VINGT-SIXIÈME MÉDITATION
De la prédication de la parole de Dieu.
Euntes docete omnes gentes (2). C'est la parole de Dieu que notre Sauveur ordonne de prêcher à toutes les nations et dans tout l'univers, afin que par cette parole tout homme qui vient en ce monde soit éclairé et obtienne le salut ; c'est cette parole de Dieu qui a affermi les cieux, qui a été jetée sur la terre et qui a porté des fruits selon la qualité du sol, trente, soixante et cent pour un. C'est la parole de Dieu qui a brisé les idoles, réprimé les démons, vaincu les vices de la chair et les tourments du siècle, qui a soumis les puissants du monde et les sages à de pauvres pécheurs, et qui, triomphant de ses ennemis, a élevé partout l'étendard de la croix. Voilà cette parole puissante qui est venue du trône royal de Dieu, descendant du ciel sur la terre (3), et qui demeure avec nous ici-bas jusqu'à la consommation des siècles; parole vivante et efficace, plus pénétrante qu'un glaive à deux tranchants, elle va jusque dans les replis de l'âme et de l'esprit (-4).
Puisque la vertu de cette parole est si grande, pourquoi n'opère-t-elle pas en nous les mêmes prodiges? pourquoi les antiques miracles qu'elle produisit disparaissent-ils peu à peu à nos yeux? La main du Seigneur n'est pas raccourcie, pour quil ne puisse pas nous sauver (5).
(i) II Parai. 19. — (2) Malth. 28. — (3) Sup. 18. — (4) Hebr. i. — (5) Isaïe 39.
Elle nous accuse et nous déclare coupables, dit saint Grégoire, nous, prêtres ; car le monde est plein de prêtres, et cependant on trouve peu d'ouvriers dans le champ du Seigneur, parce que nous avons reçu la fonction sacerdotale, mais nous ne nous acquittons pas de ce qu'exige notre fonction. Ainsi, sans vouloir accuser ni offenser personne, qu'il nous soit permis, pour notre amendement, de chercher 1° quels sont ceux qui sont obligés de prêcher la parole de Dieu, 2° quels sont ceux qui craignent de prêcher la parole de Dieu, 3° quels sont ceux qui méritent de prêcher la parole de Dieu.
Ier Point. — La fonction de prêcher la parole de Dieu appartient, sans aucune contestation, d'abord aux successeurs des apôtres, ensuite aux pasteurs du second ordre, enfin à tous les prêtres, chacun selon leurs talents et selon la grâce qu'ils ont reçue.
1° Que le ministère de la prédication appartienne de plein droit aux successeurs des apôtres, cela est évident, puisque la prédication est comptée au nombre des principales fonctions de Jésus-Christ, notre médiateur. Il a été établi roi sur la montagne de Sion, pour prêcher le commandement du Seigneur, qui Ta donné pour être le précepteur et le docteur des nations. Le Sauveur, donnant ensuite ses ordres aux apôtres, leur dit : Vous rendrez témoignage de moi jusqu'aux extrémités de ta terre (1). Saint Matthieu explique la même chose clairement : Les douze apôtres allèrent en Galilée, et Jésus s1 approchant leur dit : Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre; allez donc, insty^uisez toutes les nations (2). Saint Marc s'exprime de même : Enfin, les onze apôh-es étant à table, Jésus leur apparut et leur dit : Allez dans tout l'univers, prêchez l'Evangile à toute créature. Il s'ensuit qu'autant il y avait d'apôtres, autant ils ont de successeurs, autant il y a de prédicateurs. Malheur à moi, dit saint
(1) Acl.l. — (2) Ma'tli. 28.
Paul, si je ne prêche pas V Evangile; c'est pour moi une nécessité^). Il avertit Timothée, et l'exhorte en disant: Prêchez la parole à temps et à contre-temps.
Saint Jean l'apôtre nous a laissé un excellent exemple. Etant vieux et ne pouvant plus faire de longs discours, il affermissait les fidèles par ses épîtres, et à chaque réunion il leur repétait : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. Il ne nous manque pas de semblables exemples de la part des premiers pasteurs, qui suppléent anx paroles par leurs écrits, et qui, par la sainteté de leur vie, exhortent tout le monde, afin que ceux qui ne croient pas à la parole soient gagnés à Dieu sans la parole. Dépositaires de la foi, ils président à la saine doctrine et la répandent par le moyen de prédicateurs habiles; ils réprouvent, au contraire, et éloignent la parole qui a été falsifiée.
