‹ Méditations sur la religion chrétienneChapitre 22 sur 45 · I.XXIV PBÉFAGB · texte numérisé non relu

I.XXIV PBÉFAGB

justice et de la v^tu; et s'ils sont condamnables, dit saint Paul, ce n'est pas pour avoir ignoré Dieu, mais pour avoir négligé de le servir et de lui rendre gloire.

(( Plus près de nous^ il y a trois siècles, un. douloureux travail s'accomplit : des querelles théologiques amènent des guen-es de religion, et, par un déchirement qu'on ne saurait trop déplorer,l'Europe se partage en peuples catholiques et peuples protestants. Mais, malgré cette résolution funeste, ils demeurent chrétiens, quoique non pas tous au mêine degré ; leurs chartes et leurs institutions politiques, leurs lois civiles et leurs habitudes sociales, tout en eux respire encore le christianisme, et le caractère de leur baptême reste empreint sur leur front à jamais ennobli.

tt Et maintenant, ce fait qui est l'œuvre commune de tant de générations, qui se compose de leurs croyances exprimées de toute manière,, et quelquefois pratiquées jusqu'à l'héroïsmey écrites

PRÉFACE. Lxxv

daBs les livres sacrés et profanes, gravées sur le marbre et sur l'airain, dans les institutions et les lois, dans l'esprit et le cœur des peuples, ce fait, quelle valeur morale peut41 avoir et quelle portée? Veut-on soutenir qu'il est purentent naturel, qu'il n'est que le produit spontané de nos habitudes, le simple résultat de nos instincts et, pour ainsi parler, un irréprimable besoin de l'homme? Mais, en ce cas même, il est divin, aussi divin quonotr^ nature qui est directement créée de Dieu ; et alors il faut reccmnaître et respecter la religion comme une chose vraie, nécessaire et divine. C'est la raison, c'est le bon sens qui le dit.

tt Mais il y a plus que cela, nos très-chers frères ; ce fait, tel qu'il se présente, si général et si constant, n'est pas seulement l'oeuvre commune des générations humaines; notre nature, livrée à sa propre énergie, est incapable de le produire et de le continuer avec cet éclat durable et cette vigueur qui se renouvelle tous les jours. Il est

Lxxvi PRÉFACE.

aussi, il est surtout l'œuvre providentielle et prodigieuse d'une cause qui nous domine tous, hommes et nations, et qui le montre ici en donnant à ce qu'elle fait un caractère surnaturel... Un moyen surnaturel était nécessaire, c'est-à-dire une continuelle action de Dieu toujours en rapport avec les divers âges et les besoins constants de l'humanité, afin que, la personne et l'action du révélateur ayant disparu, ses enseignements, son esprit et ses institutions fussent maintenus dans le monde d'une manière authentique, infaillible et triomphante. En un mot, il fallait une perpétuelle assistance de Dieu, justifiant, par des faits extraordinaires et surhumains, la mission de ses envoyés, protégeant miraculeusem ent leur œuvre contre la faiblesse des uns et la perversité des autres, intervenant avec un surnaturel éclat pour lui donner la force de se développer sans cesse parmi les peuples, d'agir efficacement sur eux, malgré leurs défaillances et leurs révoltes, de les aider et de

PRÉFACE. Lxxvii

les Soutenir dans la voie de leurs destinées religieuses.

« Eh bien, cette action supérieure et divine se manifeste au plus haut degré dans la religion. Après les miracles et les prophéties des temps anciens,, après le peuple juif dont la vie*est une prophétie et un miracle non interrompu, le christianisme apparaît avec des signes surnaturels qu'il est impossible de méconnaître. Le miracle y éclate de toutes parts. La personne du Sauveur, ses affirmations sur lui-même, ses discours, son caractère et ses actes, les difficultés de son entreprise, les merveilles de sagesse et de sainteté qu'il accomplit, enfin le maintien et le développement de son œuvre à travers les siècles, tout ici force de recourir à l'intervention directe de Dieu, seuJ moyen d'expliquer de si grandes choses. »

La circulaire tout entière n'est que le développement des idées résumées dans ces

LTtxviii PRÉFACE.

citations textuelles : développement un peu« lent et prudent quelquefois jusqu'à la circonspection, mais toujours fidèle à la même , pensée. Point de discussion purement théologique ; point d'étalage de l'autorité ecclésiastique; point de polémique contre les dissidents de toute sorte. L'histoire de l'humanité, l'intelligence des idées, des conduites et des situations diverses qui s'y sont manifestées; la religion en général, et la religion chrétienne en particulier, considérées comme un grand fait, un fait universel et permanent dont la traée se retrouve partout et dans tous les temps, même chez les païens ; un fait qui survit aux divisions, aux luttes scientifiques, aux guerres civiles survenues entre les chrétiens eux-

