INSTITUT NATIONAL DE MUSIQUE
Le 2« jour des sans -culottides, l'an 2« de la Répub. française une et indivisible.
Extrait du registre des délibérations du Comité d'instruction publique, du 28 fructidor^ Van deuxième de la République françoise, une et indivisible.
Le Comité d'instruction publique arrête que l'Institut National, placé au lieu qui lui sera désigné dans le Jardin-National, exécutera une marche guerrière pour annoncer l'arrivée de la Convention nationale. A cette marche succédera une symphonie par Catel; V Hymne à la Victoire, par Chénier, musique de Méhul, sera exécuté avec accompagnemens à grand orchestre. Une marche guerrière précédera un Hymne à la Fraternité, par Th. Désorgues, musique de Cherubini.
La proclamation faite par le président de la Convention nationale, que les armes de la République n'ont pas cessé de bien mériter de la patrie, sera précédée d'une grande fanfare de trompettes. Pendant que le président attachera à chaque drapeau les couronnes de laurier, l'Institut National exécutera une symphonie militaire, par L. Jadin. Lorsque les défenseurs de la patrie blessés dans chacune des armées auront reçu les drapeaux, on entonnera le Chant du Départ, hymne de guerre par Chénier, musique de ]\Iéhul.
Le cortège remis en marche et arrivé au Panthéon, l'Institut exécutera à l'entrée du corps de Marat une musique mélodieuse, dont le caractère doux et tranquille peindra l'immortalité (?). Le corps étant déposé, on exécutera un grand chœur à la gloire des martyrs de la liberté et de ses défenseurs, paroles de Chénier, musique de Cherubini.
Signé : Villars, Boissi, Lakanal, Plaichard, Petit, Léonard Bourdon, Massieu, R. Lindet, Lequinio, Arbogast. Pour copie conforme à l'original, envoyé à l'Institut National par le Comité d'instruction publique, Gersîn, secrétaire par intérim!.
Ainsi que la Marseillaise, le Chant dît DêjMrt devint éton-
1 Journal de Paris de la 3^ sans-culottide an II (19 septembre 1794).
uamment populaire dès son apparition. Il produisit encore une très vive impression à la Fête des Victoires, célébrée le 30 vendémiaire an III (21 octobre 1794), et à dater de ce moment il fit partie des programmes de toutes les grandes fêtes patriotiques et populaires. De plus, et comme la Marseillaise aussi, il fut mis en action sur la scène de l'Opéra, et cette dramatisation fut pour lui la cause d'un nouvel et éclatant succès. C'est lors d'une reprise diljiliigénie en Tauride qu'on eut l'idée de le représenter ainsi ; l'effet produit par ce spectacle était apprécié dans les termes suivants par le Journal de Taris: — ■ «Cette pièce (Iphigénie) étant trop courte pour la durée ordinaire du spectacle, on l'a fait précéder du Chant de guerre, paroles du C. Chénier, musique du C. Méhul. Il étoit nécessaire de mettre ce morceau en action. Cet arrangement a été l'ouvrage d'une heure* la beauté de la composition musicale, le brûlant patriotisme exprimé par les paroles, l'ensemble et la simplicité des chœurs, enfin l'exécution précise des différentes marches, ont fait de ce morceau un spectacle plein de grâces et de chaleur. Il a été vivement applaudi l. »
Le Chant du Départ et V Hymne à la Victoire ne sont pas
^Journal de Paris du 11 vendémiaire an III (2 octobre 1794).
Castil-Blaze dit, dans son Académie impériale de musique : — « Le Chant dit Départ, hymne de guerre, en prose rebutante et riraée, de M.-J, Chénier, musique de Méhul, est exécuté pour la première fois le 29 septembre 1794, après Iphigénie en Tauride. Ce bel air national est vivement applaudi ; pendant huit ans, il figure à presque toutes les représentations du théâtre des Arts (c'est le titre que portait alors l'Opéra).»
Parler de « prose rebutante et rimée » peut paraître excessif lorsqu'il s'agit d'un chant dont le seul début est admirable :
La victoire en chantant nous ouvre la barrière,
La Liberté guide nos pas, Et du Nord au Midi la trompette guerrière
A sonné l'heure des combats....
mais il ne faut pas oublier que, pour Castil-Blaze, un seul homme au monde était capable d'écrire des vers dignes d'être chantés : c'était Castil- Blaze.
