‹ Méditations théologiquesChapitre 47 sur 50 · DIGRESSION · texte numérisé non relu

DIGRESSION

sur le péché des anges.

Nous avons vu plus plus haut — nous le verrons encore dans la suite, au cours de l'histoire évangélique, — que le démon et ses anges n'ont négligé aucun effort pour entraver la rédemption du genre humain et s'acharner sur la personne du Christ. Nous saisissons l'occasion pour présenter ici en manière de digression la question du péché des anges : l'endroit est tout désigné pour la traiter ; nous y rencontrerons en effet bien des points qui mettront mieux en lumière les multiples ruses des démons.

Il est certain qu'une partie des anges a péché et a été chassée du ciel ; il est également certain que par la jalousie et la tentation du démon, le genre, humain, tombé en Adam, est déchu de l'état de justice originelle et enfin, que les démons se sont efforcés de mettre obstacle à la rédemption des hommes et n'ont cessé et ne cessent jamais de dresser des embûches à ceux que le Christ a rachetés, pour les empêcher d'opérer leur salut. Mais, touchant la nature et les circonstances du péché des anges, bien des points sont restés incertains, voire entièrement ignorés ; de là, chez les Pères et les théologiens, des opinions nombreuses et diverses. La question est d'ailleurs des plus

LE PÉCHÉ DES ANGES

intéressantes : la doctrine de la rédemption y est impliquée nécessairement ; sa solution regarde à la fois plusieurs dogmes ; et enfin, cette solution est d'un grand appoint pour pénétrer plus intimement l'enchaînement des vérités de la foi.

Toutefois, dans une question que n'éclairent pleinement ni la raison, ni, d'une manière directe, la révélation, il nous faut procéder avec prudence ; la Sainte Ecriture n'a point de témoignage direct et la tradition ne nous apporte que les opinions divergentes des Pères. Nos préférences iront donc à la solution qui se conciliera le mieux avec le dogme et avec les vérités établies ; qui, en même temps, évitera les objections que l'on pourrait tirer de ces vérités ; qui enfin s'appuiera, non sur des hypothèses nombreuses, et gratuites ou peu vraisemblables, mais qui, puisqu'il faut des hypothèses, en exigera le moins possible et d'une probabilité plus forte.

Or, ces différentes conditions nous semblent réalisées, parmi toutes autres dans l'opinion que nous proposons et expliquons brièvement ici, en la comparant aux opinions des divers auteurs qui ont traité la question :

La cause originelle du péché du démon gît dans un sentiment d'orgueil qui lui inspira une telle complaisance dans Vexcellence de sa nature, qu'il ne put souffrir de se voir non seulement surpassé mais même égalé par aucune créature.

L'occasion prochaine de son péché fut la connaissance du décret divin élevant à l'ordre surnaturel les créatures raisonnables et la conviction immédiate

452 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

qu'il en conçut que-, grâce au mérite surnaturel et à la récompense de la vision béatifique, des créatures, bien inférieures à lui par leur nature, en viendraient à pouvoir l'égaler et même le surpasser. — - Soit dit en passant, cela se réalisa de fait en la bienheureuse Vierge qui surpasse tous les esprits angéliques ; cela se réalisa aussi pour des anges et des hommes qui, peut-être en grand nombre, surpassent effectivement certains esprits angéliques. — Cette connaissance accompagnée de cette conviction lui firent dédaigner par orgueil, et par la jalousie qui en découla, les dons divins ; il rejeta la vision béatifique de Dieu qu'ils devaient lui acquérir, plutôt que de voir à ses côtés des créatures égales ou supérieures en gloire.

La cause originelle de la chute et le premier péché du démon furent donc l'orgueil ; en effet, ce péché convient plus que tout autre à une nature purement spirituelle, et d'ailleurs, au témoignage de Petavius (1) « le sentiment presque universel des Pères est que le péché qui causa la chute de Satan et de ses partisans ne fut autre que l'orgueil. »

Le second péché du démon, suite naturelle de l'orgueil, fut un péché d'envie à l'égard de l'homme. Il y succomba en même temps qu'à l'orgueil, car à notre avis, le décret de Dieu établissant Tordre surnaturel lui apprit que l'homme lui aussi serait élevé à cet ordre divra, l'homme qu'il prévoyait déjà devoir dominer sur toute la nature sensible

(1) Opus de theol. dogmatibas ; De angelis, 1. III, c. II, n. XI.

LE PÉCHÉ DES ANGES

« les poissons de la mer et les oiseaux du ciel et tous les animaux qui se meuvent sur la terre » (1). En supposant même qu'il eût encore à ce moment ignoré ces choses, son orgueil aurait néanmoins engendré le péché d'envie contre les hommes, comme nous le dirons plus loin.

En outre, il est certain que son orgueil s'accompagna de jalousie à l'égard des anges qui demeureraient fidèles à Dieu. Que la jalousie du démon s'étendit aux anges fidèles est chose indubitable ; la figure qu'emploie dans l'Apocalypse (2) l'Apôtre Sfc Jean l'insinue : il y parle du combat de Michel, prince de la céleste milice, et de ses anges contre Satan et ses adeptes.

Or, la connaissance qu'eut le démon de l'élévavation des anges à l'ordre surnaturel suffit à elle seule à établir notre manière de voir. Néanmoins nous pensons que le décret établissant que l'ordre surnaturel serait applicable aux autres créatures douées d'intelligence et serait appliqué de fait à toute créature raisonnable ne lui fut pas inconnu.

L'on peut constater déjà que nous n'avons pas besoin d'un grand nombre d'hypothèses pour étayer notre opinion. Il nous en faut d'autant moins que cette opinion ne dépend en aucune façon de la question de savoir à quelle époque les anges furent créés et élevés à l'ordre surnaturel. Sans le moindre doute leur création précéda celle de l'homme ; on pourrait même dire, sans crainte de s'aventurer trop

(1) Gen., I, 28

(2) XII, 7 suiv.

454 MÉDITATIONS THÉOLCGIQUES IIIe PARTIE

loin (1), que les anges furent créés avant toute autre créature. Quant au point de savoir si leur élévation à l'ordre surnature) suivit immédiatement leur création, comme le dit S1 Thomas avec certains auteurs, ou s'il y eut un intervalle, comme le pense S1 Bonaventure avec quelques autres, rien ne l'établit d'une manière péremptoire. Quoi qu'il en soit, notre opinion n'en saurait être ébranlée : il suffit en effet que les anges, quelle que soit l'époque où cela se produisit, aient eu connaissance que l'ordre surnaturel leur serait appliqué, et qu'il serait du moins applicable aux autres créatures intellectuelles : c'est à ce moment précis que les anges rebelles rejetèrent le don de Dieu, tandis que les anges fidèles accueillirent pleins de reconnaissance un tel bienfait, et obtinrent, d'après le degré différent de mérite de cette gratitude amoureuse, un degré différent de béatitude.

Notre opinion met encore ce point-ci en lumière: comment Satan, prince et coryphée des démons, qui, d'après l'avis assez commun des Pères et des Docteurs, fut le plus sublime des esprits (2) ou du moins un esprit d'une sublimité très haute, convoita d'être semblable au Très-Haut (3) ; semblable,

(1) Voir Petavius, o ivrage cité, De angelis, 1. I, c. XV.

(2) Voir Petavius, ouvr.cit., De angelis, I. III, c. III, n. VII, qui dit que l'opinion établissant que Satan était le premier des anges doit être préférée.

(3) D'après Isaïe, XIV, 12-15; comp. Ezéch., XXVIK, 13-17; certains Pères appliquent cette prophétie, du moins au sens

LE PÉCHÉ DES ANGES

disons-nous, non pas égal ( 1), car il savait fort bien que, créé par Dieu et dépendant de lui en toutes choses, il y avait entre la perfection divine et la sienne une distance infinie ; mais semblable en ceci, qu'aucune créature ne le surpassât ou ne pût lui être égalée. D'où, une convoitise de principauté et de domination sur les autres êtres, ce qui entraînait encore une fois un mauvais désir d'être égal à Dieu et un sentiment d'envie à l'égard de l'homme, qui

typique, au démon; sur ce sujet, v. Petavius, 1. c, I. III, c. II, n. XXI et suiv., comp. c. III, n. III.

