‹ Méditations sur la religion chrétienneChapitre 30 sur 45 · Pro Archia, c. vni · texte numérisé non relu

Pro Archia, c. vni

poëmes, mais parce qu'un Dieu est en eux et qu'ils en sont possédés... Ils ne parlent pas ainsi par art, mais par la puissance divine ^ » L'inspiration des livres saints du christianisme est un tout autre fait; elle est spéciale et surnaturelle; il y adu souffle divin dans toutes les grandes œuvres humaines ; les livres saints sont l'œuvre directement et personnellement inspirée de Dieu; ils en contiennent eux-mêmes l'affirmation; le langage de Jésus-Christ dans les Évangiles l'implique sans cesse ; et dans un grand nombre de passages, les ÉpUres de saint Pierre et de saint Paul, ainsi que les Actes des apôtres^ Iq déclarent positivement *.

4« J'ai traduit liltéralement le texte grec que M. Cousin a rendu avec sor élégance accoutumée. {Jon,, t. IV, p. 249 et, pàssim,

t. Dans sonHisioire de la ihéologie chrétienne au siècle apostolique j M. Rquss le .reconnaît : « Cette inspiration, ditil, était regardée comme quelque chose de tout à fait exceptionnel, comme réservée à un petit nombre d'individus choisis* par la Providence, et môme paur des occasions spéciales et

Ce principe chrétien de l'inspiration spéciale et divine des livres saints n'a pas été, dans l'origine, enfermé dans une acception aussi étroite que cela est arrivé plus- tard. Dans les premiers temps de l'ère chrétienne, les chrétiens d'origine platonicienne, tout en distinguant avec soin l'inspiration des livres saints de l'inspiration des grandes œuvres poétiques humaines, s'efforçaient de déterminer le procédé commun de ces deux sortes d'inspiration et de les expliquer l'une par l'autre : « Ce n'est pas naturellement ni par les facultés humaines, dit saint Justin, qu'il est possible aux hommes de connaître des choses si grandes et divines ; c'est par la grâce qui descend alors d'en haut sur les saints. Et ce n'est pas de la révélation d'un art qu'ils ont besoin; il leur faut s'offrir, purs eux-mêmes, à l'action de l'esprit

solennelles; » et il renvoie aux divers textes du Nouveau Tes^ tament qm provL\Qnt cette assertion. (T. I, p. 411 ; édition de 4 860.)

divin, afin que l'archet divin, descendant luimême du ciel et se servant des hommes justes comme des cordes d'une cithare ou d'une lyre, nous découvre la connaissance des choses divines. » — « Je pense, dit Athénagoras, que vous n'êtes point ignorants de Moïse ni d'Isaïe et des autres prophètes qui, détournés de leurs propres raisonnements, ébranlés par l'esprit divin, proclamaient ce qui retentissait en eux, l'esprit se servant d'eux et s'ajoutant à eux comme le musicien ajoute à sa flûte le souffle qui la fait chanter. »

.Bientôt s'éleva dans le monde chrétien la question de savoir lesquels dés hvres religieux en circulation étaient réellement inspirés et lesquels ne possédaient pas ce divin caractère. De là provinrent les contestations relatives aux livres apocryphes et à la formation du Canon, ou recueil des saintes Écritures. Mais, dans les livres même^ acceptés de tous comme divinement inspirés,* de grands docteurs chrétiens, non-seulement Origène,

mais saint Jérôme et saint Augustin, reconnaissaient des erreurs grammaticales, des fautes qui ne pouvaient être attribuées à l'inspiration divine, et ils distinguaient, plus ou moins nettement, l'inspiration divine de l'imperfection humaine. Saint Jérôme signale des solécismes dans les ÉpUres de saint Paul, et saint Augustin dit en parlant de saint Jean : « J'ose dire que peut-être Jean n'a pas parlé comme la chose est réellement, mais comme il a pu, car c'est mi homme qui parle de Dieu. Inspiré de Dieu sans doute, mais homme pourtant... Quand nous rencontrons, chez les évangélistes, des locutions ainsi diverses, quoique non contradictoires, nous devons ne voir, dans les paroles de chacun, que la volonté au service de laquelle sont les paroles, et non pas, en misérables chicaneurs, attacher en quelque sorte la vérité à la forme extérieure des lettres, car c'est l'esprit même qu'il faut chercher, non-seulement dans tous ifes mots, mais dans \es autres

symptômes par lesquels se manifestent les esprits. »

C'était en présence et en dépit de ces contestations, de ces explications et de ces libertés, que l'inspiration divine des livres saints était, au IV* siècle, la foi commune et positive des chrétiens.

