DEUXIÈME MÉDITATION
Pour l'état clérical il faut une vocation divine.
Xec quisquam sumit sibi honorem, sed qui vocatur a Deo tanquam Aaron (2). L'apôtre montre la nécessité d'une vocation divine pour l'état clérical non seulement par l'exemple d'Aaron, mais par celui de Jésus-Christ, qui n'a point pris l'honneur du pontificat ; car Dieu lui parla et lui dit : Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd'hui; vous êtes prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédeck. La sublimité de l'Ordre, la sainteté de ses fonctions, la grandeur du fardeau qu'il impose, exigent une vocation divine : celui qui n'est pas appelé de Dieu ne doit pas s'unir au clergé.
Ier Point. — Audite, filii Levi, num parum est vobis, quod separavit vos Deus ab omni populo et junxit sibi, ut servirais ei in cultu tabernaculi (3) ? Moïse montre combien fut grande la dignité des lévites qui furent employés dans le sacerdoce d'Aaron. Il compte trois degrés d'honneur par
(1) Eccl. 32. - (2) Hebr. o. - (3) Nombr. 16.
lesquels ils montaient et que montent bien plus éminemment les prêtres de la nouvelle loi. Le premier degré, c'est qu'il sont séparés du peuple : separavit vos ; le second, c'est qu'ils sont consacrés à Dieu : junxit sibi ; le troisième, c'est qu'ils sont établis pour le ministère et le culte de Dieu : ut serviretis ei in cultu tabernaculi. Monter jusque là sans la vocation divine est un excès de témérité et de folie.
1° Le prêtre est séparé de tout le peuple et se trouve élevé bien au-dessus du peuple. Quel autre le Seigneur a-t-il établi sur sa famille pour lui donner la nourriture en son temps ? Ne l'a-t-il pas établi prophète sur les nations et sur les royaumes pour arracher, détruire, édifier et planter? Il le fait pasteur de ses brebis , recteur des fidèles, docteur et précepteur des nations, chef et porteenseigne de l'Eglise militante. C'est lui qui bénit le peuple selon la loi de Dieu. Or, comme le dit l'apôtre, sans aucune contestation, ce qui est inférieur est béni par ce qui est au-dessus de lui. De là saint Chrysostôme conclut que le prêtre est au-dessus des rois et qu'il a un pouvoir plus étendu, car il ne gouverne pas des corps, mais des âmes. Il s'ensuit qu'autant l'âme l'emporte sur le corps, autant le sacerdoce l'emporte sur la royauté.
Quelle est donc votre ambition et votre cupidité pour oser, sans ordre, prendre un rang si élevé, que le Fils de Dieu, saint, innocent et sans tache, n'a point voulu s'adjuger sans la volonté de son Père?
2° Ce qui montre la sublimité du sacerdoce, c'est cette consécration spéciale par laquelle les prêtres sont unis à Dieu, pour être de sa famille, de sa maison, et lui être consacrés pour toujours. J'ai pris les lévites parmi les enfants d'Israël, et ils seront mes lévites (1). Que de cérémonies le Seigneur exigea pour la consécration des lévites, afin de les sanctifier ! Il en a voulu de plus solennelles
(1) Nombr. 3.
encore pour consacrer les prêtres et pour sanctifier leurs vêtements. Comme un bon père de famille, il donna pour l'entretien des prêtres et des lévites les dîmes et les oblations des fidèles. Le Seigneur dit à Aaron : Vous ne posséderez rien sur leur terre, je serai votre partage et votre héritage (1). Ne comparez pas l'ancien sacerdoce avec le nouveau, la figure avec la réalité, et des éléments vides avec le sacrement de l'Ordre, qui sanctifie par sa propre vertu et qui consacre le prêtre par un caractère ineffaçable. C'est pour cela que sacerdos, prêtre, signifie consacré à Dieu, et clerc, celui qui a Dieu pour sa portion ou sun partage.
Personne ne peut s'attribuer un si grand honneur ; le Fils de Dieu lui-même ne se l'est pas donné, mais il a disposé de son royaume et de son sacerdoce comme son Père en avait disposé envers lui-même. // appela à lui ceux qu'il voulut; c'est pourquoi il disait : Ce n'est pas vous gui m'avez choisi, c'est moi au contraire qui vous ai choisis. Ensuite les apôtres n'osèrent mettre personne à la place de Judas, mais ils dirent : Seigneur, montrez celui que vous avez choisi. C'est d'après cela que l'apôtre se glorifie en disant qu'il n'est point devenu apôtre par les hommes ou de la part des hommes, mais par Jésus-Christ de la part de Dieu son Père.