(1) Plusieurs Pères affirment que le démon a voulu se faire l'égal de Dieu. Mais leur expression peut presque toujours être interprétée dans le sens d'une égalité de similitude. Voir Petavius, 1. c, 1 . III, c. II, n.XXV. Il y cite Isidore qui écrit que le démon voulut d'abord se voir l'égal de Dieu et plus tard même supérieur à lui, selon le texte de l'Apôtre, 2Thess., II, 4 : « lui qui est l'adversaire, qui s'élève contre tout ce qui est appelé Dieu ou est honoré d'un culte ». Mais nous croyons qu'il faut mitiger l'expression de S. Isidore en ce sens: par son premier péché d'orgueil le démon aurait convoité une certaine égilité desimilitudejComme nousl'avonsappelée;mais ensuite, sans penser pouvoir être et vouloir de fait devenir supérieur à Dieu, il a désiré, contre toute vérité et avec pleine conscience de son mensonge, être honoré comme Dieu par les hommes; il voulait, au détriment de Dieu, qu'on lui rende à lui le culte suprême, et passer ainsi aux yeux des hommes, d'une manière équivalente, pour un être supérieur ou au moins égal à Dieu. Nous retrouverons cette question chez Guillaume de Paris. Et de fait, le démon prétendit à une certaine supériorité vis-àvis de Dieu, en ce sens que son acte revenait à vouloir dicter à Dieu la loi pour l'empêcher d'instituer l'ordre surnaturel, de peur que, grâce au mérite surnaturel, quelque créature ne l'atteigne ou ne le dépasse, comme nous le dirons plus loin en parlant de 1' énormité de son orgueil.

456 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

dominerait déjà la nature sensible et se trouverait maintenant élevé ou allait l'être au-dessus de toute nature jusqu'à une condition propre à Dieu.

Remarquez encore attentivement ceci : notre thèse fait comprendre sans peine comment Satan a pu entraîner dans sa chute et s'associer dans l'éternel dommage tant de malheureux anges, séduits par son exemple et par ses discours fallacieux. Les opinions qui négligent de recourir à l'élévation à l'ordre surnaturel, y comprise même celle de l'homme, se tireront péniblement de cette difficulté.

En effet, les anges des chœurs inférieurs purent parfaitement se rendre compte que, grâce aux mérites surnaturels, ils pourraient désormais égaler ou même surpasser dans la vision glorieuse de Dieu les anges des hiérarchies supérieures(l):et ce motif les aurait plutôt engagés à repousser les suggestions du prince de la révolte. Mais si l'on suppose que celui-ci a attiré leur attention sur ce fait que l'hornm?, d'une nature de loin inférieure à la leur, devenait, par sa vocation au même ordre divin, capable de les égaler et même de les supplanter, l'on conçoit alors qu'il y ait eu place pour l'orgueil et pour la jalousie qui en est la conséquence.

Ceci rend aussi parfaitement raison, et d'une manière beaucoup plus plausible que ne le font les

(1) Remarquez bien qu'il est dit : grâce aux mérites surnaturels ; S* Thomas le montre clairement : « aucun être qui se trouve en un degré de nature inférieur, ne peut convoiter ua degré de nature supérieur à celui qu'il possède. » (Summa theol., 1, q. (33 a. 3).

LE PÉCHÉ DES ANGES

autres opinions, de cette jalousie féroce que Satan et ses anges portent au genre humain. Nous en parlerons de suite.

Voici en passant encore une remarque. Nous ne saurions nous ranger à l'avis de ceux qui prétendent que la chute des anges est due au refus de ceux-ci d'accomplir, vis-à-vis de l'Homme-Dieu, le devoir d'adoration qui leur avait été imposé lorsque le mystère de la future Incarnation du Verbe leur fut révélé. D'abord, ces auteurs n'apportent aucun argument positif sérieux pour établir une chose aussi importante ; ensuite, en contradiction positive avec cette thèse, se dresse le fait que les démons ont ignoré ce mystère jusqu'au temps de la vie publique du Sauveur ; car ils n'eurent connaissance de sa divinité que lorsque lui-même, par sa prédication et ses miracles, la manifesta publiquement aux Juifs, tout comme ils ne connurent le mode de la rédemption que lorsque celle-ci fut pleinement accomplie. L'une et l'autre de ces assertions ressort avec éclat de la doctrine de la sainte Ecriture (que nous avons effleurée plus haut et que nous développerons dans la suite) et de la doctrine des Pères (1). /

Confrontons maintenant avec la nôtre l'opinion de quelques Docteurs.

Voici comment S* Thomas expose la sienne : Le désir du démon d'être égal à Dieu consiste en ce qu'il convoita comme terme béatifique ce qui correspondait aux propres forces de sa nature, et qu'il

(1) Voir Petavius, l c, 1. I, c. VIII, n. XIII et XIV.

458 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

détourna son désir de la béatitude surnaturelle qui, elle, ne peut être atteinte que par la grâce de Dieu ; ou, s'il convoita comme fin dernière cette ressemblance divine due à la grâce, il prétendit l'obtenir par les propres forces de sa nature et non par le secours divin ainsi que Dieu l'avait disposé (1).

Cette seconde hypothèse de S* Thomas nous étonne : nous ne voyons pas, en effet, sur quelle probabilité il se base pour dire que le démon prétendit obtenir la ressemblance divine, due à la grâce, par les propres forces de sa nature. Si nous autres, hommes, nous nous rendons compte de l'impossibilité qu'il y a pour une créature quelconque d'atteindre par les seules forces de sa nature une fin surnaturelle, comment aurait il pu se faire que le démon, doué d'une telle acuité intellectuelle, ne l'ait pu comprendre ? D'autant plus que cette acuité intellectuelle n'était émoussée chez lui par aucune habitude ni passion antécédente qui, faisant broncher la faculté vis-à vis d'un objet particulier, lui aurait fait embrasser l'impossible, comme cela nous arrive quelquefois — ce que S1 Thomas nous fait observer un peu plus haut — ; ou bien s'il s'était rendu compte de l'inanité d'un tel désir, aurait-il néanmoins convoité l'impossible ?

Cajetan note à ce propos : « En premier lieu, au sujet de l'assertion de St Thomas disant que l'impossible ne peut être poursuivi comme objet de désir : de ce qui vient d'être dit il est manifeste

(1) Summa theologica, 1, q. 63, a. 3 ; cf. Quœstiones disputatœ, De malo, q. XVI, a. 3.

LE PÉCHÉ DES ANGES

que l'objet délibérément choisi [c. à. d. la béatitude] fut non seulement possible mais bon. L'impossibilité est conséquente au mode de désir [c à. d. s'exerçant conformément aux forces propres à ia nature ; ou s'il s'agit de la poursuite d'une certaine béatitude naturelle, en ne l'ordonnant pas en vue de la béatitude surnaturelle, et dès lors en la poursuivant comme terme dernier et par conséquent final de la nature, conformément aux seules forces de la nature]. Il est dit en second lieu : quant à la béatitude surnaturelle, l'impossible en soi fut vouPh non en soi, mais per accidens; quant à la béatitude naturelle considérée comme finale, il est dit que c'est là aussi l'impossible per accidens, dans la supposition que l'ordre surnaturel ait été surajouté, mais que néanmoins cet impossible fut poursuivi per accidens par manière de conséquence. »

Nous répondons à cela : le démon avant que son désir s'exerçât, connaissait non seulement l'objet mais encore le mode de désir (qui y convenait) ; et dès lors il n'ignorait point que l'objet de son appétit, en ce cas la béatitude surnaturelle, impossible en soi, ne pouvait être désiré même per accidens ; en effet, il le lui fallait désirer, non d'une manière absolue, mais selon le mode que la connaissance préalable le désignait à sa faculté appétitive. Or, dans le cas qui nous occupe, cette connaissance ne put la lui montrer autrement que comme impossible en cette mamère. Par conséquent, bien que l'impossibilité d'une chose suive le mode de désir, néanmoins la connaissance de ce mode ne suit pas, mais précède l'acte même de désir ; dès lors, il ne

460 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

peut se faire que l'on pose cet acte, alors que l'on sait d'avance qu'un tel mode de désir est impossible.

