‹ Méditerranée-Niger: Perspectives ÉconomiquesChapitre 11 sur 19 · habitants nouveaux à qui ils fourniraient également · texte numérisé non relu

habitants nouveaux à qui ils fourniraient également

l'électricité, car l’eau n’est pas seulement créatrice de richesse, mais de vie.

Après avoir bien établi cette mise en confiance dans les possibilités de l'irrigation, voyons ce que nous avons fait et ce qui reste à faire sur les bords du Niger. Nous allons examiner les projets d'irrigation du Niger, les travaux effectués, en cours et prévus.

Section I

Le Niger et les projets d'irrigation

La France peut avoir la légitime ambition de tirer de l'A.O.F. toute une série de produits qui lui manquent actuellement ou que même dans des temps plus calmes elle est obligée de demander à l'étranger, et de faire venir avec des frais multiples. |

Elle possède la boucle du Niger, territoire de 600.000 kilomètres carrés, d’une étendue supérieure à la France. La population y est peu dense, sauf dans le pays Mossi. Un million trois cent cinquante mille hectares peuvent être fertilisés par les irrigations, sur lesquels 540.000 sont destinés à la culture du coton. Actuellement ces matières ne sont pas produites par les indigènes, ou ne le sont qu’en quantité infime et pour leurs seuls besoins. A la faveur d’une courte saison, ils préfèrent tourner leur activité agricole vers les cultures vivrières. On comprend très bien que les cultures susceptibles de donner en grosses masses des produits d’exportation nécessaires à la France et capables d'assurer la prospérité brillante d’un réseau de chemin de fer transsaharien, ne sont dans l’ensemble possible, au Soudan Central, que par l'irrigation. Remarquons que les arachides, le sisal, le karité viennent sans irrigation au moins dans les parties les plus méridionales des régions envisagées. Ces cultures peuvent déjà fournir, nous l’avons vu, à l’occasion du trafic probable du Méditerranée-Niger, sans aménagements spé-

ciaux, une production importante, mais c’est néanmoins dans l'irrigation, dans l’utilisation des eaux du Niger, qu'est l'avenir brillant du pays.

Synchronisme de l'aménagement du Moyen-Niger et de la construction du Méditerranée-Niger. — On parle souvent du sync hronisme existant entre l'aménagement du Movyen- Niger et la construction du Méditerranée-Niger.

On entend par là que le programme à réaliser consiste à faire marcher de pair la construction du chemin de fer et le développement des cultures dans la vallée du Niger. Dans ces conditions, lorsque le rail atteindra le fleuve soudanais, d'importants éléments de trafic auront déjà été créés. Le Méditerranée-Niger doit donc être entrepris parallèlement avec la mise en valeur du Soudan, par la réalisation méthodique d’irrigations du delta nigérien. L'un et l’autre sont intimement liés et ne constituent, pour tout dire, que deux aspects d’un même problème. Sans voie ferrée, pas de débouchés possibles pour les produits du Soudan multipliés par l'irrigation, pas de possibilités d'amener à pied d'œuvre l'outillage agricole, les engrais nécessaires aux colons, impossibilité d’évacuer vers la Métropole, à un prix avantageux et avec une rapidité suffisante, tout ce que cette région permet de produire. Les travaux de mise en valeur de la vallée du Moyen-Niger progressent rapidement, le Méditerranée-Niger, dont la construction vient d’être entamée, se construit lentement au milieu de difficultés de l’époque actuelle, 1l sera indispensable d’en accélérer le rythme dès que les fournitures de l’industrie pourront reprendre normalement.

Képétons-le, le Méditerranée-Niger doit trouver à son arrivée au Soudan, les éléments de trafic nécessaires à son exploitation rationnelle — d'autre part, l’organisation du - delta nigérien, n’a de raison d’être que si on construit cette voie transsaharienne. Cette œuvre grandiose de mise en valeur du Soudan occidental serait compromise si le Méditerranée-Niger ne venait pas offrir à la production envisagée, le débouché qu'il lui faut. Nous sommes donc en présence

d'un programme de grands travaux, doublé d’un programme de production.

Avant d'aborder la partie consacrée à la mise en valeur à réaliser par le Méditerranée-Niger, il nous a paru nécessaire de consacrer un chapitre aux travaux qui permettront de faire de la région du delta nigérien, un vaste réservoir de trafic pour le nouveau chemin de fer. Nous lisons dans le Rapport du Maréchal de France, Chef de l'Etat, précédant la loi relative à la construction d’un chemin de fer reliant la Méditerranée au Niger : « L'œuvre grandiose des irrigations du Niger que nous avons entreprise au Soudan dans la zone de l’ancien delta nigérien et qui doit progressivement couvrir plus d’un million d'hectares, justifierait d’ailleurs bientôt à elle seule, la nécessité économique du chemin de fer ». Chemin de fer et irrigations sont donc en conjonction étroite. Examinons donc ce problème de l’organisation hydraulique de la production agricole du delta intérieur du Niger.

