VI
« Ecoute, Israël : le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu ; » le seul Seigneur : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout )) ton cœur, et de toute ton âme, et de toute ta force ^ » : c'est ainsi que nous lisons dans la Loi. Et l'Evangile interprète : de tout ton esprit^ de toute ton intelligence, de toute tapensée, de toute tapuissance *, Une se faut pas tourmenter l'esprit à distinguer la vertu de chacune de ces paroles ; ni à distinguer par exem-
• Luc. X. 28. — * IL Cor. xill. 8. 12. — ^ Dent, vi. 4. 5. — ^ Aîattb. XXII. 37, Afarc. XII. 30. Luc. x. 2".
$iTB l'Évangile. t67
pie le cœur d'avec Tâme, ni fun ni Taatre d'avec Fesprit et rintelligence, ni tout cela d'avec la force de Tâme^ ni la force d'avec la puissance : encore que tout cela se (rouve expliqué par des paroles expresses et distinguées. Mais il faut seulement entendre, que le langage humain étant trop foible pour expliquer l'obligation d'aimer Dieu, le Saint-Esprit a ramassé tout ce qu'il y a de plus fort, pour nous faire entendre qu'il ne reste plus rien à l'homme qu'il puisse se réserver pour luimême; mais que tout ce qu'il a d'amour et de force pour aimer, se doit réunir en Dieu. Pesons donc toutes les paroles dans cet esprit, et par le cœur et l'affection, plutôt que par la méditation et par la pensée. Et lisons encore la suite de ce précepte divin dans le Deutéronome, d'oii il est pris. Ecoute donc, Israël : Ecoute du cœur : impose silence à toute autre parole, et à toute autre pensée. Ecoute, en un mot, comme il faut écouter Dieu quand il parle ; et encore quand il parle de la principale chose qu'il exige de l'homme. Ecoute, ô vrai Israël : ô chrétien, ô juste, ô fidèle! Le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur r il n'y a pas plusieurs dieux en Israël, comme dans les autres nations. Il n'y a pas aussi plusieurs objets entre lesquels on puisse partager son cœur : en un mot, il n'y a pas plusieurs personnes, ni plusieurs choses à aimer. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu^ ce Dieu, ce Seigneur unique, de tout ton cœur^ de toute ton âme, de toute ta force : uniquement, comme il est unique : parfaitement, comme il est parfait; en consacrant à ce premier être, principe et moteur de out, ce qui est aussi le principe et le moteur en loi-même de toutes tes affections. Je le veux. Seigneur : et si je le veux, je le fais : car le vouloir, c'est le faire : le vouloir imparfaitement, c'est le faire imparfaitement; le vouloir parfaitement, c'est le vouloir dans la perfection que vous voulez. Rien n'est plus facile ; rien n'est plus présent à la volonté que le vouloir : Ce précepte nest pas au dessus de moi, ni loin de moi : il ne faut point monter au ciel, ni passer les mers pour le trouver. Mais la parole est fort proche de toi, dit le Seigneur, dans ta bouche et dans ton cceur pour V accomplir *. Dans ta bouche,
' Deat. ixx. 11. 12. 13. 14.
c'est encore trop loin ; car pour cela il faut parler, et la bouche et le cœur sont deux : mais dans le cœur, le cœur te suffit : rien n'est plus proche du cœur que le cœur même : et ce précepte d'aimer, qui est le précepte du cœur, est vraiment fort proche de nous. Si je veux donner Taumône, et exercer les œuvres de miséricorde, il faut sortir. Si je veux mê réconcilier avec mon frère, et réchauffer en lui la charité éteinte, il faut le chercher. Si je veux chanter des psaumes, il faut du moins ouvrir la bouche. Mais pour aimer que, fautil faire, sinon aimer? 0 Dieu! que ce précepte est près de moi! fais-le donc ; accomplis-le dans ce moment, ô cœur humain! Il est vrai que pour l'accomplir j'ai besoin de vous, ô^ Dieu vivant, qui êtes le seul moteur des cœurs, qui seul y inspirez votre saint amour! Mais, ô Dieu! vous êtes présent; plus présent à moi-même que moi-même. 0 Dieu ! que ce précepte est encore proche de moi pap cet endroit-là! Qu'attends-tu donc, ô mon âme? Mon âme, bénis le Seigneur : et que tout ce qui est en moi célèbre son saint nom '... 0 Seigneur, qui êtes ma force, je vous aimerai^. Mais, ô Seigneur! pourquoi dire, je vous aimerai? Disons, dès à présent, je vous aime. 0 que ce précepte est proche de moi! Mais, ô Dieu, qu'il est loin de moi d'une autre manière : et quelle est ma maladie! Mais nous n'en sommes pas encore là : nous avons à lire le précepte, ainsi qu'il est écrit dans la loi. Lisons, mais lisons du cœur, et non des yeux.
XLIY<^ Jour. Accomplissement du précepte de Tamour, en tout temps, en
tout lieu. (Ibid.)
Tu aimeras donc le Seigneur ton Dieu de tout ton cceur, de toute ton âme, de toute ta force. Et parce que tu l'aimeras de cette sorte, les paroles qui te le commandent aujourd'hui. Les préceptes que je te donne seront dans ton coeur ; car on veut toujours accomplir la volonté de celui qu'on aime. Et tu les raconteras à tes enfants ; et tu y mettras ta pensée, assis dans ta maison, et marchant dans les chemins, te couchant et te levant '. Car de quoi s'occupe-l-on durant tout le cours de sa
'Ps, eu. i. — * Ib. XVîJ. 2 — ^ Deiit. VI. 5. et seq.
vie, que de'la volonté de celui qu'on aime, et du soin de lui plaire? Pèse donc toutes ces paroles, ô vrai Israël! Songe à plaire à Dieu, et à lui obéir, allant et venant, dans ton repos , et dans ton travail, en Rendormant et en f éveillant. Tu peux bien changer tes autres emplois : mais celui d*aimer Dieu et de lui plaire, est le soin perpétuel de ta vie. Et comme on ne lui peut plaire qu'en obéissant à sa loi, et en accomplissant sa volonté, il faut être continuellement occupé de ce désir. « Aie donc les commandements de Dieu toujours présents » nuit et jour. Tu les tiendras attachés à ta main comme » comme un mémorial éternel; et ils seront, et ils se mou- » veront continuellement devant tes yeux, et tu les écriras » surle seuil de ta porte, et à l'entrée de ta maison * ». Selon ce que dit le Sage : « Mon Fils, garde mes commandements, » et cache-les en toi-même comme ton trésor : Mon Fils, » observe-les, et lu vivras; garde raaloi comme la prunelle de D ton œil, lie-la à tes doigts; qu'elle, te guide dans tous tes
» ouvrages, et écris-la sur les tables de ton cœur * Tiens
» mes commandements continuellement liés à ton cœur : » mets-les autour de ton col comme un collier ; quand tu » marcheras, qu'ils marchent avec toi ; qu'il te gardent quand » tu dormiras; et aussitôt que tu seras éveillé entretiens-toi » avec eux : parce que le commandement est un flambeau , » et la loi est une lumière , et la répréhension qu'elle nous » fait de nos fautes, est la voie de la vie * ».
