CHAPITRE VI
Le grand succès de StratonicCy suivant de près celui di Euphrosine^ avait placé Méhul très haut dans l'opinion publique. On espérait beaucoup de lui, et il ne devait pas tromper l'attente générale. Considéré, même avant d'avoir atteint sa trentième année, comme un homme de génie, on pressentait en lui l'une des gloires futures de la France et l'un des soutiens les plus solides et les plus brillants de l'art national. Rarement on a vu la renommée s'attacher d'aussi bonne heure à un artiste, et le respect public l'entourer avec tant de sollicitude et une telle unanimité. Légitimement ambitieux comme il l'était, la situation que Méhul avait si rapidement conquise lui imposait des devoirs dont il était loin de méconnaître la portée, en même temps qu'elle lui inspirait la crainte, commune à tous les grands artistes, de ne pas rester à la hauteur de lui-même.
En attendant une œuvre plus importante, il accepta la tâche d'arranger pour l'Opéra la musique d'un ballet en trois actes, le Jugement de Taris. On sait qu'à cette époque les partitions de ballet n'étaient guère autre chose que des espèces de pastiches, de contons, si l'on peut dire, dans lesquels le compositeur devait avant tout faire entrer un grand nombre de motifs connus, se rattachant à la situation scénique, et qu'il n'avait que la peine de mettre en œuvre et de coudre les uns aux autres. On peut s'en rapporter pourtant à Méhul et croire que, en se chargeant d'un tel travail, il entendait l'accomplir dans des conditions artistiques particulières. Peu désireux d'introduire dans une œuvre qui lui était
confiée des ponts -neufs et de vulgaires flonflons, il choisit, dans diverses compositions de Haydn et d'un musicien injustement oublié aujourd'hui, Ignace Pleyel, un certain nombre de motifs qu'il sut employer avec goût en y mêlant ses propres inspirations ; et comme il ne voulait pas se parer des dépouilles d'autrui, il jugea à propos de faire connaître les deux collaborateurs qu'il s'était donnés et fit inscrire cette mention sur le livret du Jugement de Paris : « Musique de Haydn, Pleyel et du citoyen Méhul», ayant ainsi le bon goût et la modestie de se nommer le dernier.
Ce ballet du Jugement de Paris était l'œuvre du fameux chorégraphe Gardel, et obtint un succès éclatant. H fut donné pour la première fois le mercredi 6 mars 1793^. On ne lira peut-être pas sans curiosité l'avant-propos placé par G-ardel en tête du scénario, et dont voici le texte : « J'ai toujours remarqué dans les ballets d'action que les effets de décorations, et les divertissemens variés et agréables, étoient ce qui attiroit le plus la foule des spectateurs et les vifs applaudissemens ; d'après cette remarque, j'ai cherché un sujet qui pût se plier à faire valoir les grands talens que l'Opéra de Paris, seul, possède en danse, et qui me permît d'étendre les idées que le hasard pourroit m'offrir : l'histoire poétique est le terrein inépuisable que le maître de ballet doit cultiver. Ce terrein n'est pas sans épines (?), mais il faut savoir les écarter pour cueillir la rose. Après avoir feuilleté cette histoire, le Jugement de Paris m'a semblé le plus propre à réunir mes efl'orts pour tenter d'obtenir de nouveau les bontés du public. Si je suis assez heureux pour y parvenir, je déclare (et c'est avec bien du plaisir) que je les devrai au zèle, aux talens et à l'amitié de mes camarades, ainsi qu'à la grande- intelligence àe notre machiniste. »
^Le spectacle était complété par les Frétendus^ 'petit opéra deLemoyne. Les bordereaux de recette de TOpéra nous apprennent que celle de cette première représentation fut de 7,671 livres 18 sols.
SxV VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 79
Quant à l'intelligence du musicien, on voit qu'il n'en était point question dans la prose de Gardel. Il ne faut pas trop lui en vouloir, après tout. A cette époque, et en raison des procédés d'ordinaire employés, la musique d'un ballet était tenue pour fort peu de chose, et ce qui le prouve encore, c'est que le Journal de Taris, en constatant le très grand succès du nouveau ballet, ne soufflait, lui non plus, pas un mot de la musique, réservant tous ses éloges pour le chorégraphe et pour les deux principaux interprètes de l'œuvre : Vestris, qui représentait Paris, et « la citoyenne » Saulnier, qui personnifiait Vénus *.
