle-même à son original. Trait à trait , partie à partie , membre à membre , elle iroit sans cesse se réunissant à lui. Si elle pouvoit connoilre qu'il lui manquât quelque trait , elle iroit , pour ainsi parler , contiouellement remprunter. S'il s'en effaçoit quelqu'un , elle n'auroit point de repos jusqu'à ce qu'il fût rétabli ; et si elle y pouvoit contribuer , ce seroit là toute son étude et tout son travail. Nuit et jour elle ne seroit occupée que du désir de lui ressembler ; car c'est là son être. Elle n'auroit point d^autre gloire que celle de le faire connoitre: elle ne pourroit souffrir qu'on terminât son amour en elle ; mais elle feroit tout passer à son original ; surtout si son original éloil en même temps son auteur , parce qu'elle lui devroit l'être en deux manières. Elle le devroit à sa main et à son art qui Tauroit formée. Elle le devroit à sa forme primitive et originale , dont toute sa ressemblance seroit dérivée , et ne subsisteroit que par ce double emprunt.
Si les portraits de nos peintres étoient animés, ils seroient étrangement partagés entre le peintre qui est leur auteur, et le Roi ou quelqu'autre objet qui est leur modèle , et qu'ils ont à représenter. Car à qui aller? Je suis tout à celui qui m'a fait , et il n'y a trait que je ne lui doive. Je suis tout ù celui que je représente , et n'y a trait que je ne lui doive d'une autre manière. La pauvre image , pour ainsi dire, se mctlroit en pièces, et ne sauroit à qui se donner, étant attirée des deux côtés avec une égale force. Mais eu nous les deux
' Joan . VI n. ^i'i- — - Mattli X ?; 1 1 2 i .
SUR l'évakgilk. 155
forces concourent ensemble. Celui qui nous a faits , nous a faits à sa ressemblance : il est noire original et notre principe. Quel effort ne devons-nous donc pas faire pour nous réunir à lui ?
Qui peut représenter Dieu, si ce n'est lui-même ? Lui seul se connoît. C'est lui qui nous a faits , ce n'est pas un autre : il nous a faits à sa ressemblance ; et nous lui devons doublement tout ce que nous sommes jusqu'au moindre trait. Nous ne pouvons donc ni nous reposer , ni nous glorifier en nou^ mêmes. A Dieu ce qui est à Dieu. C'estjiotre gloire, c'est notre enseigne , c'est notre vie. Notre élude et noire travail est de lui ressembler de plus en plus ; de faire tout pour lui , et de lui rapporter sans cesse tout ce que nous sommes.
Voyez le Fils de Dieu : il est la parfaite image du Père, son verbe , son intelligence , sa sagesse , le caractère de sa substance^ et le rejaillissement de sa gloire\ Mais que (ait-l| sur la terre ? Rien, dit- il , que ce qu'il voit faire à son Père : rien de lui-même , rien pour lui-même ; a 11 ne fait que ce A que son Père lui découvre ; et tout ce que le Père fait , j» non-seulement le Fils le fait aussi ; mais encore il le fait » semblablement ' », avec la même dignité et la même per* fection que lui ; parce qu'il est le Fils unique. Dieu de Dieu, parfait du parfait. Tel est le devoir, ou plutôt telle est la nature de l'image. Nous qui ne sommes pas l'image et la ressemblance même ; mais qui sommes faits à l'image et ressemblance, c'est-à-^ire, quijie sommes pas l'image engendrée du sein et de la substance du Père ; mais un ouvrage tiré du néant où il a gravé son image , nous devons à notre manière imparfaite et foible imiter notre modèle qui est Jésus-Christ: et toujours attentifs à son exemple , faire ce que Dieu notis montrera , ne nous étudier à autre chose qu'à y conformer nos désirs. A Dieu ce qui est à Dieu: c'est la vérité : venons à la pratique.
' Hcb. 1.3. — ^ Joaii, V. 19 et seq.
XXXIX" Jour. Terrible punition des corrupteurs de l'image de Dieu. (Ibîd.)