3° En outre, le but et la fin du sacerdoce est très-élevé. C'est le culte de Dieu, de Jésus-Christ, le ministère de l'Eglise ; mais celui-ci qui n'est appuyé que sur ses propres forces, et non sur la grâce, ne peut atteindre ce but, il ne fait que s'élever avec arrogance. 0 vénérable dignité des prêtres, s'écrie saint Augustin, dans les mains desquels le Fils de Dieu prend une chair comme dans le sein de la Vierge! 0 ineffable puissance, qui remet les péchés, ferme l'enfer, ouvre le ciel ! Les anges admirent une si haute dignité, les hommes la vénèrent, l'Eglise défend
(I) Nombr. 18.
22 MÉDITÀTIOvS.
fortement de la violer, et Dieu la protège et la défend en disant : Ne touchez pas à mes christs (1 ).
Mais vous, qui prenez mon autel pour votre fortune et qui faites sur lui des libations, vous avez choisi ce que je n'ai pas voulu ; voici ce aue dit le Seigneur : Mes serviviteurs mangeront, et vous serez affamés ; mes serviteurs se réjouiront, et vous serez confondus.
IIe Point. — Sicut misit me Pater et ego mitto vos : hœc cum dixisset, insufflavit et dixit : Accipite Spiritum sanctum (2). Le prêtre est l'ambassadeur de Jésus-Christ ; il fait sa fonction pour réconcilier le monde avec Dieu, fonction grande et divine, soit par rapport à Dieu, soit par rapport au prochain. Personne ne doit s'en charger, personne ne peut en soutenir le poids, s'il n'est envoyé de Dieu, et s'il n'a reçu l'esprit de Jésus-Christ.
1° Qu'on ne dise pas que la mission et la grâce du Saint- Esprit sont données par le sacrement de l'Ordre- Il est vrai que ce sacrement donne la grâce sanctifiante, ou plutôt une augmentation de grâce, afin que celui qui est saint se sanctifie encore ; mais celui qui est souillé le sera encore. Et comment ne serait pas souillé celui qui se rend intrus, n'étant point appelé de Dieu, qui se rend possesseur du don céleste par la passion de son mauvais désir, sachant que l'Ecriture dit : Ceux que le Seigneur a. choisis approcheront de lui (3) ; tout étranger qui en approchera mourra (A). Si la vocation intérieure de Dieu manque au prêtre, la mission extérieure servira aux pénitents pour la rémission des péchés ; mais elle ne servira pas à celui qui absout pour traiter saintement les choses saintes et pour s'acquitter comme il faut des devoirs imposés au prêtre. S'entretenir fidèlement dans la maison de Dieu, apaiser le Seigneur en faveur du peuple, entrer dans le sanctuaire, consacrer le pain et le vin, distribuer les sacrements, qui sont les bienfaits de la rédemption,
I Ps. 104. — (2) Jean 20. — (3) Num. 16. — (4] Ibicl.
et remplir toutes les autres fonctions sacerdotales, toutes ces choses sont saintes ; or, ne sont-elles pas profanées par celui qui entre sans vocation et à qui le Seigneur a défendu d'entrer? Tout étranger qui approchera, mourra.
On court pêle-mêle aux Ordres sacrés, dit saint Bernard, et l'on se charge sans respect d'un ministère redoutable aux anges mêmes. N'agissez pas avec tant de précipitation ; ce que vous vous proposez est grand, éprouvez d'abord vos forces, voyez votre vocation, considérons si nous avons été appelés lorsque nous sommes venus, et si nous avons été appelés de Dieu, de qui vient cette vocation (i).
2° Les autres fonctions des prêtres envers le prochain sont saintes aussi. Ils distribuent le pain au peuple, ils montrent aux ignorants la voie du salut et de la vérité, ils absolvent les pénitents, et font beaucoup d'autres fonctions qui les font regarder comme des hommes agréables à Dieu, chers aux hommes, dignes du regard des anges, et formidables aux démons : Sic nos existimet homo sicut Christi ministros et dispensatores mysteriorum Dei. Le Fils de Dieu a reçu de son Père une grande fonction ; il l'a livrée aussi grande à ses ministres. Il est notre chef, notre pasteur, notre médecin, notre maître, notre avocat, notre juge : autant Jésus-Christ a de titres, autant le prêtre a de fonctions diverses. Mais tous ceux que Jésus-Christ n'a pas envoyés, auxquels il n'a pas donné son esprit, qui est nécessaire pour s'acquitter de ce ministère, sont tout à fait incapables de remplir leurs fonctions convenablement. Or, l'esprit souffle où il veut, et il divise ses dons à chacun selon sa vocation.
