MISE EN CONTACT
Les faits coloniaux sont des faits sociaux en tant qu'ils se déroulent dans des sociétés, en tant que l’expansion est l'œuvre en général de collectivités, en particulier l’œuvre de nations. Le Méditerranée-Niger, phénomène colonial pratique de mise en valeur de «terroirs éloignés », réalisera en même temps une mise en contact de peuples et de nations. jusqu’'alors sans lien de communication continu et rapide
L'idée de jeter à travers deux contrées dont l’une prolonge l’autre, une voie de large circulation humaine, comporte des vues si amplement universelles qu’elle devait être d’inspiration française. Les Saint-Simoniens en avaient rêvé, et comme il arrive souvent, cette semence d’utopie germa un jour sur le terrain du calcul mathématique et de la technique pure, lorsque nos ingénieurs s’élevant après nos philantrophes visionnaires, aux concéptions supérieures du rapport des peuples entre eux, esquissèrent les tracés des grandes voies de communications et d'échanges du monde futur. La même pensée qui nous a conduits à Suez et à Panama pour y relier deux mers fâcheusement séparées, nous appelait inévitablement à unir deux régions malencontreusement désunis.
L'étude de la mise en valeur c’est l’économie des colonies ; ’étude de la mise en contact, c’est la sociologie des colonies. Nous diviserons nos développements, sur la mise en contact, en trois sections dans lesquelles nous étudierons successivement les répercussions politiques, sociales et humaines à la suite de la construction du Méditerranée-Niger.
Section I
Répercussions politiques
Si la majorité des Français possède une mentalité coloniale, elle n’a pas encore acquis une conscience impériale. Mais il ne suffit pas que notre opinion publique manifeste du goût pour les questions coloniales. Il importe, au plus haut degré, qu’elle ait aussi le sens de nos intérêts dans le monde, qu’elle se familiarise avec les lignes directrices de notre politique impériale, qu’elle s’assimile l’idée d'Empire. Sans cette transformation nécessaire de l’opinion, une grande œuvre comme le Méditerranée-Niger risque de ne pas atteindre son plein développement. Faute d’une âme collective impériale, les travaux d'organisation et de mise en valeur de notre bloc africain, n’ont pas été poussés assez rapidement et nous subissions actuellement toutes les conséquences de ce retard.
Une opinion publique’ métropolitaine et des élites coloniales (européennes et indigènes) ayant le sens de leurs intérêts solidaires et possédant une conscience impériale, voilà les conditions indispensables d’un Empire français. Nous emprunterons la définition de la notion d'Empire à M. KR. Maunier qui nous dit : « La centralisation et l’unification sont les traits de l’Empire ; une conformité de mots, des façons et des lois qui circulent, par les routes jusqu'aux marches et confins et par où se fait l'assimilation par persuasion et domination. Une domination et une civilisation unique, sur un espace divisé, organisé, une législation, une administration régnant sur un domaine qui veut être illimité ». Le Méditerranée-Niger sera un moyen puissant de centralisation et d'unification. Il répondra au principe essentiel de la conception impériale qui exige l'union toujours plus étroite des colonies et de la Métropole. L'idée d'Empire colonial n’est qu'une extension de l’idée de nation. Nous ne concevons pas notre nation sans l'unité ; nous ne concevons pas non plus l'Empire colonial sans l'unité. L’heure semble particulièrement favorable pour faire naître chez nous une mystique impériale collective dont le Français éprouve obscurément le besoin. Nous sommes à un tournant de l’histoire de notre
\ a 6 UE >
pays, la notion de patrie ne s'arrête plus désormais aux frontières dites naturelles ; elle s’élargit jusqu'aux confins de l'Empire. Nous nous faisons une âme nouvelle parce que nous sommes en face de réalités nouvelles. Cette mystique de\ l'Empire est née, la construction du Méditerranée-Niger donne une raison de le croire, et d’espérer. La guerre actuelle aura révélé au « Français moyen » l’Empire juste au moment où il était prêt de le perdre. La presse elle-même découvre l'Empire.’ Aux heures difficiles que traverse actuellement notre vie nationale, chacun sent la nécessité d’un idéal dans lequel et pour lequel il lui sera permis de communier avec ses compatriotes.