les seules compositions dans ce genre que Méhul écrivit à l'époque de la Révolution. Son génie majestueux et fier convenait merveilleusement à ces chants de guerre^ ou de triomphe, ou de deuil, dont on faisait alors une si étonnante consommation. C'est dans ces divers ordres d'idées ■qu'il composa encore : un Hymne patriotique (publié dans le recueil de Musique patriotique à l'usage des fêtes nationales) ; V Hymne du 9 Thermidor ; V Hymne des vingt-deux; un Chant funèbre à la mémoire du représentant du peuple Féraud, «assassiné à son poste le l^'" prairial an 3*^ de la République» •, le Chant du Retour; Charles Martel ou la Parisienne ; le Dix-huit Fructidor ; V Hymne chanté par le peuple à la fête de JBarra et de Viala, le 10 thermidor i. Il ne faudrait pas conclure de là que Méhul ait jamais fait montre d'idées politiques quelconques, et plus ou moins accentuées : esprit très large, très ouvert, très libéral dans le sens le plus élevé du mot, Méhul n'était pas sans éprouver quelque sympathie pour les grands principes d'affranchissement et de liberté qui avaient donné naissance à la Révolution, mais, comme tous ses confrères, il se tint toujours à l'écart des partis, et ne manifesta jamais ouvertement d'opinions politiques. S'il fut un des musiciens qui se firent le plus remarquer dans la composition des chants patriotiques, c'est qu'il était doué d'une rare fécondité, et que, comme je l'ai dit déjà, son mâle génie se déployait à l'aise dans ces chants qui exigeaient avant tout de la puissance, de la noblesse et de la grandeur, qualités qui lui étaient propres et que nul autre peut-être, à l'exception de Cherubini, ne possédait à un égal degré. C'est à ces mêmes qualités qu'il dut encore d'être chargé, sous le Consulat et sous l'Empire, de la composition de divers chants officiels, dont plusieurs, que j'aurai à signaler plus loin, sont véritablement admirables. Il y apporta la même ampleur, le même
* C'est de cette époque aussi que datent diverses compositions de peu d'importance: le JPetit Nantais^ romance; Réponse du vieux pasteur à la romance du Troubadour prisonnier, romance ; Loizerolles, etc.
talent, le même génie qui distinguaient ceux qu'il avait écrits sous la République l.
Méhul ne fit donc pas autre chose que ce que firent tous les artistes de ce temps, mis à contribution comme lui pour la formation du vaste répertoire musical nécessaire à la célébration des fêtes nationales : Clierubini, Lesueur, Gossec,. Catel, Martini, Devienne, Jadin et autres. Mais il fut plusheureux que tous, puisque de tous les hymnes patriotiques dus à ces grands artistes, un seul, le Chant du Départ^ a survécu et s'est maintenu aux côtés de la Marseillaise y. symbolisant la nation française et son amour de la liberté. Méhul n'aurait écrit ni Joseph ni Stratonice, ni Ariodant ni Euphrosine, que son nom aurait échappé à l'oubli, grâce au Chant du Départ.
On sait que sous le Directoire, l'exécution du Chant du Départ fut recommandée, ou pour mieux dire commandée à tous les théâtres, par un décret en date du 4 janvier 1796 et ainsi conçu :
Tous les directeurs, entrepreneurs et propriétaires des spectacles de- Paris sont tenus, sous leur responsabilité individuelle, de faire jouer, chaque jour, par leur orchestre, avant la levée de la toile, les airs chéris des républicains, tels que la Marseillaise^ Ça ira, Veillons an salut de l'empire et le Chant du Départ^.
* D'ailleurs, il faut remarquer que ces compositions lui étaient parfois-, commandées, et qu'il eût été difficile de se soustraire sous ce rapport aux ordres reçus. Ainsi, à propos du Chant funèbre à la mémoire de Féraudy. on peut lire, dans Y Isographie des hommes célèbres, ce billet laconique de: Méhul, dont je n'ai pu découvrir le destinataire :
« Je vous prie, mon cher maître, de ne point m' attendre ce matin. Je viens de recevoir une espèce d'ordre de la part du Comité d'instruction pour composer à la hâte un chant funèbre en l'honneur de Ferraud.
2 Le Ça ira était une chanson révolutionnaire dont les paroles avaient été ajustées sous un ancien pont-neuf. Quant à Veillons au salut de Vempîre, les vers en avaient été écrits sous un air de Renaud d'Ast, opéra de Dalayrac. (On ne doit pas prendre ici le mot empire au sens de monarchie impériale, mais dans l'ancien sens qui faisait de l'empire la représentation, la symbolisation de l'Etat, de la nation.)
Dans l'intervalle des deux pièces, on chantera toujours VHymne des Marseillais, ou quelque autre chanson patriotique.
Le théâtre des Arts (l'Opéra) donnera, chaque jour de spectacle, une représentation de l'Offrande à la Liberté, avec ses chœurs et accompagnements, ou quelque autre pièce républicaine.
Il est expressément défendu de chanter, laisser ou faire chanter l'air homicide dit le Réveil du Peitple^.
