VINGT -QUATRIÈME MÉDITATION
Du zèle des âmes.
Qui facis angelos tuos spiritus et ministros tuos ignem urentem (2). Le zèle des âmes est une vertu qui appartient surtout à l'amour de Dieu et à l'amour du prochain ; il n'est autre chose que la pure flamme de la charité, car il embrase l'esprit du désir de procurer le salut du prochain, et par là même la gloire de Dieu. Le Seigneur veut que tous ses ministres soient embrasés de ce désir, c'est pourquoi il les rend semblables à un feu qui consume; car le Sauveur est venu apporter le feu sur la terre, et que désire-t-il, sinon qu'il l'embrase (3)? Mais par qui peut-il être allumé, sinon par ceux qu'il fait ses anges et auxquels il a donné son esprit, en leur disant : Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre ; allez donc, enseignez toutes les nations. Mais pour que ce pouvoir ne soit pas inutile à l'Eglise dans la personne des ministres qui l'exercent, le saint ministère exige le zèle des âmes, mais un zèle ardent, vigilant et prudent.
(1) Jean 10. - (2J Ps. 103. — (3) Luc 12.
Ier Point. — 11 y a plusieurs motifs qui peuvent et qui doivent enflammer le zèle des minisires de l'Eglise : c'est leur fonction de pasteurs, le prix du travail, l'exemple du Sauveur et la récompense de l'amour divin.
i° Si vous avez charge d'âmes, vous rendrez compte de toutes, et non seulement de vos propres péchés, mais de tous ceux qu'elles auront commis; c'est saint Jean Chrysostôme qui l'assure. Si une seule périt par votre négligence, vous n'échapperez pas à votre perte. Fili hominis, dit le Seigneur, speculatorem dedi te domui Israël : Si non annuntiaveris impio ut avertatur a via sua, ipse in iniquitate sua morietur, sanguinem autem ejus de manu tua requiram (1). Si j'évangélise, dit l'apôtre, ce n'est pas pour moi une grande gloire, c'est une nécessité ; malheur à moi si je n'évangélise pas (2) ! -
Qui d'entre nous ignore avec quelle sévérité le Seigneur réprimande les pasteurs qui cherchent leur protit comme des mercenaires et qui ne nourrissent pas leur peuple; ces pasteurs qui, semblables à des voleurs et à des larrons, se jettent sur la bergerie pour immoler et pour perdre, et qui ne détendent pas leur troupeau ; qui sont des sentinelles aveugles, des chiens muets qui ne veulent pas aboyer (3) ; de qui le Seigneur a dit : Moimême je demanderai compte à ces pasteurs de mon troupeau , et je les ferai cesser. Il est évident qu'il parle ici des pasteurs de l'ancienne loi, et il en promet d'autres qui ne garderont le silence ni le jour ni la nuit (4). Voyez ce que vous êtes et ce que doit être le sacerdoce de la nouvelle loi.
2° Si vous n'avez pas un troupeau, vous êtes néanmoins ministre de Jésus-Christ pour paître et nourrir, et vous rie laisseriez pas impunément inutile et sans fruit le pouvoir que vous avez reçu dans l'ordination. Car, comme le Père a envoyé son Fils, ainsi le Fils vous a envoyé pour
(1) Ezéch.3. - (2) I Cor. 9. — (3) Isaïe 56. — (i) Isaïe 62.
l'édification de son corps mystique, pour lequel il vous a donné son ministère en vous choisissant comme son coadjuteur pour le salut des âmes, afin que vous soyez la lumière du monde, le sel de la terre, une ville placée sur la montagne, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure.
La charité de Jésus-Christ nous presse, en nous rappelant que Jésus est mort pour tous (I). C'est pour lui que nous sommes ambassadeurs, afin que, comme nous avons été réconciliés par son sang, les autres le soient aussi ; car il a dit que nous devons nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés (2). Mais nous avons connu sa charité, en ce qu'il a donné sa vie pour nous ; donc, conclut saint Jean, nous devons aussi donner notre vie pour nos frères. Ne dites pas : Je ne suis pas pasteur; mais il y a une brebis de Jésus-Christ que le loup enlève; mais vous êtes un membre de l'Eglise, qui, dans chaque ordination, avertit parl'évêque même les clercs inférieurs qu'ils doivent tous concourir à la défense et à l'édification commune de l'Eglise contre Satan.