Pour ce qui regarde la première hypothèse de S* Thomas, voici ce qu'en dit Cajetan : « Remarquez que l'on fait consister avec plus de raison le péché du démon dans un désir de goûter le repos dans sa béatitude naturelle, que dans un désir de posséder la béatitude surnaturelle sans le secours de la miséricorde divine. D'abord, parce que ce désir est naturel à l'ange, et que la nature incite davantage l'orgueilleux à ce premier désir qu'au second ; nous l'éprouvons d'ailleurs en nousmêmes, quand par orgueil nous nous voulons reposer en nous, laissant à Dieu les choses divines. Et cette opinion, à mon avis, plaît davantage à S1 Thomas ; la preuve en est qu'il la propose sans plus, tandis que l'autre il l'avance sous condition. »

Cette remarque nous paraît en tous points exacte. Mais lorsque S1 Thomas dit : le démon à désiré la ressemblance avec Dieu en ce qu'il a convoité, comme terme final de la béatitude, ce qu'il pouvait atteindre par les propres forces de sa nature, détournant son désir de la béatitude surnaturelle qui, elle, ne peut être atteinte que par la grâce de Dieu ; lorsque le saint Docteur avance cela, disons-nous, il ne contredit en rien notre opinion, si vous tenez compte des simples termes de l'assertion: en effet, de part et d'autre, le désir de l'ange superbe d'être semblable à Dieu consiste, et en ce qu'il repoussa la béatitude surnaturelle, et en ce qu'il plaça la béatitude dans ce qui se trouvait à la portée de ses forces naturelles. Il existe cependant

LE PÉCHÉ DES ANGES

entre les deux opinions une différence réelle, qui mérite d'être signalée : si Ton considère notamment la raison spécifique de l'orgueil auquel succcomba le démon. Ainsi, si l'on se demande sous quel rapport précisément, rejetant l'ordre surnaturel, le démon voulut être semblable à Dieu, l'on trouvera que S1 Thomas d'un côté et notre opinion de l'autre fournissent une explication différente.

Après avoir exposé sa double hypothèse, S1 Thomas ajoute : « Ces deux hypothèses n'en font en quelque sorte qu'une seule, parce que en chacune d'elles il (le démon) a désiré atteindre la béatitude finale par ses propres forces, ce qui est propre à Dieu seul. »

Cette raison se comprend très bien dans la seconde hypothèse, celle qui suppose que le démon voulut atteindre la béatitude surnaturelle par les seules forces de sa nature ; mais de là précisément surgit l'objection que nous avons soulevée plus haut, à savoir, l'impossibilité de l'entreprise, impossibilité qui n'a pu échapper au démon.

Dans la première hypothèse, celle qui suppose que le démon a convoité comme terminale une certaine béatitude naturelle, en rejetant la béatitude surnaturelle, l'on comprend plus difficilement comment en cela le démon a convoité ce qui est propre à Dieu seul.

Cajetan en donne une explication subtile : celui qui prétend atteindre par ses propres forces la béatitude naturelle comme dernière et finale, veut en fait et d'une façon équivalente, dans l'hypothèse -de l'institution de l'ordre surnaturel, posséder ce

462 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

qui est propre à Dieu, c'est- à dire obtenir la béatitude par les seules forces de sa nature.

Mais cette explication laisse encore une difficulté : car si Ton prend l'expression « ce qui est propre à Dieu » au sens strict, en ce cas ce n'est pas la simple ressemblance mais l'égalité avec Dieu que le démon aurait convoitée, ce qui eût été de la folie plutôt que de l'orgueil, et ce qui encore une fois lui serait apparu comme une chose impossible ; d'ailleurs, dans ce qui précède, le Saint Docteur lui-même n'admet pas chez Satan la possibilité du désir d'être l'égal de Dieu.

Dans notre opinion, la raison spécifique de l'orgueil du démon, convoitant la ressemblance avec Dieu, consiste en ce qu'il rejeta les dons surnaturels et divins et cela précisément, comme nous l'avons expliqué, parce que l'idée qu'une créature quelconque aurait pu lui être supérieure ou même égale lui était insupportable. Et en cela il désirait vraiment être semblable à Dieu qui, lui, n'a point d'égal ni ne peut en avoir. Ceci vous fait également comprendre en quel sens il voulut posséder ce qui est propre à Dieu et en quel sens il ne le voulut point.

Ce qui est propre à Dieu, il le convoita en quelque sorte relativement, c'est-à-dire par rapport aux créatures : ce qui revenait à n'en avoir aucune qui lui fût supérieure ou égale. Et c'est en cela qu'il voulait être, non pas égal, mais semblable au Très-Haut. Mais il ne le convoita pas obsolument, et par rapport à Dieu même : il ne prétendit pas être en tous points l'égal de Dieu ; car il se rendait

LE PÉCHÉ DES ANGES

parfaitement compte que. c'était impossible, et comprenait clairement que Dieu, étant plus grand que lui et que tous les êtres, restait aussi sans égal.

Remarquez néanmoins l'énormité de l'orgueil de Satan, de cette complaisance désordonnée en l'excellence spécifique de sa nature : il dédaigna le plus grand bienfait de Dieu, la vision béatifique, plutôt que de voir quelque créature le surpasser en gloire ou seulement l'égaler. De même, quel ne fut pas l'orgueil des autres esprits qui, suivant l'exemple de Satan, rejetèrent les largesses divines les plus sublimes, pour n'avoir pas à souffrir que des esprits inférieurs et même des hommes fussent élevés en gloire au-dessus d'eux ou devinssent simplement leurs égaux.

La malice de ces esprits enflés de superbe ne fut-elle donc pas monstrueuse ? Ils prétendirent faire la loi à Dieu même (car leur acte revient à cela) et poser des limites à sa toute-puissance et à son amour ; ils prétendirent l'empêcher de réaliser ce qui devait lui procurer la gloire suprême, et le souverain bonheur à toutes les créatures intellectuelles, selon le degré des mérites surnaturels que chacune d'elles acquerrait par sa libre volonté, aidée du secours de la grâce, et sans que la béatitude plus brillante de l'une n'offusque en rien la béatitude moindre de l'autre. Qu'elle fut donc orgueilleuse cette révolte contre Dieu, et combien féroce aussi la rage envieuse que cet orgueil fit naître et la haine que ces esprits hargneux portèrent désormais aux créatures de Dieu appelées à la gloire céleste !

D'autres opinions encore méritent d'être notées. D'abord l'opinion de Guillaume de Paris. Petavius lui donne la préférence sur celle de S* Thomas : « Je ne sais pas, dit-il au sujet des assertions de celui-ci, si elles sont aussi conformes aux thèses des anciens Pères que celles de Guillaume de Paris (1) ».

Voici comment il rapporte son opinion (2) : « Plus longuement et plus subtilement que les autres, Guillaume de Paris discuta cette question (3). Et voici l'explication qu'il en donne (4). Le démon a péché par orgueil, parce que, refusant de rester soumis à Dieu comme le réclamait sa condition de serviteur, il prétendit être, comme un fils, libre, indépendant et supérieur à tous. Or, comme il considérait sa beauté et ses dons naturels, pris pour eux d'un voluptueux amour et s'y plaisant plus qu'il ne convenait, il ne voulut plus être soumis à personne et prétendit dominer par droit suprême et sans appel sur toutes les créatures de Dieu. »

Un peu plus bas (5) Petavius ajoute : « Le même auteur (6) estime vraisemblable que le démon et ses anges aient prétendu recevoir les honneurs -divins, en d'autres termes être regardés comme des dieux et être adorés ; et c'est ce qu'ils se

(1) L. c. De angeîis, l, III, c. II, n. XXV, in fine.

(2) Ibid., n. XXII, in fine.

(3) Notamment dans la la par. 2*e part, de Universo, à partir du c. 99.

(4) Ibid., c. 106 et 109.

(5) L. c, n. XXiV.

(6) Guillaume de Paris, cap. 111.

LE PÉCHÉ DES ANGES

sont vivement efforcés d'obtenir parmi les nations païennes... De tout ceci (tout ce qu'examine et discute Guill. de Paris), nous pouvons déduire de quelle manière ce fourbe rechercha l'égalité et la ressemblance avec Dieu : il convoita, au moins par ses désirs et ses aspirations, l'autorité propre à la Majesté suprême sur les êtres créés et l'indépendance vis-à-vis de tout pouvoir. »

Après cela Petavius nous donne sa propre manière de voir (1) : « Sur cette question nous estimons que la soif d'une domination suprême et absolue sur toutes les créatures, et la haine et la répulsion vis à-vis de toute sujétion, si possible, ont causé la chute du démon. » Et il ajoute que c'est là l'opinion de S1 Bonaventure : « Comme S1 Bonaventure, lui aussi, l'affirme en son Breviloquium (2) : Lucifer, dit- il, le premier des anges, s' attachant à son bien privé, convoita sa perfection privée et voulut être supérieur aux autres; c'est pourquoi il tomba avec tous ses partisans. Et plus loin : Lucifer, excité par la contemplation de sa beauté et de son rang élevé à s'aimer lui-même et sa perfection privée, se prévalut de l'élévation obtenue et ambitionna pour lui-même, mais sans l'obtenir, un degré éminent de perfection ; et par cette présomption, il s'érigea en suprême bien à soi-même et se reposa en lui-même. »

Comme vous le constatez, aucune de ces assertions ne contredit notre opinion ; elles peuvent

(1) L. c, n. XXVI.

