‹ Méditations sur la religion chrétienneChapitre 21 sur 45 · PRÉFACE. LUI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. LUI

avec une égale énergie, la politique de résistance a triomphé par les mains d'un pouvoir républicain, et l'idée libérale de l'abolition de l'esclavage a vaincu l'idée révolutionnaire du droit d'insurrection. C'est à la liberté politique , à la puissance des institutions et des mœurs fondées sous son influence, qu'a été due cette victoire du grand droit humain ; et la guerre une fois termî- ' née, le régime civil de la société américaine a repris son cours, orageux et périlleux encore, mais libre de toute usurpation de la force militaire ou anarchique.

Plus nouvelle, moins bien comprise et moins bien pratiquée en France, la liberté politique n'y a pourtant pas été stérile. En 1830 et en 1848, la Finance a subi deux révo-

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lutions qui succédaient l'une à seize, l'autre à dix-huit années d'un régime de liberté politique. Ni à l'une, ni a l'autre époque ce régime n'a suffi pour prévenir la révolution ; mais il eu a grandement changé le caractère et atténué les effets. En 1830, grâce à l'intervention instantanée des pouvoirs publics préexistants, un gouvernement régulier a été promptement établi, et une nouvelle monarchie constitutionnelle a succédé à celle qui tombait. Elle est aussitôt entrée en lutte avec le mouvement révolutionnaire au sein duquel elle était née ; mais l'empire des idées et des habitudes de respect du droit et de la liberté était encore si incomplet et si chancelant, que la fermentation anarchique s'est prolongée longtemps après la victoire.

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La liberté religieuse en particulier a été plus d'une fois méconnue et violée : en février 1831, la cérémonie funèbre dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, en mémoire de M. le duc de Berri assassiné onze ans auparavant, n'a pu être tranquillement célébrée, et une violente émeute populaire a saccagé rarchevêché de Paris et fait fermer pour bien des mois Féglise qui en avait été le prétexte. En 1848, au contraire, dans une crise révolutionnaire bien autrement ardente et profonde que celle de i 830, la liberté religieuse et la paix des églises ont été respectées; l'anarchie dans les pouvoirs a duré plus longtemps qu'en 1830, mais les libertés individuelles se sont maintenues et déployées au milieu des troubles et des périls publics.

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Trente - quatre années de liberté politique n'ont pas disparu avec les gouvernements qui y avaient pris place ; leurs traditions et leurs exemples ont évidemment exercé, et sur la nouvelle révolution et sur la réaction qui Ta suivie, un salutaire empire.

Pour que cet empire surmonte les grandes épreuves qui peuvent atteindre les gouvernements et les peuples^ deux choses sont nécessaires : Tune , que la liberté politique forme des mœurs politiques, et que les peuples, comme les gouvernements, apprennent à se servir de leurs droits et à se contenir dans leurs lois ; Vautre, que le pays, comme le pouvoir, acceptent les inconvénients et les périls de la liberté politique, en même temps qu ils en recueillent les fruits. Le gouverne-

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ment libre n'est pas exempt de vices ni de dangers 5 et ne dispense pas les hommes de se résigner aux imperfections de toute œuvre comme de toute situation humaine. Les institutions libres ne se suffisent point par ellesmêmes ; elles laissent, que dis-je, elles imposent aux peuples une large part d'action et de responsabilité ; si les peuples éludent • leur part de responsabilité et n'exercent pas leur part d'action, les institutions libres demeurent vaines; elles ne sont plus que le cadre d'un tableau où manquent les figures, un drame écrit, mais non représenté , dans lequel les acteurs ne viennent pas jouer leur rôle et concourir au dénoûment.

