VIE CACHÉE A NAZARETH
Mais hélas! votre cœur n'est-il pas parfois traversé par une angoisse profonde, inexprimable ? Chaque coup de marteau que vous frappez ne porte-t-il pas votre pensée à l'heure, encore lointaine, mais inévitable, où ces coups résonneront sur le Calvaire, et enfonceront des clous dans vos mains et dans vos pieds sacrés? Et alors n'interrompez-vous pas le bruit de votre marteau, de peur qu'il n'arrive jusqu'aux oreilles de Marie, car, comme vous, elle connaît déjà le drame suprême? Songez-vous que ce bruit qui, en ce moment la réjouit, un jour lui brisera le cœur !
Oh ! faites que souvent je médite vos humbles occupations, et que 'j'y trouve un encouragement, une consolation, et surtout un modèle pour l'accomplissement des devoirs et des travaux de mon état. Tout doit être facile et doux dans ce qu'on fait en votre bienheureuse compagnie. »
Q^UATORZIÈME MÉDITATION
i^APTÊME DE jÉpup
Prélude. — Représentons-nous notre Sauveur s'avançant humblement vers Jean, et lui demandant d'être baptisé.
ircmier lioint
E divin Rédempteur se dirige vers les rives du Jourdain où Jean baptisait, et se présente pour recevoir le baptême. Le saint précurseur avait prêché la pénitence et le pardon des péchés ; le rite qu'il accomplissait était un signe extérieur de repentir, à l'avantage de
ceux qui, touchés par ses exhortations ou ses menaces rejetaient leurs iniquités. Tous ceux qui venaient, se reconnaissaient pécheurs, et avouaient leur besoin de remède spirituel.
Contemplons donc l'Agneau sans tache, qui a effacé les péchés du monde, se mêlant, sans disciples, à l'improviste, à cette foule de pécheurs, comme s'il leur ressemblait, et demandant comme les autres en termes empreints d'humilité à être baptisé. La nature se révolte en nous quand, pour quelque exercice de piété ou de dévotion, nous nous trouvons mêlés à des gens vulgaires et grossiers; nous nous écartons, et nous penserions être souillés par leur contact ; nous hésitons à nous agenouiller au milieu des pauvres, ou à nous voir perdus dans la foule. Cependant il est possible, il est probable que beaucoup de ceux dont nous méprisons la société sont meilleurs et plus vertueux que nous aux yeux de Dieu.
Quelle beauté dans la lutte d'humilité qui a lieu entre Jésus et Jean-Baptiste. « Je devrais être baptisé par vous, dit Jean, et c'est vous qui venez à moi ' ! 2> Il ne peut supporter la pensée de traiter comme un pécheur celui qu'il sait être le Saint, et dont il n'est pas digne de délier les cordons des chaussures. Il est comme Pierre, quand Jésus
I Ego a te ieheo bapti;ari, et tu venis ad me '. S. Matth., m, i^.
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voulut lui laver les pieds : « Vous, me laver les pieds ^ ! » Mais dans les deux cas Jésus renverse les objections et dissipe les scrupules de ses disciples fidèles, et les force à se soumettre à ce que commande son humilité. Il fallait céder, et la vertu de l'inférieur aurait manqué de perfection si elle n'avait été accompagnée de docilité et d'obéissance. Jésus consomme donc sa preuve d'humilité en recevant le baptême. « Laisse, dit-il à Jean, il convient que nous accomplissions toute justice ^ » Et Jean-Baptiste fournit aussi un témoignage de sa propre humilité en se soumettant, malgré son objection, et en donnant le baptême demandé.
Le baptême de Jésus n'est pas seulement une preuve d'humilité, mais aussi un témoignage d'amour pour nous. Car c'est pour nous qu'il se soumet à cette humiliation, qu'il est compté parmi les pécheurs, devançant ainsi le jour pénible de sa Passion, où il subira la honte de passer pour un coupable comme nous.
1 Tu mihi ïavas pedes ! S. Jean, xiii, 6.
2 Smc modo; sic enim decet nos implere omiiemjiistitiam. S. Matth., m, 13.
deuxième point
Si le mystère de cette action sublime de notre cher Rédempteur fut grand sur la terre, combien plus grand fut-il pour le ciel !
