DL JEUNE
« geurs; lorsque vous verrez un homme nu, donnez-lui « des vêtements, et ne méprisez pas en lui votre propre « chair. Alors vous prierez, et le Seigneur vous exau- « cera (1). »
Le pécheur, lié par une mauvaise habitude comme par une volonté de fer, ne peut pas encore résister fortement au péché, il est cependant obligé au jeune à cause du précepte de l'Eglise et pour ne pas scandaliser le prochain. Le jeûne devient même pour lui d'une obligation plu> étroite à cause de sa misère comme remède nécessaire. Mais afin de ne pas jeûner sans fruit, il doit prendre des moyens pour se contenir avec plus de soin, pour combattre avec plus de courage; c'est à cette fin qu'il doit diriger toutes ses aumônes, ses prières, ses jeûnes, pour obtenir la grâce de la conversion et se disposer aux fêtes de Pâques.
2° Ceux-là jeûnent vainement qui n'ont pas soin d'avoir une intention droite. « Lorsque vous jeûnez, ne de- « venez pas tristes comme les hypocrites. Ils ont un « visage abattu pour montrer aux hommes qu'ils jeu - « nent; je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récom- « pense. Mais vous, lorsque vous jeûnez, parfumez-vous « la tête et lavez-vous le visage, afin que les hommes ne « s'aperçoivent pas que vous jeûnez, mais seulement voit tre Père qui voit ce qui est caché, et votre Père vous « en récompensera (2). »
Je crois volontiers que vous évitez l'hypocrisie des pharisiens et la vanité des enfants qui veulent quelquefois jeûner pour paraître grands; mais quelle intention avezvous en jeûnant? peut-être aucune; c'est votre habitude, vous y êtes accoutumé. La faim vous amène à table; tout ce qu'on sert est bon à celui qui a faim, quelquefois les aliments du carême lui plaisent plus que la viande. Recueillez un peu votre esprit et dirigez votre intention de
fr!) IsaïeSS. — (2) M al th. 6.
\2i JEUDI APRÈS LES CE>DRES.
manière à satisfaire à la justice divine pour vos péchés, à obtenir la grâce et la victoire sur vos vices, à acquérir quelques vertus, afin de glorifier votre Père à l'imitation de son divin Fils.
3° Ceux-là jeûnent inutilement qui n'observent pas la loi de l'Eglise à l'égard de la qualité et de la quantité des mets, qui, pour de légères raisons ou aux moindres occasions, mangent delà viande sans permission, feignent des maladies ou des indispositions, ou qui ont mal à l'estomac parce qu'ils le chargent en mangeant trop abondamment; ceux qui font durer leurs repas plusieurs heures et qui chassent ainsi l'appétit pour plusieurs jours, ou ceux enfin qui pendant le jour goûtent et avalent du vin, des mets, du bouillon.
Est-ce le jeûne que Dieu vous demande et que l'Eglise commande? Ne jeûnez pas comme vous l'avez fait jusqu'à ce jour ; domptez fortement et courageusement votre chair et la gourmandise, cependant avec prudence, et vos prières seront entendues dans le ciel.
JEUDI APRÈS LES CENDRES l tilité de la méditation sur la passi
Prosternez-vous humblement et adorez Jésus-Chrisî crucifié. Faites-moi la grâce, Seigneur, de méditer avec fruit votre passion.
Voyez et faites selon le modèle qui vous a été montré sur la montagne (1). Ce que Moïse vit en figure, Dieu nous l'a montré en réalité sur la montagne du Calvaire : c'est l'arche de la nouvelle alliance, dans laquelle habite la plénitude de la divinité (2) ; c'est Jésus-Christ, qui a souffert dans sa chair afin que nous le considérions et que nou^ l'imitions. Regardez, contemplez; tout ce que vous cherchez ailleurs pour avancer dans la voie du salut, de la
(];• ExoJ. 25. — (2) Coi. 2.
vertu et de la sainteté, vous le trouverez là : Je suis, dit Jésus-Christ, la voie, la vérité et la vie (i). Contemplez, méditez la passion de-Jésus-Christ ; il n'y a point de méditation plus utile, ni plus propre à purifier, à éclairer lame et à l'enflammer.
Ier Point. — Celui qui médite sur la passion du Sauveur voit tout de suite quelle est la gravité du péché, la sévérité de la justice divine, la nécessité de la satisfaction et de la pénitence ; qu'y a-t-il de plus capable d'exciter l'âme à se purifier de ses vices et de ses péchés?