(2) Breviloquium, c. VI.

466 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

même se concilier avec celle de St Thomas, comme le prouve ce qu'ajoute le saint Docteur à la fin de l'article cité plus haut(l). « Ce qui est par soi est principe et cause de ce qui est par autre chose ; par conséquent de ce que le démon voulut être comme Dieu, il suit qu'il convoita quelque empire sur les autres êtres ; et en cela encore il eut le désir pervers d'être assimilé à Dieu. »

S* Thomas ne nie donc pas que l'orgueil du démon consista dans un désir de posséder un empire autocratique sur tous les êtres créés, mais il pénètre plus intimement jusqu'à l'origine de cet orgueilleux empire que Petavius, après Guillaume de Paris et Sf Bonaventure, ne fait qu'affirmer. Par conséquent notre opinion n'est pas non plus en contradiction avec celle de ces auteurs ; mais, comme celle de Sf Thomas, elle pousse ses recherches jusqu'au principe et à la racine profonde du péché des anges.

Vous voyez donc qu'avec S1 Thomas, nous indiquons l'occasion du péché des anges et en même temps nous nous efforçons de découvrir la vraie cause de leur orgueil. Les auteurs dont nous venons de parler omettent l'un et l'autre.

Quant à l'indication de la raison pour laquelle Satan et ses anges, rejetant l'ordre surnaturel, prétendirent à la ressemblance divine, il existe entre l'opinion de S1 Thomas et la nôtre une divergence que nous avons déterminée plus haut. Elle nous rapproche de l'opinion de Petavius et de

(1) Page 458.

LE PÉCHÉ DES ANGES

ceux sur lesquels il s'appuie, ainsi que du sentiment des anciens Pères.

Voilà les principales opinions sur la question du péché des anges et des circonstances qui raccompagnèrent. Elles résultent de la collation des dogmes entre eux, de l'inspection et de la coordination des assertions des anciens Pères très diverses et parfois proposées par eux en passant. 11 ne sera donc pas nécessaire de rapporter une à une ces assertions ; on peut d'ailleurs les trouver dans Petavius qui a fait ce travail.

Nous croyons que ces lignes dédiées au lecteur désireux de s'instruire suffiront pour le mettre à même de porter un jugement impartial et juste sur notre opinion et sur la question elle même.

468 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

Article II

Comment le Christ continua sa mission rédemptrice pendant sa vie publique.

202. Ne perdons pas de vue la double fin que le Sauveur eut en vue dans ses actions comme dans ses enseignements : 1° celle de préparer l'œuvre de la rédemption, s'achevant par sa mort et sa glorification ; 2° de constituer son Eglise, de façon à transmettre par elle les fruits de la rédemption aux hommes jusqua la fin des temps : de sorte que, non seulement ceux qu'il appellera lui-même par la foi en lui, mais tous ceux qui vivront jusqu'à la fin des siècles puissent arriver au salut.

C'est en vue de ce double but qu'il continuera à agir et à enseigner, facere et docere; et il le fera, pendant sa vie publique, d'une façon plus expresse et plus apparente. Sa vie cachée fut intérieure et contemplative plutôt qu'active : son action se bornait à des inspirations divines données aux personnes lui servant d'instruments, et à une direction divine, secrète, des événements ; maintenant il ajoutera à cette vie intérieure la vie apostolique et extérieure. Il enseignera ouvertement par son exemple et par ses prédications ; il agira' par ses miracles et par la direction des événements, d'une manière de plus en plus définie et efficace à mesure qu'approchera le moment choisi par lui pour sa passion et sa mort.

La considération attentive et constante de ce double but, poursuivi par le Sauveur, est — nous

le répétons — d'une importance capitale. Elle est la clef pour l'intelligence du récit évangélîque et comme le fil d'Ariane, sans lequel on pourra lire les Evangiles par pièces et parties détachées, et non sans édification, soit, parce que tout y est divin, mais sans lequel on n'atteindra pas l'intelligence vraie, profonde et complète du récit évangélique, ni ne percevra le fruit principal de cette lecture, celui que l'auteur, c. à. d. l'Esprit-Saint eut surtout en vue par l'écrit inspiré.

203. Venons-en à la vie publique de Jésus-Christ. Après avoir passé à Nazareth de Galilée sa jeunesse dans l'obéissance, la pauvreté et l'obscurité, dans une vie intérieure de contemplation divine, préparatoire à la vie apostolique, le Christ, âgé d'environ trente ans (1), l'âge viril parfait, commence sa vie apostolique. Il avertit d'abord, par inspiration divine, Jean son précurseur de quitter le désert, où ce dernier s'était préparé à sa mission par une longue et rude pénitence (2), et d'aller annoncer l'apparition prochaine du Messie, de prêcher la pénitence afin de le recevoir dignement, et de baptiser en signe de pénitence ceux qui croiraieni (3).

Quand déjà, à l'annonce du Messie, qui d'après les prophéties était attendu à cette époque, un grand concours de monde s'était produit autour de Jean-Baptiste (4), le Christ vint lui-même pour

(1) Luc, III. 23.

(2) Matt , III, 4 ; Marc, I, 6 ; Luc, I, 80.

(3) Matt., III, 1 sqq. ; Marc, I, 4 sqq. ; Luc, III, 3 sqq.

(4) Matt., III, 5 ; Luc, III, 15.

470 MÉDITATIONS THÉOLOQIQUES IIIe PARTIE

inaugurer sa vie publique par le témoignage céleste que lui donnerait devant la multitude son Père, lui confiant publiquement sa mission de Sauveur du monde. Il vint donc et voulut être baptisé par Jean comme les autres ; mais voici que le ciel s'ouvrit et que le Saint-Esprit descendit sous la forme d'une colombe sur Jésus, en même temps que la voix du Père se fit entendre, disant : « Celui ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute ma complaisance (1). » Tout cela indiquait aux foules que ce baptisé est le Fils de Dieu, non pas un pécheur mais celui qui rachètera les péchés du monde, le Messie promis en qui il faut croire.

204. Après ce témoignage céleste et public de sa mission divine, le Christ est conduit aussitôt par l'Esprit Saint dans le dé>ert, afin de s'y préparer d'une façon prochaine à sa vie publique. Il jeûna quarante jours et nuits ; après quoi, démontrant par là qu'il était vrai homme, il eut faim, et se laissa tenter par le démon (2), pour nous apprendre comment il faut résister à la tentation. Le démon n'avait pas abandonné le Sauveur depuis sa nativité, épiant toute sa conduite, afin de parvenir à savoir qui il était en réalité : le Fils de Dieu dans le sens propre, vrai Dieu par nature, ou bien fils de Dieu, en tant que saint mais purement homme, particulièrement aimé de Dieu et envoyé par lui ; et afin de prendre, en conséquence, ses mesures pour empêcher la rédemption. 11 savait

(1) Matt., III, 13 sqq, ; Marc., I, 9 sqq. ; Luc, Hl, 21, 22.

(2) Matt, IV, 1 sqq. ; Mire, I, 12, 13 ; Luc,, IV, 1 sqq.

déjà, dès la naissance de Jésus, que celui-ci était le Christ ou Messie, et qu'il était passible : il le savait, nous l'avons vu, par les événements comparés avec les prophéties, par l'annonce des anges aux pasteurs, la circoncision, etc. ; mais il ignorait si le Christ était en même temps vrai Dieu. Il ne comprenait pas, par les prophéties, le mystère de l'incarnation, et le fait même de l'incarnation et son mode lui étaient cachés. Cependant, ayant entendu le témoignage divin : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, » etc., et les prophètes annonçant le Christ comme Dieu, il voulut, cette fois en tentant le Sauveur, savoir s'il était vraiment Dieu, afin de s'éclairer sur les moyens à prendre pour empêcher la rédemption. Jésus le repoussa, le laissant indécis.

