DU DÉSINTÉRESSEMENT
Le désintéressement est si essentiel à l'état ecclésiastique, que l'évêque en fait faire profession quand il donne la tonsure : Dominus pars, etc.
Jésus-Christ n'a pas eu où reposer sa tête ; il n'a choisi que des apôtres pauvres.
Le premier mot de la première instruction qu'il a faite tend à inspirer la pauvreté et le désintéressement.
L'illusion au sujet des biens temporels est si grande, si grossière, si étendue, qu'elle cache à plusieurs la lumière de l'Evangile et des saints canons.
C'est à tort que les clercs se croient autorisés à posséder de grands biens pour faire respecter le sacerdoce. Le quatrième concile de Carthage veut que la maison, les meubles et la table d'un évêque soient pauvres, qu'il n'appuie son autorité que fide et vitœ meritis. L'état du sacerdoce est sans contredit celui qui exige le plus de perfection. Or, Jésus-Christ dit : Sivisperfectus esse, vade, vende quœ habes et da pauperibus. Que veut dire cela? On aura beau faire pour éluder le sens de ces paroles, bon gré, mal gré, elles en auront toujours un véritable. Les premiers prêtres de l'Eglise se dépouillèrent pour recevoir le caractère sacré ; si quelques uns ont fait quelque réserve, ce n'a été que pour distribuer avec plus de fruit.
La cupidité est essentiellement opposée à la vie de rétraite et d'étude que doit mener l'ecclésiastique.
Comment un prêtre qui aime les biens de la terre pourrait-il parler avec affection de ceux du ciel et en inspirer aux autres un désir qu'il n'aurait pas? Le désintéressement des prêtres est différent de celui des autres chrétiens, en ce que les prêtres ne peuvent prendre que le simple nécessaire, au lieu que les laïques peuvent posséder pour eux et pour leurs enfants. Quoique le détachement effectif et le désintéressement conviennent d'une
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manière spéciale aux prêtres qui ont des revenus ecclésiastiques, ceux qui ont des biens patrimoniaux sont obligés aussi par leur état à un plus grand détachement que le commun des chrétiens.
La vue du fruit défendu fit tant d'impression sur les sens de nos premiers parents, qu'ils oublièrent la défense précise que Dieu leur en avait faite; ce que Jésus-Christ appelle fallacia divitiarum l'ait tant d'impression sur la plupart des ecclésiastiques, qu'ils n'ont aucun égard aux canons et notamment au décret positif du dernier concile général, ni aux décisions de 1823.
Qu'on dise aux ecclésiastiques qu'il est absolument défendu de posséder plusieurs bénéfices, quand un seul est suffisant ad honestam vitœ sustentationem , c'est leur parler une langue étrangère qu'ils n'entendent pas.
Les biens ecclésiastiques ne sont que des aumônes faites à l'Eglise; n'est-ce pas un véritable vol que de recevoir des aumônes lorsqu'on n'est pas dans la nécessité? La pluralité des bénéfices, pratiquée par ceux qui la condamnent dans leurs thèses, était un prodige réservé à ce temps-ci.
Comment peut-on se reposer sur la plupart des prétendues dispenses qu'on obtient en fait de bénéfices? remédient-elles au tort que l'on fait à d'autres ecclésiastiques qui les posséderaient légitimement et qui sont dans le besoin? ou bien est-ce en vérité pour les faire passer aux pauvres qu'on accumule les aumônes dans ses mains?
Vouloir posséder par dispense plusieurs bénéfices , sans une nécessité réelle, pour faire des aumônes, c'est vouloir obtenir le bien d'autrui pour en faire de bonnes œuvres.
Il est certain que les besoins d'une famille n'excusent ni n'autorisent la pluralité des bénéfices; ce n'est pas la fin pour laquelle ils ont été établis.
Les parents pauvres n'ont droit qu'au superflu du bé-
néfice légitimement possédé. Leur pauvreté n'est point une raison pour qu'un ecclésiastique jouisse d'un titre qui ne lui est pas nécessaire, contre la disposition des canons et au détriment d'un autre ecclésiastique à qui il serait conféré et qui y aurait droit par son état.
Que l'abus des revenus ecclésiastiques est dangereux ! Ils ne sont destinés que pour l'honnête nécessaire des clercs et pour le soulagement des vrais pauvres ; tout autre usage est un vol et un sacrilège.