1° Examinez avec soin la tristesse, l'ennui, la crainte et l'agonie de Jésus-Christ dans le jardin, lorsqu'il eut célébré la dernière cène; considérez la douleur de son cœur, la sueur de sang, le calice d'amertume; entendez ensuite le cri des satellites, les paroles injurieuses des Juifs, les coups des bourreaux, les blasphèmes des pharisiens ; voyez le vêtement de pourpre, la couronne d'épines, la grandeur de la croix, les trous des clous, et le Sauveur du monde mourant dans de si horribles tourments, la tête penchée. // a été brisé pour nos péchés (2). Quel est donc le monstre qui s'attaque ainsi au Fils de Dieu, qui lui fait souffrir des tourments si cruels, une mort sihonteuse? quelle est donc cette tache de l'âme qui ne peut être effacée que par un fleuve de sang divin ? quelle est cette blessure qui ne peut être guérie qu'au prix infini du Sauveur?
Un tel prix montre plus clairement la grièveté et la malice du péché que tous les supplices des damnés, quoique éternels, ils sont cependant finis, et n'auront point de fin, précisément parce qu'ils sont finis; mais le prix du sang de Jésus-Christ est infini à cause de la dignité infinie de sa personne.
2° Qui donc a pu exiger de si grandes peines du Fils de Dieu, sans qu'il les eût méritées? La justice du Père, la vengeance divine qui voulait une victime digne d'elle
(1) Jean i4. — (2) Isaïc 32.
pour l'immoler. C'est pourquoi Dieu a déposé sur lui toute notre iniquité ; il lui a donné la resse mblance d'une chair de péché pour punir le péché dans sa chair, et c'est ainsi qu'il lui ordonne de souffrir la mort dans sa chair pour le péché (1). Et le Fils de Dieu se rendit obéissant jusqu'à la mort ; il s offrit parce qu'il le voulut (2). Cependant il pria que ce calice fût éloigné, il offrit ses supplications avec des larmes et poussant un cri, il tomba sur son visage et pria dans le jardin en disant: Mon Père, s il vous est possible, éloignez de moi ce calice (3) ; il cria en mourant sur la croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi rnavez-vous abandonné? Néanmoins il ne fut pas exaucé pour luimême, mais il le fut pour nous, en donnant sa vie pour nos péchés (4). 0 sévérité incompréhensible de la justice divine ! et vous osez encore la provoquer, vous vous promettez un pardon facile et une grâce sans travail î
3° Le Sauveur lui-même ne dit-il pas aux femmes qui le suivaient : « Ne pleurez pas sur moi, mais sur vousa mêmes ; car, si l'on traite ainsi le bois vert, que ferait t-on du bois sec (5) ? » Si Dieu n'a pas épargné son propre Fils, qui n'a pas commis le péché, mais qui a seulement pris la ressemblance du péché, ce Fils qui était son propre et unique Fils, coéternel, égal et consubstantiel à luimême, et qu'il n'ait jamais remis les péchés sans effusion île sang, comment vous, pécheur, né dans le péché, pourrez-vous obtenir le pardon sans pénitence, sans satisfaction, sans aucune œuvre expiatoire? Entendez ce que dit l'apôtre : « Je remplis dans ma chair ce qui manque à la « passion de Jésus-Christ (6). » La passion de Jésus-Christ ne profitera pas à celui auquel le mérite de la passion n'est pas appliqué ; or, il est appliqué par la communication des mêmes souffrances (7).
(i) Isaïe 53; Rom.8; Jean 14. — (2) Philipp. 2; Isaïe 33. — (5) Hebr. 5 et Matth.26— (4) Isaïe 35.— (5) Luc 23.— (6) Col. 24. — (7) I Petr. 4.
UTILITÉ DE MÉDITER SLR LA PASSION. Mtt
Voilà ce que suggère la pieuse méditation de la passion du Sauveur ; il n'y a donc rien de plus efficace pour exciter l'âme à se purifier de ses vices et de ses péchés. « Comme « Moïse éleva le serpent dans le désert, de même il faut « que le Fils de l'homme soit élevé (i). » Aussi, de même que ceux qui avaient été blessés par la morsure brûlante des serpents étaient guéris parla vue du serpent d'airain, ainsi nous sommes guéris de la morsure du serpent infernal par la pieuse contemplation de Jésus crucifié.
