Méditations et éludes morales, p. (10. (Paris
abouti à quatre grands systèmes, le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme et le mysticisme, seuls acteurs dans l'arène intellectuels où, de tout temps et chez tous les peuples, ils se combattent et dominent tour à tour. Et après avoir nettement caractérisé, dans leur origine et leur développement, ces quatre systèmes, M. Cousin ajoute:
« Quant à leur mérite intrinsèque, accoutumezvous à ce principe : ils ont été ; donc ils ont eu leur raison d'être; donc ils sont vrais, au moins en partie. L'erreur est la loi de notre nature; nous y sommes condamnés; et dans toutes nos opinions, dans toutes nos paroles, il y a toujours a faire une large part à l'erreur, et trop souvent à l'absurde. Mais l'absurdité complète n'entre pas dans l'esprit de l'homme; c'est la vertu de la pensée de n'admettre rien que sous la condition d'un peu de vérité, et l'erreur absolue est impossible. Les quatre systèmes qui viennent de passer sous vos yeux ont été; donc ils ont du vrai, mais sans être
entièrement vrais. Moitié vrais, moitié faux, ces systèmes reparaissent à toutes les grandes époques. Le temps n'en peut détruire un seul, ni eu enfanter un de plus, parce que le temps développe et perfectionne l'esprit humain, mais sans changer sa nature et ses tendances fondamentales. Il ne fait autre chose que multiplier et varier presque à l'infini les combinaisons des quatre systèmes simples et élémentaires. De là ces innombrables systèmes que l'histoire recueille et que sa tâche est d'expliquer 1 . »
M. Cousin excelle à expliquer les innombrables combinaisons philosophiques, et a les ramener toutes aux quatre grands systèmes qu'il a définis ; mais il y a un fait plus considérable encore que la variété de ces combinaisons, et qui a besoin aussi d'être expliqué. Pourquoi les quatre systèmes essen-
1. Histoire griirniir //r la fiiiUosaphir il<'/.itix le* trmps les plus anciens jusqu'à ta fin du xvnc siff le, par M. Vietor Cousin, p. 4-31 . (1863.)
tiels, le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme et le mysticisme, ont-ils apparu dès les temps les plus anciens et se sont-ils reproduits toujours et partout, plus ou moins fortement déduits, plus ou moins habilement présentés, mais, au fond, toujours et partout les mêmes? Pourquoi l'esprit humain a-t-il, sur ces questions suprêmes, atteint de si bonne heure à des essais de solution qui l'ont en quelque sorte épuisé sans le satisfaire? Pourquoi les divers systèmes, qu'il a si promptement inventés, n'ont-ils pu parvenir soit à. s'accorder, soit a se vaincre l'un l'autre, et à se faire accepter, l'un ou l'autre, comme la vérité? Pourquoi la philosophie ou, pour parler plus précisément, la métaphysique est-elle restée, au fond, stationnaire, grande en naissant, mais comme destinée à ne point grandir, tandis que les autres sciences, (es sciences qu'on appelle naturelles, ont été essentiellement progressives, et, d'abord faibles, ont fait successivement des conquêtes qu'elles ont gardées
et qui sont devenues un domaine de jour en jour plus étendu et moins contesté?
Le fait qui soulève ces questions en contient en même temps la réponse. L'homme a, sur l'objet fondamental de la métaphysique, des lumières primitives, héritage et dot de la nature humaine plutôt que conquête de la science humaine; la métaphysique les recueille comme un flambeau à la lueur duquel elle marche dans une route obscure et indéfinie; elle a, dans l'homme même, son point de départ profond et assuré; mais son point de mire est en Dieu, c'est-à-dire au-dessus de sa portée.
Est-ce à dire qu'il faille renoncer à l'étude des grandes questions qui sont l'objet de la métaphysique, comme à un travail vain où l'esprit humain tourne indéfiniment dans le même cercle, incapable non-seulement d'atteindre le but qu'il poursuit, maïs d'avancer en le poursuivant?
On a bien des fois, et plus habilement que ne
le fait, de nos jours, l'école positiviste, prononcé, contre la métaphysique, cet arrêt. L'esprit humain ne l'a jamais accepté et ne l'acceptera jamais; les grands problèmes qui dépassent le monde fini sont posés devant lui; il ne rerfoncera jamais à tenter de les résoudre; un invincible instinct l'y pousse, un instinct plein de foi et d'espérance, quel que soit l'insuccès répété de ses efforts. L'homme est le même dans la sphère de la pensée que dans celle de l'action ; il aspire plus haut qu'il ne peut atteindre; c'est sa nature et sa gloire, et s'il y renonçait, il prononcerait lui-même sa déchéance. Mais il faut que, sans abdiquer, il se connaisse; il faut qu'il sache que sa force est, ici-bas, infiniment moindre que son ambition, et qu'il ne lui est pas donné de connaître scientifiquement ce monde de l'infini et de l'idéal vers lequel il s'élance. Les faits et les problèmes qu'il rencontre la sont tels que les méthodes et les lois qui dirigent l'esprit humain dans l'étude du monde fini ne s'y appli-
quent point. L'infini est, pour noua, objet de croyance, non de science, également impossible à rejeter et à pénétrer. Que l'homme ait un profond sentiment de cette double vérité ; qu'il reconnaisse les limites de sa puissance scientifique en conservant toute son ambition intellectuelle; il ne tardera pas à reconnaître aussi que, dans les rapporta du fini avec l'infini et de lui-même avec Dieu, il a besoin d'un secours supérieur, et que ce secours ne lui manque point. Dieu a donné à l'homme ce que l'homme ne peut conquérir, et la révélation divine lui ouvre ce monde de l'infini où, par luimême et à lui seul, l'esprit humain ne saurait porter la lumière. C'est de Dieu qu'il la tient.