Je traverse douze siècles, cette longue époque pleine àrla fois de ténèbres et d'éclairs lumineux, de silence et de bruit, d'oppression et de liberté, qui commence à l'invasion des barbares, se termine a la renaissance, et que, prise en masse, on appelle le moyen âge. Je me transporte tout à coup au XVI* siècle, à cette époque de lutte publique, raisonnée et systématique entre les divers éléments moraux et sociaux qui, depuis la chute de l'empire romain, fermentaient pêle-mêle dans cette petite Europe destinée à conquérir et à civiliser ce que nous appelons le monjde. Je recherche ce qu'est devenu, à travers tant d'années et tant

d'événements, le principe de Tinspiration divine des livres saints, cette base de la foi et de la loi religieuse des sociétés chrétiennes. Deux réponses sont faites à cette question : Tune, au nom de l'Église catholique, par le concile de Trente, son représentant ; l'autre, au nom des Églises protestantes, par leurs grands docteurs et fondateurs. Le concile de Trente « reçoit tous les livres, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, puisque. le même Dieu est auteur de l'un et de l'autre, les embrasse avec, un pareil respect et une égale piété, » insère dans son décret le catalogue convplet de ces livres, et déclare « anathème quiconque ne les reçoit pas tous pour sacrés et canoniques, avec tout ce qu'ils contiennent, tels qu'ils sont en usage dans l'Église catholique, et tels qu'ils sont dans l'ancienne édition vulgate latine *. »

4 . Le saint concile de Trente, traduit par l'abbé Chanut; |> 40-13. (Paris, 4686.)

Les fondateurs des grandes Eglises protestantes, tout en commençant à exercer sur les textes et les manuscrits, les droits de la critique historique, proclament Tabsolue et complète inspiration divine des livres saints, dans )a forme comme au fond, récits, préceptes et paroles; et la Bible, toute la ' Bible, TAncien et le Nouveau Testament, est la loi écrite sous la dictée de Dieu, pour la foi chrétienne*

Au xik!" comme au xvi^ siècle, le décret du concile de Trente reste la règle de l'Église cathplique ; et de nos jours, un théologien protestant, justement respecté pour l'élévation de son esprit comme pour l'énergique sincérité de sa foi, en soutenant le principe de la complète inspiration divine et de ^'absolue infaillibilité de la Bible, a été poussé jusqu'à cette étrange assertion .matérielle : « Toutes les expressions et toutes les lettres des dix commandements furent certainement écrites du doigt de Dieu, depuis Valeph qui les commence

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jusqa'au caph qui les termine; » et quelques pages

plus loin : « Le décalogue, dirons-nous encore

une fois, fut entièrement écrit du doigt de Jéhovah

sur deux plaques de pierre *. »

« Prenez garde, dit Bossuet; vous donnez à

Dieu des bras et des mains ; si vous n'ôtez de

ces expressions tout ce qui se ressent de Thuma-

nité, en sorte qu'il ne vous- reste, dans les bras et

les mains, que l'action et la force-, vous errez.,. Dieu fait tout par commandement; il n'a pas de lèvres à remuer et ne frappe point l'air avec la langue pour en tirer quelques sons; il n'a qu'à . vouloir et tout ce qu'il veut s'accomplit*. »

Au XVI* et au xix* siècle, l'empire des circonstances a tenu une grande place dans l'adoption

4. Théopneiistiej par M Gaussen, 2« édit. (1842), p. 225 et 241.

2. Élévations sur les mystères, t. IX, p. 66-68, 83, 103 et sixième averlissement sur les lettres de Jurieu, t. XXX. p. 57, 134.