IIe Point. — Jésus-Christ a souffert pour vous en vous donnant l'exemple, afin que vous suiviez ses traces (2). La considération de la passion de Jésus-Christ par la voie purgative conduit naturellement à l'illuminative, qui renferme la pratique des vertus, afin que, selon le langage de l'apôtre saint Pierre, étant morts au péché, nous vivions pour la justice. La voie de la parole est longue, et celle de l'exemple est courte ; ce que Jésus-Christ a enseigné pendant sa vie, c'est surtout à sa mort qu'il l'a accompli, en nous laissant un exemple très-grand, très-évident, très-efficace.
4° Cet exemple nous enseigne toute espèce de vertus. Quelle piété et quelle obéissance admirable enfers son Père ! Afin qne le monde connaisse que j'aime mon Père et que je fais ce qu'il m'a commandé, levons-nous et marchons (3). Quelle miséricorde et quelle charité envers le prochain ! Je perds la vie pour mes brebis (4) ; personne ne m'ôte la vie, mais je la quitte de moi-même volontairement. Quel amour incroyable pour ses ennemis! Judas, vous trahissez le Fils de l'homme par un baiser. Mon ami. pourquoi êtes -vous venu? Mon Père, par donnez- leur, car ils ne savent ce qu'ils font (5). Quelle prudence admirable dans ses réponses et dans son silence! Si j'ai mal par ié. prouvez-le (6). Jésus gardait le silence, en sorte que le
(l) Jean 5. — (2) Petr. 2. — (5) Jean 14. — (4) Ibid. 10. — (5) Luc 22 ; Matth. 26 ; Luc 25. — (6) Jean 18.
gouverneur en était grandement étonné (i). Quelle ineffable humilité clans le lavement des pieds, lorsqu'on lui voile le visage, lorsqu'on le couvre de crachats, qu'on lui donne des soufflets, lorsque Barrabas lui est préféré, et qu'enfin il est cloué entre deux voleurs ! Quel courage surprenant à supporter les douleurs de l'àme et du corps, lorsqu'il est raillé, bafoué, rassasié de calomnies et d'opprobres, déchiré à coups de fouets, couronné d'épines, cloué à la croix ! 0 homme invincible! il ne répand pas même des larmes, il ne pousse pas des gémissements et n'implore ni compassion ni miséricorde. Vous ne sauriez trouver ailleurs ni un semblable ni un égal exemple de toutes les vertus.
2° C'est un exemple admirable, clair, évident, non seulement à cause de la grandeur des vertus, qui l'emportent sur toutes celles des héros, et dont l'éclat se répandait au loin ; d'autant plus éclatant qu'il était proposé à l'imitation d'un peuple immense de Juifs et de Gentils accourus et présents ; il était offert en plein jour, sur le sommet d'une montagne, sur une croix fort élevée et à côté d'une grande ville. Jésus-Christ, né dans une étable, fugitif en Egypte, vivant obscur et inconnu clans sa maison, invita ensuite pendant trois ans la foule, la fit accourir par l'éclat de ses miracles, choisit le jour le plus célèbre de l'année, pendant lequel les Juifs venaient au temple en nombre prodigieux, pour donner un exemple tel que les siècles précédents n'en avaient point vu de semblable, et tel que les suivants n'en verront jamais. 11 régla sa passion de telle manière, qu'il fut d'abord conduit aux princes des prêtres, ensuite à Pilate et à Hérode; de retour, il fut montré au peuple, tout couvert de sang, en ces termes : Voilà l'homme, voilà votre roi; enfin il fut conduit par la ville aux yeux d'une foule immense, portant lui-même sa croix et montant sur le Calvaire, afin qu'étant élevé de la terre, il put tout attirer à lui (2).
(i)Matth. 2Ï. — (2) Jean 12,
Venez, lisez ce qui est écrit en hébreu, en grec et en latin : Jésus de Nazareth, roi des Juifs (I). Quel est ce Roi de gloire? Le Seigneur des vertus est le Roi de gloire. Lisez, étudiez ; ce seul livre vous suffit.
3° Voilà l'écriture inspirée de Dieu, que tout le monde peut comprendre ; elle est utile pour instruire, pour reprendre, pour corriger, pour conduire à la justice, afin que vous deveniez un homme de Dieu, formé à tout ce qui est bien. Non, non, rien de plus capable d'éclairer, d'exciter, de fortifier ; l'exemple qu'on vous propose est un exemple domestique et non étranger. C'est votre Maître qui vous appelle ; c'est votre frère et votre ami qui vous montre ses plaies et qui vous invite ; c'est votre Sauveur qui tout le jour étend ses bras pour vous recevoir ; c'est votre pasteur et votre pontife qui vous conduit et vous exhorte ; c'est votre chef et votre lumière qui éclaire tout homme j c'est votre médecin qui guérit toutes vos blessures; c'est votre Seigneur et votre Roi qui fait ce qu'il vous ordonne ; c'est le Seigneur fort et puissant dans le combat qui donne la force et la grâce ; c'est votre juge et votre rémunérateur qui couronne ses dons.
