PREMIÈRE MÉDITATION
Quis ex vobis volens turrim œdificare, non prius sedens computat sumptus qui nccessarii sunt, si habeat ad perficiendum (•!)? La sublimité de l'état clérical, l'éminente sainteté de l'ordination, la dignité du saint ministère, la fin sublime de cette vocation, et le fardeau énorme des obligations qu'il impose, nous font assez comprendre qu'on ne doit point y entrer ni recevoir les saints Ordres sans une préparation suffisante. C'est une tour somptueuse ; plût à Dieu que ceux qui doivent la construire supputassent avec plus de soin, dit saint Bernard, de peur qu'ils n'aient pas de quoi l'achever, et que ceux qui en sont témoins ne vienneut à les railler en disant : Cet homme a commencé à bâtir, et il na pu achever/ Ainsi donc, prenez votre temps, comptez la dépense qui est nécessaire pour la cléricature ; il faut une mûre délibération, un fréquent exercice, une prudente détermination.
Ier Point. — L'état ecclésiastique, selon saint Thomas, est un genre de vie stable et permanent. Ainsi, celui qui reçoit la tonsure ou les Ordres mineurs n'embrasse pas
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de l'état ecclésiastique. 13
encore l'état clérical ; il est seulement admis comme novice jusqu'au moment où, recevant le sous-diaconat, il fait vœu de virginité. Avant de faire une démarche si grave et de prendre un lien indissoluble, délibérez, considérez attentivement quels sont les motifs qut vous engagent à exécuter un semblable projet, quels secours vous espérez, quels empêchements vous rencontrez.
1° Il faut en premier lien examiner quelle est l'intention et la fin pour laquelle vous allez aux saints Ordres : est-ce pour un gros bénéfice? est-ce pour mener honnêtement une vie plus commode? est-ce pour être le soulien de vos parents et en avoir soin? Mais celui qui n'écoute pas les paroles de Jésus-Christ est semblable à un insensé qui bâtit sa maison sur le sable ; la pluie arrive, et la ruine de la maison devient grande. Or, qu'enseigne Jésus-Christ ? Celui qui veut venir après moi, et qui ne hait pas son père et sa mère, ses frères, ses sœurs et même sa vie, ne peut être mon disciple ; et celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas ne peut être mon disciple.
Ainsi, la fin du sacrement de l'Ordre est bien éloignée de celle que vous vous figurez ; il faut tout abandonner, se consacrer au ministère de Jésus-Christ et de l'Eglise, à sa propre sanctification et au salut des âmes : Ut servirais ei, dit Moïse en parlant aux lévites, in cultu tabernaculi ; et le Seigneur dit à ses disciples : Elegi vos et postii vos ut fructum afferatis. Il n'est pas question des fruits de la terre, ni d'un bien temporel, mais d'un bien tout spirituel : Votre fruit, c'est la sanctification ; votre fin, la vie éternelle (1). Or, personne ne peut établir un fondement différent de celui qui a été établi, qui est Jésus-Christ. Si vous cherchez les biens du siècle dans la milice de Jésus- Christ, vous n'établissez pas le fondement de la tour, vous vous éloignez absolument du but.
2° Mais si c'est avec une intention pure.que vous ten-
(1) Rom. 22.
dez à la fin que Dieu a établie, considérez la hauteur de la tour que vous voulez construire; examinez vos facultés pour savoir si elles sont suffisantes, si vous avez une vocation divine, du mépris et un renoncement sincère à l'égard des biens temporels, une sainte dévotion qui tempère le dégoût d'un travail de chaque jour, une forte inclination, une vigueur d'esprit inébranlable qui puisse surmonter toutes les difficultés, une sainteté de mœurs et une innocence de vie éprouvée, digne de la sublimité de la cléricature, une érudition convenable et non médiocre, un esprit capable de se former aux sciences ; enfin, comparez les forces de votre esprit et de votre corps et leurs qualités, comparez-les, dis-je, sérieusement et non légèrement avec les divers ministères de l'Eglise et les diverses fonctions des clercs ; comptez les dépenses qui sont nécessaires, de peur que vous n'ayez pas de quoi achever cette œuvre.