Cette image, qui est notre âme , et toute créature raisonnable, repassera un jour par les mains et devant les yeux de Jésus-Christ. Il dira encore une fois en nous regardant : Jie qui est cette imetge et cette inscription * ? Et notre fond lui répondra : De Dieu, C'est pour lui que nous étions faits ; nous devions porter son empreinte. Le baptême la devoit avoir réparée , et c'étoit là son effet et son caractère. Mais que sont devenus ces^divins traits que nous devions porter? L'image de I>ieu devoit être dans ta raison, 6 âme chrétienne ! Toh, tu l'as noyée dans le vîn. Toi , tu as trouvé cette ivresse indigne et grossière : mais tu t'es enivrée d'une autre sorte encore plus dangereuse et plus longue, lorsque tu t'es plongée dans l'amour des plaisirs. Toi tu l'as livrée à l'ambition. Toi, tu l'as rendue captive de l'or, ce qui était une idolâtrie '. Toi, tu l'as sacrifiée à ton ventre^ dont tu as fait ton Dieu *. Parlons avec confiance quand nous parlons avec l'Ecriture. Toi, tu lui as fait une idole de la vaine gloire, au lieu de louer et de bénir Dieu nuit et jour, nuit et jour elle s'est louée et admirée elle-même. En vérité, en vérité, dira le Sauveur : je ne vous connois pas * : vous n'êtes pas mon ouvrage, et je ne vois plus en vous ce que j'y ai mis. Vous avez voulu vous faire vous-même à votre mode : vous êtes l'ouvrage du plaisir et de l'ambition : vous êtes l'ouvrage du diable dont vous avez fait les œuvres, que vous avez fait votre père en l'imitant. Allez avec celui qui vous connoît, et dont vous avez suivi les suggestions: Allez au feu éternel qui lui a été préparé^. 0 juste Juge ! où en serai-je? Me connoîtrai-je moi-même, après que mon Créateur m'aura méconnu?
' Matth. xxir. 20. — ' Eph. v. 2. — ^ Phllipp. m. 19. — * Mattb. .\\v.41.— Mbid.
SUR LBVAN6ILÉ. 157
XL' Jour. Question des sadducéens sur la femme qui a eu sept maris Tan après Tantre. Jésus-Christ détache le chrétien de tout le sensible. (Lises Matth. XXII. 23. 24. Marc. xii. 18. 19 : et plus particulièrement Lnc. XX. 27. jusqu'au 40, on tout est expliqué plus au long. *
Voici le jour des interrogations ; mais le jour des résolutions les plus admirables que la sagesse incarnée ait données aux hommes. '^
a Ce jour là les sadducéens qui nient la résurrection, le » vinrent trouver, et lui proposèrent une question, en lui di- » sant : Maître, Moïse a ordonné que si quelqu^un mouroit sans x> enfants, son frère épousât sa femme, et qu'il suscitât des » enfantsà son frère mort. Or, ily avoit sept frères parmi nous, i dont le premier ayant épousé une femme, est mort, et » n'ayant point eu d'enfants il a laissé sa femme à son frère. n La même chose arriva au second, et au troisième, et à tous » les autres jusqu'au septième. Enfin cette femme est morte » aussi après eux tous. Lors donc la résurrection arrivera, dux> quel de ces sept sera-t-elle femme , puisqu'ils Tont tous » eue * ».
Màïse noti» a commandé. Voyez comme ceux qui errent cherchent toujours à s'appuyer sur les Ecritures, et font semblant de vouloir obéir à la loi.
De qui des sept sera~t-elle femme : car elle Va été de tous? Il faut encore ajouter, selon saint Marc et selon saint Luc, qu'elle n*a point laissé d'enfants au septième non plus qu'aux autres : de sorte qu'il n'y a rien qui détermine en sa faveur.
De qui sera-t-elle femme? Admirez combien les hommes sont charnels. Ils ne peuvent comprendre une vie ni une félicité, sans les objets qui flattent les sens , et sans les choses corporelles auxquelles ils sont accoutumés. Ainsi ils n'entendent pas comment les saints sont heureux. Toute cette vie incorporelle leur paroît un songe, une vision des spéculatifs, une oisiveté impossible à soutenir. Si on ne va, si on ne vient, comme en celte vie : si on n'y contente les sens à l'ordinaire, ils ne savent ce qu'on peut faire, et ne croient pas qu'on puisse vivre. C'est pourquoi une telle vie ne les touche pas; et la
» Mallli. XXII. 23, ot suiv. Luc. XX. 27, et suiv.