Le Méditerranée-Niger contient tout un programme, un plan d'action, indispensable à la défense, au maintien et au développement de notre niveau d’existence métropolitain et impérial futur, et c’ést la raison pour laquelle, en pleine guerre, nous avons eu le courage d’entreprendre-cet ouvrage de longue haleine. On parle actuellement de trouver pour de un terrain d'union génératrice d’une paix durable, et l’on cite l’Afrique. Dans cette œuvre d’entente «euroafricaine » la France a un rôle immense à jouer, parce qu’elle a des droits sur le tiers du continent noir et détient la tête du réseau transsaharien, peut-être un jour transafricain.
M. Albert Sarraut n’a-t-il pas dit : « Dans le cas d’une entente européenne, la France doit y entrer grandie de l’appoint de toutes ses possessions ».
Parmi les multiples raisons qui ont amené la chute des anciennes puissances coloniales, la principale a souvent été le défaut de liaison avec la métropole. De liaison morale parfois, et c’est l’histoire de l'Amérique espagnole, mais surtout de liaison effective. C’est parce que la mêre patrie, exclue des océans, ne pouvait plus soutenir de ses troupes ou de ses finances ses colonies lointaines, que tant de terres ont changé de mains. Pour la France, la liaison rapide, assurée, certaine avec l’A.O.F. et plus tard avec l'AE.F. est une nécessité de premier ordre que le Méditerranée-Niger comblera. La sécurité de notre Empire d’outre-mer est fonction de sa liaison avec la mère patrie, mieux que jamais nous nous en rendons compte. Notre tâche coloniale d'autre part, ne sera pleinement remplie qu'autant que les communica-
tions deviendront plus faciles entre nous et les peuples dont nous assurons la conduite. Le Méditerranée-Niger permettra de faire pénétrer plus facilement «cette notion d'ordre public aux colonies, d'ordre colonial sinon impérial, au nom de quoi doivent régner aux colonies, de par la force de la loi, les conceptions, les traditions, les solutions du peuple dominant » (1). Déjà un ruban d'acier soude notre Afrique du Nord de Marrakech à Gabès (aux confins orientaux de la Tunisie) sur 2.865 kilomètres, dont 024 en territoire marocain, 1.329 en territoire algérien et 612 en territoire tunisien, et même unit Marrakech à Tozeur dans l'extrême sud de la Tunisie sur 3.018 kilomètres. Quand le Méditerranée-Niger sera terminé, un Seul, bloc AO.F.- Afrique du "Nord, qu'éteindra le rail, sera formé. Alors le Sahara jouera pleinefñnent son rôle politique car « Dans l’Empire français il est des colonies, qui n’ont, jusqu’à présent, nul intérêt économique, mais qui ont un très grand intérêt politique, ces colonies que j'ai nommée « colonies de jonction » et qui ont pour objet de lier les fragments dispersés de l'Empire » (2). Ainsi les deux parties de l'Afrique Française ne seront plus séparées par le désert. Celui-ci, au contraire, deviendra entre elles un trait d’union solide. Il sera de ce fait possible de donner à l’ensemble de nos colonies africaines, quelles que soient les apparences géographiques, très dispersées, une cohésion jusqu’à ce jour inconnue, de « former un faisceau compact, un bloc de toutes les forces vives rassemblées ».
KRapprocher le territoire français des territoires de l'Afrique Noire ; rendre réellement jointifs ces territoires en les soudant effectivement les uns aux autres, ainsi qu’à l'Afrique du Nord; réaliser un bloc franco-africain traversé par une voie impériale ; faire du Transafricain à construire une œuvre en grande partie française, autant de propositions surabondamment justifiables et justifiées, dont on peut se faire facilement une idée claire. Comment dans cinquante ans l'existence du Méditerranée-Niger exercera-t-elle son influence sur la vie économique, sociale, sur la vie privée d'un « Français moyen » ? Cette causalité complexe et lointaine est aussi difficile à prévoir qu'il eût été malaisé, à
(1) R. Maunier, Psychologie des expansions, p. 82. (2) R. Maunier, Introduction à l'étude du contact des races, p. 91.
l’aube des chemins de fer, de chercher à se représenter l’influence, sur le Parisien d'aujourd'hui, de la liaison ferrée Paris-Marseille. Il en est de même de toutes les créations de cet ordre qui, joignant les mers, rapprochant et unissant les continents, modifient véritablement les conditions du milieu tellurique et provoquent dans l’évolution même de l’humanité, des conséquences dont il est permis de tout attendre et de tout prévoir, sauf qu’en définitive elles puissent ne pas être bienfaisantes. Le Méditerranée-Niger supposé construit est destiné à faire à ce point partie intégrante des conditions de la vie économique et sociale, des conditions de la vie tout court, à rendre des services tels, qu'un moment viendra où, comme cela a lieu pour les grandes voies ferrées, il semblera avoir toujours existé ; que son inexistence deviendra littéralement inconcevable.
