TOME Y
1° Vous avez été pris parmi les hommes en laveur des hommes afin que, comme un ministre de Jésus-Christ et de l'Eglise, vous offriez à Dieu un sacrifice de louange, et que vous lui rendiez la gloire qui lui est due et l'action de grâces pour ses immenses bienfaits. Implemini Spiritu sancto, cantantes et psallentes in cordibus vestris Domino, gratias agentes semper pro omnibus in nomine Domini nostri Jesu Christi Deo et Patri. Jésus-Christ aime la pureté du cœur ; il s'est livré lui-même pour l'Eglise , afin qu'elle soit sainte et immaculée. Combien le pécheur représente indignement Jésus-Christ et son épouse lorsqu'il jette à la face du Seigneur l'ordure de son péché! Ce Dieu outragé ne dit-il pas par la bouche d'Isaïe : Ne m'offrez pas davantage vos sacrifices. Mon âme déteste vos solennités, j'ai eu de la peine à les supporter ; lavez-vous, devenez purs (1), sans quoi, lorsque vous étendrez vos mains, je détournerai mes yeux, et lorsque vous multiplierez vos prières, je ne vous exaucerai pas. Cependant celui qui est l'ambassadeur de Dieu, comme dit saint Chrysostôme, intercède en cette qualité pour l'univers entier; il supplie le Seigneur d'être plein de bonté non seulement en faveur des vivants, mais aussi en faveur des morts, et de leur pardonner leurs péchés. Mais de quel droit, demande saint Grégoire, ose-t-il prendre la fonction de suppliant, celui qui ne sait pas, par les mérites d'une vie sainte, se rendre sa grâce familière? comment ose-t-il demander le pardon pour les autres quand il ne sait pas même si Dieu lui est favorable? Sur cela il y a quelque chose qui est plus à craindre, c'est que celui que l'on croit capable d'apaiser la colère céleste ne la mérite lui-même pour son propre crime. Nous savons tous évidemment que celui qui est envoyé pour intercéder auprès de quelqu'un à qui il déplaît, le provoque et l excite à une plus terrible vengeance, dit saint Grégoire.
(i) Isaïe 1.
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Lors donc que vous récitez l'office d'obligation au nom de l'Eglise, vous devez surtout prendre garde, si vous vous trouviez en état de péché, d'attirer la malédiction au lieu de la bénédiction et d'entendre ces paroles : Quare tu enarras justifias meas et ossumis testamentum meura per os tuum? tu vero oclisti disciplinant, et projecisti sermones meos retrorsum.
2° Mais ce n'est pas assez que votre conscience soit exempta de péché lorsque vous allez prier, il faut encore que votre cœur soit tranquille et délivré de toute commotion violente qui puisse l'affecter et vous distraire malgré vous. Non enim in commotione Dominus, sed in pace locus ejus (1). On en voit un grand exemple dans Elisée. S'étant indigné avec raison contre le roi d'Israël, il se fit apporter un instrument de musique pour calmer son esprit et afin de pouvoir prophétiser. Lorsque le cœur est trop affecté par les choses de la terre, il s'élève difficilement jusqu'aux choses célestes; il suit ses désirs pendant la prière, il cherche ce qu'il aime, il fuit ce qu'il craint, il couteste avec les uns, joue avec d'autres, se réjouit du gain, s'afflige de la perte. Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur (2).
11 s'ensuit que la prière devient un péché. Nous prions beaucoup, nous n'obtenons rien ; car le prêtre est comme le peuple. « Ce peuple m'honore du bout des lèvres, « mais son cœur est loin de moi (3). »
IIe Point — Attendite, popule meus, legem meam (4). On définit la prière une élévation de l'âme à Dieu pour lui demander ses grâces et 1 eloignement des maux. Ainsi, il n'y a point de prière là où il n'y a pas attention d'esprit; or, on distingue ordinairement trois espèces d'attention à raison fie l'objet : l'une est extérieure et regarde les lettres et les paroles; l'autre intérieure, qui pénètre dans le sens des paroles; la troisième est plus
(1) Ps. 75. — (2) Maltb. 6. - (3) Malth. d5. - (4) Ps. 77.
élevée, elle considère Dieu présent. Il y a sur cela plusieurs choses à dire.
1° L'attention extérieure est sans aucun doute nécessaire pour la récitation de l'office, et celte attention ne doit pas être interrompue sans une certaine nécessité; elle doit être unie à l'intention de glorifier Dieu par un culte convenable. Cette intention est générale, mais elle n'exclut pas les fins particulières que chacun peut se proposer. L'attention extérieure doit servir à empêcher qu'on ne choque les oreilles voisines par une prononciation rustique et grossière, parce qu'on prononce convenablement et à haute voix, de manière à s'entendre soimême. Car l'Eglise n'ordonne pas une prière mentale, mais vocale; cependant le concile de Trêves, en 1569, blâme avec raison les clameurs extravagantes. Saint Bernard, parlant de cette attention, veut que tous prononcent avec vigueur et avec joie, sans lâcheté et sans dégoût, sans négligence , sans ménager leur voix , sans scinder les paroles, sans en sauter et sans hésiter; il veut que la voix ne soit pas cassée, ni trop basse, ni efféminée, ni nasillarde, mais pleine et virile comme il convient, de sorte que le son ainsi que l'attention expriment la parole comme venant du Saint-Esprit. Enfin les conciles de Trente, de Bàle et de Trêves veulent qu'on ne récite pas à la hâte et en se précipitant, mais lentement, avec une pause convenable au milieu de chaque verset des psaumes, avec respect, en articulant bien, distinctement, clairement, de manière que les louanges de Dieu soient parfaites. L'attention extérieure s'étend donc jusqu'au son de la voix, jusqu'à la situation du corps et à la modestie extérieure , qui est d'autant plus nécessaire qu'elle importe beaucoup à l'édification dans l'église.
2° Tout le monde convient que l'attention au sens des paroles n'est pas nécessaire , puisque les religieuses s'acquittent de leur devoir en récitant leur office en latin qu'elles ne comprennent pas. D'ailleurs, il se rencontre
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dans les Ecritures certains passages assez obscurs dont on ne comprend pas facilement le sens. Cependant les ecclésiastiques qui sont tenus à la récitation des heures canoniales feront bien d'en chercher l'explication ; car elle augmente les lumières de la foi, excite l'attention de l'esprit et réchauffe le sentiment.
3° Il y en a beaucoup qui prétendent que l'attention au sens et aux paroles ne suffit pas ; ils veulent une autre attention, qui consiste à se représenter Dieu présent. Cependant cela peut se faire par un acte de l'esprit, qui dirige son intention vers Dieu en l'exprimant avec force. Celui qui ne se propose rien autre que de retirer les fruits de son bénéfice, certainement ne prie pas; il travaille pour son profit, il rapporte d'une manière désordonnée la fin aux moyens et achète des biens terrestres par des moyens spirituels. Saint Bernard, après les paroles que nous avons citées, demande encore une chose, c'est de ne penser à rien autre, dit-il, qu'à ce que vous chantez ou récitez ; il veut donc qu'on ne laisse pas égarer son esprit, et qu'aussitôt qu'il ne pense plus à ce que l'on chante, on le rappelle, et qu'on renouvelle son intention.
Ce qu'enseignent quelques auteurs est absurde et intolérable ; c'est que la même attention extérieure qui suffit pour lire et pour réciter suffit pour satisfaire au devoir de la récitation de l'office divin, quand même l'esprit court çà et là librement parles rues. Quelle est donc cette attention qui n'occupe pas même l'esprit et qui le laisse se promener où il veut, qui n'est remplacée qu'en partie par l'œil, en partie par la mémoire, en partie par l'habitude? Maudit celui qui fuit l'œuvre de Dieu avec ncgli- (jence! Dieu exige une attention entière autant que possible; une attention partagée ne convient pas à une si grande majesté. Un prince de ce monde ne souffrirait pas une conduite semblable dans la prière qu'on lui adresserait, car elle ressemble beaucoup à une irrévérence et à un
mépris. Tous, dit le concile de Trêves que nous avons mentionné, tous doivent s'appliquer à s'acquitter de leur devoir avec un esprit recueilli autant que possible.
IIIe Point. — Venite adoremus, et procidamus et ploremus ante Beum, qui fecit nos (1). Les saints conciles exigent surtout la dévotion dans l'office divin, et la sainte Eglise notre mère s'efforce de l'exciter, lorsqu'au commencement de Matines elle nous dit de nous prosterner devant Dieu notre Créateur pour l'adorer, afin de demander ensuite et d'implorer sa miséricorde par des louanges dignes de son infinie grandeur. Il est donc important d'examiner combien il est nécessaire et combien il est facile d'avoir cette dévotion en récitant les heures.
1° La dévotion ajoute à l'attention de l'esprit le sentiment du cœur. Saint Thomas la définit un acte de la volonté prêle à obéir ou à servir. Richard l'appelle une fervente direction de l'esprit vers Dieu. Il est clair, d'après cela, que la prière faite sans dévotion ne peut pas plaire à Dieu, de même qu'une conversation avec un homme dont le cœur ne nous est nullement attaché ou nous est tout à t'ait étranger ne saurait nous être agréable, à plus forte raison s'il est froid et indifférent. C'est du cœur que vient l'amour et la haine; or, qu'est-ce que Tamour, sinon l'union du cœur, et qu'est-ce que la haine, sinon Féloignement du cœur? Cependant qu'est-ce que Dieu vous demande, sinon votre cœur? Mon fils, donnez-moi votre cœur. De quoi est-il jaloux, sinon de votre cœur? Il m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. Pourquoi vous a-t-il séparé de tout le peuple et vous a-t-ii uni à lui, sinon afin de parler à votre cœur? Loquar ad cor ejus.
Durum est tibi contra stimulum calcitrare (2). S'il n'y a pas de sentiment dans le cœur, votre prière est vide, languissante, froide; elle déplaît à Dieu, elle est de peu
(l)Ps. 94. —(2) Osée 2.
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d'utilité à l'Eglise, l'âme n'y trouve point de goût, elle ne satisfait pas la conscience, elle ne vous est d'aucune utilité, elle charge vos épaules d'un lourd fardeau, elle en augmente le poids, et en fuyant la peine vous aggravez votre peine. Plaise à Dieu qu'il ne s'ensuive pas un supplice quand vous en espériez une récompense!
2° Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux (I . .\on habet amaritudinem conversotio illius, nec tœdium convictus illius, sed lœtitiam etgaudiwn (2). Siméon étant entré dans le temple par l'impulsion de l'Esprit, mérita de voir le Sauveur. Faites en sorte aussi que tous vos sens étant recueillis et toutes les pensées profanes rejetées, vous veniez au Seigneur, que vous l'adoriez comme présent devant vous, en vous prosternant humblement et en lui offrant votre prière. L'invilatoire annonce la magnificence de Dieu et élève toutes les facultés de l'àme vers le Créateur de toutes choses. Il n'est pas difficile de ranimer sans cesse les affections du cœur par le moyen de ce que l'on récite, si l'on veut se l'appliquer comme le conseille saint Augustin (3). Si le psalmiste prie, priez; s'il gémit, gémissez; s'il se réjouie, réjouissez-vous ; s' il espère, espérez; s'il craint, craignez. Tout ce qui est écrit dans le psautier est en effet notre miroir, et quoiqu'il y ait des passages obscurs, cependant tout ce qui a été inspiré a presque toujours un sens que l'on saisit pour exciter de saintes affections, et Dieu donne l'intelligence. Si cependant l'esprit et l'imagination commencent à s'égarer, ne les ramenez pas, dit sainte Thérèse, avec trop de violence ; excitez plutôt votre affection, votre cœur, qui finira par les ramener.
Qu'il est doux, qu'il est agréable, qu'il est utile et fructueux d'occuper l'âme de saintes affections, de l'orner des actes de toutes les vertus, de l'enivrer d'une incroyable variété de dons célestes! Les larmes coulaient , dit
(1) Ps. 33. - (2) Sap. 8. — (3) Ps. 30.
saint Augustin, et je m'en trouvais bien (Confess., liv. 0, chap. 6).