C'est l'absolue nécessité de ce libre concours du public dans la vie du gouverne-

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ment libre qui donne aux croyances publiques, morales et religieuses, une si capitale importance. Quand je dis les croyances morales et religieuses, j'attache à ces mots le sens à la fois le plus large et le plus positif; ces croyances peuvent être diverses dans leurs dogmes et dans leur organisation intérieure; je ne suis pas de ceux qui croient que les catholiques sont nécessairement hostiles à la liberté politique et que le libre examen pousse inévitablement les protestants à l'anarchie. Ce qui est indispensable, c'est que, dans leur diversité, les croyances qu'on appelle morales et religieuses, soient des croyances vraiment morales et religieuses, qui reconnaissent et attestent la nature morale et religieuse de l'homme , et lui conservent ce qui le dis-

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tingue essentiellement du monde matériel au milieu duquel il vit, c'est-à-dire son âme.

Les peuples qu'animent de telles croyances sont les seuls qui acceptent réellement, dans un régime libre, une forte part de responsabilité comme d'action, et qui prêtent ainsi à la liberté politique le puissant concours dont elle a besoin, car ils sont les seuls qui croient sérieusement à la liberté morale. Le monde a vu plus d'une fois combien est faible et précaire l'amour des hommes pour la liberté quand ils ne croient plus à l'âme humaine, et avec quelle molle complaisance, se regardant eux-mêmes comme une combinaison éphémère d'éléments matériels, ils subissent l'empire des forces matérielles qui les atteignent. Bien des gens croient de nos jours que,

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pourvu que les croyances religieuses soient librement pratiquées par ceux qui les professent et extérieurement respectées par les autres, cela suffit à un pays libre^ et que leur influence indirecte pour le maintien de l'ordre est tout le service qu'il en peut attendre.

C'est là méconnaître complètement les grands faits de la nature et de la société humaine.

Il y a deux choses qui finissent toujours par être incompatibles, la liberté et le mensonge. Que, soit par prudence personnelle, soit par ménagement pour ceux qui l'entourent, un individu isolé se taise ou mente sur ce qu'il pense et croit quant aux questions suprêmes de la nature et de la destinée humaines, cela se peut, cela s'est vu; un individu isolé est si peu de chose et passe si vite, que son

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silence ou son mensonge ont bien peu d'effet dans le vaste océan socialoù il est plongé ; mais un peuple libre ne peut ni mentir, ni se taire ainsi, par égard ou par prudence ; ses opinions et ses sentiments sur les intérêts suprêmes de l'humanité se manifestent nécessairement^ et portent, en se manifestant, leurs conséquences naturelles et. logiques.

C'est donner à un peuple libre un conseil non-seulement peu digne mais impraticable, que de l'engager à ménager, à respecter, à laisser passer sans contestation, peut-être même à pratiquer des crpyances morales et religieuses auxquelles il ne croit pas.

La liberté dans Tordre politique appelle et amène infailliblement la véracité dans l'ordre intellectuel; et un pays libre ne saurait

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échapper, dans sa vie publique et pratique, à rinfluence effective des idées morales ou immorales, religieuses ou irréligieuses, qui fermentent et se répandent dans les esprits.

Je sors des généralités et j'appelle les choses par leur nom : dans tout ce que je viens de dire des croyances morales et religieuses^ c'est au christianisme que je pense. Que la religion chrétienne est, d'une part, nécessaire au ferme établissement de la liberté politique parmi nous, et, de Vautre, très - conciliable avec les principes et les droits de la société moderne, c'est là ce que j'ai à cœur d'établir dans les Méditations que je publie aujourd'hui.

Je ne me fais point d'illusion sur la difficulté d'accomplir cette conciliation et de

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rendre aujourd'hui, à la religion chrétienne . tant attaquée, cette influence dont nos plus chers intérêts, la liberté aussi bien que Tordre, ont un égal besoin. Pourtant je crois à la possibilité comme à la nécessité du succès. Je parlais tout à l'heure des deux courants contraires qui coexistent parmi nous, dans l'ordre intellectuel comme dans Tordre politique, et qui déterminent la formation de groupes profondément divers, conservateurs et révolutionnaires, libéraux et radicaux, spiritualistes et matérialistes,, chrétiens et incrédules. Aucun de ces groupes ne représente vraiment et ne domine la France : entre eux et autour d'eux est un peuple épars et incertain, tantôt insouciant et tantôt inquiet, penchant tour à tour vers

