On ne peut donc tirer des opinions erronées
DE L'ORIGINE DE LA VIE
des Anciens aucune déduction contre l'impossibilité de la génération spontanée, et notre thèse demeure très-probable et du moins moralement certaine.
Cependant il est bon de noter au sujet des opinions des Pères et des Docteurs de l'Eglise que nous avons rapportées, qu'il faut se garder de condamner trop vite, comme contraire à la foi et à la doctrine de l'Eglise, une opinion ou une hypothèse scientifique qni nous semble, du moins au premier abord, singulière, erronée ou même dangereuse.
S'il ne faut pas blâmer les Docteurs de l'Eglise d'avoir adopté les erreurs courantes de leur temps et de ne pas les avoir considérées comme contraires à la foi, telles que la génération spontanée, le passage de la matière brute à l'état de corps vivant sous l'influence des astres et des forces de la nature, etc., il ne faut pas non plus taxer d'erreur dans la foi les savants qui s'occupent de sciences naturelles lorsque leur méprise n'est pas manifeste, et que leur hypothèse est basée sur des expériences même peu concluantes et soutenue par des raisons moins probables. C'est le cas pour certaines idées nouvelles au sujet de l'origine et de l'évolution des espèces.
Nous aurons l'occasion d'y revenir.
Mais les Docteurs de l'Eglise et tous les théologiens anciens qui étaient partisans de la génération spontanée reconnaissaient Dieu comme le Créateur aussi bien de la matière que des corps célestes, et comme l'auteur des forces inhérentes à ces corps et à la matière, comme le moteur premier et le
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modérateur de toutes choses. Ils reconnaissaient donc que Dieu avait établi la distinction entre les choses, ainsi que nous l'avons dit, médiatement pour quelques-unes, immédiatement pour lesautres.
Ces mêmes vérités sont reconnues par les catholiques modernes partisans d'une certaine évolution ou d'un transformisme modéré, ainsi que nous le constaterons plus loin.
50. Revenons à notre sujet et tirons les conclusions de cette première dissertation sur les origines de la vie.
a\ Défait et par la raison, c'est-à-dire scientifiquement, il est établi d'une manière certaine que la vie végétale et animale (ainsi que la vie intellectuelle de l'homme) ont commencé sur la terre. Et cette assertion prise dans le sens absolu, à savoir que la vie a commencé sur la terre, doit être admise aussi comme article de foi proposé par l'Eglise et manifestement enseigné dans l'Ecriture sainte.
De plus, la science et la raison établissent encore que la vie n'a paru sur la terre qu'après la création du monde inorganique et à une époque relativement récente ; à moins de recourir à des miracles qu'il ne faut pas supposer comme faits par un Dieu infiniment sage, alors qu'ils ne paraissent ni nécessaires ni utiles.
Celui qui ne souscrirait pas à ce dernier alinéa — la proposition absolue mentionnée plus haut étant maintenue — celui-là ne serait pas en opposition avec la doctrine de l'Eglise ni avec l'enseignement exprès ou authentiquement proposé de l'Ecriture sainte. Car l'Eglise n'a jamais condamné
DE L'ORIGINE DE LA VIE
l'opinion de l'école d'Alexandrie, de Clément d'Alexandrie et d'Origène, ni plus tard celle de S* Augustin qui tous, par une interprétation erronée du texte Eccli., XVIII, 1, admettaient que toutes choses avaient été créées simultanément (1).
L'Eglise n'a pas non plus improuvé ni rejeté comme condamnables les diverses interprétations allégoriques et idéalistes de l'hexaméron proposées par les Docteurs d'Alexandrie et par saint Augustin, suivies et adoptées par beaucoup de Scolastiques et même par des interprètes modernes.
51. bj Toute vie commencée sur la terre, ainsi que nous venons de le dire, n'y a pas débuté par la génération spontanée. La raison et la science le démontrent. Il est même certain, du moins moralement certain, que l'autogonie est impossible.
La foi n'enseigne rien sur la génération spontanée comme telle. On ne peut dire par conséquent que cette théorie soit contraire à la doctrine de l'Ecriture et de l'Eglise.
Nous disons comme telle, c'est-à-dire mettant de côté tout système dont fait partie la génération spontanée mais qui ne sauvegarderait pas les dogmes de foi et la doctrine de l'Eglise enseignant que l'origine, la distinction et le gouvernement de toutes choses émanent de Dieu.
Nous avons dit que l'autogonie telle qu'elle est
(1) Le texte dit : Celui qui vit dans l'éternité a créé toutes choses ensemble (xotvr,) ; le mot ensemble ne se rapporte pas ici aux termes a créé mais à toutes choses, c'est-à-dire l'ensemble de toutes choses, pareillement toutes choses, toutes choses communément ou généralement sans exception.
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admise par les Docteurs de l'Eglise et par les théologiens de l'ancienne école n'est pas en opposition avec les vérités de la foi.
Ils limitaient du reste cette autogonie aux seuls animaux imparfaits à leur sens (1), regardant les animaux parfaits comme produits immédiatement par Dieu.
Que si d'aucuns, considérant ce systèmecomme incohérent, voulaient étendre davantage la théorie de l'autogonie, affirmant que tout être vivant, sans exception, est sorti de la matière, c'est-à-dire que tout d'abord le végétal serait issu immédiatement de la matière brute, ou même qu'un animal à l'état le plus rudimentaire aurait été produit dans la matière inerte, et que de cet animal seraient nés ensuite des animaux plus parfaits ; ou encore que l'animal imparfait proviendrait du végétal, et ainsi de suite, cette opinion pourrait encore se soutenir de deux manières différentes :
Ou bien, on confesserait que Dieu est le créateur de la matière et des forces qu'elle renferme ; qu'il est le moteur premier sous la direction duquel les êtres dont nous venons de parler se développent
(1) Ils n'appelaient pas imparfaits les plastides très-élémentaires désignés par les savants modernes sous le nom de cellules, parmi lesquelles se range la cellule simple ou amibe, ni les infasoires ou microbes, car les Anciens en ignoraient l'existence, ni enfin les êtres qui semblent délimiter le règne végétal d'avec le régne animal, tels que les zoophytes. Mais ces auteurs faisaient allusion aux animaux qui leur paraissaient le plus à dédaignar comme les vers, les puces, divers insectes, et aussi les batraciens, par exemple les grenouilles, et même certains mammifères tels que les souris.
DE L'ORIGINE DE LA VIE
par une succession graduée, en sorte que Dieu soit reconnu non seulement comme créateur mais comme auteur de la distinction des choses, au moins d'une manière médiate. Et cette façon de penser ne nous paraît en rien contraire à la doctrine de la foi, en réservant cependant formellement la vie intellectuelle et l'origine de l'homme dont nous parlerons en son lieu. Mais il peut s'ajouter à la doctrine de la génération spontanée, condamnée par la raison et par la science, d'autres erreurs sur l'origine des espèces, et il nous faudra y revenir.
Ou bien l'on peut exposer cette opinion d'une seconde façon et comme faisant partie d'un système scientifique tout différent. C'est la manière des adversaires modernes de la foi catholique dans leur théorie de l'évolutionisme universel, qui devient de la sorte impie, matérialiste et athée.
Elle a été proposée entre autres par Herbert Spencer, et elle comprend comme une de ses parties l'évolution de la génération spontanée telle que nous l'avons décrite.
52. L'évolutionisme intégral ou absolu ne diffère que par le nom du monisme matérialiste allemand ( 1 ). Ce système réduit l'origine de l'univers entier à l'unité de l'atome matériel ou de la nébuleuse
(1) Le monisme de Haeckel tire son nom de la monère (de [xdvoi; seul, unique) qu'il a supposée être l'élément premier du plastide vivant, et qui n'est pas encore à l'état de cellule proprement dite, mais qui est comme l'élément de la cellule simple ou amibe sorti spontanément des atomes de la matière inerte. De cette monère dériverait d'abord la cellule viavnte
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primitive d'où dériveraient toutes choses, depuis le corps le plus infime jusqu'à la vie intellectuelle avec toutes ses manifestations, et cela par des évolutions continues et successives.
Spencer en compte cinq. Prises à part elles ne sont pas toutes à rejeter ; réunies elles constituent le système du monisme ou de l'évolutionisme intégral, réprouvé et par la foi et par la raison.
D'où l'on voit combien il est important, chaque fois qu'il s'agit d'évolutionisme, de bien distinguer s'il est question de l'évolutionisme intégral et absolu ou monisme, ou bien de l'évolutionisme limité, et ensuite quelles sont les bornes que l'on fixe à cette évolution limitée.
D'après Spencer la première évolution est astronomique ; c'est une hypothèse très-probable à laquelle nous nous sommes nous-même rallié en expliquant la cosmogonie.
Mais avant de se livrer à des investigations au au sujet de l'évolution de la nébuleuse primitive, il convient d'en rechercher l'origine que nous, catholiques, trouvons en Dieu, au double flambeau de la foi et de la raison. Nous croyons que Dieu a été le créateur de cette nébuleuse comme il en a été le premier moteur, et comme il l'a dotée luimême des forces nécessaires pour exécuter ses divers mouvements. Spencer n'est pas de cet avis.
ou amibe, ensuite un composé de plusieurs cellules ou synamibe, et, par une évolution ininterrompue et progressive, tous les êtres vivants, l'homme inclusivement. Tous les êtres vivants auraient donc une seule et même origine : un germe né lui-même spontanément de la matière inerte.
DE L'ORIGINE DE LA VIE
Il affirme qu'il faut en faire remonter l'origine à V inconnaissable, sans quoi, dit-il, il faudrait recourir à l'une de ces trois hypothèses inadmissibles et dont la troisième est la plus absurde : ou bien que la matière existe par elle-même, ou bien qu'elle se produit elle-même, ou bien qu'elle a été créée par Dieu.
Le simple énoncé de ce système montre, comme nous l'avons dit, qu'il est athée ou ce qui revient au même qu'il renferme le panthéisme, plus exactement qu'il débute dans l'athéisme.
11 contient aussi le matérialisme, ou mieux, il en est une forme spéciale puisque selon ses adeptes rien en dehors de la matière n'existe dans l'univers, et qu'ils nient, en blasphémant, l'existence de Dieu.
Nous pourrons nous en convaincre davantage tout à l'heure.
53. La seconde évolution, toujours d'après Spencer, est l'évolution géologique. C'est par elle que l'écorce de notre terre s'est formée, vérité prouvée par la science d'accord avec les faits et avec la raison, et la doctrine de la foi n'y répugne aucunement.
Il n'est pas surprenant que le fait d'une certaine évolution soit raisonnablement affirmé. Car le Créateur tout-puissant et infiniment sage, en créant toutes choses leur a départi des forces et leur a donné des lois de manière à pourvoir à leur développement. Partant d'un degré infime, montant par des échelons intermédiaires jusqu'à la perfection chacune dans son genre, toutes choses se dévelop-
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pent avec une variété admirable et avec un ordre parfait, de manière que le Créateur arrive à ses fins par le moyen des causes secondes et parvient à produire des effets si admirables et si grands par des moyens qui paraissent bien faibles. Il y aurait plutôt lieu de s'étonner si Dieu produisait tout par son action immédiate, comme s'il n'était pas capable de communiquer en quelque sorte une partie de sa puissance aux créatures faites par lui. .
La troisième évolution selon Spencer est l'évolution biologique. Par elle, durant une longue série de siècles et par l'action des rayons solaires, les forces des êtres inanimés se seraient transformées dans les forces vitales des végétaux et des animaux.
Nous avons fait mention de cette évolution en parlant des origines de la vie, et nous en reparlerons en traitant de l'origine des espèces.
Remarquons avec soin qu'ici encore il importe de distinguer l'évolutionisme intégral ou monisme, d'avec l'évolutionisme restreint aux espèces vivantes, la vie étant présupposée. En effet, ce dernier système milite, non pour la naissance d'un être vivant de la matière inerte, mais pour l'origine commune ou la descendance commune des espèces vivantes d'une certaine souche antérieure déjà douée de vie.
Ce système est appelé aussi transformisme, mais il est plus exact de dire la théorie de la descendance commune des espèces. Quelquefois on le désigne simplement sous le nom d'évolutionisme, mais ce nom doit s'entendre, d'après la matière
DE L'ORIGINE DE LA VIE
traitée, de l'évolution limitée dans le sens déterminé que nous venons d'indiquer.
Il n'est pas inutile d'ajouter que cet évolutionisme ou ce transformisme n'est pas identique avec le Darwinisme, car Ch. Darwin a essayé d'expliquer la formation des espèces par la sélection naturelle ; et bien que les partisans de l'évolution ou du transformisme, ou mieux encore de la descendance commune des espèces en réfèrent aussi à cet argument de Darwin, cependant ils ne le considèrent pas comme l'argument unique et suffisant, ni même comme l'argument principal de leur thèse.
54. La quatrième évolution proposée par Spencer est l'évolution psychologique, en vertu de laquelle les forces vitales se changeraient en forces mentales.
La raison elle-même démontre que cette théorie est erronée et inadmissible. Elle est de plus contraire au dogme catholique. Nous y reviendrons en parlant de l'origine de l'homme.
Prenons seulement note ici que la thèse de l'évolutionisme intégral est tout à fait matérialiste puisqu'elle n'admet que la seule matière, non créée et éternelle, ou ayant une origine inconnaissable, et que de plus, en même temps qu'elle nie l'existence de Dieu, elle nie encore effrontément l'existence des esprits et de tout ce qui est de nature spirituelle.
La cinquième et la plus absurde des évolutions dont parle Spencer est l'évolution sociologique par laquelle, au moyen des rayons du soleil, les forces sociales des peuples et leurs différents ébranlements ou révolutions dériveraient des forces mentales.
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Nous n'avons rien à ajouter ici au sujet de cette dernière évolution qui n'est du reste qu'un corollaire de la précédente, ce qui nous amènera peutêtre à en dire un mot en expliquant l'origine de l'homme.
De fait, si les forces intellectuelles doivent être mises au même rang que les forces de la matière, et si on les regarde comme régies par les mêmes lois, rien ne s'oppose à ce que les rayons du soleil n'exercent aussi leur influence sur les forces mentales comme sur les forces sociales, et que toutes choses, tant dans le monde intellectuel que dans le monde religieux et moral, soient soumises à une loi fatale (1).
(1) Le lecteur pensera peut-être qu'il est déplorable de devoir s'arrêter à la réfutation de pareilles absurdités ; mais si l'on remarque la manière dont elles sont présentées l'utilité de cette réfutation sera aussitôt comprise.
Voici comment ces .-/uteurs athées amènent insensiblemeut le lecteur vers un certain scepticisme matérialiste. Us disent : « Les pensées et les volitions sont la résultante d'une force physique qui se dépense en les produisant si l'on éprouvait quelque difficulté à admettre que la pensée est produite par les rayons du soleil, on la surmonterait en considérant les opérations de l'intelligence comme des fonctions nerveuses». (Spencer, Premiers principes, p. 116 et p. 379).
Et encore : « Non seulement la force dépensée par le
cheval attelé sort du même réservoir que la force de la
cataracte qui se précipite ou de l'orage qui gronde, mais on peut, après tout, faire remonter jusqu'au même réservoir (le soleil) la manifestation des formes plus complexes et plus délicates (arts, sciences, lettres) que l'humanité déploie dans
le corps social Lorsqu'on dit que les hommes sont poussés
dans certaines directions par certains désirs, ce langage n'est pas figuré mais il exprime un effet physique. » (p. 221, ibid ).
DE L'ORIGINE DE LA VIE
C'est ainsi que l'évolutionisme matérialiste commence par l'athéisme et aboutit au fatalisme.