Trois semaines après la représentation à l'Opéra du Jugement de FâriSy le 28 mars, Méhul reparaissait au théâtre Favart, où il donnait, en compagnie de son ami Hoffman, un petit ouvrage en un acte, le Jeune Sage et le Vieux Fou y qui n'était pas de nature à produire sur le public une impression bien vive 2. La pièce, plus ingénieuse qu'intéressante, n'avait rien de lyrique, ni même de scénique *, quant à la musique, voici le jugement
^Un incident assez curieux, qui se produisit à l'une des représentations du Jugement de Paris, donnera une idée des mœurs théâtrales de l'époque : — « Dimanche dernier (disait le Journal des Spectacles du 2 octobre 1793), après la représentation à' Œdipe à Colone, un citoyen placé dans une loge éleva fortement la voix et dit qu'il étoit honteux pour des républicains de souffrir encore sur la scène des pièces où l'on voyoit des rois, des princes, etc., et qu'il étoit tems d'oublier ces vieilles erreurs de nos pères. Un grand nombre de spectateurs ayant considéré sans doute qu'on avoit élagué de l'opéra qu'on venoit de donner ce qui pouvoit blesser l'oreille des hommes libres et allarmer les amis de l'égalité, et conséquemment que l'orateur avoit tort de se plaindre, s'élevèrent contre lui et demandèrent qu'il fût expulsé. Heureusement un officier municipal se trouva là pour haranguer le public et exposer que le motif qui avoit fait prendre la parole à la personne dont on se plaignoit étant pur, on ne devoit pas le punir d'une faute d'attention. Chacun applaudit, le calme fut bientôt rétabli, l'orateur demeura dans sa loge, et l'on ne s'occupa plus qu'à admirer les talens que les artistes de l'Opéra développèrent dans la représentation du Jugement de Paris. '>
2 Voici la composition du spectacle pour le jour de la première représentation : les Deux Billets, comédie de Florian, le Jeune Sage et le Vieux Fou, Stratonice,
favorable qu'en portait le rédacteur du Journal des Spectacles, Pascal Boyer, qui, — chose rare à cette époque, — était musicien, et même compositeur, comme son confrère Framery, du Mercure : — «... On remarque dans tous les morceaux une harmonie pure, une sage ordonnance, un caractère convenable, et ils concourent plus ou moins au but que l'auteur s'est proposé, celui de former un ensemble agréable. Il y a réussi ; et il faut convenir que si le citoyen Méhul, comme le prétendent certaines personnes, n'a pas produit dans cet opéra de si grands effets que dans Euphrosiney c'est qu'il ne le devoit pas, c'est qu'il ne le falloit pas. Voltaire écrivit-il l'Écossaise avec la même plume dont il se servit pour écrire Mahomet ? et Préville jouoit-il le rôle du bourru bienfaisant comme il jouoit celui de M. Pincé ? Non sans doute. Chaque ouvrage doit différer dans son caractère et dans sa teinte. Malheur au musicien et au peintre qui emploieront toujours les mêmes tons et les mêmes couleurs ! la postérité n'entendra point parler d'eux. — Il n'en sera pas ainsi du citoyen Méhul, à qui nos neveux paieront comme nous sans doute un tribut d'éloges, parce qu'il aura contribué pour beaucoup à leur apprendre qu'il n'est de véritable musique que celle qui est dramatique...» L'article dont ces lignes sont extraites était publié le 27 octobre 1793, c'est-à-dire sept mois après l'apparition de l'ouvrage qu'il appréciait d'une façon si élogieuse. C'est qu'en effet le Journal des Spectacles n'existait pas encore lorsque parut à la scène le Jeune Sage et le Vieux Fou ; et l'on peut dire que le seul fait de revenir de la sorte sur une pièce dont la nouveauté était passée indique de la part de l'écrivain une grande sympathie pour la partition de Méhul.
Mais il y a quelque chose de plus intéressant encore que cet article : c'est une réponse qu'y fit Méhul, sous la forme d'une lettre adressée au journal, lettre fort curieuse, que celui-ci publia dans son numéro du 8 novembre, et que personne sans doute ne s'est avisé d'y aller chercher, car elle est restée inconnue jusqu'à ce jour. La voici :
Alix auteurs du journal.
