DIX-SEPTIÈME MÉDITATION
De l'esprit de pauvreté.
Omnis ex vobis qui non renuntiat omnibus quœ possidet, non potest meus esse dùcipulus. Le Seigneur, se tournant
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vers la foule qui le suivait, ordonna à tous le renoncement aux biens temporels et la pratique de la pauvreté. Il voulut cependant qu'il y eût une différence dans la pratique entre les ecclésiastiques et les religieux, et entre les premiers et les laïques. Il confirma cette doctrine dans diverses autres circonstances : Heureux les pauvres d'esprit, dit-il ; le royaume des deux est à eux (i). N'amassez pas des trésors sur la terre (2) . Malheur à vous, riches (3) ! Mais quand on parle des richesses, il faut considérer l'affection, l'usage ou le mépris ; l'affection ou l'attachement est très-mauvais, l'usage est dangereux, le mépris est excellent.
Ier Point. — L'attachement aux richesses, soit dans sa cause, soit dans sa nature, soit dans son effet, est mauvais et très-mauvais.
i° Il prend sa source dans la triple concupiscence dont l'Ecriture fait mention et qu'elle condamne, parce qu'elle ne vient pas de Dieu le Père , mais du monde, et elle ne peut exister avec l'amour de Dieu ou avec la vie surnaturelle de l'âme, parce que la concupiscence, ayant conçu, enfante le péché, et le péché, lorsqu'il est consommé, engendre la mort. Or, qu'est-ce que l'amour des richesses, sinon la concupiscence des yeux? Et comme les richesses sont un bien terrestre qui se rapportée un autre bien terrestre, aux voluptés, aux honneurs, on le rapporte aussi à un autre amour, à la luxure qu'on appelle la concupiscence de la chair, à l'ambition qu'on nomme l'orgueil de la vie. De ces sources empoisonnées vient le désir d'avoir, l'attachement aux richesses, à moins qu'on ne soit si sottement avare qu'on ne sache pas ce que vaut une pièce, et qu'on se contente de contempler son argent dans un coffre, ce qui est la plus grande folie, car on laisse ses richesses à d'autres et l'on perd son âme.
Interrogez-vous vous-même pour savoir d'où vient ce
(1) Matth. 5. - (2) Matth. 6. — (3) Luc 6.
grand désir de posséder : Habentes alimenta et quibus iegamur, his contenti sumus (1). Puisque vous avez plus, craignez encore moins la pauvreté.
2° Comme c'est un bien de s'attacher à Dieu, c'est donc un mal de s'attacher aux choses terrestres ; car Dieu les a créées pour l'homme et non l'homme pour elles, non pour qu'il se reposât en elles, mais pour arriver par elles à sa fin, qui est Dieu. C'est pour cela que l'attachement déréglé et désordonné aux richesses est mauvais en lui-même ; il souille le cœur, parce qu'il renverse l'ordre de la création, qu'il jouit de ce qui ne doit que lui servir ; c'est la cupidité, c'est l'avarice qui s'appelle la servitude des idoles, qui ne peut exister avec le culte de Dieu : Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent (2). Et que veut dire le prophète quand il parle ainsi : Divitiœ si affluant nolite cor apponere? Que signifie la parole du Sauveur, quand il dit : Omnis ex vobis qui non renuntiat omnibus quœ possidet, non potest meus esse discipulus?
Celui qui ne peut pas être disciple pourra-l-il être prêtre et ministre de Jésus-Christ? Qui donc pourra être sauvé? C'était la question que faisaient les apôtres étonnés, eux qui avaient tout laissé; mais il est plus facile «l'abandonner les choses terrestres que de se défaire de rattachement que l'on a pour elles. Jésus leur dit : Cela est impossible aux hommes, mais cela n'est pas impossible à Dieu, qui peut tout, parce que Dieu, par sa grâce, délivre de cet attachement, mais il ne sauve pas avec cette affection.
3° Car un semblable attachement est mauvais et condamnable surtout quant à son effet. La cupidité est la source de tous les maux (3). Pourquoi parlerais-je des divisions, des colères, des disputes, des jalousies, des usures, des vols, des rapines, des homicides, qui ne peuvent regarder que les laïques, et pour les clercs, de la simonie,
(1) I Timolh. 6. — (2) Ps. 61. - (3) I Tim. 6.