L'honnête nécessaire ne doit point être réglé sur la coutume du siècle, ni sur l'exemple du grand nombre des clercs, mais sur l'esprit de l'Evangile, sur la simplicité tant recommandée par les canons et sur l'édification que les ecclésiastiques doivent aux peuples ; c'est sur cela que l'on sera jugé.
Si un ecclésiastique donne publiquement son superflu à des parents dont la pauvreté ne soit point reconnue, quoique réelle, il scandalise l'Eglise ; il est, pour ainsi dire, comptable au public du bien des pauvres.
Que de fantaisies, de superfluités, d'amusements sont comptés au nombre des besoins par le clerc intéressé ! que de retranchements et de largesses l'ecclésiastique détaché trouve à faire dans ce qu'il possède !
Les prétextes et la coutume peuvent endormir les clercs dans leur cupidité; le peuple n'en est pas moins scandalisé, et les prévarications n'en seront pas moins punies rigoureusement au jugement de Dieu.
Loin du sanctuaire tous les Giézi et les Judas ! l'esprit d'intérêt leur ferait trahir Jésus-Christ, perdre leurs âmes et celles des autres.
Celui qui n'a point de fortune et qui s'ingère dans l'état ecclésiastique sans avoir les talents et les dispositions requises, montre qu'il est conduit par l'esprit d'intérêt ; s'il se trompe à ce sujet, le monde ne s'y trompe pas.
Quelque talent, quelque vertu que l'on ait, si l'on
prend l'état ecclésiastique parce qu'on est pauvre, on est un mercenaire.
Quand on parle souvent de bénéfices, des avantages temporels de l'état ecclésiastique, quand même on ne ferait qu'y penser avec affection, c'est une preuve qu'on a une âme intéressée : Nec hune elegit Dominus.
Comment un homme dont le cœur est dur peut-il se croire appelé à être le père des pauvres? L'esprit de désintéressement se connaît à la facilité et au zèle avec lesquels on se porte à soulager les indigents selon son pouvoir.
Celui qui ne veut manquer de rien ne doit pas être choisi pour administrer le bien des pauvres ; il serait à coup sûr un économe infidèle.
Saint Ambroise paraît être d'avis qu'un ecclésiastique quia des biens patrimoniaux ne doit pas vivre aux dépens de l'Eglise : Agelluli sui contentus fructibus si habet, si non habet stipendiorum suorum f rue tu.
De tout temps, dans l'ancienne loi comme dans la nouvelle, le prêtre a toujours été regardé comme le dépositaire de la science : Labia sacei'dotis custodient scientiam.
La science du prêtre n'est point une science vaine, curieuse et inutile au salut.
Beaucoup d'ecclésiastiques savent l'histoire, les lettres, la philosophie, qui n'ont pas les premiers principes de la science sacerdotale.
La science des prêtres est celle que l'Ecriture appelle scientia sanctorum; elle a pour but de faire des saints et de les diriger dans les voies de la sainteté.
On peut savoir ce qu'on appelle la théologie et même l'enseigner sans avoir la science des saints.
Le propre de la science des prêtres est plus de réfor-
mer le cœur que d'orner la mémoire ; elle s'acquiert plus par l'oraison et par l'humilité que par l'étude et la dispute.
La science des saints a pour principe non la lumière humaine, mais la lumière divine, qui émane de celui qui est la voie, la vérité et la vie, qui ne se donnent que par lui.
Le prêtre est établi le docteur, le juge et le médecin des âmes; il faut qu'il sache enseigner aux hommes tout ce qu'ils doivent croire, tout ce qu'ils doivent pratiquer, et qu'il soit capable de corriger leurs vices et leurs défauts.
Puisque Jésus-Christ a dit aux prêtres en la personne des apôtres : Euntes docete omnes gentes, la foi des peuples dépend donc de la science des prêtres.
Ce n'est point assez aux prêtres de savoir les vérités fondamentales de notre religion, il faut qu'ils en sachent les principales preuves pour en rétablir la croyance dans les esprits et pour combattre ceux qui l'attaquent : Ut potens sit exhortari in doctrina sana et eos gui contradicunt ar guère.
De quoi servirait-il au peuple que le prêtre sût la religion et ses preuves, s'il n'avait pas assez de talents pour en parler clairement et de manière à persuader?
Le péché a tellement obscurci la lumière naturelle, que l'homme méconnaît son devoir envers Dieu, envers le prochain et envers lui-même. C'est au prêtre, comme juge établi de Dieu, à montrer la loi au peuple en l'expliquant.
