DIX-NEUVIÈME MÉDITATION
De la chasteté ecclésiastique.
ïlundamini qui fertis vasa Domini (1). Ce qu'on exigeait des lévites, dans l'ancienne loi, était un exemple et une figure de la chasteté sacerdotale : ils devaient se purifier et être bien purs pour porter les vases du Seigneur. Mais autre est la chasteté des lévites, autre la continence qu'on exige des ministres de la nouvelle loi. On veut qu'ils aient l'intégrité virginale, qui est aussi difficile qu'elle est sublime, et qui exige une exacte vigilance, une fuite prompte de tout ce qui est capable d'enflammer la concupiscence de la chair. Le sacrement de l'Ordre exige donc une pureté éclatante dans le corps, une vigilance continuelle sur le corps et un élôignement entier de tout ce qui peut être un appât pour la volupté.
Ier Point. — La consécration cléricale, les fonctions du ministère, l'édification des peuples exigent une pureté virginale et angélique.
1° Le prêtre est appelé Yange du Seigneur (2), afin de l'exciter à imiter la vie de ceux dont il porte le nom. Ceux qui n'épousent point et qui ne sont pas épousés sont, au témoignage même de Jésus-Christ, comme les anges de Dieu, dont la pureté est plus heureuse, tandis que celle des vierges est plus forte et plus courageuse, car avec la victoire elle obtient la palme et la couronne. Voilà la pureté qu'exige la consécration dans les Ordres sacrés. Comme le dit l'apôtre : Qui sine uxore est, sollicitus est quœ Domini sunt, quomodo placeat Deo ; quiautem cum uxore est, sollicitus est quœ sunt mundi, quomodo placeat uxori et divisus est (3). Or, celui qui s'est consacré à Dieu ne peut être partagé. Le Seigneur est la part de mon calice et de mon héritage. C'est pourquoi l'Eglise a décrété.
(1) Is. 52, — (2) Malach. 2. — (3) I Cor. 7.
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dans le concile de Trente, que personne ne serait admis aux Ordres sacrés avant d'avoir fait le vœu de chasteté perpétuelle.
Ainsi, toutes les fautes que l'on peut commettre plus tard contre la chasteté ne sont plus un simple péché, mais la violation d'un vœu, la profanation d'une personne consacrée, un énorme sacrilège auquel doit certainement s'appliquer cette parole : Votre impureté est exécrable (1) ; son odeur infecte et sa pourriture s'élève jusqu'à Dieu, dit le prophète Joël; elle accélère la mort, qui se précipite comme une tempête. Où allez-vous donc, malheureux! à moins que vous ne vous soyez éprouvé fortement et longtemps avant de recevoir le sous-diaconat, et qu'une longue expérience ne vous prouve que vous êtes disposé, avec le secours de Dieu, à garder votre vœu de chasteté ?
2° Quelle pureté exigent les fonctions du saint ministère et l'administration des sacrements, qui sont profanés par autant de sacrilèges et aussi souvent qu'ils ne sont pas administrés avec la sainteté requise ! Les prêtres ne portent pas seulement les vases du Seigneur, mais le corps et le sang même de Jésus-Christ, dans lesquels habite la plénitude de la divinité ; ils le consacrent, le touchent, le distribuent et le reçoivent. Les deux ne sont pas purs devant lui (2) ; cependant l' incorruption permet de s'approcher de Dieu (3), et celui qui aime la pureté du cœur aura le Roi pour ami (4). Mais ceux qui agissent avec impiété sont abominables (5). C'est l'agneau sans tache que les vierges suivent partout où il va. L'auteur de la pureté ne veut que des choses pures : il choisit pour mère une vierge infiniment pure, il aima plus spécialement le disciple qui était vierge, il voulut être enseveli dans un linceul neuf et pur, être placé dans un sépulcre neuf et pur,
(1) Ezéch. 24. — (2) Job lo. — (3) Sap. 6. — (4) Prov. 22. — (5) Prov. 16.
et il se montre à ceux qui ont le cœur pur. Les corps purs ont le bonheur de le posséder. Je vous le demande maintenant, dit Pierre Damien, par qui veut-il que son corps soit touché? Si dans la crèche il voulait être servi par des mains pures, quelle pureté ne veut-il pas dans ceux qui touchent son corps maintenant qu'il est assis à la droite de la majesté de Dieu dans le ciel?