croyant impossible, ils croient que tout meurt avec le corps. Tels éloient parmi les païens les disciples d'Epicure. Tels étoient Jes sadducéens dans le peuple de Dieu. Tels sont encore parmi nous les impies et les libertins qui ne connoissent que la vie des sens. Ils sont pires que les sadducéens ; car ceux-ci se piquoient d'être zélateurs de la loi ; et nos impies n'ont aucun principe. ^
Vous vous trompez^ C'est ainsi qu'il faut parler à ces gens qui mesurent tout à leurs sens charnels et grossiers : vous vous trompez. Quelle erreur plus grande que de suivre toujours les sens, sans songer qu'il y a en nous un homme intérieur, «t une âme que Dieu a faite à son image? C'est pourquoi Jésus- Christ leur dit encore à la fm, selon saint Marc : Vous votîs trompez donc beaucoup *.
Vous vous trompez, faute d'entendre les Ecritures et la puissance de Dieu \ C'est la source de toutes les erreurs. On no veut point entendre que Dieu puisse faire des choses au dessus du sens et du raisonnement humain, ni autre chose que ce qu'on voit. C'est pourquoi on n'entend pas les Ecritures : parce que pour ne vouloir pas étendre ses vues sur l'immensité de la puissance de Dieu, on abaisse les Ecritures à des sens proportionnés à notre foiblesse. On ne veut croire ni incarnation, ni eucharistie, ni résurrection, ni rien de ce que Dieu peut, et de ce qu'il veut bien faire pour l'amour de ses serviteurs. Ainsi les sadducéens ne vouloient pas croire, ni qu'il pût conserver l'âme sans le corps, ni qu'il pût l'y réunir de nouveau, ni qu'il le lui pût rendre avec de plus nobles qualités qu'en cette vie; ni enfin donner à l'homme d'autres plaisirs que ceux qu'il a coutume de sentir.
« Dans ce siècle, les hommes prennent des femmes, et les » femmes prennent des maris: maisdans la résurrection», ou comme il est porté dans saint Luc\ « parmi ceux qui seront ju- 0 gés dignes du siècle à venir et de ressusciter des morts; ni les » hommes ne prendront des femmes^ ni les femmes des ma- » ris ; et ils seront immortels, égaux aux anges de Dieu dans » le ciel ». Ainsi, pour conserver un tel peuple, il n.e faudra
' Malth. XXII 29. — = Marc, xil 27. — ' Matth. XXII. 29. — * Luc. AX. 34. Jù,
SUR LEVANGILK. 159
ni de génération ni de noariage : et on n'en aura non plus besoin pour les hommes que pour les anges. Tout ce qui est établi pour soutenir la mortalité, cessera : Fhomme sera renouvelé dans son corps et dans son âme : nous serons enfants de Dieu, parce que nous serons enfants de résurrection ' : ce ne sera plus de la chair et du sang que nous naîtrons comme en celte vie : il n'y aura plus rien de corruptible. Avec une nouvelle naissance Dieu donnera à nos corps de nouvelles qualités; et nous serons, non enfants des hommes, mais enfants de Dieu, et égaux aux anges, parce que nous serons enfants de résurrection.
« Le corps est maintenant conçu et semé dans la corrup- » tion; il ressuscitera dans l'incorruptibilité : il est conçu » dans la difformité ; il ressuscitera dans la gloire : il est conçu » dans la foiblesse; il ressuscitera dans la force : il est conçu » pour une vie animale ; il ressuscitera pour une vie spiri- » tuelle ^ » . Ne vous étonnez donc pas s'il n'y aura point alors de mariage, comme il n'y aura point de festins. On sera comme les anges, sans aucune infirmité des sens, et sans avoir besoin de les satisfaire * Et Dieu sera tout en tous ^. On n'aura besoin que de lui.
Commençons donc dès cette vie ce que nous ferons dans toute l'éternité. Commençons à nous détacher des sens, et à vivre selon cette partie divine et immortelle qui est en nous. Nous qui vivons dans le célibat, puisque nous voulons dès à présent imiter les anges, soyons purs comme eux. Ne vivons que pour Dieu, comme saint Paul l'ordonne : « Car l'homme » qui a une femme, et la femme qui a un mari , a le cœur » partagé. Qui est seul ne pense qu'à Dieu ^>>. Ceux qui mènent une vie commune, ne laissent pas d'être obligés dans le fond au même détachement : et c'est à eux que le même apôtre adresse cette parole : « Au reste, mes frères, le temps est » court : ainsi que ceux qui ont des femmes soient comme » n'en ayant pas », et n'y soient point attachés : a Que ceux » qui pleurent, et qui sont affligés, soient comme s'ils ne l'é-
» Luc. xx. 30. - ' 1. Cor. xv. /i2 43. ii. — ^ Ib. 28. — ' Ib. vu. 32. 33. 34.