Le seul monisme vrai est celui qui reconnaît comme le principe unique de toutes choses et comme leur fin dernière Dieu tout-puissant et infiniment sage. D'après la nature différente des choses, il a voulu et fait que les unes se développassent en vertu de de sa seule motion première au moyen de causes secondes; que d'autres plus nobles et plus parfaites fussent produites par lui et mises en mouvement, lorsque c'était nécessaire, d'une manière immédiate par lui-même, et non pas seulement par l'immédiateté de sa puissance ; ou bien encore à l'heure actuelle il les crée et les meut, telles les âmes raisonnables ainsi que nous l'avons expliqué d'après la méthode scolastique, IIe partie, nos 107-
55. Nous touchons à la fin de ce paragraphe. Concluons donc :
c[ La vie procède immédiatement de son auteur suprême, Dieu ; il est impossible qu'elle ait été produite d'une autre manière. La vie intellectuelle procède nécessairement par création, comme nous le verrons. En ce qui concerne la vie animale et végétale dont nous avons recherché ici les origines, les végétaux et les animaux bruts ont pu être produits par Dieu autrement que par création. Et s'ils ont été créés, ils ne l'ont pas été par soi, comme ne pouvant être produits autrement, mais par contingence.
Il paraît plus conforme à l'ordonnance et au développement du monde, tels que la science et
96 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
l'expérience les établissent, et plus convenable à la toute-puissance et à la sagesse de Dieu, de penser qu'il n'a pas créé directement les végétaux et les animaux, mais qu'en temps opportun, par le moyen de causes secondes, il a tiré la forme végétative ou encore la forme sensitive de la puissance de la matière préalablement disposée par lui, et ayant reçu de lui sa dernière disposition pour en tirer cette forme ou même plusieurs de ces formes différentes dans leurs espèces, de telle sorte que Dieu a véritablement constitué les plantes et les animaux.
Ces végétaux et ces animaux produits, Dieu les a aussitôt soumis à l'influence des causes naturelles (v. IIe part., n. 109), de manière que pour leur activité, la première motion initiale de Dieu réduisant en acte l'énergie matérielle leur suffit, sans qu'une nouvelle intervention immédiate de Dieu soit nécessaire en dehors de l'intervention d'immédiateté de vertu (v. IIe part., n. 110).
Nous avons dit que Dieu a déduit la forme végétative, ou encore la forme sensitive, ou même plusieurs de ces formes de la puissance de la matière, parce que nous n'avons pas voulu empiéter sur la question qui va nous occuper maintenant au sujet de l'origine des espèces, à savoir: la vie existant, l'évolution est-elle possible et existe-t-elle de la vie végétative et de la vie sensitive, ainsi que des degrés divers de cette même vie, à des espèces différentes ?
De l'origine des êtres vivants
56. Il est de la plus haute importance de commencer par définir exactement l'état de la question.
En premier lieu sont hors de question, d'une part, l'origine de la vie en général ; nous avons démontré plus haut qu'il faut retenir fermement, en vertu du moins de la raison et de la science humaine, qu'elle tire son origine immédiatement de Dieu; d'autre part, l'origine de l'homme, dont nous traiterons plus loin.
Il ne peut donc pas être question ici de l'évolutionisme intégral condamné tout ensemble par la foi et par la raison.
En second lieu, et dans les bornes que nous venons d'indiquer, nous cherchons maintenant à savoir sous quelle forme unique ou multiple Dieu a produit la vie. C'est-à-dire qu'en examinant d'une manière générale les êtres vivants nous y découvrons la vie à des degrés presque infinis. Nons remarquons aussitôt que parmi ces êtres les uns ne jouissent que de la vie purement végétative, et que d'autres sont doués d'une vie sensitive. On distingue par conséquent deux règnes dans les êtres vivants : le règne végétal et le règne animal, bien qu'à la limite de ces deux règnes se trouvent des êtres qu'il est malaisé de classer absolument plutôt dans l'un de ces règnes que dans l'autre. Mais aussi dans tous les deux les degrés de la vie s'échelonnent quasi à l'infini, depuis l'algue unicellulaire jusqu'au chêne majestueux, et depuis le microb
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infime jusqu'à l'organisme le plus parfait du mammifère quadrupède.
Nous voyons encore que, d'après les perfections diverses de leur nature, les êtres vivants se propagent selon des manières différentes qui leur sont propres, de sorte que chacun dérive d'un ascendant semblable à lui-même.
Ceci posé, on demande au sujet de la production primordiale des végétaux et des animaux: Dieu a-t-il produit ou dû produire primitivement toutes ces classes d'animaux et de végétaux que nous appelons espèces et que nous voyons maintenant engendrées par leurs semblables, de manière qu'il ait, immédiatement par lui-même, tiré de la puissance de la matière ce nombre et ces espèces ou formes végétales et animales ; ou bien s'est-il contenté de déduire de la matière primitivement créée par lui quelques formes seulement, ou une seule forme végétale et une seule forme animale, ou même une forme unique, soit végétale soit animale, de manière à constituer un être ou plusieurs êtres vivants, duquel ou desquels, par une évolution continue, tous les êtres vivants aient tiré leur origine quelles que soient leurs différences actuelles?
C'est toute la question.
57. Avant d'entrer en matière, notons que la discussion est libre sur le terrain ainsi défini de l'évolution limitée. L'Eglise n'a rien défini sur ce point et n'enseigne rien comme devant être cru ou rejeté.
Ainsi que nous l'avons vu en traitant de l'origine de la vie en général, pourvu qu'il demenre intangible que Dieu est le Créateur de toutes choses,
qu'il en est le premier moteur, que toutes sont conservées et gouvernées par lui, et que, en conséquence, la distinction établie entre les choses émane de lui au moins d'une manière médiate (laissant à part l'homme et les créatures purement spirituelles), la doctrine de l'Eglise est sauvegardée.
Ceux-là mêmes qui enseignent que toutes choses onc été créées simultanément, et qui interprètent l'hexaméron d'une manière idéaliste, comme le fait S* Augustin, ne sont pas en opposition avec les enseignements de l'Eglise. St Augustin lui-même ne veut pas que toutes choses aient été créées en même temps dans leur nature et dans leur forme propres, mais bien que quelques unes ont été produites en germe, lequel germe sous le gouvernement de la Providence divine s'est développé en temps opportun.
58. L'état de la question étant défini d'une manière nette et précise, il faut, pour la résoudre, procéder par ordre rétrospectif.
L'origine primordiale des êtres vivants qui constitue la matière de nos recherches nous étant inconnue, il ne faut pas la prendre comme base de déduction par rapport à la série d'évolutions qui nous amène jusqu'aux êtres vivants que nous connaissons. Mais, prenant comme point de départ les êtres que nous avons sous les yeux, il convient de de les observer et de remonter vers leur origine, afin de découvrir ce qu'elle est ou ce qu'elle a pu être. C'est cet ordre que nous suivrons.
Nous nous servirons encore de la même méthode que nous avons précédemment choisie en recher-
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chant l'origine de la vie en général, c'est-à-dire que nous emploierons les arguments puisés dans les sciences d'observation et dans l'expérience plutôt que les raisonnements métaphysiques, sans négliger cependant ceux-ci quand ils nous paraîtront utiles.
Ainsi faisant nous rencontrerons plus facilement les argumentations de la science moderne, et nous éviterons de paraître résoudre la question a priori en négligeant les preuves tirées de la nature même des choses, nature qui a été minutieusement examinée et approfondie de nos jours.
59. Regardons donc les individus vivants que nous avons sous les yeux afin de commencer par établir des faits prouvés.
En examinant les individus semblables nés des mêmes ascendants, nous constatons que, aussi grande que puisse être leur similitude réciproque, aucun d'entre eux n'est absolument identique aux autres, de sorte qu'on peut les distinguer par une note personnelle, comme la couleur, la stature ou une forme extérieure quelconque.
Cette variété individuelle est plutôt propre aux êtres vivants qu'aux êtres inanimés, et elle est plus ou moins sensible proportionnellement à la perfection plus ou moins grande de l'organisme de ces êtres.
C'est encore un fait d'expérience que ces notes propres aux individus d'une classe d'êtres, surtout si des individus ainsi notés sont mis à part en vue de la propagation de l'espèce, se transmettent facilement aux descendants, qu'elles s'y accentuent et
augmentent, en sorte que, après quelques générations, les descendants diffèrent déjà morphologiquement de leurs ascendants.
Ceci a lieu de deux manières : ou bien les descendants ne conservent pas toujours d'une façon constante leurs notes distinctives propres mais reviennent de temps à autre à leur type ancestral, et dans ce cas les naturalistes désignent sous le nom de variété ceux de ces individus qui sont marqués d'un caractère propre qui les différencie d'avec leur souche. Ou bien leur caractère propre et distinctif, devenu fixe et permanent, se perpétue régulièrement dans leurs descendants ; dans ce cas cette classe nouvelle d'individus marqués d'une note fixe et héréditaire est appelée race.
Chacun sait qu'on est arrivé à multiplier ces races, tant dans le règne végétal que dans le règne animal, par la sélection artificielle des graines et des animaux reproducteurs ; ainsi, par exemple, on ne compte pas moins de cent quatre vingts races différentes pour les chiens seulement. Et la diversité entre ces races est si grande, que parfois elles se différencient plus entre elles par le type morphologique, physiologique et même psychologique (disons plutôt par l'instinct) qu'elles ne diffèrent d'individus d'une origine autre que la leur. Par exemple, tel chien a moins d'analogie avec tel autre chien de race différente qu'avec le loup.
Voilà le premier fait. Il existe dans les êtres une certaine variabilité ou une certaine évolution résultant surtout de la sélection artificielle dans les individus d'origine commune.
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Ajoutons que les races en se croisant demeurent généralement fécondes, de sorte que des races nouvelles peuvent se produire continuellement, étant donné que les individus nés de parents de races différentes (les métis) peuvent se reproduire sans fin .
60. Remontant plus haut, nous trouvons que si l'on applique à la génération les individus nonseulement de race différente mais d'origine diverse bien que morphologiquement rapprochée, par exemple le cheval avec l'âne, le renard ou le loup avec le chien (et de même dans le règne végétal) il peut en naître un être hybride, tel que le mulet. Mais cet être hybride est généralement ou bien stérile ou rarement fécond, comme on le constate chez le mulet ; ou bien au bout de quelques générations il retourne complètement au type soit paternel soit maternel, ce qui se constate également dans le léporide, né d'un lièvre et d'un lapin.
C'est le second fait. Au moyen de la sélection artificielle on n'obtient pas, en loi générale, de variété ultérieure, c'est-à-dire que l'évolution ne se fait pas au dehors ni au delà de la race d'origine commune.
Une certaine notion de l'espèce peut se déduire de ce qui précède. L'espèce est une classe ou catégorie (1) d'individus semblables, bien que de
(1) Nous disons classe ou catégorie dans le sens générique afin que personne ne prenne le mot classe au sens déterminé et technique dans lequel il èst employé par les naturalistes dans la classification des êtres vivants : embranchement, classe, ordre, etc.
variétés différentes ou même de races diverses, tirant leur origine d'êtres semblables et qui ne sont indéfiniment féconds qu'entre eux.
61. Les choses étant ainsi, on peut se demander s'il ne serait pas à propos d'invoquer maintenant l'argument d'induction que nous avons employé plus haut en parlant de l'origine de la vie.
Cet argument consisterait à dire : étant donné la constance et l'universalité des lois de la nature, si les espèces sont maintenant en général tellement fixes que des êtres semblables, du moins indéfiniment féconds, naissent d'êtres semblables seulement dans la même espèce, et qu'il ne se produit rien en dehors ni au delà de la race proprement dite, c'est-à-dire aucune espèce nouvelle, il est permis d'affirmer la même chose d'une manière absolue de toutes les espèces, à savoir de toute classe d'individus de la même race indéfiniment féconds, et de dire qu'il en a été de même depuis toujours.
Nous ne jugeons pas à propos de tirer aussitôt de ces faits une conclusion aussi absolue.
Et cela, en premier lieu, à cause de la différence qu'il y a entre la question présente et celle qui traite de la transition de la matière inerte à la vie. En admettant à plaisir la plasticité de la matière, ou si l'on veut, la possibilité de déduire de la puissance de la matière n'importe quelle forme purement corporelle soit d'êtres vivants, soit d'êtres inanimés, cependant il est toujours requis, pour arriver à déduire une forme de la puissance de la matière, qu'il existe une cause proportionnée au nouveau corps animé ou inanimé qui doit être produit. Il
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faut de plus une disposition préalable de la matière, proportionnée à la nouvelle forme à déduire.
Or, lorsqu'il s'agit de l'origine de la vie, la réunion des forces physiques et chimiques ne suffit pas, ainsi que nous l'avons constaté plus haut, pour disposer définitivement la matière inerte de façon à en déduire la forme d'un être vivant. Nous avons démontré par induction que tout être vivant provient d'un être vivant. Nous avons montré de plus que la transition de la matière inerte à l'être vivant est impossible.
Mais ici, comme il est question d'un plastide déjà vivant, dans lequel la matière ne doit plus être disposée qu'en dernier ressort afin que la forme d'un autre être vivant puisse en être déduite, et cela non pas seulement au moyen des seules forces physiques mais par l'influence d'un principe vital qui est supposé exister dans le plastide, les arguments employés pour démontrer l'impossibilité de la transition de la matière inerte à la vie ne valent pas dans ce cas. Resterait du moins à examiner si des arguments semblables ont une force probante pour montrer que le changement d'un être vivant en un autre être vivant n'est pas possible ; et, supposé que ces arguments ne soient pas assez serrés lorsqu'il est question du passage d'un degré de vie à un autre degré de vie plus élevé dans un certain genre, ou du moins dans le même règne, on pourrait encore se demander s'ils sont efficaces quand il s'agit de la transition du végétal à l'animal.
D'où l'on voit que l'argument employé plus haut ne vaut pas ici d'une manière générale.
On trouve une seconde différence dans l'argument d'induction lui-même qui ne paraît pas aussi convaincant dans cette question-ci que dans la précédente.
Nous avons constaté, en effet, que l'on n'a pu encore découvrir un être vivant produit par un être dépourvu de vie. Ici, par contre, l'on ne peut nier absolument toute variabilité ou toute évolution. Et bien que nous ayons reconnu qu'en ce qui regarde les espèces leur fixité est la loi générale, il n'est pas établi, comme nous le verrons, que cette loi ne souffre pas d'exception. L'induction susdite, dans la question présente et avant un examen plus complet, serait donc une présomption plutôt qu'un argument certain contre l'évolution ultérieure, c'est-à-dire étendue aux espèces.
62. Ceci nous amène à considérer une seconde raison à cause de laquelle il ne faut pas conclure trop rapidement dans le sens indiqué plus haut. Des faits établis déjà rapportés et de la loi générale et ordinaire qui en découle, on ne peut tirer, ce semble, que la conséquence suivante : que de nouvelles espèces ne sortent pas d'espèces voisines, puisque parmi les êtres hybrides peu sont féconds, le mulet par exemple, et que les autres, comme les léporides, reviennent au type de leurs ancêtres après des générations peu nombreuses.
Aussi les partisans du transformisme ou plutôt de de l'évolutionisme (1) n'infirment pas ce que nous
(1) Nous avons remarqué au n° 53, qu'il est plus exact de se servir Ici du mot évoîutionisme ou système de la descendance commune que de celui de transformisme, afin que l'on
106 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
avançons, mais ils disent que, la diversité qui existe entre des individus sortis d'une même souche ayant continué à s'accentuer, de nouvelles espèces ont pu être ainsi constituées par une évolution lente et sous l'influence de causes diverses tant intrinsèques qu'extrinsèques, de telle sorte que les êtres que nous classons maintenant comme appartenant à des espèces différentes, dans le sens que nous venons d'indiquer, ont eu autrefois une souche commune.