Je vous dois des remerciemens, citoyens, pour les éloges que vous avez bien voulu donner à la partition du Jeune Sage et du Vieux Fou, et pour les remarques judicieuses qui les accompagnent. Je mettrai à profit et la louange et la critique; l'une enflamme et l'autre éclaire; l'une est la seule récompense digne d'un artiste, et l'autre doit être son guide fidèle. Mais pour nous retenir au bord du précipice, la critique ne doit avoir aucune timidité; et pour ne point égarer, la louange doit se dispenser avec retenue. C'est ce que vous n'avez pas fait , citoyens ; car dans votre article le bien que vous dites de mon Jeune Sage et de mon Vieux Fou me paroît trop exagéré, et il me semble que vous n'appuyez pas assez sur les défauts qui s'y trouvent. Ce reproche vous paroîtra peut-être singulier, mais il cessera de vous étonner lorsque vous me connoîtrez bien. J'aime la gloire avec fureur, je suis désireux de louanges; mais j'aime encore mieux la vérité. Écoutez-la, citoyens, je vais vous la dire. A l'exception des deux reproches que je viens de vous faire, Fanalyse du Jeune Sage m'a paru parfaitement faite. Elle m'a prouvé que vous connoissiez bien le cœur humain, l'art dramatique et l'art musical ; que vous saviez être concis et élégans, et que nous pouvions nous en rapporter aveuglément à toutes vos observations ; enfin je pense qu'elle vous fera autant d'honneur qu'à moi, et j'en suis bien aise : cela m'aidera un peu à m'acquitter de tout ce que je vous dois.
Cette lettre est assurément intéressante. En nous donnant une preuve de la sincère modestie de Métiul, elle nous montre aussi qu'il avait la pleine conscience de sa valeur. Ces simples mots : J'aime la gloire avec fureur ^ en disent plus à ce sujet que tout ce qu'on pourrait imaginer. Justement flatté de pouvoir offrir à ses lecteurs une telle correspondance, le Journal des Spectacles l'accompagnait de ces courtes observations : — «Nous avons cru être justes en rendant compte de la partition du Jeune Sage et du Vieux Fou; et notre intention dans cet article, comme dans tous les autres, a été de faire preuve de la plus exacte impartialité. S'il est donc vrai que nous ayons donné trop d'éloges au citoyen Méhul, ce qu'il nous est difficile de concevoir, on ne doit s'en prendre qu'à l'en-
thousiasme que doit nécessairement inspirer à celui qui s'en occupe l'ouvrage d'un grand maître. Cette lettre^ qui fait le plus grand honneur au citoyen Méhul, ne devoit pas rester dans notre portefeuille, ainsi qu'il nous en a témoigné le désir, et il nous excusera de l'avoir publiée, lorsqu'il fera attention que nous serions bientôt obligés d'abandonner la tâche que nous avons entreprise, si les artistes célèbres comme lui dédaignoient de nous soutenir dans une carrière où la rancunière médiocrité nous assaille de toutes parts*.»
C'est à partir de ce moment que commence une période singulièrement active de l'existence artistique de Méhul. Nous allons le voir multiplier ses productions dramatiques, et cela sur plusieurs théâtres à la fois, se montrant coup sur coup à l'Opéra, à l'Opéra-Comique, à la Comédie- Française, ce qui ne l'empêchera pas d'écrire en même temps, pour les grandes fêtes nationales de la République, des compositions vocales du plus grand caractère, dont souvent l'importance était considérable, et dans lesquelles on peut dire qu'il déployait un génie magnifique. Ce n'est pas tout : parmi les événements qui surgissent alors de toutes parts, il en est qui lui inspireront d'autres compositions de divers genres, et enfin, se dépensant de toutes façons, se multipliant à l'infini, il deviendra bientôt l'un des soutiens les plus fermes du Conservatoire naissant, de r« Institut national de musique» fondé par Barrette, sans pour cela négliger de prendre une part très active à l'organisation et à l'exécution musicales des fêtes véritablement imposantes que la Convention jugeait utile d'offrir au peuple parisien. La vie de Méhul à cette époque dut être en vérité fiévreuse et brûlante, et l'on a peine à convevoir qu'un seul homme ait pu suffire à
* Entre autres morceaux inte'ressants, la partition du Jeune Sage et le Vieux Fou contenait un air charmant: le Papillon léger, qui survécut longtemps à cet ouvrage. (Voy. Biographie 3Iichaud, art. Méhul, note d'Ad. de la Fage.)
SA VIE, SON GÉNIE j SON CARACTÈRE 83
une tâche aussi formidable que celle qu'il s'imposait. Je vais faire en sorte de procéder par ordre dans le récit des faits, ce qui ne sera pas toujours facile, lesuns s 'enchevêtrant souvent et singulièrement avec les autres.
