‹ MéhulChapitre 14 sur 40 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Ni Mélidore et les préoccupations de tout genre que lui avait causées cet ouvrage, ni Horatius Codés j ni le Congrès des Bois n'avaient absorbé Méliul au point de lui faire négliger un travail qu'il avait entrepris dans le même temps, et qui l'intéressait d'autant plus que les qualités de grandeur et de noblesse qui caractérisaient son style et son inspiration devaient trouver le moyen de s'y faire jour de la façon la plus favorable. Un poète à qui l'on devait déjà plusieurs tragédies applaudies, entre autres Féiiélorij Caïus Gracehus et Henri VIII, Marie-Joseph Chénier, dont le talent mâle et puissant se traduisait en vers d'une autre valeur et d'un autre souffle que ceux d'Arnault, venait d'écrire un Timoléon dans lequel il avait eu l'idée d'associer la musique à la poésie, à l'imitation des tragiques grecs, en mêlant intimement le chœur à l'action scénique. Depuis VEsther et V Athalie de Racine on n'avait guère vu d'essai de ce genre, et Chénier, en proposant à MéhuL d'être son collaborateur pour une œuvre ainsi conçue, donnait à cet essai toute la valeur et toute l'importance artistique qu'on lui pouvait désirer. Mais, cette fois encore, plus d'un obstacle devait retarder l'apparition d'un ouvrage qui lit grand bruit dans le public avant de pouvoir lui être offert.

Député à la Convention nationale, Chénier, orateur puissant, se montrait à l'Assemblée le défenseur ardent de toutes les libertés en même temps que l'ennemi de tous

les excès qui se commettaient en leur nom; poète dramatique, il transportait volontiers la politique sur le théâtre, et, faisant de la scène comme une seconde tribune, il y combattait encore, avec le même courage, les idées, les opinions, les principes qu'il croyait funestes à son pays. Après avoir, à l'aurore de la Révolution, flétri dans son Charles IX la conduite d'un prince cruel et sanguinaire, il avait voulu, dans sa nouvelle œuvre, réagir contre la tyrannie que Robespierre alors tout-puissant fiiisait peser sur la France frémissante et par lui terrifiée. Cherchant, pour atteindre son but, une situation analogue dans l'antiquité, et la trouvant dans l'histoire de Corinthe, courbée sous le joug d'un despote qui s'achemine au trône par la dictature, il avait choisi pour héros ce Timoléon fameux, qui n'hésite pas, bien que ce tyran soit son frère, à le sacrifier et à le frapper de sa propre main, afin d'arracher sa patrie à la servitude. — Tel était le sujet de sa nouvelle tragédie.

C'est au théâtre de la République, où avaient pris place les dissidents de la Comédie-Française, que devait se jouer TimoléoUj dont les rôles avaient été distribués à Talma, Monvel, Baptiste aîné, Monville et M"^« Vestris *. Mais Robespierre et ses amis veillaient, et l'on sait s'ils étaient soupçonneux en toutes matières. Nous avons vu, par l'exemple de Mélicïore et Throsine, que la censure avait

^A cette ëpoque, où la politique se mêlait fatalement à toutes choses, la Comédie-Française, qui depuis 1789 portait le titre de théâtre de la Nation, s'était divisée en deux camps : le camp réactionnaire, où se trouvaient Fleury, Dazincourt, Saint-Prix, Naudet, Vanhove, Saint-Fal, Mlles Contât, Devienne, Joly, etc., et le camp révolutionnaire, qui comprenait Talma, Dugazon et sa sœur M^^^ Vestris, Grandmesnil, Michot, Mlle Desgarcins et quelques autres. Une scission s'était opérée, et tandis que les premiers poursuivaient une campagne dangereuse qui devait aboutir pour eux à une arrestation en masse et à une longue détention, leurs anciens compagnons, devenus leurs rivaux, introduisaient le grand répertoire tragique et comique dans la salle des Variétés-Amusantes, devenue le théâtre de la République, et qui n'est autre que la Comédie- Française actuelle.