Comme Jésus sortait de l'eau, les cieux s'ouvrirent, l'Esprit de Dieu descendit sous la forme d'une colombe, s'arrêta au-dessus de sa tête, et l'on entendit une voix du ciel qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances ^ » C'est un témoignage divin rendu à la sagesse de notre Sauveur, et une proclamation solennelle, à la face du monde, de sa sublime dignité.
Depuis sa naissance le ciel s'était tu à son égard ; mais aujourd'hui qu'il inaugure sa grande mission de l'enseignement des vérités éternelles à travers le monde, de la fondation de sa religion et de son Eglise par laquelle les hommes trouveront le salut, bien que ses miracles eussent amplement suffi comme témoignage en sa faveur, cependant il était juste et convenable que le premier témoignage vînt de son Père céleste ; son Père qui l'envoyait, dont il accomplissait la volonté, dont il annoncerait les
I Hic est Filius meus dilectus in quo mihi complacui. S. Matth. m, 17.
paroles, et dont il se proclamerait lui-même le Fils. Si, avant ce prodige, Jean-Baptiste avait déjà reconnu Jésus, nous pouvons difficilement nous imaginer la joie et l'encouragement que lui communiquèrent cette vision céleste et cette voix autorisée. L'Esprit de Dieu, source de toute science et de toute grâce, se manifeste visiblement pour attester la plénitude de puissance du Sauveur dans son humanité, tandis que Dieu le Père l'appelle son Fils, égal à lui-même.
Mais aussi quel commandement nous est donné ici ! Entendons cette parole : « Gardez-vous de mépriser l'enseignement de celui dont les actions, les paroles, les pensées sont l'objet de ma prédilection. Gardez-vous de négliger les avis et les conseils de celui dont le souffle est si précieux à mes yeux !... » Qui osera, après un tel témoignage, mépriser les doctrines ou les préceptes du Fils de Dieu?
Outre ce témoignage solennel, positif et divin en faveur de la mission de celui qui devait dire un jour : « Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie, » nous trouvons ici réunies les trois Personnes divines, pour symboliser le baptême qui, en leur nom, effacera le péché, et relèvera l'homme déchu. C'était une œuvre digne de leur coopération que celle qui devait poser les fondements de notre foi en la très sainte Trinité, et
apporter à nos âmes les premiers fruits de la Rédemption. C'est vraiment un grand mystère, d'où découle notre espérance du salut ; c'est le grand mystère du baptême du divin Rédempteur.
;||f{ection et ^éâolutionâ
« Soyez béni, ô bien-aimé Jésus, pour vous être soumis à cette humiliation par amour pour moi, pour m'avoir laissé un pareil exemple de vertu, et m'avoir fourni de si riches bénédictions et de si grands bienfaits !
Comment vous contemplerais-je sans amour, vous le Saint et le Pur, les délices du ciel et la gloire de la terre, qui êtes descendu dans le Jourdain, vous êtes plongé dans ses eaux, et en êtes sorti comme un pécheur qui a des souillures à purifier! Ce fut le Jourdain qui se trouva purifié, et ses eaux, comme toutes les eaux de la terre, devinrent l'instrument béni du sacrement de la régénération qui nous ouvre les portes du ciel, comme elles se sont ouvertes pour vous, le jour de votre baptême, et qui fait descendre dans nos âmes l'Esprit Saint, comme il descendit sur votre tête.
Je vous aime, ô Jésus, dans votre baptême, humilié comme un pécheur, exalté comme le Fils
bien-aimé de Dieu et le fondateur de notre sainte religion. Je vous bénis, j'embrasse vos pieds sacrés, et je vous consacre des louanges, une obéissance et un amour éternels ! »
Jeune et Yentation?
Prélude. — Représentons-nous notre divin Sauveur dans le désert, épuisé par son long jeûne, et tenté à trois reprises par Satan, selon le récit de l'Évangile.
premier ^oint
âfir^fc 'ÉVANGILE nous rapporte qu'après son ^lvr>pt\ baptême, Jésus fut conduit par l'Esprit ■^M^4^ dans le désert, pour y être tenté par le démon. Il y a là un mystère plus profond qu'il ne semble à première vue.