Vous me direz peut-être que, ou bien la définition donnée de l'espèce est inexacte, ou bien, si elle est juste, il faut que l'espèce demeure tellement fixe qu'elle ne puisse jamais donner naissance à une espèce nouvelle, et qu'elle-même ne puisse pas descendre d'une espèce différente de celle qui est actuellement la sienne.
En effet, de même que dans l'étude des espèces minérales il y a deux choses qu'il importe de noter afin de bien déterminer ces espèces, à savoir la forme cristalline et la composition chimique ; de même aussi, dans les êtres vivants, il faut tenir compte, tant du type morphologique et anatomique
ne croie pas qu'il s'agit de transformer une espèce en une espèce voisine, par exemple de changer le loup en chien, ou de constituer une espèce nouvelle par la fusion d'espèces voisines, par exemple du cheval et de l'âne. C'est pourquoi il est injuste d'attribuer aux adeptes de l'évolution intégrale l'affirmation que l'homme descend du singe. Ce n'est pas ce qu'ils prétendent, mais ils enseignent, ce qui est tout aussi impie, que l'homme tire son origine de la même souche que le singe, et qu'il est sorti, de même que tous les êtres, de la matière inerte par une évolution continue.
que des propriétés physiologiques dont la principale est la fécondité.
Et de même encore que, dans les minéraux, la composition chimique du corps est le caractère le plus important pour en déterminer le classement, de même aussi, dans les êtres vivants, la fécondité vaut davantage que la morphologie afin d'en déterminer les espèces. Aussi, pour distinguer deux espèces morphologiquement très-voisines, la loi de l'entrestérilité suffit. C'est là la note vraiment distinctive des espèces, qu'exprime la loi formulée par Flourens : Les individus de la même espèce sont indéfiniment féconds entre eux, tandis que ceux d'une espèce différente arrivent enfin à être stériles.
Les partisans de l'évolution répliquent que la loi proposée par Flourens n'est pas absolue. Us citent plusieurs exemples de stérilité entre des races d'origine commune (1), et cela non seulement entre des races si extrêmement distantes qu'elles ne puissent s'unir, mais même dans des races très-voisines. Par contre, les hybrides ne sont pas toujours stériles ainsi que nous l'avons dit ; il s'en trouve même, paraît-il, qui sont indéfiniment féconds (2).
(1) Par exemple le cochon d'Inde ne s'accouple plus avec son ancêtre du Brésil ; le chat domestique importé au Paraguay ne s'allie plus avec la forme européenne ; le lapin déposé en 1419 dans l'île Porto-Santo, près de Madère, ne se croise plus avec le lapin européen, pas même pour donner des hybrides, etc.
(2) « Des observations faites avec soin sur l'hybridation des plantes, et en particulier celles de W. Herbert, ont mon-
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Du reste la loi de l'entrestérilitè s'explique sans peine. Nous savons que les êtres vivants sont en général plus féconds entre eux quand ils ne sont ni trop semblables ni trop différents. C'est pourquoi les races diverses mais voisines sont fécondes ; si elles deviennent trop différentes elles seront stériles.
En outre, entre deux races, ou si l'on veut, espèces actuellement stériles entre elles, il est possible qu'il y ait eu, et il y a dû y avoir des races intermédiaires qui se fécondaient avec les races extrêmes. Si la série complète de ces races ou espèces existait, on pourrait constater la continuité de la fécondité; mais, les races intercalaires- ayant disparu, nous ne voyons plus que la stérilité entre les races extrêmes. C'est ainsi que nous disons que
tré que plusieurs hybrides sont aussi féconds entre eux que les espèces souches pures. Même à l'état sauvage, on observe des formes provenant du croisement d'espèces différentes, qui ont été plus d'une fois regardées comme de véritables espèces et décrites comme telles
La stérilité des hybrides à l'état sauvage ne peut donc pas non plus être posée comme une loi, d'autant plus qu'on a reconnu que beaucoup d'espèces de plantes sauvages sont le résultat de croisements entre des espèces voisines. » Ainsi parle Claus (Elém. de ZooL, p. 182), mais il paraît être partisan de révolution même intégrale. Aussi d'autres savants n'admettent-ils pas ce qu'il allègue ici.
Le même auteur remarque à l'endroit cité, en parlant des animaux : « On a même observé des croisements féconds entre des espèces éloignées qui n'appartenaient pas au même genre, telles que le bélier et la chèvre, la chèvre et le bouquetin. » Mais il reconnaît que ces genres d'hybrides sont généralement inféconds.
toutes les races de chiens sont fécondes entre elles, sauf les races extrêmes. Si les races intermédiaires que nous connaissons venaient à disparaître, et si l'on ignorait l'origine commune des races extrêmes, nous dirions, sans aucun doute, que ces races extrêmes sont des espèces tout à fait distinctes, tant au point de vue morphologique qu'au point de vue physiologique.
Cependant nous avons vu qu'il existe, dans certaines races, des types tellement changés par l'action de causes diverses que, sans qu'il y ait eu des races intermédiaires, ils sont devenus si distants de la race voisine de même origine, que les deux races sont devenues également stériles. C'est le cas pour les lapins de Porto-Santo et pour les lapins européens. Faut-il affirmer que ces lapins sont delà même espèce parce qu'ils ont une origine commune, bien qu'ils soient stériles entre eux ? Ou bien fautil dire qu'ils sont d'espèce différente parce que, tout en ayant une origine commune, ils sont stériles entre eux ?
Quoi qu'il en soit donc de la notion de l'espèce, que l'on ne peut définir exactement, la question de l'évolutionisme reste entière, et il est pr:uvé par de multiples indices.
Ainsi parlent les partisans de l'évolution.
63. Faut-il donc leur concéder qu'il n'est pas possible de donner une définition exacte de l'espèce, et que celle que nous avons proposée plus haut n'est pas exacte, qu'elle est arbitraire et énoncée a priori comme ils disent, n'étant pas fondée sur la nature même des choses ? Ou bien faut-il accorder
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à certains adversaires de l'évolution que cette définition de l'espèce est conforme à la réalité et que, cette définition étant une fois admise, la question est jugée et l'évolution réfutée?
Remarquons d'abord que, dans la définition de l'espèce, il faut distinguer. Si cette définition s'entend dans un sens limité et non absolu, comme déduite uniquement, ainsi que nous l'avons fait, des choses évidentes que nous avons sous les yeux, cette définition est exacte et elle n'est pas arbitraire ni énoncée a priori puisqu'elle est fondée sur une certaine loi naturelle et ordinaire déduite de faits patents. Quand on y parle de la même origine commune des êtres par opposition à une origine différente, il ne s'agit que du présent, de ce que nous voyons à l'heure actuelle, par exemple le chien engendré par des chiens, le cheval par des chevaux, et non autrement. On ne touche pas à la question de savoir si, par hasard, cheval et chien ont eu dans une antiquité reculée la même souche ancestrale, modifiée en vertu de causes diverses, par une évolution lente et successive.
Et quand on ajoute : qui sont indéfiniment fécondes entre elles seulement, on nie simplement la fécondité, du moins indéfinie, des individus d'une classe avec les individus d'une autre classe que nous constatons actuellement être d'une origine différente, par exemple du chien avec le loup, du cheval avec l'âne, etc.
D'après la définition ainsi entendue, nous disons des lapins de Porto-Santo qu'ils appartiennent à la même espèce que les lapins européens.
Car tous ont certainement été engendrés par ces derniers, et ils ont par conséquent la même origine commune. Et le fait que les deux races sont maintenant stériles entre elles n'empêche pas de nier leur fécondité indéfinie avec les individus d'origine différente, comme par exemple avec le lièvre ou avec le chat.
Du reste, nous ne nions pas qu'on ne puisse, en général, affirmer d'une manière positive la fécondité entre elles de races de la même espèce. Mais il n'est pas nécessaire d'introduire cette affirmation dans la définition même de l'espèce pour que cette définition maintienne la distinction entre les espèces différentes. Nous avons vu, de plus, que les races extrêmes de la même espèce, celles des chiens par exemple, sont facilement stériles entre elles. 11 n'est donc pas surprenant que parfois, par une certaine anomalie, des races voisines soient également stériles entre elles, si par le concours de causes diverses l'une de ces espèces subit des modifications telles qu'elle se différencie autant de l'autre que les races extrêmes sont différentes entre elles. 11 faudrait examiner encore si, par l'action des mêmes causes, un type qui a subi un changement ne pourrait être ramené à son type primitif ; par exemple si le lapin de Porto-Santo, rapporté en Europe, ne pourrait se modifier de nouveau de façon à devenir fécond avec le lapin européen.
64. Si l'on prend la définition de l'espèce au sens absolu, et non relativement au temps présent et aux faits que nous voyons actuellement; qu'on envisage l'espèce comme une certaine classe d'in-
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dividus de même origine, séparée de tout temps d'une manière fixe et absolue de toute autre classe d'origine différente, et dont les individus quoique indéfiniment féconds entre eux ne le sont pas avec les autres individus d'une classe différente ; alors, en effet, la question est résolue pour ainsi dire a priori. Certains auteurs pensent que c'est la bonne manière de réfuter l'évolutionisme, et proposent l'argument sous cette forme ou sous une forme analogue :
Pour prouver leur thèse les partisans de l'évolution devraient démontrer que, dans le règne animal et dans le règne végétal, en vertu des causes qu'ils citent, peuvent être produites et ont été produites effectivement non seulement de nouvelles races dans les espèces existantes, mais aussi des espèces nouvelles; ou si l'on veut, des catégories nouvelles d'êtres dont les individus sont inféconds lorsqu'ils s'unissent avec des individus de leur catégorie originelle, ou du moins ne jouissent pas d'une fécondité perpétuelle ou indéfinie.
Or ceci ne peut être prouvé, et les expériences faites semblent établir le contraire. Donc.
On peut objecter qu'il est possible de distinguer la majeure de cet argument, et de contre-distinguer la mineure selon le double sens indiqué dans lequel on peut définir l'espèce.
Si l'on prend la définition de l'espèce dans le sens absolu, comme nous venons de l'expliquer, l'argument tient. Mais il ne tient pas si la définition de l'espèce est comprise, comme plus haut, dans
un sens restreint et plutôt relatif. Car il ne serait pas nécessaire, dans ce cas, de prouver que les individus de l'espèce ne sont pas, du moins indéfiniment, féconds dans leur union avec ceux dont nous les voyons eux-mêmes issus, pourvu qu'ils demeurent inféconds avec ceux dont nous ne constatons pas pour le moment leur descendance — nous les voyons au contraire descendre d'autres individus différents — mais avec lesquels ils ont cependant finalement une origine commune d'une souche ancienne.
Si l'on peut prouver ce dernier point d'une manière satisfaisante, l'argument apporté contre l'évolutionisme ne vaut pas.
On pourrait objecter encore qu'il est difficile de comprendre comment l'origine commune peut exister en même temps que la distinction de l'espèce, distinction pdur laquelle on suppose une origine prochaine diverse.
A cela nous répondons qu'on ne peut, en effet, le comprendre si la définition de l'espèce est prise dans le sens absolu. Mais si on la prend dans le sens plus restreint que nous avons indiqué plus haut, il n'y a plus de contradiction entre ces deux choses : avoir une origine commune et être néanmoins distinct par l'espèce.
Je m'explique, prenant pour exemple les lapins. Supposez d'abord deux races infécondes entre elles, la race européenne et celle de Porto-Santo; par après, à la suite d'une nouvelle évolution, des races nouvelles sorties de la race même de Porto- Santo, et parmi elles deux races enfin tellememt
diverses qu'elles soient stériles entre elles ; ces dernières seront justement considérées comme étant d'une espèce différente de celle des lapins européens. Car bien que, en dernier ressort, eles aient une origine commune avec les lapins européens, cependant, d'une manière prochaine, l'origine n'est pas la même, puisque les lapins européens unis aux autres lapins demeurent stériles. Les individus de ces races ont donc la même origine mais différente de celle des lapins européens, et ils sont indéfiniment féconds avec d'autres races de Porto-Santo, mais non avec les lapins européens. Nous concluons donc qu'il est possible de donner une définition exacte de l'espèce, à rencontre de ce que prétendent les partisans de l'évolution ; mais que cette définition posée, en lui conservant toutefois le sens que nous lui avons attribué, elle ne résout pas définitivement la question, contrairement à ce que pensent certains adversaires de l'évolutionisme
Néanmoins, cette fixité relative des espèces qui entre dans notre définition nous paraît un préjugé sérieux contre l'évolution ; jusqu'ici nous préférons la considérer comme telle, plutôt que d'en faire un argument certain qui semblerait vouloir décider la chose a priori et par une simple définition. C'est par des investigations sur la nature même des choses et par l'observation des faits que la suite montrera si cette définition peut ou doit être prise au sens absolu et décisif du procès.
Cependant que l'on ne soit pas surpris de la longueur de ce préambule au sujet de la notion de
l'espèce, car chez tous les auteurs, tant chez les partisans de l'évolution que chez leurs adversaires, il règne une grande confusion sur ce point.
Les' naturalistes modernes pèchent en général par l'absence de logique, par la pénurie de notions, par la confusion et l'emploi inexact des termes, et par l'ignorance ou la négligence des règles de la dialectique.
65. Nous allons pousser maintenant plus loin nos investigations sur l'hypothèse et sur les arguments de l'évolution dans son acception limitée, c'est-à-dire la vie étant supposée d'une part, et laissant d'autre part ce qui concerne l'origine de l'homme.
Dans ces limites nous rechercherons d'abord s'il faut admettre une évolution et quelle évolution dans les espèces du même règne, soit animal, soit végétal. Si cette évolution doit être rejetée, la question est résolue. Si cette évolution est admise, il reste à rechercher ultérieurement si le passage du végétal à l'animal est possible.
11 importe de se rappeler ce qui a été dit en passant au n° 53, qu'il ne faut pas confondre le darwinisme avec le transformisme ou évolutionnisme, par rapport à l'origine des espèces. Charles Darwin n'est pas l'auteur de cette théorie de l'évolution qui avait été avancée par plusieurs de ses devanciers, et entre autres par un de ses ancêtres, Erasme Darwin.
Mais l'évolutionisme étant soutenu par beaucoup de savants à l'aide d'arguments divers, Charles Darwin l'appuie à son tour par l'indication de
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causes spéciales d'évolution et par une théorie particulière (1), celle de la sélection naturelle, à laquelle nous "aurons occasion de revenir.
Il s'ensuit que celui qui réfuterait ce darwinisme strictement dit n'aurait pas pour cela renversé le système de l'évolution des espèces, puisque les arguments qui combattent la théorie de Darwin ne valent pas, par là même, contre l'évolutionisme en général. C'est en confondant ces deux choses que l'on cite parfois, à tort, comme étant opposé au système de l'évolution, un auteur qui lui est au contraire favorable, et cela uniquement parce qu'il n'admet pas îa théorie de Darwin et qu'il la réfute(2).
La théorie de Darwin n'est donc qu'une partie et une partie plus explorée de la vaste question de l'évolution relativement à l'origine des espèces.
Il est vrai que Darwin a imprimé une impulsion
(1) L'évolution intégrale ou monisme, que nous laissons hors de la question, ne paraît pas avoir été jamais professée par Charles Darwin. Certainement il a commencé par dire que toutes les espèces de végétaux et d'animaux dérivent de quelques types primitifs créés par Dieu. Plus tard, excité par ses disciples, il n'a plus fait mention de Dieu Créateur, et il a étendu l'évolution jusqu'à l'homme inclusivement. Il s'est pourtant défendu d'être athée, et il a protesté qu'il ne considérait pas révolution comme incompatible avec la foi en l'existence de Dieu. Tout le monde est d'accord pour reconnaître en Charles Darwin un homme d'un caractère droit et loyal, pas du tout fanatique, et un observateur très-sagace.
