TREIZIÈME MÉDITATION
Combien la vie du prêtre doit être innocente.
Homo qui habuerit maculam non offeret panes Deo suo, nec accedet ad ministerium ejus (2). L'Ancien Testament, qui était une figure du Nouveau, montre par la pureté du corps qu'il exigeait, soit dans la victime qui devait être sans tache, soit dans le prêtre qu'il repoussait pour la moindre souillure, quelle pureté de mœurs, quelle in-
(1)1 Timoth. 4 et Tit. 2. — (2) Lévit. 21.
INNOCENCE DE LA VIE Db PRÊTRE. 99
Rocence de vie est exigée dans le prêtre de la loi nouvelle, qui n'est plus la figure, mais la réalité. Notre victime est sans tache, l'Agneau est immaculé. Le prêtre doit lui ressembler autant qu'il est possible, afin d'être un pontife saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs; il ne doit ni commettre le mal, ni recevoir l'apparence du mal, et ne doit point se permettre ce qui ne convient pas.
Ier Point. — Un évêque ou un ecclésiastique quelconque qui ne redoute pas le sacerdoce (et l'apôtre donne les mêmes règles pour les évêques et pour les prêtres) doit être irrépréhensible, incapable de recevoir de la confusion, c'est-à-dire qu'il doit préserver sa réputation et sa conscience, autant que le permet la fragilité humaine, de toute espèce de tache, sa réputation quant à l'extérieur, et sa conscience quant aux taches intérieures. 1° Non accédât ad ministerium sicœcus fuerit, si claudus, si parvo vel grandi, vel torto naso, si fracto pede vel manu, sigibbus, si lippus. Ce sont des défauts extérieurs qui tombent sous les yeux et qui lui empêchent d'accomplir décemment son ministère. Mais le vice de l'infamie c-u une vie qui a été mal employée déshonore bien davantage le ministère. C'est pourquoi un prêtre ou un clerc doit avoir un bon témoignage de la part de ceux qui sont en dehors, afin de ne pas tomber dans l'opprobre et dans le filet du démon (1). C'est encore pour cela que les saints Pères et les saints canons défendent de mettre au nombre des clercs celui qui a été mis en pénitence publique, quelque bon qu'il soit. A ces sortes de pécheurs , dit saint Léon, il faut la retraite, et si leur satisfaction est convenable, elle leur sera avantageuse et profitable. Ce n'est pas sans de graves raisons qu'on exige qu'un pénitent qui a été ordonné soit dégradé et enfermé dans un monastère si le fait est prouvé. Comme le dit saint Thomas, ceux
(i)ITimoth. 3.
qui sont ordonnés sont élevés en dignité et placés audessus des autres; c'est pourquoi on exige qu'ils aient un certain pris, une réputation intacte, et qu'ils n'aient pas été pénitents publics.
En effet , le prêtre doit l'emporter sur les laïques et s'élever au-dessus d'eux par la pratique des vertus. S'il tombe gravement ou honteusement, les peuples imiteront plutôt le mal que le bien. Et comment, demande saint Jérôme, celui qui est tombé dans le même crime pourra-t-il enlever le mal qui n'a été commis que parce qu'il en a donné l'exemple? Quelle liberté aura le prêtre pour corriger le pécheur, quand sa conscience lui dit en secret qu'il est coupable du même péché? C'est pourquoi le même docteur exige que celui qui doit être ordonné ne soit pas seulement exempt de crime au temps de son ordination, mais que sa conscience ne lui reproche aucun péché depuis l'époque ou il a été régénéré en Jésus- Christ.
2° Le prêtre doit avoir non seulement une réputation intègre sous le rapport des crimes graves, mais sa conscience doit aussi, autant que la chose est possible, être exempte des moindres taches. Elle est grande la vertu sacerdotale, dit saint Ambroise, car elle doit se préserver non seulement des choses graves, mais des moindres. Non accedet ad ministerium si cœcus fuerit, si claudus. Saint Grégoire applique à l'âme la défense faite autrefois pour ces défauts corporels, et veut que le prêtre de la loi nouvelle soit entièrement exempt de vice, de péché, de toute faute, de tout mauvais attachement, de toute mauvaise habitude. Un séraphin purifia avec un charbon ardent les lèvres du prophète Isaïe, le Seigneur délivra de la tache originelle Jérémie et saint Jean dans le sein de leur mère, afin qu'ils fussent capables d'annoncer dignement la parole de Dieu. Nous portons dans nos mains cette parole, ce verbe de Dieu qui y prend sa chair comme dans le sein de Marie: nous le portons en divers lieux, nous le distri-
buons : quelle pureté de corps et d'âme ne devons-nous pas avoir !