2° Comme les apôtres étaient le type des évêques, de même, suivant Bède, les prêtres qui tiennent le second rang furent figurés par les soixante-douze disciples que le Seigneur envoya devant lui dans tous les lieux où il devait venir. De là il est évident que les pasteurs du second ordre sont tenus de prêcher la parole de Dieu. Or, cette obligation est grave ; car Dieu menace fortement les pasteurs, et s'irrite contre ceux qui mangent le lait, se couvrent de la laine et ne nourrissent pas le troupeau. L'homme vit de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, et si l'instruction ne précède pas, les sacrements, au lieu de nourrir, donnent la mort. Comme le fait observer saint Grégoire, le Seigneur envoya devant lui des disciples dans tous les lieux où il devait venir, parce que le Seigneur suit les prédicateurs. La prédication précède, ensuite le Seigneur vient dans notre demeure, lorsque les paroles de l'exhortation l'ont précédé et que par elle la vérité est entrée dans l'âme.
(1) 1 Cor. 9.
l>r: LA PRÉDICATION. -H)\
Le saint pontife continue en disant : Que faisons-nous, ô pasteurs, quand nous recevons le prix du travail, et que cependant nous ne travaillons pas? Pensons-nous de quelle damnation nous nous rendons coupables lorsque nous recevons le salaire sans l'avoir mérité? Nous vivons des oblations des fidèles, mais travaillons-nous par la prédication pour les âmes des fidèles?
3° Si un piètre vient me dire qu'il n'est pas pasteur, alors l'obligation de prêcher est moins grave, mais elle n'est pas enlevée. Ou doit prêcher suivant le talent qu'on a reçu, et on en rendra compte au jour du jugement. Car on demandera beaucoup à celui qui a beaucoup reçu (I). vu surtout que le Seigneur se plaint que la moisson est abondante et que les ouvriers sont peu nombreux. Il appelle à sa vigne ceux qui demeurent sans rien faire : Allez-vous-en, dit-il, à ma vigne. Conduisait-il un troupeau, celui à qui le Seigneur dit : Allez, vous aussi, et annoncez le royaume de Dieu (-2) ? Quoique vous ne soyez pas pasteur, vous demandez des brebis, il faut donc vous exercer à les nourrir; quoique vous ne soyez pas pasteur, vous vivez aux dépens de l'Eglise, que vous devez édifier autant par vos exemples que par vos paroles ; elle avertit tous les prêtres dans l'ordination, en leur disant : Le prêtre doit prêcher.
Je vous avertis, dit l'apôtre à Timothée, que vous devez ressusciter la grâce qui est en vous, qui vous a été donnée avec l'imposition des mains des prêtres réunis; prenez garde à vous et à votre doctrine, ayez soin de vous y appliquer; en faisant cela, vous vous sauverez et ceux qui vous écoutent.
IIe Point. — Fides ex auditu, auditus autem per verbun, Dei (3). L'apôtre conclut de la nécessité de la foi la nécessité de la prédication. Comment, en effet, croiront-ils celui qu'ils n'ont pas entendu? mais comment entendront-ilt,
(1) Luc 12. - (2) Luc 3. - (3) Rom. 10.
s'il n'y a pas de prédicateur? Ensuite, de la nécessité de la prédication il tire la nécessité de la mission qu'il montre avoir été donnée aux prophètes pour annoncer leurs oracles : Comment prêcheront-ils, s'ils ne sont pas envoyés comme il est écrit? Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui évangélisent la paix! leur voix s'est fait entendre sur toute la terre et jusqu'aux confins de l'univers. Pourquoi le Seigneur dit-il : La ?noisson est abondante, les ouvriers sont peu nombreux; priez donc le Seigneur d'envoyer des ouvrions à sa moisson (I)? Comme il y en eut beaucoup d'appelés au festin, et qu'il y en eut beaucoup qui furent réprouvés à cause de leurs vaines excuses, de même il y en a beaucoup qui sont envoyés prêcher, et qui croient vainement pouvoir s'en excuser. Plusieurs s'en éloignent par leur ignorance, d'autres, par crainte, d'autres par lâcheté.
