RÉFLEXIONS SUR LA NATURE DE LA SOCIETE CHRETIENNE
Becherchons maintenant quel était i*objèt définitif da plan de Christ. La société divine une fois établie et organisée, quelle œuvre se promettait-il de lui voir accomplir? A cette question, nous présumons qu'il aurait répondu : — L'objet de la société divines^est que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme elle est faite dans le cieL — Selon le langage dé nos jours, cet objet était le perfectionnement de la moralité humaine. Il n'y a, dany? ce but, rien d'étrange ni d'inaccoutumé. Bien des plans ont été proposés pour guérir la nature humaine de ses vices, et pour la pousser à bien penser et à bien agir. Comparons le plan de Christ avec ceux qui se sont proposé le même but, et cherchons en quoi consiste son caractère particulier.
11 y a une nombreuse catégorie de tels plans qui ont occupé l'humanité pendant bien des siècles, et qui,
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dans cette comparaison avec le christianisme, peuvent être considérés comme un seul et môn\e plan. Depuis Socrate, la philosophie a tourné autour du même problème , enseigner la vertu et extirper le vice des âmes. De nos jours, ceux qui rejettent le christianisme soutiennent en général que, dans une civilisation avancée, il doit céder la place à la philosophie morale. C'est leuir croyance que la philosophie est le vrai et unique moyen de rendre les hommes bons, et que la bonne influence du christianisme dans les siècles passés a été due aux vérités de la philosophie morale mêlées à des supersti" tiens dont le monde se dégage dans ses progrès.
Il y a un grand nombre de systèmes de philosophie morale, très-différents les uns des autres, mais semblables en ce point qu'ils sont tous de la philosophie. Nous n'avons pas en ce moment à noua occuper de leurs différences; ce qu'il nous importe de constater, c'est qu'il y a deux grandes tentatives pour perfectionner moralement l'humanité : l'une par la philosophie morale, Tautre par l'Église chrétienne. Rien n'aide autant l'intelligence que la comparaison, et il n'est guère possible de bien comprendre une chose quelconque si on ne la met en regard de qurfque autre chose. Nous pouvons donc espérer de bien apprécier la méthode de Christ pour guérir la nature humaine en la comparant à la méthode des philosophes.
Au premier aspect, les deux méthodes ont l'air de se ressembler beaucoup, et nous sommes enclins à croire que leur diversité n'est que superficielle et provient uniquement de la diversité des mœurs et des modes de la pensée en Grèce et en Palestine. En fait, Socrate et Christ peuvent nous paraître occupés de la même manière; ils vivaient, l'un et l'autre, au milieu de disciples qui les admiraient, et dont leurs paroles formaient • les esprits et les caractères ; ils discutaient l'un et l'autre des questions morales; l'un, avec l'argumentation méthodique d'jin Grec parlant à des Grecs; l'autre, avec le ton d'autorité et l'imperturbable sérieux d'un Juif. La ressemblance peut nous paraître essentielle et la différence superficielle ; mais si nous y regardons de plus près, nous reconnaîtrons que c'est précisément le contraire qui est vraf, et que la différence est radicale et la ressemblance accidentelle. 11 est vrai que Socrate, comme Christ, formait autour de lui une sorte de société, et que les successeurs de Socrate ont formé des sociétés qui ont duré plusieurs siècles, l'Académie, le Portique, les jardins des Péripatéticiens. Mais ces sociétés philosophiques n'existaient que par des raisons d'opportunité et de convenance. Aucun lien nécessaire n'unissait entre eux leurs membres. 'Gomme le maître n'avait qu'une langue à employer et un certain temps à vivre, il lui convenait de réunir ses disciples en grand nombre plutôt que
d'enseigner séparément à chacun d'eux, et ainsi, avant rinvention de Tiniprimerie, une certaine société se rassemblait ordinairement autour de lui. Ce premier pas fait, un certain esprit de corps se formait dans ces sociétés, et, dans une certaine mesure, elles ressemblaient à des églises; mais ce n'était là qu'un accident, non pas le dessein originaire; et ce qui le prouve^, c'est que, depuis la grande diffusion des livres, les philosophes ont cessé de grouper autour d'eux des sociétés, et qu'ils se contentent, la plupart du moins, de convaincre, en publiant des livres, les esprits studieux et isolés. Si Socrate venait de nos jours, il n'aurait guère, avec Christ, la ressemblance que nous lui voyons à Athènes; il ne formerait point de société particulière.