La charité envers Dieu et envers le prochain a des rapports si étendus et si multipliés, que le peuple ne peut les connaître, à moins que le prêtre n'entre dans le plus grand détail.
Il faut que le prêtre connaisse les devoirs de chaque condition , de chaque âge, de chaque circonstance, de chaque moment ; sans cela l'ignorance et l'illusion perdront tous les hommes.
C'est surtout dans l'Ecriture et les canons que le juge <lu peuple doit s'instruire de la loi; c'est là que l'Eglise lui ordonne de puiser ses lumières.
C'est une chose essentielle au prêtre de savoir les canons, mais il lui est encore plus essentiel de savoir s'en servir suivant le temps et les circonstances.
La lumière naturelle, obscurcie par le péché, a eu besoin de la loi écrite; l'ignorance des hommes a besoin des règles de l'Eglise: ce n'est point assez de la raison et du bon sens pour les conduire et pour les juger.
Que de choses il faut que sache le médecin des corps pour opérer des guérisons ! Le médecin des âmes doit en savoir encore davantage s'il veut les empêcher de périr.
Il faut que le médecin spirituel connaisse les différentes maladies de l'âme, du cœur et des sens, leurs commencements, leurs progrès, leur fin , leurs symptômes, leur contagion et leurs effets; il doit de plus connaître les différentes espèces de remèdes et la manière de les appliquer ; il y en a qui servent à expier, d'autres à réparer, d'autres à préserver, d'autres à fortifier
La science des saints apprend à profiter des moments favorables pour appliquer les remèdes propres à chaque maladie de l'âme.
Le but de la science des saints est non seulement d'empêcher les âmes de mourir, mais encore de rendre la vie à celles qui l'ont perdue.
De même que celui qui exerce la médecine sans avoir la science requise est le meurtrier des corps, de même celui qui se donne pour médecin des âmes sans avoir la science des saints est le meurtrier des âmes : Venit ut tnactet et perdat.
La science des saints est un don que Dieu ne fait qu'aux prêtres qui sont bien appelés et qui vivent en prêtres, c'est-à-dire qui s'appliquent sans cesse à l'étude, à la prière et à la mortification de leuis sens.
Le prêtre qui est dissipé, ou sensuel, ou ambitieux, est incapable de la science des saints, quelque scie.ice qu'il paraisse avoir: c'est falsi nominis scientia.
C'est mal à propos que l'homme ignorant veut s'ingérer dans le sanctuaire sous prétexte qu'il se bornera à l'oblation du saint sacrifice ; il est autant de l'essence du sacerdoce d'instruire et de réconcilier les pécheurs que de prier pour eux.
Quand un prêtre ignorant fuirait toutes les fonctions du sacerdoce, il peut être forcé par un cas de nécessité d'administrer le sacrement de Pénitence, ou de laisser perdre l'âme d'un moribond, faute de capacité et de science.
N'est-il pas visible que Dieu a rejeté du sanctuaire ceux qui ne sont pas capables d'acquérir la science des saints?
Comment peut-on prétendre à la science ecclésiastique, quand on n'a pas assez d'ouverture d'esprit pour comprendre les principales vérités de la religion et du salut, pour en sentir l'importance et en retenir les preuves? Cela est cependant indispensablement nécessaire pour enseigner le peuple de Dieu.
A Dieu ne plaise qu'on appelle au sacerdoce un homme sans discernement, sans jugement, sans une certaine droiture de raison, quelque vivacité d'esprit qu'il ait ! Il embrasserait les opinions les plus fausses ; il donnerait dans des écarts et y entraînerait les autres.
Un clerc qui n'a point le goût de l'étude et qui ne s'y appliquerait que malgré lui ne devrait point être promu aux Ordres, parce qu'il est impossible, sans une étude sérieuse et suivie, d'acquérir la science nécessaire.
L'ignorance des apôtres n'autorise pas les ignorants à recevoir la prêtrise. Jésus-Christ, il est vrai, non elegit doctores, sed fecit. La demande que font les apôtres au Sauveur, en disant: Ediscere nobis parabolum, fait bien voir qu'ils sentaient la nécessité de la science et qu'ils désiraient l'acquérir.
Les dispositions naturelles, quelque excellentes qu'elles soient, ne sont pas suffisantes pour acquérir la science des saints ; il faut de plus avoir ce que les Pères appellent caritatem veritatis.
