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CHAPITRE II

De la propagation du genre humain par nos premiers parents après leur chute Du déluge et de la dispersion des fils de Noë

{Gen., IV-XI)

98. Pour rester fidèle au but que nous nous sommes proposé, il est nécessaire de montrer encore une fois comment, durant cette seconde période, l'action de la Providence converge tout entière vers le Christ Rédempteur.

• Le lecteur est censé avoir sous les yeux le texte de la Genèse ; cependant, pour qu'il en saisisse ^ mieux le caractère propre, la valeur et le sens exact, il est nécessaire de faire auparavant certaines remarques qui s'adaptent également, jusqu'à un certain point, aux premiers chapitres déjà parcourus de la Genèse et à ce livre tout entier, mais plus particulièrement aux onze premiers chapitres.

On n'a découvert jusqu'à l'heure présente que peu ou point de monuments certains de l'histoire profane que l'on puisse mettre en regard du livre sacré, ce qui constitue ici une difficulté spéciale surtout en ce qui concerne ses premiers chapitres.

Observations préliminaires

Comparaison du texte de la Genèse avec les données des sciences profanes au sujet de l'ancienneté et de l'état primitif de l'homme

99. Les savants modernes parlent souvent des temps préhistoriques. De ce que les commencements des divers peuples de l'antiquité sont enveloppés de mythes et de légendes, on a voulu conclure qu'il est impossible de connaître quelque chose d'historiquement vrai au sujet de l'origine du genre humain.

Pour l'homme aussi, auquel on concède généralement une antiquité très-reculée, on affirme en guise d'axiome qu'il a vécu primitivement d'une manière barbare et presque à la façon des animaux ; qu'accumulant ses efforts et capitalisant les fruits de son activité il a perfectionné graduellement son outillage et ses habitudes ; qu'ensuite ses mœurs s'adoucissant, il prend le temps de s'instruire, révèle des préoccupations religieuses et morales et finalement entre dans la civilisation et dans l'histoire, pour continuer à se développer et se parfaire par *un progrès non interrompu en matière politique et sociale ainsi que dans les arts et dans les sciences.

Or, toutes ces idées universellement et indistinctement émises ne sont prouvées ni par les faits, ni par la raison, ni par la foi, et contiennent le germe d'erreurs multiples et pernicieuses.

Et d'abord, il importe de distinguer nettement les débuts d'un peuple particulier de l'origine même du genre humain.

Il est reconnu et accordé, en ce qui concerne les nations antiques, les Egyptiens, les Chaldéens, les Assyriens et d'autres, que leurs origines sont enveloppées d'ombres, de fables et de légendes, en sorte que l'on peut dire avec raison que l'histoire véritable de ces peuples, documentée de faits certains, a été précédée de temps qu'on peut appeler préhistoriques. Personne ne songe non plus à nier que ces peuples se sont civilisés par suite d'évolutions successives.

Cette double constatation se vérifie tout aussi bien pour des nations beaucoup plus rapprochées de nous, comme les Celtes, les Germains et les Francs.

100. Mais quand il s'agit de l'origine première des choses et du genre humain, origine qui comprend ou même qui précède les commencements de la préhistoire relative — c'est-à-dire celle d'un peuple en particulier, fût-il des plus anciens — il importe de constater une vérité de haute portée : c'est qu'il serait souverainement injuste de placer au même rang que la préhistoire fabuleuse de ces peuples, tout ce que le livre de la Genèse — document unique de l'antiquité — nous apprend au sujet de la création du monde, de l'origine de l'homme, de la chute de nos premiers parents et de la promesse du Rédempteur. Et cela, même abstraction faite de la doctrine de la foi et de l'inspiration de l'Ecriture.

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Si l'on approfondit la doctrine tant théorique ou dogmatique que pratique ou morale de la Genèse, on y admire l'accord parfait de cette doctrine avec la raison et une pureté de mœurs absolue, tandis que les récits des peuples anciens ne renferment que des fictions absurdes et impures.