PRÉFACE. Lxxix

mêmes^ notamment entre les catholiques et les protestants, tous chrétiens au même titre, sinon au même degré ; un fait à la fois humain et divin : humain par son accord avec la nature humaine, divin par l'action directe et surnaturelle de Dieu, du Dieu créateur, personnel et libre, dont la présence et la puissance se révèlent, tantôt par le cours général et permanent des choses , tantôt par les miracles spéciaux qu'il juge nécessaires pour Taccomplissement de ses desseins; la foi chrétienne ainsi rattachée à toute la vie du genre humain ; le principe du surnaturel et les miracles comme les dogmes chrétiens hautement proclamés, mais sans controverse, sans appel à une doipination extérieure et exclusive ; l'hommage rendu aux

Lxxx PRÉFACE.

droits « de la conscience simple et droite »

en même temps qu'aux traditions bibliques et à l'autorité ecclésiastique ; n'est-ce pas là le christianisme présenté sous l'aspect le plus propre à ne pas effaroucher les esprits contraires et à rallier les esprits incertains? N'est-ce pas là, de la part de l'un des princes de l'Église catholique, l'acceptation et la poursuite de ce grand travail d'harmonie entre la religion chrétienne et la société moderne qui se manifeste, par tant de symptômes analogues, sous les drapeaux les plus divers?

Le pasteur d'Alais est plus limité dans son sujet et plus vif dans sa pensée et dans son langage que l'archevêque de Paris. Ce n'est pas l'histoire générale du christianisme

PRÉFACE. Lxxxi

qu'il retrace ; c'est son état actuel , ce sont les dispositions et les besoins religieux du XIX' siècle qu'il observe et décrit. Son Rapport n'est pas une œuvre philosophique , mais un souffle vraiment libéral le pénètre et l'anime. Il ne cherche pas la polémique; il recommande même qu'on en fasse peu d'usage; mais quand l'occasion ou la nécessité s'en présente, il ne l'élude pas, et il entre dans l'arène sans hésitation et sans ménagements.

« Il y a, dit-il, des besoins communs qui tiennent à rétat général des esprits à notre époque. Chaque siècle a ses idées, ses sentiments, ses préjugés, ses doutes, une certaine physionomie morale que nous retrouvons plus ou moins dans nos troupeaux. Car nos auditeurs, nous Toublions trop

Lxxxii PRÉFACE.

peut-être, ne vivent pas isolés de leurs contemporains ; ils sont gens de leur époque ; ils en respirent l'atmosphère intellectuelle et morale ; ils en suivent le mouvement; ils en partagent les défaillances et les aspirations. On peut même dire qu'aujourd'hui plus que jamais on est homme de son temps, grâce à la rapidité avec laquelle les idées circulent et se répandent. Quoiqu'on lise moins en France que dans beaucoup d'autres pays, on y lit cependant plus qu'autrefois. Il y a Ma une puissance bonne ou mauvaise, en tout cas considérable, avec laquelle il faut compter. Un de nos premiers devoirs, comme prédicateurs, est donc de connaître notre siècle, d'être attentifs à tout ce qui peut nous en révéler l'esprit et les tendances. Négliger ce devoir, c'est nous exposer à nous adresser à des auditeurs en quelque sorte fictifs, qui n'ont ni les idées, ni les préoccupations, ni les objections que nous leur prêtons.

K Au milieu des voix discordantes qui se font

PRÉFACE. uxgxoLiii

entendre de nos jours, il est facile, hétas.! d^n distinguer une qui prime toutes les autres, ^odle de l'incrédulité; — non plus railleuse et légère comme au siècle dernier, mais sérieuse, distinguée, parfois mélancolique, et par celaméiasfplus séduisante. C'est au nom du progrès, de la liberté, de la dignité de l'âme, c'est-ii-dire de ce qu'il y a, aux yeux de l'homme, de plus noble et de plus sacré, qu'elle s'adresse à notre génératiffla let qu'elle l'invite à dire .pour jamais adieu à la foi de son enfsmce. Ces tristes paroles, qui ont la prétention de sonner le glas funèbre du christiaiiwme, n'expriment que trop fidèlement rincrédulité qui domine aujourd'hui dans les hautes régions de la science et de la pensée, et qui de là se répand dans toutes les classes de la société* On me .peut guère se le dissimuler : nous sommes aujourd'hui en présence d'une nouvelle et grande tsoiHSpiration, non-seulement contre la foi chrétienne, mais contre toute foi religieuse. Les coryphées 'de l'in-

Lxxxiv . PRÉFACE.

crédulité proclament hautement que le cycle des religions est définitivement fermé, et qu'il faut tout bonnement rayer Dieu de la pensée et de la vie, comme une vieille hypothèse dont la science moderne n'a que faire.