Qui montera sur la montagne du Seigneur ou qui entrera dans son sanctuaire? demande le roi-prophète. 11 répond lui-même: Innocens manibus et mundo corde qui non accepit in vano animam suam (1). Saint Chrysostôme dit trèsbien : 11 faut que le prêtre soit si pur, que, s'il était placé dans le ciel , il pùl tenir un rang parmi les Vertus célestes. Qui peut dire: Mon cœur est pur. je suis exempt de tout péché (2) ? Et comment pouvons-nous dire que nous sommes purs en présence de celui devant qui les cieux ne sont pas purs, nous qui chaque jour nous souillons par de nouvelles fautes, et qui ne nous purifions jamais des fautes anciennes par les larmes de la pénitence?
IIe Point. — Ab omni specie mala abstinete vos (3). Saint Thomas applique spécialement aux ecclésiastiques et place au nombre des devoirs de leur ministère l'accomplissement de ce que l'apôtre recommande à tous les fidèles, c'est-à-dire qu'ils doivent s'abstenir non seulement de tout ce qui est mal en soi, mais encore de tout ce qui a l'apparence du mal. Tel est d'abord tout ce qui inspire quelque soupçon ; en second lieu, tout ce qui a quelque ressemblance ou quelque affinité avec le mal ; enfin tout ce qui conduit le prochain au mal à cause de sa faiblesse.
1° Les saints canons prononcent la peine d'excommunication contre l'ecclésiastique qui se livre aux jeux de hasard, contre celui qui trafique, qui est fermier ou intendant d'une maison, et veulent qu'on le corrige sévèrement, parce que ces fonctions prouvent qu'il est conduit par l'appât d'un intérêt sordide. Les conciles de Laodicée et de Latran leur défendent de fréquenter les spectacles de farceurs, d'histrions. Et qui pourrait souffrir qu'un prêtre se trouvât dans les bals et les danses? II
(\) Ps. 23. — (2) Prov. 20. - (3) I Thess. 5.
faut avec l'habit séculier abandonner tout ce qui ressent les mœurs et les plaisirs du siècle. Celui qui est fréquemment et familièrement avec l'autre sexe, qui porte ses regards partout effrontément, qui a toujours un air joyeux, qui rit fréquemment, qui s'appuie sur le siège ou le canapé d'une femme, qui demeure sous le même toit avec elle, ou qui lui parle seul à seule, à moins que ce ne soit comme en passant, quand même il ne penserait pas au mal, celui-là ne sera innocent ni devant les hommes ni devant Dieu, parce que ce qui n'est que péché véniel pour le peuple est un crime pour le prêtre, et ce qui n'est qu'une erreur dans la brebis est mortel pour le pasteur, dit Pierre de Blois.
Il vaut mieux imiter saint Augustin, qui évita la société de sa sœur aussi bien que toute familiarité avec la fille de son frère; car, disait-il, si les femmes de ma famille sont mes parentes et ne sont pas suspectes , celles qui viendraient les voir pourraient donner des soupçons.
2° Il y a encore d'autres choses qui, sans être coupables, ont aussi une certaine affinité et quelque ressemblance avec le péché : telles sont certaines paroles qui ressemblent à des jurements, à des imprécations, à des railleries, qui en découlent par corruption et que l'on se permet dans la conversation ; on doit s'en défaire totalement. Lorsqu'un ecclésiastique interpose souvent sa foi, il enseigne à jurer et même à parjurer, et, en se servant souvent du nom du diable, il n'imprime pas dans les cœurs le nom de Jésus. Ne prononcez jamais des paroles déshonnêtes ou des bouffonneries qui ne conviennent pas aux saints. Ce qui dans la bouche des laïques n'est que badinage est un blasphème dans la bouche d'un prêtre, dit saint Bernard. Vous avez consacré votre bouche à l'Evangile, il ne vous est pas permis de l'ouvrir pour de tels discours, et en faire une habitude serait un sacrilège.
Nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges
et aux hommes (I), qui nous observent comme des modèles à imiter. Dieu nous a choisis, dit saint Jean Chrysostôme, pour être comme des lumières, et comme la lumière découvre ce qui est caché dans l'obscurité, il faut que l'Ame du prêtre soit plus pure que les rayons du soleil, qu'elle éclaire par l'éclat de sa vie sainte tout l'univers.
3° Il y a une autre espèce de mal qui peut scandaliser le prochain à cause de sa faiblesse et de son erreur, et que l'apôtre ordonne d'éviter (2). Ainsi, autrefois il s'était élevé une grave controverse au sujet des viandes impures défendues par l'ancienne loi et de ce qui était offert aux idoles pour savoir si les fidèles pouvaient en manger. L'apôtre enseigne que tout est pur pour ceux qui sont purs, que les idoles ne sont rien , que les fidèles pouvaient manger ce qu'on leur offrait sans faire aucune question à cause de la conscience; mais il veut aussi qu'on ne fatigue pas la conscience d'un frère qui met une différence dans les viandes ou qui avertit qu'elles ont été offertes aux idoles. Votre frère, pour lequel Jésus- Christ est mort, périra, dit-il, par votre science, et vous péchez contre Jésus-Christ. Voilà le scandale des faibles et des petits que Jésus-Christ a sévèrement défendu.