C'est pourquoi nous affirmons avec raison que la préhistoire renfermée dans la Genèse — on pourrait l'appeler la préhistoire absolue, c'est-àdire s'étendant au genre humain tout entier et non pas restreinte ou relative à tel ou tel peuple particulier — embrasse réellement l'histoire vraie des origines universelles, quelle que soit la forme du récit et la manière d'exposer adoptée par l'auteur de la Genèse. En d'autres termes, nous disons à bon droit que celui-ci affirme des vérités historiquement vraies, à savoir qu'il existe un Dieu unique et véritable qui a créé toutes choses ; que ce Dieu a formé l'homme d'un corps et d'une âme; qu'il a fait l'homme et la femme et les a établis les maîtres de la création visible; qu'il les a élevés à un ordre divin duquel ils sont déchus par le pécié, eux et tous leurs descendants; que Dieu a promis à nos premiers parents un Rédempteur qui les sauverait s'ils l'attendaient avec foi et que ce Rédempteur viendrait au temps fixé pour tout réhabiliter ; que le genre humain est sorti d'une souche unique ; que la corruption des mœurs du genre humain a été châtiée par le déluge ; que quelques hommes en ont été sauvés et ont peuplé la terre en s'y dispersant.

Il faut aussi considérer soigneusement la corrélation de cette préhistoire absolue avec l'histoire qui lui fait suite, car celle-ci ne contribue pas peu à démontrer la vérité de celle-là.

Nous y lisons qu'un peuple choisi par Dieu dans la personne d'Abraham, descendant de Sem fils de Noé, a vécu durant les siècles suivants dans l'attente fidèle du Rédempteur promis à Adam et à Eve. L'histoire tout entière de ce peuple était comme une figure et une annonce du Rédempteur et de la rédemption future, annonce qui, à mesure que l'histoire se déroule, devient plus claire, plus expresse et plus parfaite. Les prophètes de ce même peuple prédisent et esquissent aussi de plus en plus près la figure du Sauveur. Enfin il apparaît et accomplit parfaitement tout ce qui avait été prédit et figuré de lui; ce Sauveur est Jésus- Christ, Notre-Seigneur, dont l'histoire est soigneusement décrite dans les livres du nouveau Testament, livres sans conteste historiques et dont on ne peut nier l'authenticité.

Les choses étant telles, qui ne voit que toute l'histoire antérieure des Israélites et la véracité des livres de l'ancien Testament reçoivent ainsi une confirmation éclatante ; de sorte que, même en faisant abstraction de la foi et de l'inspiration de l'Ecriture, ces livres doivent être placés hors pair et sans comparaison possible avec les souvenirs, les mythes et les légendes de la fabuleuse antiquité.

Agir d'une autre manière serait souverainement injuste et déraisonnable.

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101. Abordons maintenant ce que les savants modernes nous racontent sur la condition primitive de l'homme.

Si les commencements de certains peuples nous les montrent comme vivant d'abord d'une manière sauvage et presque animale, n'étant arrivés à la civilisation que par étapes successives, on peut se demander avec raison si telle a été vraiment la condition initiale de l'homme primitif; ou si, par contre, ces peuples antiques n'étaient pas plutôt des hommes déchus de leur condition première, et tombés dans cette barbarie dont ils sont ensuite sortis grâce à des milieux et à des circonstances plus favorables pour revenir à un état plus civilisé ?

Les anti-catholiques affirment gratuitement la première de ces hypothèses comme si elle était indubitable. Et laissant de côté les règles de la raison et de la saine logique, alors qu'ils devraient au moins avouer leur ignorance ils inclinent la balance de leur côté, et ils affirment leur opinion comme si elle était une vérité certaine n'ayant pas besoin de démonstration.

Or ils se trompent d'une manière radicale, la vérité étant renfermée dans l'affirmation contraire, vérité qui nous vient de la foi, la raison et l'histoire n'y contredisant aucunement.