1° Il y en a qui ne manquent ni d'esprit, ni de talents; cependant ils ne parviennent jamais à cette science qui est nécessaire pour prêcher la parole de vérité. Après avoir terminé leurs études, ils abandonnent les livres. Ils savent disputer et ne savent pas prêcher, parce qu'ils n'ouvrent jamais les sources de l'éloquence sacrée, qui sont les Ecritures, les homélies des Pères. Ils ne s'appliquent qu'aux soins et aux affaires de la terre, comme dit saint Grégoire, en se livrant entièrement aux choses du siècle. Ils veulent être riches, et sont d'autant plus insensibles aux choses intérieures et spirituelles qu'ils sont plus répandus au dehors.
L'apôtre félicite Timothée de ce que, depuis son enfance, il a appris les saintes Ecritures qui peuvent instruire sur le salut. Car toute écriture divinement inspirée est utile à enseigner, à reprendre, à corriger, à instruire dans la justice pour devenir un parfait homme de Dieu, instruit pour toute espèce de bien. Mais voilà, dit saint Gré- Ci) Matlh. 9.
goire, qu'il n'y a pas presque une entreprise séculière qui ne soit administrée par les prêtres; aussi, c'est à eux (jue le Seigneur dit par son prophète : Parce que vous avez repoussé la science, je vous rejetterai de mon sacerdoce pour que vous n'en exerciez plus les fonctions (I), dont I;t principale est la prédication.
2° 11 y en a beaucoup qui sont éloignés de la prédication par une certaine timidité et par la honte, ou bien par la crainte qui les empêche de monter en chaire et de parler en présence de la multitude; ils ne sont point assez assurés de leur mémoire. Mais qui donc n'éprouve aucune difficulté pour remplir un emploi? L'habitude et l'exercice rend tout facile, et c'est là qu'il faut appliquer ce proverbe si conuu : a C'est en forgeant qu'on devient forgeron. » Il n'est pas nécessaire aussi, surtout vis-à-vis des paysans, de savoir de mémoire tout un discours ; il faut seulement prévoir les principaux arguments sur lesquels on veut s'appuyer, pour démontrer clairement et brièvement l'enseignement de la foi ; vous ferez moins de bien parmi le peuple en déclamant qu'en enseignant.
3° Enfin, la lâcheté en détourne beaucoup de la prédication. Ils n'aiment pas ces paroles de l'apôtre à Timothée : Labora sicut bonus miles Christi; in omnibus labora, opus fac evangelistœ ; ils préfèrent la chasse, la promenade, le sommeil, le jeu, le boire, le manger. L'apôtre leur dit brièvement : Le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire et le manger, mais dans la justice. Ceux -lu sont déjà condamnés au jugement de Dieu, parce qu'ils ont enfoui le talent qu'on leur avait donné et qu'ils ont privé le Seigneur de son intérêt : Ejicite servum inutilem in tenebras exteriores : illic erit fletus et stridor dentium (2).
IIIe Point. — Sollicite cura teipsum probabilem exhiber e Deo, operarium inconfusibilem , reele tractantem verbnm
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Dei (1). L'apôtre demande un prédicateur de la parole sainte qui en soit digne, et il l'esquisse en peu de mots : Il faut, dit-il, qu'il soit approuvé de Dieu, qu'il lui soit agréable, qu'il ne se laisse pas confondre par la malice des hommes, et qu'il annonce avec fruit la parole du salut. Pour cela, il faut qu'il garde la vérité dans ses discours s'il veut faire du fruit ; qu'il conserve l'humilité dans son intention, il sera ainsi agréable à Dieu ; que son action soit conforme à la parole, il se rendra ainsi inconfusible devant Dieu et devant les hommes.