N'ayant pas réussi, le démon excite les princes des Juifs, sans doute les membres du Sanhédrin, afin qu'ils envoient des prêtres et lévites interroger Jean-Baptiste. Mais ici encore, il n'apprend rien de plus : Jean déclare qu'il n'est pas le Christ, mais son précurseur. Il est vrai que, le lendemain, le même Jean-Baptiste, voyant venir Jésus, le désigne comme l'Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde, et qu'il témoigne même qu'il est le Fils de Dieu (1). Mais, de nouveau restait pour le démon l'incertitude sur le sens propre et strict, ou impropre, de cette appellation.

205 Après la préparation prochaine, par le jeûne" et l'oraison dans le désert, Jésus commence ses travaux apostoliques. 11 débute par l'appel de

(1) Joan., I, 19-34.

472 MÉDITATIONS THÉOLOQIQUES IIIe PARTIE

quelques disciples. Remarquons le bien : c'est une première ébauche de son Eglise, ou plutôt un premier noyau qu'il forme pour la fonder. Remarquons encore que les appelés sont les pauvres et les humbles, suivant la prophétie d'Isaïe (1), les âmes simples et bonnes, qui par une foi sincère répondront à l'appel du Seigneur, tandis que les orgueilleux, princes du peuple, scribes et pharisiens resteront incrédules et deviendront les persécuteurs du Christ, les instruments du démon pour le conduire au supplice, et en même temps les instruments du Christ lui-même pour sauver le monde par sa passion et sa mort.

Ce sont d'abord André et Jean, disciples de Jean-Baptiste, qui, sur son indication, dont nous venons de faire mention, se portent au-devant de Jésus et croient en lui. Ensuite André amène au Sauveur son frère Simon, à qui Jésus le regardant, dit : « Tu es Simon, fils de Jona, tu t'appelleras Cephas, c'est-à-dire Pierre », présageant ainsi ce qu'il fera de Pierre plus tard. Ce que fit, le premier,. André pour son frère Simon, Jean le fit pour son frère Jacques, qu'il amena de même à Jésus. Le jour suivant, le Sauveur quitta les bords du Jourdain pour retourner en Galilée. Il rencontre Philippe, qui était de Bethsaïde, la ville d'André et de Pierre. Il lui dit : Suis-moi. Philippe à son tour va trouver Nathanaël, le même probablement que Barthélémy

(1) Chap. LXI, 1, où le prophète donne comme marque distinctive du Messie l'évangéïîsation des pauvres, cf. Matt.f XI, 5; Luc, IV, 18.

qui, malgré l'objection qu'il formule : Peut-il venir de Nazareth quelque chose de bon? (1), va audevant de Jésus. Celui-ci le voyant venir, dit : Voilà un vrai Israélite, sans artifice. Nathanaèl lui dit : D'où me connaissez- vous ? Jésus lui répondit : Avant que Philippe t'appelât , lorsque tu étais encore sous le figuier, je t'ai vu. Nathanaël s'écria alors : Maître, vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le Roi d'Israël. Jésus repartit : Parce que je t'ai dit : Je t'ai vu sous le figuier, tu crois ! Tu verras de plus grandes choses que celles-là (2).

Voilà les six premiers disciples, hommes simples et pauvres Galiléens, la plupart pêcheurs du lac de Génésareth, qui par une foi vive et sincère suivent le Sauveur, sur un premier appel : appel intérieur aussi, sans doute, de la grâce, et appel extérieur accompagné et corroboré par le prestige du Sauveur et la manifestation de sa science surnaturelle, mais cependant appel sans miracle et auquel ils répondent aussitôt par la foi. Les quatre premiers, le Sauveur les appellera plus tard à le suivre d'une manière permanente (3), et tous les six, il les choisira pour ses Apôtres (4).

206. C'est avec ces premiers disciples que le Sauveur fut invité aux noces de Cana ; il y fit, à la demande de sa Mère, son premier jniracle,

(1) De Nazareth, petite ville sans importance, et située en Galilée des Gentils, c. à. d. où beaucoup de païens vivent mêlés aux Juifs, en Galilée si peu considérée ?

(2) Joan., I, 35-51.

(3) Matt., IV, 18-22 ; Marc, I, 16-20 ; Luc , V, 1-11.

(4) Matt., X, 1-4 ; Marc, III, 14-19 ; Luc, VI, 13-16.

474 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

afin de se manifester, d'honorer le mariage, et de confirmer îa foi de ses disciples (1).

Après les noces de Cana, Jésus se rendit à Nazareth et de là à Capharnaum, afin de se joindre à ses proches et connaissances, pour aller en leur compagnie à Jérusalem à l'occasion de la fête de Pâques, qui était proche. Il voulait à présent se manifester, devant eux, à Israël tout entier, accouru de toutes parts, non seulement de Judée mais aussi de l'étranger, pour les fêtes pascales, d'après le précepte de la Loi (2). Il en agira de même aux autres fêtes et aux Pâques des années suivantes. Ce sera encore au milieu de la publicité des fêtes pascales qu'il achèvera l'œuvre de la rédemption par sa passion, sa mort et sa résurrection glorieuse. La raison d'être et la fin principales du précepte légal mentionné, étaient, sans nul doute, dans les vues et l'intention divines, cette manifestation publique du Messie, de son sacrifice rédempteur et de sa glorification.

Voici maintenant de quelle manière le Sauveur se manifesta. Arrivé à Jérusalem, il entre dans le temple, et commence par affirmer sa suprême autorité, en chassant du lieu saint tous les marchands. Les princes des Juifs, étonnés et indignés, lui demandent de quel droit ou autorité il en agit ainsi. Pour eux, il n'était qu'un pauvre, fils de charpentier, de Nazareth en Galilée des Gentils, entouré de quelques disciples pauvres et ignorants, et voilà que, sans prouver son origine de la race

(1) Joan., ïli 1-11.

(2) Exod., XXIII, 14-17 ; XXXIV, 23 ; Deat., XVI, 16.

de David et sa naissance à Bethléem, sans leur permission et sans miracle opéré au préalable, il prétend agir en maître dans le temple comme dans la maison de son Père, s'affirmant ainsi fils de Dieu, le Messie attendu. Ils lui disent donc : Quel signe ou prodige nous montrez-vous pour justifier cette conduite ? Le Seigneur, prévoyant leur incrédulité finale, se contente de leur donner un signe, le plus merveilleux de tous, qui s'accomplira un jour, mais auquel ils ne comprennent rien : Démolissez ce temple [de mon corps], et en trois jours je le relèverai [glorieux] (1).

Jésus ne se contenta pas de s'affirmer ainsi publiquement comme étant le Messie, mais pendant tout le temps de la Pâque il opéra de nombreux miracles, de sorte qu'une foule de gens crurent en lui, les uns le tenant pour un prophète, les autres l'acceptant comme le Messie attendu ; les uns croyant d'une foi sincère et solide, les autres, d'une foi débile ou humaine pour l'abandonner bientôt ou devenir même ses persécuteurs. C'est ce que S. Jean Pévangéliste fait observer en disant que beaucoup croyaient en lui, mais que lui n'avait pas foi en eux (2). Même un membre du Sanhédrin (3), un pharisien, prince du peuple, du nom de Nicodème, à la vue de ses miracles, s'adresse à Jésus, qui l'instruit sur la nécessité de la renaissance par le baptême et sur la nécessité de la foi en la personne du Fils de Dieu fait homme. Et comme

(1) Joan., II, 13-22.

(2) Joan„ II, 23, 24.

(3) Joan., VII, 45 53.

476 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

Nicodème est destiné à procurer, ensemble avec Joseph d'Arimalhée, la sépulture au Christ, celui-ci l'instruit encore sur sa mort en croix pour le salut du monde (1).