été rétablie, et qu'elle fonctionnait avec zèle au plus grand profit des doctrines dont les Comités alors florissants se montraient les apôtres énergiques. Elle n'avait pas jugé bon^ sans doute, de paraître s'opposer ouvertement à la représentation de Timoléon, puisque le théâtre de la République s'occupait avec activité de la mise à la scène de l'ouvrage, donnait tous ses soins aux études qu'il nécessitait, et pendant cinq semaines fit annoncer sa prochaine apparition sans que personne y trouvât à redire et parût songer à s'en émouvoir; mais on peut supposer, sans trop de crainte de se tromper, que les intéressés avaient été avisés par elle et se tenaient sur leurs gardes, n'attendant que le moment opportun pour frapper le coup qu'ils méditaient en secret.

Depuis le 16 germinal (5 avril 1794), les feuilles politiques qui publiaient régulièrement chaque jour le programme des spectacles, à commencer par le Moniteur universel, inséraient, à la suite de celui du théâtre de la République, l'annonce que voici : « En attendant la première représentation de Timoléon, tragédie nouvelle à grands chœurs. » Cela dura jusqu'au 19 floréal (8 mai), où l'on vit cette annonce pour la dernière fois. Elle disparaît tout à coup dans les deux numéros suivants, et dans celui du 22 floréal, le programme du théâtre de la République est remplacé par cette mention, inscrite entre parenthèses : Nous n'avons 2^cis reçu V annonce. Puis, il n'est plus question de Timoléon, Que s'était-il donc passé? un incident très violent, paraît-il, qu'on avait vu se produire à la répétition générale, mais dont il est difficile aujourd'hui de retrouver la trace précise. J'ai parcouru vainement les comptesrendus des séances de la Convention, de la Commune de Paris, du club des Jacobins, dans l'espoir d'y trouver une relation de cet incident, qui fit grand bruit dans Paris; les journaux que j'ai consultés sont muets eux-mêmes à ce sujet, et ce n'est que dans un recueil périodique, la Décade philosophique j ji^^^^tiQ}^^ ^i littéraire, que j'ai rencontré enfin le petit récit dont voici la reproduction textuelle :

On annonçait depuis long-tems une tragédie de Chénier, intitulée Timoléon. Une grande répétition a eu lieu le 19 (Floréal); il y avoit beaucoup de monde. Julien de la Drôme, ne pouvant voir de sang-froid Timophane, frère de Timoléon, recevoir la couronne, sans que le peuple s'indignât, a tonné contre cet ouvrage. S'il n'y a dans Corinthe, a-t-il dit, qu'un Timoléon, il y a dans Paris autant d'ennemis de la royauté^ autant de Timoléon, qu'il y a de sans-culottes ; et ce seroit les insulter que de leur donner une pareille pièce.

Pendant que Julien s'exprimoit avec énergie contre l'ouvrage, son fils, âgé de 14 ans, faisoit les quatre vers suivans :

Au théâtre françois Timoléon revit; Il hésite à frapper un despote profane. Le parterre s'indigne, et d'un trépas subit Timoléon tombe avant Timophane.

Chénier s'est rendu au Comité de sûreté générale, a brûlé lui-même son manuscrit, et a demandé acte de cette conduite, à laquelle tous les patriotes applaudissent i.

