DE L'ESPRIT DE PAWRETK
de la pluralité des bénéfices? Mais il y a bien d'autres cas, dit Pierre de Blois, dans lesquels l'avarice des prêtres est notoire: lorsqu'ils se font ordonner pour un intérêt temporel, lorsqu'ils administrent les sacrements par l'espoir d'une misérable offrande, lorsqu'ils disputent pour un cadavre, qu'ils vendent et le baptême et la sépulture, ne taisant rien pour rien. Pourquoi y en a-t-il qui recherchent plutôt la dîme que les âmes, et qui suscitent plutôt un moyen de procès à leur troupeau qu'ils ne lui donnent la nourriture, qui ont grand soin de leur revenu annuel et négligent le gain des âmes, qui comptent plutôt leurs bêtes de service qu'ils ne nourrissent leurs pauvres?
Je vous en conjure, dit saint Jérôme à Népotien , ne cherchez pas les avantages du siècle dans la milice de Jésus-Christ; n'ayez pas plus que lorsque vous avez commencé à être clerc. Car il y en a qui sont plus riches étant ecclésiastiques qu'ils ne l'étaient étant séculiers, qui possèdent des biens sous Jésus-Christ pauvre qu'ils n'avaient pas sous l'empire du démon fourbe et riche, tellement que l'Eglise pousse des soupirs en voyant devenus riches sous son empilée ceux que le monde possédait autrefois indigents.
IIe Polnt. — Vœ vobis divitibus (I)! Pourquoi donc ce si grand malheur aux riches, puisque l'usage des richesses et leur possession sont d'eux-mêmes indifférents, et qu'ils peuvent servir aussi bien aux bonnes qu'aux mauvaises œuvres? C'est parce que cet usage est très-dangereux et qu'il ne peut guère exister sans un mauvais attachement, et, en second lieu, guère sans un certain abus.
1° Il est bien difficile de posséder des richesses sans en être possédé. C'est ce que veut taire entendre l'Ecriture lorsqu'elle appelle les riches des hommes de richesse. Celui qui appartient à un autre n'est plus à soi, et il ne
'!) Luc 6.
possède pas tant qu'il n'est possédé. En effet, lorsque l'œil est frappé de plus près par l'éclat de l'or, l'esprit est bientôt pris et serré par l'amour qu'il lui porte. Celui qui touche de la poix en a les mains souillées (1). Pourquoi, je vous demande, le Seigneur assure-t-il qu'il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux, sinon parce que la possession des richesses entraîne comme naturellement et nécessairement notre attachement, et qu'on ne peut s'en arracher que par un miracle de la puissance de Dieu?Cela est impossible aux hommes ; c'est pourquoi, lorsque le Seigneur envoya ses apôtres prêcher, il leur recommanda et leur dit : Ne possédez ni or ni argent. S'il est possible qu'un laïque acquière et conserve ses richesses plutôt par nécessité que par cupidité, parce qu'il en a besoin, soit pour conserver son rang, soit pour soutenir sa famille et la placer selon sa condition, un ecclésiastique pourrait-il agir de même plutôt par indigence que par concupiscence? On ne le comprend pas, car l'opulence ne rend pas plus respectable la dignité du prêtre, mais c'est bien plutôt la sainteté. L'Eglise n'a pas voulu que ses ministres eussent la faculté d'entrer dans le mariage, de peur qu'ils ne fussent chargés et qu'ils ne devinssent une charge ; si donc ils veulent s'enrichir, ils veulent se souiller, parce qu'il est presque impossible de posséder les richesses sans un mauvais attachement et sans abus: c'est ce que l'Ecriture déclare clairement. Heureux le riche, dit-elle, qui a été trouvé sans tache, qui n'a pas couru après l'or, et qui n'a pas mis sa confiance dans ses trésors ! Heureux celui qui a pu transgresser et qui ne l'a pas fait, commettre le mal et qui ne l'a pas commis! Quel est-il, et nous le louerons, car il a fait des choses admirables dans sa vie (2).
2° Les richesses donnent entrée à tous les vices et y
(1) Eccl. 31. — (2) Ibid.
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entraînent le cœur, en sorte que d'ordinaire celui qui regorge de richesses regorge aussi de vices. Saint Eucher a élégamment exprimé cette pensée: Il y a, dit-il, une certaine union et une ressemblance même entre le nom vice et richesse (vitiis et divitiis) ; c'est pourquoi Dieu se plaint en disant : Incrassatus est dilectus et recalcitravit impinguatus, dilatatus dereliquit Deum factorem suum (i). Le mauvais riche, pour avoir abusé des biens temporels, fut enseveli dans les enfers; quel mal a-t-il donc fait ? Il ^tait vêtu de pourpre et de fin lin, il faisait chaque jour bonne chère, et il abandonnait Lazare couché à sa porte ; mais il ne prit point le bien d'autrui, il entretenait son luxe et son faste de son propre bien, et on ne l'accuse pas d'avoir péché contre la justice, mais contre la charité. Jugez d'après cela ce qu'on doit penser de ces ecclésiastiques qui courent après la fortune et les richesses, qui sont le patrimoine des pauvres, et les vœux des fidèles, qui les emploient à satisfaire leur vanité et leur plaisir, et qui ne peuvent jamais se rassasier.