ÎM MÉDITATIONS
» toient pas* 1», et qu'ils conçoivent que leurs larmes seront bientôt essuyées. Que ceux qui se réjouissent conçoivent la fragilité et Fillusion de leur joie, et ne s'y abandonnent pas : Que. ceux qui (ichètent soient comme ne possédant point; et qu'ils cessent de s'imaginer que ce qui tient si peu à eui, soit véritablement en leur puissance : « Enfin que ceux qui usent des » biens de ce monde, soient comme s'ils n'en usoient point :
» car la figure de ce monde passe Considérons ce qu'on
y» ne voit pas, et non pas ce qu'on voit, parce que ce qu'on » voit passe, et ce qu'on ne voit pas est éternel ' ». Passons donc, et prenons tout comme en passant; sans. y attacher notre CŒurlorsqu'oii le possède, ni se troubler quand on le perd. Car le temps de jouir des biens de la terre est court : ce n'est qu'un moment, et ce n'est pas la peine de s*y arrêter. S'y arrêter c'est renoncer au christianisme , et à l'espérance du siècle à venir.
Mais si nous sommes chrétiens , pour nous détacher des choses même permises, combien est grand notre crime, si nous demeurons attachés à celles qui ne doivent pas même être nommées parmi les chrétiens! selon ce que dit saint Paul : « Que l'impureté et l'avarice ne soient pas même nom- » mées parmi vous, ainsi qu'il est convenable parmi les » saints». Et encore: «Ce qu'ils font dans le secret, est hon- » teux même à dire ^ ».
XLP Jour. Immortalité de Tâme ; résurrection des corps. (Luc. xx.
Or, que les morts ressuscitent, Moïse même vous T^^i^Ml va à la source*, et il leur allègue les paroles du législateur, et le fondement de l'alliance. Je serai ton Dieu, dit Dieu à Abraham ^ : et c'est sur cela que Talliance est fondée. Et depuis il s'est toujours appelé le' Dieu d* Abraham, le Dieu d'Isàac, le Dieu de Jacob. Et c'est ainsi qu'il se qualifia, quand il appa^ rut à Moïse pour l'envoyer à son peuple : a Je suis lé Dieu » de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de
' I. Cor. XV. 29. 30. 31. — = jl Cor. iv. 18. — ^ Eph. v. 3, 12. 'Luc. XX. 37. — * Gcii. XVII. 7. 8.
SUR L*ÉVAMGILE. 161
» Jacob D. £t après : « Va, dit-il, et dis aux enfants d'Israël : » le Seigneur Dieu de vos pères; le Dieu d'Abraham, le Dieu » d'Isaac, le Dieu de Jacob : c'est là mon nom à jamais, et » c'est là mon mémorial, et le titre sous lequel je veux être » connu de génération en génération * ». Or^ Dieu n'est pas te Dieu des morts *, ni le Dieu de ce qui n'est plus. Les morts^ à les regarder comme morts, dorment dans le sépulcre ; le Seigneur ne s'en souvient plus, et ils ne sont plus sous sa main '. Mais il n'en est pas ainsi des âmes saintes, des âmes des amis de Dieu : car s'ils sont morts à l'égard de l'homme , t^ sont vivants pour Dieu. Ils sont vivants sous ses yeux et devant lui; et encore : Ils sont vivants pour lui \ S'ils ont perdu le rapport qu'ils avoient à leurs corps et aux autres hommes , ils avoient un autre rapport à Dieu , qui les a faits à son image, et pour en être loué. Ce rapport ne se perd pas : car si le corps se dissout et n'est plus animé de l'âme, Dieu pour qui l'âme a été faite, et qui porte son empreinte, demeure toujours. Ainsi les amis de Dieu subsistent toujours par le rapport qu'ils ont à Dieu. Et c'est pourquoi il se dit leur Dieu, non-seulement durant leur vie, mais encore après leur mort. Car leur vie a été trop courte pour donner à Dieu une dénomination éternelle. Or, le titre de Dieu d'Abraham, d'Isaacet de Jacob, est éternel. Dieu donc se dit leur Dieu, parce qu'ils