LA RÉVÉLATION
-.-.soi
Quand on disait à Leibnitz : « II n'y a rien dans l'intelligence qui n'ait été d'abord dans la sensation, » Leibnitz répondait : « Si ce n'est l'intelligence elle-même l . »
Je ne changerai à la réponse de Leibnitz qu'un mot; à Y intelligence je substituerai l'âme.
I . Xiktl est in intellectu quod non prias fueril in sensu. — JVisi inteltecius ipse.
L'âme est un terme plus compréhensif et plus complet que celui d'intelligence; il embrasse tout ce qui, dans l'être humain, n'est pas corps et matière; ce n'est pas l'intelligence seule, une faeullé spéciale de l'homme; c'est l'homme intellectuel et moral tout entier.
L'âme possède en elle-même et porte dans la vie des facultés et des lumières natives qui se manifestent et se développent à mesure qu'elle entre en rapport avec le monde extérieur, mais qui préexistent à ces rapports et tiennent une grande place dans leurs résultats. Le monde extérieur ne crée ni ne change essentiellement l'être intellectuel et moral qui vient de naître; il lui ouvre un théâtre où l'être agit, à la fois selon sa nalure propre et selon les conditions et les influences au milieu desquelles il agit. L'hypothèse de la statue sentante est un mensonge; elle supprime l'être intellectuel et moral lui-même pour expliquer ses premiers 'pas.
LA RÉVÉLATION
Je l'ai déjà, dit : quand l'homme est entré pour la première fois dans le monde, il n'y est pas entré, il n'a pu y entrer enfant nouveau-né et avec le seul souffle de la vie; il a été créé grand, avec ses instincts et ses facultés complètes en puissance et capables de l'action immédiate. Il faut nier la création et tomber dans des hypothèses chimériques, ou reconnaître que l'être humain, qui maintenant se développe lentement et laborieusement, a été, à son premier jour, tout entier et prêt à tout.
La création implique donc la révélation, une révélation qui a éclairé l'homme à son entrée dans le monde, et l'a mis en état de déployer, dès les premiers jours, ses facultés et se3 instincts. Se figure-t-on, peut-on se figurer le premier homme, le premier couple humain doué de son complel développement physique et dépourvu des conditions essentielles de son activité intellectuelle, matériellement fort et moralement nul, le corps à
lit CINQUIÈME MÉDITATION.
vingt ans et l'âme à la première heure de l'enfance? Un tel fait est contradictoire en soi et impossible à concevoir.
Quelle a été l'étendue de cette révélation première, compagne nécessaire de la création et accomplie dans les premiers rapports de Dieu avec .l'homme? Nul ne peut le dire. J'ouvre la Genèse et j'y lis :
« L'Étemel Dieu prit donc l'homme et le plaça dans le jardin d'Éden, pour le cultiver et le garder. — Puis l'Éternel Dieu commanda à l'homme, disant : « Tu mangeras librement de « tout arbre du jardin. — Toutefois, pour ce qui « est de l'arbre de la connaissance du bien et du ci mal, tu n'en mangeras point, car au jour que tu v en mangeras, tu mourras de mort. » — Or l'Éternel Dieu avait dit : « Il n'est pas bien que « l'homme soit seul; je lui ferai une aide semblable « à lui. i' — Car l'Éternel Dieu avait formé de la terre toutes les bêtes des champs et tous les
LA RÉVÉLATION
oiseaux des deux ; puis il les avait fait venir vers Adam, afin qu'il vit comment il les nommerait, et que le nom qu'Adam donnerait à tout animal vivant fût son nom. — Et Adam donna les noms à tous les animaux domestiques, et aux oiseaux des deux, et à toutes les bêtes des champs; mais il ne se trouvait point d'aide pour Adam qui fût semblable à lui. — Et l'Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam, et il s'endormit; et Dieu prit une de ses côtes, et il resserra la chair à la place. — Et l'Éternel Dieu forma une femme de la côte qu'il avait prise d'Adam, et la fit venir vers Adam. — Et Adam dit : a A cette « fois, celle-ci est l'os de mes os et la chair de ma « chair... >i — C'est pourquoi l'homme laissera son père et sa mère, et il se joindra à sa femme, et ils seront une même chair 1 . «
Selon la Bible, la révélation primitive a donc