1° La parole de Dieu est la parole de vérité, la parole antique prononcée dès le commencement du monde, confirmée parles prophètes et révélée plus abondamment par le Fils de Dieu. C'est cette parole de la foi, par laquelle les saints ont opéré la justice, et sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu; c'est la parole qui, jetée sur la terre, a produit du fruit au centuple. C'est pourquoi, si même un ange vous annonçait une autre parole que celle que nous vous avons annoncée, dit saint Paul, qu'il soit anathème. Il avertit son disciple d'éviter les nouveautés profanes dans les paroles, de retenir la forme des saines paroles, de rejeter les fables et les vains discours. Il faut donc d'abord que le prédicateur annonce la parole de la vérité et de la foi, la parole saine et irrépréhensible, et sa prédication profitera aux auditeurs.
2° Il faut que le prédicateur se recommande à Dieu, qu'il conserve l'humilité dans son cœur, qu'il ne cherche point sa gloire, mais là gloire de Dieu et le salut des âmes ; qu'il n'éprouve pas en lui-même une vaine complaisance , si quelqu'un dit : Jamais homme ria parlé comme celui-ci (2) ; mais qu'il éprouve plutôt une grande joie si ses auditeurs s'en retournent silencieux en pensant à leur salut. Il faut qu'il fuie les traits d'esprit saillants et les éclairs de certaines sentences qui brillent plus
(1) II Timolli. 2. — (2) Jean 7.
qu'ils n'éclairent. Plus la parole de Dieu sera simple, plus elle sera efficace, car la sainte Ecriture l'emporte intiniment sur les orateurs profanes, soit en dignité, soit en sublimité, soit en vertu et en efficacité; la parole du Seigneur est accompagnée de force, la parole du Seigneur est pleine de magnificence, la parole du Seigneur brise les cèdres, la parole du Seigneur est plus forte que la flamme et le feu, la parole du Seigneur ébranle le désert, la parole du Seigneur découvre les lieux sombres et cacliés (I).
Si Satan vous inspire de la vaine gloire, répondez-lui, comme saint Bernard : Je n'ai pas commencé pour toi, je ne finirai pas pour toi.
3° Mais pour n'être pas réprouvé vous-même après avoir prêché aux autres, pour n'être pas confondu, unissez l'exemple à la parole, faites ce que vous enseignez, afin d'être puissant en œuvres et en paroles. Voilà le moyen de donner de la force à votre parole ; autrement vous serez jugé d'après vous-même, méchant serviteur : Quare tu enarras justifias meas et assujnis testamentum meum per os tuum? tu vero odisti disciplinam, et projecisti sermones meos retrorsum. « Vous parliez vous-même contre votre « frère, et vous étiez un sujet de scandale pour l'enfant « de votre mère (l'Eglise). Vous avez fait tout cela, et je « me suis tû ; vous avez pensé injustement que je serais « semblable à vous ; je vous reprendrai sévèrement, et « je vous placerai vis-à-vis de vous-même (2). » Le Seigneur, dit saint Grégoire, envoya ses disciples deux à deux pour prêcher, afin de nous faire comprendre que celui qui n'a pas la charité ne doit point se charger de la fonction de prédicateur.
(1) Ps. 28. - (2) Ps. 49.
VINGT -SEPTIÉMÏ MÉDITATION.
Combien sont graves les péchés des ecclésiastiques.
Représentez-vous Judas désespérant du pardon . so pendant et tombant dans les enfers.
Seigneur, délivrez mon âme de l'enfer.
Complevit Dominvs furorem suum; effudit iram indignationis suce et succendit ignem in Sion propter peccata prophetarum ejus et iniquitates sacerdotum ejus (i). D'où vient le mot saco^dos, sinon que la personne qui porte ce titre est sacrée et qu'elle fait dps fonctions sacrées? Si donc (e prêtre tombe dans le péché, c'est l'abomination de la désolation dans le lieu saint, et comme les Ordres inférieurs se rapporter! t au sacerdoce, l'on doit parler de même de toute espèce de clercs, en établissant la proportion selon le degré de leur élévation. C'est d'après le jugement de tous les saints Pères que les péchés des ecclésiastiques sont regardés comme plus graves que 1rs autres et qu'ils attirent la colère de Dieu plus activement. Il n'y a rien qui offense Dieu davantage, dit saint Chrysostôme, que de voir des indignes et des. pécheurs ornés de la dignité sacerdotale. Le péché commis par un prêtre est une espèce d'abomination, à raison de son sacerdoce; c'est une désolation, à raison de son ministère; à raison du scandale, c'est l'abomination de la désolation dans le lieu saint, c'est-à-dire dans l'Eglise dont il c?t lo ministre.