Déjà, à deux reprises, Chénier avait eu maille à partir avec les Jacobins. Lors de la représentation de Gaïus Gracchus (février 1792), ceux-ci ne lui avaient pas pardonné cette exclamation énergique placée dans la bouche d'un des personnages du drame, et qui se retournait contre les puissants du jour : Des lois, et non du sang! le montagnard Albitte, placé un soir dans une loge, se leva subitement à ces mots, et, d'une voix enfiévrée par la colère, s'écria : Du sang, et non des lois! une scène tumultueuse s'ensuivit, et le lendemain la pièce était défendue. L'année suivante, Chénier faisait représenter sa tragédie de FénéloUy et, comme on l'a dit, «il y avait de la vertu et du courage à montrer au théâtre en 1793 le plus touchant modèle de la philosophie chrétienne et de l'humanité». Aussi, Fénélon fut-il interdit à son tour. Toutefois, ces deux ouvrages avaient pu du moins être représentés, tandis qu'on ne laissa pas à Timoléon la faculté même de se produire. Robespierre, ne voulant pas agir par lui-même, n'avait point négligé

* Décade 'philosophique, 30 floréal an II.

pourtant, comme on le pense, de s'informer des tendances de l'œuvre nouvelle, et c'est dans le but de provoquer un éclat qu'il avait, le jour de la répétition générale, envoyé un grand nombre des siens au théâtre de la République, où ils avaient rempli leur tâche en conscience. Or, que ce fût pour la raison publiquement donnée par Julien de la Drôme, d'après le récit de la Décade y ou, ce qui semble beaucoup plus probable, que ce fût à cause du meurtre du dictateur qui formait le dénouement de la pièce et dont l'exemple pouvait paraître dangereux aux amis de Robespierre, toujours est-il que la représentation de Timoléon fut interdite par un arrêté du Comité de salut public, et que l'ouvrage dut attendre, pour voir le jour, que le 9 thermidor eût amené la chute des Jacobins et de leur chefi.

Pour ce qui est de la destruction de son, ou, pour mieux dire, de ses manuscrits, il est permis de supposer que Chénier ne s'y prêta pas d'aussi grand cœur que semblait le croire la Décade , et que ce n'est pas de son plein gré qu'il fit le sacrifice de son œuvre. « Timoléon, a dit un de ses biographes, ne fut point imprimé ; ses divers manuscrits furent recherchés avec tout le zèle d'une inquisition farouche, saisis et brûlés; lorsqu'il fut imprimé en 1795, ce fut sur un manuscrit que M"^*^ Vestris avait heureusement sauvé 2.» C'est donc grâce à M*"^ Vestris que, quatre mois plus tard, Chénier put en appeler au jugement du public de l'indignité de ses ennemis. Nous retrouverons à ce moment Timoléon,

^Chénier célébra cet événement par un hymne superbe, V Hymne du 9 Thermidor^ qui débutait par ce vers :

Salut, neuf Thermidor, jour de la délivrance !

^Biographie universelle et portative des Contemjjorains. — Ce recueil, d'ordinaire merveilleusement informé, commet pourtant une grave et singulière erreur en avançant que Timoléon « fut représenté dans les temps les plus orageux de la Terreur, c'est-à-dire quelques mois avant la chute de Robespierre. « On vient de voir ce qu'il en est.

Mais ce n'était pas là le seul ouvrage qui devait associer les grands noms de Chénier et de Méhul, ce n'était pas surtout celui qui devait donner le plus d'éclat à leur collaboration. Au moment même où ils se voyaient réduits à l'impuissance par l'interdiction lancée sur les représentations de Timoléon, les circonstances les rapprochaient de nouveau^ et ils enfantaient une œuvre dont la beauté sereine et virile eût suffi, malgré ses proportions modestes, pour rendre à elle seule leurs noms immortels. Je veux parler de cet hymne magnifique et grandiose, le Chant du Départ, de ce cri de guerre et de liberté, aux accents si mâles et si fiers, qui semble résumer en lui ce que l'antiquité nous a légué de plus noble et de plus admirable, et qui, ainsi que la Marseillaise, a fait le tour de l'Europe dans les plis du drapeau tricolore, excitant nos soldats qui combattaient pour l'indépendance et l'affranchissement de la patrie!