Pourquoi, en effet, les premiers hommes n'auraient-ils pas vécu heureux dans la plus grande simplicité, jouissant abondamment des fruits de la terre, et exempts des besoins supplémentaires de l'homme déchu ? Dans la condition primitive,

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telle que le livre de la Genèse la décrit, les hommes n'avaient besoin ni de vêtements, ni d'ustensiles, ni d'aucun labeur pour pourvoir à leur subsistance, ni d'armes pour se défendre contre des ennemis quelconques, ni, par conséquent, de la culture et de l'éducation telles qu'elles existent maintenant chez les peuples civilisés.

Or, il n'est pas permis d'appeler barbarie cette simplicité primitive.

Une fois déchus pour leur malheur de cet état initial, les hommes se sont trouvés contraints de se relever lentement, de chercher à perfectionner petit à petit leurs moyens d'existence, de se fabriquer des outils et des armes afin de se procurer la nourriture et le vêtement et de pourvoir à leur défense. Absorbés par ces besoins divers et urgents, il est facile de comprendre qu'ils ne se soient occupés ni d'arts ni de sciences, et même que, ayant perdu peu à peu les souvenirs des traditions anciennes, ils aient plutôt rétrogradé en religion et en morale, tout en progressant dans les choses matérielles et au point de vue d'une certaine culture sociale et politique.

Ensuite, par un concours de circonstances heureuses ou malheureuses, par des événements divers, soit guerres, soit multiplication des familles, par l'impulsion des forces de la nature ou bien par l'intervention immédiate de Dieu, il s'est trouvé que les hommes ont été dispersés dans des régions diverses, et que les uns ont progressé et ont conquis rapidement leur établissement matériel et

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social tandis que les autres sont tombés dans un état sauvage et grossier.

Et il ne manque pas d'exemples de tribus et de peuples, lesquels, étant jetés sur un sol ingrat et vivant séparés du reste du genre humain, sont après peu de siècles retournés à la barbarie (1).

102. Pour tout dire en un mot, ni la saine raison, ni quoi que ce soit dans le domaine des faits acquis et de l'histoire ne prouve que l'état primitif du genre humain ait été un état barbare. Et ce n'est qu'en foulant aux pieds toutes les règles de la logique qu'on tirerait cette déduction de ce que les commencements connus des peuples de l'antiquité ont été barbares; moins encore est-il permis de tirer cette conclusion de la constatation que l'homme primitif s'est servi d'instruments imparfaits.

Il est sans aucun doute possible que, dans l'état d'innocence, l'homme privé de quantité d'objets matériels et sans la culture dont nous sentons actuellement le besoin ait pu vivre heureux, parfaitement instruit de ses devoirs religieux et moraux, sans avoir été pour cela sauvage ni inculte.

Et de fait le livre de la Genèse raconte qu'il en a été ainsi. Que si l'on rencontre des hommes vraiment barbares chez les peuples anciens et même encore de nos jours, nous pouvons les considérer non comme des hommes appartenant à la condition primitive et pas encore civilisés, mais

(1) Guibert en cite plusieurs exemples dans Les origines, questions d'Apologétique, ch. VII, § VI.

comme des hommes déchus et rétrogrades. La Genèse nous apprend que c'est là une réalité, et cette vérité est confirmée par nombre d'exemples comme nous le disions plus haut.

Qu'y a-t-il de surprenant à ce que les instruments des hommes anciens aient été très-imparfaits, quoique adaptés par l'intelligence humaine à des usages humains, ce qui en forme le signe distinctif ? t

Il est tout simple que l'homme déchu, poussé par la nécessité qu'il ne connaissait pas auparavant, se soit servi des premiers instruments venus, les ait perfectionnés à la longue, se soit instruit graduellement et ait cultivé enfin les arts et les sciences, sa condition sociale et politique s'étant améliorée.

Le même fait ne s'est-il pas fréquemment reproduit chez d'autres individus qui étaient loin d'être barbares sous le rapport intellectuel et moral, chez des naufragés par exemple, échoués dans une île déserte où ils étaient réduits par la nécessité à la fabrication et à l'usage des ustensiles les plus grossiers?