Ier Point. — Omnis pontifex ex hominibus assimiptus, pro hominibus constituitur in Us quœ sunt ad Deum, ut offerat dona et sacrificia pro peccatis (2). Le prêtre s'approche de Dieu pour l'apaiser en faveur du peuple, et fait la fonction de Jésus-Christ le pontife suprême et de l'Eglise son épouse; il remplit cette double fonction pour nous
(1) Thren. 4 — (2) Hebr. 5.
PÉCHÉS DES ECCLÉSIASTIQUES. f>07
apprendre, selon le langage de saint Cyprien, qire l'évêque est dans l'Eglise et l'Eglise dans l'évèque. Si donc le prêtre commet l'iniquité, il pèche contre Jésus-Christ et contre l'Eglise, il rejette leur double ambassade ; c'est une abomination dans le lieu saint, digne du précurseur de l'Antéchrist ; c'est un crime qui est opposé à la sainteté, à la dignité, à la grâce de son état, et qui l'égale en malice. L'état ecclésiastique, à raison du sacerdoce où il conduit si on n'y est pas encore parvenu, est d'une sainteté extraordinaire, sublime, comblé des dons de la grâce. Il s'ensuit qu'à raison de l'état et de l'Ordre, les péchés des ecclésiastiques deviennent beaucoup plus graves, dépassent toute mesure, et beaucoup plus encore s'ils ont reçu !e sacerdoce.
1° Les ecclésiastiques sont consacrés à Dieu par un vœu spécial, ils lui sont attachés par les liens les plus étroits, ils sont admis par des cérémonies spéciales, marqués d'un caractère particulier, consacrés par l'huile sainte, sanctifiés par la grâce spéciale du sacrement, afin qu'ils approchent dignement de Dieu ; c'est pourquoi leur état est sacré, leur personne est sacrée ; il n'est pas permis de la violer, car c'est une espèce de sacrilège; mais de quelque manière qu'ils se tachent par le péché mortel, c'est aussi un sacrilège, c'est l'abomination dans le lieu saint, car ils ont profané une chose sainte, dit un prophète. Les prêtres seront saints aux yeux de Dieu, et ils ne profaneront pas son nom (I), qui a été invoqué sur eux, et par lequel ils ont été consacrés. Dieu a fait avec eux une alliance particulière. Ils seront mes lévites, et moi je serai leur héritage; qu'ils soient donc saints, parce que je suis saint, moi le Seigneur qui les sanctifie (2). Violer cette alliance, c'est une triple perfidie, c'est un crime bien plus grand que celui des laïques. Souvent même ce qui dans les laïques n'est pas une faute est un crime pour ceux
[\) Lé vit. 21. —(2) Rrid.
qui sonl dans les Ordres sacrés, dit saint Grégoire. Ils ne rendent plus seulement nul le pacte des enfants deLévi, qui ne fut qu'une ombre et une figure, mais le pacte de la loi nouvelle, ce qui est une abomination dans le lieu saint. C'est donc à nous surtout que s'adresse cette terrible accusation : Et nunc ad vos, o sacerdotes ! Si noheritis uudire me, ut detis gloriam nomini meo, ecce ego projiciam vobis brachmm et dispergam super vultum vestrum stercus solemnitatum vestrarum et assumet vos secum; vos irritum fecistis pactum Levi.