207. Par la manière dont il se manifeste une première fois à tout Israël, le Christ travaille à obtenir — remarquons- le encore — le double but, que nous avons exposé plus haut. D'une part, en vue de la fondation de son Eglise : il en prépare les éléments, multipliant ceux qui croient en son nom et qui doivent en devenir les membres fidèles, et confirmant en même temps dans la Foi ses disciples, futurs Apôtres qui en seront les premiers chefs et fondateurs avec et sous lai. D'autre part, en vue de la rédemption par sa passion et sa mort : il permet l'incrédulité des princes du peuple, il permet qu'ils deviennent par leur incrédulité obstinée, par leur orgueil et leur vie vicieuse, les instruments du démon pour préparer sa passion et sa mort : ainsi, il se servira d'eux et du démon lui-même, à leur insu, pour achever l'œuvre de la rédemption. Ces princes du peuple, étant donnée leur malice, permise mais non voulue par le Christ, étaient en effet des instruments très aptes, pour ce but, entre les mains du démon et aussi, d'une manière différente, entre les mains du Sauveur : ils étaient pleins d'orgueil, source de tous les vices ; ils étaient riches et avares, durs et sévères pour les autres, faciles pour eux-mêmes, hypocrites, négligeant

(1) Joan., III, 1-21.

les préceptes essentiels et les interprétant faussement, pour s'attacher à de vaines observances, afin de se distinguer des autres. Comme les autres Juifs, ils attendaient le Messie comme un roi temporel, fils de David, venant de Bethléem pour restaurer le règne de David, l'étendre jusqu'aux confins de la terre, et le rendre éternel, après avoir aboli, comme David, l'idolâtrie et instauré le culte du vrai Dieu. Mais eux surtout étaient dans cette opinion, et l'enseignaient au peuple ; ils désiraient et attendaient un pareil Messie, d'autant plus qu'ils étaient à cette époque sous la domination des Gentils, les Romains.

Notons, en passant, qu'ici déjà commence le discernement ou la séparaiion, prédite par Siméon, entre les croyants fidèles qui trouveront leur salut dans le Christ, et les contradicteurs ou persécuteurs du Messie.

208. Après s'être manifesté publiquement pendant les fêtes pascales, Jésus quitte Jérusalem et reste quelque temps en Judée ; il enseigne et fait des miracles, ses disciples baptisent : tout cela excite la jalousie des disciples de Jean-Baptiste, et provoque, d'après l'intention du Christ, une nouvelle déclaration publique et solennelle de Jean, affirmant d'une façon expresse la mission de Jésus comme étant le Messie attendu, sa divinité, et la nécessité de croire en lui pour obtenir la vie éternelle (1).

En suite de ce témoignage de Jean-Baptiste, le

(1) Joan., m, 22-36.

478 MÉDIATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

Sauveur quitte la Judée : les pharisiens ayant entendu dire que Jésus faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean (1), il ne voulait pas exciter davantage leur colère, le temps de sa passion n'étant pas venu. Il retourne donc en Galilée (2), où ceux qui croient seront à l'abri de la persécution. En passant par la Samarie, il se fait connaître comme le Messie à la femme Samaritaine de Sichar (antérieurement, Sichem). Beaucoup d'habitants de cette ville croient en lui (3). Arrivé en Galilée, il évite d'aller d'abord à Nazareth, prévoyant les mauvaises dispositions de ses habitants, parmi lesquels il avait grandi : un prophète, comme il le dit (4), n'étant pas honoré dans sa patrie et sa maison. Il évita donc le mauvais accueil, celui-ci pouvant scandaliser les autres habitants de la Galilée bien disposés, qui avaient été témoins de tout ce qu'il avait fait à Jérusalem pendant les fêtes pascales (5). Cependant il prêchera un jour à la synagogue de Nazareth, pour affirmer sa mission, et donner du moins l'occasion aux habitants de le reconnaître ; mais il sera menacé de mort, et ne l'évitera que par sa puissance divine (6). Aussi n'instruit il pas

(1) Joan., IV, i, 2. L'Evangéliste fait .observer que Jé?us ne baptisait pas, mais bien ses disciples.

(2) Joan., IV, 4; Matt, IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14.

(3) Joan., IV, 4-42.

(4) Joan., IV, 44; Matt, XIII, 57; Marc, VI, 4 ; Luc, IV, 24.

(5) Joan., IV, 45.

(6) Luc, IV, 16-30.

davantage ce peuple, ni n'opère de miracles, ni de guérisons.

Par contre, il parcourt la Galilée, accomplissant les prophéties, montrant qu'il a reçu de son Père toute science et la puissance souveraine sur toutes choses, enseignant sa céleste doctrine, faisant des prodiges sans nombre, guérissant toutes les maladies et infirmités. Ses enseignements et ses miracles étaient toujours en raison de la foi qu'il exigeait au préalable ou qu'il prévoyait devoir se produire.

209. Il n'entre pas dans le cadre de ce complément de nos Méditations théologiques de poursuivre pas à pas le récit de la vie publique du Sauveur, moins encore de faire une concordance évangélique(l). Notre dessein est plutôt d'indiquer simplement comment il faut lire les évangiles, à la lumière du double but, que le divin Sauveur s'est

(1) La concordance des évangiles est d'ailleurs difficile à faire ; non pas qu'il y ait possibilité d'erreur chez les évangélistes ou de contradiction entre eux ; non, il ne faut admettre aucune erreur, pas même celle que certains modernes, trop à la remorque des rationalistes, ont eu le tort d'accorder sous l'appellation d'erreur de détail ou sans importance au point de vue dogmatique ou historique. Aucune erreur n'est admissible, bien entendu en ce que l'auteur sacré entend vraiment affirmer et affirme. Mais la difficulté de la concordance provient de la différence de but et en conséquence de méthode chez les évangélistes ; ce qui fait que l'ordre chronologique des faits n'est tantôt pas suivi par eux, tantôt moins suivi par les uns que par les autres. — De même notre but, ici, n'exige pas que nous observions strictement la chronologie ; aussi avons-nous suivi l'ordre des temps approximatif.

480 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

proposé par ses actions et ses enseignements. Nous croyons avoir déjà, par ce qui précède, initié à cette lecture ceux qui auront suivi avec attention notre exposé. Nous nous contenterons donc, dans la suite de ce résumé, de signaler les principaux faits, en indiquant, d'après la même méthode, leur corrélation avec la double fin poursuivie par le Sauveur.

Ainsi donc, après cette tournée apostolique en Galilée, le Christ revient, à l'occasion d'une fête, à Jérusalem. Il commence par guérir un homme infirme depuis trente huit ans, un jour de sabbat. C'est pour les princes juifs l'occasion d'une nouvelle persécution, et pour le Christ d'une affirmation expresse de sa divinité. Les juifs sont si irrités qu'ils veulent le mettre à mort, comme violateur du sabbat, mais plus encore « parce que, non seulement il violait le sabbat, mais qu'il appelait Dieu son Père, se faisant égal à Dieu (1) ». Cette fois le démon, lui aussi, ne conserve plus aucun doute sur la divinité de Jésus, et il profite de l'occasion pour exciter davantage les princes juifs à s'obstiner dans leur incrédulité, et pour leur suggérer vivement les raisons, ou plutôt en réalité les prétextes, de le mettre à mort : violation du sabbat et surtout blasphème. Ce sera, en effet, comme blasphémateur, que plus tard ils le condamneront à mort et le livreront à Pilate pour être crucifié. En ce moment ils sont déjà si acharnés à sa ruine que, lorsqu'il repart pour la Galilée,

(1) Joan., V, 18 ; et lire tout le chapitre V.

plusieurs d'entre eux le suivent (1), pour épier tous ses mouvements, pour répéter, auprès des foules, leurs accusations, le traduisant comme transgresseur de la Loi, violateur du sabbat, ministre du diable et possédé par lui, blasphémateur, afin de détourner le peuple de la foi en lui, et de préparer sa perte. Mais le Sauveur les confond devant les foules, il révèle leur malicieuse intention, leur mauvaise conduite et leur hypocrisie, leur reproche leur incrédulité et leur prédit la ruine temporelle et éternelle (2).

210. Remarquez encore et toujours comment le Verbe incarné, tout-puissant, infinie sagesse et bonté, tout en voulant le salut de ses ennemis, les fait servir, étant donnée leur malice et sans forcer en rien leur liberté, d'instruments pour préparer sa passion et sa mort, de même qu'il permet au démon de se servir d'eux pour le même but, et de travailler ainsi, à son insu, à sa propre ruine. Tout cela, comme nous le voyons déjà ici et comme il apparaît de plus en plus clairement par la suite du récit évangélique, le Christ le fait progressivement, avec poids et mesure, d'une façon de plus en plus prochaine et efficace, à mesure que le temps défini approche.

Il en est de même pour la fondation de son Eglise. En effet, après avoir quitte Jérusalem, il continue ses courses apostoliques. Il continue

(1) Marc-, III, 22 ; VII, 1 ; Luc, V, 17.

(2) Lisez entre autres passages de l'évangile Matt., XII; XV, 1-20 ; XVI, 1-4 ; XXIII ; Marc, III, 22-30 ; VII, 1-23 ; Luc, V, 17-39 ; VI, 1-11.