Voilà donc ce que produit Tamour de Dieu ; un inviolable attachement à sa loi, une application à la garder, un soin de se la tenir toujours présente, de la lier à ses mains, et de ne cesser jamais de la lire, de l'avoir toujours présente devant les yeux. Qu'elle n'y soit pas comme une chose morte, mais comme un objet qui se présente et se remue continuellement devant nos yeux, pour exciter notre attention. Ecrivons-en les sentences à l'entrée de notre maison, afin qu'autant de fois que nous y entrons, le souvenir s'en réveille. Les Juifs le praliquoieut ainsi à la lettre , et ils écrivoient en effet des sentences choisies de la loi, non-seulement pour les mettre à
' Ib. 7. 8. 9.— 'Piov. VII. 1.2 3. —Mb. \\.*)A,11,^.
rentrée de leurs maisons, mais encore pour les rouler autour de leur tète, en sorte qu'en se mouvant continuellement devant leurs yeux, ils n'en perdissent jamais la mémoire. Mais toi, à Juif spirituel ! accomplis tout cela en esprit ; aie les préceptes de Dieu toujours présents à ton esprit : pour les méditer et les accomplir dans tous tes ouvrages. Et tout cela parce que tu aimeras le Seigneur ton Dieu ; parce qu'on ne peut Taimer sans lui obéir, ni lui obéir sans Taimer. Ce que le Sauveur explique en disant : Si vous m'aimez, gardez mes commandements; et réciproquement : Celui qui garde mes commandements, est celui qui m*aim>e\ Il ne suffit pas de garder Textérieur de la loi : l'âme de la loi, c'est de la garder par amour : Teffet de l'amour est de garder la loi. N'aimons pas en paroles, ni de la langue, mais en œuvre et en vérité *. De belles spéculations, de beaux discours , ce n'est pas là ce qui s'appelle aimer ; il faut venir à la pratique. Des pratiques extérieures, ce n'est pas là ce qui s'appelle observer la loi : l'âme de la loi est d'aimer et de faire tout par amour ; le reste n'est que Técorce et l'extérieur de la bonne vie.
XLV* Jour. La lui inculqae Tamour de Dieu avec une iiouvelle force.
(Deut. X. 12etsuiv.)
Continuons à considérer le commandement de l'amour de Dieu , comme il est écrit dans la loi \ « Et maintenant, Is- » raël ! qu'est-ce que te demande le Seigneur ton Dieu ? si » ce n'est que tu le craignes , et que tu marches dans ses » voies , et que tu l'aimes , et que tu le serves de tout ton » cœur et de toute ton âme , et que tu gardes les comman- » déments du Seigneur , et ses cérémonies que je te com- » mande aujourd'hui , afin que tout bien t'arrive et que tu » sois heureux. Regarde ; le ciel et les cieux des cieux , ce » que le ciel a de plus haut et de plus impénétrable est au » Seigneur ton Dieu , et la terre et tout ce qui y est contenu : » et toutefois le Seigneur s'est attaché à tes pères, et les a » aimés: et il a choisi leur postérité après eux, c'est-à-dire » vous, parmi toutes les nations, comme vous le voyez aujour-
' Joan. XIV. 15. 21. — - I. Joan. m. 18. — ^Deut. x. I2etseq.
SUR L EVANGILE. 17 i
» d'hui. Circoncisez donc votre cœur, el n'endurcissez point » contre Dieu voire col inflexible et indomptable, pour se- » couer le joug de sa loi ; parce que le Seigneur votre Dieu » est le Dieu des dieux, et le Seigneur des seigneurs; le Dieu » grand , puissant , terrible , qui n'a point d'égard aux per- » sonnes, ni ne reçoit les présents. Il fait justice an pupille » et à la veuve ; il aime l'étranger, et lui donne son vivre et » son habillement partout où il va. Vous donc aimez aussi les » étrangers , parce que vous avez été étrangers dans la terre » d'Egypte. Vous craindrez le Seigneur votre Dieu , et vous » ne servirez que lui seul ; vous lui serez attaché, et vous » jugerez en son nom, comme au seul nom qui est pour vous » éternellement vénérable et saint. Il est votre gloire et votre » Dieu , qui a fait les choses terribles et merveilleuses que » vous avez vues. Vos pères sont entrés en Egypte au nombre » de septante , et le Seigneur vous a multipliés comme des » étoiles».
Dieu explique par ces paroles, non-seulement Tobligalion, mais encore les motifs de l'aimer. Pesez ces parolez : Et toute/ois le Seigneur s'est attaché et collé à vos pères , et il les a aimés. Rendez-lui donc amour pour amour, et attachez-vous à lui. Pesez ce mot.