3° Qu'il est beau le prix du travail, si l'on vient à placer dans le ciel une seule âme que l'on aura arrachée au gouffre des enfers! Il n'y a rien, dit saint Chrysostôme, rien de comparable à une âme; l'univers entier ne saurait être mis en parallèle. Et qui pourra jamais assez estimer ce qui a été racheté, non au prix de l'or ni de l'argent, mais au prix du sang de l'Agneau sans tache? De toutes les choses divines la plus divine, dit saint Denis, c'est de coopérer avec Dieu au salut des âmes. Il n'y a aucun sacrifice, dit saint Grégoire, qui soit aussi agréable à Dieu que le zèle des âmes. Il n'y a point de témoignage d'amour plus agréable à Dieu, parce qu'il n'y en a point qui lui procure plus de gloire, ni qui cause autant de joie à Jgésus-Christ. C'est pourquoi il dit à Pierre : Simon, m'ai-
(I) II Cor. 5. — (2) Jean 13.
i8G MÉDITATIONS.
niez-vous plus que ceux-ci? Paissez mes brebis. Il ne dit point, comme le fait observer saint Chrysostôme : Si vous m'aimez, jeûnez, couchez sur la terre, veillez ; mais, laissant tout le reste, il dit : Paissez mes brebis.
4° Mais qui pourra nous expliquer la récompense réservée au zèle dans le ciel? Quiconque aura donné à boire au dernier des miens, dit le Seigneur, un verre d'eau froide, ne perdra pas sa récompense. Quelle récompense recevra-t-il donc, celui qui aura sauvé l'homme, tout entier et l'aura conduit dans la gloire éternelle? Les prêtres qui gouvernent bien, dit l'apôtre, sont doublement honorés, surtout ceux qui travaillent à la prédication et à. l'instruction des peuples (1). Il écrit aussi aux Philippiens : Vous êtes ma joie et ma couronne. Oh! quelle couronne, quelle joie dans le ciel ! Ceux qui en instruisent plusieurs et leur enseignent la justice, brilleront comme les étoiles dans les éternités sans fin (2). Celui qui aura fuit et enseigné sera appelé grand dans le royaume du ciel (3). Que votre zèle s enflamme donc comme le feu (4), afin que vous obteniez un jour une place digne d'un prêtre.
IIe Point. — Tu vero vigila, in omnibus labora , opus foc evangelistœ, ministerium tuum impie (5). L'apôtre exhorte Timothée à veiller, afin de travailler comme un bon soldat de Jésus-Christ et de remplir son ministère en annonçant l'Evangile ; car votre ennemi, dit saint Pierre, votre ennemi, qui est le démon, cherche à dévorer. Ainsi, le bon pasteur qui est enflammé, dévoré par le zèle des âmes, est toujours vigilant. Il l'est de trois manières: premièrement, envers lui-même, pour précéder les autres dans la voie du salut; ensuite envers son troupeau, pour le conduire tout entier dans la voie du salut; enfin envers chacun en particulier, pour lui aplanir la voie du salut. Ainsi, il montre son zèle d'abord par son exemple et sa conduite,
(1) Tira. d. — (2) Dan. 12. — (3) Matth. 5. — (4) Ps. 78. — (5) U Tira. 4.
ensuite par la prédication et l'administration des sacrements, enfin par ses corrections et ses supplications.
1° Il doit d'abord veiller sur lui-même et se faire le modèle du troupeau, ne donnant à personne vne occasion de chute, se montrant en toute chose comme un digne ministre de Dieu, dans une grande patience, dans la chasteté, dans la charité sincère. La parole ne profile pas lorsque l'exemple n'y est pas. C'est bien en vain que les scribes et les pharisiens s'assirent à la place de Moïse, ils se perdirent euxmêmes et perdirent le peuple. C'est pourquoi l'apôtre parle ainsi à ses deux disciples : In omnibus prœbe teipsum exemplum bonorum operum, in inlegritate, in gravitate: exemplum esta fidelium in verbo, in conversât ione: attende tibi et doctrinœ , insta in illis; hoc enim faciens, et teipsum salvum faciès et eos qui te audiunt. Imitatores mei estote sicut ego Christi. Soyez mes imitateurs comme je le suis de Jésus- Christ, qui commença à faire et ensuite à enseigner. Comment celui qui est adonné au vin peut-il recommander la sobriété, l'orgueilleux l'humilité, le colère la douceur, l'avare l'aumône? De semblables prêtres, comme le remarque saint Jérôme, détruisent plutôt l'Eglise qu'ils ne l'édifient.