2° Outre cela, on peut juger la gravité de la cbute dans un ecclésiastique d'après la dignité de la cléricature. On mesure la gravité de la chute d'après la hauteur du lieu. Plus la dignité est grande, plus la tache du péché devient honteuse. De même que la moindre tache défigure davantage un vêtement précieux, dit saint Bernard, de même la moindre faute suffit pour nous salir et nous tacher ; et ce n'est plus seulement une tache, c'est un large signe d'infamie. « Le sacerdoce remplit ses « fonctions sur la terre, mais il doit être placé dans la « classe et dans l'ordre des choses célestes. Dieu, voulant « montrer que les péchés des prêtres doivent être expiés « en eux par de bien plus grands supplices que dans les « hommes ordinaires, veut que le sacrifice soit offert « autant pour le prêtre que pour le peuple entier. Que « signifie cela, sinon que les blessures du prêtre ont be- « soin d'un remède plus puissant et plus grand que « toutes les blessures du peuple ensemble? Or, ils n'au- « raient pas besoin d'un grand remède, si les plaies n'é- « taient pas plus graves. Elles sont plus graves, à cause « de la dignité du prêtre qui s'en est rendu coupable. » C'est le raisonnement de saint Chrysostôme en parlant de l'ancien sacerdoce. Or, combien est plus sublime le sacerdoce de la loi nouvelle, non plus en ligure, mais en réalité! Le prêtre participe au sacerdoce éternel de Jésus-Christ; il est son ambassadeur, le médiateur entre
PÉCHÉS DES F.CCLÉSWSTJQUES. 209
Dieu et le peuple, le père et le gardien du vrai corps mystique du Sauveur, le juge des fidèles, le dispensateur des biens célestes, non seulement 1<; temple du Saint- Esprit, mais le sanctuaire d'où le Seigneur publie ses oracles, bénit et sanctifie le peuple. Souiller par le péché une dignité céleste, ce sanctuaire de Dieu, n'est-ce pas l'abomination dans le lieu saint?
Oh! quelle tache vous avez imprimée à votre gloire, lorsqu'oubliant votre habit clérical, vous rendant semblable aux laïques et peut-être pire qu'eux, vous êtes tombé jusque dans les excès les plus honteux! Quand, comment, avec quelles larmes effacerez-vous une semblable turpitude? Commencez à pleurer ce que vous ne pleurerez jamais assez.
3° Le prêtre ou l'ecclésiastique a reçu aussi de plus grands bienfaits de la libéralité divine, des moyens, des grâces, des lumières et une infinité de secours plus abondants et plus puissants pour son salut et sa sanctification, tels que l'imposition des mains, une science plus grande, soit à cause de ce qu'exige sa fonction, soit parce qu'étant le ministre de Dieu, il s'approche davantage du Seigneur, est plus éclairé des rayons de sa divine justice et plus fortifié par la vertu de sa divine puissance. S'il pèche, il y a donc un plus grave abus de ses dons, une plus grande ingratitude, et la malice de son péché est plus exécrable ; il ne peut s'en excuser ni sur sa faiblesse, ni sur son ignorance. Détruire, fouler aux pieds, profaner une si grande abondance de dons célestes qui lui a été donnée gratuitement pour l'utilité de l'Eglise, n'est-ce pas une abomination dans le lieu saint?
Seigneur, ne nous traitez pas selon nos péchés; j'ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire ; je laverai mes mains parmi les hommes innocents, et j'entourerai votre autel. Seigneur, conservez-moi cette bonne volonté.
IIe Point. — Filii mei nolite negligere, vos elegit Dorai-
nus ut stetis coram eo, et ministretis ei (1). Le ministère sacerdotal rend beaucoup plus graves les péchés du prêtre, parce que le prêtre pécheur, contre le précepte et l'exemple de l'apôtre, ne remplit pas ce ministère ; au contraire, il le déshonore, et c'est la désolation dans le lieu saint.
1° La fonction du prêtre consiste à exhorter dans la saine doctrine ; mais s'il ne fait pas lui-même ce qu'il prêche devoir être fait, ou s'il ose annoncer ce qu'il ne fait pas, ceux qui connaissent sa vie n'en tirent aucun profit. La fonction du prêtre est de reprendre ; mais celui qui reprend les autres doit être exempt du péché qu'il veut corriger ; car personne ne reprend avec confiance quand il sait qu'il n'est pas sans reproche sur ce qui fait l'objet de sa réprimaude. La fonction du prêtre consiste à prier pour le peuple ; mais celui-là est un téméraire qui se montre le protecteur quand il a besoin lui-même d'être protégé. Tout le monde sait que, lorsque l'on envoie comme ambassadeur un homme qui déplaît, il ne peut que provoquer la colère de celui auprès duquel il est envoyé. La fonction du prêtre consiste à édifier TEglise, à étendre la gloire de Dieu, et à faire avancer le prochain dans la voie du salut; mais le prêtre, en commettant le péché, détruit l'Eglise de Dieu par l'exemple de sa dépravation, et empêche le salut du prochain ; il déshonore Dieu et son ministère par l'infamie de sa conduite : Vous m 'avez déshonoré (2) . Quelle désolation dans le lieu saint, lorsque les brebis ne veulent plus suivre le pasteur, que cela même leur est défendu, et que ce qui avait été établi pour la gloire du Seigneur se tourne en outrage et en mépris de la majesté divine ! Malheur et au pasteur et aux brebis !