Le premier ouvrage scénique dont il s'occupa après Je Jeune Sage et le Vieux Fou fut un drame lyrique en trois actes, Phrosme et Mélidorej écrit en vue du théâtre Favart, et dont il tenait le livret d'Arnault, l'auteur alors fameux de Marius à MinturneSj tragédie qui avait eu un énorme retentissement *. A propos de cet opéra, dont, il faut l'avouer, le sujet horrible et sombre était singulièrement choisi, surtout pour le théâtre auquel on le destinait, Arnault lui-même a donné, trente ans plus tard, dans ses Souvenirs d'un sexagénairej des détails précieux et que l'on chercherait vainement ailleurs, touchant le caractère de Méhul, ses habitudes et l'existence qu'il menait alors; ces détails appartiennent tout naturellement à la biographie du grand homme, et l'on ne saurait, en raison surtout de leur précision, les lire sans un véritable intérêt :
...Je m'étais amusé, dit Arnault, à composer non pas un opéracomique, mais un drame lyrique, dramma per musica, comme disent les Italiens ; et ce drame avait été reçu à la Comédie-Italienne, nom que portait alors notre second théâtre lyrique. Les acteurs m'ayant prié de mettre en vers le dialogue, qui dans l'origine était en prose, et que depuis on m'a prié de remettre en prose 2, je m'imposai ce travail dont le sujet n'a guère d'analogie avec le caractère de l'époque où il fut achevé. L'admiration que m'inspirait le génie de Méhul, à qui ce sujet
* Arnault, qui d'ailleurs ne manquait point de talent, eut une destine'e assez étrange. Royaliste ardent, au point qu'il se vantait d'écrire avec «une main toujours revêtue de fleurs de lys », il s'attacha cependant à la fortune de Napoléon, qu'il accompagna en Egypte, et se vit exiler par les Bourbons en 1816, après avoir été exclu de l'Institut dès les premiers jours de la Restauration. Il rentra pourtant en France en 1819, et dix ans plus tard retrouva son fauteuil à l'Académie française, dont il devint même le secrétaire perpétuel.
2 II faut remarquer pourtant que Melidore et Phrosme fut joué envers.
avait plu, me donna le courage de le remanier. Si affreuse que soit l'époque que me rappelle ce travail, je ne le revois pas sans plaisir quand je songe qu'il fut l'occasion de ma liaison avec un des hommes que j'ai le plus aimés, avec un des hommes les plus aimables que j'aie connus.
Méhul n'avait guère alors que trente ans. Il était doué de l'imagination la plus ardente et de la sensibilité la plus vive, facultés qu'il dépensait presque exclusivement dans la culture de son art, et qui, réunies à un jugement exquis et à un esprit supérieur, composaient son génie. Ambitieux de gloire au delà de toute idée, il sacrifiait à cette ambition l'intérêt même, auquel à son âge on sacrifie tous les autres ; il réservait, pour exprimer les passions, toute l'énergie avec laquelle il les eût senties s'il s'y fût abandonné.
Hors du monde, au miheu du monde même, il était tout à son art. Des amis chez lesquels il s'était mis en pension pourvoyant à ses besoins, il ne sortait guère de la réclusion à laquelle il s'était condamné pour vivre dans la postérité, comme un cénobite pour gagner la vie éternelle, qu'autant qu'il y était contraint pour diriger ses répétitions.
Je ne crois pas que notre première entrevue ait été ménagée par un médiateur. Il me semble que, tout plein de l'impression qu'avaient faite sur moi son Euphrosme et sa Sl.ratonice, je courus le remercier de tout le bonheur que je lui devais.
A la nature des éloges que je lui donnai, il reconnut que je l'avais compris; et par une suite de cette sympathie, dès cette première entrevue, nous prîmes l'engagement de faire un opéra ensemble. Rien de plus propre à lier deux personnes qui ont quelque analogie morale, qu'un rapprochement où, de cœur comme d'esprit, deux associés concourent à la création d'une même œuvre : voilà un véritable mariage. C'est ce qui nous arriva, et je ne le dis pas sans orgueil. Du premier jour que je vis Méhul, se forma entre nous une liaison qui n'a fini qu'avec sa vie, liaison dans laquelle, malgré la sévérité de son caractère, il apportait un charme auquel il était impossible de résister, et que le plus indépendant des hommes, Hoffman lui-même, a senti presque aussi vivement que moi, quoiqu'il s'y soit peut-être moins abandonné.
Je voyais Méhul presque tous les jours, soit à Paris, pendant la mauvaise saison, soit pendant la belle, à Gentilly, où il occupait un appartement dans le vieux château, dont le parc était à sa disposition. Ceci me rappelle un fait assez singuher pour que je croie devoir le consigner ici.