Ce-ft' était point par accident ni par de simples raisons de convenance que Christ formait autour de lui une jsociété. Ses disciples n'étaient pas unis seulement par un .désir commun de l'entendre parler, et plus tard par les sentiments affectueux que fait naître l'intimité intellectuelle. Organiser une société et unir entre eux ses membres par les liens les plus étroits, tel était le but de la vie de Christ. C'est par ce motif qu'il appelait les hommes loin de leur maison, imposait à quelques-uns une vie errante, aux autres le sacrifice de leurs biens, et s'efforçait, par toute sorte de moyens, de les séparer de leurs anciennes relations et de leur faire trouver dans
FÉglise une nouvelle demeure. Par le même motif, il institua une initiation solennelle (le baptême) et refusa absolument d'en dispenser personne. Par le même motif encore, il établit une fête commune qui devait, à travers les siècles, rappeler aux chrétiens leur indissoluble union. Nos biographies donnent à ceux qui suivaient Christ les noms de disciples ou d'élèves ; mais il ne faut pas que ■ces mots réveillent en nous l'idée d'une école philosophique; ils étaient disciples de Jésus-Christ, mais ils aimaient bien mieux se nommer eux-mêmes ses serviteurs, ses sujets, ses esclaves même, et Christ, en leur parlant, les exhortait à être entre eux comme des frères. Ainsi s'évanouit, devant un examen attentif, la ressemblance entre Christ et les philosophes anciens. Il était le fondateur d'une société à laquelle, pour un temps, il trouvait bon de donner ses enseignements ; les philosophes anciens donnaient les leurs à des élèves qui trouvaient convenable de se réunir passagèrement en société pour les recevoir. Aussi les anciens sages prenaient-ils un nom dérivé de la sagesse qu'ils possédaient et communiquaient; ils s'appelaient philosophes; Christ recevait son titre de la communauté qu'il fondait et gouvernait; il s'appelait Roi. Et en même temps que la ressemblance apparente entre Christ et Socrate disparaît, jious voyons s'élever entre eux une différence incontestable; l'un procède par voie de raisonnement, l'autre par
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voie d'autorité; et cette diflërence est radicale et fondamentale. C'était le soin continu de Socrate d'effacer^ autant que possible, sa propre personnalité ; îi voulait que ses arguments eussent tout le poids qu'ils pouvaient mériter, et que son autorité ne comptât pour rien. Il profes$;ait qu'il ne savait rien, parce qu'il voulait élever sa méthode au-dessus et aux dépens de lui-même. Il aspirait à donner aux hommes, non pas des vérités, mais le pouvoir d'arriver à des vérités, et il jugeait ainsi nécessaire de combattre la disposition de se^ auditeurs à . adopter ses conclusions par pure admiration pour sa sagesse etxpar Taffection qu'ils lui portaient, plutôt que par une conviction rationnelle. En s'abstenant ainsi ri; goureusement de toute affirmation dogmatique, Socrate exerçait les hommes à une méthode qui, bien pratiquée, devait conduire un homme ordinaire tout comme un sage à découvrir ou à constater la vérité. Socrate méritait ainsi, pour sa personne, la plus grande admiration; mais son premier titre à l'admiration était le soin qu'il prenait pour y échapper, et la ténacité avec laquelle il s'efforçait de mettre le travail tranquille et méthodique de l'esprit dans la recherche de la vérité au-dessus des impulsions aveugles du sentiment et de l'admiration personnelle.
Sur tous ces points. Christ est à l'extrémité opposée. Avec Socrate, le raisonnement est tout, et l'autorité per-
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sonnelle rien ; avec Christ, rantorité personnelle est tout en toute occasion, et le raisonnement de peu d*usage. Socrate ne se lasse jamais de s'effacer lui-même et de dissimuler sa supériorité sur tons ceux avec qui il s'entretient; Christ s'élève constamment et avec une conséquence imperturbable. Socrate nie positivement ce que tous admettent et ce qu'avait annoncé l'oracle lui-même, c'est-à-dire sa propre supériorité; Christ affirme résolument ce que la plupart n'étaient pas 'disposés à admettre, c'est-à-dire sa propre et absolue supériorité au-dessus de tous les hommes et son titre naturel à la royauté . universelle. Le même contraste éclate dans ce qu'ils demandent l'un et l'autre à leurs disciples. Socrate ne s'inquiétait point de ce que pensaient de lui ceux avec qui il s'entretenait; il supportait de leur part toute sorte de rudesse, mais il se préoccupait beaucoup du sujet de la discussion et de son désir d'assurer le triomphe de sa méthode. Christ, au contraire, demandait une seule chose, un certain attachement personnel à lui-même, un sentiment de fidélité et de loyauté; et dès que ses disciples témoignaient ce sentiment, il ne se pressait pas d'écarter de leur esprit toute erreur spéculative.