Daniel vit dans le temple la désolation et l'abomination de la désolation, et à la fin la destruction : l'hostie et le sacrifice seront anéantis, et la désolation durera jusqu'à la fin et jusqu'à la consommation. Quelle est donc cette exécrable abomination de la désolation dans le lieu saint, cette horrible dévastation qui doit durer jusqu'à la fin, sinon cette profanation des prêtres qui salissent et outragent sur l'autel, avec leurs mains impures et sacrilèges, le sang qui les a sanctifiés? C'est à eux qu'il ne reste plus une hostie pour leurs péchés; ils ri ont plus qu'à attendre le terrible jugement et l'ardeur du feu qai doit consumer les ennemis (i).
3° Ajoutez ce que dit saint Augustin : La chasteté est nécessaire à tous, mais surtout aux ministres de l'autel, dont la vie doit être le modèle des autres. Il n'y a pas un péché ni un vice sur lequel le peuple veille avec plus de soin et d'attention dans un prêtre, sur lequel il ait plus de méfiance et dont il se scandalise davantage; il interprète mal un regard , un geste, un mot. C'est pourquoi, comme le dit saint Prosper, les prêtres qui voient souvent des femmes ou des religieuses, quand même ils ne feraient aucun mal, fournissent une ample matière à des soupçons, et déshonorent leur vie par les taches d'une mauvaise réputation.
Le conseil de saint Jérôme à Népotien est admirable et vous apprendra quelle doit être la pureté des ecclésiastiques. Prenez garde, dit-il, de ne pas donner prise au
(1) Hebr. 8.
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moindre soupçon ; prenez garde qu'on ne puisse rien inventer qui ressemble à de la probabilité. Un docteur eclésiastique ne doit pas laisser planer sur lui la moindreopinion désavantageuse, le moindre doute.
IIe Point. — Hubemus autem thesaurum istum in vasis fictilibus (I). Le trésor de la pureté est bien précieux, puisque aucun prix n'est comparable à rame chaste (2). Mais celui qui veut conserver ce trésor pour la vie éternelle et marcher avec lui dans la voie du salut, doit veiller sans cesse, garder son cœur et son corps avec un soin extrême. Toute chute est grave ; cependant l'inclination est violente, le chemin est dangereux et glissant; ainsi, la chute est aussi facile qu'elle est grave.
1° La vertu de pureté est comparée à un miroir trèspur, dont le moindre souffle ternit et obscurcit l'éclat, dont l'intégrité se perd facilement et ne se rétablit jamais parfaitement. Qu'y a-t-il de plus beau que la chasteté ? dit saint Bernard. Mais une seule mauvaise pensée, une seule parole impure, un seul regard suffit pour détruire son éclat et sa beauté ; et le sentiment général des théologiens, c'est qu'il n'y a point en cela de légèreté de matière, quoique cependant il puisse n'y avoir que péché véniel, à cause de l'imperfection de l'acte, du défaut de réflexion ou de consentement : mais aussitôt qu'il y a consentement plein et réfléchi, c'en est fait de l'intégrité de la pudeur, une tache mortelle lui enlève sa beauté et son éclat. Omnis qui viderit mulierem ad concupiscendam eam, jam mœchatus est eam in corde suo (3). C'est pour cela que ceux qui veulent avoir la conscience pure ont soin de découvrir au saint tribunal les moindres choses qui ont rapport à cette matière quand même il n'y aurait pas de faute.
2° Tu , omni custodia serva cor tuum , quia ex ipso vita procedit (4). Opposez- vous au commencement; lorsque
(1) II Cor. 4. — (-2) Eccl. 2G. — (3) Matlh. 3. — (4) Prov. 4.
l'esprit malin vous offre ses impuretés, accourez à la porte de votre cœur, chassez-le de l'entrée et dites-lui : Va-ten d'ici, Satan, tues un horrible monstre; comment oses-tu faire entendre à mes oreilles de semblables choses? Après cela livrez-vous à vos occupations.
Mais quelquefois l'impulsion de la chair et de la concupiscence est violente; sans que vous y ayez donné occasion, étant seul, votre imagination est remplie d'images honteuses; vous éprouvez le feu impur qui agite votre âme par une affreuse et noire tempête, qui excite tous vos sens pour obtenir ou arracher un consentement. Quelquefois la lutte de la chair contre l'esprit est si affreuse, qu'on est obligé de combattre en désespéré à droite et à gauche ; alors il faut vaincre ou mourir. C'est pourquoi saint Césaire dit : Parmi les combats des chrétiens, les plus difficiles, les plus pénibles sont ceux de la chasteté. Le combat est de tous les jours et la victoire rare. Saint Jérôme n'en fut pas exempt dans la Terre- Sainte, ni saint Benoît dans la solitude, ni saint François sous la cendre et le cilice, ni le grand apôtre même après avoir été élevé au troisième ciel, parce que les grands hommes sont éprouvés par de grandes tentations.
Pour vous, veillez et soyez toujours prêt au combat. Les traits qui sont prévus sont moins dangereux; ne pourrez-vous pas ce qu'ont pu ceux-ci, ce qu'ont pu ceux-là? Si la chair a des désirs, observez ce que le sage recommande au sujet des vierges : Gardez fortement une fille portée à la luxure, afin quelle ne devienne pas votre confusion (1). Réprimez autant que vous le pouvez vos sens et leurs mouvements ; et si la chair vous tourmente avec plus de violence, mortifiez-la et priez le Seigneur en disant : Seigneur, pénétrez ma chair de votre crainte (2). Si elle ne vous laisse pas de repos, châtiez davantage votre corps jusqu'à ce qu'enfin le sentiment de la douleur
(i) Eccl. 42 et 2G. — (2) Ps. 118.
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vmousse celui de la volupté ; car cette espèce de démon ne peut être chassé que par le jeûne et la prière (\ ) .
3° Enfin le chemin qui conduit à la vie est escarpé, le pas est glissant de part et d'autre, la descente est rapide; c'est pour cela que beaucoup d'ecclésiastiques et de pasteurs, en remplissant les fonctions saintes et ne prenant pas assez leurs précautions, ont perdu le trésor de la pureté, se sont perdus et en ont perdu d'autres. Les lèvres du prêtre doivent garder la science ; cependant ils appréhenderont de lire la Genèse et le Cantique des Cantiques avant l'âge de trente ans. Que de choses dégoûtantes il faut lire et entendre pour apprendre la morale ! que d'obscénités il faut entendre dans les confessions et sur lesquelles on doit passer plutôt que de chercher à épuiser ces matières infectes ! Le sexe faible qui s'adresse au prêtre pour apprendre la loi et pour connaître la voie, à quel danger n'expose-t-il pas, à moins que la conversation ne soit courte et qu'on n'use plutôt d'une sévérité paternelle que de trop de bonté !
Usez d'une garde exacte pour vous-même et pour votre troupeau ; craignez, craignez par avance, considérez tout et continuellement avec soin et vigilance. Le Seigneur vous a placé comme une sentinelle sur la maison d'Israël, vous êtes son gardien ; mais la chair n'est pas encore morte, le démon ne dort pas, ne cessez donc pas de veiller.
IIIe Point. — Sciât unusquisque vestrum vas suum possidere in sanctificatione et honore (2). De même que l'intégrité virginale remporte de beaucoup sur la chasteté conjugale, de même aussi elle exige une règle bien plus sévère; elle doit s'abstenir avec plus de soin de tous les plaisirs du siècle et de la chair. Bien des choses sont permises aux laïques qui sont interdites aux ecclésiastiques, à cause du danger auquel elles les exposeraient de tom-
I Mattli. 17. —(2) IThess. 4.
ber dans des fautes contraires à la décence et à la pureté. Celui qui ne sait rien refuser à la chair et qui lui accorde tout ce qu'elle veut aura peine à conserver la continence cléricale. La modération dans le manger, dans le sommeil et dans le vêtement contribue beaucoup à sa conservation.
1° Celui qui veut vivre chastement doit d'abord vivre sobrement et s'abstenir du vin ; il doit chercher à obtenir non seulement la sobriété et la tempérance, mais aussi la vertu d'abstinence et de mortification, qui n'accorde rien à la chair au-delà du nécessaire, et qui, par la macération et la privation, réduit le corps en servitude. Il faut que sa table soit frugale, sa nourriture commune ou même inférieure à la commune, que le vin soit mêlé de beaucoup d'eau, comme le veut l'apôtre : Usez d'un peu de vin (1). Allez rarement dans les festins, dit saint Jérôme, ne demandons jamais à y assister, et acceptons rarement quand on nous invite. Laissons aux laïques les viandes recherchées et les mets délicats, fuyez les assaisonnements, fuyez la boisson qui échauffe le sang et les reins. Qui délicate nutrit servum suum, postea sentiet contumacem (2). La chair doit servir, l'esprit dominer. N'aidez pas à la chair à éteindre l'esprit lorsqu'ils sont en lutte.
Tertullien a dit vrai : l'impureté sans la gourmandise est une chose surprenante; mais c'est aussi une chose étonnante que la gourmandise sans l'impureté, car l'estomac échauffé par le vin se répand en dérèglements honteux. La continence est un don de Dieu qu'on ne saurait obtenir lorsqu'on provoque soi-même la luxure et qu'on repousse le don du Seigneur. C'est pourquoi saint Jérôme dit : Jamais je ne croirai qu'un homme ivrogne soit chaste.
2° Le sommeil est aussi un moyen de provoquer la luxure, lorsqu'il dure au-delà de la nécessité et du be-
(l)ITim.5. — (2) Prov. 2t.
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soin de la nature; il amène facilement l'esprit immonde pendant les ténèbres de la nuit, et, pendant que les membres prennent un doux repos, il excite l'imagination et la concupiscence, qui suscite une guerre dangereuse à la pudeur selon que la circonstance est favorable. Si, comme à l'ordinaire, l'oisiveté accompagne cet amour du sommeil, les pensées mauvaises de la nuit reviennent pendant l'oisiveté du jour et remplissent tellement l'esprit de tentations, qu'on est très-porté à céder par inclination, car combattre sans cesse est une chose trop ennuyeuse et trop fatigante.
Donc, si vous aimez la chasteté, ne cherchez point un lit trop tendre et ne restez pas oisif pendant le jour ; mais mortifiez, fatiguez votre corps par un travail assidu ; souvenez-vous de la malédiction prononcée contre tous les enfants d'Adam : Maledicta terra in opère tuo, in laboribus comedes ex ea cunctis diebus vitœ taœ. Le sommeil sera agréable après le travail (l). Vous vous endormirez promptement, et le m:;!in levez-vous de bonne heure.
3° Ecce hœc fuit iniquitas Sodumœ, superbia, saturitas panis et abundantia, et otium ipsius et filiarum ejus (2). Il n'est pas étonnant que l'on place la gourmandise et la paresse, dont nous venons de parler, parmi les choses qui excitent et qui entretiennent la luxure : elles échauffent la chair et nourrissent la concupiscence charnelle ; mais il est étonnant que, dans l'énumération de ce qui excite la vie impure, on nomme avant tout l'orgueil comme le premier aiguillon de ce vice horrible, quoique celui-ci ne soit pas un vice de la chair, mais de l'esprit. On peut en donner plusieurs motifs : le premier, c'est que l'esprit ayant été soumis et vaincu par l'orgueil, ne peut plus se servir de ses forces pour dompter et soumettre la chair, qui par sa victoire sur l'âme a pris plus d'empire et de force ; l'autre, c'est que Dieu enlève le don
(1) Gen. 3 et Eccl. 5. - (2) Ezéch. 16.
de la continence à l'esprit présomptueux et permet qu'il soit humilié par le vice de la chair, afin qu'il rentre en lui-même.
Pourquoi un ecclésiastique étale-t-il tant de faste et se couvre-t-il de vêtements somptueux et superflus, sinon parce que le monde lui plaît et qu'il veut plaire au monde ? L'un et l'autre sont bien voisins de la luxure ! Le fidèle ministre de Jésus-Christ imite sa modestie et sa pauvreté ; il s'habille décemment selon sa condition, il abandonne tout ce qui sent le luxe, pour plaire à celui-là seul auquel il s'est consacré (I).