(2) Ainsi par exemple, Yves Ddlage, Structure du protoplasme, p. 361 et suiv., réfute l'hypothèse darwinienne alors que lui-même demeure partisan de l'évolution, expliquant d'une façon différente l'origine des espèces par évolution (p. 813-826).
nouvelle à l'évolutionisme ; mais il a profité des observations et des expériences subséquentes ainsi que des arguments qui ont été produits, de sorte que l'on a commencé à appeler aussi darwinisme la théorie évolutioniste relative à l'origine des espèces.
.Les partisans de l'évolution qui ont succédé à Darwin n'ont cependant considéré la sélection naturelle que comme une cause partielle parmi les causes multiples de l'origine des espèces.
Pour éviter toute confusion, il vaudrait mieux désigner ce système moderne simplement sous le nom de théorie ou d'hypothèse de l'origine commune ou de la descendance commune des espèces.
66. Voyons maintenant sur quels faits cette hypothèse se base, et faisons la critique des arguments que l'on produit en sa faveur, y compris ceux par lesquels Charles Darwin défend sa thèse spéciale.
Afin de procéder logiquement — ce dont les naturalistes ne sont guère coutumiers — scrutons d'abord le fondement même de l'hypothèse.
Sa base première et propre n'est pas autre chose — et ne peut être autre chose — que la plasticité de l'être vivant, c'est-à-dire les manières différentes dont l'être vivant peut se développer sous le rapport morphologique, physiologique et même psychologique. La difficulté est de connaître l'étendue de cette plasticité. Nous avons vu qu'elle forme les races; mais va-t-elle jusqu'à constituer des espèces ?
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Continuant à suivre la voie logique, il convient, en second lieu, de définir d'abord le mode selon lequel les variations se produisent, c'est-à-dire les influences qui les provoquent et les lois qui les gouvernent, avant de rechercher comment une variété devient fixe et permanente et comment elle se propage et s'augmente. #
On cite, comme produisant des variations, plusieurs causes diverses, tant intrinsèques qu'extrinsèques, à savoir : l'influence du milieu ^1), jointe à une certaine faculté intrinsèque d' 'adaptation dont témoigne le mimétisme (2) et en vertu de laquelle non seulement le caractère morphologique et anatomique d'un être mais son instinct lui-même
(1) Voici quelques exemples entre plusieurs : L'érythîine (crête de coq) est un arbre dans le nouveau continent, elle devient une herbe dans notre climat; le réséda, annuel chez nous, est un arbuste vivace en Egypte. Le chien, transporté dans les régions polaires, se couvre d'une chaude fourrure de poils épais; à l'équateur, au contraire, il perd ses poils La couleur aussi des poils ou de la fourrure change suivant les climats. Dans les pays froids de l'Amérique, le porc prend une toison laineuse. Par contre, le mouton, transporté sous un climat chaud, perd sa laine et se couvre de poils. En Guinée les moutons ont un poil clair ou noir comme les chiens, etc. L'homme lui-même, en changeant de climat, subit des variations de teint, de taille, d'ossature, etc. La formation de la race Yankee en est une preuve.
(2) Le mimétisme, qui a été examiné avec un soin spécial par R. Wallace, est cette faculté singulière par laquelle certains animaux, et particulièrement les insectes, arrivent à imiter l'apparence extérieure d'un objet quelconque ou d'un autre animal, de manière à pouvoir être confondus avec lui, afin de se dérober ainsi à la poursuite de leurs ennemis.
est modifié. Ce qu'il est facile de constater en étudiant la grande variété d'aptitudes que l'on trouve, par exemple, dans les multiples races des chiens
Parmi les naturalistes, les uns attribuent une action plus importante à l'influence du milieu qu'à l'adaptation active de l'organisme. De ce nombre était Geoffroy-S* Hilaire qui reconnaissait surtout l'influence du dehors sur l'embryon. D'autres, comme Lamarck, attribuent la plus grande efficacité dans un être vivant, déjà parfait, à la réaction de l'organisme sur le milieu. Cet auteur estime que cette adaptation et cette réaction ont une grande importance, car c'est par elles que l'organe plus fréquemment employé et avec un effort plus considérable s'accroît et se fortifie, tandis qu'un autre organe s'affaiblit et dépérit à défaut d'usage et d'exercice.
Ajoutons encore la loi dite de corrélation, en vertu de laquelle, lorsqu'il arrive qu'un organe est modifié, les autres organes ont coutume de se modifier également; ce qui arrive parfois à l'organisme tout entier en vertu de l'harmonie qui doit régner entre les parties du tout.
Si, par exemple, le bec d'une colombe s'allonge, ses pattes s'allongeront également ; si les jambes d'un porc ou d'un bœuf sont raccourcies, leur tête aussi sera courte et tronquée.
Charles Darwin considère comme de médiocre importance tout ce qui concerne l'influence du milieu sur les êtres, puisque, dit-il, on voit dans le même milieu des modifications diverses se produire,
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et que l'on rencontre des modifications identiques dans des milieux différents.
Mais lui-même dit très-peu de la production des variétés, et il avoue finalement que chacune des variétés a ses causes déterminantes, mais qu'il est impossible d'assigner ces causes. Personne n'a pu, en effet, jusqu'à l'heure présente définir les causes de la production des variétés.
67. En ce qui touche aux lois d'après lesquelles les variétés sont produites, la science se montre plus insuffisante encoré. Ou bien les naturalistes passent ces lois sous silence, ou bien, pour les expliquer ils ont recours à l'événement fortuit, ce qui équivaut bien à la négation de l'existence de ces lois, ou du moins à l'aveu de leur ignorance de ces mêmes lois.
Plusieurs énumèrent des faits qui reviennent plus régulièrement dans la production des variétés, mais la plupart s'abstiennent avec raison dé qualifier ces faits du nom de lois. Il est cependant nécessaire que de telles lois existent, surtout si l'on avance que même les espèces sont produites par évolution, puisqu'on voit un ordre parfait tant dans les parties de chaque organisme que dans les relations et les degrés des espèces entre elles.
Au surplus, pour ce qui est de la production originelle des variétés, personne n'a pu assigner une cause efficace par laquelle une variété spécifique soit produite sur le champ. La sélection naturelle de Darwin n'est ici d'aucun secours, car elle ne produit pas d'abord la variété, mais elle a pour but de doter la variété déjà produite de fixité,
au moyen d'une certaine force d'élimination et de conservation qui en fixe les caractères et la fait augmenter. Il n'existe aucun exemple, aucun fait qui permette de constater qu'une espèce nouvelle ait été produite immédiatement.
68. Venons en maintenant à la question du mode suivant lequel les variétés deviennent fixes et permanentes et se transmettent aux descendants en s'y accentuant, et voyons si la variété produite seulement dans les limites d'une espèce s'accentue de telle manière qu'elle produise une espèce nouvelle.
C'est ici que se place la théorie de Darwin.
Ceux qui l'avaient précédé dans la carrière, et en particulier Lamarck, attribuaient d'une façon générale et sommaire à l'hérédité la fixité, la permanence et l'accentuation des variétés.
Darwin eut le mérite d'élucider cette partie de l'évolutionisme par une analyse minutieuse et par des observations richement documentées. A-t-il vraiment réussi à démontrer que les variétés, quel qu'ait été le mode de leur production primitive, se sont affermies de manière à produire des espèces nouvelles, ou du moins qu'il leur est possible de s'accentuer suffisamment pour que la production d'espèces nouvelles soit possible?
Tous les naturalistes répondent négativement à la première partie de la question. Les partisans de l'évolution, darwinistes y compris, avouent que le fait de l'origine commune des espèces n'est pas prouvé et que les explications fournies jusqu'à présent ne sont que des hypothèses au moyen
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desquelles on veut démontrer la possibilité, et même la vraisemblance et la probabili é de l'origine commune des espèces.
Quant à la seconde partie de cette question, c'est-à-dire la possibilité et la probabilité de l'origine commune des espèces telle qu'elle est expliquée par Darwin, les évolutionistes ne sont pas d'accord. Les uns embrassent sans réserve la théorie de Darwin, les autres la récusent au moins comme insuffisante.
C'est pourquoi nous nous proposons d'examiner d'abord la thèse de Darwin, et nous étudierons ensuite les autres explications des évolutionistes.
69. Les observations de Darwin portent sur deux faits principaux: 1° la plasticité des êtres vivants que nous avons expliquée plus haut et par laquelle les variétés sont produites. En vertu de cette plasticité et par suite de l'hérédité et de l'accumulation des caractères — pour nous servir des expressions des savants — ces mêmes variétés se transmettent d'une manière fixe et augmentent par la sélection artificielle. Mais 2° étant donné la disproportion qui existe entre le nombre des êtres qui naissent continuellement et le nombre de ceux qui survivent, et eu égard à la loi malthusienne (1) appliquée à l'ensemble du règne végétal et du règne animal, Darwin a constaté qu'il fallait admettre des causes de destruction très-actives, dont la princi-
(1) La population croît en porportion géométrique tandis que les moyens de subsistance croissent seulement en proportion arithmétique.
pale, selon lui, est la guerre continuelle que les êtres vivants se livrent entre eux. Il a donc affirmé qu'il existe une lutte que tout être vivant, cherchant sa subsistance et sa propagation, livre incessamment contre les causes physiques contraires et surtout contre les autres êtres vivants, poussés comme lui par une indigence et une passion communes à conserver leur vie et leur espèce. Il a appelé cette lutte the struggle for life (la lutte pour la vie).
Ces faits étant posés, Darwin a établi les principes suivants : dans cette lutte triomphe nécessairement et survit celui qui est le plus apte (non seulement le plus fort mais le plus apte n'importe à quel titre), d'où la loi qu'on appelle loi de la survivance du plus apte.
Donc ce que l'homme fait par la sélection artificielle la nature le fait par la susdite loi. En d'autres termes, il faut reconnaître la sélection naturelle ( qui renferme la sélection sexuelle, les plus aptes cherchant de nouveau les plus aptes à l'œuvre de la génération ). C'est par cette sélection naturelle que les parents les plus aptes transmettent continuellement, par hérédité, à leurs descendants les modifications, c'est-à-dire leurs variétés les plus aptes et les plus utiles pour la lutte, tandis que les variétés inutiles périssent facilement dans la lutte et disparaissent avec les individus les moins aptes.
Mais encore faut-il prendre en considération une autre loi, dite loi de divergence des caractères.
Elle repose sur ce fait : lorsque plusieurs individus de la même espèce, qui ont besoin des mêmes
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choses et aspirent aux mêmes choses, sont renfermés dans un espace restreint, ils conserveront difficilement la vie. Par contre ceux qui aspirent à des choses différentes et qui ont des besoins différents y vivront sans peine. Donc plus la variété augmente dans les êtres par suite de la sélection naturelle, plus facilement aussi se multiplient les individus le plus modifiés, les autres tendant plutôt à disparaître, de sorte que leurs descendants triés ont une tendance continue à s éloigner de leur type primitif. C'est ce qu'on désigne sous le nom de loi de divergence. L'effet de cette loi est, d'une part, la production de variétés plus nombreuses s'accentuant sans cesse jusqu'à la constitution de races et même d'espèces, au bout d'une durée de temps très-considérable, sous l'influence de causes diverses, à travers des milliers de générations et de siècles ; d'autre part, la destruction des races et des espèces intermédiaires en vertu de cette même loi.
La sélection naturelle procède donc de la même manière que la sélection artificielle ; mais la sélection naturelle est la plus forte des deux, d'autant plus qu'elle a comme auxilaire un temps incommensurable.
70. Telle est la théorie de la sélection naturelle ou le système de Darwin.. Il paraît conçu avec sagacité et logique, et semble démontrer que Ton est fondé à croire que les résultats obtenus par la sélection artificielle, parmi les animaux domestiques, peuvent se réaliser également, chez les animaux sauvages, au moyen de la sélection naturelle telle
que nous venons de la décrire. Mais reste à résoudre toute la difficulté de l'extension de cette sélection jusqu'aux espèces, c'est-à-dire la question de savoir si cette sélection est efficace pour former des espèces nouvelles, question que les évolutionistes eux-mêmes, nous l'avons vu, ne résolvent pas tous de la même façon.
L'un d'eux, Yves Delage écrit à ce sujet (1): « La sélection naturelle est un principe admirable et parfaitement juste. Tout le monde est d'accord aujourd'hui sur ce point. Mais, où l'on n'est pas d'accord, c'est sur la limite de sa puissance, et sur la question de savoir si elle peut engendrer des formes spécifiques nouvelles. Il semble bien démontré aujourd'hui qu'elle ne le peut pas. »
Ensuite il allègue des arguments pour prouver cette impuissance, et il conclut que la sélection n'est efficace que pour la disparition des variétés radicalement mauvaises et pour garder à l'espèce son caractère normal, en sorte que loin d'être l'instrument de l'évolution des espèces, la sélection serait plutôt la garantie de leur fixité (2). Par conséquent Delage lui-même, ainsi que les autres évolutionistes qui pensent que la sélection est inefficace pour produire l'évolution des espèces, assignent à celle-ci des causes différentes (3).
(1) La structure du protoplasme, p. 371 et suiv.
(2) Op. cit., p. 391.
Cari Vogt va plus loin encore II prétend que la sélection naturelle accentue non les caractères divergents mais les caractères communs, de sorte que là où il y avait anciennement deux espèces elles ont été réduites à une seule.
(3) Yves Delage, op. cit., p. 813-826.
126 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
Nous ne voulons pas insister pour ne pas prolonger nos explications et il n'y a aucune nécessité de le faire. Quoi qu'il en puisse être de ces causes, toujours est-il que jusqu'au jour présent on n'a pu en présenter aucune comme étant suffisante pour produire une espèce nouvelle, et qu'il est loin d être prouvé que l'ensemble même de ces causes soit efficace à cet effet.
Il est donc plus opportun de chercher s'il est démontré que ces causes, auxquelles sont venues peut-être se joindre dans le passé et dans des circonstances différentes d'autres causes inconnues, ont eu probablement ces effets ou ont pu les produire. En d'autres termes, s'il existe des indices ou des preuves d'où l'on puisse inférer que l'origine commune des espèces est probable ou du moins possible, quelles que soient de fait les causes de pareille évolution.
C'est pourquoi nous examinerons à présent dans leur ensemble, au point de vue critique, les indices et les arguments produits en faveur de l'évolution par les partisans du darwinisme, et, en général, de l'évolutionisme, comme aussi les raisons qui militent contre la descendance commune des espèces.
71. En premier lieu, les évolutionistes prétendent que toute la morphologie est une démonstration de l'origine commune des espèces. Et de fait, disent-ils, la similitude des caractères morphologiques est si grande et si universelle, par exemple chez les vertébrés, qu'il paraît clair que tous doivent descendre d'un type commun. De même, en corn-
parant au point de vue anatomique les organes et les membres qui se correspondent dans les diverses espèces, on les trouve formés d'une manière tellement semblable, bien qu'adaptés à des usages différents d'après la diversité des êtres, que Ton constate qu'ils se rapportent tous à un type commun.
Or, on ne peut assigner d'autre raison à cette similitude morphologique que l'origine commune; car en appeler à l'unité de plan du Créateur ce n'est pas expliquer le fait mais bien en éluder l'explication.
