‹ Méditations sur l'ÉvangileChapitre 7 sur 34 · S MÉDITATIONS · texte numérisé non relu

S MÉDITATIONS

Puisqu'une des qualités par laquelle le Christ devoit être le plus connu , étoit celle de fils de David , il étoit beau que ce fût David qui nous apprît à le connoître.

Qu'il est beau que le Christ ait été vu de ses pères ! d'Abraham, qui a vu son jour, et qui s'en est réjoui ' : de David, qui , ravi de ses grandeurs, quoiqu'il dût être son fils, ravoil appelé son Seigneur ^

Comme en Abraham étoient données les promesses de la multiplication des fidèles de Jésus-Christ : en David étoient données celles de son empire éternel. Puisque Dieu lui avoit promis en David, un trône qui dureroit plus que le soleil et la lune ^ : il étoit beau que David, à qui ce trône étoit promis en ligure de Jésus-Christ, fût le premier à reconnoître son empire , en rappelant son Seigneur. Le Seigneur a dit à mon Seigneur*. Comme s'il eût dit : en apparence c'est à moi à qui Dieu promet un empire qui n'aura point de fin : mais en vérité, c'est à vous, ô mon Fils, qui êtes aussi mon Seigneur, qu'il est donné ; et je viens en esprit le premier de tous vos sujets, vous rendre hommage dans votre trône, à la droite do votre Père, comme à mon souverain Seigneur. C'est pourquoi il ne dit pas en général : Le Seigneur a dit au Seigneur ; mais , à mon Seigneur.

S* il est le fils de David, comment Vappelle-t-ilson Seigneur^ t Il vouloit par là leur faire lever les yeux à une plus haute naissance de Jésus-Christ , selon laquelle il n'est pas fils de David, mais Fils unique de Dieu : et ils n'avoient qu'à continuer le psaume, pour trouver cette naissance éternelle, puisque Dieu même parle ainsi dans la suite : Je vous ai engendré de mon sein devant l'aurore, dans les splendeurs des saints^.

Devant l'aurore : devant que cette lumière qui se couche , et qui se lève tous les jours , eût commencé à paroître, il y avoit une lumière éternelle qui fait la félicité des saints ; c'est dans celte lumière éternelle que je vous ai engendré.

Je vous adore, ô Jésus, mon Seigneur ! dans cette immense et éternelle lumière. Je vous adore comme la lumière qui il-

' Joaii. VIII. 56 — ' Ps. Cix. I. — ' Ib. LXxxviil. 38. — ' Ib. eix. i. — 'Maiih XXII. 4'j. — •?«. CIX. 3.

SUR LEVAXGILE. 189

lumi/te tout liomme venant au monde ' : Dieu de Dieu : lumière de lumière; vrai Dieu de vrai Dieu.

Quelle joie de voir Jésus-Christ nous expliquant lui-même les prophéties qui le regardent; et nous apprenant par là , comme il faut entendre toutes les autres !

Tout ce que nous devons à Jésus-Christ nous est montré dans ce psaume. Nous le voyons premièrement comme Dieu; et nous disons '.C'est ici notre dieu, et il n'y en a pas d'autre, Cars'il est engendré, il estFils; s'il estFils, il estde même nature que son Père ; s'il est de même nature que son Père , il est Dieu, et un seul Dieu avec son Père : car rien n'est plus de la nature de Dieu que son unité.

Il est roi. Je le vois en esprit assis dans un trône. Où est ce trône ? A la droite de Dieu : le pouvoit-on placer en plus haut lieu? Tout relève de ce trône : tout ce qui relève de Dieu et de l'empire du ciel , y est soumis : voilà son empire.

Mais cet empire est sacré ; c'est un sacerdoce, et un sacerdoce établi avec serment ; ce qui n'avoit jamais été. Dieu voulant par une déclaration plus particulière de sa volonté , nous marquer la singularité de ce sacerdoce : Dieu jure, et il ne s'en repentira jamais. Il n'y aura point de changement à cette promesse : le sacerdoce de Jésus-Christ est éternel ; Vous êtes pontife à jamais selon f ordre de Melchisédech '. You? n'avez ni commencement ni fin : ce n'est point un sacerdoce qui vienne de vos ancêtres, ni qui doive passer à vos descendants. Votre sacerdoce ne passe point en d'autres mains : il y aura sous vous des sacrificateurs et des prêtres ; mais qui seront vos vicaires, et non point vos successeurs. Vous célébrez pour nous un office et une fête éternellement, à la droite de votre Père. Vous lui montrez sans cosse les cicatrices des plaies qui l'apaissent, et nous sauvent. Vous lui offrez nos prières; vous intercédez pour nos fautes; vous nous bénissez, vous nous consacrez. Du plus haut des cieux vous baptisez vos enfants ; vous changez des dons terrestres en votre corps et en votre sang; vous remettez les péchés ; vous envoyez votre Saint- Esprit; vous consacrez vos ministres; vous faites tout ce qu'ils

' Joau. |. y. — ■ Ps. CiX. i. lleb.'v. G. v.l. l"^.

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font en votre nom. Quand nous naissons, vous nous lavez (Vune eau céleste ; quand nous mourons, vous nous soutenez par une onction conforlative : nos maux deviennent des remèdes, et notre mort un passage à la véritable vie. 0 Dieu! ô Roi ! ô Pontife ! je m'uifls à vous en toutes ces augustes qualités; je me soumets à votre divinité , à votre empire , à votre sacerdoce , que j'honorerai humblement et avec foi , dans la personne de ceux par qui il vous plaît de Texercer sur la terre.

Tous vos ennemis, ô mon Roi ! doivent être V escabeau de vos pi€ds\ Ils seront réduits ; ils seront vaincus ; ils seront forcés à baiser vos pas, et la poussière où vous aurez marché. Qu'attendons-nous ? Mettons-nous Yolontairementsous les pieds de ce roi vainqueur, de peur qu'on ne nous y mette par force ; de peur qu'il ne dise du haut de son trône : « Pour ceux qui » n'ont pas voulu que je régnasse sur eux , qu'on les fasse » mourir à mes yeux ' » ; devant ma vérité ; devant ma justice éternelle. Car ce sera leur juste supplice, que la justice et la vérité les condamneront à jamais : et ce sera la mort éternelle.

Asseyez-vous en attendant dans votre trône, à roi de gloire ! jusquà ce que le temps vienne de mettre tous vos ennemis à vos pieds ^ ; c'est-à-dire, demeurez dans le ciel, jusqu'à ce que vous en veniez encore une fois, pour juger les vivants et les morts. C'est précisément ce que nous disons tous les jours dans le symbole : Il est assis à la droite de Dieu ; d^où il vienr dra juger les vivants et les morts. Alors donc il en sortira pour les venir juger. Mais il retournera bientôt prendre sa place avec tous les prédestinés qui ne feront qu'un avec lui ; et il donnera à Dieu ce royaume entier, tout le peuple sauvé; c'està-dire, le chef et les membres : Et Dieu sera tout en tous*.

En attendant, il ne laissera pas d'exercer son empire sur la terre : il brisera la tête des rois : un Néron, un Domitien attaqueront son Église ; mais il brisera leur tête superbe. Un Dioclétien, un Maximien, un Galère, un Maximin tourmenteront les lidèles : mais il les dégradera, il les perdra, il les

' Ps. cix. I. I. Cor. \v. 25. Heb. i. 13. x. t3. — - l^uc Xix. 27. — ' Pif. cix. 1. 1 Cor. XV. 23. — M. Cor. vv. 28..

frappera d'une plaie irrémédiable, comme il fit un Antiochus. Un Julien TApostat, lui déclarera la guerre ; mais il périra d'une main inconnue, peuUôtre par celle d'un ange , cerlainementparun coup ordonné de Dieu. Tremblez donc, ô rois! ennemis de son Église! mais rot*5, petit troupeau^ ne craignez rien ' : votre Roi mettra à ses pieds tous vos ennemis, fussentils les plus puissants de tous les rois.

// boira du torrent dans la voie, 11 boira le calice de sa passion , mais ensuite il élèvera la tête '. Buvons avec lui les afflictions, les mortifications, les humilttitions, la pénitence , la pauvreté, les maladies. Buvons de ce torrent avec courage : que ce torrent ne nous entraîne pas , ne nous abatte pas , ne nous abîme pas, comme le reste des hommes. Alors nous lèverons la tête : les têtes orgueilleuses seront brisées, nous le venons de voir : mais les têtes humiliées par un abaissement volontaire seront exaltées avec Jésus-Christ.

Et personne n* osa l'interroger^. Aveugles; parce que la lumière venoit trop claire à-leurs yeux, ils n'osoient plus rinterroger. Il falloit l'interroger, non par un esprit superbe et contentieux, mais pour être instruit. Venezdonç; interrogez; profitez du temps, il ne sera plus guère avec vous. La lumière n est plus avec vous que pour peu de temps : Marchez^ interrogez pendant que vous avez la lumière , de peur que les ténèbres ne vous environnent : celui qui est dans les ténèbres ne sait où il va*.