2° Le bon pasteur propose à son troupeau de bons pâturages, et avec une telle abondance, que personne ne puisse périr de faim ou de soif. Or, l'homme ne vit pus seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (I). Le bon pasteur ne se contente pas d'enseigner à ses enfants les éléments de la doctrine chrétienne, il veut savoir comment ils en profitent; il les voit chez eux et à l'école, où il veut qu'on la leur enseigne, afin qu'ils ne restent pas plusieurs jours à jeun, et que le prophète ne s'écrie en gémissant : Les enfants- ont demandé du pain, et il n'y avait personne pour leur en donner (2). Mais à ceux qui peuvent prendre une nourriture plus solide il la donne
(1) Mallh. 4. - (2) Thren. 4.
avec abondance, par une prédication fréquente et par l'administration des sacrements, qu'il distribue toujours de bon cœur.
3° Mais la vigilance pastorale étend son zèle sur chacun en particulier. // guérit ce qui est malade, il bande ce gui est brisé, il cherche et ramène ce qui a péri (1), parce que le pasteur rendra compte de chacun, et ce n'est pas sans raison qu'on lui dit: Cognosce vultum pecoris tui (2). Si une brebis est en danger ou qu'elle périsse, le Sauveur nous enseigne dans une parabole ce que nous avons à faire. Quis habet centum oves, et si perdiderit unam, nonne dimiltit nonaginta novem in deserto, donec inveniat eam, et cum invenerit, imponit super humeros suos gaudens et convocat amicos , dicens : Congratulamini mihi (3). Il ne faut donc épargner aucun travail, aucune sollicitation pour ramener la brebis égarée dans la voie du salut. Prêchez la parole, insistez, dit l'apôtre, à temps et à contre-temps, reprenez, suppliez, menacez, sans vous lasser jamais et en toute patience (4) ; et ce que vous ne pouvez faire par aucun moyen, si Dieu daigne vous exaucer, vous l'obtiendrez par la prière, pourvu que, comme l'apôtre, vous ne cessiez de prier.
IIIe Point. — yEmulationem habent sed non secundum scientiam scientia sanctorum prudentia est (5). Sans la prudence, le zèle ne fait rien. Cette vertu conduit le zèle à la fin par des moyens convenables, en montrant ce qu'il faut, selon les lieux, les personnes, les temps. C'est pourquoi les saints Pères, et entre autres saint Ambroise et saint Augustin, veulent qu'avant de voir le prochain pour lui parler de salut, on réfléchisse à ce que l'on doit dire, comment on le dira, en quel lieu, en quel temps.
1° Reprenez les pécheurs en présence de tout le monde, dit l'apôtre à Timothée, afin d'inspirer de la crainte aux
(1) Ezéch. 34. — (2) Prov. 27. — (3) Luc 13. — '4) II Tira. 4. et Col. i. — (S) Rom. 10 et Prov. 9.
autres. Et à Tite: Reprenez avec autorité, afin qu'on ne vous méprise pas. Si quelqu'un donc, en présence du prêtre ou de l'évoque, donne un scandale, et qu'il ne craigne point d'insulter à la foi ou aux. bonnes mœurs, on doit le reprendre avec une autorité toute sacerdotale, sans craindre celui qui n'a pas craint d'offenser Dieu en présence d'un ministre de Dieu. Mais la prudence veut que le prêtre ait un esprit calme, et qu'il n'irrite pas son prochain par son indignation et sa colère ; n'oubliant jamais la douceur, il ne dira qu'une parole, si elle suffit, pour ne pas participer au péché d'autrui et ne pas sembler y consentir. Mais si l'on doit aller voir une personne pour la reprendre en particulier, il faut d'abord connaître son caractère, ses inclinations, et comment on pourra gagner son estime, afin de lui plaire par les moyens qui sont conformes à la droite raison et de se concilier sa bienveillance et son amitié.
2° Il faut aussi choisir un lieu convenable et éloigner les témoins pour pouvoir parler au cœur. J'en ai vu qui allaient trouver un pécheur, comme à l'improviste, au milieu d'un champ ; d'autres qui, feignant quelque affaire, se mettaient en route et voyageaient afin d'avoir l'occasion de parler des choses de Dieu et du salut de l'âme. Ce n'est pas avoir peu d'adresse que de savoir cacher son adresse. Prenez garde de n'avoir jamais un zèle amer, surtout au commencement de la conversation. Ne vous amusez pas à des disputes de paroles, cela n'est utile à rien qu'à pervertir ceux qui les écoutent (1) ; mais, s'il est nécessaire, exposez simplement la vérité, appuyée sur le témoignage divin, qui renferme tant de motifs de crédibilité.
3° Outre cela, l'homme sage observe le temps, car Dieu exauce au temps marqué et aide au jour du salut. Tant que les querelles sont envenimées et qu'elles divisent les
(1) II Tira. 2.