Fils de l'homme, mangez ce volume et vous serez rassasié (2). Voilà quelle est la science des saints, c'est de connaître Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié (3). Voilà la vraie, l'unique, l'universelle sagesse qui enseigne la sobriété et la prudence, la justice et la vertu, qui sont tout ce qu'il y a de plus utile aux hommes dans cette vie (A).
Utilité de la méditation sur la passion du Sauveur (suite).
IIIe Point. — J'ai trouvé celui que mon cœur aime, je le tiens, je ne le quitterai pas (5). C'est par la méditation de sa
(i) Jean 49.— (2)Ezéch.3.— (3)1 Cor .2.— (4) Sap. 3— (y)Cant.T,
vie et de sa mort que l'âme cherche son Bien-Aimé, qu'elle le trouve, qu'elle le tient et s'unit à lui par le nœud du plus ardent amour; c'est ce qu'on appelle la vie unitive. Le Bien-Aimé appelle sa passion son mariage, auquel il invite et exhorte les âmes fidèles :« Sortez et voyez, filles « de Sion, le roi Salomon couvert du diadème dont l'a a couronné sa mère (c'est-à-dire la synagogue des Juifs) « au jour de son mariage, au jour de la joie de son « cœur (1). » Contemplez Jésus couronné d'épines et arrosé de son sang : qu'y a-t-il de plus capable d'exciter le cœur, de l'enflammer d'amour, de reconnaissance, de bienveillance, de compassion, de complaisance, de familiarité et d'amitié que cette sainte contemplation?
1° On trouverait à peine un cœur si barbare qu'il ne tut pas touché des bienfaits; pourquoi donc le plus grand nombre est-il si peu touché du bienfait de la rédemption, qui est sans contredit le plus grand de tous? parce quil n'y en a pas qui réfléchissent (2). Considérez donc et considérez souvent combien grand est le malheur auquel le Sauveur nous a soustraits, quel est l'héritage qui nous a été rendu ; considérez l'incendie éternel et le déluge affreux de toutes sortes de maux d'où il nous a tirés, le bonheur éternel, la couronne qui ne se flétrira jamais qu'il nous a acquise. C'est par ses sueurs et son sang qu'il a détruit tous ces maux, c'est au même prix qu'il nous a acquis tant de biens. « Vous avez été rachetés à « grand prix (3) ; ce n'est point par des choses corrup- « tibles telles que For et l'argent, mais par le sang préce cieux de l'Agneau immaculé (4). » Pensez aux chaînes et aux liens qui ont conduit l'Agneau au sacrifice ; voyez les épines, les fouets qui l'ont macéré, les clous, les marteaux qui l'ont attaché, le fiel et le vinaigre qui l'ont abreuvé, la croix et la lance qui l'ont immolé et consumé. [1 a souffert tout cela non seulement pour vous, mais par
(1) Cant. 3. — (2) Jér. 12. — (3) I Cor. 6. — (4) I Pierre 1.
vous ; « il a été couvert de plaies à cause de nos iniqui- « tés, il a été brisé à cause de nos péchés, et c'est par ses « meurtrissures que nous avons été guéris (1). » Plus on se chérit soi-même, plus on se rappelle avec reconnaissance les bienfaits reçus, de telle manière que si la personne ne plaît pas, on aime au moins ses bienfaits, et que plus on en a reçu, plus on désire y répondre en lui voulant du bien, c'est-à-dire en l'aimant, car aimer c'est vouloir du bien et en faire si l'occasion s'en présente.