Le Niger. — Le Soudan serait assez pauvre s’il n’était traversé par le Niger. Le fleuve prend sa source au Fouta- Djallon, pays où il y a six mois de pluies abondantes et six mois où les pluies sont presque nulles, ce qui entraîne l’irrégularité du débit ‘du Niger, qui varie entre 7000 m3 (1) seconde en période de crue et 50 m3 à l’étiage. En sortant du Fouta-Djallon, il se déroule à travers la savane, se heurte au désert, décrit une vaste boucle, revient à la savane et se jette à la mer en Nigéria anglaise, après avoir parcouru 4200 kilomètres. Dans cette immense courbe qu’il décrit à la hauteur de Tombouctou, tous les pays qu'il traverse sont véritablement pauvres et méritent l'appellation de pré-désertiques. Mais le fleuve justement, prend là un autre aspect. Il commence à se diviser à partir de Sansanding en plusieurs bras reliés aux hautes eaux par une immense nappe. À partir de Ke-Macina sa vallée s’élargit jusqu'à n'être plus qu’une vaste plaine. Au-delà de Mopti, commence un véritable delta où les eaux mêlés du Niger et du Bani, s'étalent en une région formée de lacs et de marigots. Les eaux se rassemblent dans des lacs situés au Nord de cette région, le lac Debo principalement, qui renvoient au fleuve tout ou partie de ses eaux vagabondes. Il s’épanouit dans la cuvette du lac Debo, hésite sur le choix de son parcours,

(1) À Koulikoro, en octobre 1925, le débit était de plus de I10.000mM3.

dessine le delta et ne reprend qu’au-delà de Tombouctou, où finit le Niger lacustre, l'allure pressante et mesurée d’un fleuve sans pareil. En Nigéria, retrouvant son climat natal, il redeviendra, enrichi par de nombreux affluents, le fleuve rapide, roulant entre des rives basses, qu’il menace sans cesse. Au voisinage de l'Océan, il enserre un vaste delta avant de se jeter dans le golfe de Guinée.

Le Niger, stable dans sa haute vailée, poursuit toujours dans sa partie lacustre des modifications de régime et de profil. et «c’est tantôt un fleuve paresseux s'étirant en de . nombreux bras sinueux ou tantôt une mer véritable s’étendant sur plusieurs dizaines de milliers de mètres de largeur ». La crue du Niger a lieu en mai, les flots grossissent jusqu’au début d'octobre. Les inondations du Niger se font d’une façon irrégulière, tantôt trop tard, tantôt trop tôt pour les semences. Et puis, en plus de cela, l’inondation noie trop longtemps de grandes surfaces qui pourraient, autrement, être mises en valeur. Cependant, il y a certaines années de très belles récoltes, mais comme elles se trouvent à 2000 kilomètres de tout port, le surplus de ce que les noirs n’utilisent pas pour leur consommation, périt et de ce fait les cultivateurs ne sont pas incités à se livrer à un travail dont le résultat leur paraît aléatoire. Situation grave parce que ces populations émigrent avec une facilité déconcertante vers les colonies de la côte et malheureusement aussi vers la Nigeria et le Gold Coast. Dans la région Soudan-Niger-Volta, la population n’a pas augmenté sensiblement malgré que dans son ensemble l’A.O.F. ait gagné près de deux millions d’habitants, grâce à l’activité des Services de santé. et d'hygiène. Certains étrangers prétendent que nos efforts ne sont pas à la hauteur de nos devoirs dans cette région Soudan-Niger, les travaux d'irrigation déjà réalisés et en cours sont les meilleures réponses à ces critiques faciles. Avant d’aborder les projets et les travaux d’hydraulique agricole entrepris sur les rives du Niger, il importe de conter brièvement l’histoire passée et présente du lit de ce fleuve, ce qui nous facilitera, par la suite, l'étude des travaux en cours.