vivent toujours devant lui, et qu'il les tient sous sa face : et comme dit l'apôtre saint Paul ^ : « Dieu ne rougit pas de s'ap- 0 peler leur Dieu, parce qu'il leur a bâti une ville permanente, » et qui avoit des fondements éternels ». Autrement, comment n'auroit-il pas honte de s'appeler leur Dieu, s'il les avoit abandonnés, et ne leur eût laissé pour demeure qu'un tombeau? Ils sont donc vivants devant lui : et ce qui leur convient, convient à tous les enfants de Dieu ; puisque c'est le fondement do l'alliance, à laquelle par conséquent tout le monde a part. Car ce même Dieu qui se dit le Dieu d'Abraham, se dit en même temps le Dieu de nos pères, et en disant à Abraham : Je serai ton Dieu, il a ajouté : et de ta postérité
' Ex. III. 6. 1 j. — 2 Luc. XX. 38. - * Ps. Lxxxvii. C. — * Luc. XX. 38. — * Heb. XI. 10. 16.
après toi '. Il leur a donc également destiné celte demeure éternelle.
On dira que Jésus ne prouve que Timmortalité des âmes, et non pas la résurrection des corps. Mais la coutume de TEcrîture est de regarder une de ces choses comme la suite de l'autre. Car, si on revient à Torigine, Dieu avant que de créer rame , lui a préparé un corps. Il n'a répandu sur nous ce souffle de vie, c'est-à-dire, l'âme faite à son image, qu'après qu'il a donné à la boue, qu'il manioit si artistement avec ses doigts tout-puissants, la forme du corps humain. Si donc il a fait l'âme pour la mettre dans un corps, il ne veut pas qu'elle en soit éternellement séparée. Aussi voulut-il d'abord qu'elle y fût unie éternellement, puisqu'il avoit fait l'homme immortel, et que c'est par le péché que la mort a été introduite sur la terre. Mais le péché ne peut pas détruire à jamais l'œuvre de Dieu : car le péché et son règne doit être lui-même détruit. Alors donc l'homme sera rétabli dans son premier état : la mort mourra; et l'âme sera réunie à son corps, pour ne le perdre jamais. Car le péché qui en a causé la désunion no sera plus. Il a donc prouvé aux sadducéens plus qu'ils ne vouloient, puisqu'il leur a prouvé non-seulement la résurrection des corps, mais encore la subsistance éternelle des âmes, qui est la racine et la cause fondamentale de la résurrection des corps, puisque l'âme à la lin doit attirer après elle le corps, qu'on lui a donné dès son origine pour son éternel compagnon.
Que reste-t-il donc après cela, sinon de nous réjouir avec les pharisiens, de ce que Jésus a fermé la bouche aux saddu céens ', qui ne vouloient croire ni la résurrection, ni la subsistance des âmes après la mort. Le Sauveur les a confondus : il est allé à la source de l'erreur, en leur prouvant l'immortilité des âmes. Joignons-nous donc à ces docteurs de la loi, qui, ravis de ce qu'il venoit de dire, s'écrièrent avec un espèce de transports : Maître, vous avez bien dit ^. Mais ce n'est pas de vains applaudissements que Jésus cherche. S'il a bien dit, profitons de sa doctrine. Vivons comme devant éternellement
' Geit. xvu. 7. —- Maith. xxii. 3i.— ''Luc. xx. 39.
vivre : ne vivons pas comme devant mourir, pour terminer tous nos soins à cette vie : songeons à cette vie qui nous est réservée éternellement devant Dieu^ et pour Dieu. Commençons donc dès à présent à vivre pour lui, puisque c'est pour lui que nous devons vivre dans Téternité. Vivons pour lui : aimons-le de tout notre cœur : c'est ce qu'il nous va enseigner dans la lecture suivante.
XL!!*" Jour. Le grand commandement delà loi, TamourdeDieu et da pro« chain. (Matth. xxil. 34. 36. Marc xii. 28. 30. Lac. x. 27.)