« Cet athéisme est d'autant plus dangereux et envahissant aujourd'hui, qu'il ne se présente pas comme une simple révolte ou une débauche de l'esprit, mais comme une doctrine généreuse qui a pour but d'affranchir les peuples, de les délivrer du joug des prêtres et des tyrans associés pour les exploiter. Un de ses principaux adeptes, Guillaume Marr, s'écriait il y à quelques années : — « La foi en un Dieu personnel et vivant est c( l'origine et la cause fondamentale de notre mi- « sérable état social. L'idée de Dieu est la clef de « voûte de la civilisation vermoulue. Détruisons-la. « Le vrai chemin de la liberté, de l'égalité et du « bonheur, c'est l'athéisme. Point de salut sur la « terre tant que l'homme tiendra au ciel par un fil . . .

PRÉFACE

« Que rien n'entrave désormais la spontanéité de (( l'esprit humain. Apprenons à Thomme qu'il n*a « pas d'autre Dieu que lui-même, qu'il est l'alpha « et Toméga de toutes choses, l'être supérieur et « la réalité la plus réelle. »

« Ainsi l'athéisme contemporain cherche à s'emparer des masses par leurs instincts démocratiques et libéraux. Il est plus qu'un système; il est un parti puissant qui a ses chaires, ses journaux, ses associations, ses congrès, ses propagandes. Un écrivain sérieux, M. Pearson, évaluait à 640,000 exemplaires le nombre des publications franchement athées qui ont paru en Angleterre dans la seule année 1851. Et ce n'est pas seulement en Angleterre que l'athéisme relève la tête; c'est en France, c'est en Allemagne, c'est en Italie.

« Loin de moi la pensée d'assimiler nos radicaux aux libres penseurs incrédules qui cherchent à détruire toute foi et toute religion! Ils n'en

Lii£S0(^Vii PRÉFACE.

viendront jamais là, il 'faut l'espérer. Mais enfin ils lear tendent ouvertement une main sympathiquie.; ils accueillent leurs travaux avec une faveur marquée ; et, il faut bien le dire, quand ils en arrivent à nier le surnaturel, enlevant ainsi au christianisme toute autorité divine, ou même simplement quand ils proclament Tindifférence du dogme dans la vie religieuse, ils font cause commune avec eux, et travaillent, sans s'en douter, à la^mêiAe œuvre 'de destruction.

« Mais à côté de ces sujets de tristesse, que de sujets d'espérance (et d'encouragement! Les époques de crise sont les plus pénibles, mais elles ne s©nt pas les moins ifécondes. On y sème avec larmes ; qu'importe, après tout, qu'on n'y recueille pas avec chant de triomphe? L'essentiel, c'est qu'on y sème. Voyez comme, à bien des égards, le^ terrain est magnifiquement préparé pour la prédication chrétienne. Le seul fait que les questions religieuses sont à l'ordre du jour est un

PRÉFACE. Lxxxvii

avantage immense dont nous pouvons profiter. N'est-il pas bien encourageant de savoir qu'en traitant ces questions nous répondons à des préoccupations générales et sérieuses? La lutte qui divise nos Églises a certainement nui au développement de la piété ; mais n'a-t-elle pas aussi secoué bien des âmes de leur torpeur ? N'a-t-elle pas poussé bien des indifférents à la recherche de la vérité? Ne vaut-il pas mieux avoir à s'adresser à des âmes troublées, fût-ce par le doute, qu'à des âmes plongées dans le lourd sommeil de l'indifférence?

« Après tout, notre siècle a sa grandeur. 11 ne faut pas le rabaisser outre mesure ; il ne faut pas imiter ce pessimisme facile et banal qui voit tout en noir, et qui se plaît à constater les défaillances et les vices du temps, sans reconnaître ses vertus et ses aspirations généreuses. Il est certain que, tout en repoussant les dogmes chrétiens, notre siècle a. fait d'immenses progrès dans les applications sociales du chrislianisme, spéciale-

LXXXTiu PRÉFACE.

ment dans la philanthropie. Il aime passionnément la liberté, Tégalité, la tolérance, la paix; il veut le respect de toutes les consciences ; il rêve Funion de tous les peuples; il se préoccupe du bienêti-e et de l'amélioration de toutes les classes de la société. Plus pauvre que d'autres en caractères fortement trempés, en individualités vraiment originales, il a pourtant contribué, plus que d'autres peut-être, au réveil général de l'individualisme, du self-govemmenty et, par suite, du sentiment de la responsabilité personnelle. Assurément ce sont là de nobles tendances; ce sont là de précieux points d'appui pour la prédication de l'Evangile. N'ayons pas peur de ce souffle de libéralisme qui passe aujourd'hui sur les peuples. La liberté bien comprise mène à l'Évangile, comme l'Evangile mène à la liberté.