Des savants même rationalistes (1) attestent que les Egyptiens, longtemps après avoir façonné des instruments de cuivre, de bronze et de fer, ont continué à se servir d'outils de silex jusqu'en plein moyen-âge, et même jusqu'à nos jours.

D'où il ressort que les outils et les armes de silex ne peuvent être considérés, au moins d'une manière générale et a priori, comme préhistoriques.

(1) V. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique, I Les Origines, Egypte et Chaldée, p. 49-50, 59.

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103. Nous devons remarquer encore que Ton conclut à tort à la nécessité d'une grande durée de siècles pour que les peuples anciens aient pu atteindre à la perfection de l'art constatée par les découvertes modernes chez les Egyptiens, les Chaldéens, les Assyriens.

Quoiqu'il soit vrai de dire en général que . les peuples progressent graduellement dans les arts et les sciences, des circonstances et des événements imprévus peuvent contribuer beaucoup à ce progrès, Dieu y pourvoyant, en sorte que l'évolution de 'ces peuples peut être fort lente, ou, par contre, très-rapide, ou bien encore qu'ils peuvent déchoir de leur art antique.

Citons à l'appui de ce que nous avançons ici la décadence si prompte de l'art grec et de l'art romain. Inversement, dans les temps actuels et dans l'espace d'un seul siècle, que de merveilles ont été produites par la découverte des lois cachées de la nature et par leur application multiple et admirable aux usages de l'homme! Et cela d'une manière soudaine pour ainsi dire, et sans que les voies eussent été aucunement préparées par les savants des siècles précédents; car ceux-ci s'appliquaient avec une prédilection marquée aux sciences philosophiques et théologiques de préférence aux sciences naturelles et expérimentales. Et à quelle perfection les arts ne se sont-ils pas élevés si peu de siècles après l'état inculte de nos ancêtres !

Au surplus, chacun sait que les monuments découverts aujourd'hui et qui témoignent des origines

des peuples anciens ne sont qu'en petit nombre comparés à ceux que nous ignorons encore, de sorte que les origines des temps demeurent enveloppées d'épaisses ténèbres.

Et puisque nous effleurons ici la chronologie, ajoutons qu'au dire des archéologues on ne trouve chez les peuples les plus anciens de l'Egypte et de la Chaldée presque rien d'historiquement certain que trente-huit siècles environ avant la venue du Christ (1).

Pour tout ce dont nous aurons à traiter dans ce chapitre, c'est-à-dire les temps précédant le déluge et la dispersion des fils deNoé, nous ne trouvons dans les documents profanes de l'antiquité aucun jalon certain ni même vraisemblable, ni rien certes qui contredise les faits racontés dans la Genèse.

104. Nous n'ignorons pas que, pour porter un jugement fondé en raison sur la chronologie et l'histoire primitive du genre humain et sur l'origine des choses, il faut joindre à l'étude des monuments et des documents anciens celle des sciences naturelles, et en particulier de la géologie. Mais divers points de ces sciences sont encore si vagues, si incertains et si obscurs qu'ils demanderaient une discussion prolongée, et encore pour n'aboutir qu'à un médiocre résultat.

C'est pourquoi nous préférons transcrire textuellement les conclusions de la dissertation de

(i) V. Maspero, op. cit., I, p. 225, 233 88., 242, 437, 440 88., 590-600.

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Guibert (1) qui n'enfreint aucunement les droits des sciences humaines.

« 1° Nous apprenons des exégètes les plus autorisés que la Bible ne nous impose aucune chronologie (2).

La liberté qui en résulte nous paraît très-importante; car, d'un côté, le désir de trouver la Bible en défaut n'avait pas été sans influence sur l'esprit de ceux qui donnaient à l'homme une antiquité fabuleuse ; et d'un autre côté, la préoccupation de sauvegarder une interprétation ancienne portait sans doute les catholiques (certains catholiques) à recevoir, malgré certaines données scientifiques, des chiffres trop faibles (3).

2° Les monuments récemment découverts dans l'Egypte et la Chaldée nous montrent qu'une civilisation déjà avancée régnait dans ces contrées 4000 ou 5000 ans (4) avant l'ère chrétienne. Sans nous

(1) On peut lire sa dissertation sur ce point dans Les Origines, 2e édition, p. 257-301.