L'effort inoui de continuité et d'énergie, accompli depuis cinquante ans par la France dans le domaine colonial est incontestable ; tout le monde, ou presque, est d'accord pour le proclamer. Il lui manque de s'être traduit par une œuvre d'ensemble, tangible, visible, évidente par elle-même, frappant l'imagination des foules, ayant la valeur et la portée d’un de ces «gestes symboliques» auxquels la politique inté-. rieure nous a depuis quelques mois habitués ; il lui manque un « panache », si l’on veut, qui interdise aux étrangers de contester l'esprit colonial de la France. C’est incontestablement travailler pour la paix que de rapprocher les distances et d'appeler les peuples à une œuvre commune: de diffusion et de répartition des richesses accumulées à travers le monde. La construction du Méditerranée-Niger s’est imposée à nous parce qu'une conception nouvelle — que la France peut se rendre cette justice de n’avoir jamais méconnue — s'affirme peu à peu dans la conscience universelle. La conquête, par la force, d’un territoire ne suffit plus à en justifier la possession. Le droit de coloniser se fonde sur des responsabilités matérielles et des obligations morales. C’est l’œuvre accomplie qui juge l’occupant. Nous n'avons pas le droit de laisser plus longtemps, à des mois des distance de la mère patrie, les populations du centre de l'Afrique, nous nous devons de leur apporter, par notre présence, par le développement des communications, qui seul permettra leur travail et leur
enrichissement, la prospérité à laquelle elles ont droit. I faut qu’en matière d'expansion de la France au dehors, l'opinion arrive à comprendre de quoi il s’agit réeilement, arrive à voir (car de telles visions sont génératrices d’action) ce que pourra être devenu dans un demi-siècle et même moins, notre domaine d'Afrique. Si nous cherchons à voir vers quel avenir s’achemine la civilisation franco-africaine, quel sera l'aboutissement de notre effort, comment se manifestera le progrès matériel et moral que notre mission est d'assurer par delà l’imménsité du désert ; il suffit, pour s’y risquer sans grandes chances d'erreur, de regarder le vaste monde, de se rendre compte de ce que peut donner sur le sol vierge d’un pays riche en ressources naturelles, la collaboration de races indigènes, dont la civilisation n’a pas encore énervé la vigueur latente, et d’un peuple évolué comme le nôtre. En Amérique du Sud, la jeune puissance du Brésil dont les métropoles géantes et les fabuleuses richesses sont en passe de devenir l’un des facteurs les plus notables de l’économie, voire même de la politique mondiale, est un exemple de l’ordre de grandeur des réalisations auxquelles il faut songer lorsqu'on suppute la croissance future des pays français d'Afrique.
Ce ne sera pas seulement à quelque « village nègre » de la boucle du Niger, à quelques cases au bord du fleuve surmontées d’un drapeau tricolore que conduira le Méditerranée-Niger. C’est un autre «nouveau monde» que ce chemin de fer desservira un jour, et qu’il contribuera à créer dès son achèvement. La psychologie du Méditerranée-Niger est à base d’optimisme comme tout ce qui tend à la création. L'idéologie transsaharienne du Méditerranée-Niger est nationale parce qu'elle est impériale ; elle est nationale parce qu'elle a pour base essentielle la confiance dans le progrès humain qu'est le propre et comme la caractéristique des idéologies françaises.
L'expérience des choses africaines nous permet d’affirmer que seul le chemin de fer crée la vie. Il attire à lui sans effort la population, 1l relie entre eux les différents groupes ethniques, les sort de leur isolement, et il est ainsi un agent puissant de transformation économique et sociale. D'autre part, les puissances coloniales africaines ont à remplir un double
mandat : elles sont d’une part, appelées à veiller sur les intérêts des indigènes, et d’autre part, elles sont qualifiées pour exploiter les richesses de l'Afrique dans leur intérêt propre et dans l'intérêt du Monde civilisé. Or, l’évolution économique est infiniment plus rapide que l’évolution sociale et intellectuelle des indigènes : de plus en plus l’européen sera amené sur la terre africaine, non seulement pour commander et diriger, mais pour faire œuvre de ses mains. Nous pensons même qu'il s’adaptera plus vite au climat, grâce à l'amélioration des conditions de vie, que l’indigène à nos méthodes et à notre civilisation. Ce peuplement européen exigera impérieusement avec son pays d'origine Europe et Afrique du Nord, des moyens de communication sûrs, fréquents, rapides, pratiques et à grand rendement que seule la voie ferrée lui assurera. Le Méditerranée-Niger sera éminemment un outil de civilisation. Il créera en plein cœur du Soudan un pôle de perfectionnement matériel et social à deux jours de l'Algérie et à quatre jours de la France, Le Soudan dans sa situation géographique actuelle ne reçoit qu’à peine l'influence bienfaisante de nos établissements de la côte, parce qu'ils sont trop loin et d'accès trop difficile. Avec le Méditerranée-Niger, c’est désormais de la belle civihsation de l’Afrique du Nord qu'il relèvera. Il y aura là une cause d'évolution d’une puissance incomparable. La France, après les désastres actuels et futurs de cette guerre, est, chaque jour moins peuplée. Le moyen de salut est à portée de notre main, il faut le saisir. La Méditerranée nous demeurant ouverte, toutes nos colonies africaines réunies, des communications aisées établies entre elles, et ce sera encore une très grande France de 70 millions d'habitants avec des ressources matérielles infinies. Cette France on devra bien la considérer dans le Monde comme une grande puissance. '
S ection IT
Répercussions sociales
Comme dans le domaine politique, le Méditerranée- Niger est susceptible d’avoir d’amples répercussions dans le domaine social. Les travaux d'irrigation du Niger ont déjà associé la population du Niger et du Soudan à l'œuvre entreprise. Pour le Méditerranée-Niger sa participation sera requise quand celui-ci approchera du Niger. Ces travaux, le développement d'entreprises européennes anciennes et les nouvelles qui se créeront, augmenteront le salaire de l’ouvrier noir en attendant qu’il trouve sa place au sein d’une nouvelle société paysanne et artisanale noire que l’on organise actuellement sur les rives du Niger. Le contact avec la civilisation européenne facilitera le relèvement du niveau de vie de l’indigène. Une nouvelle vie économique, substratum de la vie sociale permettra d'obtenir des résultats analogues à ceux obtenus dans les colonies côtières de l’A.O.F., où cette nouvelle vie économique n’a été rendue possible que par l'équipement économique de ces régions.
De l’aveu de tous les coloniaux, la France, qui, déjà, a fait beaucoup pour améliorer la situation morale et matérielle de l’indigène du continent noir, est encore en présence d'une œuvre immense qui doit être accomplie dans le délai le plus court possible. Les savants, les médecins, les éducateurs, les missionnaires, tous ceux qui, sous une forme quelconque apportent à ces populations arriérées, le réconfort, l'espoir, la certitude du relèvement, ne se plaignent que de la difficulté et de la lenteur des communications. Leur bonne volonté, leur zèle, se heurtent perpétuellement à l'obstacle des distances et à l'insuffisance — faute de moyens rapides de transport — des éléments nécessaires à leur action. Il faut que le rail favorise la diffusion de tous les moyens d’hygiène et de prophylaxie dont nous disposons, pour combattre la mortalité infantile et de grands fléaux comme par exemple : la maladie du sommeil. La régression de ces maux est déjà marquée, ce phénomène-se produit partout où nos services sanitaires ont pu agir efficacement. Nous en avons un exemple en Algérie où la population indigène a
seb
plus que doublé en soixante ans, et dans toutes les régions côtières de notre empire africain.
L’assimilation de ces populations indigènes que nous recherchons, ne peut, même aux yeux de ses défenseurs, être tenue pour un point de départ, mais comme un résultat, un succès, qu’il faut poursuivre, gagner, consolider. De cette assimilation finale, la condition préalable est l'adaptation. Adaptation d’abord à la mentalité indigène qu'il faut connaître et analyser dans ses diverses manifestations pour la transformer et l’orienter vers une vie nouvelle ; adaptation à l’évolution sociale et au genre de vie des populations ; adaptation aux besoins et aux nécéssités économiques. Le Méditerranée-Niger permettra un contact plus étroit avec ‘les différentes races qui peuplent notre Afrique Noire qui facilitera ces adaptations. Au point de vue moral, c’est par la femme que nous terminerons la conquête morale, définnitive de ces populations noires (1). Une société piétine tant que les femmes, conseillères des hommes, éducatrices des enfants, demeurent proches de l’animalité. Les jeunes noires chrétiennes ou catéchumènes (il y a 350.000 chrétiens noirs
en A.O.F.) ont déjà pris conscience de leur relèvement.
On s’est demandé s’il n’y aurait pas un danger à mettre en contact le monde noir avec les musulmans de l’Afrique Nord. La conclusion des services de l’A.O.F. est, à ce sujet, très optimiste, l’islamisation des noirs ne paraît pas à redouter et se produirait-elle, elle n’aurait pas d’inconvénient. Peut-être même peut-on penser qu’en supprimant la sorcellerie, le mahométisme à défaut du christianisme rapprocherait de nous les populations fétichistes qui ont quelquefois des réflexes inattendus et fâcheux. La France, grande puissance musulmane, le deviendra de plus en plus. .
Le Méditerranée-Niger sera aussi un organe administratif qui simplifiera l'action administrative en permettant la multiplication des points de contact entre nos divers fonctionnaires ; une action d'ensemble pourra être aussi substituée aux actions et initiatives isolées, que rebute aujourd'hui l'éloignement, mère du désintéressement. Du
(x) La Femme noire en Afrique Occidentale, par Sœur Marie- Andrée du Sacré-Cœur, de l’Ordre des Sœurs Blanches.
fait que la voie ferrée pourra facilement, en deux ou trois jours, transporter un voyageur d'Alger à Konakry par exemple, au lieu de quinze jours de navigation qu'il faut prévoir actuellement, Alger pourra devenir la capitale administrative de l'Afrique française. Elle sera aussi, à ce moment, sans aucun doute, la grande capitale intellectuelle, artistique et scientifique de l'Afrique.
Le Méditerranée-Niger facilitera aussi les courants d'émigration, on a émis l’idée qu’une fraction de la colonisation du delta nigérien pourrait être assurée par une immigration nord-africaine. Mais on ne forcera pas ces immigrations. Les essais d’ôrganisation sociale agricole dés territoires déjà irrigués du delta nigérien, ont été en effet guidés par le principe contenu dans la phrase suivante : « Nous ne comptons du reste employer nulle autre méthode que celle qui résultera d’une judicieuse adaptation de la propagande administrative aux circonstances locales, car, en dehors d'une propagande agissante, insistante, perspicace et ingénieuse tout ensemble, nous ne connaissons aucun autre moyen de décider un homme à quitter à la fois son genre d'existence et soh pays natal ». (1)
Ce fut de tout temps la destinée de l’Europe que de lancer de par le monde le trop plein de sa population ardente pour aller féconder au loin des contrées encore vierges. Maintenant elle trouve la route barrée à l’ouest vers l’Amérique, de même qu'à l’est vers l’Asie, elle ne peut donc plus désormais que se reporter vers l'Afrique. La France doit y conserver sa place, l'après-guerre et le regain d'activité économique et commerciale qu'elle entraînera, détournera les jeunes de l’Afrique, et nous ferons nôtres ces phrases de M. Duponchel, promoteur du Méditerranée-Niger, presque un siècle avant son commencement d'exécution : « Assurant à tous les moyens de développer leurs facultés intellectuelles et morales, l'Etat doit au point de vue des intérêts matériels, s’efforcer de rendre la vie animale abondante et facile à ceux que leurs goûts modestes et leur manque d'initiative personnelle attachent au sol natal ; mais il doit surtout se préoccuper d'utiliser au dehors, s’il ne peut le faire au-dedans,
(x) Les travaux du Niger, E. Belime.
les dispositions plus brillantes de ceux qui, ayant de plus hautes aspirations, un plus grand besoin de mouvement et d'activité ne sauraient s’accommoder de cette douce et paisible existence du foyer domestique ; il doit diriger cet esprit inné d'aventures qui, convenablement employé dans les entreprises coloniales, peut contribuer à la prospérité et à la richesse de la mère patrie ; qui comprimés comme ils le sont aujourd’hui dans un cércle étroit, s’usent dans les cadres d’un fonctionnarisme sans but ou s’épuisent dans les luttes plus dangereuses encore que stériles de la vie politique » (x). La majorité des Français ménagers et paisibles a peur des aventures, peur des désastres, a horreur du risque en un seul mot. Ils n'aiment pas s’aventurer au-delà des mers ; ils n’aiment pas y envoyer leurs fils et encore moins leurs filles. Il n’y a cependant pas d'Empire, pas de colonisation sans peuplement blanc. On voit déjà en Afrique du Nord deux ou trois générations nées sur ce sol avec un esprit, des mœurs, des habitudes différentes de ceux des Français de la métropole. Il est nécessaire qu’un apport répété et constant maintiennent chez cette société française nouvelle nos qualités et nos traditions. En intensifiant en Afrique du Nord le peuplement français on créera un centre d’essaimage qui débordera sur l'Afrique Centrale. Il appartient aux hommes de notre génération de montrer plus que jamais au monde, que la France entend continuer son œuvre coloniale. C’est vainement qu’on essaye de ternir la splendeur de son action en faveur de races, qu’elle amène peu à peu par une législation imprégnée des plus hauts sentiments de solidarité, vers la civilisation totale. Le jour où elle aura réalisé le Méditerranée-Niger, la France aura gagné une victoire pour l’humanité, qui effacera à jamais la défaite que nous avons subie. [Il rendra également possible le maintien d’un riche et puissant domaine africain, un des plus sûrs moyens de reconstituer promptement notre patrimoine amoindri.
(1) Duponchel, Chapitre I de son ouvrage : Le chemin de fer Tyanssaharien, paru en 1870.
ce 144 Es ï Sechion III
Répercussions humaines
Nous aurons beau enrichir et rendre prospère la boucle du Niger, nous n’aurons rien fait si nous n’avons pas en même temps travaillé à l'amélioration du sort physique, moral et intellectuel de ses habitants. Au point de vue humain, il ne nous est pas permis de laisser stagner indéfiniment dans leur inertie pour elles meurtrière, ces POP primitives dont nous avons pris charge.
On peut se demander si les populations du Soudan et du Niger possèdent la facilité d'adaptation qui a rendu possible l’œuvre magnifique de la France, en Afrique du Nord. Sur ce dernier point, l’évolution des nègres aux Etats-Unis est assez instructive (1). Les noirs américains comprennent une élite qui compte dans son sein, les hommes les plus évolués de la race noire. Aujourd’hui, soit comme fermiers, soit comme propriétaires, les noirs exploitent 42 millions d’acres, soit le cinquième de la superficie cultivée des Etats-Unis. Si dans une contrée aussi vaste, aussi neuve, aussi lointaine de notre Afrique, les trois millions d'esclaves introduits de 1620 à 1845 ont pu prendre une telle importance, on ne voit pas pourquoi, sous un chimat qui est le leur, pourvu d'un équipement leur permettant de donner leur mesure, nos noirs du Niger et du Soudan se montreraient inférieurs à leurs frères du Mouveau Monde. Intégrés comme ceux-ci dans une économie nationale, rétribués au prorata de leur contribution à son activité et à son équilibre, ils se développeront comme eux. C’est grâce, en effet, à la valorisation de leur travail incorporé dans un courant d’affaires auquel le standard de vie de l’homme blanc donne le ton, que les Noirs d'Amérique ont réussi à s'enrichir.
Le noir est encore un demi-nomade que la perspective d’une existence meilleure attire aussitôt. Quand il sait que des avantages matériels certains l’attendent quelque part, la distance ne compte pas. L'une des plus grandes préoccupations des administrateurs coloniaux ‘des régions limitro-
(x) Revue politique et parlementaire du 10 janvier 1033.
a cie
phes de la Gold Goast et de la Nigéria Anglaise, est de retenir l’indigène toujours prêt à émigrer sur la promesse d’un travail bien rémunéré. Peu à peu, nous réussissons à fixer ces éternels errants de la brousse. Un paysannat indigène se constitue lentement mais sûrement ; nous avons vu cela en traitant des centres de colonisation du Moyen Niger. Il faut faire à l’indigène dans la mesure de ses besoins et de ses aptitudes, une place de plus en plus grande dans la vie africaine, mais dans le cadre des fonctions utiles et de l’équilibre social. Pour cela, 1l faut donner à l’école populaire indigène un rôle d’impulsion pour créer dans la plupart des villages, un foyer de progrès et de civilisation simple et élémentaire, pour donner un esprit et un sens à l’Afrique paysanne et terrienne. Il faut développer une culture africaine qui révèlera à l’indigène son pays et son âme pour le faire accéder par degrés à cet idéal de la culture francoafricaine qui sera le ciment d’une association féconde et définitive. Peu à peu, on arrivera à développer chez ces indigènes encadrés et dirigés, un instinct terrien familial, le sens de la propriété privée n'étant pas étrangère au nègre. Les différentes races noires comprennent tous les éléments nécessaires à cette nouvelle société noire. Les Toucouleurs sont de parfaits ouvriers, les Mandingues excellents cultivateurs. avec les Mossis et les Sonrhais qui sont aussi pécheurs et marchands, les Haoussa à l'Est du Niger s’entendent parfaitement au trafic commercial. Ce paysannat indigène qui se crée, a besoin de cadres. Le chemin de fer les lui amènera des rives méditerranéennes où fermentent tant d'éléments jeunes, entreprenants et impatients d'agir. Par delà le Sahara, un monde nouveau où tout est à faire, tout est à créer, s'ouvre devant les fils de colons algériens que l’on voit parfois par esprit d'initiative et d'aventure, s'en aller tenter une nouvelle fortune jusqu’au Canada. Il y a également en Afrique du Nord, un grand nombre d'étrangers ou de naturalisés, principalement Italiens et Espagnols, dont le flot oscille à la recherche de travail stable ; pourquoi ne pas les diriger vers ces régions où l'irrigation va apporter à nouveau la vie ?
Ainsi, sur les bords du delta central nigérien, une vaste expérience humaine est en cours, qui, jusqu'ici, a pleinement
réussi. On sait maintenant que le noir peut être transplanté sans difficultés, pourvu qu'il trouve à se fixer sur un sol qui l'enrichisse, qu’il est parfaitement accessible à l'emploi de méthodes agricoles modernes ; que les formules européennes de coopérative pour l’achat de semences, l'exécution des travaux d'intérêt général lui sont rapidement devenues familières, qu’il en apprécie l'efficacité. Les irrigations de l'ingénieur Belime créeront un Soudan nouveau. «A la multitude mal nourrie et mal vêtue des cultivateurs noirs, succèdera des générations de paysans aisés ».
Le Méditerranée-Niger aidera à tenir la terre. Regardons les proportions : l’A.O.F. a une superficie égale à huit fois la France, 13.500.000 indigènes, des climats et des niveaux très différents des nôtres, et 20.000 blancs. Seul le rail renforcera la liaison morale et intellectuelle entre ceux-ci et nous. Il sera un excellent moyen de diffusion de la pensée française, la presse n’ayant, à l'heure actuelle, en Afrique Noire qu’un rôle peu important, et le cinéma et la radiophonie y sont encore peu répandus.
Le Méditerrannée-Niger facilitera, toujours en se plaçant au point de vue humain, la tâche du personnel médical en lui donnant une plus grande mobilité. Il permettra à l’état sanitaire de la population de s'améliorer, non seulement parce que les noirs seront l’objet d’une surveillance médicale constante, mais aussi parce que la mise en culture des terres en friche est le meilleur moyen d’assainissement d'un pays.
Le Méditerranée-Niger servira à satisfaire le goût du déplacement des indigènes ; on les voit en Afrique du Nord faire de plus en plus usage des moyens de locomotion modernes ; l’indigène, le primitif, aime à se déplacer. Ce chemin de fer nous permettra également « de mieux honorer notre fiancée » notre Mère », « de mieux caresser la terre » et de la mieux connaître, comme disaient les Saint-Simoniens, en ouvrant une voie nouvelle de communication. On a tendance à croire que le besoin et le goût des voyages sont des manifestations sociales contemporaines ; qu’ils aient été accrus et facilités par la multiplication et la rapidité des moyens
de locomotion, c’est indéniable, qu'ils aient été crées par eux, c'est faux. Sans parler de ces extraordinaires mouvements que furent les invasions des Huns, les conquêtes islamiques et les Croisades, nous avons la preuve que l’Afrique a toujours été traversée par de grands fleuves humains. Du Fezzan à l'Air, les figurations rupestres, représentant les fameux chars garamantiques, attestent qu'il y eut un courant normal d'échange dans le sens Sud-Est et Nord-Est aux plus lointaines époques.