Le cœur du prêtre est l'arche où repose la loi ; ses lèvres sont le propitiatoire d'où partent les oracles. Si tous les chrétiens doivent être embrasés d'amour pour la religion et les vérités saintes, c'est le cœur du prêtre qui est la fournaise où ils doivent puiser cette divine ardeur.
L'amour de la vérité donne à l'instruction du prêtre un ton que n'ont pas les discours les plus élégants et qui en fait la nourriture des cœurs droits.
Le pasteur est placé dans l'Eglise pour paître le troupeau de Dieu, pour lui donner la vérité et non de belles paroles.
Sic talis est quisque qualis dilectio ejus. Le cœur qui aime la vérité est donc bien pur, bien indépendant des passions, bien au-dessus des préjugés et des caprices, bien sublime et bien divin, par conséquent bien agréable à Dieu.
Pour que le peuple soit instruit, il faut lui parler souvent, clairement et fortement de la vérité. On parle volontiers, avec facilité et avec énergie de ce que l'on aime. Heureux donc ceux dont le pasteur aime sincèrement la vérité! ils la connaîtront tôt ou tard.
Il y a un art de présenter la vérité et de la faire agréer ; c'est l'amour qui le donne.
Le prêtre qui ne dit la vérité qu'en chaire et au confessionnal montre qu'il ne l'aime point ou qu'il l'aime peu ; saint Paul en parlait publiée et per domos.
L'ignorance grossière qui règne souvent dans les campagnes et même dans les villes montre d'une manière frappante et terrible combien il y a peu de prêtres qui aiment la vérité.
Il faut bien se donner de garde de faire clerc et moins encore prêtre un homme qui n'a ni goût ni facilité pour
parler de Dieu et de la vérité ; il serait pour le moins inutile dans le sanctuaire : Nec hune elegit Dominus.
Ce n'est pas assez de parler de Dieu et de la vérité pour montrer qu'on a de la charité et un vrai zèle, il faut aussi aimer à en entendre parler.
Il faut qu'un prêtre aime bien la vérité, puisqu'il doit non seulement résister à l'amour de la vanité qui domine dans tous les états, mais encore le détruire.
Plus le siècle est livré au mensonge, plus l'amour de la vérité doit être regardé comme une marque essentielle de vocation au sacerdoce.
Plus l'amour de la vérité est rare, plus il est aisé de reconnaître ceux qui l'ont, à leur vie, à leurs entretiens, à leurs lectures.
Un amour fort et constant pour la vérité suffit presque tout seul pour marquer la vocation au sacerdoce ; car où il est, là se trouvent assez ordinairement les autres signes.
Un ministre qui n'est point embrasé de l'amour de la vérité est une lampe éteinte, incapable d'éclairer; au lieu de lumière, il ne répand que la fumée des maximes terrestres et charnelles qui empoisonnent.
Le vrai pasteur se glorifie de n'avoir d'autre science que celle de Jésus crucifié, et ne parle que de lui.
Le goût de la vérité, qui nous fait discerner les fausses maximes d'avec les véritables, est un gage précieux de prédestination, quand on y joint une sincère humilité avec une grande fermeté d'âme.
Combien se mêlent d'instruire qui ne connaissent pas la loi ou qui ne connaissent que la lettre qui tue!
C'est la punition la plus terrible dont Dieu puisse frapper son peuple que de lui donner des ministres ignorants et qui se croient assez savants : Cœcus si cœco ducatum prœstet ambo in foveam cadunt.
Que de pécheurs impénitents ou mal convertis, parce que les prêtres qui les ont conduits n'ont pas eu toute la science ou tout le zèle nécessaire !
La science nécessaire au prêtre ne s'acquiert pas seulement dans les livres ou sur les bancs, mais dans la méditation et dans l'oraison. Toute autre ne sert ordinairement qu'à nourrir la vanité de celui qui la possède, et souvent à induire le peuple en erreur.
D'où vient que la science des saints est si rare parmi les prêtres? C'est qu'il y en a peu qui soient capables de méditer et de prier; et pourquoi y en a-t-il si peu capables de méditer ou de prier? C'est que lapupart ne cherchent qu'eux-mêmes : Quœrunt quœ sua sunt.
Combien faut-il être mort au monde et à soi-même pour goûter les maximes de Jésus-Christ et de l'Evangile jusqu'au point de les regarder et de les suivre comme la seule règle de conduite qui soit sûre !