On réplique avec raison que la dite similitude pourrait bien indiquer, d une manière générale, l'origine commune des êtres semblables, ce que personne ne conteste. Les savants mêmes qui défendent la thèse de la fixité des espèces reconnaissent la similitude morphologique comme un des éléments distinctifs des espèces, puisque nous voyons la reproduction constante d'êtres semblables par des êtres semblables. Cependant ces mêmes auteurs affirment que la similitude morphologique n'est pas le critérium unique ni même le critérium principal par lequel on peut arriver à discerner l'origine commune des êtres et leur distinction spécifique.
Mais être et pouvoir être ne sont pas synonymes, et c'est une erreur d'avancer que la similitude morphologique entraîne nécessairement l'origine commune des espèces. Quel homme sensé niera que les degrés divers et ordonnés de perfection dans les êtres, et par conséquent les degrés variés de similitude entre eux n'entraînent pas
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nécessairement leur descendance commune d'une même souche, mais qu'ils peuvent signifier l'unité de plan chez leur Créateur ?
Tout comme lorsque nous constatons de la ressemblance dans l'exécution d'œuvres d'art, nous en concluons, non pas nécessairement que ces œuvres ont été produites d'autres œuvres oud'après d'autres œuvres semblables, mais qu'elles sortent de la main du même artiste ou du moins d'une même conception artistique.
Il est certain qu'il ne répugne pas à la raison de croire que Dieu a produit les espèces d'une manière immédiate; cela étant donné, même si on ne l'admet pas, il faut reconnaître que la similitude des choses s'explique parfaitement par l'unité de plan, en vertu de laquelle le Créateur aurait ramené les variétés innombrables d'êtres à l'unité en vue de la suprême beauté de l'ordre.
72 Cette unité ne doit pas être conçue comme étant produite par une simple fantaisie du Créateur, ainsi que les partisans de l'évolution semblent l'insinuer, mais il faut la comprendre comme fondée sur la nature même des choses. En conséquence, on ne devrait pas dire que les êtres vivants ne sont reliés entre eux que par un lien purement idéal ou intellectuel, mais on peut dire qu'ils sont unis par une parenté réelle, bien qu'il n'y ait pas nécessairement descendance commune d'un ou de plusieurs types primitifs.
Car il faut se rappeler qu'il y a quelque chose de commun dans tout ce qui est corporel, à savoir la matière première ; que, par conséquent, tout
ce qui est corporel renferme aussi une énergie matérielle commune, bien qu'elle soit contenue de manières diverses dans les choses différentes ; et que cette énergie y existe ou bien en puissance, c'est-à-dire latente, ou bien en acte, c'est-à-dire apparente et agissante (1). D'où l'on peut légitimement déduire l'origine commune de tous les êtres corporels, en ce sens qu'il est possible de produire de la puissance de la matière toutes les formes des choses purement corporelles.
Mais ce serait certainement un sophisme (latius os) d'en conclure que n'importe quelle forme peut être déduite de la puissance de la matière, quelle que fût la disposition de celle-ci et sous l'influence de n'importe quelle cause. Cette manière d'envisager les choses ferait croire que, la matière existant primitivement sous une forme quelconque, toutes les choses corporelles seraient sorties par uneévolu-
(1) Nous avons vu déjà, en parlant de la différence entre un être vivant et un être inanimé, que le mode et la direction des forces matérielles sont, chez eux, tout à fait différents.
La même diversité se rencontre dans la plante et dans l'animal. « La chlorophylle.... qui donne aux feuilles leur couleur verte peut être très-vraisemblablement considérée comme un produit exclusif de la plante... Par suite de la présence de la chlorophylle qui joue un rôle si important chez les plantes, le mode de nutrition présente un contraste frappant chez ces dernières et chez les animaux.... La plante qui, à l'aide de la chlorophylle, crée de toutes pièces, sous l'influence de la lumière, principalement aux dépens de l'acide carbonique et probablement dans les graines de la chlorophylle des composés organiques (assimilation), exhale de l'oxygène que l'animal absorbe à son tour par les organes
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tion nécessaire et continue de ce premier corps ou auraient pu en sortir, tant les êtres vivants que les êtres inanimés. Tandis que — nous l'avons expliqué dans le supplément précédent — il faut supposer, pour les choses inorganiques mêmes, que plusieurs formes élémentaires ont été déduites par Dieu, d'une manière immédiate, de la puissance de la matière, créée par exemple sous la forme de l'éther, pour que le développement du monde inorganique ait été possible. Car s'il n'eût existé qu'une forme unique, un être n'ayant qu'une même action, l'évolution n'eût pu se faire.
Nous avons vu même que dans le monde organique la vie n'a pu être produite que par Dieu comme son auteur immédiat ; et là encore, s'il n'eût existé qu'un seul être vivant, aucune évolution d'espèces n'eût été possible sans une intervention nouvelle de Dieu.
respiratoires pour subvenir aux besoins sans cesse renaissants de la nutrition. Aussi nutrition et respiration sont-elles, dans les deux règnes, liées l'une à l'autre, mais en sens inverse. La vie de l'animal est basée sur le dédoublement de combinaisons complexes, et n'est, en somme, qu'un phénomène d'oxydation [corriger ces choses en y ajoutant ce qui a été dit plus haut du principe vital quand nous avons parlé de l'origine de la vie] par lequel les forces latentes sont transformées en forces vives (mouvement, chaleur, lumière). L'activité vitale de la plante repose, en ce qui concerne l'assimilation, au contraire sur des phénomènes de synthèse et n'est pas autre chose qu'un phénomène de réduction qui a pour résultat de transformer la chaleur, la lumière, les forces vives en forces latentes. » (Cîaus, E'éments de zoologie, P. H).
73. Il faut donc supposer que plusieurs espèces vivantes ont été créées originairement par Dieu (1), ce que Darwin semblait avoir compris d'abord, comme nous l'avons dit; ou bien il faut reconnaître une autre intervention immédiate du Créateur dans l'évolution même.
Nous n'avons pas à examiner ici la possibilité de cette évolution des êtres vivants procédant de types primitifs divers sans une nouvelle intervention de Dieu, soit dans un même règne, soit avec passage du règne végétal au règne animal, puisque c'est l'objet de toute la discussion actuelle.
Il nous suffit d'avoir remarqué que : ou bien l'existence de plusieurs types primitifs est requise pour rendre raison des espèces actuelles, ou bien il faut admettre une nouvelle intervention divine dans l'évolution même.
Nous avons dit aussi que la similitude morphologique ne peut pas être alléguée comme démonstration de cette même possibilité, mais qu'on peut admettre, dans la question de fait, que la susdite similitude renferme un certain indice de l'origine commune sans qu'elle la signifie nécessairement et d'une manière déterminée, puisque la similitude morphologique s'explique aussid'uneautremanière.
Il est question ici du fait, et de savoir si cette évolution a eu lieu au moins probablement ; à quoi nous répondons que la similitude morphologique n'est qu'une marque douteuse de l'évolution, et
(1) C'est ce que fait remarquer aussi Piat, La personne humaine, cité par Guibert, Les origines, 2e édition, p. 159 f note 2.
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par conséquent nous concluons qu'à elle seule elle ne démontre rien, pas même avec probabilité.
Elle est un argument et un argument probable pour ceux-là seuls qui excluent a priori l'action de Dieu dans la constitution des espèces.
Du reste plusieurs évoiutionistes matérialistes paraissent beaucoup plus préoccupés d'éliminer le Créateur par leur système que d'établir celui-ci scientifiquement (1), bien que — nous l'avons dit déjà — la théorie de l'évolution restreinte dans les limites voulues ne soit pas contraire à la doctrine de la foi.
Un argument de plus contre cette thèse c'est que, si nous arguons par induction d'après les seuls faits actuellement connus comme certains, et par lesquels il est constaté que les êtres semblables sont produits par des êtres semblables déterminés et nullement par des êtres d'une similitude plus éloignée, nous trouverons, au moins probablement, que la vérité est l'opposé de l'évolutionisme, c'est-à-dire que la similitude morphologique n'indique l'origine commune que dans des limites
(1) C'est ainsi que Tyndall reproche à Darwin, qu'il est inutile de vouloir diminuer le nombre des types primitivement créés, puisque l'anthropomorphisme (mot par lequel Tyndall désigne la doctrine de la création par Dieu) existe tout autant dans la création d'un nombre restreint d'êtres que dans celle d'êtres plus nombreux.
Et Yves Delage, dans son ouvrage déjà cité, p. 185, "remarque avec justesse dans une note qu'il est « absolument convaincu qu'on est ou n'est pas transformiste, non pourjdes raisons tirées de l'histoire naturelle, mais en raison de ses opinions philosophiques. »
certaines, à savoir dans les limites de l'espèce, de même que la plasticité d'un être vivant est renfermée dans des limites semblables, ne s'étendant pas au delà de la production de races.
Du reste la similitude entre les différentes espèces est plus apparente que réelle et intime, puisque la différence entre ces espèces s'étend jusqu'aux dernières fibres et particules; ce que la saine philosophie naturelle explique d'une manière satisfaisante, précisément à raison des formes spécifiques diverses.
74. En second lieu, les transformistes appuient leur thèse par l'argument du dimorphisme et par celui du polymorphisme dans certaines espèces. Chez divers animaux, et particulièrement chez les insectes et autres animaux appartenant à l'échelle inférieure des êtres, on trouve une si grande différence morphologique entre les deux sexes que, si l'on ne constatait leur union et leur origine commune on serait fondé à croire qu'ils appartiennent à des espèces différentes.
Le même dimorphisme se constate aussi dans le même sexe, de manière qu'on rencontre deux formes très-distantes dans l'un ou dans l'autre sexe de la même espèce, et qu'il y a par conséquent polymorphisme.
Il existe un autre polymorphisme chez certains animaux surtout chez ceux qui vivent en société ; outre les deux sexes on y trouve une ou même deux catégories d'êtres neutres, comme par exemple chez les fourmis et chez les termites. On peut voir par là, disent les évolutionistes, combien grande est
l'efficacité de l'adaptation ; elle apparaîtra d'autant plus considérable que l'on examine les causes du dimorphisme dans les insectes parasites par exemple, chez lesquels il est particulièrement développé. Parmi ces insectes il y en a qui n'ont pas besoin de se mettre en mouvement pour se nourrir et se propager, et leurs organes de locomotion périssent tandis que d'autres organes se développent outre mesure et leur corps devient informe ; d'autres ont besoin de se déplacer, et ils conservent leurs organes de locomotion, la segmentation de la forme et l'agilité du corps. En outre, il faut remarquer que le polymorphisme est intimement lié au mode de production et d'évolution du germe et que le mode d'évolution du germe peut aussi produire le dimorphisme (1). Puisque, disent toujours les mêmes auteurs, on rencontre dans la même espèce une si grande distance morphologique, produite tant par les conditions extrinsèques auxquelles l'organisme s'adapte que causée par le mode de reproduction et d'évolution, pourquoi n'étendrions-nous pas la plasticité de l'être vivant de telle sorte que, par des causes semblables, par l'efficacité d'une évolution lente à travers les âges, au moyen de milliers
(1) Nous ne pourrions pas donner au présent argument tout le développement qu'il comporte sans entrer dans les détails de notions anatomiques et physiologiques qui ne sont pas à la portée de la généralité de nos lecteurs. Nous renvoyons pour ces notions à notre texte latin et aux ouvrages spéciaux de zoologie. Du reste notre exposé sera suffisant pour faire comprendre le raisonnement des évolutionistes et y donner la réplique.
de générations successives, de nouvelles espèces même très-distantes les unes des autres aient été produites d'une souche commune ?
Donc, ajoutent-ils, cet argument complète celui que nous avons déduit plus haut de la similitude morphologique.
En effet, comme il existe une similitude plus ou moins grande entre tous les êtres vivants, et, sous un autre rapport, une dissimilitude également plus ou moins accentuée, on peut prouver et par l'une et par l'autre l'origine commune des êtres. On la prouve directement, pour ainsi dire, au moyen de la similitude que l'on constate entre les espèces différentes; indirectement ou médiatement, en quelque sorte, par la dissimilitude que l'on trouve entre les catégories d'une même espèce, car cette dissimilitude démontre immédiatement et directement la plasticité et la faculté admirable d'adaptation, par laquelle l'être vivant se; développe avec facilité pour produire des êtres dissemblables de lui-même, bien que semblables à lui sous un autre rapport.
75. Quelle est la valeur de cet argument? Si la discussion reste dans les limites des faits constatés par des observations et des expériences contrôlées — ce qui devrait être toujours le cas, ce semble, pour les naturalistes — le dimorphisme et le polymorphisme prouvent évidemment, et par euxmêmes, la plasticité, la faculté d'adaptation et la transformation des êtres vivants dans la même espèce. C'est évident, et les partisans de l'évolutionisme en conviennent.
Ces mêmes phénomènes confirment d'autre part
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aussi ce qui a été démontré précédemment : que la morphologie seule ne suffit pas pour déterminer et distinguer les espèces, étant donné la différence de formes si considérable que l'on rencontre parfois dans une seule espèce.
Considérant en même temps l'origine du polymorphisme, c'est-à-dire comme une conséquence fréquente du mode de reproduction ; étant donné de plus — ce qu'il y aura lieu d'examiner plus loin — que les mâles et les femelles des insectes dont il est question descendent primitivement d'hermaphrodites semblables, nous répétons qu'il existe là de l'évolution, mais dans la même espèce, l'ancêtre hermaphrodite appartenant à cette même espèce.
En conséquence, d'après ces observations nouvelles et ces expériences faites, il faut reconnaître à certaines espèces une expansion peut-être plus grande qu'on ne la lui accordait autrefois, quand on se basait sur les seuls faits obvies que Ton connaissait positivement. Et ces considérations conservent la même valeur soit que les ancêtres hermaphrodites soient survivants, soit qu'ils aient disparu et qu'ils soient censés avoir existé autrefois.
76. Tout ce que l'on prétend prouver au delà, au moyen de ce même argument, doit être relégué dans le domaine des conjectures et des hypothèses pures; certes l'on ne peut déduire, même avec probabilité seulement, l'origine des espèces du seul polymorphisme.
Il est utile de noter encore ceci.
Il y a des degrés de perfection variés et ordonnés chez les êtres vivants, tant dans le règne végétal que dans le règne animal, en remontant graduellement et dans une série pour ainsi dire non interrompue l'échelle des êtres, depuis les plus infimes jusqu'aux plus parfaits. Il se trouve donc aussi nécessairement dans les êtres vivants une similitude et une dissimilitude plus ou moins marquées par des degrés successifs. Dès lors, quoi de surprenant que les mêmes phénomènes se produisent dans le mode de production et d'évolution du germe, en sorte que ce mode soit moins déterminé ou même multiple chez les êtres inférieurs, comme la fixité y est moindre et la plasticité plus grande, tandis que chez les êtres supérieurs la génération et l'évolution suivent un mode plus déterminé et requièrent, intrinsèquement, des organes plus distincts et plus parfaits, et extrinsèquement des conditions particulières et plus fixes.
Combien est grande ici la distance qui sépare le végétal de l'animal ! Le végétal est propagé au moyen de la graine, du spore, du bourgeon et de la simple greffe, nourris par leur mère commune, la terre, sous l'influence de causes extérieures communes, telles que l'air, la lumière et la chaleur. L'animal, plus parfait, naît de parents déterminés, dans des circonstances toutes particulières et nettement définies.
C'est pourquoi, comme la similitude morphologique entre les espèces différentes et la dissimilitude dans une même espèce ne prouvent pas d'une façon déterminée leur descendance d'un type commun,
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on peut en dire autant pour une similitude et une dissimilitude semblables dans la production et dans l'évolution du germe.
77. On pourrait objecter ici qu'il y a non seulement similitude et dissimilitude dans la production et dans l'évolution du germe, mais qu'il y a un acheminement d'un mode de production moins parfait vers un mode plus parfait, ce qui démontre une origine commune.