de ces deux doctrines ainsi conçues et exprinlées. lie concile de Trente, pour couper court aux controverses avec lés réformateurs, plaça les livres saints et leur interprétation sous la, garde de l'autorité suprême et infaillible de TÉglise catholique attaquée. Les réformateurs, à leur tour; prirent, dans rinfaillibilité de la Bible elle-même divinement inspirée, un point fixe, une base ferme au sein du mouvement quMls provoquaient. Et de nos jours, d'une part l'Église catholique dans ses nouveaux périls, de l'autre, des protestants sincères dans leur ardeur pour le réveil de la foi chrétienne languissante, ont poussé les deux doctrines, les uns celle de l'autorité ecclésiastique, les autres celle de l'infaillibilité biblique, jusqu'à leurs plus extrêmes limites. A mon sens, au delà du droit et de la vérité. L'histoire explique les erreurs, mais ne les légitime pas. Je résume en deux mots celles que je reproche aux deux doctrines que je rappelle; elles portent atteinte, l'une aux droits

de la liberté religieuse, l'autre à ceux de la science humaine. Et dans les deux cas, c'est au grand péril de la religion chrétienne mal comprise.

J'ai déjà, dans ces Médilattons^ exprimé, à ce sujet, ma pensée*. Je la reproduis ici textuellement. J'essayerai de remonter à son principe et de mettre en pleine lumière les raisons sur lesquelles elle se fonde.

« De pieux et savants hommes soutiennent que tout, abjsolument tout, dans les livres saints, est d'inspiration divine, aussi bien les paroles que les idées, toutes les paroles sur toutes choses, le matériel du langage comme, le fond de la, doctrine. Je ne puis voir, dans cette assertion, qu'une confusion déplorable par laquelle le- sena et le but de l'inspiration des livres saints sont profondément méconnus et leur autorité est gra-

1. T. I, Sixième Méditation, iniiMée : L'inspiration des tores smn|5, p. 15M67.

vement compromise. Dieu n'a point voulu,' par cette voie surnaturelle, enseigner aux hommes la grammaire, et pas plus la géologie, l'astronomie, la géographie ou la chronologie que la grammaire. C'est sur leurs rapports avec leur Créateur, sur leurs devoirs envers lui et entre eux, sur la règle, de leur foi et de leur vie qu'il les a éclairés d'un divin flambeau. Il a dicté à Moïse les lois qui règlent les devoirs de l'homme envers Dieu et envers les hommes; il a laissé à Newton la découverte des lois qui président à l'ordre des mondes. C'est sur la religion et la morale, sur la religion et la .morale seules, non sur aucune science humaine, que porte l'inspiration des livres .saints. » .

J'ai lu et relu scrupuleusement les livres saints, sans aucun dessein soit de critique, soit d'apologie, dans l'unique hut d'en bien comprendre le caractère et le sens. Plus j'ai avancé dans cette étude'et vécu, pour ainsi dire, avec la Bible,

plus deux faits simultanés m^ont clairement apparu, le fait divin et le fait humain , à la fois profondéniient distincts et en contact intime. Dans la Bible je rencontre à chaque pas Dieu et l'homme : Dieu, être réel et personnel, à qui rien n'arrive et en qui rien ne change, identique et immuable au sein du mouvement universel, et qui donne luimême cette unique définition de lui-même : « Je suis celui qui suis; » l'homme, être incomplet, imparfait et variable, plein de lacunes et de con- Iradictions, d'instincts sublimes et de penchants grossiers, de curiosité et d'ignorance, capable de bien et de mal, et perfectible au sein de son imperfection. Ce que la Bible nous montre incessamment, c'est Dieu et l'homme, leurs liens et leurs luttes, Dieu veillant et agissant sur l'homme, l'homme tantôt acceptant, tantôt repoussjint l'action de Dieu. La personne divine et la personne humaine, s'il est permis de parler ainsi, sont là en présence l'une de l'autre, actives l'une et l'au-

ire dans leurs relations et dans les événements. C'est rèducation de l'homme après la création; l'éducation de l'être religieux et moral, rien de moins, rien de plus. En élevant ainsi l'homme, Dieu ne le change pas; il l'a créé intelligent et libre; il l'éclairé d'une lumière divine sur la loi religieuse et morale; il le laisse d'ailleurs plongé dans le laborieux et périlleux exercice de son intelligence et de sa liberté. Et à chaque époque, dans chaque circonstance, tout en continuant d'agir sur l'homme. Dieu le prend tel qu'il le • trouve, avec.ses passions, ses vices, ses faiblesses, ses erreurs, ses ignorances, tel que l'homme s'est fait et se fait chaque jour lui-même en usant, bien ou mai, de son intelligence et de sa liberté. C'est là la Bible et son histoire des rapports de l'homme avec Dieu.