En effet, quand Jésus accomplit les plus étonnants de ses miracles, quand il guérit toutes sortes de maladies, même quand il ressuscite les morts, il n'est pas dit que l'Esprit de Dieu le conduit aux endroits où doivent se produire ses prodiges ; ceux-ci sont simplement racontés comme s'il s'agissait d'actes ordinaires. Or, ici nos saints livres disent que l'Esprit mena Jésus dans le désert pour y être tenté. C'est que, en réalité, ce mystère est très profond. Que le Fils de Dieu, qui est toute force et toute gloire, nous apparaisse faible et chétif,. c'est déjà un mystère bien grand ; mais qu'il soit tenté par le démon, c'est vraiment extraordinaire et incompréhensible, puisque d'un mot il soumet et chasse les démons.
Etudions les circonstances qui donnaient, pour ainsi parler, au tentateur quelque chance apparente de succès. Celui-ci ne savait pas exactement ce que Jésus était ; mais d'après ce qu'il connaissait de son enfance et de sa vie jusqu'alors, il était convaincu qu'il n'en triompherait pas, à moins de le réduire par la fatigue à la plus extrême faiblesse. Afm, donc, que les tentations soient en quelque façon proportionnées à sa vertu, Jésus jeûna pendant quarante jours, sans prendre aucune nourriture.
Il y avait encore d'autres motifs à ce jeûne mystérieux, de même longueur que celui de Moïse
JEUNE ET TENTATIONS lO}
et d'Elie. Jésus voulait nous apprendre à jeûner, non sans doute avec la même rigueur que lui, mais du moins selon nos forces. Lui, l'innocent, le pur, le saint, nous apprenait à nous, pécheurs, ayant besoin de pardon et de miséricorde, la loi du jeûne. Il voulait particulièrement enseigner à ceux qu'il chargerait de son saint ministère à se retirer d'abord, comme lui dans le désert, loin du monde, et à mortifier leur corps et ses appétits désordonnés, afin d'acquérir des habitudes de vertu solide.
Admirons comment, indépendamment même de sa victoire, ces tentations fournirent à la vertu suréminente de Jésus l'occasion de briller d'une façon incomparable.
Comme nous l'avons dit, le démon savait qu'il n'avait aucune chance apparente de succès, à moins de circonstances tout exceptionnelles. Pour nous, quand il veut nous tenter par l'intempérance, il lui suffit, de notre part, d'un désir et d'un besoin ordinaires ; il réussit souvent dans nos repas quotidiens à remporter la victoire. Pour Jésus, il attendit la fatigue causée par quarante jours de jeûne avant d'essayer de l'amener à apaiser sa faim en mangeant du pain dans le désert.
Notre ambition est mise en mouvement à la moindre préférence, à la plus petite distinction accordée. Pour Jésus le tentateur pense qu'il n'y aura pas d'appâts capables de l'attirer, à moins de lui offrir tous les royaumes accumulés de l'univers.
Nous présumons souvent de nos mérites, quand nous avons fait un petit progrès, nul parfois, dans la vertu, et nous nous imaginons que Dieu doit nous accorder toutes les faveurs et les grâces que nous désirons, parce que nous nous disons ses serviteurs. Pour Jésus, l'esprit mauvais le place dans une position si dangereuse sur le pinacle du temple que, semble-t-il, il n'y a pour lui d'autre moyen d'échapper qu'en se confiant à la parole de Dieu qui a promis de faire porter les siens par des anges. Qui pouvait avoir plus de droit à ce secours que Jésus? Et pourtant, chaque fois, Satan est vaincu, confondu, et couvert de honte.
Quelle victoire aussi simple que complète! A chaque assaut, le Sauveur se contente d'opposer le précepte de son Père éternel, et l'esprit mauvais est mis en déroute.
Quelle règle pratique et facile pour nous! Nous n'avons qu'à mettre en balance les promesses trompeuses du tentateur avec les préceptes positifs du Dieu que nous adorons, que nous servons, que nous aimons : la comparaison ainsi établie tournera toujours à notre bien.