Pesez ensuite , dans les versets dix-huit et suivants , les perfections de Dieu et ses bontés , que vous devez non-seulement aimer , mais encore imiter. Pesez encore la grâce de son élection : // vous a choisis parmi toutes les nations, comme vous voyez. Qu'aviez-vous mérité de lui? Pesez enfin: ^ous n'êtes entrés que septante dans la terre d'Egypte. [1 n'entra dans le cénacle environ que six-vingts hommes '. Voyez comme Dieu les a multipliés, et comme l'Eglise s'est étendue par toute la terre , pour vous recueillir dans son sein , pendant que tant d'autres nations périssent dans leur ignorance. Mais le Seigneur votre Dieu ne vous a pas choisis pour votre mérite , ou parce que vous étiez le peuple le plus nombreux de toute la terre^. Car vous étiez en si petit nombre , lorsqu'il vous a envoyé son Saint-Esprit; et vous êtes encore environ-
» Act. I. 15. — - Deut. VII. 7.
nés de uations immenses qui ne connoisseut point son nom : Mais il vous a choisis, parce qu'il vous a aimés, et qu'il vouloii accomplir le serment qu'il avoit fait à vos pères \ Abraham , Isaac et Jacob : en leur promettant que toutes les nations de la terre seroient bénites en eux et on leur semence, en leurs fils , dans le Christ qui sortiroit d'eux : « et atin que » vous appreniez que le Seigneur votre Dieu, est le Dieu fort, )) et fidèle dans ses promesses , qui garde son alliance et sa » miséricorde à ceux qui Taiment et qui observent ses com- » mandements, jusqu'à mille générations ^).
Dieu est parfait. Dieu vous a choisis ; il vous a choisis par pur amour, par pure bonté; il vous a comblés de biens. Pouvez-vous n'aimer pas celui qui vous aime avec cette immense tendresse ? Venez au Sauveur, et à la grâce de la nouvelle alliance. 0 homme ! ô peuple racheté ! il ne faut plus être qu'amour.
XLVr Jour. Conclusion. Nécessaire d^aimer Dieu, et de garder ses
préceptes. (Deut. xi. 1. 7. 18. 19.20.) **
Voyez ce que Dieu conclut de toutes ces choses : Aime donc le Seigneur ton Dieu , ô chrétien ! ô vrai Israël ! et garde ses commandements, ses cérémonies, ses jugements , ses préceptes^. Songez à toutes les choses qu'il a faites pour vous dans le désert , et combien ont été plus grandes celles qu'il a faites pour les chrétiens. Vos yeux ont vu les œuvres de Dieu; les grandes œuvres qu'il a faites, les merveilles de Jésus-Christ et le grand ouvrage de la rédemption. « Mettez donc mes paroles » dans votre cœur et dans votre esprit , et attachez-les à vos' » mains» : n'en quittez jamais la lecture : « mettez-les entre » vos yeux , el ne les perdez jamais de vue : enseignez à vos » enfants à les méditer : et soyez-en occupés en marchant^ » en vous reposant , en vous couchant et en vous levant : » écrivez-les sur les poteaux et aux portes de votre maison* » : que tous vos sens en soient remplis et occupés, et que par là ils entrent dans le fond de votre cœur. Voilà les motifs, voilà la nature, voilà les effets et les fruits de l'amour de Dieu. En
> Deut. VII. 8. — ' Ibid. 9. — ^ Jb. xi. 1 — * Ib. 17. 18. 19. 20.
considéraut sa perfection , sa bonté , ses immenses et continuels bienfaits, il faut tellement s'occuper de lui, que nuit et jour rien ne nous revienne tant dans la pensée , que le soin de le contenter et de lui plaire .
XLVII* Jour. Second commandemenl semblable au premier : Tamour du
prochain. (Maith. xxil. 39.)
Revenez à la lecture de TEvangile , et appuyez sur cette parole : Et voici le second qui lui est semblable : Vous aimerez voire prochaiu comme vous-même '.
Quelle dignité de Thomme ! L'obligation d'aimer son frère est semblable à celle d'aimer Dieu.
Ces deux préceptes vont presque d'égal à la tête de tous les commandements , ou plutôt les renferment tous ; mais le premier est le modèle de l'autre .
Comme l'homme est fait à la ressemblance de Dieu , ainsi le commandement d'aimer l'homme, est fait à la ressemblance du commandj^mént d'aimer Dieu : Le second qui lui est semblable.
Il faut aimer l'homme, où Dieu a imprimé sa ressemblance parce qu'on aime Dieu.
Parce qu'on aime Dieu , il faut aimer l'homme qui est son temple, où il habite.
Parce qu'on aime Dieu, il faut aimer l'homme qu'il a adqpté pour fils , et à qui 41 se veut communiquer tont entier.
Avec quelle pureté, avec quelle sainteté , avec quelle perfection , avec quel désintéressement, faut-il aimer l'homme, puisque l'amour qu'on a pour lui, est semblable à celui qu'on a pour Dieu !
Loin de cet amour, la chair et le sang : loin de cet amour, l'esprit d'intérêt, et toute corruption.
Il fait aimer tout les hommes , parce que tous sont chers à Dieu : ils sont ses amis et ses enfants.
Comme vous-mêmes : en leur souhaitant le même bien , la même félicité, le même Dieu qu'à soi-même. Nulle envie,
• Matth. XXII. 39.
nulle inimitié ne doit troubler cette union , ni la joie qu'on doit avoir de tous les progrès de son frère.
Lorsque la possession ou la recherche de quelque bien particulier nous divise, comme celui d'une charge, d'une dignité, d'une terre; il se faut bien garder d'en aimer moins notre frère. Ce qu'il faut moins ainaer, c'est le bien qui nous fait perdre notre frère, qui doit nous être cher comme nous-mêmes à nous-mêmes.
Vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes. Il ne dit pas vous aimerez Dieu comme vous-même ; car il faut aimer plus que soi-même , et ne s'aimer soi-même que pour Dieu.
Il ne dit pas aussi : Vous aimerez votre prochain de tout votre cœur, de toute votre pensée, de toute votre force : cela est réservé à Dieu. C'est un transport de l'âme qui sort d'ellemême fout entière pour s'unir à Dieu ; qui est heureuse de ce que Dieu est , et de ce qu'il est heureux ; qui ne s'aime que pour Dieu , comme elle n'aime son prochain i]ue pour Dieu. C'est s'aimer véritablement, que d'aimer Dieu de cette sorte.
Aimez comme vous-même ; c'est un amour de société et d'égalité : c'est ainsi qu'on aime son prochain. L'amour de Dieu est un amour de sujétion et de dépendance; mais de dépendance douce, puisque c'est dépendre du bien, et s'unir à lui.
Il faut s'aimer soi-même pour Dieu, et non pas Dieu pour soi. S'il falloit pour plaire à Dieu , s'anéantir, et qu'on sût que ce sacrifice lui fût agréable, il faudcoit le lui offrir sans hésiter.