Clamant nudi, clamant famelici, conqueruntur, dit saint Bernard, et dicunt : Dicite, pontifices, in freno quid facit aurum? Il ajoute : Que nous importent tous vos habillements quand nous sommes transis de froid et que nous mourons de faim? Tout ce que vous employez en luxe et en faste est à nous. 0 quam difficile qui pecunias habent in regnum Dei introibunt (2) !
Mais l'avarice ne distingue pas même le sacré du profane; elle ne craint pas la rapine dans l'holocauste, elle ne redoute pas de porter ses mains jusque sur les choses saintes et même sur le corps de Jésus-Christ. Achan ne s'empara-t-il pas de l'or qui avait été réservé avec anathème? ne fut-il pas cause qu'Israël fut battu par l'ennemi et s'enfuit jusqu'à ce que le coupable fut lapidé et consumé par le feu? Les enfants d'Héli n'enlevaient-ils
(1) Deut. 32. - (2) Marc 10.
pas une partie des victimes offertes par le peuple jusqu'à ce qu'enfin ils périrent frappés par le glaive des Philistins?
Nescierunt saturitatem ; ignoraverunt ipsi pastores intelligentiam, omnes in viam suam declinaverunt, unusquisque ad avaritiam suam a summo usque ad novissimum (1).
IIIe Point. — Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum (2). La pauvreté, dit saint Bernard, est une grande aile qui conduit si prompternent au royaume des cieux, qu'on ne le lui promet pas pour un temps à venir, mais qu'on le donne présentement à ceux qui méprisent les biens terrestres. Car, comme le dit saint Grégoire, le royaume des cieux n'est pas seulement cette cité supérieure que nous espérons, mais on donne ce nom à l'Eglise d'ici-bas. Or, la béatitude de ces deux royaumes appartient aux pauvres, puisque le Seigneur promet dès ce monde le centuple à la pauvreté volontaire et la vie éternelle à la fin. Tout le monde désire une vie heureuse, mais on la cherche sottement dans la possession des biens terrestres. Il y a une vie temporelle, une vie spirituelle, une vie immortelle. Confiez-vous au Seigneur, dont les promesses en faveur de ceux qui méprisent les choses terrestres ne sauraient tromper. La pauvreté volontaire pour l'amour du Seigneur conduit à la béatitude de la vie temporelle, à la béatitude de la vie spirituelle, à la béatitude de la vie immortelle.
1° Examinez sérieusement en quoi consiste la béatitude de la vie temporelle : c'est dans la paix et la tranquillité, dans le repos et le contentement du corps et de l'âme; celui qui jouit de ces biens est heureux autant qu'on peut l'être au milieu des misères de cette vie; il vit content de son sort. Ainsi le bonheur de cette vie ne consiste donc pas dans l'abondance des richesses, que le Seigneur compare avec raison à des épines, parce qu'elles piquent
;i) Isaïe 56. - (2) Malin, u.
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l'esprit et le déchirent, lui donnent des soucis, des inquiétudes, des travaux, des craintes, des douleurs, et, à la tin de la vie, des peines et des chagrins. Enfin elles blessent l'âme et ne la rassasient pas. car l'avare ne se rassasie pas fie son argent (l); mais ceux qui abandonnent les biens de la terre ou qui les méprisent se reposent heureusement dans le sein de la Providence, qui nourrit les oiseaux du ciel et qui orne les herbes des champs. Rien ne manque à ceux qui ne désirent rien ; semblables à des pèlerins, ils passent rapidement et se servent de ce monde comme n'en usant pas; quoique tristes, ils sont toujours dans la joie; quoique pauvres, ils en enrichissent beaucoup; comme n'ayant rien, ils possèdent tout (2) ; car le Seigneur est la part de leur héritage.
Le Seigneur demandait à ses apôtres : Lorsque je vous ai envoyés sans sac, sans valise et sans souliers, quelque chose vous a-t-il manqué? Ils répondirent : Rien (3). Quoiqu'il les envoyât, comme des brebis au milieu des loups, chez des peuples barbares, aucun d'eux ne périt de faim, m;iis ils furent emprisonnés et mis en pièces pour la foi. Dites donc avec le prophète : Dominus régit me et nihil mihi deerit ; in loco pascuœ ibi me collocavit (4).
2° Voilà la véritable béatitude de cette vie temporelle. Quant à la béatitude de la vie spirituelle, elle consiste, je l'avoue, non dans les richesses terrestres, mais dans celles d'en haut, dans l'abondance des dons célestes que Difii a promis à la pauvreté volontaire. Quiconque aura laissé sa maison ou ses champs à cause de mon nom recevra le centuple (S), c'est-à-dire, selon l'interprétation de saint Jérôme, celui qui abandonnera les biens charnels pour le Sauveur recevra les biens spirituels, qui sont en comparaison et en valeur comme si l'on comparait un petit nombre à cent; c'est ce que le Seigneur veut sans doute
(1) Eccl. S. — - I Cor. 7 et II Cor. 12. - (3) Luc 22. - (4) Ps. 22. — (5) Matlh. 19.