Mais nous, pour qui Jésus-Chnst ne s'en va pas, ne cessons de l'interroger, et de consulter sa vérité éternelle pourleconnoître , et pour nous connoître. Approchons-nous^ de lui, et soyons illuminés ^ : fussions-nous dans les ombres de la mort : ééoutons l'Apôtre, qui nous dit : 0 vous qui dormez parmi les morts ! sortez de votre tombeau, et Jésus-Christ vous éclairera *. Amen, Amen. •

' Luc. XII. 32. — ' Ps. rjx. 7. — ' Matth. xxii. 45. — * Joan. xii. ;jj. — - ^ Ps. XXXI II. C— ''Ephes. V. W.

i 92 MÉDITATIONS

LUI'' Jour. Chaire de Moïse : chaire de Jésus-Christ et des apôtres.

(Matth. XXIII. 1. 2. 3.)

Après avoir confondu les pharisiens et les docteurs de la loi par ses réponses ; il commence à découvrir au peuple leur hypocrisie, pour deux raisons. La première afin que le peuple fût prémuni contre leurs artifices ; puisque ce devoit être làlc plus grand obstacle à leur foi. La seconde, pour Tinstruction des maîtres et des docteurs de TÉglise; afin qu'ils évitassent soigneusem.^t cette hypocrisie pharisaïque , qui avoit fait une si grande opposition à TEvangile, et avoit mis à la fin le Fils de Dieu sur la croix. Le Sauveur ne devoit pas sortir de ce monde , sans y laisser une instruction si essentielle.

Alors donc, après avoir confondu tous les docteurs de la loi et les pharisiens, Jésus-Christ s'adressa aux troupes que ces hypocrites séduisoient, afin de les détromper; et à ses disciples, de peur qu'ils n'en suivissent un jour les mauvais exemples ; et leur parla en celte sorte : Les docteurs de la loi et les pharisiens sont a^sis sur la chaire de Moïse ' : et le reste ; où il fait trois choses; 1" il établit leur autorité; 2" il en déclare l'abus ; 3" il en prédit le châtiment.

Arrêtons-nous ici, et préparons-nous seulement à bien profiter du discours de notre Seigneur, en sorte que nous soyons véritablement purgés du pharisaïsme ; conformément à cette parole du Sauveur : Donnez-vous de garde du levain des pharisiens qui est l'hypocrisie \ Hélas 1 hélas! qu'il n'est que trop passé de ce levain jusqu'à nous ! Nous Talions voir.

Jésus-Christ parle aux troupes et à ses disciples, au peuple et aux docteurs. Que chacun soit attentif, et prenne ce qui lui convient dans cette instruction.

La première chose qui est à observer dans le sermon de notre Seigneur, c'est îju'ayant à découvrir les abus et les corruptions qui étoient en vogue dans la synagogue et dans ses docteurs , il commence par établir l'autorité de leur ministère de la manière du monde la plus forte. Car autrement en reprenant les abus, on en introduiroitun plus grand quetous les

' Afafth, xxill. 2. 3. — ' Matth. \Vl. C Luc. mi. I.

SUR LÉVANGH.E. 193

autres ; qui seroit de se retirer de la société, et de mépriser le ministère qui est de Dieu, à cause des vices de ceux qui Texercent. Le docteur du genre humain ne vouloit pas sortir du monde sans établir ce fondement, qui est le remède à tous les schismes futurs : et on ne peut pas rétablir avec plus de force. ji.

Les docteurs de la loi et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse '. Assis pour enseigner : ils en ont Tautorité. Sur la chaire de Moïse, Il n'y avoit rien de plus grand pour l'ancien peuple , que d'être assis sur la chaire du législateur; de celui que Dieu avoit établi alors, pour être le médiateur entre lui et son peuple, comme rappelle saint PauP. C'est sur cette chaire que sont assis les docteurs de la loi et les pharisiens : ils représentent ces soixante-dix sénateurs qui partagèrent l'esprit de Moïse, pour juger le peuple.

Après avoir établi leur autorité sur celle de Moïse , il conclut : Gardez donc, et faites tout ce qu ils vous diront \ Il attribue clairement à la synagogue unevérilé infaillible; en sorte qu'il falloit tenir pour certain lout ce qui avoit passé en dogme constant de la synagogue. Car il ne donne à personne le droit de juger au dessus d'elle ; et le partage du peuple est l'obéissance : Gardez et faites.

Songeons donc à l'autorité que doivent avoir les docteurs de l'Église chrétienne; puisqu'ils sont assis, non pas sur la chaire de Moïse, mais sur celle de Jésus-Christ, et des apôtres * ; et qu'ils y sont établis avec une promesse bien plus authentique, que les docteurs de la synagogue , puisque la synagogue devoit passer, et n' avoit que des promesses temporelles : au lieu qu'il a été dit à l'Eglise Je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles *.

Gardez donc et faites ce quil vous diront. Mais parce que l'assistance qui leur est promise pour enseigner en corps , n'empêche pas la corruption qui peut être dans les mœurs des particuliers, et même la plupart : il ajoute : Mais ne faites pas selon leurs œuvres : car ils disent et ne font pas'^. Prenez donc bien garde a vos docteurs. Ils n'oseront vous décider que ce

' Matth xxili. 2. — ' Gai. m. 10. — ' Mattli. xxill. 3. — * Ephes. I'. ^0. — ' Mattli. xwiii. '>(). — ^ llml. \\m. a.

qui a passé en dogme certain de la synagogue; el s'ils ne le font, ils seront redressés par l'autorité de la chaire, par toute Tunilé de la synagogue. Mais la discipline pourra être si corrompue, qu'on ne réprimera pas les mauvaises mœurs ; Tavarice, Thypocrisie, les conduites particulières de ceux qui chercheront leur intérêt, sçus couleur de religion. Ainsi, en faisant ce qu'ils disent, ne faites pas ce qu'ils font : Et prenez garde^ comme disoit saint Augustin, qu*en cueillant la bonne doctrine comme une fleur parmi les épines^ vous ne vous laissiez écorcher la main par le mauvais exemple ' .

Voilà l'abrégé de l'instruction du Sauveur. Il s'expliquera davantage dans la suite. Arrêtons-nous ici, et considérons la merveilleuse conduite de Dieu , qui gouverna tellement le corps des docteurs, qu'ils soutiendront les saintes maximes plus qu'ils ne les pratiqueront; et qu'ils ne passeront pas leur corruption en dogme : le dogme ayant par lui-même une racine si forte, qu'il se soutient comme de soi.

Jésus-Christ nous prémunit donc contre les scandales qui ne seront jamais les plus grands, que lorsqu'on les verra dans les docteurs et dans les pasteurs. Et il veut que nous apprenions à honorer le ministère, même dans des mains indignes : parce que l'indignité des ministres est de leur fait particulier; et le ministère est de Dieu.

LIV* Jour. L^autoriié de la synagogue reconnue et recommandée par Jésus- Christ dans le teaips même qu^elle conjure contre lui. (Ibid.)

Il y a ici quelque chose d'étonnant : car Jésus-Christ savoit bien que la synagogue i'alloit condamner dans trois jours , lorsque le conseil assemblé chez le souverain Pontife, décideroit : « Il est coupable de mort, parce qu'il s'éloit dit le Christ » et le Fils de Dieu '». Et la confession de la vérité lui fut imputée à blasphème. Et cependant il établit son autorité avec les paroles les plus fortes qu'on pouvoit imaginer : tant il est, en tout et partout, juste et véritable.

Mais ne sembleroit-il pas ici qu'il parleroitcontre lui-même et qu'il induiroit le peuple en erreur? Faites ce 'qu'ils vous

' Serm. \LVI. in Ezech. n. 22, et Scrm. CXXXVII de vcrb. Ev, Joaii. n. IJ. — - Mattli. XXVI. Oj. 60.

SUR L UVAKGIKË. i95

disent. Rejetez doue le Christ : car ils vous le diront bientôt. Bien plus : « Ils avoient déjà conspiré entre eux, que si » quelqu'un confcssoit qu'il fût le Christ, il fût excommunié, » et chassé de la synagogue ' ». Le sanguinaire conseil avoit déjà été tenu, et il y avoit été décidé , qu'il falloit que Jésus mourût. Et il semble que la synagogue étoit déjà réprouvée. Comment donc en parler d'une manière si authentique, et lui donner l'autorité de la vraie Église? 0 Seigneur ! pourquoi parlez-vous en cette sorte? Que ne déclarez^vous plutôt à toute la synagogue , qu'elle étoit réprouvée? Frappons, cherchons, demandons.

LV* JoOR. L'autorité de la synagogue cesse à la destruction du temple, et du peuple de Dieu. Immobilité de TËglise chrétienne.