Gentilly n'est pas éloigné de Montrouge. Dans ce dernier village s'était retirée la famille le Sénéchal, famille aussi aimable que respectable, et avec les goûts, les opinions et les affections de laquelle mes goûts, mes opinions et mes affections s'accordaient merveilleusement.
Elle habitait là une jolie maison entre deux jardins. Hors du foyer de la révolution, sans journaux, sans autre société que celle de quelques amis tels que Desfaucherets, Florian, Baraguey d'Hilliers, Lacretelle le jeune et celui qui écrit ceci, exclusivement occupée des arts, elle oubliait quelquefois un désordre auquel elle n'assistait plus et un bruit qu'elle n'entendait plus ; ou plutôt, comme des assiégés qui, familiarisés avec les accidents d'un siège, finissent par n'en plus tenir compte et par rentrer dans leurs habitudes, elle revenait quelquefois aux amusements de l'extrême jeunesse, à ceux où l'on trouve des distractions dans le mouvement et même dans un exercice forcé.
Les dames qui prenaient part à ces jeux, auxquels les enfants étaient admis comme de raison, aimaient surtout ceux où la ruse peut suppléer la vigueur. Tel était le jeu du cerf^ que nous avions modifié dans leur intérêt et pour le rendre plus facile et moins fatigant.
Le jardin, si grand qu'il fût, nous paraissant trop étroit pour les développements de notre tactique , et chacun , chiens comme gibier, regrettant de n'avoir pas un parc à sa disposition, je pensai à celui de Gentilly, dont Méhul pouvait disposer. La demande me parut d'autant plus facile à faire que Méhul était très connu de ces dames. A son début à Paris, avant de travailler pour le théâtre, il avait donné des leçons de musique, et elles avaient été ses premières écolières. Quoique par suite de la détermination qu'il avait prise de se livrer exclusivement à la composition , il eût cessé de les voir, il ne leur en était pas moins dévoué, elles ne lui en étaient pas moins attachées. Nulle part son génie n'était plus admiré et ses hautes qualités mieux appréciées que dans cette société si gracieuse, si spirituelle, si accessible à toutes les impressions du bon et du beau. Le parc, comme on le pense, fut mis à la disposition des chasseurs. La meute, dans laquelle Méhul s'enrôla, fut augmentée en raison de l'étendue du terrain, et divisée en deux bandes, à la tête desquelles on mit un piqueur muni d'un cornet à bouquin, dont il devait sonner dès qu'il apercevrait la bête.
On en força plus d'une, car la partie dura six heures au moins. Pendant tout ce temps, les chiens ne cessèrent pas de donner de la voix, et les chasseurs de donner du cor ou du cornet. A la nuit, chiens, piqueurs, gibier, chasseurs retournèrent scuper de compagnie à Montrouge, tout aussi étonnés qu'enchantés d'avoir obtenu quelques heures de plaisir dans un temps qui en promettait si peu. Baraguey d'Hilliers surtout, que les intérêts de Gustines, dont il était aide de camp, retenaient passagèrement à Paris, et qui s'était livré à ce jeu du meilleur cœur du monde, ne concevait pas qu'on pût encore rencontrer d'aussi douces distractions. Nous nous en étonnâmes bien plus à notre retour. Pendant que nous nous amusions à des jeux d'enfants, tout était en rumeur dans la capitale : Marat venait d'être assassiné i.
* Ceci se passait donc le 13 juillet 1793.
Nous nous étions ))romis de recommencer la partie; il y fallut renoncer. Ce meurtre, qui ne chagrinait pas môme les gens les plus ardents à le venger, servit de prétexte à un accroissement de rigueurs contre les royalistes. Apprenant de plus que les jacobins de Gentilly, car il y en avait partout, avaient tiré de singulières conjectures des innocentes fanfares dont retentissaient les échos de leur commune pendant que leur monstrueuse idole tombait sous le poignard d'une héroïne, nous ne crûmes pas prudent de nous exposer à tomber dans leurs filets, et nous ne renouâmes pas ces parties de chasse dont la curée aurait pu devenir sanglante i.