L'histoire de ce chant merveilleux, véritable chant sacré, hymne héroïque de délivrance, dans lequel semble palpiter l'âme même de la France, est bien difficile à retracer avec exactitude. Plusieurs versions ont eu cours à son sujet, et le choix entre elles est malaisé.

Suspect alors, et accusé de «modérantisme» malgré les gages qu'il avait donnés de son libéralisme, Chénier était tenu à la plus grande discrétion. D'ailleurs, son frère André, le poète immortel, était en prison, et, plus encore pour ce frère bien-aimé que pour lui-même, Marie-Josepli faisait en sorte de se soustraire à l'attention de leurs ennemis, seul espoir qui lui restât, quoique bien fragile, de sauver par l'oubli la vie de cet être chéri. « Les arrêts du tribunal révolutionnaire couvraient Paris de deuil. L'unique sauvegarde des prisonniers était l'oubli où ils tombaient à la faveur du nombre. Ceux qui sont sortis à cette époque de la terrible épreuve des cachots se souviennent que c'est à ce moyen de salut que tendait la sollicitude de leurs amis. Il fallait se faire oublier ou périr. Marie- Joseph, alors insulté à la tribune, devenu l'objet de

la haine particulière de Robespierre, qui redoutait ses principes et enviait ses talents, n'aurait eu que le crédit de faire hâter le supplice; il s'abstenait même de paraître à la Convention. Il pouvait mourir avec son frère, non le sauver 1. »

Chénier évitait donc de se montrer*, selon de certains, il se cachait même, ce qui ne saurait passer pour extraordinaire. Quoi qu'il en soit, j'ai tracé moi-même ailleurs, d'après divers récits dont l'exactitude me paraissait probable, un historique du Chant du Déj^art, que je vais reproduire ici :

Peu avant l'époque de l'éclosion de ce chant, le digne et brave Sarrette, fondateur et directeur de l'Institut national de musique dont il devait faire bientôt le Conservatoire, avait été jeté en prison sur la dénonciation d'un subalterne, parce qu'un élève de celte école avait été entendu jouant sur le cor l'air fameux : 0 Richard, ô mon roil du Richard Cœur-de-Lion de Grétry. A cette époque, en effet, cet air semblait séditieux pour ses paroles, même lorsqu'on ne les entendait pas. Cependant, comme Sarrette était l'âme de l'Institut, dont les professeurs et les élèves formaient précisément la meilleure partie de l'ensemble vocal et instrumental qui donnait tant de brillant et de relief aux fêtes publiques, on eut besoin de lui. Au moment de la fête de l'Être-Suprême, célébrée le 20 prairial an II (8 juin 1794), on le fit donc sortir de Sainte-Pélagie, où il était enfermé, pour organiser le programme. Il est vrai que dans les premiers jours il était continuellement escorté par un gendarme, qui avait ordre de ne le point quitter et qui même couchait dans sa chambre. Bientôt pourtant cette surveillance cessa.

Le 15 prairial, Sarrette recevait du Comité de Salut public un ordre signé par Garnot, Barrère et Robert Lindet, lui annonçant l'envoi de l'hymne qui devait être mis en musique pour le 20. Gossec ayant aussitôt composé cette musique, Robespierre donna l'ordre à Sarrette de faire apprendre ce chant patriotique dans les quarante-huit sections, le rendant responsable de sa bonne exécution. En conséquence, les professeurs membres de l'Institut musical se partagèrent les différents quartiers pour y enseigner le chant de l'hymne nouveau. Entre autres, Gossec se chargea des Halles, et Lesueur des boulevards, tandis que

^ Henri de Latouche : Notice sur André Chénier. — On sait qu'André fut conduit au supplice le 7 thermidor, deux jours avant la chute de Robespierre !

Méhul se tenait à la porte de l'établissement i. Et le 20 prairial, en effet, l'hymne fut exécuté au Champ de la Réunion (Champ de Mars) par un grand nombre d'artistes auxquels s'étaient joints 100 tambours élèves de l'Institut et 100 autres tambours ordinaires.

C'est bien peu de temps après cette solennité que Chénier et Méhul composèrent le Chant du Départ. On avait enjoint à Sarrette de faire écrire les paroles et la musique d'un nouvel hymne destiné à célébrer le cinquième anniversaire de la prise de la Bastille. Sarrette n'était plus suspect, mais Chénier l'était devenu; par crainte de Robespierre, il s'était réfugié chez le directeur de l'Institut musical, et celui-ci, l'ayant sous la main, lui demanda tout naturellement les paroles de l'hymne commandé.

C'était un matin. Chénier employa la journée à tracer, du fond de la chambre où il était retiré, les sept strophes de ce chant remarquable, quoique un peu emphatique. Le soir il y avait chez Sarrette une réunion, où Méhul devait se rendre, et il fallait dès le lendemain commencer les études du chant nouveau. Au cours de la soirée, Sarrette donna à Méhul les vers de Chénier, et après les avoir lus rapidement, celui-ci, au milieu du mouvement d'un salon, du bruit des conversations, improvisa sur l'angle d'une cheminée, fort mal placé même pour écrire, le superbe chant que chacun connaît.

Ces lignes résument la tradition la plus connue relative à la composition du Chant du Départ; on peut même dire que le fait qui concerne Méhul, improvisant son chant héroïque sur le marbre d'une cheminée, en s 'isolant au milieu du bruit, est passé à l'état de légende. Je tiendrais volontiers cette version pour la seule exacte. Je ne puis pourtant me dispenser de rapporter ici les détails qu'Arnault, très intime alors avec Méhul, qu'il voyait journellement, a donnés sur le Chant du Départ; mais je ferai remarquer tout d'abord que le récit d'Arnault reporterait la naissance de cette composition à l'époque des répétitions de Mélidore et Fhrosine, c'est-à-dire à trois mois en arrière, ce qui me paraît bien invraisemblable :

Ce pauvre Méhul, dit Arnault, n'était pas cavalier. Pendant huit jours il se vit contraint à garder la chambre par suite d'un voyage à cheval que je lui avais fait faire à Saint-Leu-Taverny. Nos répétitions de

* L'école ëtait installée alors rue Saint-Joseph.

Phrosine en souffraient, mais non sa partition, qu'il revoyait pendant que se guérissaient des blessures qui lui laissaient la tête parfaitement libre. A genoux sur un coussin devant son piano, il ne pouvait jusqu'à parfaite guérison s'y placer d'autre manière ; il s'amusait aussi à composer des pièces détachées. Après m'avoir fait entendre une psalmodie fort expressive qu'il avait faite sur une romance dont je lui avais fourni les paroles, la romance d'Oscar :

— Que pensez-vous de ce chant-ci? me dit-il, en me faisant entendre le Chant du Départ.

— Voilà de bien belle musique et de bien belles paroles! m'écriai-je; car d'encore en encore, il m'avait chanté toutes les strophes de ce chant sublime. C'est de la musique de Thimotée sur des vers de Tyrtée. Je comprends à présent les prodiges que de pareils chants faisaient faire aux Spartiates ! Celui-ci fera le tour du monde. Quel est l'auteur de ces belles paroles ?

— Un homme que vous n'aimez pas, répondit Méhul, un homme dont du moins vous détestez les opinions.

— Qu'est-ce enfin ?

— C'est Ghénier.

— Cela ne change rien à mon opinion sur ce chant. Jamais on n'a si bien fait; jamais on ne fera mieux; jamais, jamais on ne conciliera les deux extrêmes avec autant de goût ; jamais on ne sera tout ensemble aussi noble et aussi populaire. Répétez-moi encore le Chant du Départ.