« Et tnaintenant qu'avons-nous à dire à ce siècle tourmenté? Comment devons-nous parler à ces âmes qui s'attendent à nous et qui viennent

PRÉFACE

nous demander la lumière et la paix ? Que de fois cette question a accablé le prédicateur de l'Évangile dans le sentiment de sa faiblesse et de son insuffisance ! Que de fois elle Ta jeté plein d'angoisse aux pieds du Seigneur, et lui a arraché le cri du prophète : « Éternel , voici ; je ne sais pas « parler, car je ne suis qu'un enfant! »

« Qjie la science chrétienne fasse son œuvre ! Elle est certes grande de nos jours. En face des affirmations du positivisme ou du naturalisme, qu'elle pose ses affirmations. A elle de montrer que les dogmes bibliques sur l'origine du monde et de l'honmie sont infiniment plus rationnels et plus scientifiques que tout ce qu'on veut y substituer aujourd'hui. A elle de prouver que le surnaturel, loin d'être contraire à la science de la nature, est aussi bien réclamé par elle que par le sentiment religieux.

« Que la philosophie chrétienne accomplisse aussi sa tâche. A elle d'établir l'harmonie pro-

xc PRÉFACE.

fonde qui existe entre la raison et la foi; à elle de montrer que les systèmes qu'on cherche à substituer au christianisme présentent autant, sinon plus, de difficultés à la pensée que les dogmes évangéliques. A elle de jeter, avec les matériaux fournis par la révélation et la conscience chrétiennes, les bases d'une philosophie nouvelle.

« Que la littérature chrétienne remplisse également sa mission! Qu'elle répande la vérité par les moyens infiniment ^ivers que les progrès de la presse ont mis à sa disposition ! Qu'elle se fasse populaire; qu'elle revête toutes les formes podr combattre l'erreur; qu'elle oppose journal à journal, revue à revue; s'il le faut, roman à roman! Qu'elle se fasse tout à tous ; qu'elle suive l'adversaire sur tous les terrains et s'empare de toutes ses armes.

« Nous, prédicateurs, qu'avons-nous à faire?

Quelle est aujourd'hui notre tâche spéciale dans la position spéciale où Dieu nous a placés? »

PRÉFACE. ' xci

Arrivé à cet objet spécial de son étude et de son Rapport à la conférence évangélique de Nérac, M. Decoppet entre, sur la mission et l'œuvre actuelle de la prédication 5 dans des détails pleins de vie et d'intelligence pratique, mais qui appartiennent surtout aux Églises protestantes de France. En finissant, il revient à la question chrétienne générale par une conclusion générale aussi, et d'une vérité pratique et pressante pour toutes les Églises chrétiennes :

« Ce qui importe surtout, dît-il, ce n'est pas tant de défendre le christianisme que de le présenter à notre siècle , non comme un ennemi qui vient le maudire et le combattre , mais comme un

xcii PRÉFACE.

ami qui vient le relever et le sauver. Sans doute, il ne faut pas craindre d'accentuer la vérité chrétienne et de la présenter sous ses angles les plus saillants, sous ses côtés les plus austères ; mais il faut en finir avec les anathèmes et les déclamations. C'est avant tout une parole sympathique que nous devons apporter à notre siècle ; c'est un christianisme , je ne dis pas aimable, mais aimant, qu'il faut lui montrer. Voyez saint Paul à Athènes. Il ne se croit pas obligé de foudroyer l'idolâtrie de ses auditeurs; il fait tout le contraire; il sait trouver, dans cette idolâtrie même , un point d'appui à l'Évangile. Faisons comme lui; appliquons-nous à chercher, nous aussi, ces points d'app^ui, ces pierres d'attente sur lesquels l'édifice de la foi peut venir s'étayer de nos' jours. Dans notre pays en particulier, on ne sait pas ce que c'est que le christianisme, non-seulement dans les classes inférieures de là société, mais même dans les classes instruites, et quand on l'attaque, on attaque

PRÉFACE. xciii

un inconnu. Notre siècle est libéral; montrons-lui que l'Évangile Test plus que lui et de la vraie manière. Il aime la science et réclame une foi rationnelle; montrons-lui que la foi est souverainement raisonnable et qu'elle ne peut que profiter de toutes les conquêtes de la science. Il aspire au progrès dans toutes les branches de l'activité humaine ; montrons-lui que tous les vrais progrès sont contenus en principe dans les données de l'Évangile. »

Je borne là mes citations; je n^examine et ne discute aucune des idées particulières, aucune des phrases, aucun des mots qui s'y rencontrent; je ne veux que relever le grand et commun caractère des deux écrits. Ils sont l'un et l'autre chrétiens, fermement chrétiens; et en même temps

Page 1