482 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

d'enseigner les foules, surtout en paraboles, selon la prophétie d'Isaïe (VI, 9 10); il y ajoute pour ses disciples des explications ultérieures. Il multiplie les miracles et guérit tous les malades et infirmes, exigeant comme toujours la foi. Ainsi il grossit le noyau des fidèles, futurs membres de son Eglise. Il délivre les possédés du démon, tout en imposant sillence à celui-ci, parce qu'il ne veut recevoir aucun témoignage de l'ennemi, et n'avoir, même en apparence, aucun rapport avec lui ; souvent il défend aussi à ceux qu'il guérit de le faire connaître, parce que les incrédules à sa parole n'étaient pas dignes de recevoir témoignage d'autrui, et parce qu'il ne veut pas irriter davantage ses persécuteurs, avant le temps défini.

D'autre part, il appelle de nouveaux disciples, entre autres Lévi ou Matthieu, qu'il mettra plus tard au nombre de ses apôtres. Voulant élire ceux-ci, il se retire le scir sur une montagne, pour y passer la nuit en prière. Le matin venu, il appelle -à lui ses disciples et choisit parmi eux les douze, qu'il nomme apôtres, et auxquels il communique dès à présent le don gratuit de guérir les malades et de chasser le démon (1). Parmi eux le premier élu est Simon, auquel il impose maintenant le nom de Pierre (2), comme il le lui avait annoncé dès son premier appel. Il les instruit spécialement sut leurs devoirs futurs (3), et continue avec eux ses

(1) Matt., X, 1-4 ; Marc, III, 13-19 ; Luc, VI, 12-16.

(2) Marc, III, 16.

(3) Matt, V, 13-16; Marc, IX, 49; Luc, VIII, 17; XI, 33 ; XIV, 34-35.

prédications en Judée et en Galilée : admirables enseignements, adressés aux foules et particulièrement à ses apôtres et disciples, pour les initier progressivement aux grands mystères de la Foi : la Trinité, la divinité du Christ et son œuvre de rédemption, la grâce, les moyens de salut, en particulier l'Eucharistie (1) ; pour leur proposer aussi la doctrine morale dans toute sa perfection, démontrant clairement qu'il ne venait pas abolir la Loi et les Prophètes, mais les accomplir : amour de Dieu, le grand commandement, et amour du prochain (2), non plus au sens restreint des Juifs, mais étendu à tous les hommes et aux ennemis (3) ; pardon des injures (4); perfection enfin de tous les commandements (5); indissolubilité du mariage (6); excellence de la virginité (7) ; doctrine morale parfaite aussi des « Béatitudes » dans cet admirable sermon sur la montagne (8) ; nécessité, qualités et efficacité de la prière, ainsi que sa divine formule (9) etc.

(1) Joan., VI.

(2) Matt., XXII, 34-40 ; Marc, XII, 28-34 ; Luc, X, 25-28.

(3) Matt., V, 43-47 ; Luc, X, 29-37, parabole du bon Samaritain.

(4) Matt., V, 25-26 ; XVIII, 15, 21-22 ; Luc, XII, 57-59 ; XVII, 3-4.

(5) Matt., V, 17-48.

(6) Matt., V, 32 ; XIX, 3-12 ; Marc, X, 2-12 ; Luc, XVI, 18.

(7) Matt., XiX, 10-12.

(8) Matt., V ; Luc, VI. 20-23.

(9) Matt., VI, 5-15 ; VII, 7-11 ; XXI, 21-22 ; Marc, XI, 23-26 ; Lac, XI, 1-13 ; Joan., XIV, 13-14 ; XVI, 23-24.

484 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

211. Tout en enseignant, le Christ multiplie les miracles : guérisons, délivrance de possédés, apaisement de tempête, marche sur les eaux, résurrection de morts : de la fille de Jaïre, du fils de la veuve de Naïrn ; multiplication des pains à deux reprises (1) ; montrant ainsi qu'il commande à la nature entière, qu'il est le maître cle la vie et de la mort. Il augmente de la sorte le nombre des croyants et permet que les incrédules et ses persécuteurs s'obstinent davantage. En même temps il raffermit la foi de ses apôtres et disciples. Il les initie également au travail apostolique : il envoie les apôtres deux à deux prêcher le royaume de Dieu, leur donnant des avis et prescrivant la méthode à suivre (2) ; il y ajoute des conseils aussi pour l'avenir, les prémunissant contre les persécutions, qu'il faudra tolérer patiemment (3). Les apôtres exercent de fait ce ministère, et à leur retour en rendent compte au divin Maître (4). Il désigne encore soixante-douze disciples qu'il envoie de même, munis de pouvoirs et de conseils semblables, le précéder et lui préparer la voie partout où il irait (5). Il prodiguera ses avis aux apôtres et disciples à plusieurs reprises (6), et il

(1) Matt., XIV, 13-21 ; Marc, VI, 31-44 ; Luc, IX, 11-17; Joan., VI, 5-13 ; et Matt., XV, 32-39 ; Marc, VIII, 1-10.

(2) Matt., X, 5-15 ; Marc, VI. 8-11 ; Lac, IX, 2-6.

(3) Matt, X, 16-39 ; XXIV. 9-13 ; Marc, XIII, 9-13 ; Lucr VI, 40 ; X, 3 ; XH, 2-12, 49-53 ; XIV, 26-27 ; XXI, 2-18.

(4) Matt., VI, 12-13 ; Marc, VI, 30 ; Luc, IX, 6-10.

(5) Luc, X, 1-12.

^6; Matt., VI, 19-33 ; Luc, XII, 22-48 ; XVII, 1-10.

îes préparera à sa passion et à sa résurrection, en les prédisant jusqu'à trois fois (1), et en se transfigurant en présence des trois apôtres de prédilection (2) qui assisteront de plus près à son agonie dans le jardin de Gethsémani, Pierre, Jacques et Jean.

Un fait important à signaler encore au point de vue de la fondalion future de l'Eglise, c'est la promesse de la primauté faite par le Seigneur à Simon Pierre. Dès le premier appel de Simon, le Christ lui avait annoncé qu'il s'appellerait Pierre ; plus tard en le choisissant le premier entre les douze comme apôtre, il lui avait de fait imposé le nom de Pierre. Voici maintenant la raison de ce nouveau nom, c'est que le Christ veut fiire de lui la pierre fondamentale sur laquelle il bâtira son Eglise. Cette promesse formelle, qu'il accomplira après sa résurrection, le Christ la fait à Simon Pierre à l'occasion et en récompense de la confession de sa foi en la mission divine et la divinité du Sauveur, qui lui sont révélées par le Père céleste (3).

212. Les foules qui suivent le Christ et croient en lui ne font que grossir, de sorte qu'Hérode Antipas lui-même en prend ombrage (4), et que les princes des prêtres, les scribes et les princes du

(1) Matf., XVI, 20-23; Marc, VIII, 30-33 ; Luc, IX, 21-22. Mait., XVII, 2i-22 ; Marc, IX, 29-31 ; Luc, IX 44-45. Mait., XX. 17-19; Marc, X, 32-34 ; Luc, XV11I, 31-34.

(2) Matt., XVII, 1-13; Marc, IX, 1-12; Luc, IX, 28-36.

(3) Matt., XVI. 13-20.

(4) Luc , XIII, 31-33.

486 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

peuple cherchent de plus en plus à le perdre, mais « ils ne savent comment s'y prendre. Car tout le peuple est suspendu à ses lèvres en l'écoutant (1). » Déjà ils ont envoyé des serviteurs pour s'en saisir, mais ceux-ci sont revenus disant : Jamais homme n'a parlé comme celui-ci (2). Leur colère monte d'autant plus qu'ils sentent leur impuissance, car « son heure n'est pas venue (3). »

Cependant cette heure approche. Quelques jours avant la dernière Pâque, quand le Sauveur a décidé de subir la mort pour nous racheter, il semble qu'il ait voulu paraître avec plus d'évidence comme le signe de contradiction, prédit par le vieillard Siméon, et faite la séparation des croyants d'avec les incrédules et persécuteurs, pour être le salut des premiers, et la ruine de ces derniers par leur propre faute. En effet, le miracle éclatant de la résurrection de Lazare (4), qu'il opère alors à Béthanie, aux portes de Jérusalem, et qui ne permet ni doute ni objection, sera, d'une part, une occasion de salut pour les habitants de la ville et les étrangers qui accourront en foule pour les fêtes pascales et qui, constatant le miracle, croiront en Jésus-Christ ; et d'autre part, cette même résurrection merveilleuse, tout en étant dans les intentions de miséricorde et d'amour du Sauveur une invitation pressante aux princes juifs de se convertir, leur sera une occasion de ruine : elle

(1) Luc, XIX, 48.