Quel étrange contraste et pourtant quel intimé et puissant lien, dans cette histoire, entre ce que j'ose à peine me permettre d'appeler les deux ac-

teurs! Dans aucune tradition ou invention poétique, dans aucune mythologie religieuse, Dieu n'apparajt aussi élevé,* aussi pur, aussi étranger à Timperfection et au trouble de la nature humaine, aussi immuable et serein dans la plénitude de la nature divine, aussi vraiment Dieu que le tnanifeste la Bible. D'autre part, chez aucun peuple, dans aucun récit ou document historique, l'homme ne se montre plus violent, plus rude, plus brutal, plus cruel, plus prompt à être ingrat et febelle envers Dieu qu'il ne l'est chez les Hébreux. Nulle part et dans aucune histoire la distance n*est si grande entre la sphère divine et la région humaine, entre le souverain et le sujet. Et pourtant jamais Israël ne se détache de Dieu; malgré ses vices et ses emportements, il revient toujours k Dieu et reconnaît toujours, en les violant sans cesse, sa loi et son empire; nulle part Dieu, à * son tour, ne se naohtre aussi occupé de l'homme, à la fois aussi exigeant et aussi sympathique en-

f ^^% TROISIÈME MÉDITATION.

vers rhdmme; il ne le change pas d'un coup et par un acte de sa volonté souveraine; il assiste à toutes ses imperfections, à. toutes ses faiblesses, à tous ses égarements; mais il ne l'abandonne jamais ; il tient toujours devant lui le flambeau de la lumière divine, et ne se désintéresse jamais de la destinée humaine. L'idée religieuse et morale est là exclusivement présente et dominante ; nulle piart les préoccupations et les travaux de la science humaine n'ont tenu si peu 'de place dans la pensée et dans la société humaine. Dieu et les rapports de l'homme avec Dieu remplissent seuls les li'/res saipts.

En quoi consistent ces rapports? Par quels résultats se manifestent cette action continue de Dieu sur l'homme, ce dialogue incessant entre Dieu et l'homme? Des lois, des préceptes,. des commandements religieux et moraux, c'est là tout ce que Dieu adresse et impose à l'homme ; il ne lui parle pas d'autre chose; il ne lui demande

LE CHRISTIANISME ET L\ SCIENCE. H:i

rien de plus que l'obéissance à sa loi. Dieu n'enseigne pas ; il commande. Dieu ne discute pas, il avertit. Et les organes de la parole de Dieu, les hommes qu'il prend pour ses interprètes et ses prophètes, Moïse, Samuel, Isaïe, ne font rien de moins et rien de plus. Quoique supérieurs, par quelques-unes de leurs connaissances, à la plupart de leurs contemporains, ils ne sont point des docteurs dans les sciences humaines; de même qu'ils parlent la langue du commun peuple auquel ils s'adressent, de même ils partagent la plupart* de ses ignorances et de ses erreurs sur les objets et les faits du monde fini au milieu duquel ils vivent comme lui. C'est quand ils lui transmettent les préceptes et les avertissements religieux et moraux de Dieu qu'ils ne sont plus de simples hommes de leur temps; c'est alors, et seulement alors, que leur vient la lumière de l'inspiration divine et qu'ils la répandent autour d'eux.

Je ne veux pas me borner à résumer ainsi, en

termes généraux, ce caractère essentiel dea livres saints, la présence simultanée de l'élément divin et de l'élément humain, l'un dans toute sa sublimité, l'autre dans toutes ses imperfections ; Dieu révélant h l'homme sa loi religieuse et morale, mais sans porter ailleurs la lumière divine, et en prenant l'homme tel qu'il le trouve dans le point de l'espace et du temps où l'homme est placé, avec toutes ses barbaries et ses imperfections. Je signalerai, dans les livres saints, quelquesuns dés exemples particuliers où ce grand fait apparaît avec une incontestable évidence.

J'ouvre la Genèse et je lis * :

« Il arriva après ces choses que Dieu épr.ouva Abraham et lui dit : « Abraham! » et il répondit : « Me voici. » — Dieu lui dit encore : « Prends maintenant ton fils, ton unique, celui que tu aimes, savoir Isaac, et va-t'en au pays de Morija pour

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