Quel est le grand commandement de la loi * ? On ne sait si c'est encore pour le tenter qu'on lui fit cette demande, en saint Matthieu et en saint Marc ; ou si c'est de bonne foi, pour être instruit : car nous voyons en saint Luc, dans une autre occasion, qu'un des docteurs de la loi lui fit une demande approchante pour le tenter % et qu'après avoir oui de la bouche du Sauveur la même réponse qu'il fait aujourd'hui, il continua son discours, eu voulant se justifier lui-même.
Je ne sais s'il en est de même en cette occasion ; car le docteur de la loi qui l'avoit interrogé , paroit si satisfait de sa réponse, qu'il mérita de recevoir cet éloge du Sauveur : Vous n'êtes pas loin du royaume de Dieu '. Par où, s'il lui montroit qu'il étoit pas encore arrivé, il lui faisoit voir en même temps qu'il étoit dans le chemin : comme la suite le fera peut-être mieux paroitre.
Il semble aussi que les pharisiens qui firent faire^cette demande au Fils de Dieu \ furent bien aises qu'il eût confondu les sadducéens; et que reconnoissant en lui par ses admirables réponses une doctrine supérieure à tout ce qu'ils avoient jamais entendus, il furent bien aises d'apprendre sa résolution sur la plus importante question qu'on pût faire sur la loi : Quel est le grand commandement de la loi ^? ou comme saint Marc le rapporte : Quel est le premier de tous les commandements'^l
Jésus, qui étoit la vérité même» alloit toujours et d'abord au premier principe. Il étoit clair que le plus grand comman-
• MaUh. xxil. 36. — ' Luc x. 25. 29. — * Marc. xil. 32. 34. — • Matth. xxil. 34.— '' Ib. 36. —"Marc. xii. 28.
dément devoit regarder Dieu. C'est pourquoi il choisit un lieu de la loi qui portoit ainsi : Ecoute^ Israël, le Seigneur ton Dieu^ est le seul Dieu, le seul Seigneur '. Par là la grandeur de Dieu étoit établie dans sa parfaite unité. De là il s'ensuivoit encore qu'il lui falloit consacrer celui de nos sentiments qui le faisoit le plus régner dans nos cœurs, et réunissoit davantage en lui toutes nos affections; qui étoit Tamour. Ce qui montroit encore que Tamour qu'il falloit donner à un être si parfait, devoit aussi être parfait. C'estce qui faitchoisir au Sauveur l'endroit de toute l'Ecriture, où la perfection de l'amour, et la parfaite réunion de tous nos désirs en lui, étoient expliquées. Mais de peur que quelque ignorant ne soupçonnât qu'en réunissant en Dieu toutson amour, il n'en restât plus pour le prochain ; il ajoute au premier précepte le second qui lui esl semble' : et il porte l'amourdu prochain àsaperfection,enmontrantencoredansla]oi, qu'il îaui aimer son prochain comme soi-même : où il mette mol de prochain, au lieu de celui (f amt, qui est dans la loi '. Parce que le nom d'amt eût semblé restreindre Tamour à ceux avec qui on avoit des liaisons, et une confiance particulière : au lieu que le mot de prochain, plus général, l'étendoit sur tous ceux qui nous touchoient par la nature qui nous est commune, ainsi que le Fils de Dieu l'avoitdéjà expliqué \
Voilà donc toute la loi rappelée à ses deux principes généraux ; et l'homme est parfaitement instruit de tous ses devoirs : puisqu'il voit en un clin d'œil ce qu'il doit à Dieu, son créateur, et ce qu'il doit aux hommes, ses semblables. Là est compris tout le Décalogue ; puisque dans le précepte d'aimer Dieu, toute la première table est comprise; et dans celui d'aimer le prochain , est renfermée toute la seconde. Et non -seulement tout le Décalogue est compris dans ces deux préceptes, mais encore toute la loi et tous les prophètes % puisque tout aboutit à être disposé comme il faut envers Dieu et envers les hommes ; et que Dieu nous apprend ici non-'^eulement les devoirs extérieurs, mais encore le principe intime qui nous doit faire agir , qui est l'amour. Car qui aime ne manque à rien envers ce qu'il aime. Nous
' Deut. VI. 4. Marc. xii. 29. — ' Mattb. x\\y. 39. — ^Lev. xix. t8. — 'Luc. X. 29. 37. — * Matth. xxii. 40.