Un contraste si marqué ne provient pas uniquement de la différence qui existe entre le toilï d'esprit sémitique et le tour d'esprit européen. La vérité est qu'autant la primitive Église chrétienne ressemble peu
à une école politique, autant Christ ressemble peu à tout philosophe grec. Christ avait un but tout autre et emproyait de tout autres moyens que Socrate. Au premier aspect, la ressemblance est frappante; tous deux enseignaient; tous deux avaient une influence; tous deux ont souffert le martyre; mais en examinant de près ces points de ressemblance, nous verrons que le martyre a été, pour ainsi dire, un accident dans la vie de Socrate, et que l'enseignement n'était guère qu'un accident dans celle de Christ. Leur influence sur les hommes était aussi de nature absolument diverse; celle de Socrate était une influence intellectuelle sur la pensée.; celle de Christ une influence personnelle sur le sentiment et l'état général de l'âme. Quel disciple de Socrate se préoccupe de son martyre ? C'est là, dans l'histoire, une page
• saisissante; mais l'importance de Socrate pour le genre humain n'y est point intéressée; fût-il mort dans son lit, il n'en aurait pas moins été le créateur de la science. Si, au contraire, nous séparons l'enseignement de Christ de sa vie, nous arriverons à conclure que cet enseignement contient peu de chose qui ne se trouve ailleurs, avec bien plus de raisonnements et d'explications. Ceux qui arrêtent leurs regards sur le Sermon de la Montagne, ou plutôt sur les simples propositions qu'il contient, et qui
^ ne se préoccupent pas de la vie de Christ, de sa croix, de sa résurrection, ceux-là commettent, en étudiant le
christianisme, la même erreur où tomberait le disciple de la philosophie de Socrate qui n'étudierait que la dramatique histoire de sa mort. Socrate et Christ ont, l'un et l'autre, exprimé des pensées et mené des vies trèsremarquables ; mais c'est par ses pensées, non par sa vie, que Socrate prend place dans l'histoire; Christ y tient la sienne de sa vie, non de ses pensées. ,
C'est donc une méprise de regarder le christianisme comme une philosophie morale élémentaire ou imparfaite. La philosophie est une chose et le christianisme une tout autre chose. Et la différence consiste en ce que la philosophie espère guérir les vices de la nature humaine en agissant sur la tête, et le christianisme en élevant le cœur. Le philosophe travaille sur l'individu isolé, ^ quoiqu'il puisse lui convenir d'assembler ses disciples dans des écoles.. Il s'abstient soigneusement de ' soutenir ses sentiments par des motifs personnels, et il abjure le principe même de l'autorité, car il se propose de faire en sorte que son disciple soit son propre maître; il veut le mettre en possession d'une règle qui le dirige dans ses actions, et l'affranchir de toute dépendance envers aucune tutelle extérieure. Le christianisme repousse l'isolement; il réunit les hommes en société et les lie étroitement, d'abord les uns aux autres, ensuite envers Christ lui-même qu'il représente comme ayant droit à leur dévouement enthousiaste au nom de la gratitude, et
comme leur montrant, par un exemple transcendant et aussi par un enseignement plus émouvant que scientifique, quelle est la vie qu'ils doivent mener.
Le christianisme donc et la philosophie sont deux choses tout à fait différentes qui ont cependant le même objet, le perfectionnement tnoral de Thumanité. Cela étant, comme il est probable que ces deux puissances ne sont pas également propres à atteindre ce but, il semblerait que Tune des deux n'est pas nécessaire. Maïs, en y réfléchissant, nous reconnaîtrons que chacune des deux a son rôle, et que la philosophie poursuit un autre perfectionnement moral que le christianisme. La différence peut se résumer ainsi : les deux puissances s'efforcent de conduire les hommes au bien moral ; mais la philosophie entreprend de leur expliquer ce qu'il est bien de faire; le christianisme veut les disposer à faire le bien. Les mauvaises actions proviennent de deux causes , de mauvaises dispositions morales et des erreurs intellectuelles. Des hommes de bien font souvent le mal parce qu'ils n'ont pas le développement et le discernement d'esprit qui les mettraient en état de reconnaître la bonne voie dans des circonstances données ; ils ont de bons instincts, mais ils comprennent mal les faits et ils prévoient mat l'effet des actions ; leurs intentions sont bonnes, mais ils prennent de mauvais moyens pour les exécuter. ïl peut y avoir conflit entre de bons instincts, et l'un ou
l'autre peut rester sans effet. Le devoir, tel' qu'il se présente à nous, est très-compliqué; pour Taceomplir sûrement, il ne suffit pas à un homme d'être bon; il a besoin d'être sage, d'avoir bien réfléchi sur les affaires humaines et les lois sociales ; il faut qu'il mette Tordre et la clarté dans ce mélange confus de bons sentiments qui se manifestent au premier moment dans un esprit d'ailleurs bien disposé. C'est là ce que la philosophie entreprend d'enseigner à l'homme.