En cherchantdoncsoigneusement dansTÉcriture, je trouve (|ue la synagogue ne devoit être absolument réprouvée, qu'après qu'elle auroit actuellement fait mourir Jésus-Christ. Bien plus. Dieu la vouloit encore attendre, jusqu'à ce qu'elle eût méprisé le grand signe qu'il lui devoit envoyer pour reconnoître le Christ, qui étoit celui de sa résurrection, a Cette race » infidèle cherche un signe, et il ne lui en sera point donné » d'autre, que le signe deJonas le prophète », et le reste '.

Cen'étoit pas assez que le Christ fût ressuscité; ilfalloitque sa résurrection fût publiée , et que la pénitence eût été prêr chée en son nom , en commençant par Jérusalem ; ce qui ne se commença qu'à la Pentecôte.

Ce n'étoit pas encore assez : caries apôtres ne se séparent pas encore de la communion du reste du peuple ; et quoiqu'ils fissent déjà un corps à part avec leurs disciples, ils alloient au temple comme les autres, et ils éloient reçus à y rendre le même culte. Car encore qu'ils s'assemblassent dans la galerie de Salomon, et que personne n'osât se joindre à eux; néanmoins le peuple les gloriiloit \ et on ne les avoit pas publiquement excommuniés.

On peut donc voir maintenant que ce qui est dit en sain^^

' Joan. IX. 22. — = Mallh. xil. J9. 40. — ^ Act. v 12. 13 etc.

Jean : « Qu'ils avoient conspiré entre eux, de chasser de la » synagogue ceux qui reconnoîtroient Jésus pour Christ'» : étoit plutôt une conspiralion secrète, qu'un décret public. Il en étoit de même du dessein de le faire mourir. Et en effet tant s'en faut que les apôtres fussent excommuniés et exclus du temple, Jésus-Christ lui-même y prêchoit, y ordonnoit, y étoit reçu, consulté, écouté de tout le monde. Et tout ce qu'on fit après contre les apôtres par voie de fait , ne faisoit pas qu'ils fussent privés du culte public, ni qu'eux-niêmess'en séparassent, comme on vient de voir. C'étoit un temps d'attente, ou plusieurs gens de bien, qui pouvoient n'avoir pas vu les miracles de ^ésus-Christ, demeuroient comme en suspens. « On venoit cependant de toutes les villes h Jérusalem, » pour y apporter les malades aux apôtres : on les exposoit à » l'ombre de saint Pierre S) ; et la synagogue, quoique déjà sur le penchant de sa ruine, n'avoit pas encore pris absolument son parti.

C'est une chose admirable, comme Dieu la supporloit eu patience, et combien de formalités et de dénonciations, pour ainsi dire, il pratiqua, avant quede répudier entièrement cette épouse infidèle. Il semble que lorsqu'elle en vint à répandre le sang de saint Etienne, elle eût rompu tout à faitavec Dieu, et Dieu avec elle. Mais non ; car l'infidélité de la ville de Jérusalem n'empêchoit pas que les Juifs de la dispersion n'écoutassent encore les apôtres. Ils entroient dans les synagogues où on leur offroit la parole, comme on faisoit àdes frères et à de vrais Juifs. On écoutoit paisiblement ce qu'ils disoicnl de Jésus, et on les inviloit à en parler encore une autre fois dans l'assemblée suivante. Et le samedi étant venu, toute la ville accourut pour entendre la parole de Dieu de leur bouche. Alors les Juifs s'émurent, et contraignirent les apôtres à leur déclarer qu'ils alloient porter aux gentils la parole qu'ils refusoient de recevoir : ce qui étoit une espèce de rupture, puisque les apôtres s'en allèrent, secouant contre eux la poussière de leurs pieds. Voilà ce qui arriva à Antioche de Pisidie.

' Joan. i\. 23. — - Act. V. Ij 10. — ^ Act. xiJi. 5. etsiiiv.

SLR L EVANGILE. 197

Mais la ruplurc u'éloit pas encore universelle ; car ils continuoientà entrer dans les autres synagogues à leur ordinaire, et on letir y oflfroit encore la parole '. Us alloient aussi comme les autres à la prière commune dans Toratoire destiné à cet usage \ Saint Paul parla paisiblement dans la synagogue à Thessalonique , durant trois samedis consécutifs \ Il étoit écouté ; et parloit aussi à Corinthe tous les samedis \ prêchant toujours le Seigneur Jésus dans ses discours ; et ne s'en retiroit que lorsqu'il voyoit leurs blasphèmes manifestes, leur dénonçant toujours qu'ils alloient aux gentils, qui étoit comme le signal de la rupture : saint Paul demeurant toujours auprès de la synagogue, sans doute pour la fréquenter à son ordinaire, autant qu'on l'y recevroit *.

Ce qui se passa à Ephèse sent un peu plus la rupture : car saint Paul y ayant prêché trois mois durant dans la synagogue, avec une pleine liberté ; le blasphème de quelques-uns qui entraînèrent les autres, fit qu'il sépara ses disciples , et continua ses discours dans l'école d'un certain, nommé Tyran*. Mais ce n'étoit rien moins encore qu'une rupture absolue avec la synagogue, puisqu'après tout cela le même saint Paul étant arrivé à Jérusalem, par le conseil de saint Jacques etdetousles prêtres, se joignit à quatre tidèles qui avoientfoit unvœu,etse sanctifiant avec eux, entra dans le temple où ils offrirent leurs oblations, et accomplirent leur vœu , en témoignage de leur communion avec le service du Temple , et le peuple qui le fréquentoit squi par conséquent n'éloit pas encore manifestement réprouvé. Et pour pousser tout d'un coup la chose jusqu'à la On des Actes, les Juifs que saint Paul trouva à Rome, lui déclarèrent que les frères de Judée, contents alors de l'avoir chassé du pays, ne leur avaient rien écrit, ni rien fait dire contre lui. Ce qui fit qu'ils l'écoulèrent encore un jour entier depuis le matin jusqu'au soir".

Pendant ce temps-là les gentils venoient en foule à l'Église qui se formoit tous les jours de plus en plus. La persécution s'éleva de tous côtés à l'instigation des Juifs qui alloient par-

» Act. XIII. 15. — • Ib. XVI. 13. IG. — ^ Ib. xvil.2.— * Ib. xvill. 4. — * Ib. 7. — • Ib. XIX. 8. 9. — ' Ib. XXI TA et seq. — " Ib. xxviii. 21.23.

lout pour animer les gentils , jusqu'à ce qu'ils excilèrent Néron à cette première et grande persécution, où les dafix apôtres saint Pierre et saint Paul moururent. Ce fut là comme le terme fatal marqué à la synagogue : car elle avoit pris alors universellement parti contre les fidèles. Les apôtres, en allant au supplice, leur dénoncèrent le châtiment qui leur alloit arriver. Dieu sembloit les avoir attendus jusque là en patience, et leur avoir donné tout ce temps-là pour faire pénitence du déicide commis en la personne du Fils de Dieu. Mais enfin , n'ayant écouté ni lui, ni ceux qu'il leur envoyoit pour les obliger à se repentir, il lança le dernier coup, o& Ton sait que la cité sainte fut mise en feu avec son temple, avec toutes les marques de la dernière extermination que Daniel avoit prédite. Ce fut alors que le juif cessa absolument d'être peuple, conformément à ce qu' avoit dit le même prophète : Et il ne sera plus le peuple de Dieu '.

On voit donc l'état de l'Église dans cet intervalle. L'Église chrétienne commençoit par la prédication de la vérité, que Jésus-Christ et ses apôtres établirent par tant de miracles, et surtout par celui de la résurrection de Jésus-Christ, qui étoit, qu'il le falloit reconnoître pour le vrai Christ. Alors cependant la synagogue n'éloit pas encore entièrement répudiée, ni n'avoit pas tout à fait perdu le titre d'église, puisque les apôtres communiquoient encore avec elle, à son temple et à son service. C'étoit comme un temps d'attente, durant lequel se faisoit la publication de l'Évangile. Il y en avoit alors qui peut-être n'ayant pas vu par eux-mêmes les miracles de Jésus-Christ et de ses apôtres, et ne sachant encore que penser, voyant aussi qu'il se remuoit dans le monde quelque chose d'extraordinaire, demeuroient comme en suspens , attendant du temps le dernier éclaircissement, et disant comme Gamaliel : a Si ce conseil n'est pas de Dieu , il se dissipera » de lui-même ; s'il est de Dieu, vous ne pourrez pas le dis- » siper ^ ». Ceux qui demeuroient dans cette attente, dociles à recevoir la vérité quand elle seroit entièrement notifiée , pouvoient encore être sauvés, comme leurs prédécesseurs, en

' Dan IX. 26. — ' Act. v. 38. 39.

