INSINUATION DU TRAITRE PENDANT LA CÈNF
elle fut causée, soit par la compassion, soit par l'indignation, soit par la crainte et la frayeur.
1° Ils s'affligeaient, ils étaient dans la douleur, de savoir que celui qui était leur compagnon, leur frère, l'ami cher à leur coeur, allait, par une trahison, être livré à ses ennemis.
Vous n'aimez pas Jésus, si vous ne compatissez pas à ses peines ; vous n'aimez pas Dieu, si vous n'êtes affligé de ce qui l'offense. Tout est commun entre les amis, car l'amitié participe à la joie et prend part à la douleur.
2° Les apôtres ne s'affligeaient pas seulement de la perte de Jésus, mais encore de celle de ce malheureux disciple; ils voyaient avec un chagrin indicible ce monstre qui allait trahir leur Maître, et le collège apostolique qui, par ce crime, allait être couvert d'une tache indélébile. Ils étaient furieux contre le coupable quel qu'il fût; c'est pourquoi chacun d'eux en appelait au témoignageduSauveur pour éloigner de soi le soupçon d'un crime si détestable.
La société des méchants n'est pas moins honteuse que pernicieuse ; on doit donc l'éviter avec soin. Conduisezvous de telle sorte, et choisissez des amis tels, qu'ils ne soient point une honte pour vous, ni vous pour eux.
3° Ce qui augmentait la tristesse des apôtres, c'était une certaine anxiété de conscience, et de plus la crainte et l'inquiétude au sujet de l'instabilité humaine ; aucun d'entre eux n'osait se préférer aux autres, ni s'avouer pire que les autres; c'est pourquoi chacun se méfiait de sa propre conscience, qui se tait souvent et nous cache beaucoup de choses, ou se méfiait de la fragilité de son cœur, qui change si promptement et se laisse emporter par le vent comme une feuille.
Celui qui ne se croit coupable de rien n'est pas pour cela justifié. Il n'y a pas un crime qu'un homme fasse et qu'un autre ne puisse faire, selon le langage de saint Augustin, si Dieu le permet. Personne n'est en sûreté
tant qu'il vit; que celui qui est debout prenne garde de ne pas tomber (1). Celui qui se fie à lui-même est vaincu facilement, tombe promptement; celui-là seul qui est immuable peut confirmer dans le bien et achever ce qui 1 a commencé.
IIIe Point. — Lorsqu'il eut reçu la parcelle, il sortit à Cinstant (2). L'obstination de Judas fut si grande, que la bonté du Sauveur lui fut plus nuisible qu'utile; il changeait le remède en poison, et plus on s'efforçait de le retirer, plus il tombait profond. Remarquez la suite des maux qui le firent descendre graduellement jusqu'au fond de l'abîme, et prenez garde à vous : la dureté suit l'avarice, l'impudence la dureté, l'impiété l'impudence, l'impénitence l'impiété.
1° Le Seigneur ayant révélé un crime horrible, tous en sont frappés , Judas seul n'en a point horreur: les autres sont contristés, Judas est dans la joie par la pensée de l'argent qui lui est promis; l'innocent craint pour luimême, le coupable est tranquille; il est averti, et il n'est point touché ; on l'attire, et il ne fléchit point, il bouche ses oreilles, il ferme ses entrailles, il endurcit son cœur.
L'avarice, la colère, l'impureté et toutre autre passion font le même ravage; voyez maintenant l'impudence de cet homme.
2° Sa conscience l'accuse, la vérité divine l'avertit; Judas dissimule son crime; il se pose comme innocent ; s'appuyant sur la bonté de Jésus-Christ, il se sent prêt, si le Seigneur manifeste sa perfidie, à la nier, et à lui jeter à la face l'accusation de calomnie et de mensonge. Aussi demande-t-il comme les autres : Est-ce moi, Maître? Il prend ainsi le Fils de Dieu comme témoin de son innocence ou plutôt de son parjure.
Faut-il donc qu'un apôtre devienne tout d'un coup un si grand pécheur, qu'il dépose en un instant toute honte
(1) I Cor. 10. — (2} Jean IZ.
DISPUTE DÏS APÔTRES. i8D
qu'il soit endurci et sans pudeur? De là le sacrilège et l'impiété.
3° Judas persévérant dans son dessein criminel et sous le poids de l'accusation de sa conscience, pour ne pas se trahir lui-même, reçut le corps et le sang du Sauveur dans sa bouche impure, et fut ainsi le premier qui se rendit coupable de ce sacrilège. C'est la conclusion que saint Jérôme, saint Augustin et saint Chrysostôme tirent de saint Luc. L 'impie parvenu au plus profond de l'abîme méprise tout (1).
Où ne peut pas conduire la témérité aveugle d'un chrétien qui s'écarte de la voie droite ? C'est par ce dernier excès que Judas scella sa condamnation.
i° Après la parcelle reçue, Satan entra dans son cœur. Il lui avait d'abord inspiré de trahir Jésus ; maintenant il est tellement maître de lui et le possède si pleinement, qu'il le tient entièrement sous sa puissance et le conduit comme il veut à exécuter sa trahison.
Lorsqu'il eut donc reçu la parcelle, il sortit aussitôt, conduit et poussé par le démon. Il était nuit, car Jésus-Christ est la lumière du monde que Judas haïssait; il avait négligé la lumière de la grâce, et il cherchait les ténèbres pour mal agir; il ne pouvait plus trouver le moyen de conduire ses pas dans la voie du salut. 0 homme misérable et perdu!
Tel est le sort de ces chrétiens qui préfèrent quelque chose au Seigneur ; le Sauveur ne leur suffit pas, ils veulent les joies, les plaisirs, les richesses du monde.
Il y a peu d'intervalle entre une grande sainteté et une grande dépravation ; on tombe facilement, et l'on persévère opiniâtrement dans les plus grands excès. « Ayez « pitié de moi, Seigneur, et conduisez mes pas dans la « voie de vos commandements, afin que je ne m'endorme « pas dans la mort; que mon ennemi ne l'emporte pas. a et qu'il ne dise pas : Je l'ai emporté sur lui (2) ! »
(1) Prov. 18. — (-2) Ps. 12.