Mais supposé qu'à son début les bons sentiments manquent à l'homme : à quoi servira, dans ce cas, que la philosophie lui montre le bon chemin? Quandl' homme dont les instincts sont mauvais aura bien compris, à l'aide de la philosophie, quelle est la bonne route et quelle est la mauvaise, que fera-t-il ? Évidemment il prendra la mauvaise. Il faut quelque mobile, quelque influence de plus pour évoquer les bons instincts, les faire aimer et les rendre maîtres des mauvais. Si cela n'est pas fait, que servira-t-il de donner à un homme la connaissance de ce qui est bon et légitime? 11 n'en profitera que pour s'y soustraire. On a parlé d'un fruit qui donnait la connaissance du bien; mais c'était la connaissance du bien chèrement achetée par celle du mal.
C'est ce mobile nécessaire que Christ entreprend de donner à l'homme. Les philosophes avaient pris leurs élèves dans l'élite de l'humanité; c'est parmi les plus
mauvais et les plus infirmes que Christ prend les matériaux de son œuvre, car il ne se propose pas seulement de rendre meilleur ce qui est bon, H veut rendre bon ce qui est mauvais. Et quel est son moyen d'action ? Il dit que le premier pas, pour un homme, vers de bonnes dispositions, c'est de contracter un puissant attachement personnel. Qu'il commence d'abord à sortir de lui-même. Que l'objet de son attachement soit une personne d'une bonté frappante et évidente; honorer une telle personne sera, pour lui, le meilleur exercice possible à la vertu. Qu'il lui voue obéissance, à la vie et à la mort; qu'il se mêle et vive avec ceux qui ont fait le même vœu; il aura toujours devajit les yeux l'idéal de ce qu'il doit devenir lui-même; son cœur sera touché de sentiments nouveaux; un nouveau monde s'ouvrira devant lui; plus que cela, un nouvel être fera sentir en lui-même sa présence, et en lui s'opérera un changement qu'il pourra très-convenablement appeler une naissance nouvelle. C'est là le plan de Christ dans sa plus simple forme. Si la philosophie entreprend de résoudre le même problème; quelle sera sa méthode? Quels moyens emploiera-t-elle pour réveiller de bons instincts dans les cœurs enchaînés d'avance à de mauvais instincts? Des exhortations éloquentes peut-être, les exemples d'une vie philosophiquement gouvernée. Mais, quelque effet que puissent avoir de tels moyens, ils sont de même nature que ceux du
Christianisme ; l'exemple est une influence personnelle ; l'éloquence agit sur les sentiments. Pour que nous échangions le christianisme contre cette action de la philosophie, îlfaut que les philosophes nous montrent un exemple plus élevé que celui de Christ, une éloquence plus pénétrante que celle du Sermon de la Montagne. La philosophie, en tant que philosophie, agit par le raisonnement, en éclairant l'esprit, en démontrant les faux calcule, en exposant les choses telles qu'elles sont. Comment, par de tels procédés, le- mauvais homme peut-il être transformé en homme vertueux ? Où est la démonstration qui fera qu'un homme égoïste préfère à son . intérêt personnel l'intérêt d'un autre? Votre dialectique peut le contraindre à reconnaître quelle est la bonne action, mais ou est la dialectique qui le forcera à l'accomplir? Qwel est le dilemme logique qui fera d'un coquin un homme de bien ?