L'amour est un consentement, et une union à ce qui est juste et à ce qui est le meilleur. Il est meilleur que Dieu soit, que nous.
Prenons-y garde. L*araour-propre est le vrai fond que laisse en nous le péché de notre origine : nous rapportons tout à nous, et Dieu même ; au lieu de nous rapporter à Dieu, et de nous aimer pour Dieu.
Qui n'aime pas Dieu, n^aimeque soi. Pour aimer son prochain comme soi-même, il faut être auparavant sorti de soimême , et aimer Dieu plus que soi-même. L'amour une fois uni à celte source, se répand avec égalité sur le prochain. Nous l'aimons en société comme notre frère , et non pas par domination comme notre inférieur.
L*ainitié est la perfection de la charité. C'est une liaison particulière, pour s'aider à jouir de Dieu. Toute autre amitié est vaine.
Autre estPamitié de besoin, autre Tamitié de société : cellelà Tient de Tintérêt, celle-ci de la charité.
Les hommes doivent s'aimer les uns les autres, comme les parties d'un même tout, et comme feroient les membres de notre corps, si chacun avoit sa vie particulière. Ils s*airaeroient l'un l'autre en société , comme soi-même : les. deux yeux et les deux mains auroient toutefois une liaison particulière, à cause de la ressemblance. C'est le symbole de l'amitié chrétienne.
Ouf , mon frère , que je jouisse de vous en notre Seigneur : Faites reposer mes entrailles en notre Seigneur, disoit saint Paul * : C'est l'amitié chrétienne. Toute cette lettre à Philémon en est pleine.
Conclusion et abrégé. L'ordre est parfait, si on aime Dieu plus que soi-même : soi-même pour Dieu : le prochain non pour soi-même, mais comme soi-même pour l'amour de Dieu. 0 que cela est droit ! que cela est pur ! Toute vertu est là dedans.
XLVIir JODR. Réflexions sur notre amour pour Dieu et pour le prochain.
(Matth. XXII. 39.)
Faisons réflexion sur nous-mêmes. Est-ce aimer Dieu de tout son cœur, que de partager sou cœur entre lui et la créature ? Peut-on aimer deux choses souverainement? ou peuton aimer de tout son cœur, si on n'aime qu'à demi? Ne fautil pas aimer parfaitement, et du tout le tout parfait? Peut-on avoir deux maîtres , et servir Dieu et V argent *, ou quelque autre créature que ce soit, contre la parole expresse du Fils de Dieu ?
Si j'aime Dieu de toute ma pensée, et de toute mon intelligence ; d'où vient que j'y pense si peu? Peut-on ne pas penser à ce qu'on aime? ce qu'on aime ne revient-il pas naturellement et continuellement à l'esprit? Faut-il se tourmenter
' rhilem. 20. — - Maltli. vi. 24.
pour s'en souvenir? mais du moins peut-il échapper, quand on se met exprès en sa présence , et pour avoir avec lui une douce communication ? 0 mon Dieu ! comment donc suis-je si distrait dans la prière? D'où vient que j'y ai si peu de goût? que mon cœur m'échappe, et que j'ai tant de peine à le retrouver, afin de dire avec David : 0 mon Dieu ! votre serviteur a trouvé son coeur pour vous faire cette prière? 0 mon Dieu ! si je ne puis penser à vous, comment est-ce que je vous aime de toute ma pensée ?
Mais comment est-ce que je vous aime de toute ma force et de toute ma puissance, pendant que je me trouve si foible et si languissant , si lâche , si découragé dans ce que je fais pour vous ! Pourquoi ai~je si peu de soin de tous plaire? Â votre seul nom tous mes sens devroient se réveiller, et toutes les forces de Pâme et du corps se réunir pour faire votre ouvrage : et si je ne le fais pas, comment est-ce que je vous aime de toute ma force ?
P Seigneur! si je vous aimois de toute ma force, par la force de cet amour, j'aimerois mon prochain comme moimême. Mais je suis si insensible à ses maux , pendant que je suis si sensible au moindre des miens. Je suis si froid à le plaindre , si lent à le secourir, si foible à le consoler ; en un mot , si indifférent dans ses biens et dans ses maux. Où est cette ardeur et cette tendresse d'un saint Paul? « Pleurer avec » ceux qui pleurent, se réjouir avec ceux qui se réjouissent ', » être foible avec les foibles % souffrir comme dans le feu, et » être brûlé, lorsque quelqu'un est scandalisée). 0 mon Dieu! si rien de cela n'est dans mon cœur , ni je n'aime mon prochain comme moi-même , ni je ne vous aime de toute ma force et de tout mon cœur.
Encore, si en connoissant mes foiblesses et mes distractions, mes langueurs, mon indifférence, mon insensibilité et mes froideurs , je pou vois verser à vos pieds un torrent de larmes : je commencerois à aimer, en déplorant la privation et la perte de l'amouri Mais , ô Dieu ! tout est foible en moi , et même la douleur de n'aimer pas. * '
'Rom. XII. 15. — - 1. Cor. ix. 22. — » Jl. Cor. xi. 29.
svn l'évangile. 177
Est-ce donc que je ne veux pas aimer? ou est-ce que je ne le puis pas , et que je n'en ai pas la force? En effet , n'aime pas qui veut, et on n'aime pas ce qu'on veut ; etilfaut être attiré. Mais, ô Dieu ! si je ne pou vois pas aimer, vous ne me diriez pas : jiime : si je n'avois point de force pour aimer, vous ne me diriez pas : Aimé de toute ta force. Mais, ô Dieu ! si je le pouvois , et si j'en avois la force , ne le ferois-je pas, maintenant, qu'étant devant vous , ou je le veui, ou je tâche de le vouloir sincèrement? Est-ce que je veux, et ne veux pas tout à la fois? Est-ce qu'aimer est autre chose qu'un bon vouloir ? 0 mon Dieu ! expliquez-moi ma maladie , et le besoin que j'ai de vous, pour me servir de mes forces, pour vouloir ce que je veux, ou pour commencer à le vouloir.