la foi du Christ à venir; parce qu'encore qu'il fût arrivé, la promulgation de sa venue n'avoit pas encore été faite jusqu'au point que Dieu avoit marqué, et après laquelle il ne vouloit plus tolérer ceux qui n'ajouteroient pas une foi entière à TËLvangile. En attendant TÉglise judaïque demeuroit encore en état. Le Fils de Dieu lui donnoit toujours la même autorité qu*elle avoit pour soutenir et instruire les enfants de Dieu; ne lui dérogeant la créance, que dans le point que Dieu avoit révélé par tant de miracles. Car la croyance qu'il donnoit par ses miracles à l'Église chrétienne ne dérogeoit qu'à cet égardàla foi de l'Eglise judaïque. L'Eglise chrétienne naissoit encore et se formoitdans le sein de l'Église judaïque et n'étoit pas encore entièrement enfantée ni séparée de ce sein maternel. C'étoit comme deux parties de la même Église, dont l'une plus éclairée répandoit peu à peu la lumière sur Tautre. Ceux qui résistoient ouvertement et opiniâtrement à la lumière , périssoient dans leur inûdéiité; ceux qui deméuroient comme en suspens, en attendant le plein jour, disposés à le recevoir aussitôt qu'il leur apparoîtroit , se sauvoient à la faveur de la foi au Christ futur, à la manière qu'on a vue ; la synagogue 4eur servoit encore de mère, et tenoit encore la chaire de Moïse jusqu'à un certain point. Qu'on demandât : Quel Dieu faut-il croire ? Les docteurs de la loi vous répondoient : Celui d'Abraham, qui a fait le ciel et la terre. Que faut-il faire pour son culte, et qu'en ordonne Moïse? Telle et telle chose. Faut-il attendre un Christ? Sans doute. Où doit-il naître? En Bethléem * , tout d'une voix. De qui doit-il être fils De David, sans hésiter'. Mais ce Christ, est-ce Jésus? Dieu le déclaroitou vertement; et on n'avoit pas besoin à cet égard de l'autorité de la synagogue : car il s'élevoit une autorité au dessus de la sienne, qu'il n'y avoit pas moyen de méconnoître absolument. Ceux qui attendoient néanmoins ce que le temps devoit faire, pour la déclarer davantage, et qui se gardoient en attendant à l'exemple d'un Gamaliel , de participer aux complots des Juifs contre Jésus-Christ et ses apôtres, faisoient ce que disoit le Sauveur : Faites ce qu'ils vous disent ;

• Mattb 11. 5. — Mb. XXII. 41.

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suivez ce qui a passé en dogme constant : mais ne faites pas ce qu'ils font. Ne sacrifiez pas le juste à la passion et à Tinlérêtdevos docteurs corrompus. L'autorité naissante de FEglise chrétienne suftit pour vous en empêcher. La synagogue ellemême n'a pas encore pris parti en corps , puisqu'elle écoute tous les jours les apôtres de Jésus-Christ , et demeure comme en attente : Dieu le permettant ainsi, pour ne laisser pas tomber tout à coup dans la synagogue le titre d'Eglise, et pour donner le loisir à l'Eglise chrétienne de se former peu à peu. La synagogue s'aveugle à mesure que la lumière croît : les enfants de Dieu se séparent. La lumière est-elle venue à son plein, par la destruction du saint lieu, par l'extermination de l'ancien peuple, et l'entrée des gentils en foule, avec un manifeste accomplissement des anciens oracles : la synagogue a perdu toute son autorité, et n'est plus qu'un peuple manifesment réprouvé. C'est ce qui devoit arriver, selon les conseils de Dieu, danscetenire-lempsqui se devoit écouler entre la naissance de Jésus-Christ et la réprobation déclarée du peuple juif.^

Mais cette diminution et cette déchéance d'autorité ne doit jamais arriver à l'Eglise chrétienne. On dit donc absolument à ses enfants : Vos pasteurs et vos docteurs sont assis; non plus sur la chaire de Moïse, qui devoit tomber ; mais sur la chaire de Jésus-Christ, qui est immobile. Faites donc en tout et partout ce quils vous enseignent. Mais prenez garde seulement, s'ils sont mauvais, de séparer les exemples des particuliers, des préceptes et enseignements soutenus sur leur ministère.

Admirons donc cette autorité de l'Église chrétienne, qui est en vérité le seul soutien des infirmes et des forts. Et admirons aussi comment Dieu aôté l'autorité à l'Eglise judaïque, plutôt par les choses mêmes , et par la destruction du temple et du peuple, que par aucun décret passé en dogme qui lui ait fait perdre créance-.

LVr JODR. Caractère des docteurs juifs, sévères, orgueilleux et hypocrites.

(Mattb. XXIII. 4. 5. 6. 7.)

Ils lient des fardeaux. Le premier abus; c'est que pour paroitrc pieux, ils font les sévères, lis lient des fardeaux pesants

SUR L EVAXGILK. 201

ils tiennent les âmes captives : car voyez jusqu'à quel point : des fardeaux insupportables sur les épaules ' : bien liés, en sorte qu'ils ne puissent s'en défaire : et tout cela pour les tenir dans leur dépendance, sous prétexte d'exactitude.

C'est aussi un effet de la superstition. La véritable piété élant fondée sur la conlianceen Dieu, dilate le cœur : mais la superstition qui se veut fonder sur elle-même met une chose sur une autre, et se charge de fardeaux insupportables.

Mais voici le comble du mal. Ces faux docteurs, quand ils vous ont bien chargés, ne vous aident pas du bout du doigt ; impitoyables en toute manière, et parce qu'ils vous chargent, et parcequ'ils ne songent pas à vous soulager. Voilà leur premier caractère : rigoureux par ostentation, et en même temps durs et impitoyables.

Ils tiennent captive des femmelettes chargées de péchés ', sous prétextedeleur donnerdesremèdesà leurs péchés, et en effet pour les tenir dans leur dépendance, sous le beau nom de direction.

Mais vous, ô véritables directeurs? si vous êtes obligés d'ordonner des choses fortes, soyez encore plus soigneux à soulager ceux à qui vous les imposez. Loin de vouloir vous attacher les âmes infirmes, rendez-les libres; etautant que vous pourrez, mettez-les en état d'avoir moins besoin de vous, et d'aller comme toutes seules par les principes de conduite que vous leur donnez.

Ils font tout pour être vus des hommes '. Voilà la source de fout le mal. La véritable piété ne songe qu'à contenter Dieu. Ceux-ci n'ont que des vues humaines ; et ils sont sévères, afin qu'on les loue : ils veulent conduire, ils veulent diriger, pour se donner un grand crédit ; afin qu'on voie qu'ils peuvent beaucoup, qu'ils sont de grands directeui's, et qu'ils ont beaucoup de gens de grande considération à leurs pieds.

lis aiment les premières places *. Les voilà peints : non que tous ils aient tous ces défauts; les uns ne se soucient pas tant des premières places ; mais ils voudront qu'on les craigne , qu'on les visite , qu'on leur fasse de grandes révérences ; sen-

• Malth. xxiil. 4. — ' n.Tiuî. m. C Matil». xxill. 5. — * Ib. C.

mb]es au dernier point, si on leur manque en la moindre chose. Les malheureux, ils ont reçu leur récompense,

Mais ce qu'ils veulent sur toutes choses , c'est qu'on les appelle Rabbi\ et qu'on les tienne pour maîtres, qu'on révère leurs décisions comme des oracles, et que tout le monde aille à eux comme à la règle.

Que ceux qui sont en place, où ces devoirs leur sont rendus naturellement, craignent de s'y plaire. La tentation est délicate : car on passe souvent de la fermeté qu'on doit avoir pour maintenir l'autorité légitime, à une jalousie de crandeur toute 4iumaine et toute mondaine. Le remède est dans les paroles suivantes.

LVIP Jour. Jésus-Christ seul Pcre, seul maître. (Maiih. XXIII.8. 9. 10. 11.)

Vous n avez qu'un seul maître '. Écoutez le maître intérieur ne faites rien qu'en le consultant : faites tout sous ses yeux. Songez ce que vous feriez si vous aviez à chaque moment à lui rendre compte. Vous prendriez son esprit, comme vos subalternes prennent le vôtre : vous craindriez de vous rien attribuer au delà des bornes , pour n'être point repris d'un tel supérieur. Or encore que vous n'ayez point à lui rendre compte en présence, à chaque moment, il viendra un jour que tout se verra ensemble : et en attendant on observe tout; et celui à qui vous aurez à rendre compte , viendra lorsque vous y penserez le moins % pour voir si vous n'avez point insolemment abusé du pouvoir qu'il vous a laissé en son absence.

Vous êtes tous frères \ Songez-y bien : vous qui êtes supérieur, vous êtes frère. S'il faut donc prendre l'auttjrrité sur votre frère, que ce soit pour l'amour de lui, et non pour l'amour de vous ; pour son bien , et non pour vous contenter d'un vain honneur.