Comme on le pense bien^ ces jeux innocents, d'ailleurs sitôt suspendus, ne firent oublier ni à Arnault ni à Méhul l'ouvrage en vue duquel ils avaient associé leurs efltbrts. Mais; en dépit de leurs désirs et de ceux des comédiens de Favart, ce ne fut pas sans des peines infinies, ce ne fut pas sans être obligés de surmonter bien des difficultés, d'aplanir bien des obstacles, qu'ils purent parvenir à lui faire voir enfin les feux de la rampe. Préalablement même, ils durent, pour obtenir ce résultat, en écrire et en faire représenter un autre sur un autre théâtre. Arnault a raconté en détail toute cette petite histoire assez singulière, dont je lui emprunte encore le récit, non -seulement parce qu'il offre un intérêt direct en ce qui touche la vie de Méhul et le succès d'une de ses œuvres les plus remarquables, mais encore parce qu'il constitue un chapitre curieux des annales théâtrales de ce temps :
Les répétitions de Phrosiife, dit-il, ce drame lyrique que j'avais composé pour Méhul, allaient cependant leur train. Mais ce n'est pas sans difficulté que nous parvînmes à faire représenter cet ouvrage, que les acteurs étaient impatients de mettre en scène. Qu'on me permette d'entrer dans quelques détails à ce sujet ; cela peut contribuer à faire connaître l'esprit du gouvernement de cette époque, à prouver qu'il ne négligeait pas plus la tyrannie de détail que la tyrannie d'ensemble, et qu'il ne laissait échapper aucun moyen, aucune occasion d'influencer l'opinion pubhque et de forcer les arts à favoriser la propagation de ses doctrines, ce qui n'est pas maladroit quand on le fait adroitement.
'^Souvenirs d'un sexagénaire, T. II, pp. 16-22.
Mais ce n'était pas par l'adresse que brillaient les agents de la commune de Paris à qui appartenait la surveillance des théâtres, et qui avaient rétabli la censure à son profit. Invité par les comédiens et sommé par la police de soumettre mon ouvrage à l'examen préalable des censeurs si je voulais qu'il fût représenté, il fallut bien s^' résigner. Le bureau où se faisait cet examen, auquel était préposé un homme de lettres nommé Baudrais, se tenait dans la cour de la Sainte-Chapelle. J'y fis deux ou trois voyages. . .
Le citoyen Baudrais, à qui j'avais remis mon ouvrage, me le rendit quelques jours après. Il n'y avait rien trouvé que d'innocent, ce que je conçois. «Mais ce n'est pas assez, ajouta-t-il, qu'un ouvrage ne soit pas contre nous, il faut qu'il soit pour nous. L'esprit de votre opéra n'est pas républicain; les mœurs de vos personnages ne sont pas républicaines ; le mot liberté n'y est pas prononcé une seule fois. Il faut mettre votre opéra en harmonie avec nos institutions n^.
Je ne savais pas comment m'y prendre pour satisfaire à cette exigence. S'il n'eût été question que de mes intérêts en cette affaire, j'eusse renoncé à être joué; mais cela eût porté un grave préjudice aux intérêts de Méhul, qui avait fait sur mon poème une musique admirable; cela eût porté un grave préjudice aussi aux intérêts du public, qui se serait vu privé d'un chef-d'œuvre.
Legouvé me tira d'embarras. A l'aide d'une douzaine de vers placés à propos, il amena dans mon drame le mot liberté assez souvent pour satisfaire aux exigences du citoyen Baudrais, et la représentation de Phrosine fut permise : on me fit observer cependant que tout auteur comme tout artiste devait payer sa contribution patriotique en monnaie frappée au coin de la république, que jusqu'à présent je n'avais pas satisfait à cette obligation, et que préalablement à la représentation de Phrosine, il me fallait, de concert avec Méhul, fournir à la scène un ouvrage républicain. Nouvel embarras. Je ne pouvais me résoudre à faire l'apologie de l'ordre ou plutôt du désordre présent, et Méhul n'était pas plus porté que moi à l'acte de complaisance où l'on voulait nous amener.
J'imaginai, pour me conformer au temps sans déroger à mes principes, de choisir dans l'histoire un sujet analogue à la position où la France se trouvait avec l'Europe coalisée contre elle, ce qui, abstraction faite des principes du gouvernement, me fournirait l'occasion de louer.
* En vertu d'un arrêté du Comité de salut public en date du 9 Germinal an II (29 mars 1794), ce Baudrais fut arrêté avec trois autres «membres de l'administration de police, '«Froidure, Soulës et Dangé. Je crois bien qu'il fut jugé, condamné et exécuté. Il n'était plus sans doute assez républicain alors.
dans le patriotisme d'un ancien peuple, celui qui animait les armées françaises. Les traits réels ou imaginaires attribués par la tradition à Mutins Scœvola, à Horatius Goclès, me semblèrent de cette nature. Je les développai dans un acte lyrique dont Méhul composait la musique à mesure que j'en composais les paroles. Le tout fut l'affaire de dixsept jours.