Pensons donc comme l'apôtre ; si la nourriture scandalise mon frère, je ne mangerai jamais de la viande. Imitons Eléazar, qui, ayant reçu du roi l'ordre de manger des viandes défendues, quoiqu'on lui présentât celles qu'on pouvait manger pour faire semblant d'obéir au tyran, répondit qu'il voulait être mis dans la tombe ; il n'est pas digne de notre âge. disait-il, d'user de dissimulation. Beaucoup déjeunes gens penseraient qu'Eléazar, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, a embrassé le genre de vie des étrangers, et seraient trompés (3).
IIIe Point. — Nemo adoJescentiam tuam contemnat (4).
[i) I Cor 4. — (2) Rom. 14. - (3) Macli. 6.— (4) l Iïmoll». 4.
L'apôtre exhorte Timothée à montrer le sens d'un vieillard et la gravité de l'âge mûr pour n'être pas un objet de mépris. Il y a des choses qui ne sont pas mauvaises, qui n'ont pas l'apparence du mal et qu'un ecclésiastique doit éviter, parce qu'elles ne conviennent pas. Omnia mihi licent, dit l'apôtre, sed non omnia expediunt (1). Un ecclésiastique doit avoir une certaine maturité, conserver une certaine bienséance, d'abord pour sa dignité, ensuite pour concilier à son ministère le respect et la vénération.
1° La dignité ecclésiastique est grande, mais elle est avilie et méprisée dans un homme vil qui ne sait pas faire respecter son saint état et qui prête à la risée. Il n'approchera pas du ministère : Si fuerit parvo vel grandi naso, vel torto, si gibbus, si lippus. Tout ce qui est raesséant, tout ce qui est ridicule ou absurde, le Seigneur le réprouve dans ses ministres; il exige au contraire tout ce qui convient et qui est conforme à la sagesse. La Sagesse crie : Jusqu'à quand, enfant, aimerez-vous V enfance ? Laissez l'enfance ; la fascination de la bagatelle obscurcit ce qui est bien: Fascinatio nugacitatis obscurat bona (2). L'Ecriture loue Tobie de ce qu'étant le plus jeune, il ne fit jamais rien de ce qui sentait l'enfance, et l'apôtre dit à Timothée : Fuyez les désirs qui sentent la jeunesse, évitez les contes de vieille et tout ce qui est ridicule. Il dit aux Ephésieos : Que toute bouffonnerie et toute impertinence qui ne convient pas ne soit pas même nommée parmi vous ; comportez-vous comme il convient à des saints.
Vous voyez que la sainteté ecclésiastique a en horreur les sornettes et les jeux enfantins, parce que ces choses attirent le mépris sur la dignité ecclésiastique. Ne soyez donc pas étonné que le concile de Sens, en 1528, défende que les ecclésiastiques se permettent de jouer en public à la balle, à la paume ou à d'autres jeux, surtout avec les laïques. Ne
(1) I Cor. 6. — (2) Prov. 1 et 9, Sap. 4.
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soyez pas étonné de ces paroles de saint Bernard à Eugène : 11 est indécent que vous vous laissiez aller à des ris immodérés, mais plus laid si vous y excitez les autres. Ne soyez pas surpris que l'on condamne dans les ecclésiastiques tout ce qui s'éloigne de la décence dans les mœurs et d'une réserve telle qu'elle convient à l'âge mur, comme les mouvements désordonnés, l'attitude du corps ou les gestes ridicules, les imitations bouffonnes, les luttes, la démarche précipitée sans motifs, l'action de rider le front, l'élévation des sourcils, et beaucoup d'autres choses encore que l'on ne doit point négliger, qui attirent le mépris, empêchent le fruit que l'on peut produire dans les âmes et arrêtent leurs progrès dans le bien.
2° En effet , le mépris du ministre retombe sur son ministère, si l'on ne s'en acquitte pas avec décence ; il trouble les esprits, il excite à rire, plutôt qu'il ne porte à la piété. 11 importe donc que toutes les actions du prêtre qui offre le saint sacrifice, ses démarches, ses gestes soient mesurés sur certaines règles de telle manière qu'il n'y ait rien de messéant, rien qui choque, rien qui soit précipité ou superflu, mais que tout soit parfaitement d'accord et forme un tout capable d'exciter, d'augmenter la dévotion du peuple. Si nous observons fidèlement, comme nous le devons, toutes ces règles, nous accomplirons ce que l'apôtre exige de nous : Que nous ne donnions à personne aucune occasion de péché, afin que notre ministère ne soit pas méprisé; mais que nous nous montrions toujours de dignes ministres de Dieu (i).
Il faut souvent rappeler à notre mémoire ces paroles du saint concile de Trente : Sic decet omnino clericos in sortem Domini vocatos, vitam, moresque suos componere, ut habitu, gestu, incessu, sermone, aliisque omnibus rébus, nihil nisi grave, moderatum a religione plénum prœ se feront;
(1) II Cor. 6.
levia etiam delicta quœ in ipsis maxima essent effugiant, ut eorum actiones cunctis offerant venerationem.