Il est vrai, comme je l'ai dit : n'aime pas qui veut; et on n'aime pas ce qu'on veut, ni autant qu'on veut : il faut être attiré ; et surtout on n'aime pas Dieu', que Dieu n'attire. Personne ne vient à moi que mon Père ne le tire... Quand je serai élevé de terre , je tirerai tout à moi '.Et de là vient que l'Épouse disoit : Tirez-moi et nous courrons '. Et pour dire, Tirez-moi, de tout son cœur, et comme il faut; il faut déjà commencer d'être tiré. 0 Seigneur ! tirez-moi donc : commencez, et faites-moi suivre : commencez , et je trouverai mon cœur et mes forces, pour tout employer à vous aimer.
XL1X' JOOR. Suite des mêmes réfleiûons. Lumière et délectation : attraits
de l'amour de Dieu. (Ibid.)
Relis , mon âme , ce doux commandement d'aimer : c'est commencer à aimer, que d'aimer à le relire, et à peser toutes les paroles qu'il contient. 0 Dieu, j'ai connu, et j'ai senti que pour vous aimer , il faut être tiré et attiré. Mais comment m'attirerez-vous ? est-ce seulement en me manifestant vos beautés? c'est-à-dire , en me montrant tout le bien , comme vous disiez à Moïse : Je te montrerai tout le bien ^, en me montrant moi-même à toi. Hâtez-vous donc, ô Seigneur! montrez-moi en vous toute vérité , toute perfection et tout
» Juan. VI. 44. XII. 32. — - Caut. 1. 3. — * Exod. xxiii. 19.
bien , aliD que je coure à tous , ravi par Todeur de vos parfums, par la douceur de vos <ittrait8.
Mais, ô Seigneur ! est-ce assez que vous éclairiez mon intelligence ? Ne suis-je qu'un ignorant, qu'il faut instruire? Ma volonté n'est-elle pas aussi malade par un secret et invincible attachement au bien sensible, que mon entendement est malade par une ignorance profonde de vos vérités ? Entrez donc au dedans de moi , ô Seigneur ! Saisissez-vous du secret et profond ressort d'où partent mes résolutions et mes volontés. Remuez , excitez , animez tout ; et du dedans de moii ecmir, de cette intime partie de moi-même, si je puis parler de cette sorte , qui ébranle tout le reste , inspirez-moi cette chaste et puissante délectation, qui fait l'amour ou qui l'est. Répandez la charité dans le fond de mon cœur, comme un baume et comme une huile céleste. Que de là elle aille , elle pénètre, et qu'elle remplisse tout au dedans et au dehors. Alors je vous aimerai ; et je serai vraiment fort , pour vous aimer de toute ma force.
Recommençons la lecture du divin précopte ; ou plutôt lisons-le intérieurement dans ces tables intérieures, dans ces tables de notre cœur , où vous avez commencé à en écrire toutes les paroles. Vous dites : Aimez, Je veux aimer. Vous dites : De tout votre cœur. C'est de tout mon cœur. Vous dites : De toute votre pensée. Venez , toutes mes pensées , tous mes sentiments , tous mes mouvements , tous mes désirs : venez, réunissez-vous pour aimer Dieu. Vous dites : De toutes vos forces, c'est-à-dire, de toutes ces forces que vous excitez, et que vous m'inspirez vous-même. 0 Seigneur! je vous suis, je cours de toute ma force , pour m'unir à vous.
Mais , ô Seigneur ! vous fuyez : plus j'approche , plus je vous vois loin : vous êtes près , et vous êtes loin : vous êtes en moi, plus que moi-même. Vous n'y êtes pas seulement comme vous êtes dans toutes les choses animées et inanimées : vous êtes en moi comme la lumière et la vérité qui m'éclaire , et comme le chaste attrait où mon cœur se prend. 0 Dieu ! vous êtes donc bien proche ; mais> ô Seigneur ! vos lumières vous rendent inaccessible. 0 vérité ! vous croissez à mesure que je vous approche , et sans cesse vous vous retirez
SUR l'Évangile. i79
a ma foible intelligence. Il faut que je m'aille perdre dans celte nue où vous vpus cachez ; dans ce point obscur que je vois de loin , d'où vous vous faites sentir. Dieu si connu et si inconnu , je veux vous aimer au delà de mes connoissances, comme un être imcompréhensible que Ton ne connoît qu'en s'élevant au d*essus de toutes ses connoissances , sans jamais pouvoir s'élever assez , ni comprendre , ni connoître assez combien vous êtes incompréhensible. 0 Seigneur ! je m'unis à vous, à vos lumières, à votre amour : vous êtes seul digne de vous connoître et de vous aimer. Je m'unis autant que je puis à vos lumières et à vos attraits incompréhensibles ; et dans ce silence intime de mon âme, je consens à toutes les louanges que vous vous donnez. 0 Seigneur ! le silence est votre louange! David le chantoit ainsi dans un de ses psaumes : Le silence est votre louange '. 11 faut se taire, il faut se perdre, il faut s'abîmer, et reconnoître qu'on ne peut rien dire de digne de vous , ni vous aimer comme il faut. C'est ainsi qu'il faut aimer le Seigneur son Dieu , non-seulement de toutes ses forces, mais encore, s'il se pouvoit, de toutes les forces de Dieu.
L* Jour. Suite des mêmes réflexions. L'amour doit toujours croître. (Ibid.)
Quand j'aimerai de toute ma force , ce ne sera plus cette vie ; la charité sera consommée ; la cupidité sera éteinte ; la la sensualité et l'amour propre seront arrachés. Mais tant que nous sommes en cette vie, ce poids qui nous entraîne au mal subsiste toujoui^s. « La loi de Dieu nous délecte dans » l'homme intérieur ; mais il y a la loi des membres... Et je » ne fais pas le bien que je veux , mais le mal que je ne veux
» pas Malheureux homme que je suis! qui me délivrera
)> de ce corps de mort^ » ? afm que j'aime Dieu de toutes mes forces, et que la loi de l'esprit ne trouve plus en moi de résistance.