2° Il était sévèrement défendu aux lévites de rien toucher d'impur, sous peine de ne pas être employés au
(1) H Parai. 29.— (2) Jean 8.
ministère ; quelle plus grande pureté n'exige-t-on pas dans les ministres de Jésus-Christ et pour le corps et pour l'âme! Quelle horrible perfidie, quel crime énorme d'offenser mortellement celui que vous avez reçu aujourd'hui et que vous deviez recevoir demain, d'administrer les sacrements avec des mains souillées il y a peu d'instants peut-être, souillées encore maintenant, et de toucher ainsi le corps du Sauveur! Le prêtre pécheur ne trouve pas toujours de suite un confesseur pour l'entendre, et il n'est pas facile à un tel coupable d'avoir à l'instant une contrition parfaite. De là une prodigieuse quantité de sacrilèges, surtout s'il est brûlé par un feu impur, ou s'il est dans une mauvaise habitude. Il faudrait alors s'abstenir des fonctions saintes ; mais comment faire pour échapper aux soupçons du peuple et au danger de perdre sa réputation ? Que fera-t-il donc? L'impudique portera ses mains sacrilèges sur Jésus-Christ et sur toutes les choses saintes. C'est ce qui est cause que plusieurs sont aveuglés, endurcis, et que, désespérant de leur salut, ils se roulent pendant leur vie dans L'abîme le plus profond, commettant les crimes les plus affreux et les plus abominables, tels que l'enfer pourrait à peine les imaginer. En voilà assez pour montrer la grandeur du crime dans un prêtre, dit saint Grégoire ; la plupart, enveloppés dans les ténèbres de leur cœur impénitent, sont rejetés de Dieu, et ne se convertissent pas, quelque exhortation qu'on leur fasse. Quelle désolation dans le lieu saint!
Que les prêtres soient donc revêtus de la justice, et ne touchez pas ce qui est impur, vous gui portez les vases du Seigneur. Seigneur, purifiez les taches de mes péchés, et faites que votre grâce me rende digne d'accomplir fidèlement mon ministère.
IIIe Poist. — Erat peccatum puerorum (Ophni et Phinees) grande nimis coram Domino, quia retrahebant homines a sacrificio Domini (i). Voilà ce qui rend aussi plus gra-
1) I Rois 2.
212 31ÉDITÀTI0XS.
\es les péchés des ecclésiastiques. Ils sont accompagnés d'un immense scandale, ils s'étendent au loin, ils blessent d'une manière plus désespérante, et c'est l'abomination de la désolation dans le lieu saint.
1° Vos recessistis de via et scandalizastis plurimos in /ege(\). Le prêtre, comme le dit saint Chrysostûme, ne peut pas pécher secrètement; c'est déjà beaucoup si, ne péchant pas, il peut être préservé de toute accusation. Ses vices ne peuvent pas être dissimulés ; au contraire, ses moindres défauts, ses imperfections sont promptement connus, et portent toujours un certain préjudice au commun des fidèles, qui ne considèrent pas tant ce que nous disons que ce que nous faisons. En effet, la vie du prêtre, semblable à une lumière sur le chandelier, est exposée aux regards de tous, dit le concile de Bordeaux ; c'es£ d'elle que les peuples prennent exemple pour vivre bien ou mal; de manière que les prêtres coupables, semblables aux princes vicieux, portent à la république chrétienne un dommage d'autant plus préjudiciable que non seulement ils sont coupables des crimes qu'ils commettent, mais qu'ils en sèment le poison dans la ville. Voilà comment l'abomination de la désolation se répand dans le. lieu saint. 0 pastor et idolum, derelinquens gregeml Gladius super brachium ejus (2).