-2° Il est naturel que l'on compatisse à son semblable, et il est de l'humanité d'être touché des misères de l'humanité. « Pourquoi donc votre cœur est-il devenu plus a dur que le lait caillé (2)? pourquoi êtes-vous devenu « plus dur que la pierre (3) ? 0 vous tous qui passez par « là, remarquez et voyez s'il y a une douleur semblable à •< la mienne (4). » Remarquez et voyez Jésus-Christ trahi et vendu par Judas; voyez -le pris comme dans un piège, au milieu de la nuit, abandonné de tout le monde, accusé par le peuple, condamné par le gouverneur, affaissé et tombant sous le poids de la croix, du haut du gibet adressant la parole à sa Mère ; voyez et remarquez cet homme de douleur devenu le dernier des hommes; il n'a plus ni apparence ni beauté, son visage est comme caché (5). Cependant vous ne le verrez pas pleurer ni pousser des cris. « Je suis semblable à un ver, dit-il, et non à un homme, « l'opprobre de l'humanité et le rebut de la nation (6). « Les pécheurs ont bâti sur mes épaules, ils ont aggravé « leur iniquité (7) ; ils ont ajouté des plaies sur celles ( qu'ils m'avaient faites (8) ; ils ont percé mes mains et a mes pieds, ils ont compté tous mes os (9) ; ils m'ont « donné du fiel à manger, et dans ma soif ils m'ont « abreuvé de vinaigre (10). »
(t) Isaïe 53. — (S) Ps. H8. — (5) Jcr. 5. — (4j Thren. 1. - (5) Isaïe 35.— (6) Ps. 21.— (I) Ps. 123.— [S] Ps. 68.— '9 Ps. 31 . — (10) Ps. 63.
Toute la nature prend part à la douleur de son Créateur. La terre tremble, le soleil s'obscurcit, le voile du temple se déchire, les tombeaux s'ouvrent, les morts ressuscitent; ce qui fit dire à quelqu'un avec exclamation : Ou le Dieu, auteur de la nature, souffre, ou la machine du monde se dissout. Celui qui, en considérant de si grands tourments que Jésus-Christ a endurés pour l'amour de nous, ne compatit point aux souffrances du Fils de Dieu, doit être regardé comme ayant dépouillé tout sentiment d'humanité. Compatir et prendre part à la joie, c'est l'effet naturel de la tendresse en faveur de celui que l'on aime, de telle manière que plus on aime avec ardeur, plus on s'afflige ou plus l'on se réjouit ; en effet, plus une personne vous est agréable, plus son sort vous intéresse. « Je « n'oublierai jamais, Seigneur, votre pauvreté et votre « affliction, le fiel et l'absinthe, et mon cœur séchera de a langueur (I). »
3° Soyez assidu à méditer la mort du Seigneur, et le feu de l'amour divin s'enflammera dans la méditation, ce feu que Jésus-Christ est venu apporter sur la terre, il désire ardemment le \o\r produire un incendie sacré (2). C'est pour cela qu'avant de souffrir il institua le sacrement de son corps et de son sang, en forme de sacrifice, afin de nous laisser un souvenir de sa passion; c'est pour cela qu'après sa résurrection il conserva les cicatrices de ses cinq plaies, afin que vous puissiez vous y réfugier comme dans le creux d'un rocher contre les coups de vos ennemis, que vous puissiez encore puiser aux fontaines du Sauveur. Et que pourriez-vous y puiser, sinon l'amour dont son cœur est embrasé ? Ce cœur ouvert par la lance, afin de pouvoir répandre dans le vôtre l'amour qui le consume, vous demande un amour de familiarité tel qu'il vous le donne, afin que vous puissiez agir et converser m toute simplicité et en toute familiarité avec lui. Celui
(l)Thren. o. — (2) Luc 12.
qui vous a aimé et qui s'est livré lui-même à vous, votre Bien-Aimé vous appelle avec bonté ; que ne pouvez-vous point espérer de lui? que n'obtiendrez-vous point? Soit que votre ennemi vous menace en vous poursuivant avec la torche incendiaire de l'impureté, soit que les flots de la colère ou les tempêtes de l'adversité viennent troubler votre âme, allez à la montagne de la myrrhe, à la colline des parfums, où votre Bien-Aimé se nourrit au milieu des lis avec la blancheur de la neige et la rougeur de son sang; asseyez-vous à son ombre, placez-le comme un sceau sur votre bras, dites-lui avec confiance et amour : La charité est forte comme la mort. « Toutes les eaux « des tribulations ne peuvent éteindre la charité, et les « fleuves même ne détruiront pas la mienne (1). »
Des circonstances de la passion de Jésus-Christ.
Jésus-Christ a souffert pour nous (2). Quel est celui qui souffre? pour qui souffre-t-il? que souffre-t-il? Toutes les fois que nous méditons la passion du Sauveur, nous devons nous mettre sous les yeux ces trois points et les rappeler avec soin dans notre esprit.
Ier Point. — C'est moi, c'est moi-même qui efface vos iniquités (3). Quel est-il? C'est l'Agneau sans tache, votre Sauveur et votre Dieu.