// n'y a qu'un Père : il ny a qu'un maître *. Si on vous appelle Père, parce que vous en faites la fonction, elle est déléguée, elle est empruntée. Revenez au fond: vous vous trouverez frère et disciple. Ayez-en donc l'humilité : apprenez

' Matth. XXIII. 7. — 2 ib. 8. — = Ib. xxiv. 45. 50. — * Ib. xxii'. 8. — * Ib. 9. iO.

d'un moment à Fautre ce que vous avez à enseigner. Ainsi vous serez un père , vous serez un maître : car saint Paul a bien dit quiléloitpère, et quil engendrait des enfants ' ; mais la semence de Dieu , c'est sa parole. Recevez donc continuellement de Dieu. Prêchez-vous? Ecoutez au dedans le Maître céleste, et ne prêchez que ce qu'il vous dicte. Conduisez-vou^ conseillez-vous? consolez-vous? Si vous parlez que ce soient des discours de Dieu *... Si vous servez quelqu'un en le conduisant , que ce soit par la vertu que Dieu vous fournit ^ sans cesse.

Un seul maître ; une seule lumière qui éclaire tout homme venant au monde \ qui a parlé au dehors, et parle encore tous les jours dans son Évangile : mais qui parle toujours au dedans, dès qu'on lui prêle l'oreille. Dans quel silence faut-il être, pour ne perdre pas la moindre de ses paroles.

Le plus grand d'entre vous c'est votre serviteur *. Il ne dit pas qu'il n'y ait pas d'ordre dans son Eglise , et que personne n'y soit élevé en autorité au dessus des autres : mais il avertit que l'autorité est une servitude. Je me suis fait serviteur de tous disoit saint Paul : tout à tous, afin de les sauver tous ^. L'exercice de l'autorité ecclésiastique est une perpétuelle abnégation de soi-même.

LYIir Jour. Les Vœ, ou les malheurs prononcés contre-les faux docteurs.

(Mâtth. XXIII. 13. lô. t6.)

Ecoutons bien, ces Vœ : Malheur à vous\ Dès qu'on se fait maître pour soi-même , et pour être. honoré, malheur à vous. C'est une malédiction sortie de la bouche de Jésus-Christ : c'est une sentence prononcée, qui sera suivie d'une autre : Allez ^ maudits.

Comment est-ce que les docteurs ferment le ciel? En débitant de fausses maximes^ et mettant l'erreur en dogme.

Ils ne vouloient point croire en Jésus-Christ, et empêchoient le peuple d'y croire. C'étoit véritablement fermer la porte du ciel, puisque Jésus-Christ est cette porte.

Un autre moyen de la fermer, c'est de la faire trop large,

» T. Cor. IV. 14. 15. — 2 Gai. iv. 19. — * I. Pet. iv. 11 * Joan.

!.!>. — * Matth. xxiî'. n. — * 1. Cor. ix. 19. 22. — • MaUVi. ^w\\. \'^.

âOi luÉnrATioNs

pendant que Jésus-Christ la fait étroite. Car dès là, ce n'est plus la porte que Jésus-Christ a ouverte : c'en est une autre que vous ouvrez de vous-mêmes : et parce qu'elle est plus aisée, vous faites abandonner Tautre qui est la véritable.

Mais cène sont pas seulement les docteurs trop relâchés ,qui ferment la porte : Jésus-Christ attaque encore plus, dans tout ce serTion, ceux qui augmentent les diflicultés, et les far^ deaux. Leur dureté rend la piété sèche et odieuse, et par là elle ferme le ciel.

Ces faux docteurs gâtent tout. Il n'y a rien de meilleur que Toraison : ils la gâtent ; parce qu« pour dévorer la substance des veuves^ ils font semblant de prier Dieu longtemps pour elles, ou de leur vouloir apprendre à prier longtemps. Mais leur jugement sera d'autant plus grand, que la chose dont ils abusent, est plus excellente.

Les maisons des veuves, foibles par leur sexe, maîtresses de leur conduite, et n'ayant plus de mari qui sauroitbien écarter le directeur intéressé : voilà un vrai butin pourThypocrisie.

La plus parfaite action d'un docteur c'est de faire un prosélyte ', de convertir les infidèles. Plus ils ctoient éloignés, plus il y a de mérite à les ramener. Ils gâtent cela : ils le font doublement damner. Car ils l'attirent, et puis il l'abandonnent : ils le gagnent et puis il le scandalisent : et ne lui font que trop sentir qu'ils n'ont travaillé à le convertir, que pour s'en faire une matière d'un vain triomphe. Ces malheureux prosélytes se rebutent de la piété , et peut-être de la foi : et ils se damnent doublement; parce qu'ils deviennent déserteurs de la religion, et que sachant la volonté du maître, ils sont beaucoup plus punis. Il valoit mieux les laisser dans leur ignorance, que de manquer à ce qu'il leur faut , pour profiter de la doctrine delà foi. Ne croyez donc pas avoir tout fait, quand vous les avez convertis; c'est ici le commencement de vos soins. Autrement vous ne serez, comme vous appellent les hérétiques par mépris, qu'un malheureux convertisseur.

Ne dites pas d'un pécheur : Il a commencé : il a fait sa confession générale ; qu'il aille maintenant tout seiil. Vous ne

' Maith xAin. lô.

SUR l'Évangile. 205

songez pas que le grand coup est de persévérer. Prenez garde que vous ne vouliez que la gloire de convertir, et non pas le soin de conserver.

Le faux zèle est bien marqué dans ces paroles : Vous courez la mer et la terre^ pour faire un seulprosélyte \ Qu'il est zélé ! Tant de peine pour un seul homme! faui zèle, puisqu'il ne sert qu'à la vanité : il se repaît de la gloire d'avoir fait un prosélyte. Plus la chose est sainte, plus il est détestable de la gâter. J'ai fait cette religieuse, j'ai attiré cet homme àl'ordre : achevez donc; cultivez cette jeune plante; ne la déracinez pas par les scandales que vous lui donnez; qu'elle ne trouve pas la mort où elle a cherché la vie : en un mot, ne la damnez pas davantage par le mauvais exemple. Le mauvais exemple du monde lui auroit été moins nuisible : le mauvais exemple des serviteurs et des servantesde Dieu , la perd sans ressource.

<i Dieu dissipe les os de ceux qui plaisent aux hommes : ils » sont remplis de confusion, parce que le Seigneur les mé- » prise ' I), comme des hommes vains, qui préfèrent l'apparence au solide et au vrai.

L1X* JocR. Docteurs juifs, conducteurs aveugles et insensés. (Ibid. 10.

et suiv.)

Jusqu'ici il ne les a appelés qu'hypocrites : parcequ'ils mottoient la piété dans l'extérieur seulement. Voici une autre qualité qu'il leur donne : conducteurs aveugles : et encore : insensés et aveugles '.

Marquez la liaison de ces deux paroles : conducteurs et aveugles : guides aveugles et insensés : Hélas ! en quels abîmes tomberez-vous, et ferez-vous tomber les autres ? Car tous deux tombent dans l'abîme , et l'aveugle qui mène, et celui qui suit

L'aveuglement qu'il reprend ici est, lorsque l'intérêt fait oublier les maximes les plus claires et les plus certaines.

11 est bien manifeste, que le temple et Vautel qui sanctifient les présents \ sont de plus grande dignité que le don qu'on met

« Matth. XXIII. 15. — ' Ps. LU. 6. — ^ Matth. xxiii. 16 et seq — * Ib. 18. lU.

dessus pottr les sancUfier. Et cependant ces guides aveugles étoient assez insensés pour dire que le serment qu'on (aisoit par le don, et par l'or qu'on avoit consacré dans le temple et sur Tautel, étolt plus inviolable que celui qu'on faisoit par le temple et par Tautel même. Pourquoi? parce qu'ils vouloient qu'on multipliât les dons et l'or dont ils profitoient : et c'est pourquoi ils en relevoient le prix, et ils poussoient leur aveuglement, jusqu'à préférer le présent au temple et à l'autel, où on le consacroit.

Lorsqu'il dit que le temple et l'autel sanctifient le don , il parle pour l'ancienne loi, où en effet tous les dons et toutes les victimes, qui n'étoient que choses terrestres, étoient bien au dessous du temple et de l'autel qui étoient le manifeste symbole de la présence de Dieu. Mais dans la nouvelle alliance il y a un don qui sanctifie le temple et l'autel. Ce don c'est l'eucharistie ; qui n'est rien de moins , que Jésus-Christ et le Saint des saints : et ce don est en même temps un temple. Détruisez ce templey dit-il : et il parlait du temple de son corps \... où la divinité habitoit corporellement ^ . Il est donc le temple, et plus que le temple : Celui-ci est plus grand que le temple même ^.

Il est r autel, en qui et par qui nous offrons des victimes spirituelles, agréables par Jésus -Christ , comme dit saint

Pierre *.

Ceux qui estiment le don plus que le temple et plus que r.iutel, sont encore ceux qui donnant quelque chose à Dieu , le font valoir en eux-mêmes; au lieu de songer qu'on ne peut rien donner à Dieu, qui ne soit beaucoup au dessous delà majesté de son temple, et de la sainteté de son autel.