Autrefois, suivant l'hypothèse du Dr. Weisgerber, le Niger coulait vers le Nord et se perdait en plein Sahara dans la cuvette fermée du Djouf, probablement vers

Taoudeni. Par suite d’un accident topographique, que les hydrographes appellent «capture » et qui ne semble pas remonter à plus de cinq ou six siècles, le Niger a abandonné son ancien Cours pour suivre à travers le seuil rocheux du Tosaye, le cours du fleuve Tafassasset, dont le lit est orienté vers le golfe de Guinée. La capture du' Niger par le Tafassasset privait ainsi le Sahara inondé autrefois par le Niger sur un tiers de sa surface actuelle (Schaller), de l'humidité qui l’enrichissait et dont le Soudan est maintenant bénéficiaire. Autre phénomène particulier au Niger, le lit de ce fléuve se déplace vers le Sud « tant que le travail d’érosion n'aura pas complètement dégagé les cinq cents kilomètres du chenal de Tosaye jadis envahi par les dunes, tant que, dans ce bief un équilibre en relation avec le seuil de l’ancienne coupure de Tosaye n'aura pas été atteint, le niveau de la crue nigérienne continuera depuis le lac Debo, à descendre, découvrant de plus en plus les indentations occidentales de l'inondation annuelle asséchant graduellement les lacs périphériques trop lointains, trop élevés et dotés d’un système précaire d'alimentation ». La cause de ce déplacement est attribuée à l’harmatan, vent chaud qui souffle du désert. L'harmatan refoule peu à peu vers le Sud le lit du fleuve en creusant sa rive droit et en remontant sa rive gauche. En une année, par des apports de terre et de sable, ce phénomène est à peine sensible, mais à la longue, il est arrivé à barrer certains bras du fleuve qui déversaient la crue sur les plaines du Nord de la rive gauche. En étudiant la topographie des lieux on a retrouvé les lits des anciens défluents encore creusés. Les géographes et les historiens arabes du Moyen-Age parlent du royaume de Gana qui était très riche et très peuplé et dont on a perdu toute trace. D'autre part, il y a encore des vieillards très âgés qui disent avoir connu dans leur jeunesse, des vieillards qui leur racontaient qu'il y avait des cultures, des arbres et des villages dans ces régions du Nord du fleuve aujourd'hui retournées à la brousse. Autre caractère particulier au cours moyen du Niger, il présente entre Bamako et Koulikoro, une pente très forte ; en aval de Koulikoro la pente s’adoucit progressivement puis, à partir de Segou, le lit du fleuve se divise en plusieurs bras, formant un immense delta ellipsoïdal jusqu'au lac

Debo, pour s’amincir ensuite progressivement et redevenir unique à hauteur de Tombouctou. L'origine de ce delta se situe au voisinage de Sansanding, à cinquante kilomètres à l'aval de Segou. Ce delta, inondé chaque année, comprend trois bras principaux : (anciens défluents). Le plus septentrional orienté vers le Sahel, c’est le Fala de Molodo ; le second chemine parallèlement au Niger, et va se perdre dans le Macina, c’est le Fala de Sansanding : le troisième, consitué par le marigot de Diaka (encore en activité), qui débouche dans le lac Debo.

Etudes des crues du Niger. — Pour utiliser rationnellement les masses d’eau nigériennes qui permettent l’éclosion d’une végétation abondante, mais de courte durée, et substituer aux inondations déréglées et passagères un régime méthodique d’irrigations permanentes, afin de tranformer l'immense vallée en un territoire riche de productions agricoles et pastorales et d’y assurer l'établissement d’une population nombreuse et prospère, on a procédé à l'étude du mécanisme des crues du Niger. Dès 1900, on avait comparé les crues du Niger à celles du Nil, ou de certaines rivières hindoues. M. Belime, ingénieur, qui avait fait un séjour de dix ans dans l’Inde, arrive à Dakar en novembre 1919, où il est chargé d’un plan général d'aménagement de la vallée du Niger. M. Belime fait les constatations fondamentales suivantes : Il remarque d’abord que le Niger est pratiquement inutilisé, ne considérant pas comme une utilisation l'usage consistant à planter du mil ou d’autres végétaux, sur les terrains que l’inondation naturelle vient d'abandonner. Il constate également la coïncidence des crues du Niger avec les cycles culturaux des principales cultures irriguées. Mais déclare-t1l, celles-ci ne peuvent être puissamment productrices qu’au prix d'irrigations régulières, nécessitant l’aménagement de canaux, de barrages, de digues. [1 remarque que le delta central nigérien se divise géographiquement en deux parties : une partie vive soumise aux inondations annuelles, allant de l’avant de Sansanding au lac Debo sur environ 300 kilomètres et une partie morte composée d’anciens dé- Îluents du delta comblés par les sables et abandonnée par le déplacement lent du lit du fleuve vers la droite. Il relève aussi que le Niger coule dans la zone deltaïque au flanc d’une