En attendant, ô mon Dieu ! la charité doit croître toujours: et la cupidité toujours décroître. La force augmente en aimant;
' Dans le psaume LXIV, on il est porté, selon la Vulgate, Te decet hym- NOS : La louange vous appartient; Toriginal porte : Tièi silentium Inus: Le silence est votre louange. — ' Rom. vil. 19. 22. 23. 24.
re;xercice de Tamour épure le cœur, en lui apprenant à aimer de plus en plus. Dieu est en nous quand nous aimons ; et c'est lui qui du dedans de nos cœurs, y répand et y inspire Tamour. On mérite par Tamour de posséder Dieu davantage; et en le possédant davantage , d'aimer davantage. Je n'aime donc pas de toute la force que je puis exercer en cette vie, si je n'aime mieux demain qu'aujourd'hui, et si le jour d'après je n'augmente mon amour, jusqu'à ce que j'arrive à la vie, où le précepte de la charité s'accomplira parfaitement. On ne peut s'y préparer qu'en cette vie ; mais on ne peut l'accomplir parfaitement que dans l'autre. Ce qu'il y a à faire en cette vie, c'est d'aimer toujours de plus en plus, et en aimant, d'acquérir de nouvelles forces pour aimer. Excitons-nous nuit et jour à celte pratique. Faites cela, et vous vivrez^ dit le Sauveur '.
LV Jour. Pratique de la charité dans TOraison dominicale.
Notre Père^. Si nous sommes des enfants et non des esclaves, servons par inclination, et non par crainte ; par volonté, et non par menace. Enfants d'adoption, aimons celui qui nous a choisis, pour nous unir à son Fils unique.
Qui êtes dans les deux : qui vous y manifestez à vos élus ; qui nous avez donné le ciel pour notre héritage , notre patrimoine , notre ville , notre patrie , notre maison. Habitons-y danc en esprit : tournons là toutes nos pensées ; sursum CORDA ; le cœur en haut. Purifions notre cœur , afin de voir Dieu. Unissons-nous par la foi à ceux qui le voient déjà' face à face ; aux anges et aux âmes saintes. Cherchons partout notre Père, car il est partout; mais cherchons-le principalement drns le ciel, parce qu'il y est dans sa gloire. Aimons sa gloire, aimons son saint nom, aimons son règne et sa volonlé ; c'est ce que la suite nous explique.
Votre nom soit sanctifié. Quel nom , si ce n'est le nom de Père que nous Amenons de lui donner? Sanctifions ce nom ; ne portons pas indignement le nom de fils ; ne dégénérons pas d'un tel Père et d'une telle naissance. Quel nom encore?
' Lnc. X. 28. — ^ Matth. vi. i). Luc. xi. 2.
SLR l'évangile. Igi
le nom de bon , en mettant en lui noire connance ; le nom de juste, en observant ses justices, c'est-à-dire ses commandements ; le nom de puissant , en ne craignant rien sous ses ailes ; le nom de saint , en le glorifiant comme le Saint d'Israël , en lui disant continuellement : Saint, Saint, Samt : le ciel et la terre sont remplis de votre gloire ' ; en nous sanctifiant nous-mêmes pour Tamour de lui et pour rirailcr » conformément à cette parole : Soyez saint, comme je suis saint ' ; enfin , le nom de Dieu , de Créateur et de Seigneur, en lui obéissant par un chaste et invariable amour , en traitant avec révérence les choses saintes , en honorant par notre vie le nom de chrétien, en vivant de manière sous ses yeux au dedans et au dehors, qu'il soit glorifié en nous.
«Si on parle, que ce soit des discours de Dieu; si on exerce » quelque ministère dans l'Eglise, qu'on le fasse comme par )> la vertu que Dieu donne , afin qu'il soit glorifié en toutes ^i choses par Jésus-Christ noire Seigneur ^ lui a qui appar- » tient la gloire et l'empire, aux siècles des siècles. Amen *». Sanctifier le nom de Dieu en cette sorte, c'est l'aimer parfaitement; et tout faire pour lui et sa propre perfection.
Que votre règne arrive. Ce règne dont il est écrit : Tout genou fléchira devant moi, et toute langue confessera le nom de Dieu *..,. lorsque la plénitude des nations sera entrée et que tout Israiël sera sauvé ^ 0 Seigneur! que ce règne arrive, et que vous soyez glorifié par toute la terre.
Que votre règne arrive : ce règne' que nous attendons, lorsque vous viendrez juger les vivants et les morts, et que vous manifesterez votre puissance. Jour terrible et plein de menaces, mais néanmoins désirable à vos saints, à qui le Sauveur a dit : Quand ces choses commenceront à se faire, regardez et levez la tête, parce qtie votre rédemption approche^. Quelle conscience faut-il avoir, combien pure , combien innocente, pour désirer ce jour! Lavez^vous, purifiez-vous \ soyez nets. C'est d'une telle netteté que sortent la confiance et l'amour.
» Is. VI. 3. Aiïoc. IV. 8. — ' Levit. xi. k't. I. Pet. i. IG. — - M. Pft. IV. 11. — * Is. XLV. 24. — ^ Rom. xiv. 11. Xl. 25. 26. — • Lar. XM. 28. — * Is. I. 10.
Que votre règne arrive, 11 arrive ce règne parfait pour chacun de nous, lorsque notre âme, réunie à son principe, attend en son temps le corps qui lui avoit été donné; afin que riiommeentiersoitsoumisau règne de Dieu, et s'en ressente.
Je désire d'être séparé de mon corps, pour être avec Jésus-ChrisV ,
Je ne désire pas d^étre dépouillé, mais d'être revêtupar dessus, afin que ce quil y a de mortel en moi soit englouti par lavie ^
Je désire m* éloigner du corps et d'être présent au Seigneur^,
Alors, le Seigneur régnera : il n'y aura plus de mauvais desirs à combattre; non-seulement le péché ne régnera plus, mais il né sera plus. Commençons à le détruire : Qu'il ne règne plus du moins dans nos corps mortels * : alors nous désirerons le règne parfait de Dieu en nous.
Le dernier fruit d'une bonne conscience , et de Tanion de rame avec Dieu, est de ne pouvoir plus sonffrir ce corps qui nous en sépare, et de désirer le sommeil des justes. Un secret dégoût de la vie, la séquestration de Tâme par la contemplation et le désir des choses célestes, Tactuelle séparation devient alors notre plus cher objet. 0 Dieu I que ce règne arrive! Quand serai-je dans votre royaume? Mon âme languit, mon âme tombe dans la défaillance , en soupirant à après vos éternels tabernacles, après cette cité permanente. Tout passe, tout s'en va : quand verrai-je celui qui ne passe pas? Quand serai-je fixé en lui, en sorte que je ne puisse plus le perdre? Oque je puisse bientôt arriver à ce royaume? En attendant, régnez en moi, régnez sur tous mes désirs, régnez-y seul. On ne peut servir deux maîtres^ ^ ni avoir deux rois, deux objets dominants dans son cœur. Les servir c'est les aimer; c'est le Fils de Dieu, la vérité même , qui l'explique ainsi : iVwi ne peut servir deux maîtres : car, ajoute-il , ou l'homme heùCra Vun et aimera Vautre : ainsi servir, c'est aimea* : servir sans partage, aimer sans partage : ou il supportera l'un et méprisera Vautre. 11 n'y a point de milieu, aimer ou haïr, supp(R*ter ou mépriser. Régnez donc seul.
Que votre volonté soit faite. C'est l'amour pur ; car qu'est-
« Philip. I. 23. — = II. Cor. V. 4. — Mb. 6. — * Rom. Vï. 12. — Matth. VI. '24.
SUR i/kvangile. 185
ce qu\iimcr, si ce n'est avoir en tout et partout la même volonté jusqu'à rentière extirpation du moindre désir contraire ; et un total assujettissement de son cœur? Que votre volonté soit faite : qu'elle soit faite partout, et par tous ; que j'aime ; que tout le monde aime : car l'effet de cet amour est de vouloir que tous les autres -y soient entraînés. Que votre volonté soit faite: que toute justice, que toute raison, que toute vérité soit accomplie : car c'est là votre volonté. Qu'elle soit faile dans la terre comme dans ciel ; par les hommes, comme elle l'est par les anges, ces bienheureux esprits, qui vous aiment parce qu'ils vous voient. Qu'elle soit donc faite par amour, par un amour pur, par un amour constant et invariable. Elle ne se fera jamais de cette sorte que dans le ciel , ni nous n'aurons autre part que dans le ciel l'accomplissement parfait de ce précepte : Tu aimeras; ni nous n'aurons jamais autre part l'accomplissement parfait de cette demande : Votre volonté soit faite.
Vous arrivez donc par cette demande à la perfection et au dernier effet de l'amour divin. Absorbé dans ce saint et pur amour, vous commencez à penser à la vie mortelle ; non pas comme à un objet désirable , mais comme à une charge nécessaire. Donnez-nous notre pain. Donnez- nous de quoi sustenter cette vie dont vous nous avez chargés , pour accomplir le temps de notre servitude et de notre pénitence ; afin que ce temps étant accompli , nous venions à la liberté parfaite. Donnez-nous donc ce pain que nous devons manger dans notre sueur : c'est notre servitude, c'est notre supplice. Chacun doit travailler à sa manière pour gagner son pain. Que celui qui ne travaille pas, ne mange pas, disoit saint Paul '. Travaillons donc pour avoir ce pain : Dieu ne nous le donne pas moins, parce que lui seul bénit notre travail. Donnez-le-nous donc : Donnez-le-nous à chaque jour . Sentons à ce mot notre perpétuelle et irrémédiable indigence. Donnez-le-nous : nous ne le voulons que de vous, et par les voies que vous prescri- . Tcz. Dimnez- nous le pain : sous ce nom nous entendons toutes les choses que vous nous avez rendues nécessaires. Donnez-
> II. Tbess. III. 10.
nous les néccessilés; ne nous donnez pas les délices. Nous demandons ce à quoi vous nous avez assujettis, parce que c'est vous qui nous avez imposé cette servitude. Donnez-le-nous aujourd'hui ce pain nécessaire chaque jour : îl ne sera pas moins nécessaire demain qu'aujourd'hui ; mais je dois être content, pourvu que je l'aie aujourd'hui. Si vous me donnez davantage, à labonne heure : mais je suis content d'aujourd'hui. A chaque jour suffit son mal; ne vous laissez pas troubler et inquiéter pour le lendemain ' .
Donnez-nous le pain de vie : donnez-nous l'Eucharistie. Donnez à notre âme sa nourriture ; nourrissez-la de la vérité et de votre volonté sainte. Car noire nourriture, comme celle de notre Sauveur, est de l'accomplir '. Nourrissez-nous donc de ce pain qui n'est pas moins nécessaire a l'âme que l'autre l'est au corps, que nous n'avons pas moins- besoÎA-de recevoir journellement de votre main. Donnez-le-nous aujourd'hui; donnez-le-nous dans ce jour qui ne finit point. Que je commence aujourd'hui ce jour bienheureux ! que je commence à vivre pour l'éternité !
Il falloit joindre à ces exercices de l'amour, celui de l'amour pénitent. El le voici : Pardonnez-nous, Que je puisse, comme la pécheresse , entendre de la bouche du Sauveur cette douce et consolante parole : «« Plusieurs péchés lui sont » remis, parce qu'elle a beaucoup aimé : celui à qui on remet » plus aime plus : celui à qui on remet moins, aime moins^ ». C'est la vérité éternelle qui l'a ainsi prononcé. Pardonnez-moi donc; et faites que je vous aime autant que j*ai besoin de votre pardon.
Songeons aux larmes de cette sainte pénitente ; songeons à ces baisers qu'elle ne cessoit de donner aux pieds de Jésus. Le publicairî n'osoit lever les yeux au ciel : celle-ci n'ose pas même tenir la fête levée. Prosternée de tout son corps aux pieds du Sauveur, elle ne met pomt de fin à ses regrets , parce qu'elle n'en mcttoit point à son amour. Disons dans le même esprit et avec les mêmes sanglots : Pardonnez-nous,
Comme nous pardonnons. Afin que rien ne manque , voici
* ^fatth. VI. 34. — ' Joau. iv. 34. — '' Luc. vil. 43. 47.
SUR LÉVANiilLE. 185
encore la chanté fraternelle. Hien u'einpêclie noire union avec nos frères, si les offenses mêmes ne Tempêchent pas. Nous les pardonnons , ô Seigneur ! comme nous voulons obtenir notre pardon, avec la même sincérité. Nous ne réservons rien , comme nous ne voulons pas que vous réserviez rien à notre égard. Nous lui rendrons notre amour, comme nous voulons que vous nous rendiez le nôtre.