On répond à cette difficulté que cette gradation ascendante dans le mode de production et d'évolution du germe existe en effet ; mais peut-on conclure de là qu'un de ces modes dérive d'un autre mode et soit transmis par hérédité — que cela se fasse par voie de sélection naturelle ou de toute autre manière — en sorte que le mode le plus parfait se fixe dans les descendants et donne enfin naissance à des individus tellement distants les uns des autres, au point de vue morphologique, qu'ils constituent une espèce nouvelle? Tirer cette conclusion serait se rendre coupable d'une pétition de principe semblable à celle que nous avons signalée plus haut : il existe des degrés variés de perfection dans les êtres vivants, donc ces êtres vivants sortent d'une souche commune.
Non seulement il n'est pas permis d'affirmer ainsi gratuitement cette évolution des organes, des modes de reproduction, d'évolution du germe et par conséquent des espèces (1), mais certains
(1) Cette affirmation ainsi que tout le système de l'évolutionisme en général est grandement favorable à l'exposé scientifique, c'est-à-dire à la comparaison des êtres entre eux,
faits sont là qui s'inscrivent en faux contre ces affirmations. Ainsi, on rencontre chez les végétaux et chez certains animaux inférieurs des modes multiples de reproduction dans le même individu ; et la reproduction s'y opère tout à la fois par la seule abscission d'une partie, par gemmation et par génération. Ce qui, nous l'avons vu, convient pleinement à la nature et au degré très-inférieur de perfection de ces êtres vivants. Mais quelle sélection y a-t-il ici, quelle marche progressive, quelle dérivation d'un mode à un autre qui, se transmettant par hérédité, se fixent et se développent, puisque l'ensemble, c'est-à-dire les modes multiples de propagation passent sans changement aux descendants ?
De plus, dans la génération alternante, bien loin de ce que le mode le plus parfait soit le seul transmis, nous rencontrons un cycle uniforme et constant dans lequel, à un individu sexué succèdent une ou deux générations asexuelles, après lesquelles revient le premier type sexué.
Enfin, dans les agrégations polymorphiques de certains insectes comme les fourmis, les abeilles, les termites, il arrive des faits directement opposés à la loi fondamentale de l'hérédité. Comment en
à l'unité que l'on veut trouver comme existant entre les divers êtres et à l'enchaînement des choses. C'est peut-être la cause pour laquelle beaucoup de savants se sont laissé entraîner presque inconsciemment et ont embrassé ce système sans en avoir suffisamment pesé le pour et le contre, et comme si, en dehors de l'évolutionisme, il ne pouvait exister de système scientifique. C'est ce que prétendent les matérialistes disant que l'intervention du Créateur est anti-scientifique.
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effet concilier avec la loi de l'hérédité le fait que, de la même femelle et par génération sexuelle sont engendrés des êtres sexués et des êtres stériles par atrophie des organes, produite celle-ci non par une évolution lente mais sur le champ?
Darwin élude cette difficulté par une explication puérile, disant que le phénomène s'est produit d'abord par hasard, mais que les mères ayant constaté l'utilité des êtres neutres ont transmis à leurs descendants cette faculté d'en produire.
Les évolutionistes insistent cependant. On trouve, disent-ils, chez beaucoup d'êtres vivants des vestiges positifs d'organes dont l'existence, puisqu'ils sont actuellement hors d'usage, ne peut être expliquée que par le fait que ces êtres vivants sont nés d'une souche hermaphrodite autrefois commune.
Mais ceci appartient à un autre argument ou preuve générale de l'évolution tirée des organes rudimentaires. Nous en parlerons aussitôt après que nous aurons examiné la preuve que les évolutionistes empruntent au mimétisme. Nous l'ajoutons ici comme se rattachant de plus près à la morphologie.
78. En troisième lien, les partisans de l'évolution en appellent donc au mimétisme en tant qu'il exhibe des variations utiles acquises, d'après eux, par l'adaptation.
Nous ne comprenons pas comment il est possible de déduire du mimétisme l'origine commune des espèces.
Que certains êtres vivants revêtent la couleur et la forme des objets qui les entourent, et qu'ils
arrivent à mimer de différentes manières les êtres vivants, cela prouve bien une faculté admirable d'adaptation, mais jamais telle qu'elle puisse produire sur le champ une espèce nouvelle. Tout le monde en convient.
Mais la question est de savoir si cetie adaptation est telle que, dans des générations consécutives par la force de l'hérédité, soit par sélection naturelle soit par une autre cause, un être s'éloigne tellement du type primitif que finalement deux ou même plusieurs espèces naissent de cette première souche. Or, il est impossible d'arguer aucunement du mimétisme pour démontrer cette affirmation.
Que certains animaux simulent des objets inanimés, cela ne prouve certes pas qu'ils en descendent ni qu'ils ont avec eux une origine commune.
Qu'ils prennent la livrée d'autres animaux de manière à être presque confondus avec eux tout en restant distincts par l'espèce, cela ne prouve pas non plus une faculté d'adaptation telle qu'elle arrive à constituer des espèces nouvelles. Et même, une si parfaite adaptation continuant à persister dans une même espèce, il est permis de conjecturer qu'il n'en existe aucune qui puisse aller au delà de l'espèce.
Tout ce que nous avons dit, remarquons-le, vaut, même si l'on concède que la faculté de mimer est acquise aux êtres dont il s'agit ; les évolutionistes regardent la chose comme admise et indubitable. Mais on a le droit de réclamer des preuves de cette assertion .
Qu'il existe une très-grande ressemblance exté-
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rieure entre des insectes d'espèces différentes, et que cette similitude soit très-utile pour la défense d'une de ces espèces afin que son ennemi la confonde avec une espèce qu'il fuit; que, par sa forme, par sa couleur, par tout son extérieur un insecte simule une feuille, un morceau de bois sec et rugueux de manière à ce qu'il échappe aux poursuites de son adversaire ; toutes ces facultés sontelles vraiment acquises ou bien sont-elles, dès l'origine, l'œuvre de la nature? Nous nous trouvons donc toujours devant la même pétition de principe.
Les défenseurs de l'évolutionisme considèrent, il estvrai, commeacquis par adaptation tout ce qui est utile. Par exemple, que certains insectes sont munis d'un dard, que des animaux sont pourvus d'une queue, de pieds, d'organes des sens, ce sont toutes choses acquises, disent-ils, et qui résultent d'une évolution lente.
Si l'on admet cette assertion, l'argument tiré du mimétisme devient plus fort, au moins comme probable et comme confirmatif. Mais il est superflu, puisque, en concédant ce point, l'évolutionisme ne demande guère de plus ample démonstration.
79. Nous arrivons, en quatrième lieu, à la preuve que les transformistes tirent des organes rudimentaires ou organes témoins, ainsi qu'ils les appellent.
On rencontre assez souvent, chez beaucoup d'êtres vivants, quelques rudiments d'organes qui paraissent peu ou pas utiles et parfois même plutôt nuisibles. Ils semblent être des vestiges d'organes étiolés par atrophie. Ce sont, disent les évolutio-
nistes, des témoins irrécusables de la descendance de ces êtres d'une vieille souche dont ils ont conservé des vestiges d'organes. Il est difficile, en effet, de croire que le Créateur ait produit des choses dégradées et inutiles ou des vestiges d'organes, tandisque la présence de ces rudiments s'explique facilement par l'évolution.
A première vue cet argument paraît très-spécieux et presque inéluctable. Revenant sur ce que nous avons dit déjà, on verra que, examiné à fond, il n'est pas si irréfutable. Il importe de considérer plusieurs côtés de la question. D'abord, tous les organes rudimentaires (1) ne sont pas de même nature, ils ne sont pas tous produits nécessaire-
(1) Il est opportun d'énumérer ici les principaux : le chien, le porc, le cheval ont des doigts atrophiés et inutiles ; le pingouin, l'autruche et le casoar ont des ailes dont ils ne peuvent se servir pour voler ; chez l'aptéryx, oiseau marcheur, les ailes sont réduites à de simples moignons. L'œil pinéal placé au sommet de la tête est atrophié chez les animaux supérieurs mais il se voit encore chez certains reptiles. Les pythons et les boas ont de chaque côté de l'anus un mamelon surmonté d'un crochet qui représentent les membres postérieurs atrophiés. Chez les orvets il y a absence de membres antérieurs, et cependant on observe chez eux des vestiges d'une ceinture scapulaire et de sternum. Les mammifères mâles ont des mammelles peu développées et sans usage. On observe dans le fœtus des ruminants des incisives supérieures qui ne percent jamais, et dans le fœtus de la baleine des dents qui ne servent pas et disparaissent complètement. Chez l'homme, on signale l'atrophie des muscles moteurs du pavillon auditif, des restes de la membrane nictitante si bien développée sur l'œil des oiseaux, le système pileux, certaines dispositions du système osseux, le corps pituitaire qui est atrophié dans le cerveau de l'homme adulte.
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ment par atrophie, et il est plus facile de dire que .de prouver qu'ils sont inutiles.
Ainsi, bien que les ailes de l'autruche ne lui soient pas utiles pour voler, elles lui servent pour se défendre. Peut-être aussi, étendues au vent, lui sont-elles secourables pour la course. Le pingouin se sert de ses ailes comme de nageoires.
Il n'est donc pas si évident que les ailes de ces oiseaux ont été réduites par atrophie, puisqu'on peut avancer qu'elles n'ont jamais été destinées au vol ; à plus forte raison il n'est aucunement prouvé que ces oiseaux descendent d'ancêtres qui volaient nécessairement. Mais la question est précisément de savoir s'il en est ainsi.
D'ailleurs, en ce qui concerne l'utilité de certains organes rudimentaires, les savants d'aujourd'hui et les évolutionistes eux-mêmes sont presque tous d'accord pour reconnaître qu'il convient de se prononcer avec prudence et d'avouer notre ignorance (1) plutôt que d'affirmer l'inutilité de ces
(1) On explique d'une façon plus ou moins complète l'usage de certains organes rudimentaires. Darwin lui-même observe que nous ignorons si tel organe rudimentaire superflu chez l'adulte n'a pas joué un rôle important dans l'embryon ; par exemple le corps pituitaire, atrophié dans le cerveau de l'homme adulte, innervait le pharynx de l'enfant dans les premiers mois. Claus, en parlant des organes rudimentaires que nous avons signalés chez les orvets, dit qu'ils étaient destinés peut-être à servir au besoin de la respiration et à protéger le cœur. Et au sujet des dents dans le fœtus des ruminants et de la baleine : « Ii semble bien plus vraisemblable d'attribuer à ces organes un rôle dans le développement des mâchoires que de les considérer comme complètement inutiles. » Etc.
rudiments. Cette façon de faire est d'autant plus sensée qu'il est difficile de définir exactement l'usage de certains organes non atrophiés, par exemple celui de la rate.
Ensuite l'explication de la présence d'un organe, surtout d'un organe rudimentaire, ne se trouve pas uniquement dans sa fonction ni dans son usage ; mais alors même qu'il paraît dépourvu de toute fonction active il ne faut pas en conclure de prime abord que cet organe est tout à fait inutile ou superflu. Un artiste qui mérite ce nom ne recherche pas uniquement dans l'exercice de son art ce qui est utile, mais aussi ce qui est beau et magnifique. En conséquence on peut penser justement que l'artiste suprême qui a ordonné l'univers a constitué bien des choses par raison de symétrie, de gradation, d'ordre de perfection entre les divers êtres créés, afin de produire la variété dans l'unité.
Les animaux les plus parfaits jouissent aussi du sens qui est le plus parfait de tous c'est-à-dire de la vue et se complaisent dans la beauté, en sorte que les sexes se distinguent soit par la force, soit par la beauté de la forme et de la couleur, en un mot par tout l'extérieur ; il convient pourtant qu'ils aient en commun la similitude et la symétrie des parties, même de celles qui sont appropriées à l'un des sexes pour l'usage, et ne sont conservées à l'autre sexe qu'à raison de la symétrie.
Or celui qui ne place pas l'homme au même rang que les animaux les plus parfaits, comme le font les matérialistes, mais le reconnaît pour ce qu'il est en vérité, c'est-à-dire le roi du monde subalterne
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tout entier créé pour son service, celui-là saisira sûrement la force de l'argument tiré de la symétrie que nous avons apporté (1), et sera moins touché de l'objection émise par les évolutionistes — objection matérialiste et qui tend à exclure le Créateur — quand ils prétendent qu'invoquer à l'appui de notre thèse la symétrie et l'unité de plan du Créateur ce n'est autre chose que répéter le fait sans l'expliquer.
Aussi la facilité avec laquelle certains savants même catholiques acceptent cette objection est-elle bien surprenante.
80. Accordons pour le moment que les organes rudimentaires sont inutiles et proviennent de l'atrophie. Tous, encore une fois, n'étant pas de même nature comment serait-il permis de conclure d'une manière générale qu'ils sont des signes, ou, comme disent les évolutionistes, une signature de la souche primitivement commune des espèces ?
Et d'abord que, par adaptation au milieu ambiant, des organes aient péri par le non usage — par exemple les yeux chez certains animaux qui vivent au sein de ténèbres perpétuelles, soit au fond de la mer soit sur terre dans des cavernes obscures — quelle valeur probante ont ces faits s'ils se reproduisent dans la même espèce ?
Pareillement, l'on constate dans la race canine, dans la race porcine et spécialement dans les
(1) C'est-à-dire l'importance de ce que l'homme reconnaisse dans la femme une aide vraiment semblable à lai. Ce n'est pas sans raison que la page sacrée de la Genèse insiste si fortement sur ce point.
équidésune rétrogradation en ce sens queles doigts des membres antérieurs et postérieurs ont graduellement diminué et cessé d'exister. On l'a constaté en examinant les ossements fossiles des ancêtres de la race chevaline depuis longtemps disparus.
Mais que faut-il conclure de là?
Pas autre chose sinon que ce qui est arrivé dans une espèce a pu arriver parallèlement dans une autre, mais toujours dans les limites de la même espèce ; car la présence ou l'absence de ces doigts ne change pas l'espèce.
Bien plus, il est permis d'en inférer, si ce recul existe, qu'il renverse du moins le système darwinien de la sélection naturelle. Car ici se constate une évolution par laquelle, non des variétés utiles, mais, comme on le suppose, des variétés inutiles et même nocives se transmettent aux descendants et augmentent chez ceux-ci en y devenant fixes. Il y a donc rétrogradation et non progrès. Ce qui s'applique également aux moignons d'ailes de l'aptéryx.
On peut en dire autant des vestiges des membres postérieurs chez le serpent python et chez le boa constrictor. Si ces vestiges indiquent une origine commune avec d'autres animaux qui ne rampent pas, il faut renoncer à l'évolution, du moins par sélection naturelle. A moins que les darwinistes ne préfèrent admettre ici une exception et reconnaître, avec certains interprètes anciens de la Bible, que ces serpents ont marché primitivement à l'aide de pieds, mais qu'ils en ont été privés et condamnés à ramper en vertu de la sentence divine, parce que le
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démon s'était servi d'eux pour perdre nos premiers parents.
Mais revenons à l'évolutionisme en général, et considérons des organes rudimentaires qui paraissent, à première vue, ne pouvoir être que les vestiges d'organes autrefois complets et actifs.
Prenons par exemple l'aptéryx, muni d'un simple vestige d'ailes que nous supposons être inutiles. Supposons encore, sans cependant le concéder, qu'il est superflu d'invoquer la symétrie dans les êtres, la gradation ordonnée de leurs perfections et leur variété infinie destinées à produire la beauté de l'univers.
Omettant la sélection naturelle, qui est plutôt réfutée que prouvée par ces faits, nous demandons si l'évolution doit être admise comme ayant été opérée par une autre voie, en sorte que l'aptéryx constitue une espèce nouvelle descendant, avec une autre espèce, d'une souche commune?
Nous répondons que cette conséquence ne nous paraît nullement rigoureuse. Car il est permis de conjecturer que cette dégradation s'est produite dans la même espèce, de sorte que l'aptéryx a pu avoir primitivement des ailes complètes et actives ou du moins utiles d'une certaine manière, mais que par suite de circonstances diverses ses ailes ont péri par le non usage.
Les exemples ne manquent pas pour confirmer cette opinion .
Wollaston a découvert dans l'île de Madère plusieurs coléoptères ayant les ailes atrophiées. On l'attribue à ce que les individus aptes au vol
et volant avec les ailes déployées sont souvent entraînés par le vent et jetés dans la mer où ils périssent, tandis que ceux dont les ailes étaient imparfaites ont été sauvés de ce péril et ont pu transmettre aux descendants de la même espèce cet état rétrograde et des ailes de plus en plus mutilées par une atrophie grandissante. Remarquons soigneusement que si, dans le cas actuel, la privation des ailes est utile, cette utilité est le résultat d'un accident fortuit et pas du tout d'une tendance de la nature. De même que la production d'êtres qu'on range dans la tératologie ou catégorie des monstruosités est accidentelle et même pathologique, de même encore cette dégradation de l'aptéryx, quoique non pathologique à proprement parler, est accidentelle et utile par accident.
Ceci posé, elle ne doit et ne peut pas être attribuée à la sélection naturelle mais à une certaine évolution, et à une évolution dans les limites de la même espèce, puisque la tendance de la nature ne saurait être de produire des espèces par dégradation. Affirmer qu'il existe une évolution en vertu de laquelle des espèces nouvelles sortent d'une souche commune, et affirmer que ces espèces en sortent en rétrogradant sur leur perfection première, c'est affirmer deux choses incompatibles.
Il reste donc à faire cette remarque importante : chaque fois qu'une variation se produit, non par voie de progrès mais de recul, elîe ne peut jamais arriver, par la seule force des choses, à constituer une espèce nouvelle.
150 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
81. Il est permis de conclure de tout ceci que les organes rudimentaires, bien loin de fournir une preuve et un argument en faveur de l'origine commune des espèces, renversent plutôt ce système d'évolutionisme. Car, du moment qu'on affirme que dans une espèce un organe est devenu nocif ou inutile par atrophie, on affirme que cette espèce est dégénérée; ce qui peut bien se produire dans les limites d'une même espèce, mais jamais de manière à faire naître, par voie de dégénérescence, une espèce nouvelle d'une souche primitive.
Et c'est ce que les darwinistes semblent avoir compris, eux, dont le principe fondamental de la sélection naturelle contredit ouvertement cette évolution par dégénérescence. Il en va de même pour les autres partisans de l'origine commune des espèces ; car toute évolution par laquelle la nature tendrait à constituer des espèces nouvelles ne peut se concevoir comme un recul. Aussi les uns -et les autres s'efforcent actuellement de démontrer plutôt l'utilité des organes rudimentaires.
On pourrait cependant insister encore en disant qu'il y a certains organes rudimentaires, maintenant inutiles et produits par atrophie, qui apportent cependant un progrès véritable chez différentes espèces. Ce sont ceux qui dénotent la division que la nature fait du travail physiologique.
Par exemple au concret, les rudiments de mammelles chez les mâles de plusieurs espèces de mammifères sont, disent les évolutionistes, des vestiges évidents d'une souche autrefois hermaphrodite,
de laquelle par une progression réelle et au moyen de la division du travail physiologique, sont sorties des espèces différentes pourvues d'organes séparés chez les individus, de sorte que l'un des sexes a conservé les vestiges des organes de l'autre.
A cette difficulté nous répondons : d'abord, que la division du travail physiologique peut exister aussi bien chez l'hermaphrodite que chez les individus où le sexe est séparé, à cette différence près que, dans le premier de ces cas, la fécondité est plus grande puisque les hermaphrodites peuvent se féconder eux-mêmes ou se féconder mutuellement. Puisque la fécondité est une perfection physique, et que l'un et l'autre sexe parfait dans un même individu conserve néanmoins parfaitement la division du travail, il faut dire que, toutes choses égales, l'hermaphrodisme est plus parfait que la division ultérieure des sexes dans les différents individus. Nous revenons donc à ce que nous avons dit plus haut.
Il est vrai que si l'on considère l'ordre et l'équilibre de l'univers, la division ultérieure des sexes et une fécondité moindre, surtout chez les animaux supérieurs, peuvent paraître opportunes et même nécessaires.
Mais cela posé nous disons, en second lieu, que du fait que l'on trouve chez l'un des deux sexes les rudiments des organes de l'autre, ce que les anatomistes attentifs constateraient, je pense, facilement, il ne résulte pas nécessairement la communauté d'origine d'une souche hermaphrodite, la chose
152 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
pouvant s'expliquer parfaitement d'une autre manière, ainsi que nous l'avons fait au n° 79. Par ailleurs, aucun partisan de l'évolutionisme n'a expliqué, à notre connaissance, comment par une simple évolution naturelle, sans intervention du Créateur, la séparation des sexes est ou peut être effectuée dans l'hermaphrodisme.
On dit que les organes dépérissent par le non usage. Mais comment peut-on imaginer des circonstances probables ou même possibles telles, que des individus se servent constamment des mêmes organes tandis que d'autres se serviraient uniquement des organes opposés?
En résumé, l'argument emprunté aux organes rudimentaires, qui à première vue paraît si spécieux, ne fournit pas même une preuve probable de la communauté d'origine des espèces.
82. Afin de ne rien omettre, on peut ajouter ici le cinquième argument de l'évolution des espèces en tant qu'il procède en sens inverse, c'est-à-dire allant du rudiment de l'organe à l'organe complet.
On pourrait aussi le joindre à l'argument morphologique et à l'argument embryologique dont nous parlerons bientôt, la connexion de tous ces raisonnements étant facile à saisir par la nature même des choses.
Voici donc ce cinquième argument. Les botanistes reconnaissent que les différents organes de la plante (les sépales du calice, les pétales de la corolle, les étamines et les pistils) ne sont autre chose que des feuilles transformées.
Les zoologistes disent à leur tour que le crâne des
animaux a été formé par la réunion de vertèbres transformées et plus développées, et que les mâchoires si compliquées des crustacés sont des jambes ou des pieds modifiés. Ce qui démontre, disent-ils, que ces plantes et ces animaux sortent d'une souche commune dont les feuilles, ou dont les articulations, les segments et les vertèbres que la souche possédait en plus grand nombre, sont devenus, d'après des nécessités diverses et par des changements successifs, les organes et les membres que nous voyons actuellement.
A cette assertion on peut répondre en deux mots que ce qui est affirmé gratuitement peut être nié de même. De ce que les vertèbres soient plus petites dans la queue et plus grandes en remontant vers la tête d'un animal, et de ce que le crâne lui-même soit formé de façon à paraître constitué par la soudure de certaines vertèbres plus développées, est-il permis de conclure que cet ensemble provient de l'épine dorsale d'une souche où toutes les vertèbres existaient dans une dimension uniforme et sans crâne?
Supposons aussi que les divers organes d'une plante ne soient que des feuilles modifiées; qui peut nous démontrer que ces organes tirent leur origine d'une souche uniquement munie de feuilles? De plus, l'origine en question paraît impossible. Comment imaginer des animaux ou des plantes pouvant vivre avec des vertèbres ou des feuilles qui se déforment graduellement, avec le quart ou avec la moitié d'un crâne, etc.? >v
On ne peut inventer de telles aberrations qtto par
154 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
le parti pris d'un système d'évolution préconçu.
83. Nous arrivons au sixième argument dit embryologique et cher aux évolutionistes. Nous le trouvons brièvement exposé et réfuté par T. Pesch(l) : « Ils pensent, dit-il, que l'évolution embryonale ou ontogénétique ne peut être expliquée qu'en disant qu'elle est une répétition des changements par lesquels naissent les espèces plus parfaites en descendant des espèces plus imparfaites ; cette évolution est appelée « phylogénétique » (loi biogénétique). Donc l'histoire de l'évolution ontogénétique n'est autre, disent-ils, que l'histoire de l'évolution phylogénétique. Ce qu'ils affirment être prouvé par ce qu'ils appellent l'admirable parallélisme qui intervient entre les diverses étapes de l'évolution ontogénétique et la série ou échelle des espèces vivantes.
A quoi l'on répond : 1° Tout individud'une espèce supérieure devant se développer depuis l'état trèsimparfait d'embryon, qu'y a-t-il de surprenant à ce qu'il participe, pendant ces périodes d'évolution, aux caractères généraux qui conviennent de même aux organismes inférieurs ?
Quoi d'étonnant ensuite si les étapes inférieures de l'évolution ontogénétique présentent une certaine ressemblance avec des espèces inférieures d'organismes ? Quoi de plus facile à expliquer si certaines notes extérieures, par lesquelles ces étapes concordent avec ces organismes, nous frappent à première vue?
(1) Instit. philosophiœ naturalis, n° 607.
Les maîtres en ces sciences enseignent que les embryons ne renferment aucune autre similitude avec les organismes inférieurs. Ils disent de plus qu'il n'existe là qu'une certaine similitude générique que nous venons d'indiquer, et que, dès le commencement, on observe que les origines des divers organismes sont totalement différentes.
C'est ce qu'enseignaient les péripatéticiens en disant que l'homme considéré dans les étapes de l'évolution embryonnale est semblable à la brute et à la plante.
Donc la similitude, s'il en existe, entre les embryons des animaux parfaits et surtout de l'homme et ceux des animaux imparfaits ne prouve rien, si ce n'est peut-être cet enseignement de S1 Thomas que la matière avant de parvenir aux formes plus parfaites doit passer par les imparfaites.
On répond: 2° Les êtres vivants plus parfaits, tant que dure leur évolution ontogénétique, sont destinés par leur nature tout entière à dépendre d'un autre organisme vivant de même espèce et à n'être isolés d'aucune manière. Il est donc clair comme le jour que l'évolution ontogénétique n'est pas telle qu'une évolution phylogénétique puisse lui convenir d'aucune façon.
On répond: 3° En admettant que l'évolution phylogénétique ait eu lieu autrefois, ce ne serait pas un motif de la revendiquer pour être répétée tout entière par chaque individu.
On répond enfin : 4° Que la série des évolutions, tant ontogénétiques que phylogénétiques, proposée par les évolutionistes est remplie de fictions arbitraires. »
156 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
84. La septième preuve de l'évolution des espèces est empruntée à la géologie et à la paléontologie.
En étudiant attentivement les diverses couches de l'écorce terrestre et les fossiles qu'elles renferment, comparant ceux-ci entre eux, on constate une augmentation constante et générale des espèces et un perfectionnement de formes plus grand à mesure que l'on approche de l'époque actuelle. Or, disent les évolutionistes, ceci ne peut s'expliquer qu'au moyen d'une évolution continue, par laquelle les espèces plus parfaites dérivent des espèces moins parfaites.
A cela on réplique : en admettant que ce fait soit dûment constaté, il prouve seulement que les êtres plus parfaits ont paru après les moins parfaits ; mais il ne peut prouver par lui-même que les êtres plus parfaits sont nés d'êtres moins parfaits. Une chose qui vient après une autre n'en dérive pas nécessairement ; il faut en avoir la preuve.
De plus, ce fait n'est pas aussi constant ni aussi universel que les évolutionistes veulent bien le dire. On rencontre déjà dans les couches cambriennes, qui renferment les premiers fossiles, tout ensemble des restes de brachéopodes, d'échinodermes et de vers.
Dans les stratifications siluriennes qui suivent immédiatement le terrain cambrien toutes les classes sont déjà représentées, à l'exception des amphibies, des oiseaux et des mammifères.
Ensuite, les espèces inférieures ne cèdent pas
la place aux espèces supérieures, mais elles continuent, même les plus imparfaites, à subsister parallèlement ; et les espèces qui ont disparu actuellement ne sont pas des moins parfaites.
85. Le huitième argument des évolutionistes est tiré de raisons géographiques, c'est-à-dire de la distribution géographique des organismes, laquelle, disent-ils, ne peut s'expliquer que par la théorie de la descendance.
Voici comment ils formulent cet argument. On rencontre dans une même région bien que dans une atmosphère, dans une température, etc. différentes, des organismes, tant fossiles que vivants, semblables entre eux par la forme, mais tout différents d'autres organismes que l'on trouve dans une région complètement séparée de la première par un obstacle naturel infranchissable, tel que l'océan, qui s'oppose à toute transmission. D'où ils concluent qu'il est nécessaire de supposer « certains centres de création » comme ils disent, en sorte qu'il soit démontré que des espèces déterminées naissent d'espèces habitant une région également déterminée, une espèce se propageant et se développant en d'autres espèces semblables en partant de ce centre, du continent vers les îles voisines, etc. Toutes choses qui concordent avec les théories de révolution et spécialement avec les principes darwiniens.
Ce n'est pourtant là tout au plus qu'un argument négatif de non répugnance mais qui ne prouve rien d'une manière positive. Car on peut donner une raison excellente de cette distribution géogra-
158 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
phique en disant que les divers organismes sont produits dans le milieu qui convient à leur nature. Et longtemps avant la proposition de la théorie delà descendance, les savants agitaient le sujet des centres de création.
Les transformistes eux-mêmes avouent que beaucoup de difficultés se rencontrent dans cette question où bien des points demeurent vagues et obscurs.
86. Dans ce qui précède nous avons exposé nettement les théories de l'origine ou de la descendance commune des espèces vivantes.
Nous avons parcouru ensuite les preuves ou arguments (1) par lesquels on essaie de démontrer qu'il existe en réalité une origine commune des espèces, et nous avons examiné ces arguments au point de vue critique.
Nous avons adopté cette manière de faire afin d'arriver à porter sur ces questions un jugement équitable et éloigné de tout parti pris (2). Or, nous
(1) Nous avons omis un argument emprunté à l'atavisme. II y est dit que les individus d'une espèce plus élevée présentent des traces de certaines propriétés d'une espèce inférieure (par exemple que le crâne des hommes microcéphales ressemble à celui du singe), de même que l'on retrouve dans certains individus des propriétés qui distinguent leurs grand'parents. D'où l'on conclut que les espèces supérieures sont nées d'espèces inférieures.
Nous avons laissé de côté ce raisonnement comme par trop futile et rejeté par les savants sérieux qui regardent ces formations ou plutôt ces déformations récidives et en particulier le microcéphalisme comme des faits purement pathologiques.
(2) Voir le n° 58. D'ailleurs il est à remarquer que la question de l'évolution ne doit pas être résolue a priori, comme s'il s'agissait d'une propriété nécessaire de la matière.
n'avons rencontré aucun argument qui fût solidement probable ; et nous avons même noté, de temps en temps, des raisons qui militent en faveur de la thèse opposée.
Il nous reste maintenant, les yeux fixés sur les théories de la descendance commune, à examiner brièvement à la lumière des faits et des principes philosophiques, s'il est oui ou non démontré que ces théories, la darwinienne et les autres, sont destituées de fondement ou même fausses en tant que systèmes.
Nous conclurons ensuite, et nous indiquerons l'explication que nous regardons comme probable sur l'origine des espèces.
87. La descendance commune des espèces, comme disent les évolutionistes, doit-elle, oui ou non, être affirmée?
Ceci est une question de fait avons-nous répondu. Or, l'examen des faits nous a démontré que cette hypothèse n'est pas probable et nous avons indiqué plusieurs raisons qui lui sont contraires.