2° Les crimes des hommes de néant, dit toujours saint Chrysostôme, ne blessent personne d'une manière signalée ; mais ceux qui sont élevés à celte dignité sublime du sacerdoce ne sont inconnus à personne. Si donc ils commettent la moindre faute, ce qui paraît petit dans les autres est regardé comme bien grand dans leur personne ; car tout le monde mesure plutôt le péché à la dignité de la personne qui le commet que le péché en lui-même. Si l'on voit un soldat ivre qui blasphème, qui prononce des paroles obscènes, on n'en est ni surpris ni étonné;
(l)Malacb. 2. — (2) Zach. H.
mais si l'on voit un prêtre qui se conduise ainsi, on est surpris, on écoute, on le regarde, on est stupéfait, et bientôt ce qu'on voit faire impunément à un prêtre, on pense qu'on peut à plus forte raison le faire soi-même. Que fera le peuple laïque, demande Pierre de Blois, sinon ce qu'il a vu faire à son père spirituel? Saint Augustin conclut parfaitement de là que le laïque qui désirait bien vivre, sachant que le prêtre se conduit mal, se met aussi à vivre mal. Voilà comment est préjudiciable l'abomination de la désolation dans le lieu saint. 0 pastor et idolum, derelinquens gregem! Gladius super brachium ejus.
3° Mais le scandale qui vient du prêtre blesse d'une manière plus désespérante; il fait une blessure qui n'a presque point de remède, car il arrache presque absolument la foi, la piété, la confiance et la religion du cœur des fidèles. Quelle confiance la brebis peut-elle avoir au pasteur quand quand elle le voit s'égarer lui-même? Outre cela, comme le fait remarquer le concile de Bordeaux, il s'ensuit que la dignité sacerdotale devient odieuse, digne de mépris. C'est une race méchante et mauvaise aux yeux de l'impie. Un seul vient à pécher, aussitôt on crie de toute part que les ecclésiastiques nesont pas meilleurs que les autres. Il y a plus, dit saint Grégoire : le respect pour la religion se perd, et la foi s'affaiblit par la faute des ecclésiastiques. Comme le dit saint Bernard de Sienne, beaucoup de gens, en considérant la vie coupable du clergé, chancellent et perdent la foi ; ils ne croient plus que ce qui a été écrit de notre religion soit vrai ; ils pensent que les Ecritures n'ont point été écrites par l'inspiration de Dieu, mais par une invention humaine et trompeuse ; ils ne croient plus à la vertu et à la puissance des clefs, ils méprisent les sacrements, ils ne pensent pas que nous ayons une âme, ils n'évitent pas les vices et ne croient pas à la vertu, ils n'ont pas peur de l'enfer et pe désirent plus le ciel , mais ils regardent ce monde comme leur paradis. Saint Bernard ajoute : La misérable vie des
prêtres est la destruction misérable du troupeau du Seigneur. Saint Grégoire dit aussi: Dieu ne reçoit point de plus grand outrage que de la part des prêtres, en voyant que ceux qu'il a placés pour corriger les autres donnent l'exemple de la perversité. Le Seigneur s'en plaint lui— même en disant: Le prophète est devenu un piège et une occasion de ruine (1). Voilà une abomination sans remède de la désolation dans le lieu saint : 0 pastor et idolum, derelinquens gregem! Gladius super brachium ejus.
Maintenant donc, sondez-vous, éprouvez-vous vousmême, éprouvez-vous beaucoup et longtemps, pour voir ce que vous êtes, ce que vous valez ; voyez s'il vous reste quelque affection pour un péché mortel, si vous avez quelque habitude, quelque inclination, quelque penchant. Je vous en conjure par l'avènement de Jésus-Christ et par le jour du jugement , n'allez pas aux Ordres sacrés, ni au sacerdoce, si vous n'y êtes pas encore parvenu, avant de bien disposer votre âme par de longs exercices, de manière que vous préfériez mourir plutôt que d'entacher la dignité sacerdotale. C'est ce que je me propose, Seigneur ; mais mon propos ne sert à rien , si vous ne l'aidez pas vous-même par votre secours. Aidez-moi, ô mon Dieu, par votre grâce, afin que je mérite de me présenter dignement à vos sacrés autels et de louer la puissance de votre nom.