1° C'est une barbarie indigne de n'avoir pas compassion de la nature humaine. Nous avons pitié même des coupables qui reçoivent le châtiment de leurs crimes, mais nous nous désolons et nous voyons avec indignation le supplice de l'homme innocent.
Personne ne ressent les souffrances de Jésus-Christ, et qui s'applique à considérer ses douleurs (4) ? L'Agneau saint,
(i) Cant. 2, 7, 8.— (2) I Pctr. 2. — (5) Isaïe 45. — (4) Job II.
innocent et sans tache n'a pas commis le péché et n'a point usé de ruse dans ses paroles, a 11 n'a ni disputé, ni « crié ; on n'entendit jamais sa voix sur les places pu- « bliques: il n'a point brisé le roseau à demi rompu, ni a éteint la mèche qui fume encore (1) ; il passa en fai- « sant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient sous « la puissance du démon (-2). » Lorsqu'on le maudissait, il ne répondait pas par des malédictions; lorsqu'on le taisait souffrir, il ne menaçait point, mais il se livrait à celui qui le jugeait injustement (3). lia été immolé parce qu'il l'a voulu, et il n'a pas ouvert la bouche pour se défendre. « Il a été conduit comme une brebis à la mort, et comme « un agneau qui ne dit rien lorsqu'on le tond (4). »
Une si grande innocence de vie, une si grande douceur, tant de bienfaits, tant de patience, tant de maux sur un seul homme ne vous touchent point et ne vous font pas répandre une seule larme ?
2° Si vous ne pleurez pas le triste état de l'homme le plus innocent, du moins pleurez celui du plus tendre des amis, et donnez à la tendresse et à l'amitié ce que vous refusez à l'humanité. Quel est celui qui vient avec des vêtements teints et couverts de son sang? Cest moi qui ai combattu pour vous délivrer (5). Voilà votre libérateur qui est venu pour vous sauver, il est tombé dans les mains des ennemis et au pouvoir des ténèbres; votre maître et votre médecin est venu, et lui, qui guérit toutes vos infirmités, est accablé sous le poids de la douleur et de l'infirmité; votre prince et votre pasteur est venu, lui qui vous gouverne et vous nourrit ; on est allé contre lui comme à un voleur, avec des épées et des bâtons; votre lumière est venue, votre consolation et votre refuge, votre salut et votre vie, l'époux de votre âme, l'époux du sang, et les bourreaux l'ont conduit, chargé de
(1) Matth. 12. — (2) Àct. 10. — (5) l Petr. 2. — [4] baîe 55. — (S) Ibid. 65.
chaînes, au supplice de la croix. Si vous ne pouvez le soulager, vous pouvez au moins gémir et répandre des larmes ; vous lui devez cela comme à votre Sauveur, et vous ne le faites pas ! 0 dureté incroyable du cœur, que l'état malheureux de Jésus-Christ et la mort la plus affreuse ne peuvent attendrir !
3° Non, Seigneur, il n'en sera pas ainsi (I). Vous êtes le Fils du Dieu vivant, le Roi des anges et des hommes, qui êtes assis sur les chérubins, et qui n'avez pas regardé comme une usurpation de vous égaler à Dieu: «Vous « avez placé votre demeure aux plus haut des cieux, le « mal ne saurait en approcher, et les coups ne peuvent a aller jusqu'à votre tabernacle, qui est votre corps (2). » Cependant, pour avoir pris la nature humaine, il en subit les conséquences, il souffre, il meurt ; la terre tremble, le soleil se couvre d'un voile pour ne pas voir ni éclairer un si affreux spectacle ; les gardes sont effrayés, le Juif est saisi d'horreur, leGentil gémit au fond de son cœur et dit: C'était vraiment le Fils de Dieu (3). Toute la nature est dans la stupeur; plongée dans la douleur, elle ressent et déplore la mort de celui qui l'a créée.
Et vous, quoique chrétien, vous n'éprouvez aucune émotion de la passion de Jésus-Christ, vous êtes plus cruel que les soldats qui le gardaient, plus méchant que les Juifs, plus aveugle que les Gentils, plus dur que le rocher, plus insensible que les éléments insensibles; le rocher se fend, le voile du temple se déchire, et votre cœur n'est point brisé.
Obtenez-moi, sainte Mère, que les plaies de votre Fils crucifié, soient profondément imprimées dans mon cœur; partagez avec moi les peines que vous causa votre Fils crucifié, qui a tant souffert à cause de moi. Faites que je pleure sincèrement, que je compatisse à ses souffrances pendant toute ma vie, que je reste avec vous au pied de
(1) Matth. 16. - (2; Ps 90. — (5) Malth. 27.
la croix; je désire volontiers m'associer avec vous dans votre douleur et vos larmes.