vallée dont la pente s’abaisse lentement et régulièrement vers - le Nord. Il proposa, après son étude, de soustraire les terres submergées aux crues annuelles, de renvoyer les eaux fluviales dans les régions qu’elles arrosaient jadis, en utilisant un système d'irrigation par gravitation empruntant les anciens défluents. Ces travaux accomplis, il prévoyait la production d’assez de céréales pour supprimer les disettes locales sur les terres basses, et la possibilité de tirer par ailleurs, des terres hautes irriguées un tonnage de textiles permettant de soustraire une partie de l’industrie nationale française au contrôle de l'étranger. Son rapport présenté en 1921, insiste sur la division de la vallée moyenne du Niger en trois zones :

10 une en amont de Saasanding de caractère fluvial ordinaire ;

2° une autre entre Sansanding et les approches du lac Debo. qui fût appelée le « delta central » du Niger.

3° en aval de ce lac une région lacustre, vestige du grand lac de Tombouctou que l’usure du seuil de Tosaye fit jadis disparaître ; Le rapport de M. Belime en 1921, prévoyait entre Bamako et Mopti à la suite de ces constations :

19 le canal de Segou destiné à assurer à l’aide de l’eau du Niger, l'irrigation par gravité des terres de la rive droite comprise entre le Niger et le Bani à l'aval de Bamako

jusqu’à la zone des inondations deltaïques ;

29 le canal de Niamyna dont l’objet était de desservir les plaines de la région prédeltaïque sur la rive gauche du Niger, jusqu'aux abords des terrains inondés du delta ;

3° le canal de Sansanding reposant sur un grand barrage et visant l'irrigation de la plaine du Macina qui constitue la partie septentrionale du delta nigérien.

Les études effectuées sur place d’accord avec les prospections économiques, révélèrent de façon frappante, la part prépondérante que le delta nigérien proprement dit devait prendre dans la mise en valeur de la vallée du Niger. La découverte, en 1926, du bras nord du Sahel devait encourager encore davantage dans cette voie. D'où mise sur pied en 1924 par M. le Gouverneur Carde, d’un programme con-

UV ee

sistant dans l'aménagement des terrains cultivables’ situés à l'aval de Sansanding dans la zone deltaïque de la rive gauche du fleuve que bordent en leur extrémité les hautes eaux du lac Debo (M. le Gouverneur Merlin avait décidé les premières études hydrauliques du Niger). Ce programme comportait dans la zone prédeltaïque un barrage à Sotuba en . vue d'alimenter un canal expérimental de 27 kilomètres, d’un débit de 10 mètres cubes à la seconde, sur la rive droite du fleuve. Ce canal était prévu comme l’amorce de travaux plus importants qui seraient exécutés plus tard dans la zone prédeltaïque après l'aménagement complet de la région deltaïque. Il était prévu également des travaux pour l’aménagement de la zone deltaïque. Tout d’abord une digue le long du Niger et des rives du Marigot de Diaka, mettant le Macina à l’abri des inondations annuelles. Un barrage à Sansanding destiné à surélever le plan d’eau, afin de pouvoir alimenter toute l’année les défluents. Un canal adducteur rejoignant les anciens défluents du Sahel et de Sansanding. Ce plan avait été préparé par la Mission d’études que dirigeait M. Belime, de 1919-20, et dont les travaux furent poursuivis et élargis de 1924 à 1929. L'exécution du gros dés travaux fut décidée en 1929 après le succès de l'épreuve du Sotuba, expérience concluante concernant les méthodes de construction et le prix de revient des travaux. Il est intéressant de voir comment on fut amené à cette épreuve.

Lorsqu'on a arrêté le principe de la mise en valeur de la vallée du Niger par l'irrigation, on a d’abord décidé naturellement de faire les travaux techniques d’études du fleuve, les études topographiques essentielles du terrain comme nous l’avons vu. En même temps, on créait à Segou un jardin d'essai et d’expérimentation avec des succursales dans différentes parties de la vallée du Niger. On y expérimenta toutes les cultures susceptibles de s’accommoder du climat et des terres du Soudan, on y essaya tous les fourrages d’origine locale ou d’origine exotique. Les races de bœufs, de moutons, de volailles indigènes furent, en même temps que la culture, sélectionnées et croisées avec beaucoup d'attention. La poursuite des études pour les meilleures variétés de coton, de riz, de choix des régions où ces différentes variétés prospèrent le mieux, les meilleures cultures à leur donner, tout

Page 1