voyons donc la facilité que Jésus-Christ apporte aujourd'hui à notre instruction ; puisque sans nous obliger à lire et à pénétrer toute la^ loi, ce que les foibles et les ignorants ne pourroient pas faire, il réduit toute la loi à six lignes : et que pour ne point dissiper notre attention, s'il nous falloit parcourir en particulier tous nos devoirs, il les renferme tous, et envers Dieu et envers les hommes, dans le seul principe d'un amour sincère, en disant qu'il faut aimer Dieu de tout son cœur y et son prochain comme soi-même. De ces deux préceptes^ dit-il, dépendent toute la loi et tous les prophètes ^
Adorons la vérité éternelle dans cet admirable abrégé de toute la loi. Que je vous suis redevable, ô Seigneur! d'avoir tout ramassé en un ; en sorte que sans avoir toujours à me fatiguer dans une immense lecture, je tiens en sept ou huit mots toute la substance de la loi. Et lorsque, pour donner à nK)n esprit un exercice convenable, je lirai avec affection et attention le reste de votre Ecriture ; vous m'avez mis en main dans ces deux préceptes, le fil qui me conduira dans toutes les difficultés que je trouverai dans une lecture si profonde ; ou plutôt la résolution et le dénouement de toutes les difficultés : puisque je suis assuré qu'en entendant ces deux préceptes, je n'ignore rien de ce qui m'est nécessaire. 0 Dieu! je vous loue : ô Jésus! soyez béni : ô Jésus! je vais m'appliquer à méditer cet admirable abrégé de la doctrine céleste. Je me veux parler à moi-même sans paroles, de ces paroles si pleines de lumières : c'est-à-dire, je veux tâcher de les pénétrer plutôt par l'affection que parle discours. J'en contemplerai la vérité, atln d'en sentir la force et de m'en remplir tout entier au dedans et au dehors. 0 Jésus! donnez-m'en la grâce : ô Jésus ! répandez dans mon âme votre Saint-Esprit, qui est Tamour éternel et subsistant de votre Père et de vous : afin qu'il m'apprenne à vous aimer tous deux, et à aimer avec vous comme un seul et même Dieu, l'Esprit qui procède de l'un et de l'autre.
Et personne n'osoit plus V interroger^. Cette réflexion de saint Marc fait soupçonner que ceux qui lui firent faire cette dernière demande, ou du moins quelques-uns d'eux, ne le con-
« Maîrh. xxii. 37. 33. 39 — ^ Marcxil. 34.
sultoient que pour le tenter. Car s'ils eussent consulté, pour s'instruire de bonne foi, un maître dont la doctrine étoit si remplie de vérité et de grâce, il y avoit à Tinterroger jusqu'à ia fin. Mais comme ils i'interrogeoient d!lns le dessein de le surprendre, et pour voir s'il répondroit mal, ou s'il demeure^ roit court dans quelque question, ils cessent de le consulter aussitôt qu'ils sentent qu'ils n'ont aucun avantage à tirer contre lui de ses réponses.
Apprenons de ceux qui consultent mal la vérité éternelle, comment il la faut consulter, c'est-à-dire, non pour la (enter, ou lacontredire, ou même pour satisfaire une vaine curiosité : mais pour se nourrir de sa substance, y conformer tous nos sentiments et vivre de la véritable vie, selon cette réponse du Sauveur: Faites ceci, et vous vivrez '. Faites ceci : aimez Dieu de tout votre cœur, et votre prochain comme vous-même. Faites ceci : Ne vous contentez pas de discourir, et de faire une matière de spéculation de ce qui est la règle de votre pratique : Faites ceci, et vous vivrez : vous vivrez de la véritable vie : vous vivrez de la vie qui ne meurt jamais. Car les prophéties s'évanouissent dans le ciel : les énigmes se dissipent par la manifestation de la vérité : la foi se change en claire vue» et l'espérance en possession. // n'y a que la charité qui consiste en ces deux préceptes ; «7 n'y a, dis-je, que la charité qui ne finit pas et ne se perdra jamais, comme dit saint Paul '. Commençons donc de bon cœur à entendre, et à pratiquer ce que nous pratiquerons éternellement. Amen. Amen.
XLIIl' Jour. Réflexion sur le même commandement dans la Loi. (Deut.