IIe Point. — Il a été enlevé de la terre des vivants, je l'ai frcppè à cause du crime de mon peuple (i). Ce qui a donné la mort à Jésus-Christ, comme cause principale, c'est la justice divine: comme cause instrumentale ou agissante, c'est la malice des démons et des bourreaux; comme cause morale, ce sont les crimes de tout le genre humain.
1° Dieu lui-même a voulu l'écraser sous le poids de ses infirmités (2). Quoique le Fils de Dieu n'ait commis aucune faute, cependant il a voulu porter nos iniquités et s'en charger, parce qu'il avait pris la ressemblance delà chair du péché et qu'il ressemblait à l'homme en toutes choses. « Il est vrai, ô mon Dieu, Hérode, Ponce Pilate, a avec les Gentils et le peuple d'Israël, se sont concertés « ensemble contre votre Fils Jésus pour faire ce que « votre volonté et votre dessein ont décrété; car vous s avez voulu que celui qui n'avait pas connu le péché a devînt pour nous semblable au péché (3). » C'est-àdire que Dieu l'a établi et accepté comme une hostie pour nos péchés, afin d'avoir une victime digne d'être immolée à la justice divine. « Vous êtes juste, Seigneur. 9 et votre jugement est rempli d'équité; mais vos des- « seins sont terribles sur les enfants des hommes, et ils » surpassent toute notre science (4). »
Or, si le Seigneur n'a pas épargné son Fils innocent et pénitent, même lorsqu'il demandait pardon, épargnerat-il un esclave pécheur qui n'implore pas même sa grâce? Celui qui n'a pas pu souffrir dans son propre Fils la simple ressemblance et l'ombre du péché, pourra-t-il supporter dans un serviteur les souillures et les taches du péché ? Cependant votre miséricorde est grande sur nous, ô mon Dieu, car vous nous offrez le pardon et la grâce par le sang de ce divin Fils, afin que nous puissions ex-
(!) Isaïc 55.— (3)lbïd.— (3) H Cor. j.— (4) Ps. i 18, 65, et Jub56.
Circonstances de la passiûM- 137
pier le mal qui a été fait et éviter celai qui n'a pas été commis. Je vous offre à cette intention ce sang précieux qui a été répandu pour moi.
2° Elle fut juste sans doute la vengeance de Dieu, mais la malice des démons et des hommes fut horrible; les démons prirent la résolution de perdre et de détruire celui qu'ils n'avaient pu ni vaincre ni pervertir; l'envie stimulait les princes des prêtres, l'orgueil excitait les scribes et les pharisiens, l'avarice poussait Judas, la crainte agitait le juge, l'erreur conduisait le peuple, une ardeur inconcevable pressait les bourreaux. C'est ainsi que par le plus grand des crimes, non pas par un seul crime, mais par la réunion de tous les crimes, le Saint des saints, l'innocence même succomba accablé sous le poids de tant de forfaits. Votre Sauveur, votre Dieu expira dans les tourments, et vous aimez encore ce monde qui a crucifié Jésus votre amour ! Celui-là n'aime pas Jésus- Christ qui ne méprise pas le monde, le jugement du monde et tout ce qui est dans le monde.
Tel fut le sort de Jésus-Christ, tel est le sort du chrétien, tel sera le mien ; je serai condamné par le monde, le monde me persécutera, je mourrai au monde, je serai crucifié au monde. Seigneur, je ne craindrai point les maux, parce que vous êtes avec moi ; je ne craindrai plus ce que me feront les hommes , car un seul cheveu ne peut tomber de ma tête sans la permission de mon Père qui est dans les deux (1 ) .
3° Mais pourquoi vous plaignez-vous du monde, ou pourquoi frémissez-vous d'indignation contre les Juifs? C'est vous que vous devez haïr, si vous aimez Jésus qui s'est livré lui-même pour vous. Vous êtes donc aussi la cause de ses douleurs : il est mor t pour nos péchés et pour nous tous (2). Vous êtes donc aussi la cause de sa mort, puisqu'il est mort et qu'il s'est livré pour nos crimes ; ce
(1) Ps.22; Ps. liïi Luc2J. — (2) I Cor. 15; II Cor. 5.
sont donc vos péchés qui l'ont crucifié. « 11 a vraiment a porté nos langueurs et nos douleurs, il a été blessé à a cause de nos péchés, il a été broyé à cause de nos cri- « mes ; le Seigneur a mis sur lui l'iniquité de nous tous, « et c'est par ses plaies que nous avons été guéris (1). » Par quelle fatale erreur me suis-je ainsi conduit? C'est moi qui ai livré mon Seigneur, l'auteur de ma vie, le cher et unique consolateur de mon âme.