La musique de cet ouvrage est d'une extrême sévérité; c'est de la musique de fer, pour me servir de l'expression de son auteur, qui, s'étudiant à caractériser dans ses compositions les mœurs du peuple qu'il faisait chanter, et l'époque où se passait l'action, avait porté cette fois un peu loin peut-être l'application d'un excellent système. Ainsi en jugèrent les oreilles du plus exigeant des républicains, les oreilles de David. 11 est vrai que, loin d'aimer dans la musique le caractère qu'il donnait à la peinture, David n'aimait que la musique efféminée. Mais la musique italienne même lui aurait-elle plu, adaptée à des vers de ma façon, à des vers écrits par une main qu'il voyait toujours revêtue de fleurs de lis ? Quoi qu'il en soit, la pièce historique fut comptée pour une pièce patriotique, et Horatius Codés ouvrit à Phrosine l'accès du théâtre.
Horatius Codés eut le pas, en effet, sur Mélidore et Phrosine. C'est à r Opéra qu'il vit le jour, à l'Opéra, qui, à cette époque, semblait presque exclusivement voué aux à-propos historiques ou patriotiques et aux pièces inspirées par les événements dramatiques que chaque jour voyait éclore, puisque, du 27 janvier 1793 au 5 janvier 1794, c'est-à-dire dans l'espace de moins d'une année, on y vit représenter six ouvrages de ce genre : le Triomphe de la Bépuhlique ou le Camp de Grandpré , de Gossec ; la Patrie reconnaissante - ou V Apothéose de JBeaurepaire , de Pierre Candeille; le Siège de Thionville, de Jadin; Fabius, de Méreaux ; Miltiade à Marathon, de Lemoyne ; et Toute la Grèce ou Ce que peut la Liberté j du même. Le nouvel ouvrage, qui comportait un acte seulement, fit son apparition le 18 février 1794 1.
* Voici La composition du spectacle de ce jour, telle que la donnait le Journal de Paris dans son programme quotidien des théâtres : — «< Opéra National. Aujourd. la 1^^ représ. d'IIoratius Codes, opéra en un acte, paroles du citoyen d'Arnaud, musique du cit. Méhul ; le Jugement du berger Paris, ballet-pantomime du C. Gardel, précédé de VOffrande h la Libertéy scène religieuse du C. dossec. »
Il faut avouer qu'Arnault aurait pu être plus heureux sinon dans le choix du sujet, dont la grandeur était bien de nature à inspirer un musicien d'un génie aussi puissant et aussi mâle que celui de Méhul, du moins dans la façon de le traiter. Son livret offre certaines qualités grandioses, et renferme quelques vers expressifs et bien frappés; mais il est sec et absolument dépourvu d'intérêt. Néanmoins, grâce à la valeur de la musique, à la beauté du spectacle et à l'ampleur de la mise en scène, le public fit à Horatius Codes un accueil favorable. Voici comment le Journal de Taris rendait compte de la représentation : — « Horatius CocïèSy opéra en un acte, a été représenté pour la première fois avec succès le 30 pluviôse. L'auteur a réuni dans ce poème deux traits également glorieux au peuple romain : celui d'Horatius Coclès, trop connu dans l'histoire pour qu'il soit besoin de le rappeler à nos lecteurs, et le dévouement non moins célèbre de Mutins Scœvola. Il eût été difficile de retracer séparément sur la scène l'un ou l'autre de ces faits glorieux; mais aussi, réunis sous un même cadre, ils présentent un autre inconvénient : l'action se partage en deux autres qui se nuisent réciproquement et fatiguent le spectateur en afi'oiblissant l'intérêt. C'est à ce défaut qu'il faut attribuer les parties faibles de cet ouvrage, qui contient pourtant de grandes beautés. La musique est du citoyen Méhul, et fait honneur à ce compositeur connu. Le goût du chant en est sévère et d'une couleur forte, et heureusement adapté aux passions qu'il exprime. L'auteur des paroles est le cit. Darnaud^.»
Castil-Blaze, qui éprouvait pour Méhul une admiration bien légitime, parle ainsi d'Horatius Coclès dans son Académie impériale de musique : — « Horatius Coclès^ acte lyrique, d'Arnault, musique de Méhul, ne dut pas son triomphe à la circonstance. Nous voyons maintenant des opéras en cinq actes veufs de leur ouverture, des opéras borgnes, précédés seulement par une introduction de quelques mesures ; Méhul
^Journal de Paris, du 23 février 1794.