Ainsi, lorsque Moïse ordonna la confection de l'arche, du propitiatoire, du tabernacle et des vêtements nécessaires au culte divin, il désigna lui-même les ouvriers. Voilà, dit-il, que j'ai appelé Beséléel, fils d'Uri, et implevi eum spiritu Dei et sapientia (2). Mais s'il faut un don spé-
(1) De Conv. ad cler, — (2) Exod. 31.
2i MÉDITATIONS.
cial du Saint-Esprit pour des ouvrages d'artisan, combien à plus forte raison en faut-il pour édifier des temples vivants de Dieu ! Propterea nolite fieri imprudentes, sed intelligentes quœ sit voluntas Dei ; non enim qui seipsum commendat Me probatus est , sed quem Deus commendat (I).
IIIe Point. — Ecce mitto vos sicut oves in medio luporum. Il y en a qui regardent le sacerdoce comme un état d'oisiveté et d'honneur plutôt que comme une fonction et une charge ; quelquefois, contents d'un grade inférieur, ils ne s'élèvent pas jusqu'au sacerdoce, pourvu qu'ils aient un bénéfice sans fonction Le sixième concile do Cartilage les réprimande ainsi : Ad omnia quœ mittam te ibis, dicit Dominus ad Jeremiam, ibis et aniversa quœ mandavero tibi loqueris. Or, il envoie au milieu des loups, pour y essuyer beaucoup de travaux, surmonter beaucoup de difficultés, endurer beaucoup de tribulations. Personne n'est capable de porter un si lourd fardeau sans la grâce de la vocation.
1° Le prêtre est chargé non seulement de servir à l'autel du Seigneur, mais encore de cultiver sa vigne, d'extirper les vices, d'enlever les scandales : Constitui te ut evellas et destruas (-2), de détruire le vol et le mensonge, les usures et les blasphèmes, les inimitiés et les ivrogneries, les impudicités et toutes les œuvres de la chair et des ténèbres. Ut disperdas et dissipes. Il faut qu'il rétablisse la religion, qu'il fasse revivre les bonnes mœurs. Ut œdifices et plantes. Voilà le travail, il est immense ; si vous vous endormez un instant, l'homme ennemi sème la zizanie, et un peu de levain corrompt toute la masse : les forces humaines ne peuvent suffire à tant de soins, tout d'un coup les maux croissent et se répandent partout.
Il est vrai que le Seigneur dit : Venez à moi, vous qui
(1) Ephés. 3. — (2)Jér. \.
travaillez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Certainement celui qui est porté par le Tout-Puissant ne sent pas le poids de son fardeau ; mais personne ne peut venir à Jésus-Christ, si le Père ne l'y amène lui-même. Celui que n'y conduit pas le Père ne vient pas à Jésus-Christ, il se cherche lui-môme, il est abandonné à lui-même.
2° Il n'y a rien, dit saint Augustin, il n'y a rien de plus difficile dans cette vie et surtout dans ces temps, rien do plus pénible que la fonction d'évèque, de prêtre ou de diacre. En effet, le prêtre ne conduit pas seulement au pâturage les brebis qui entendent sa voix ; il est au milieu des loups, au milieu d'une nation perverse qui résiste à la vérité comme Joannès et Mambrès résistèrent à Moïse : ce sont des hommes d'un esprit pervers, qui n'ont plus la foi, orgueilleux, blasphémateurs, sans affection , sans paix, accusateurs (I) ; l'apôtre veut qu'on les évite, mais V. recommande en même temps à Timothée de redoubler de soins en présence de tels adversaires. Veillez, dit-il : Insta opportune, importune, ministerium tuura impie. Bfais qui pourra remplir ce ministère, sinon celui à qui il a été dit : Voici mon Fils que fai choisi, je mettrai en lui mon esprit (2). Ne craignez rien en leur présence ; ils combattront contre vous, et ils ne pourront prévaloir, car je suis avec vous (3).
3° Omnes qui pie volunt vivere in Christo Jesu, persecutionem patientur. A plus forte raison ceux qui président et qui exhortent à la piété. Quels sont ceux que le glaive des persécuteurs a spécialement frappés, sinon les pontifes, les prêtres, les lévites? Voici ce que nous lisons de Paul aussitôt qu'il fut appelé : C'est mon vase d'élection pour porter mon nom devant les nations et les rois; je lui montrerai ce qu'il aura à souffrir pour mon nom (4). 11 raconte ensuite lui-même aux Corinthiens ce qu'il a eu à souffrir. Nous n'osons pas nous comparer à de tels hom-
(!) II Timoth. 3. - (2) Matth. 12. — (3) Jér. 1. — (-4) Act. 9.