3° Il ne faut pas aussi oublier les empêchements qui peuvent retarder la construction ou la détruire entièrement, tels que la censure, l'interdit, les irrégularités, surtout s'il y en a qui viennent d'un défaut de nature qui ne peut être corrigé et qu'on ne lève pas ordinairement par dispense. 11 y a une autre espèce d'empêchement qui provient de la fréquentation de ce siècle méchant où l'on ne trouve que mauvaises sociétés, occasions dangereuses et graves tentations. S'il n'y a pas espérance de surmonter ces difficultés avec le secours de la grâce, ne vous exposez pas follement, sans quoi vous construisez votre maison sur le sable ; la pluie viendra, les fleuves se précipiteront, les vents souffleront, tomberont sur votre édifice, et il n'y aura que de grandes ruines. Il y a un autre genre d'empêchement qui naît de la nature intérieure de Fhomme, tel qu'un mauvais caractère qui n'est point corrigé, des vices naturels ou contractés par l'habitude qui ne sont pas domptés, des habitudes cachées, une chair qui n'est point réduite en servitude. Un tel
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homme entreprend sa construction sous de mauvais auspices; une vie semblable ne s'accorde point et ne peut se lier avec la grâce de l'ordination.
Le Seigneur dit à ces hommes par Ezéchiel : Avertissez ceux qui enduisent sans préparation que leur mur tombera; il ajoute : Frit imber inundans, dabo lapides prœgrandes irruenies desuper, et destruam parietem, complebo indignationem meam in pariete, et in lus qui liniunt absque temperamento (I).
IIe Point. — Exerce teipsum ad pietatem. Ce que l'apôtre recommande àTimothée, les novices dans la cléricature doivent surtout le mettre en pratique et s'exercer à la piété par des actes de vertu très -fréquents. Le même apôtre avertit encore son disciple de ne point se hâter d'imposer les mains, de ne point ordonner des néophytes, de ne choisir pour diacres que des hommes éprouvés et exercés. Cet exercice est utile et nécessaire pour réformer, former et affermir, afin que l'homme de Dieu soit parfait et propre à toute espèce de bien.
1° Quel est celui qui est né avec une si grande sévérité de mœurs qu'il n'ait pas besoin de se réformer avant de s'approcher des Ordres sacrés? Il y en a qui sont naturellement portés à la luxure, d'autres à la colère, d'autres ont un caractère dur et indocile, ceux-ci sont mous et enclins au mal, celui-ci est porté à l'orgueil, un autre à l'envie, enfin cet autre se consume dans la paresse. En évitant certains vices, on tombe dans ceux qui leur sont opposés ; le meilleur est celui qui en a de moindres. Cependant les clercs doivent se préserver non seulement des vices les plus graves, mais encore des plus légers que nous apercevons à peine, de telle manière qu'il n'y ait rien d'impertinent dans leurs paroles, rien de trop élevé dans la voix, aucun rire immodéré, aucune légèreté dans la démarche, aucune curiosité dans le regard, aucun
[]) Ezcch. 13.
nuage sur le front, aucune émotion inconvenante sur le visage; enfin celui qui se présente à l'évêque pour être ordonné doit être tel qua le demande l'apôtre , sans orgueil , sans cupidité , mais irrépréhensible et sans confusion.
Il faut donc se renouveler dans un nouvel esprit, dépouiller le vieil homme avec ses actes; ce n'est pas l'affaire d'un jour, ni un jeu d'enfant, dit l'auteur de V Imitation, c'est une œuvre longue et qui exige un fréquent exercice.
2° L'apôtre enseigne que l'on doit non seulement extirper les vices, mais encore faire naître les vertus dans son âme, si l'on veut se préparer au saint ministère : Tu autem, o homo Dei, hœc fuge; sectare vero justitiam, fidem, charitatem, patientiam, mansuetudinem (I). Oportet enim episcopum sobrium esse, prudentem, pudicum, hospitalem, modestum, benignum, justum, sanctum, continentum (2). Montrez-vous, ajoute-t-il, montrez-vous comme un modèle de bonnes œuvres en intégrité, en gravité, afin que votre adversaire craigne, parce qu'il n'aura rien à vous opposer, rien à dire contre vous.
Encore une fois, ceci n'est pas l'ouvrage d'un jour, ni un jeu d'enfant. On n'acquiert pas un si grand trésor de vertus et de bonnes œuvres sans un fréquent exercice. C'est pourquoi l'apôtre ajoute : Méditez ces choses et vous y appliquez, afin que votre avancement soit évident aux yeux de tous.
3° Il faut outre cela que le ministre de Dieu ne soit pas néophyte, comme le dit l'apôtre, et qu'il ait un bon témoignage de la part de ceux qui sont en dehors, afin qu'il no tombe pas dans l'opprobre et dans les pièges du démon. Cela suppose qu'il a été éprouvé longtemps et fortement, qu'il n'est pas légèrement exercé dans la voie de Dieu, qu'il est ferme dans la foi, enraciné dans la
(1) I Timoth. G. — (2) TH. t.
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charité et dans toute espèce de vertu : autrement, bientôt il sera tenté et aussitôt renversé et vaincu; il déshonorera Dieu et son ministère, couvrira de honte le clergé, se plongera dans l'opprobre, et il n'échappera pas aux pièges du démon.
Ce n'est pas là l'œuvre d'un jour, ni un jeu d'enfant. Voilà pourquoi notre sainte mère l'Eglise a soin d'assigner pour les Ordres sacrés un âge mur. Voilà pourquoi elle défend d'ordonner per saltum sans de graves raisons. De là viennent certains interstices qu'elle ordonne d'observer entre les divers Ordres; c'est afin qu'en s'exerçant on croisse peu à peu en vertu et qu'on persévère après y avoir été affermi. Seigneur, je méditerai vos commandements, et je m'exercerai dans la pratique de vos ordonnances pleines de justice (1).
IIIe Polnt. — Quis, putas, est fidelis servus et prudens, quem constituit Dominus super familiam suam (2) ? Le serviteur fidèle et prudent est celui qui cherche avec soin à connaître la volonté de son maître, ceci regarde la prudence, et qui accomplit exactement et promptement la volonté du maître, ceci regarde la fidélité ; car il ne faut pas toujours délibérer, mais connaître enfin quelle est la volonté de Dieu, afin de l'accomplir. En cela on doit agir avec circonspection, et ne point s'avancer avant d'avoir beaucoup consulté, afin de ne pas se tromper : Salus enim ubi multa consilia, dit l'Esprit saint (3). Consultez le Seigneur, consultez-vous vous-même, consultez un homme sage et très-expérimenté , qui vous conduira comme par la main.
i° Consultez et interrogez le Seigneur; dites-lui : Domine, quid me vis facere ? Deus meus es tu, doce me facere voluntatem tuam. Personne ne connaît la volonté de Dieu, sinon le Saint-Esprit; le Père des lumières donnera son esprit à ceux qui le demandent. Mais il faut que vous
(1) Ps. 118. — (2) Malth. 24. — (3) Prov. II.
cherchiez Dieu avec un cœur pur et sincère, en vous appliquant uniquement à connaître sa volonté, sans incliner d'aucun côté, tout disposé à entrer dans l'état clérical ou à vous en éloigner, comme saint Jean Climaque le rapporte des anciens Pères. Ne cherchant, dit-il, que la volonté de Dieu, renonçant à toutes les affections, dépouillant leur esprit de toute volonté propre, et se présentant à Dieu sans incliner ni d'un côté ni de l'autre, ils obtinrent la connaissance de sa volonté divine.
Votre esprit étant ainsi disposé, priez souvent avec ferveur, insistez fréquemment, ajoutez-y des jeûnes et des aumônes, afin d'obtenir que Dieu éclaire votre intelligence et qu'il fasse fléchir votre volonté selon son bon plaisir.
2° Consultez-vous vous-même, interrogez-vous; voyez si votre œil est simple, s'il est lucide, c'est-à-dire si votre intention est simplement sainte, dépouillée de tout amourpropre, purifiée de toute affection terrestre. Vous ne pourrez jamais assez vous pénétrer de ces sentiments; car si votre œil est mauvais tout votre corps est dans les ténèbres, toute votre entreprise est infectée des souillures de la terre. Lisez les règles que nous avons données dans le cours des Méditations sur le choix (1) ; vous trouverez d'une part des secours, de l'autre des empêchements qui se présenteront au moment de la délibération ; marquez tout sur le papier, afin que vous puissiez faire la comparaison et voir lequel l'emporte. Cet exercice vous fera connaître si vous êtes propre ou non au saint ministère.
Mais prenez garde que Satan ne vous exagère les difficultés, les travaux, les tentations du ministère au point de vous rendre lâche et faible en vous effrayant, ou qu'au contraire il ne vous persuade que vous avez les qualités du corps, de l'esprit, et une éminente vertu, afin de vous engager à faire un mauvais choix. C'est pourquoi pensez
(1) Tome 4, p. 166.
à ce que vous voudriez avoir fait à l'heure de la mort et au jour du jugement.
3° Consultez un homme prudent, interrogez le directeur de votre conscience, exposez-lui, soit verbalement, soit par écrit, votre délibération et son résultat, afin qu'il puisse porter un jugement sûr. Qui ne demanderait conseil dans une affaire si importante? Personne ne peut se suffire, dit saint Basile, dans le choix de ce qui est utile ; et l'Ecriture nous dit : « Mon fils, ne faites rien sans <( conseil, vous ne vous repentirez pas après avoir agi (1). » Si votre confesseur désapprouve votre détermination, il faut reprendre votre délibération; s'il l'approuve, déposez toute inquiétude et souvenez-vous d'être fidèle.