écrivit une de ses plus belles symphonies pour Horatius Codés ; on l'exécute encore aux concerts du Conservatoire. Les quatre cors de Torcliestre sonnèrent ensemble pour la première fois dans cette ouverture; Méliul n'en employa que deux dans le reste de son opéra. — Le livret d'Arnault était peu favorable pour le musicien. L'uniformité des sentiments^ la nullité de l'action (tout se passe en récits), l'absence des femmes (elles ne figuraient que dans le chœur), s'opposaient à la bonne structure de la musique, et surtout à la diversité des couleurs, si nécessaire à l'effet général d'un drame chanté. Les adieux du jeune Horatius à son père, duo qui finit en trio, le chœur : Si dans Je sein de Romey sont des productions pleines de vigueur et remarquables par un rythme bien établi, dont les résultats agissent vivement sur l'auditoire. Le passage du pont Sublicius, l'action d'Horatius, arrêtant l'ennemi tandis que l'on coupe une arche du côté de Rome, s'exécutaient sous les yeux du public sur la vaste scène de l'Opéra i. »
Je souscris bien volontiers aux éloges que Castil-Blaze accorde à la partition d'Horatius Codés, qui renferme en effet des pages superbes et empreintes du souffle le plus vigoureux. Mais je dois dire qu'en un point Castil-Blaze est dans l'erreur, et que les quatre cors qu'il a cru entendre dans l'ouverture n'ont existé que dans son imagination. La recherche que j'ai faite à ce sujet a même été pour moi l'occasion d'une petite découverte relative à un fait resté jusqu'ici inconnu : c'est qu'il existe, pour Horatius Codés, deux ouvertures, absolument distinctes et différentes l'une de l'autre. Ce fait m'a été révélé par la confrontation que j'ai été à même d'établir, aux archives de l'Opéra, entre la partition gravée et la partition manuscrite, celle qui servait à la conduite de l'orchestre. Dans la première, l'ouverture, qui comprend un lento et un allegro vivace, est tout entière en ré majeur; dans la seconde, cette ouverture
* h'' Académie impériale de musique, t. II, p. 30.
est composée d'un lento non troppo en ré mineur et d'un allegro en ré majeur. Toutes deux, je le répète, sont parfaitement distinctes ; mais, dans l'une comme dans l'autre, on ne rencontre que deux cors, et non pas quatre *. Le seul endroit de l'ouvrage où quatre cors se fassent entendre est le fragment choral très court (dix mesures) qui termine la seconde scène, sur ces quatre vers :
Liberté que son bras seconde, Toi qu'il défend, \eille sur lui!
La cause qu'il sert aujourd'hui Un jour sera celle du monde.
Il suffit de parcourir la partition à^ Horatius Codes pour être convaincu de l'erreur de Castil-BIaze.
C'est le même Castil-Blaze qui fait le récit d'un accident assez grave par lequel fut signalée l'une des représentations d'Horatius Codés: — «A la troisième représentation, dit-il, le pont s'écroula trop tôt, et sous les pieds de la troupe armée. Adrien, M^^^ Mulot (Horatius père et fils), une foule de choristes tombèrent, beaucoup furent blessés. Adrien eut les jambes lacérées cruellement, un malheureux figurant subit l'amputation d'une cuisse. On assure que des malveillants avaient préparé cette catastrophe en enlevant les boulons qui servaient à réunir les dhverses pièces du pont.» L'accident ici relaté se produisit en effet, et j'en vais fournir la preuve ; mais je crois que, comme à son ordinaire, Castil-Blaze en a un peu enjolivé les détails. En tout cas, ce n'est pas à la troisième représentation à^ Horatius Codes qu'on eut à le déplorer, mais à une reprise de l'ouvrage. Il est à peu près certain qu'à cette troisième représentation ne prenaient part ni Adrien ni
* C'est la première de ces deux ouvertures, celle qui commence et finit en ré majeur, que Mëliul a placée plus tard en tète de sa belle partition di Adrien.
M^'^ Mulot; puisque à la création la pièce était ainsi distribuée * :
Valerius Publicola, consul Lays.
Horace, surnommé Goclês Chéron.
MuTius ScÉvoLA Laîné.
Le jeune Horace Rousseau.
Un ambassadeur de Porsenna .... Dufresne.
Mais voici une sorte de procès-verbal authentique de ce petit événement, qui semble avoir ému quelque peu les Parisiens, puisqu'on en fit l'objet d'une publication spéciale. Ce que je vais reproduire ici avec la plus scrupuleuse exactitude est le texte d'une feuille volante qui se vendait évidemment dans les rues, d'un canard, comme nous dirions aujourd'hui, appelé à renseigner le public sur le fait dont les spectateurs du Théâtre des Arts (c'est ainsi qu'on appelait alors l'Opéra) avaient été les témoins attristés^: