ARRIVÉ HIER AU THÉÂTRE DES ARTS
A la première représentation de la reprise de V opéra c^'Horatius Coclès, et les noms des acteurs grièvement blessés.
Hier s'est donnée au théâtre des Arts la première représentation de la reprise de l'opéra d''Horatius Coclès. L'affïuence du public y était considérable. L'enthousiasme le plus prononcé et le plus général était à son comble , lorsqu'au moment où Horatius Coclès , chargé de
1 Je reproduis cette distribution telle qu'elle se trouve en tête de la pièce imprimée.
2 Je dois la communication de ce document intéressant et rarissime à un de mes bons confrères et de mes bons amis, M. Er. Thoinan, qui s'est beaucoup occupé de Mëhul et qui professe pour lui la plus vive admiration.
défendre à l'ennemi le passage du pont qu'on doit abattre derrière lui, ce qui doit entraîner sa chute dans le Tibre, faisait une vigoureuse résistance, à la tête de sa trouble [troupe], leur nombre, leur ardeur dans l'action ont fait briser le pont dans l'endroit et au moment inattendus. Tombant tous les uns sur les autres, avec leurs sabres à la main, il y en a eu plusieurs de blessés : le citoyen Adrien sur-tout, qui était au centre de la mêlée, s'est trouvé dessous, et a eu un bras et une jambe blessés. La pointe d'un sabre est entrée dans le derrière de la tête d'un des soldats : un autre a eu le genoux gauche foulé ; un troisième, la jambe fortement écorchée : plusieurs se sont trouvés fort mal pendant quelques instans , d'avoir supporté la chute et le poids de tous ceux qui étaient tombés sur eux ; mais heureusement personne n'a été grièvement blessé.
L'administration du théâtre des Arts a fait donner les plus prompts secours. Le ministre de l'intérieur a aussi fait donner les ordres les plus précis, pour que rien ne soit épargné, à l'effet de secourir les blessés. Il a ordonné d'instruire, de ce qu'il en était, le public qui témoignait le plus grand intérêt, mais quia repris son calme , et a exprimé la satisfaction la plus vive, lorsqu'il a été certain que personne n'était dangereusement blessé.
Le citoyen Gardel, qui a annoncé cette nouvelle, a ensuite joué son rôle dans le Ballet du Déserteur, de manière à mériter les applaudis- 8emens les plus universels.
Le spectacle n'a fini qu'après dix heures.
De r imprimerie du Correspondant politique, ■Rue Christine, n» 11.
La reproduction de ce petit factum, assurément curieux au point de vue des mœurs de l'époque, nous fait connaître au juste l'importance de l'accident signalé par Castil- Blaze *.
1 Et cet entrefilet du Journal de Paris nous en apprend la date pre'cise, laissée ignorée par le canard en question: — u La U^ repre'sentation de la reprise di' Jloratius Codes a été signalée par un événement dont les suites pouvoient être très funestes. Le pont défendu par Coclës s'est écroulé avant le temps marqué, et les acteurs sont tombés les uns sur les autres. Beaucoup d'entre eux ont été blessés, mais il ne paroit pas y avoir eu dans le nombre aucun accident grave. Le spectacle s'est terminé, suivant l'annonce, par la représentation du ballet du Déserteur. » {Journal de Paris, 18 novembre 1797.) — Dans tout cela il n'est nullement question du déboulonnage indiqué par Castil Blaze, qui éprouvait toujours le besoin d'enjoliver et de dramatiser tous les faits dont il rendait compte.
Une fois mis en règle, par la représentation à'Horatius CocïèSy avec l'obligation qu'ils avaient assumée envers les bureaux de la Commune de Paris, les deux collaborateurs s'occupèrent activement de celle de Mélidore et Phrosine. Mais Méliul s'était trouvé mêlé à la confection d'un ouvrage étrange, qui devait, lui aussi, voir le jour, sur la scène de Favart, avant celui qu'il préparait en compagnie d'Arnault. Cet ouvrage, plus burlesque encore qu'odieux, avait pour . titre le Congrès des Bois et sortait de la plume de Demaillot , inconnu encore, et qui préludait de cette façon singulière au futur succès qu'il était appelé à remporter avec Madame Angot. Le Congrès des Mois était un opéra-comique (!) en trois actes, et j'ignore par le fait de quelles circonstances douze compositeurs — pas un de moins — avaient été appelés à en écrire la musique, ce qui n'avait pas dû leur offrir un vif intérêt. Ces douze artistes, qu'on avait choisis parmi les plus célèbres et les plus aimés du public, étaient Grétry, Dalayrac, Desliayes, Trial fils, Berton, Mébul, Cherubini, Jadin, Kreutzer, Blasius, Devienne et Solié l. Cette collaboration musicale brillante ne put sauver d'un naufrage complet l'œuvre de Demaillot, qui était véritablement inepte, et dont le Journal de Taris rendait compte en ces termes : — « En présentant sur la scène la coalition des rois contre la France, on ne peut offrir aux spectateurs que des crimes et non des ridicules; et ce sujet fait pour causer l'indignation peut difficilement exciter le rire. — Si l'auteur du Congrès des Mois est parvenu à remplir ce dernier objet, c'est en sacrifiant dans sa comédie toutes les
^II ne peut y avoir aucun doute sur ce point, car j'ai consulté à ce sujet les registres manuscrits de l'ancienne Comédie- Italienne, qui relatent, avec tous leurs détails, les spectacles de chaque jour, et voici la note que j'y ai trouvée: — «Octodi 8 ventôse l'an 2"^^ (V. st. 26 février 1794). V^ représentation du Congrès des Rois, comédie en 3 actes en prose et ariettes, du Ce» Des Maillot, musique des C^ns Grétry, Dalayrac, Deshayes. Trial fils, Berton, Méhul, Cherubini, Jadin, Kreutzer, Blasius, Devienne et Solié. »
convenances de la scène. Cette pièce n'est qu'une suite de caricatures sans liaison et sans motif, quelques-unes piquantes, d'autres, et c'est le plus grand nombre, froides et trop prolongées. — Dans le premier acte, les maîtresses des rois prennent, et l'auteur ne dit pas pourquoi, le parti de la République Fi'ançoise, et complotent la perte des têtes couronnées, avec Cagliostro arrivé de Rome pour représenter le pape au Congrès. Le complot s'exécute pendant le Congrès même, et au moment où chacun est convenu du morceau de la France qu'il prendra pour prix de la guerre, les François arrivent vainqueurs. Les rois abandonnés fuyent et reparoissent l'instant d'après sur la scène, affublés de bonnets rouges et chantant la Carmagnole pour n'être pas reconnus. — La musique de cette pièce, composée en commun par plusieurs auteurs célèbres, a été fort applaudie; mais vers le milieu du troisième acte le public a commencé à témoigner son impatience ; et la mauvaise exécution du dernier ballet a excité un mécontentement général qui a empêché de finir la pièce i». Elle eut deux représentations seulement, accueillies de telle sorte par les spectateurs que la police jugea à propos d'interdire les suivantes, ainsi que nous l'apprennent les Spectacles de Paris : « Pièce mal accueillie, et arrêtée par ordre au moment où nous écrivons. »
C'est ici que se place un fait très honorable pour Méhul, qui indique bien le cas qu'on faisait dès lors de son talent et de ses œuvres, et dont aucun historien n'a eu connaissance. Ce fait, c'est celui d'une pension que lui accordèrent, afin de l'encourager à travailler pour eux, les sociétaires de la Comédie-Italienne ^. On avait vu de grands artistes, auteurs ou compositeurs chevronnés, connus par un grand nombre d'ouvrages heureux, tels que Favari, Duni, Philidor, Grétrj, être, de la part de la Comédie, l'objet
* Journal de Paris, 13 ventôse an IT — 3 mars 1794. 2 On sait qu'à cette époque la Comédie-Italienne était régie, comme aujourd'hui encore la Comédie-Française, par une Société d'artistes.
d'une faveur de ce genre; mais jamais jusqu'alors un jeune musicien, presque encore à ses premières armes, n'avait été appelé à un tel honneur, et il fallait pour cela que les premiers succès de Méhul eussent été bien éclatants et bien vifs. C'est dans les registres de l'administration du théâtre Favart, à la date du mois de germinal an II (mars-avril 1794), que j'ai trouvé pour la première fois le nom de Méhul compris, au chapitre des pensions, sous la rubrique : Auteurs^ musiciens et autres^ pour une somme mensuelle de 83 livres 6 sols 8 deniers, c'est-à-dire pour une pension annuelle de mille livres ^ Il est présumabie que, par cette gracieuseté, la Comédie-Italienne espérait attacher étroitement Méhul* à sa fortune et l'empêcher autant que possible de mettre ses talents au service du théâtre Feydeau, son puissant et dangereux rival. De fait, Méhul travailla fort peu pour ce dernier.
Revenons enfin à Mélidore et Fhrosiney qui était, il faut bien le dire en ce qui concerne le poète, une œuvre au moins singulière à mettre à la scène, et par trop audacieuse. Arnault en avait puisé le sujet dans le poème étrange de ce Gentil-Bernard loué par Voltaire, sujet qui, avec des noms différents, ne faisait que reproduire la fable si touchante d'Hero et Léandre, mais en la rendant odieuse par l'amour incestueux d'un frère pour sa sœur, tandis que l'orgueil féroce d'un autre frère condamne celle-ci à périr avec son amant. Arnault avait changé le dénouement, en le rendant moins tragique par le repentir tardif des deux frères et le mariage des deux amoureux,
^ Voici les noms des auteurs et compositeurs compris dans cette liste :
Grétry 150 1.
Philidor 66 1, 13 s 4 d.
Monvel 66 13 4
Dalayrac 83 6 8
De Blois 33 6 8
Loulié 25
mais le fond du drame restait effroyablement sombre, et sa donnée première ne pouvait guère inspirer d'autre sentiment que le dégoût. En acceptant un livret de ce genre, Méhul n'en avait évidemment apprécié que le côté pathétique et le parti que son génie passionné pouvait tirer de certaines situations d'ailleurs très puissantes, mais sans se rendre compte de son caractère répulsif et de l'effet fâcheux qu'il devait produire sur le public. A ne considérer que son œuvre personnelle, il est certain que Mélidore et Fhrosine méritait d'obtenir un immense succès. «Je renvoie aux journaux de l'époque, dit Arnault, ceux de mes lecteurs qui veulent savoir sans le lire ce qu'ils doivent penser de mon drame*, je les y renvoie aussi pour savoir l'effet que produisit la musique de cet opéra. Depuis Gluck, depuis le finale du premier acte à' Armide, on n'avait rien entendu d'aussi énergique que le finale du premier acte de Fhrosine; il est à lui seul un ouvrage complet. Source des effets les plus dramatiques, l'attendrissement et la terreur y sont portés au plus haut degré. Aussi fut-il entendu avec le même enthousiasme quarante fois de suite. »
Fhrosine et Mélidore, qui fut représenté pour la première fois au théâtre Favart le 17 floréal an II (6 mai 1794), fut en effet un grand succès pour le musicien i, et aussi pour les quatre artistes fort distingués qu'il avait choisis
* Le spectacle était complété par la troisième représentation de la reprise de Jean-Jacques Rousseau à ses derniers moments, comédie en deux actes de Bouilly. Le programme du Journal de Paris annonçait Philippe et Georgette, de Dalayrac, mais il y eut sans doute un changement dans la composition du spectacle primitivement annoncé, puisque le registre quotidien manuscrit de la Comédie-Italienne porte hi&n Jean- Jacques Rousseau. C'est aussi ce registre qui nous apprend que la recette de cette soirée fut de 4.172 livres 15 sols.
Je dois faire remarquer une grosse erreur typographique du livret de Mélidore, qui fixe la date de la première représentation au 17 germinal (c'est-à-dire au 6 avril), tandis qu'elle est, comme on l'a vu, du 17 floréal (6 mai). Il n'y a pas de confusion possible ici, puisque les registres du théâtre font foi, et aussi les programmes et les comptes-rendus des journaux.
pour ses interprètes : M"^° Saint- Aubin (Phrosine), Michu (Mélidore), Chenard (Aimar) et Solié (Jule). Il n'en fut pas de même pour l'auteur du poème, qui ne trouva guère de sympathie parmi les spectateurs et qui, je l'ai fait entendre déjà, n'en méritait pas : « Fhrosine et Mélidore, dit Fétis, aurait dû trouver grâce devant le public par le charme de la musique, où règne un beau sentiment, plus d'abandon et d'élégance que Méhul n'en avait mis jusqu'alors dans ses ouvrages l; mais un drame froid et triste entraîna dans sa chute l'œuvre du musicien. Toutefois, la partition a été publiée, et les musiciens y peuvent trouver un sujet d'étude rempli d'intérêt. »
Elle est superbe, en effet, cette partition, et n'eût-on à y signaler que le duo d'introduction entre Aimar et Phrosine : Non, non, cesser de Vesx)érery le colossal et splendide finale du premier acte, et l'air si pathétique de Mélidore au second: Du noir chagrin qui me dévore..,, elle constituerait une œuvre hors ligne. Et cependant, une partie du public restait rétive à la manière si nouvelle de Méhul, à sa façon de comprendre la musique dramatique*, et les inspirations les plus tendres, les plus touchantes ne pouvaient, de la part de certains esprits timorés, faire pardonner au compositeur les hardiesses et les audaces de sa déclamation, la puissance du sentiment dramatique qu'il développait avec tant de vigueur. Dans un drame sombre jusqu'à l'horreur, fougueux jusqu'à l'emportement, d'aucuns auraient voulu lui voir dérouler des cantilènes caressantes, égrener un chapelet de doucereuses mélodies; comme si Corneille avait pu traiter les scènes terribles des Horaccs dans le style de son incomparable invocation de l'Amour à Psyché ! Entre autres, un journal, d'ordinaire mieux inspiré, la Décade philosopldqiie , se montra dur envers lui de la façon la plus maladroite et jusqu'à la plus évidente injustice. Après avoir fait de la partition
* Toujours les mêmes réticences, et la même injustice. Il n'y a donc ni abandon ni élégance dans /Stratonice? —
une analyse très sévère, ce recueil s'exprimait ainsi, en manière de conclusion : — « La sévérité de notre critique étonnera le citoyen Méhul, qui paroit être le compositeur à la mode et que tous les journalistes encensent. Mais notre journal, à nous, n'est pas consacré à la flatterie. On compare déjà Méhul à Gluck; effectivement il a quelque chose de ce maître. Mais il devroit sacrifier à la mélodie. Nous ne croyons pas qu'il se soit nourri de la lecture des productions musicales de nos maîtres en cet art, les Italiens. On nous a même assurés qu'il en faisoit peu de cas. Il a tort. Tant que le système actuel de musique sera suivi (quel système? Méhul avait justement la prétention d'en introduire un nouveau parmi nous), c'est en Italie qu'il faudra chercher nos modèles. J.-J. Rousseau, qui avoit probablement plus observé, plus comparé que tous nos jeunes compositeurs modernes, n'eut à cet égard toute sa vie que la même opinion l... »
Il y a lieu de croire qu'au point de vue musical Méhul faisait peu de cas des opinions de J. J. Rousseau; et il avait cent fois raison, puisqu'il envisageait la musique sous un tout autre aspect. Rousseau, ravalant un peu l'art qu'il adorait, ne lui laissait que le droit de charmer; Méhul, comprenant toute la puissance de cet art merveilleux, voulait qu'au charme il joignît l'émotion. Le chef-d'œuvre de Rousseau est le Devin du village; celui de Méhul est Joseph. Il suffit, je crois, de nommer les deux œuvres pour que chacun des deux systèmes soit jugé à sa juste valeur.
Malgré tout, Mélidore et Phrosine^ par le fait d'un livret fâcheux, n'obtint qu'un succès relatif et peu prolongé. Arnault, bien entendu, n'accepte pas ces conséquences, et attribue à des causes étrangères la courte existence de l'ouvrage : — « On s'étonnera sans doute, dit-il, que l'ouvrage ne soit pas resté au théâtre. Voici pourquoi. Le rôle le plus difficile de la pièce, le rôle de Jule, avait été donné
* La Décade philosophicLu^j^Htique et littéraire du 30 floréal an II.
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à Solié, chanteur habile, acteur intelligent, mais qui n'avait ni l'énergie morale, ni la vigueur physique en dose suffisante pour le remplir • il passa ce rôle à Elleviou, qui, alors dans toute la force de l'âge, péchait peut-être par des qualités opposées aux siennes. La pièce y gagna plus que l'acteur, qui se tuait en lui donnant une nouvelle vie. Survinrent cependant des discussions politiques dans lesquelles il se trouva compromis; car alors tout le monde se mêlait de tout. L'affaire de Vendémiaire, je crois, lui attira les ressentiments du parti vainqueur, et comme il était de la réquisition, on exigea qu'il se rendît à l'armée, exigence à laquelle il satisfit de fort bonne grâce. Le cours des représentations de Phrosine fut interrompu par cet incident; et comme Méhul, de concert avec moi, ne voulait pas remettre cet ouvrage en scène sans des changements qui n'ont jamais été achevés, il n'y a pas reparu, malgré le désir que les acteurs avaient de le rendre au public. C'est un chef-d'œuvre perdu pour lui et pour eux, chef-d'œuvre musical, bien entendu l. »
Mais l'histoire de Mélidore et Phrosine ne s'arrête pas là, et il était dit que la politique devait lui susciter des difficultés de tout genre. Arnault nous a raconté combien de peine les deux auteurs avaient éprouvée pour le faire parvenir à la scène; c'est encore lui qui va nous faire connaître les ennuis qu'il leur causa, les dangers qu'il leur fit courir lorsque enfin ils eurent réussi à le présenter au public. Il faut avouer que tout n'était pas rose alors, même dans le métier d'auteur et de compositeur dramatique :
Le succès de cet opéra, qui fut joué six semaines ou deux mois avant la chute de Robespierre 2, pensa nous compromettre, Méhul et moi, avec la faction dominante. Ne pouvant trouver dans le poème et dans la musique des bases d'accusation, on en chercha dans les accessoires, dans les costumes, dans les oripeaux, dont les acteurs, aussi vains en ce temps-là qu'en d'autres, avaient surchargé leurs habits; on nous dénonça pour ce luxe que nous n'avions pas prescrit, et dont le tailleur lui-même
* Souvenirs d'un sexagénaire.
2 Juste douze semaines avant le 9 thermidor.
n'était pas coupable, ou plutôt n'était que complice. Il nous fallait un défenseur dans le comité de salut public. Méhul me proposa de venir avec lui chez Barrère, qu'il connaissait. Nous exposâmes le sujet de notre inquiétude à ce dernier, qui nous admit à son audience avant trente ou quarante solliciteurs dont son antichambre était remplie. — « Si vous m'en croyez, nous répondit-il, vous ne vous occuperez pas décela. Laissez votre opéra suivre sa destinée à travers les dénonciations. Vous ne gagneriez rien à le retirer ; on se prévaudrait même de ce fait contre vous ; on affecterait d'y voir un aveu de vos intentions. Quiconque appelle sur lui l'attention publique par le temps qui court n'est-il pas exposé à la dénonciation? Et puis, ne sommes-nous pas tous au pied de la guillotine^ tous, à commencer par fnoi? ajouta-t-il du ton le plus dégagé.
Prenant exemple sur Barrère, qui, au fait, dormait au pied de Téchafaud comme un artilleur dort sur l'affût du canon qu'il a chargé, nous laissâmes les choses aller leur train sans nous embarrasser du bruit, et nous fîmes bien,
Méhul pensant à cette audience où Barrère, qui sortait du lit, s'était montré en robe de chambre et le col nu, me disait : « Il me semblait, quand il se plaçait dans son discours au pied de la guillotine, qu'il avait déjà fait sa toilette pour y monter i. »
* Arrêté comme émigré en 1792, Arnault n'avait du la liberté et peutêtre la vie qu'à Mil® Contât, l'admirable artiste de la Comédie-Française, qui avait déployé dans ce but la plus active sollicitude. Arnault voulut lui prouver sa reconnaissance en lui dédiant en ces termes le livret de Mélîdore et JPhrosine :
«< A la citoyenne Contât. — Mélidore vous est dédié, je suis payé de mon travail. J'attends avec moins d'inquiétude le jugement du public. A votre exemple, puîsse-t-il accueillir ce gage d'une amitié vraie comme vostalens, méritée comme votre réputation, et non moins durable qu'elle ! — Arnault. »