Et ne nous induisez pas en tentation. On nous a donné le remède aux péchés passés, en voici un pour l'avenir. 0 Seigneur! ne nous livrez pas entre les mains du tentateur. 0 Seigneur! vous pourriez avec justice lui permettre tout sui: nous, par une juste punition de nos péchés : ne le faites pas , nous vous en prions, à cause de votre bonté.
Il ne suffit pas de dire : que nous ne succombions pas à la tentation. Prions que nous ny soijons jamais induits. Car notre foiblesse est si grande , que si nous étions tentés, nous succomberions ; ou du moins si nous n'étions pas tout à fait vaincus , nous recevrions quelque blessure. C'est pourquoi le même Sauveur qui ]a dit : Veillez et priez , de peur que vous n'entriez en tentation\ nous fait demander ici , non pas seulement que nous n'y succombions point; mais que nous n'y soyons point induits, que nous n'y entrions point.
(Jue nous sommes aveugles ! hélas! si pendanf que nous demandons à Dieu qu'il ne nous induise pas en tentation , nous nous y jetons nous-mêmes : si nous nous jetons dans ces occasions, où notre chute a toujours été trop certaine ! Fuyons, fuyons ; et nous pourrons faire sincèrement cette demande.
Délivrez-nous du mal. C'est notre parfaite délivrance que nous demandons. Délivrez-nous du péché, de ses causes, de eiïets, de ses peines. Ainsi, libres de tout mal , nous serons des enfants parfaits, et nous pourrons dire véritablement et parfaitement : Notre Père. En attendant cette parfaite délivrance , qui n'est autre chose que le salut éternel, délivreznous du péché ; qu'il ne règne point en nous. Délivrez-nous des mauvais désirs ; que nous cessions de les combattre et de Jcîj vaincre. Délivrez-nous des peines du péché, de la mort,
• Maitb. xwi. 41.
des maladies, des autres peines. Délivrez- nous de la crainte et de la servitude où elles nous jettent. Délivrez-nous de leur malignité ; et faites qu'elles nous tournent à remède. Délivreznous des maux de cette vie , ou donnez-nous la grâce qu'ils nous servent à l'autre , où nous serons parfaitement libres. Hâtons-vous de nous délivrer : nous soupirons après cette bienheureuse délivrance* L'amour divin est notre liberté : c'est lui qui nous délivre de l'amour du monde. Régnez donc, ô amour divin ! je vous livre mon cœur : Délivrez-nous de tout mal.
Ainsi dans toutes ces demandes, on ne demande et on n'exerce que l'amour divin. Mais remarquons bien qu'on ne l'exerce que comme une chose qu'on demande à Dieu. Car, que lui demandons-nous » lorsque nous disons : Que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive ; que voire volonté soit faite; délivrez-nous du mal: que lui demandons-nous , sinon dans un amour chaste, le saint et parfait usage de notre volonté ? Et cela même doit encore redoubler notre amour, puisque notre amour étant un don de Dieu , il nous oblige toujours à une nouvelle reconnoissance » ce qui enfin le doit multiplier jusqu'à l'infini.
Certainement c'est un don de Dieu , que d'aimer Dieu : Celui qui nous a aimés , lorsque nous ne songions pas à l'aimer, nous a donné la grâce de V aimer , dit saint Augustin. Aimons-le donc de tout notre cœur , sans fin et sans cesse.
On se tourmente à demander, quand est-ce qu'il faut exercer l'acte d'amour : la réponse est claire. Il faut l'exercer autant qu'on peut : autrement on n'aime pas de tout son cœur. Quand l'amour est sincère, et dans le cœur, il s'exerce assez par lui-même , et il ne lui faut point d'autre loi que lui-même, pour son exercice. Il faut l'exercer toutes les fois qu'on dit le Pater; puisque si on l'entend, et qu'on le dise en esprit, on ne peut le dire sans aimer.
Rien ne manque dans cette divine oraison : l'amour de Dieu et celui du prochain, où réside l'accomplissement delà loi, y sont accomplis dans leur perfection.
On demandera , pourquoi Jésus-Christ ne nous y fait pas parler de lui-même, ni prier en son nom, comme il l'ordonne
SUR L«VAN€fL£. 187
si souvent ailleurs. Mais pouvoit-on plus prier par lui, et en son nom ^ que de dire la prière qu'il nous dicte par sa parole, et qu'il nous inspire par son esprit.
Pouvons-nous seulement nommer notre Père, sans songer au Fils unique , à qui nous sommes unis par cette nouvelle qualité?
Je ni en vais , dit-il , à mon Père , et à votre Père\ Il n'est pas Gis comme nous, c'est pourquoi ri use de cette distinction : à mon Père et à votre Père. C'est le premier qui a droit de dire : Mon Père , parce qu'il est le fils par nature : c'est en lui et par lui que nous l'avons, parce que nous sommes faits en lui enfants d'adoption. C'étoit donc aussi à lui à nous apprendre, comme il fait dans cette admirable oraison, à appeler Dieu notre Père. C'est en envoyant en nous l'esprit de son Fils, que Dieu même nous fait dire : Abba : Père ". C'est donc en toutes façons, et au dedans et au dehors , qu'il nous forme à parler à Dieu comme ses enfants. Aimons le Père en Jésus-Christ son Fils unique, par leur esprit qui est en nous. Aimons aussi tous ceux qui sont appelés à la même grâce, et qui peuvent dire comme nous dans le même esprit : Notre Père, Ainsi toute la Trinité sera adorée et aimée ; la fraternité chrétienne sera exercée : et en disant de bon cœur dans le Saint-Esprit ce seul mot , Notre Père , nous accomplirons toute justice.
LU' Jour. Jésus Christ , Médiateur : Dieu : Roi : Pontife. (Matth. XXII.
Quoique ce qui étoit dû à Jésus-Christ fût compris dans le précepte de l'amour de Dieu, puisqu'il est un même Dieu avec son Père etle Saint-Esprit : néanmoins il nous falloit encore expliquer ce qui étoit dû à Jésus-Christ, en tant que Christ médiateur et lien de l'amour de Dieu envers nous, etde nous envers Dieu; et c'est ce qu'il fait encore avantque de mourir, de la manière la plus authentique qu'on pût souhaiter ; puisque c'est en nous expliquant la plus célèbre prophétie du règne du Christ, publiée par la bouche de David qui en devoit être le père.
' Joan. \\- 17. — ' Koin. vill. 15 Gai. iv. G.