Après m'avoir satisfait de nouveau par orgueil peut-être autant que par complaisance, car il y avait aussi de l'auteur dans Méhul : — Ceci n'est pas seulement un chant de Tyrtée, dit-il, c'est aussi un chant d'Orphée, un chant composé pour attendrir les mânes autant que pour enflammer des soldats. C'est surtout pour désarmer les accusateurs, les juges, les bourreaux de son malheureux frère, de ce pauvre André Chénier, que Marie- Joseph l'a improvisé. ^

On ne ne voit pas trop en quoi la composition du Chant du Déjmrt par Marie-Joseph Chénier aurait pu attendrir les persécuteurs de son frère. Arnault revient cependant ailleurs sur cette pensée^ mais en parlant encore du Chant du Départ il se dément lui-même et réduit à néant, par des détails différents, les détails si précis pourtant et si nettement circonstanciés contenus dans les lignes qu'on vient de lire :

* Souvenirs d''un sexagénaire.

SA VIE, SON GÉNIE j SON CARACTÈRE 141

Une tendre amitié, dit-il, me liait avec l'un des plus grands

compositeurs dont la France puisse s'honorer, avec ce Méhul, qu'il est superflu de louer quand on l'a nommé. Il se passait peu de jours où je n'allasse le voir. Je rencontre chez lui un matin Ghénier, qui n'admirait pas moins que moi le génie de cet homme incomparable, et venait le prier de mettre en musique le Chant du Départ, qui fut entendu pour la première fois dans les champs de Fleurus, le jour même de la victoire.

Indépendamment de ce qu'il exprimait ses propres sentiments, Ghénier espérait, par ce chant, fléchir les bourreaux et faire tomber de leurs mains la hache levée sur André, qui avait été jeté en prison, et se trouvait, pour ainsi dire, à la porte du tribunal révolutionnaire : c'était être aux pieds de l'échafaud....^

Ici se présente aussitôt à Tesprit une objection. Car, si, d'une part, Arnault se rencontra chez Méhul avec Chénier apportant au compositeur les vers du Chant du Départ, que devient, d'autre part, la petite scène semi- réaliste du coussin, racontée précédemment, et pendant laquelle Arnault, à l'audition de ce même Chant dît Départ, aurait exprimé son admiration pour les paroles avant d'en connaître l'auteur ? On avouera qu'il y a là une contradiction singulière, et qui ne laisse pas que de jeter quelque trouble dans l'esprit du lecteur attentif. Du peu d'accord qui existe entre les deux récits d'Arnault on peut conclure, ce me semble, ou que sa mémoire était bien fragile, ou bien qu'il a raconté là, sous deux formes différentes, et avec le désir de paraître bien informé, une petite histoire faite à plaisir et qui ne mérite aucune créance'^. Je crois donc qu'en ce qui concerne l'enfantement et la naissance du Chant du

* Notice sur Marie-Joseph Chénier, par Arnault, en tête des œuvres de Chénier.

2 Quant à la première exécution du Chant du Départ, qui, au dire d'Arnault, aurait eu lieu à Fleurus, le jour de la bataille (laquelle ? la première bataille de Fleurus est du 16, la seconde du 27 juin 1794:), ceci me paraît rentrer dans le domaine de la fantaise pure. On a peine à se figurer Méhul instrumentant son œuvre pour musique militaire et l'envoyant à un régiment en marche, avant de l'avoir fait entendre à Paris et d'en connaître l'eflfet.

Départj il faut s'en tenir à la version la plus accréditée, celle à laquelle se trouve mêlé Sarrette, agissant d'après les ordres qui lui étaient donnés et demandant lui-même à Chénier et à Méhul les paroles et la musique de ce chant dont ils surent faire un chef-d'œuvre.

Il paraît absolument certain, d'ailleurs, que le Chant du Départ fut exécuté pour la première fois, à Paris, le jour de la grande fête donnée pour le cinquième anniversaire de la prise de la Bastille. Et cependant, les journaux restent muets à son sujet en rendant compte de cette fête vraiment nationale et populaire, dont le centre était au jardin des Tuileries, appelé alors Jardin-National. Le Mercure lui-même n'en souffle mot, tout en donnant des détails très précis et très complets sur la partie musicale de cette solennité: — • « Sur l'amphithéâtre adossé au Palais- National, dit ce journal, s'élevait un orchestre circulaire, garni de plus de 300 musiciens et artistes, soit en instrumentale, soit en vocale. A 10 heures le concert a commencé; comme l'Institut national avait eu plus de loisir pour en ordonner les différentes parties, elles ont été aussi bien motivées que parfaitement exécutées. Après l'ouverture de Démophon^j on a chanté V Hymne à VÊtre suprême à grand chœur, de Gossec; puis la Bataille de Fleiirus, à grand chœur, le Pas de charge des Sans-Culottides, le serment à^Ernelinde'^j différens morceaux de symphonie de Hayden (sic)j la Frise de la Bastille^ j hiérodrame auquel on avait ajouté le chœur à'Armide: «Poursuivons jusqu'au trépas.» Ce tableau a été d'un grand effet, soit par la grandeur des images, soit parce qu'il formait le caractère particulier de la fête. Nous n'avons pas besoin de dire que l'hymne des Marseillais (la Marseillaise) a été exécuté avec un succès toujours soutenu-, mais rien n'a égalé l'impression terrible

iDeVogel.

2 De Philidor. C'est le fameux et admirable chœuv : Jurons sur ces glaives sanglants....

^ De Désaugiers.

et le mouvement de surprise, lorsqu'après une strophe de cet hymne chanté à mi-voix et avec lenteur, et suivie d'un court silence, tout à coup Ton a entendu le son précipité du tocsin, qui fut le terrible avant-coureur de la chute de la tyrannie au 14 juillet; ce son auquel était mêlé par intervalle le bruit des tambours et du canon, exécuté par les instrumens, a rappelé à tous les spectateurs les premiers momens d'énergie, d'inquiétude et d'agitation qui furent le signal de l'insurrection et de la liberté. Le concert fut terminé par les airs Ça ira, la Carmagnole et le Tas de charge des armées répiihlicaines^.»

On voit qu'il n'est nullement question, dans tout cela, du Citant du Départ; et cependant on peut tenir pour certain qu'il fut exécuté à l'occasion de cette fête (mais peut-être ailleurs qu'au «Jardin-National») puisque le Moniteur , sans pouvoir rendre compte de la grande journée de l'anniversaire^ ses colonnes étant trop remplies déjà par les débats de la Convention, des Comités et des clubs, trouvait cependant assez de place pour en publier les paroles dans son numéro du 2 thermidor (21 juillet). Or, ceci me semble indiquer suffisament que l'hymne de Chénier et de Méhul avait du être chanté le 14 juillet; car, autrement, à propos de quoi cette publication ^ ?

Mais nous allons trouver, et cette fois sans hésitation possible, le Chant dit Départ à une nouvelle fête officielle, dans laquelle nous rencontrerons aussi une autre composition du même genre, due encore à la collaboration de Chénier et de Méhul. Il s'agit ici de la fam,euse journée de la «ô'^ sansculottide » de l'an II (21 septembre 1794), consacrée au transport solennel du corps de Marat au Panthéon, d'où l'on retirait en même temps celui de Mirabeau, jugé indigne de reposer aux côtés de «l'ami du peuple.» Par le pro-

* Mercure du 30 messidor an II (18 juillet 1794).

2 C'est sous la rubrique : Littérature — Poésie, que le Moniteur publiait ainsi «Ze Chant dit Départ, hymne de guerre, paroles de Che'nier, député à la Convention nationale, musique de Méhul».

gramme officiel que voici, tel que le publiait le Journal de Taris, on pourra juger de Fimportauce que Ton donnait et du soin véritablement remarquable qu'on apportait alors à l'organisation artistique de ces grandes solennités populaires :

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