Si nous voulons maintenant considérer les théories ou systèmes imaginés par les naturalistes et que nous avons rapportés précédemment, et soumettre ces systèmes comme tels au critérium de la raison et de la saine philosophie naturelle, nous devons commencer par poser en principe cet axiome indiscutable de la philosophie naturelle : que dans toutes choses il existe des causes finales. Non seulement dans l'ensemble de toutes ces choses il existe un ordre évident, mais cet ordre existe encore dans chaque chose prise séparément, et
160 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
chacune est régie par des lois certaines. De plus cet ordre n'est pas seulement effectif, ce que personne ne conteste, mais il est intentionnel, en sorte qu'il n'y a pas seulement des effets parce qu'il existe des causes, mais qu'il y a des causes pour l'obtention des effets.
Nous supposons cette proposition comme démontrée par la philosophie naturelle (1). Son évidence est telle qu'on ne peut la nier que par une erreur préconçue ou par préjugé. Aussi voyons-nous les matérialistes généralement tous s'inscrire en faux contre la finalité, ainsi que les partisans du monisme et de l'évolutionisme intégral. Il en est de même pour ceux qui, dans l'antiquité, n'ont pas connu l'existence de Dieu ni la création du monde, et pour tous ceux aussi qui de nos jours ne veulent pas a priori qu'on fasse mention du Créateur. Ne serait-ce pas plutôt parce qtïi\s ne veulent pas de son intervention ? Et s'il se rencontre des philosophes ou des savants naturalistes qui, sans nier de parti pris la création, la Providence et les causes finales, croient néanmoins devoir s'abstenir de tenir compte de ces mêmes causes, c'est parce qu'ils subissent, même inconsciemment, l'influence des principes athées qui rejettent l'intervention divine comme anti-scientifique, ainsi que nous l'avons observé déjà plus haut.
Or, l'ordre téléologique apparaît surtout dans le monde organique ; et il ne faut pas regarder la
(1) V. par ex. T. Pesch, Philos, nat., 1. 1, disp. II, sect. II, §1.
finalité comme purement extrinsèque, mais comme existant réellement dans les choses de la nature ; c'est-à-dire qu'elle n'est pas seulement semblable à la finalité de la flèche qui est lancée au dehors par un archer, et qui, si elle est détournée de son chemin par une force extrinsèque, ne revient pas à sa direction vers le but, mais que la finalité existe réellement dans les choses, qui toutes tendent vers leur fin par une puissance et par un effort qui leur sont propres, de telle manière que si elles subissent un bouleversement quelconque, elles reviennent vers leur fin en vertu de leur propre puissance. D'où il est facile de voir combien d'aucuns ont tort de répugner à cette tendance finale, comme si elle était une violence extrinsèque faite au cours de la nature.
88. Tenant pour certaine cette vérité qu'il y a, dans les choses de la nature, un ordre et une finalité, on voit immédiatement qu'il faut rejeter tout système qui, ou bien nie ouvertement, ou exclut implicitement les causes finales en défendant la thèse de l'adaptation purement mécanique(l).
C'est ce que les partisans de l'évolutionisme modéré ou spiritualiste avouent eux-mêmes. Ainsi Guibert, après avoir affirmé l'ordre et la finalité des choses, continue en disant : « Cet ordre ne s'explique point par les actions du milieu, ni par la sélection naturelle, ni par les lois de croissance et de corrélation des parties: car tous ces facteurs sont
(1) Comparez T. Pesch, 1. c, n. 92.
162 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
impuissants à produire une série harmonieuse, à conserver, à travers mille obstacles, l'harmonie une fois établie L'ordre nous apparaissant partout, dans les organes des individus aussi bien que dans les séries des espèces, nous disons que, si l'évolution a eu lieu, elle s'est faite sous la main de Dieu et suivant une loi de développement posée par lui. Cette loi peut nous être inconnue, mais elle existe. C'est précisément sous cette forme que se présente l'évolutionisme modéré ou spiritualiste (1). »
Si ce système de l'évolutionisme modéré ne répugne pas à la foi en tant que système et ne nie pas expressément le principe rationnel de la finalité que nous venons d'exposer, néanmoins la probabilité de fait lui manque ; il est même plutôt réfuté par les faits comme nous l'avons plus que suffisamment démontré.
Laissant donc de côté les théories de l'évolutionisme et en particulier du darwinisme qui sont erronées si on les étend jusqu'à la production des espèces, il convient d'ajouter maintenant, à titre de conclusion, la manière dont finalement la distinction des espèces a été produite.
Mais il ne faut pas s'attendre à une solution certaine ; car, de même que les évolutionistes avancent leur opinion comme une hypothèse pure, et que, parmi eux, les plus sensés avouent leur ignorance dans cette question très-obscure, nous aussi qui croyons devoir rejeter toute évolution
(1) Les origines, 2e édit., p. 144-145.
au delà des limites d'une même espèce, nous n'avons pas la prétention de rien affirmer comme établi et certain. Nous nous contenterons d'exposer les différentes hypothèses admissibles.
89. « La première de ces hypothèses est la théorie de la production, appelée inexactement par quelquesuns théorie de la création, car Dieu a certainement tiré les espèces, non du néant mais de la matière préexistante ; son opération doit donc être appelée production et non création, parce que créer c'est produire de rien.
Cette théorie enseigne que Dieu, l'auteur du monde, a produit séparément chacune des espèces de la matière inorganique.
Pour ce qui regarde la vérité de cette opinion, rien n'indique avec certitude qu'elle soit improbable. Car on peut résoudre l'unique objection qu'elle soulève — la multitude d'opérations divines qu'elle nécessite — en disant que cette intervention multiple de Dieu a été nécessaire ou du moins convenable pour la formation du monde, et qu'une intervention de Dieu est aussi nécessaire pour former une espèce nouvelle d'une espèce inférieure que pour en former une de la matière inorganique.
La seconde théorie est celle qui avance que l'auteur du monde s'est servi des espèces inférieures pour produire les espèces supérieures. Que faut-il penser de cette opinion ?
Elle ne renferme rien d'absurde ni d'inepte, puisqu'il ne semble pas contraire à la sagesse de Dieu d'avoir tiré les nouvelles espèces de celles qui existaient déjà.
La troisième théorie est celle de la transformation. Elle enseigne que toutes les espèces actuelles ont été, il est vrai, produites par Dieu, mais dans une manière d'être plus imparfaite que leur état présent. Qu'elles se sont graduellement modifiées au moyen d'une force naturelle intrinsèque durant une longue série de siècles chacune dans sa sphère propre, et qu'elles ont été revêtues successivement de formes variées jusqu'à ce qu'elles aient atteint leur état présent.
Cette affirmation n'est pas non plus dépourvue d'une certaine apparence de vérité, car elle explique facilement la similitude graduée des espèces fossiles qui se succèdent, la gradation ascendante des* diiférentes espèces à travers les âges, leur distribution géographique et l'influence du milieu dans lequel elles vivent, c'est-à-dire celle des circonstances extérieures telles que l'atmosphère, la qualité de l'air, la lutte pour existence, l'usage ou le non usage des organes, et tout ce que les darwinistes apportent ordinairement à l'appui de leur , théorie.
Rien non plus ne s'oppose à cette assertion du côté de la chose même. Effectivement, la nature a, en général, coutume de produire dans les individus un effet ascensionnel qui les fait monter sans cesse de l'imparfait au plus parfait jusqu'à ce qu'ils redescendent. Il ne répugne donc' aucunement à la raison d'admettre quë la même voie a été suivie dans la formation des espèces ; en d'autres termes que les espèces se sont développées, dans le cours des âges, chacune dans ses limites pro-
de l'origine de l'homme 165
près, comme l'individu se développe dans le cours de sa vie (1). »
De l'origine de l'homme
90. Nous avons excepté l'homme dans nos recherches au sujet de l'origine des espèces.
C'est de son origine que nous voulons parler ici. La question est de loin la plus importante et celle qui touche de plus près à notre sujet ; mais il nous sera permis de la résoudre beaucoup plus brièvement après tout ce que nous avons exposé plus haut.
Et d'abord, nous laissons de côté les défenseurs de l'évolutionisme intégral, et en général les adeptes du matérialisme qui regardent l'homme comme un pur animal, plus parfait que les autres mais n'en différant pas essentiellement, c'est-à-dire n'ayant pas d'âme spirituelle et immortelle.
Nous ne nous arrêterons pas à réfuter le matérialisme. Nous plaçons ailleurs, et non sans motif, la démonstration inéluctable, tant philosophique que théologique, de la véritable nature de l'homme, formée par une union spéciale d'une âme spirituelle avec un corps.
Une fois cette doctrine démontrée et admise, on en déduit sur le champ que l'origine de l'homme, pour ce qui regarde l'âme, doit être attribuée im-
(1) Mgr Lambrecht, Theol. dogm. specialis, L. III De Deo creatcr e, etc. (œuvre inachevée) p. 409-410.
166 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
médiatement à Dieu, puisque l'âme spirituelle ne peut être produite que par création et qu'elle ne peut être unie au corps que par Dieu immédiatement.
Par là même Yhomme, quel que soit le mode de production de son corps, est dit tenir son origine immédiatement de Dieu, et c'est ce qu'il faut affirmer, comme l'atteste la raison d'accord avec la foi.
91 . La foi et la science ne définissent pas avec la même certitude ni aussi promptement l'origine et le mode de production du corps de l'homme.
Personne ne prétend que le corps de l'homme ait été créé immédiatement bien que par contingence, et l'auteur de la Genèse enseigne en termes exprès que ce corps a été tiré par Dieu de la matière préexistante.
Parmi les catholiques, les uns s'attachant au sens littéral de l'Ecriture soutiennent que le corps d'Adam a été formé du limon de la terre, c'est-àdire d'éléments matériels, et que le corps d'Eve a été tiré immédiatement par Dieu du corps d'Adam, selon la doctrine traditionnelle.
Les autres, partisans de l'évolutionisme modéré, prennent un chemin différent et prétendent que Dieu s'est servi, pour former le corps d'Adam, d'un certain organisme animal préparé par l'évolution, dans lequel Dieu a mis une âme raisonnable. La plupart limitent cette évolution de manière à dire que Dieu a dû parfaire immédiatement luimême ce corps animal produit par l'évolution, et lui donner une certaine forme et une certaine per-
DE L'ORIGINE DE L'HOMME
fection dernière en y introduisant l'âme ; parce que, disent-ils, il n'est pas possible qu'aucun corps produit par l'évolution de la nature ait eu la forme humaine propre et parfaite. Ce que du reste Russel Wallace, qui avec Darwin a développé et défendu le mieux la théorie de la sélection naturelle, affirme pouvoir se démontrer scientifiquement (1).
92. Quant à nous, nous avons montré plus haut qu'aucun des systèmes de l'évolutionisme ni du darwinisme ne paraît probable. Nous avons même donné plusieurs arguments solides contraires à ces théories.
Nous concluons donc, sans hésitation, que l'antique doctrine traditionnelle peut à bon droit être conservée. Par cette doctrine on affirme que l'homme tout entier tire son origine immédiatement de Dieu, par création quant à l'âme, et quant au corps par sa production d'éléments matériels préexistants créés par Dieu.
Il ne nous est pas possible d'interpréter d'une autre manière le texte sacré de la Genèse, qui indique si soigneusement la formation et la produc-
(1) Voyez son argumentation dans Les Origines de Guibert, 2e éd., p. 204 et ss. — Dans ce même ouvrage, p. 207 et ss. se trouve un argument ad hominem développé par de Quatrefrages, adversaire de l'évolutionisme, et par lequel celui-ci démontre que, des principes même de l'évolutionisme — en les acceptant comme certains — on déduit par voie logique une conclusion opposée à cette théorie pour ce qui est de l'homme, c'est-à-dire opposée à la descendance animale de l'organisme humain.
168 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
tion immédiate, par Dieu, du corps d'Adam et d'Eve. Cependant nous ne voulons pas urger la lettre du texte au point de dire que l'Auteur sacré a voulu affirmer réellement le mode matériel de la production de l'homme, de façon que Dieu aurait agi à la manière d'un potier qui pétrit l'argile.
Mais nous répétons, selon l'interprétatton que nous avons donnée précédemment, que Dieu a vraiment produit l'homme immédiatement même quant au corps, quel qu'ait été le mode d'opérer matériel, physique et sensible, ce qui importe peu à la question.
Nous avons dit aussi que Dien a fait de la femme non une créature inférieure, une esclave, un instrument de débauche ni une espèce de chose appartenant à l'homme, telle que les peuples anciens ne la considéraient que trop souvent, mais qu'il l'a destinée à être la compagne de l'homme, à vivre à son côté, à être une aide vraiment semblable à lui, chair de sa chair et os de ses os.
Quant aux détails bibliques pris dans un sens plutôt matériel que littéral, on peut dire avec raison qu'ils appartiennent à la manière de s'énoncer, et ont été employés de préférence afin de pouvoir s'adapter aux intelligences les plus simples et les moins cultivées de tous les temps.
93. Cependant nous ne voulons pas affirmer que l'hypothèse de l'évolutionisme modéré, surtout lorsqu'il est circonscrit dans les limites précédemment définies, mérite une censure au point de vue de la doctrine de la foi. Certains catholiques, nous l'avons vu, embrassent cette hypothèse;
DE L'ORIGINE DE L'HOMME
et bien des exégètes et des théologiens considèrent cette question, dans les limites définies plus haut, comme appartenant à la libre discussion. Il faut reconnaître cependant qu'au seul point de vue de la raison cet évolutionisme modéré s'étaye sur des arguments de nulle valeur.
Ses partisans invoquent d'abord des raisons de convenance que Guibert résume ainsi : « Dans cette hypothèse, il y aurait une certaine grandeur à considérer le corps humain, qui est le plus parfait des organismes, comme le bourgeon terminal de l'évolution des êtres vivants, comme le terme qu'attendait le Créateur pour donner à la nature son maître intelligent. On comprend mieux alors les relations physiques de l'homme avec le reste de la nature ; on voit tous les êtres enchaînés en un tout harmonieux. Les millions d'êtres qui ont disparu avant l'arrivée de l'homme auraient une raison d'être, si on les considérait comme les éléments d'un arbre puissant au sommet duquel Dieu devait cueillir l'organisme humain (1). »
Nous ne voyons pas bien en quoi Dieu se montrerait moins grand pour avoir produit l'homme immédiatement, après lui avoir préparé un royaume comme au souverain visible de la création. Nous comprenons moins encore pourquoi le fait d'avoir été créé par Dieu immédiatement ne serait pas pour l'homme la plus noble des prérogatives.
Les relations physiques de l'homme avec les créatures inférieures s'expliquent tout aussi facile-
(1) Les origines, p. 203.
170 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE
ment selon notre manière de voir qui n'est nullement opposée à l'harmonie de l'univers. Cette opinion maintient l'union du monde matériel et du monde spirituel dans la personne de l'homme ; et celui-ci, étant matériel quant au corps, aurait donc reçu immédiatement de Dieu un organisme animal trèsparfait, par lequel il participe à la nature des autres animaux, mais les surpasse en même temps. De même, les différentes espèces d'êtres auraient reçu de Dieu, chacune dans son degré, un organisme moins parfait et par conséquent plus perfectible dans les limites de chaque espèce, plus sujet que l'organisme humain à une évolution ou à une transformation quelconque. Pour ce qui concerne les millions d'espèces (1) qu'on dit avoir disparu, la raison de cette disparition nous paraît facile à expliquer =— qu'on admette ou non une évolution quelconque — par le fait qu'elles ont pu avoir leur utilité en d'autres temps et en d'autres circonstances, comme il a pu se faire qu'au moment de l'apparition de l'homme sur la terre elles eussent été inutiles ou même nuisibles.