(2) Je dirais : pas de chronologie bien définie, c'est-à-dire une chronologie qui laisse une assez grande latitude, plutôt que : aucune.

(3) En général les données de la science, assez vagues et floues, sont souvent contradictoires. Il faut cependant noter avec soin qu'il importe de ne pas tellement réduire la durée des temps jusqu'à ne pouvoir expliquer la diversité des races humaines, lesquelles, ne l'oublions pas, appartiennent à une seule et même espèce humaine.

(4) Ces chilfres sont bien élastiques et bien vagues comme si mille années étaient peu de chose. Voyez pourtant la différence de notre vingtième siècle d'avec le dixième sous le rapport des sciences naturelles, de leur application, et même de la civilisation en général.

renseigner sur les commencements de l'humanité, ils nous invitent à reporter bien plus haut les origines humaines (1).

3° Les premières traces humaines remontent au début de l'ère quaternaire. Les prétendus vestiges de l'homme tertiaire sont dépourvus de probabilité.

4° Depuis l'apparition de l'homme, le temps écoulé se divise en deux parts : l'époque actuelle que le sentiment commun, d'ailleurs bien fondé, n'étend pas au delà de 7000 à 9000 ans (2) ; l'époque quaternaire, dont il nous est impossible, présentement du moins, d'apprécier la durée. La critique que nous avons faite de certains calculs montre qu'il faut bien se garder de recevoir des résultats non contrôlés (3).

5° Etant donné que la véracité de la Bible n'est pas engagée dans la question, nous n'avons aucune raison de nous défier a priori des chiffres qu'une science sérieuse pourrait nous proposer sur l'antiquité de l'homme. Dans l'état présent de la science nous n'avons pas le droit d'affirmer qu'un nombre très-approché pourra jamais nous être proposé. »

Remarques sur la Critique Biblique

105. D'une manière générale on entend par critique l'art de discerner les choses qui sont con-

(1) Remarquez ce que nous avons observé aux nos 102 et 103.

(2) Cf. la note (4) de la page précédente.

(3) Qui pourra, et par quel moyen, contrôler sérieusement de semblables calculs ?

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formes à leurs règles ou mesures propres d'avec celles qui s'en éloignent.

La critique peut s'exercer sur des objets divers, spécialement sur les sciences et les arts. Ainsi, en matière d'art, la critique discerne ce qui est beau de ce qui est informe ; en fait de sciences elle distingue le vrai du faux, le certain de l'incertain.

Considérée d'une manière formelle la critique fait partie de la logique ; considérée matériellement elle appartient à la science sur laquelle elle s'exerce ; en sorte qu'un bon critique doit être à la fois un excellent logicien et un maître en la science qu'il examine.

La critique biblique est donc l'art de démêler le vrai du faux, le certain de l'incertain dans la science des saintes Ecritures, afin de déterminer l'authenticité des Livres saints, l'époque où ils ont été écrits, la science et la véracité de l'écrivain sacré, le caractère propre de chaque livre, son genre de composition ou de forme littéraire, etc., et de plus son exégèse juste et légitime, c'est-à-dire l'interprétation exacte de l'écrit.

Par conséquent le critique biblique doit avoir constamment devant les yeux les règles de la logique, et un vaste champ d'érudition philologique et historique lui est ouvert ; car son art comprend la recherche des sources, la connaissance des langues qu'ont employées les rédacteurs et les traducteurs de la Bible, l'étude approfondie des textes, de leur méthode de composition, de leur forme littéraire, des faits et des usages de l'antiquité, de ses monuments, etc.

106. Quelles que soient les insinuations calomnieuses de quelques savants et de la plupart des ennemis de l'Eglise, il est faux de dire que cette critique a manqué à l'Eglise ; les ouvrages des Saints Pères si remarquables pour le temps où ils ont paru en font foi ; S* Jérôme est cité avec raison au premier rang.