Comme il élève l'esprit! du don, à l'autel et au temple : du temple, au ciel dontil est l'image : du ciel, à Dieu qui y est assis, qui y règne, qui y lient l'empire de tout l'univers.

Apportez votre don ; apportez-vous vous-même à l'autel ; et ne faites cas de vous-même qu'à cause que vous êtes consacré à Dieu. Tirez de là tout votre prix : attendez de là tout ce qoe vous espérez de sainteté.

'Joan.n. /9.2t. -- = Coloss. ii. 9.-~=»Mattli xir. C. — M. Pet. II'. 5.

SUR L*ÉYAN61LE. 207

0 le grand don que vous avez à offrir à Dieu ! son corps et son sang que tous les jours vous pouvez offrir à Dieu en sacrifice : don qui sanctifie Faute! et le temple, et ceux qui s'offrent dans le temple.

LX* Jour. Guides aveugles attachés aux petites choses , et méprisant les

grandes. (Ibid. 23. et 24.)

Par quelle erreur de Tesprit humain arrive-t-il qu'on observe la loi en partie, et qu'on ne l'observe pas tout entière ; qu'on en observe les petites choses, comme de payer la dîme des plus vils herbages, et qu'on omet les plus grandes, la justice, la miséricorde, la bonne foi'? Il y à là une ostentation et un air d'exactitude qui s'étend jusqu^aux moindres observances. Mais il faut encore remarquer ici quelque chose de plus intime. On observe volontiers dans la loi ce qui ne coûte rien à la nature ; les passions ne souffrent point de violence. On le sacrifie aisément à Dieu : on ne veut pas avoir à se reprocher à soi-même qu'on est sans loi, qu'on est un impie : on s'acquite par de petites choses, et on se flatte d'avoir satisfait. Mais la lumière éternelle vous foudroie : // falloit s'attacher à ces grandes choses, maissans omettre les moindres ^ Il ne faut pas s'y attacher comme aux principales, ni les mépriser non plus à cause qu'elles sont petites.

Voyez ce que Jésus estime, la justice, la miséricorde, la. bonne foi.

Guides aveugles , qui coulez le moucheron et qui avalez un chameau ^ Que le monde est plein de ces fausses piétés! Ils ne voudroient pas qu'il manquât un Ave Maria à leur chapelet. Mais les rapines, mais les médisances, mais les jalousies , ils les avalent comme de l'eau : scrupuleux dans les petites obligations; larges sans mesure dans les autres.

C'est encore la même chose, que ce qui est dit au v. 5 : Ils étendent des parchemins où ils écrivoient des sentences de la loi de Dieu \ conformément au précepte du Deutéronome ^. Soit que ce fût une espèce d'allégorie, ou une obligation effective; ils vouloient bien avoir ces sentences roulantes et mouvantes devant les yeux : mais ils ne se soudoient pas d'en

•Matth.xxili. 23. — Mb. — • Ib. 23,2i. — *lb. 6. — ^ D«.>1.\\.^«

avoir Famour dans le cœur. Il étoit commandé aux Israélites, pour se distinguer des autres peuples, d'avoir des franges au bord de leurs robes , qu'ils nouoient avec des rubans violets '. Ce qui leur étoit un signal , qu'ils dévoient être attentifs à ia loi de Dieu, et ne laissez pas errer leurs yeux et leurs pensées, dans les choses qu'elle défendoit. Les pharisiens se faisoient de grandes franges, ou dilatoient ces bords de leurs robes, comme gens bien attentifs à la loi de Dieu, qui dilatoient ce qui étoit destiné à en rappeler la mémoire. C'est tout ce que Dieu en aura : une vaine parade, une ostentation, une exactitude apparente aux petits préceptes aisés , un mépris manifeste des grands, et un cœur livré aux rapines et à l'avarice.

Prenez garde dans les religions : un voile, l'habitde l'ordre, les jeûnes de règle. Mais que veut dire ce voile ? Pourquoi estil mis sur la tête, comme l'enseigne de la pudeur et de la retraite ? C'est à quoi il falloit penser, et ne mépriser pas les petites choses, qui sont en effet la couverture et la défense des grandes : mais aussi ne se pas imaginer que Dieu se paie de cette écorce et de ces grimaces.

LXI« Jour. Suite. Sépulcres blanchis. (Ibid. 26. et 27.)

Aveugle pharisien, continue notre Seigneur ^^ qui nettoies le dehors d'une coupe, et laisses dans la saleté le dedans où l'on boit. Nettoie le dedans afinquele dehors soit pur : car la pureté vient du dedans, et se doit répandre delà sur le dehors. Autrement, malgré ton hypocrisie, l'infection du dedans se produira par quelque endroit : ta vie se démentira, ton ambition cachée sera découverte ; lu paroîlras de couleurs et de figures différentes ; et avec l'infamie de ton ambition, celle de ton hypocrisie attirera la haine du genre humain.

Quelle affreuse idée d'un hypocrite! C'est un vieux sépulcre: fout s'y démentoit : on Va reblanchi^ et ilparoît beau au dehors : il peut même paroîlre magnifique. Mais qu'y a-t-il au dedans? Infection, pourriture, des ossemens de morts *, dont l'attouchement étoit une impureté selon loi. Tel est un hypocrite : il a la mort dans le sein : que sera-ce, et où se cachera-

, JVwm xv. 3^. Deut. xxil. 12. —' Matth. xxiH. 25. 20. — ' Ib 27.

Sun L EVANGILE. 209

t-il, lorsque Dieu révélera le secre Ides cœurs, et qu'on verra ces choses honteuses qui se passoient dans le secret, et qu'on a honte même de prononcer,

LXfl' Jour. Docteurs juifs persécuteurs des prophètes : Leur punition.

(Ibid. 29-36.)

Voici le comble de Thypocrisie : des actions de piété pour donner couleur au crime ; comme de bâtir les sépulcres des prophètes. Qu'il est aisé de les honorer après leur mort, pour acquérir la liberté de les persécuter vivants ! Ils ne vous disent plus mot, et vous pouvez les honorer sans qu'il en coûte à vos passions. On fait aisément les actes de piété qui ne leur font point de peine. On parera un autel ; on y placera des reliques; tout y sera propre et orné; on bâtira des églises et des monastères : les actions de piété éclatantes , loin de rebuter, on s'en fait honneur. Venons à la pratique de la piété, et à la mortification des sens : on n'y veut pas entendre.

Les Juifs étoienl prêts à faire mourir le prophète par excellence et ses apôtres, et ils disoient : <t Si nous eussions été » du temps de nos pères , nous n'eussions pas persécuté les » prophètes. Vous êtes leurs vrais enfants * » , puisque vous voulez faire comme eux; et vous voulez avoir tout ensemble , et la gloire de délester le crime, et le plaisir de vous satisfaire en le commettant. Mais vous ne tromperez pas Dieu. Au lieu de recevoir les vaines excuses que vous semblez vouloir faire aux prophètes , il vous punira de tous les crimes que vous aurez imités, à commencer par celui de Caïn, dont vous avez imité la jalousie sanguinaire \ Le moyen de désavouer vos pères, est de cesser de les imiter. Que si vous les imitez, les tombeaux que vous érigez aux prophètes, serviront plutôt de monuments pour conserver la mémoire des crimes de vos ancêtres , que de moyen de les éviter. C'est pourquoi il y a dans saint Luc * : en bâtissant leurs sépulcres , pendant que dans votre cœur vous desirez d'en faire autant aux prophètes que vous avez parmi vous, vous montrez bien que cet extérieur de piété ne tend qu'à couvrir vos noirs desseins, étales exécuter plus sûrement en les cachant.

' Ephcs. V. 12. — ' Matth. xxiii. 30. 31. — " Ib. 35. — * Lnc. xiA%.

Remplissez la mesure de vos pères : et que tout le sang juste vienne sur vous depuis Abel '. On mérite le supplice de ceux qu'on imite : Dieu n'impute pas seulement le péché des pères aux enfants; mais encore celui de Gain, quand on en suit la trace : et il y aura parmi les méchants qui se seront imités les uns les autres, une société de supplices, comme parmi les bons qui auront vécu en unité d'esprit , une société de récompenses.

Il prédit un supplice affreux aux Juifs : et en effet le monde n'en avoit jamais eu de semblable.

Tout viendra fondre sur cette génération ^ : le temps approchoit, et ceux qui étoient vivants le pouvoient voir.

Appliquons-nous à nous-mêmes ce que nous venons de voir. Chacun persécute le juste, lorsqu'on le traverse, lorsqu'on en médit, lorsqu'on le tourmente en cent façons. Et on dit en lisant la Vie des Saints , où l'on voit la persécution des justes : Je ne ferois pas comme cela ; et on le fait , et ou ne s'en aperçoit pas : et on attire sur soi la peine de ceux qui ont persécuté les gens de bien.

« Tout est écrit devant moi ; je ne m'en tairai pas ; je vous M rendrai » la juste punition de vos péchés : a je mettrai dans » votre sein vos péchés, et ensemble les péchés de vos pè- » res, et je mettrai dans leur sein à pleine mesure leuran- » cien ouvrage^».

LXJII*' Jour. Lamentations, pleurs de Jésus sur Jérusalem. (Ibid. 37. 39 )

« Jérusalem, Jérusalem qui tues les prophètes, et qui lapi- » des ceux qui ont été envoyés vers toi , combien de fois ai-je » voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble » ses petits sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu» ? Comme il a pleuré Jérusalem ! Avec quelle tendresse il a présenté ses ailes maternelles à ses enfants qui vouloient périr! Une poule, c'est la plus tendre de toutes les mères. Elle voudroit reprendre ses petits , non pas ses ailes , mais dans son sein , s'il se poavoit : digne d'être le symbole de la miséricorde divine.

je trouve trois lamentations dans notre Sauveur, dont cel-

'Matlh. xxm. 35. — * Ib. 36. — * Is. LXV. C 7.

les de Jérémie n'égaleront jamais la tendresse. A son entrée : « Ah ! si tu savois au moins en ce jour qui t'est encore donné, » ce qui peut t'apporter la paix * » ! Ici : « Jérusalem , Jéru- » salem ! etc. '». Allant au Calvaire : « Filles de Jérusalem,

» pleurez sur vous-mêmes Heureuses les stériles;

» heureuses les entrailles qui n'ont point porté d'enfants, et » les mamelles qui n'en ont point allaité^» ! 0 malheureuse Jérusalem ! 0 âmes appelées et rebelles I que vous avez été amèrement pleurées ! Revenez donc aux cris empressés de cette mère charitable : ses ailes vous sont encore ouvertes. Ah! pourquoi voulez-vous périr, maison (T Israël * ?

Vous ne me verrez point, jusquà ce que voits disiez : Bien-' heureux celui qui vient au nom du Seigneur *.

Ces dernières paroles depuis ces mots : Jérusalem, Jérusalem : ont déjà été dites avant l'entrée du Sauveur® : et alors il vouloitdire qu'on ne le revcrroit plus jusqu'au jour de cette entrée. Ici l'entrée étoit faite; et il veut dire qu'il s'en alloit jusqu'au dernier jugement, qui n'arriveroit pas que les Juifs nefussentretournésà lui, et ne le reconnussent pour le Christ.

Le Sauveur a achevé ce qu'il vouloit. Il a établi l'autorité de la chaire de Moïse ; il a fait voir les abus ; il expliqué le châtiment; il n'a pas tenu à sabonté qu'ils ne Taient écouté: et ils ont voulu périr. 0 quel regret pour ces malheureux ! ô quelle augmentation de leur supplice !

Apprenons à louer la miséricorde divine dans les jugements les plus rigoureux ; car ils ont toujours été précédés par les plus grandes miséricordes.

Combien de fois ai-je voulu ! Ce n'est pas pour une fois que vous m'avez appelé, ô la plus tendre de toutes les mères! et je n'ai pas écouté votre voix.

FAIV" Jour- Vices des docteurs de la loi; osteutation; superstition; corruption ; erreurs marquées par saint Marc et par saint Luc.

Voyez en saint Marc et en saint Luc , la substance de tout ce discours de notre Seigneur'. Ils remarquent tous deux

' Luc. XIX. k2. — ' Matth. xxiii. 37. — ^ Luc. xxiii. 28. 29. — *Ezech. XVIII 31 .— * Matth. xxin. 39.— ''Luc. xiii. 34. 35. — " Marc. x:i. 38. 39. 40. Luc. XX. 46. 47.

212 MÉDITA'nONS

principalement raffcctaHon des premières places, et cet artifice de piller les veuves sous prétexte d'une longue oraison , comme les choses les plus odieuses, comme les plus ordinaires dans la conduite des pharisiens, dont aussi il se faut le plus donner de garde, Dieu nous en fasse la grâce.

Tout ce que Jésus -Christ blâme se réduit à ostentation , superstition, hypocrisie , rapine, avarice, corruption, et en un mol , jusqu'à altérer la saine doctrine ; en préférant le don du temple et de Tautel , au temple et à Tautel même.

Mais comment donc vérifier ici ce qu'il a dit : Faites cequils vous diront? Car ils leur disoient cela qui étoit mauvais : et ils avoient encore beaucoup de fausses traditions, que le Fils de Dieu reprend ailleurs. Tous ces dognes particuliers n'avoient pas encore passé en décret public, en dogmes de la synagogue. Jésus-Christ est venu dans le moment que tout alloit se corrompre. Mais il étoit vrai jusqu'alors, que la chaire n'éloit pas encore infectée , ni livrée à l'erreur, quoiqu'elle fût sur le penchant. Qui nous dira , s'il n'en arrivera peut-être pas à peu près autant à la fin des siècles? Qui sait oi^ Dieu permettra que la séduction aille dans les docteurs parliculiers ? Mais avant que ces mauvais dogmes aient passé en décret public, le second avènement se fera. Prenons garde cependant à ce levain des pharisiens, et ne le faisons pas régner parmi nous.

0 combien disent dans leur cœur : Le temple n'est rien ; Taulcl n'est rien : le don , c'est à quoi il faut prendre garde , et non-seulement ne le retirer jamais, mais l'augmenler, comme ce qu'il y a de plus précieux dans la religion.

Prenons uti esprit de désintéressement, pour éviter ce levain des pharisiens.

Prenons garde, tout ce que nous sommes de supérieurs , de ne nous réjouir pas de la prélature, mais de craindre d'imiter les pharisiens dans ce point, que saint Marc et saint Luc ont observé comme le plus remarquable.

Nous porterons la peine de tout le sang juste répandu , de tous les canons méprisés, de tous les abus autorisés par notre exemple : et tout sera imputé à notre ordre depuis le premier rclcichcment.

SUR l'evaxgile. % 213

La prodigieuse révolte du luthéranisme a été une punition visible du relâchement du clergé. Et on peut dire ^ que Dieu a puni sur nos pères, ce qu'il continue de punir sur nous , tous les relâchements des siècles passés , à commencer par les premiers temps où Ton a commencé à laisser prévaloir les mauvaises coutumes contre la règle. Nous devons craindre que la main de Dieu ne soit sur nous , et que la révolte ne dure jusqu'à ce que, profitant du châtiment, nous ayons entièrement banni du milieu de nous tout levain pharisaïque; cet esprit de domination , d'intérêt, d'ostentation ; cet esprit qui fait servir la domination au gain et à l'intérêt , soit que ce soit celui de l'ambition, soit que ce soit celui de l'argent.

Pour mieux entendre notre devoir et notre péril, considérons le même sermon de notre Seigneur, déjà fait dans saint Luc, une autre fois et avant son entrée.

LXV Jour. Les Vœ^ ou les malheurs prononcés par notre Seigneur contreles docteurs de la loi. (En saint Luc. XI. 37 38 et suiv.)

L'occasion de ce discours fut l'orgueil de ce pharisien, qui blâmoit le Sauveur en son cœur, parce quilnes*étoitpas lavé avant le repas, îl commence à cette occasion, à leur reprocher qu*ils lavaient le dehors, et négligeaient le dedans '.

Ld comparaison du sépulcre est tournée ici au v. 4-4 d'une manière différente de saint Matthieu. Car au lieu que dans saint Matthieu Jésus-Christ proi)Ose des sépulcres blanchis : ici on parle de sépulcres cachés, lorsque les hommes marchent dessus sans le savoir ' : ce qui fait voir des hypocrites tout à fait cachés, avec qui on converse sans les connoîlrc pour ce qu'ils sont, tant leur malice est profonde. Mais tout cela se révélera au grand jour : et plus leur désordre étoit caché, pUis leur honte, qui paroîlra tout d'un coup , sera éclatante.

Un docteur de la loi interrompt celte pressante invective contre les pharisiens, et présuma assez de lui-même pour croire que le Sauveur se tairoit, quand il lui auroit témoigné la part qu'il prenoit à son discours : Maître , lui dit-iP, vous nous faites injure à nous-mêmes. Son orgueil lui attira ces

' Luc. M 37. 38. .19. — ' Mattb. xviii. 27. Luc?xi. 44. — Mb. 45.

2i i • MÉDITAT10.\S

justes reproches : Malheur à vous aussi , docteurs de la loi ' ! et le reste.

Ce qui est dit dans saint Matlhieu, je vous envoie des prophètes *, est expliqué en saint Luc : La sagesse de Dieu a dit^: pour montrer que le Sauveur est la sagesse de Dieu.

F'ous avez pris la clef de la science *. On distingue la clef de la science d'avec celle de Tautorité. Les docteurs vouloient s'approprier la clef de la science : que n'ouvroient-ils donc au peuple? Mais ils se trompoient eux-mêmes, et trompoient les autres; et non contents de se taire , ce qui suffîroit pour leur perle , ils étoient les premiers à autoriser les fausses doctrines.

« Dès lors les pharisiens et les docteurs de la loi commen- » cèrent à le presser et à l'accabler de questions, eillui dres- » sanl des pièges, pour exciter contre lui la haine du peuple *» . Ils sont pris dans les pièges qu'ils tendoient au Sauveur, et ils croient n'en pouvoir sortir qu'en le perdant. Ainsi péril le juste , pour avoir fait son devoir à reprendre les orgueilleux et les hypocrites.

LXYI* Jour. Quel est le vrai prix de l^argcnt. Veuve dounant de son indigence. (Marc. xii. 4t>-44. Luc. xxi. 1—4.)

Jésus-Christ venoit de parler des pharisiens , et de leur artifice à tirer l'argent des veuves : il va montrer ce qu'il faut estimer dans l'argent, et quel en est le vrai prix.

« Jésus s'assit, et regarde ceux qui mettoient dans le tronc» ou dans le trésor : c( Une pauvre veuve donna deux petites » pièces d'un liard : Elle a plus donné que tous^ ». Que l'homme est riche 1 Son argent vaut tout ce qu'il veut : sa volonté y donne le prix. Un liard vaut mieux que les plus riches présents. Manquez-vous d'argent? un verre d'eau froide vous sera compté ; et on ne veut pas même vous donner la peine de la chauffer. N'avez-vous pas un verre d'eau à donner ?u n désir, un soupir, un mot de douceur, un t^nàoignage de compassion : si tout cela est sincère , il vaut la vie éternelle ! 0 que l'homme est riche , et quels trésors iT à en main !

' Luc. XI. 46. — » Matth. xxiii. 34. — * Luc. xi. 49. — ' ib. 52. — * Ib. 53.54. — ^ Marc. x:i. 43. 44. Luc. xxi. 1 . 2. 3.

^ Heureux les chrétiens d'avoir un maître qui sait si bien faire valoir les bonnes intentions de ses serviteurs! Aussitôt qu'il voit cette veuve qui n'a donné que deux doubles , ravi de sa libéralité, il convoque ses disciples, comme à un grand et magnifique spectacle.

M Elle a donné plus que tous les autres » ; quoique tous les autres eussent donné largement : « Mais les autres ont donné » le superflu , et le reste de leur abondance » , sans s'apercevoir d'aucune diminution ; « au lieu que celle-ci a donné tout » ce qu'elle avoit, et tout son vivre'»: s'abandonnant avec foi à la divine providence.

Voilà les aumônes que Jésus-Christ loue : celles où on prend sur soi : car de telles aumônes sont les seules qui méritent le nom de sacrifice.

LXYII* Jour. Ruine de Jérasalem, et du temple. (Matt. xxiv. 1—32. Marc.

xiii. 1—28. Luc. xw. 6—29.)

Ce que Jésus-Christ avoit prédit de la ruine de Jérusalem est ici plus particulièrement expliqué, et Jésus-Christ y déclare ce qu'il n' avoit pas encore dit : que le temple ne seroit pas excepté d'un malheur si prochain, et périroit comme le reste. Il ne vouloit pas laisser ignorer à ses disciples un événement si important; et il choisit pour s'en expliquer les jours prochains de sa mort , dont il devoit être la punition.

Maître , voyez qiielles pierres , et quelle structure * ! C'est ainsi que parlent les disciples en montrant le temple au Fils de Dieu : ces deux paroles en font la peinture : Quelles pierresl de quelle beauté, de quelle énorme grandeur! Quelle structure ! quelle solidité, quelle ordonnance, quelle correspondance de toutes ses parties! Saint Luc ajoute la richesse des dons, dont le temple étoit remph \ Il n'y avoit donc rien de plus solide, ni de plus riche : et néanmoins il périra : tant de richesses, une si belle structure, tout sera réduit en cendres.

«f Voyez-vous tous ces ces grands bâ(iments ? En vérité , » je vous le dis : il n'y demeurera pierre sur pierre * ». En-

• Marc. xn. 4.3. 44. Luc. xxi. 4.— * Marc. xiii. 1. — ' Luc. xxi. 5. -- * Marc. XIII. 2.

216 MËDITAIIOS

orgueillissez-vous de vos édifices, ù mortels! dites que vous avez fait un immortel ouvrage , et que votre nom ne périra jamais. Ce grand politique, Hérode, croyait s'être immortalisé en refaisant tout à neuf un si admirable édifice , avec une magnificence qui ne cédoit en rien, pour la beauté de l'ouvrage, à celle de Salomon. Si quelque chose de voit être immortelle , c'étoit un temple si auguste , si saint , si célèbre : tout sembloit le préserver des injures du temps; sa structure, sa solidité. On épargne même dans les villes prises , ces beaux monuments , comme des ornements , non des villes ni des royaumes, mais du monde. Mais sa sentence est prononcée : il faut qu'il tombe. En effet Tite avoit défendu surtout , qu'on ne touchât point à ce temple : mais un soldat animé par un instinct céleste , comme Joseph , historien juif, qui éloit présent à ce siège et qui a tout vu , le témoigne, y mil le feu ; et on ne le put éteindre'. Les Juifs avoient voulu le rebâtir sous Julien TÂpostat : le feu consuma les ouvriers qui y travailloient '. Il falloit que tout fût détruit eià jamais ; car Jésus-Christ Tavoit dit. Dieu vouloit punir les Juifs , et en même temps par un excès de miséricorde leur montrer qu'ils dévoient chercher dans l'Église un autre temple, un autre autel , et un sacrifice plus digne de lui. Ainsi les justices de Dieu sont toujours accompagnées de miséricorde ; et il instruit les hommes en les punissant. Il instruit les Juifs en deux manières : il leur fait fait sentir leur crime en frappant jusqu'à sa maison : en la détruisant , il les détache des ombres dé la loi , et les attache à la vérité.

Le temple avoit accompli, pour ainsi parler, tout ce à quoi il étoit destiné. Le Christ y avoit paru , selon les oracles d'Aggée et de Malachie\ Qu'il périsse donc , il est temps : quelque saint que soit celui-ci par tant de merveilles, et par lo sacrifie qu'Abraham y voulut faire d'Isaac son fils : il faut qu'il cède aux temples, où l'on offrira, selon le même Malachie\ un pliis excellent sacrifice , depuis le soleil levant jusques au couchant,

• Joseph, lib. de bel Jud. c. 16. — * Airnn. Marcell. lib. xxiil, init. — *A^. II. 8. 10. Walach iiî. t. — Mb. i. 2.

JjXVUI* Jour. Là ruine de Jérusalem, et celle du monde : pourquoi

prédites ensemble? (Ibid.)

Dites -nous quand arriveront ces choses , et quel est le signe de votre avènement et^de lafindessiècles\ C'est la deii)ande qua firent à Jésus ses principaux apôtres , Pierre , Jacques, Jean et André, pendant qu'il étoit assis sur la montagne des Olives ^

Remarquez que, dans leur demande, ils confondoient tout ensemble la ruine de Jérusalem, et celle de tout Tunivers à la iln des siècles. C'est ce qui donne lieu à Jésus-Christ de leur parler ensemble de Tune et de Taulre.

On demandera, pourquoi il n'a pas voulu distinguerdes choses si éloignées. C'est, premièrement, par la liaison qu'il yavoit entre elles ; l'une étant figure de l'autre ; la ruine de Jérusalem, flgure de celle du monde, et de la dernière désolation des ennemis de Dieu. Secondement, parce qu'en effet plusieurs choses dévoient être communes à tous les deux jévénements. Troisièmement, parce que, lorsque Dieu découvre les secrets de l'avenir, il le fait toujours avec quelque obscurité ; parce qu'il s'en réserve le secret; parce qu'il ne veut pas contenter la curiosité, mais édilier la foi ; parce qu'il veut que les hommes soient toujours surpris par quelque endroit. C'est pourquoi en les avertissant , pour les obliger à prendre des précautions, et encore pour leur faire voir que l'événement qu'il leur prédit est un ouvrage de sa main , préparé depuis longtemps , il ne laisse pasde réserver toujours quelque chose qui surprenne , et qui inspire une nouvelle terreur lorsque le mal arrive.

Voilà pourquoi la prédiction de la ruine de Jérusalem, est en quelque sorte confondue avec celle du monde. Apprenez, ô hommes ! par l'obscurité que Jésus-Christ même veut laisser dans sa prophétie, apprenez à modérer votre curiosité, à ne vouloir pas plus savoir qu'on ne vous dit, à ne vous avancer pas au delà des bornes, et à entrer avec tremblement dans les secrets divins.

Quoique Jésus-Christ confonde ces deux événements, il ne

* Matth. XXIV. 3. Marc. xiii. 4. Luc. xxi. — 'Malt, et Marc. ib.

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