(2) Joan., VII, 31-32, 45-49.

(3) Joan., VII, 30.

(4) Joan., XI.

ne leur sert, dans leur obstination prévue, qu'à pousser leur rage jusqu'à la folie ; car, ils se décident à présent à en finir avec Jésus, et songent même à tuer Lazare, le ressuscité ! Les prêtres et les pharisiens s'assemblent donc, et Caïphe, étant pontife de cette année, prophétise, sans comprendre le vrai sens de ses paroles, que Jésus mourra pour le salut de tout le peuple, et du monde entier. Ils décident sa mort, et donnent l'ordre à quiconque saura où il se trouve de le leur indiquer afin de l'arrêter (1), voulant mettre leur effroyable dessein à exécution après les fêtes de Pâques, parce qu'ils craignent le peuple (2). Seulement ils comptaient également en ceci sans le décret divin qui fixait le sacrifice du Sauveur en ces mêmes fêtes de Pâques, à Jérusalem, en plein concours des juifs accourus du pays et de l'étranger.

213. Plus le moment de sa passion approche, et plus clairement Jésus fait voir que ses ennemis ne peuvent rien contre lui sans sa permission. Après la résurrection de Lazare il se retire dans la ville d'Ephrem, aux confins du désert, pour revenir ensuite à Béthanie. En route, il prédit à ses disciples sa mort prochaine et sa résurrection, et leur enseigne l'humilité et la mansuétude ; passant par Jéricho il guérit d'une seule parole un aveugle qui l'invoque comme fils de David ; il convertit Zachée, un chef des publicains ; arrivé à Béthanie, il accepte de souper chez un certain Simon, avec

(1) Joan., XI, 56.

(2) Matt., XXVI, 5 ; Marc, XIV, 2 ; Luc, XXII, 2.

488 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

ses disciples. Lazare le ressuscité est au nombre des convives ; Marthe sert et Marie apporte un parfum précieux pour oindre le Sauveur, qui le permet, ainsi qu'il l'atteste, en vue de sa sépulture. C'est l'occasion pour Judas, avare et voleur, de réclamer contre cette dépense inutile à son sens, et de s'adresser aux princes juifs pour vendre son maître (1).

Le lendemain du sabbat, c. à. d. notre dimanche des rameaux, le Sauveur se rend pour la dernière fois à Jérusalem. Le peuple le reçoit en triomphe, tandis que lui-même pleure sur Jérusalem et l'incrédulité de son peuple, prédisant la terrible punition qui l'attend (2). I! entre dans le temple, dont il fait l'inspection, pour se retirer le soir à Béthanie avec ses douze apôtres (3). Le lendemain, il revient et chasse du temple tous les trafiquants (4), comme il l'avait fait lors de sa première visite à Jérusalem (5). Tous les jours il enseigne au temple (6), insistant surtout sur sa mort prochaine, la rédemption du monde, la glorification de son Père, la nécessité de croire en lui sous peine de damnation éternelle. Les princes juifs ne pouvant l'arrêter de force, tâchent de le surprendre dans ses discours, mais il les confond, et leur posant

(1) Matt., XXVI, 6-16 ; Marc. XIV, 3-11 ; Joan., XII, 1-7.

(2) Matt., XXI, 1-11 ; Marc, XI, 1-10 ; Luc, XIX, 28 ss. ; Joan., XII, 12-18.

(3) Marc, XI, II.

(4) Matt,. XXI, 12-13; Marc.,X\, 15-17 ; Luc, XIX, 45-46.

(5) Joan., II, 13 ss.

(6) Lac, XIX, 47.

lui-même des questions leur ferme la bouche, de sorte qu'ils n'osent plus l'interpeller par des interrogations insidieuses. Il continue d'instruire ses disciples et les foules ; il les prémunit contre les erreurs et les vices des scribes et pharisiens, et prédit la ruine du temple et de Jérusalem, ainsi que le rejet du peuple juif (1). Le jour il enseigne au temple et passe la nuit au mont des Oliviers (2) ; là, il annonce à ses apôtres beaucoup de choses futures au sujet de la destruction du temple, du jugement dernier et de la fin du monde (3).

214. Jésus s'était donc révélé comme étant le Messie à tout le peuple d'Israël, par ses enseignements et par ses miracles, tant à Jérusalem aux fêtes de la Loi, que dans tout le pays qu'il avait parcouru en prêchant ; il avait formé un corps de croyants, embryon de son Eglise, il en avait choisi les premiers chefs et fondateurs et parmi eux désigné la pierre fondamentale, il les avait prémunis tous contre la fausse doctrine et la mauvaise vie des princes du peuple, ses persécuteurs, dont il avait démontré l'impuissance à le perdre, sans sa volonté et permission. Maintenant il ne restait que deux jours avant la Pâque (4). Le Christ cessera tous rapports publics avec les foules, des croyants comme des incrédules ; il se prépare à sa passion imminente, au grand sacrifice qu'il offrira pour la rédemption du monde. Il s'occupera spécia-

(1) Marc, XI, 27 ss. ; XII ; Luc, XX.

(2) Luc, XXI, 37.

(3j Matt., XXIV et XXV ; Marc, XIII ; Luc, XXI. <4) Matt., XXVI, 2 ; Marc, XIV, 1.

490 MÉDITATIONS THÉOLOGIQUES IIIe PARTIE

lement de ses apôtres et de la fondation de son Eglise.

En effet, le moment venu de manger l'agneau pascal, il envoie Pierre et Jean préparer le repas à Jérusalem. Il y vient ensuite et se met à table avec les douze. Cependant il ne s'agit pas seulement de la cène pascale, prescrite par la Loi mosaïque, et qui n'était qu'une figure allant céder devant la réalité ; mais de grands mystères vont s'accomplir et de graves enseignements se donner. Le Christ avait exigé toujours et avant tout la foi, qui est en effet comme la base positive de toute vie et vertu surnaturelles (1) ; il avait insisté aussi bien souvent sur la nécessité de l'humilité, qui de fait est le fondement pour ainsi dire négatif (uti removens prohibens) de la vie vertueuse, en tant qu'opposée directement à l'orgueil, source première de tout péché : ici, il proposera à la foi de ses apôtres et confiera à son Eglise, en leur personne, ce que l'Eglise appelle en célébrant ce mystère tous les jours : Mysterium fidei ; et il donnera en même temps l'exemple et la leçon les plus admirables d'humilité, en lavant les pieds de ses apôtres (2).

Quant au grand mystère de foi, c. à. d. le mystère eucharistique, il l'avait annoncé déjà aux foules et à ses disciples, ne répondant à leurs doutes qu'en exigeant itérativement la foi, et à cette occasion plusieurs même de ses disciples

(1) Le concile de Trente (Sess. VI, cap. 8) appelle la foi « le commencement du salut de l'homme, le fondement et la racine de toute justification. »

(2) Joan., XVIII, 4-20.

l'avaient abandonné, tandis que Pierre avait répondu, au nom des disciples fidèles, à l'interpellation formelle du Christ, en confessant sa foi dans le Fils de Dieu, le Messie attendu, qui a les paroles de la vie éternelle (1). Ici le Christ accomplit sa promesse faite alors, et donne son corps et son sang, comme sacrifice et comme sacrement de la Loi nouvelle (2). Tantôt il allait s'offrir en victime, d'une manière sanglante, pour le salut du monde, et cet acte, le martyre du Christ, serait le plus parfait possible de tous les actes humains (3). Cependant, cet acte ne pouvait se poser ainsi qu'une fois, le sacrifice sanglant ne pouvait s'offrir qu'une fois : et néanmoins il convenait qu'il ne fût pas purement passager et transitoire, mais que d'une autre façon il fût permanent et perpétuellement renouvelé par le monde entier et jusqu'à la fin des temps. La toute-puissance, la sagesse et l'amour infinis du Sauveur trouvèrent la solution du problème : avant de s'immoler d'une manière sanglante, il le fit d'une façon non sanglante à la dernière cène, instituant le sacrifice de la Loi nouvelle, le même que le Sacrifice de la Croix, la manière d'offrir seule différant, sacrifice destiné à appliquer les mérites infinis de celui du Calvaire à tous les hommes de tous les siècles.

Page 1