Mais en ces derniers temps on a découvert nombre de sources nouvelles, inconnues jadis, qui ont permis aux Rationalistes une critique érudite, nous n'en disconvenons pas. Chacun pourra cependant constater après mûr examen que leurs travaux sont bien plus remarquables par leur connaissance des langues, par l'étude de l'antiquité et autres points matériels de la critique que par une critique formelle, légitime et juste.

C'est pourquoi nous signalerons ce que leurs écrits contiennent de repréhensible, afin d'éviter avec soin leurs erreurs et d'en garantir le lecteur.

En premier lieu, alors qu'ils passent condamnation sur les opinions préconçues et les systèmes a priori et qu'ils protestent y être étrangers, ils sont les premiers à se servir, de fait, de théories conçues a priori comme de principes indiscutables dont ils étayent la série entière de leurs conclusions, violant sans vergogne toutes les règles de la logique. Parfois même ils proposent ouvertement ces principes gratuits et faux dont ils ont l'habitude de se servir sans les formuler.

Donnons comme exemple le principe de l'évolution continue ou du progrès indéfini.

Cet évolutionisme, appliqué sans limite ni distinc-

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tion au monde physique par les savants modernes — et cela aussi gratuitement que faussement — est appliqué par nombre de Rationalistes au monde moral, à la religion et à l'histoire.

D'après eux et pour le sujet qui nous occupe, toute l'histoire biblique ou histoire religieuse du peuple d'Israël, et en général l'histoire des religions telle qu'eux se l'imaginent, est partie d'un degré très-inférieur, passant par le panthéisme et se déroulant finalement jusqu'au monothéisme pur. Il serait plus exact de dire que d'après eux la religion a dû, a priori, passer par ces étapes successives.

Ce principe faux et gratuit dont ils ne fournissent aucune démonstration une fois posé, ils disposent et adaptent toutes choses à leur guise, pour les faire paraître comme des conclusions de ce même principe d'évolutionisme.

C'est ainsi que d'après les besoins de leur cause et selon l'occurrence, ils trouveront que des restes et vestiges de vieilles légendes et traditions plus ou moins défigurées ont été insérées dans les livres de date plus récente. Ils partagent en diverses époques, à des intervalles bien choisis par eux, les documents dont se compose le Pentatenque, du moins à ce qu'ils prétendent. Ils attribuent à un temps plus rapproché de nous les livres qui sont en opposition avec leurs théories, etc.

107. Autre exemple. Ils rejettent a priori tout, ce qui est surnaturel. Si on le leur objecte, ils répondent avec une impertinence absurde qu'il n'y a pas là matière à discussion, toute intervention surnaturelle étant impossible.

Notre S* Père le Pape Pie X donne un avertissement remarquable à ce sujet dans son Encyclique Jucunda sane : « La négation gratuite du principe surnaturel propre à la fausse science (1) devient un postulat de la critique historique également fausse .

Toutes les choses qui touchent d'une manière quelconque à l'ordre surnaturel, soit qu'elles constituent elles-mêmes cet ordre, soit qu'elles y soient unies, soit qu'elles le supposent, soit enfin qu'elles ne puissent — et le nombre en est grand — être expliquées que par lui ; toutes ces choses, sans aucune recherche préalable, sont rayées des pages de l'histoire. Telles sont la divinité de Jésus- Christ, la chair mortelle qu'il a assumée par Topération de l'Esprit saint, sa résurrection par sa propre vertu, enfin tous les autres articles principaux de notre foi. Engagée dans cette voie fausse, la science critique n'est plus retenue par aucune loi, et de par sa propre autorité elle supprime dans les Livres saints tout ce qui ne cadre pas avec la démonstration de ses théories, ainsi que tout ce qui semble y contredire. En effet, l'ordre surnaturel étant supprimé, il est nécessaire d'élever l'histoire des origines de l'Eglise sur un tout autre fondement. Architectes de choses nouvelles les incrédules défigurent à leur gré les monuments, les interprétant non au sens des auteurs mais selon leur propre caprice.

C'est ainsi que beaucoup se laissent tromper par

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