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ses traditions ou vers les innovations, las de ses secousses et de ses doutes, mais ne voyant pas d'où lui viendra, pour sa pensée comme pour sa vie, le régime de vérité, de liberté et d'ordre au sein duquel il pourra se reposer et se relever. Dans cette foule confuse et flottante il y a des dispositions, des désirs, des goûts quelquefois très-prononcés en apparence, mais point d'idée ni de volonté claire, décidée, efficace. C'est un vaste champ ouvert à tous les vents, accessible à tous les travaux, toujours fertile, mais bouleversé de fond en comble par toutes sortes de tentatives incohérentes et qui attend les bonnes semences pour porter de bons fruits.

Qu'on sonde en tous sens la société fran-

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çaise actuelle; qu'on Tétudie dans tous ses éléments et sous toutes ses faces; on la trouvera telle que je la décris. En haut et en bas, dans toutes les classes et dans tous les partis, parmi les puissants et les humbles, les doctes et les ignorants, partout on trouvera, d'un côté, des groupes décidés et actifs au service des idées et des causes les plus contraires; de l'autre, une population flottante, chancelante, qui cherche sa voie et qui peut être poussée dans les plus diverses. C'est sur cette population qu'il faut agir; c'est là qu'il y a d'immenses et décisives conquêtes à faire; les bons désirsf les instincts moraux et religieux, ces préliminaires des croyances chrétiennes n'y manquent point ; mais pour les conduire à leur but, pour les

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transfarmer en convictions positives et efficaces, il faut s'adapter au caractère général de cette population; il faut être de son temps, lui parler sa langue; il faut donner, à un peuple inquiet pour les droits et les intérêts de sa vie nouvelle, les satisfactions et la confiance nécessaires pour qu'à son tour il donne son âme. Ce ne sont pas des complaisances que je conseille, des concessions que je demande aux défenseurs contemporains du christianisme; ce qu'exige d'eux leur mission, c'eât qu'ils connaissent, qu'ils comprennent, %i'îls aiment la société à laquelle ils s'adressent, et qu'ils se préoccupent ardemment de la rallier sous leur drapeau, non de la prosterner et de Thumilier sous leurs coups.

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Non-seulement il faut à cette œuvre ce caractère; mais quand il s'y trouve, l'œuvre réussit, et le xix*' siècle en a déjà fait l'expérience. Je ne citerai que deux hommes, divers et par l'époque de leur vie et par le genre de leurs travaux. Pourquoi M. de Chateaubriand et le père Lacordaire ont-ils exercé sur leur temps, spécialement sur les jeunes générations de leur temps, une si vive influence ? D'abord, parce que le réveil chrétien qu'ils ont provoqué était en harmonie avec l'instinct public ; mais aussi parce qu'au milieu de la réaction religieuse dont ils étaient les organes, ils ont, l'un et l'autre, à des degrés et par des procédés différents, donné à la 'France ctuelle le sentiment qu'ils étaient de ses enfants et de ses

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amis, qu'ils partageaient ses aspirations nouvelles, qu'ils acceptaient sa transformation politique, et que ce n'était pas pour la refaire ancienne qu'ils la voulaient chrétienne. Ils l'ont plus d'une fois étonnée, inquiétée, choquée même, l'un dans sa vie publique, l'autre par ses ardeurs monastiques ; et pourtant ils ont été efficaces et populaires ; l'un, tout en faisant rentrer le christianisme dans la littérature française moderne, l'autre, quoiqu 'en rétablissant en France des moines. C'est que, malgré ses préjugés contre eux et ses dissentiments avec eux, la France s'est sentie comprise et honorée par eux; elle s'est complue dans leur gloire, parce qu'elle a cru à leur sympathie.