Où courez-vous, licteurs? qui traînez-vous? Laissez donc l'innocent, punissez le coupable ; voici le coupable contre lequel vous pouvez exercer votre fureur sans crime. 0 bon Jésus, si je ne puis vivre sans vous, faites au moins que je meure avec vous, que je meure pour vous, que je meure à moi-même et au monde, afin de vivre pour vous et pour vous servir.
IIIe Poent. — Nous l'avons vu méprisé comme le dernier des hommes ; c'est un homme de douleur qui connaît l'infirmité (2). Le prophète explique brièvement ce que Jésus- Christ a souffert et combien il a souffert : quoi et combien dans sa réputation, nous l'avons vu méprisé comme le dernier des hommes; combien dans son corps, c'est un homme de douleur ; combien dans son âme, il connaît V infirmité, l'affliction.
1° « Nous l'avons vu méprisé comme le dernier des ce hommes ; il n'a ni beauté ni éclat; son visage est « comme caché, tant il est méprisé. » Il n'y a point d'injure, de mépris ou de calomnie qui lui aient été épargnés ; la nation impie des Juifs le calomniait quant à sa vertu ; elle disait qu'il était un pécheur, un Samaritain, un possédé du démon, un mangeur, un buveur, un blasphémateur, un séducteur; quant à sa sagesse, elle disait qu'il était insensé, sans connaissances littéraires, et un furieux: quant à ses miracles, qu'il était un magicien, un imposteur, qu'il n'opérait des prodiges que par Béelzé-
(!) Isaïe 53. — (2) Ibid.
buth. Lorsqu'on se fut saisi de lui, on le souffleta, on le couvrit de crachats, on lui arracha les cheveux, on en fit un jouet, on le poussa, on le tourmenta, on le railla avec sa couronne et sa pourpre ; un homicide lui fut préféré ; on le dépouilla, et il fut suspendu à la croix entre deux voleurs et regardé comme un scélérat. Il s'en plaint luimême en gémissant par la bouche du prophète : Je suis, dit-il, un ver et non un homme, l'opprobre des hommes et le rebut du peuple (1) .
C'est ainsi que Jésus-Christ est rassasié d'opprobres, et un disciple du Sauveur veut être honoré et se conformer en tout au siècle ; pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie autrement qu'en la croix de Jésus-Christ; pour moi, je perds tout et je regarde tout comme de l'ordure, pourvu que je le possède (2).
2° Nous l'avons vu, c'est un homme de douleur; la tête couronnée d'épines, tout le corps déchiré de coups, chargé d'une énorme croix, percé de clous et d'une lance, pas un sens qui n'eût sa douleur. « Nous l'avons regardé « comme un lépreux, un homme humilié et frappé de « Dieu ; de la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, « il n'y a pas en lui un endroit sain, il n'y a que blesa sure, plaie et meurtrissure enflée (3). »
Vous, au contraire, vous avez soin de votre corps, vous recherchez vos commodités et tout ce qui vous plaît, et vous fuyez la moindre douleur. Il ne convient pas, dit saint Bernard, que sous une tête couronnée d'épines se trouve un membre délicat. Commencez donc à châtier votre chair, à la mortifier, afin qu'elle n'ait plus de désirs contraires à l'esprit.
3° Xous l'avons vu connaissant l'infirmité ; mon âme est triste jusqu'à la mort. Son cœur a été troublé; le chagrin, l'ennui, la crainte, la peine l'inondaient : « 0 vous tous <( qui passez par là, remarquez et voyez s'il y a une dou- « leur semblable à la mienne (4). »
(i)Ps.2i — (2}Ga!.6efPhilipp.3.— (3} IsafrSoetl. — ^Tiircn.l,
I iO i. Dîl'AT'fUE DE CARÊME.
0 bon Jésus, votre contrition est grande comme la mer ; c'est donc ainsi que mes péchés tourmentent et consistent votre âme, qu'ils vous causent une telle peine, tandis que mon cœur n'est point affligé, désolé ni contrit? Seigneur, faites que je pleure avec vous et que je verse des larmes sur mes péchés.