La vérité est que la philosophie n'a point de moyens par lesquels elle puisse atteindre ce but; il n'y en a point d'autre que cette action personnelle dont Christ s'est armé. Et c'est l'œuvre naturelle de la philosophie de contrarier, dans une certaine mesure, cette influence personnelle. Loin de créer de bons instincts, la philosophie tend plutôt à les paralyser et à les détruire. Une constante et absorbante activité intellectuelle émousse un peu les sentiments dans lesquels réside l'énergie vitale
de la vertu ; elle crée en même temps une certaine habitude d'isolement que la plus forte vertu peut seule surmonter. Le philosophe ^eut répondre que la portion la plus importante du perfectionnement moral est celle qui nous enseigne ce qu'il est moralement bon de faire, et que les bons instincts ont été distribués par la nature à tous les hommes avec assez d'impartialité. Il peut penser que les bons instincts n'ont pas besoin d'être artificiellement suscités, ou qu'il n'y a point de combinaison factice qui puisse les susciter. C'est ici une question de fait que chacun peut décider pour lui-même d'après son expérience personnelle. Il y a sans nul doute de grandes différences morales entre les hommes, et l'on peut presque toujours rapporter ces différences à telle ou telle cause. Que l'on compare les résultats du principe chrétiens ceux du principe philosophique ; qu'on mette la vertu qui est née du contact et des liens personnels avec les gens vertueux à côté de celle qu'enfantent l'étude et la réflexion solitaire. Qu'est-ce que l'homme de bien philosophe? Il a exanwné tous les objets et foutes les conséquences des actions humaines; il s'est d'abord aperçu qu'il y avait ea lui un principe de sympathie dont le développement lui prescrivait de prendre habituellement en considération l'intérêt des autres; il en a conclu qu'il était nécessaire d'assigner à ses actions des règles fixes, et il est ainsi arrivé à un système de moralité. C'est là l'homme de bien philo--
sophe. Trouvons-nous le résultat satisfaisant? N'y a-t-il pas en lui une vertu d'un tempérament languissant, mélancolique, presque froid et dur? Il agit bien peut-être, mais sans chaleur ni promptitude; ne nous en étonnons pas ; au début, le principe de sympathie a été faible dans cet homme faute de contact avec les personnes qui auraient pu le développer, et ce principe est devenu plus faible encore par l'habitude du travail et de l'isolement intellectuel. L'homme de bien de la philosophie nous surprend quelquefois par des iiftmoralités soudaines où il tombe innocemment faute d'être arrêté par des sentiments sains et puissants. Sa vertu a des relâches et des boutades de lassitude; il commet de petites transgressions qu'il espère compenser par de faciles œuvres surérogatoires. C'est une vertu qui n'excite pas dans le spectateur ces merveilleux élans d'admiration et de dévouement dont parle Platon. On n'aime pas un tel homme; on sent pour lui une estime mêlée de quelque regret compatissant. Quel est l'homme vertueux que nous admirons et que npus aimons? Comment les hommes deviennent-ils le plus souvent purs, généreux, humains? Par des influences personnelles, non par des opérations logiques. Ils ont été élevés par des parents qui avaient ces qualités; ils ont vécu dans une société dont les habitudes étaient moralement élevées; ils ont été accoutumés à voir de bonnes conduites, à entendre d'honnêtes
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paroles, et la rectitude, rhonnôteté sympathique ont passé dans leur cœur, formé peu à peu leurs habitudes et donné à leur discernement moral une clarté soudaine; ils se rappellent les ordres et les interdictions auxquels ils obéissaient avec plaisir à cause de ceux qui lès leur prescrivaient; ils se demandent souvent en pensant aux mortst « Que penserait-il de cette action? approuveraitil ou blâmcraft-il telle ou telle parole?» Une faiblesse, un tort ne leur paraissent pas peu importants, parce qhe les conséquences en sont peu importantes ; ils ne trouvent pas le joug de la loi morale pesant parce qu'il pèse incessamment sur leurs épaules, et il ne leur vient pas en idée de réparer un péché par un acte de vertu. Dans la solitude, il leur arrive souvent de rougir quand une idée impure traverse le ciel serein de leur âme, car ils ne sont jamais seuls; les exemples absents, les autorités qu'ils ont coutume de respecter ne règlent pas seulement leurs actions, mais le fond de leurs cœurs; leur conscience est toujours éveillée et vivante, car elle leur rappelle sans cesse les nobles images qui ont leur sympathie, et elle fait comparaître leurs plus secrètes fautes devant l'opinion publique des absents et des morts.
De ces deux influences, celle de la raison et celle de l'exemple vivant, quelle est celle que voudrait fortifier un sage réformateur? Christ choisit la dernière. Il unit tous les hommes dans un même rapport avec lui ; il de-
manda à chacun d'eux de l'élever, loi, sur le piédestal de leur cœur, de le placer au-dessus de tous les autres objets de leur culte, père et mère, mari ou femme. Sur lui devait se concentrer leur fidélité suprême; il devait être leur modèle, leur maître, leur juge. Nul homme ne devait être honteux de le servir, et pour tous ceux qui le reconnaissaient la moralité devait être un fardeau léger et la loi du devoir aussi spontanée que le mouvement de la* vie; les douleurs devenaient faciles à supporter, et la perte des amis de ce naonde était réparée par la nouvelle demeure commune qui les attendait dans le royaume céleste; au sein même de la mort enfin, le sommeil devait être doux pour ceux sur le tombeau desquels on pouvait écrire : Obdormivit in Christo.