Des hommes tels que M. de Château-

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briand et le père Lacordaire sont rares ; mais Tesprît qui les animait, leur intelligence de leur pays et de leur temps n'ont pas disparu avec eux, et les successeurs ne leur manquent pas dans leur religieux et patriotique travail. A coup sûr, la foi chrétienne et l'Église catholique n'ont eu, de nos jours, point de champion plus éloquent ni plus libéral que M. de Montalembert, et le père Hyacinthe occupe dignement la chaire où a retenti la voix du père Lacordaire. A côté de ces noms, que j'ai déjà plus d'une fois cités, j'en vois apparaître de nouveaux, d'une autre origine et d'une autre physionomie , mais voués à la même cause et à la même œuvre. Au moment même où je termine ces Méditations^ deux écrits tombent

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SOUS mQs yeux^ publiés par deux hommes que je n'ai pas rhonneur de comiaître^ trèsdi^jérents Tun de l'autre par Les. situations comme par les idées, l'un catholique, l'auU'e protestant, l'im grand prélat dans son Église, l'autre simple pasteur dans la sienne, tous' deux fermes chrétiens, et tous deux sympathiques aux instincts, aux aspirations, à l'état moral et intellectuel de notre société , tous deux résolus et habiles à lui présenter le christianisme sous la forme et dans le langage les plus propres à le faire pénétrer dans les âmes. L'un est Mgr Darboy, archevêque de Paris; l'autre, M. Decoppet, pasteur à Alais. Le premier vient d'adresser au clergé de son diocèse une Lettre pastorale sur la vérité de la religion chrétienne, à

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Foccasion du carême de 1868 ^ Le second a présenté, le 7 novembre dernier, à la conférence nationale évangélique réunie à Nérac, un Rapport sur les besoins actuels de la prédication dans les églises protestantes^. Je suis frappé du caractère analogue qu'en dépit de leur diversité portent au fond ces deux documents, et je tiens à mettre en lumière le grand fait qui s'y révèle, le travail contemporain et général qui se poursuit pour maintenir et rétablir l'harmonie entre le christianisme des siècles et l'esprit du siècle nouveau appelé à résoudre, autant

4. Cette Lettre pastorale a été publiée intégralement dans la Gazette de Frmce des 25 et Î6 février 4868.

2. CeR(»ppart9i étépid)Héà Toulouse, par la Soeiété des ti?retT«]^i|;teax; 4^d.

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que cela dépend des hommes, la question de savoir s'il est ou s'il n'est pas chrétien.

a La religion, dit M. l'archevêque de Paris, est un fait contemporain des premiers hommes, un fait présent à tous les siècles, toujours dominant, sans cesse visible, quoique non pas au même degré partout. Tente patriarchale , synagogue juive, église catholique, conscience simple et droite, législateurs et prophètes suscités par le ciel. Dieu incarné se fatisant le précepteur et le modèle de ses créatures, il n'a jamais manqué de voix dans le monde pour rappeler aux hommes les vérités religieuses; et l'humanité n'a jamais été si imparfaite qu'elle n'ait répondu à ces hautes leçons avec plus ou moins d'ensemble et de fidélité généreuse.

« Les nations païennes elles-mêmes, leur histoire le prouve, gardent quelque chose de ces es-

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pérances et des dogmes religieux qui s*y rattachent. En se dispersant dans les plaines de Sennaar, les petits-fils de Noé emportent aux quatre coins du monde les traditions qu'ils ont reçues de leur aïeul et qui sont le commun patrimoine de la race humaine. Sans doute ces traditions s'altèrent et se déforment graduellement sous un vain amas de fables créées par les rêveurs du haut Orient et par les poètes de la Grèce et de Rome ; mais aux yeux de la foule, et surtout de ceux qui la dépassent et la, gouvernent, les grandes lignes de la vérité demeurent reconnaissables. Ainsi l'existence de Dieu et l'action de la Providence, la distinction du bien et du mal, la chute originelle de l'homme et la nécessité d'une expiation, la survivance de l'âme, les châtiments et les récompenses de l'autre vie, toutes^ ces doctrines, plus ou moins défigurées, il est vrai, vivent au fond de la conscience publique. Les païens ont leur âme naturellement chrétienne qui témoigne en faveur de la

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