Enfin, Bonaparte, qui avait pour la personne et le génie de Méhul la plus profonde estime, professait une grande admiration pour le Chant dit Départ, qui, disait-il, excitait l'ardeur et le 'courage des soldats à l'égal de Isi Marseillaise. Aussi le conserva-t-il parmi les airs nationaux, et laissa-t-il les musiques militaires l'exécuter jusqu'à la fin du Consulat. Ce n'est qu'après avoir établi à son usage le trône impérial, qu'il jugea à propos d'interdire un hymne qui célébrait la gloire et le triomphe de la République 2.
'^ Le Réveil du Peuple était un chant réactionnaire dont la musique était due à Gaveaux, acteur du théâtre Feydeau, à qui l'on doit les partitions de nombreux opéras-comiques, entre autres celle du Bouffe et le Tailleur.
2 Je ne saurais me dispenser d'une remarque importante au sujet du texte musical du Chant du Départ, et d'une altération qu'on a coutume d'y apporter. Sur les 5^, 6® et 7^ vers, la phrase mélodique est toujours écrite, dans les éditions modernes, avec quatre mi bémol successifs (dans le ton à'ut majeur). Or, Méhul ne l'a point écrite ainsi, et l'on peut s'en convaincre par la lecture de l'édition originale (et officielle, format in-S^), celle publiée « au Magasin de musique à l'usage des fêtes nationales, rue des Fossés-Montmartres, » où le premier, le second et le quatrième misent seuls altérés, comme on peut le voir :
fei^EEëE-SEIESEÉ
0 0 0 » — K|« -. F <5»--s-# h — WF — 0 — s — ^f^S — *^-
Rois i - vres de sang et d'orgueil, le peuple souve - rain s'a-
vance; Ty-rans, des-cen-dez au cer-cueil!
Il n'y a pas d'erreur possible, car, suivant les principes les plus élémentaires de solfège, Méhul pouvait se dispenser de placer un bécarre devant le troisième mi, l'altération ne valant que pour toutes les notes semblables comprises dans la même mesure, et les deux premiers mi ayant
Cependant, le coup de pistolet du gendarme Méda avait délivré la France de l'horrible cauchemar qui pesait sur elle. Robespierre, traîné sanglant et défiguré sous le fer meurtrier dont il avait fait si longtemps son complice, subit à son tour les effets d'une «justice sommaire» et est exécuté avec vingt et un des siens. Après les tragiques journées de Thermidor, Paris se reprend à espérer un peu de tranquillité, la vie normale renaît peu à peu, le calme semble reparaître, les questions d'art ne laissent plus chacun indifférent, et les théâtres retrouvent un public que le malheur des temps avait éloigné d'eux
A la suite de cette crise, l'un des premiers soins du théâtre de la République fut de reprendre les études du Timoléon de Chénier, qui ne durent pas être fort difficiles à mener à bien, puisque la pièce était prête à passer lorsque le Comité de salut public s'était avisé de l'interdire. Elle fut bientôt à même d'être offerte aux spectateurs, et la première représentation en était donnée le 11 septembre 1794 *. Timoléon n'obtint pas un succès retentissant, l'intérêt scénique étant à peu près nul dans cet ouvrage, et la passion
été altérés deux mesures auparavant. Si, donc, il a mis un bécarre devant le troisième m^, c'est précisément pour éviter toute méprise et pour indiquer d'une façon certaine que ce troisième mi devait être naturel. Quelque effet singulier que puisse nous produire aujourd'hui ce mi naturel, surtout par l'habitude que nous avons de l'entendre toujours bémol, on n'en doit pas moins respecter la volonté formelle du compositeur.
^ On ne saurait se faire une idée de la facilité avec laquelle on pourrait être trompé en matière historique, même avec les documents qui sembleraient devoir offrir tous les caractères delà certitude la plus absolue. L'édition originale de Timoléon^ datée de « l'an troisième », ne donne point la date de la représentation. Quant à celle qui est contenue dans le tome II des Œuvres de M.-J. Chénier (publiées après sa mort), voici le titre qu'elle porte: « Timoléon^ tragédie en 3 actes, avec des chœurs mis en musique par Méhul, représentée pour la première fois sur le théâtre de la République le 25 fructidor an III de la République française, 11 septembre 1795. » Or, c'est le 25 fructidor an II, 11 septemble 1794, et non 1795, que fut représenté Timoléon. Et le doute n'est pas possible, puisque les journaux sont là, qui font foi.
politique ne suffisant pas, alors surtout qu'elle venait d'être assouvie, à lui donner un intérêt particulier. Méhul avait écrit pour cette tragédie une ouverture et six chœurs (deux dans chaque acte), dont l'exécution était confiée au personnel choral de l'Opéra. Un recueil qui, j'ignore pour quelle raison, se montra presque toujours hostile à Méhul, la Décade, blâmait, au point de vue général, l'introduction de la musique dans une œuvre de ce genre, et, au point de vue particulier, se montrait peu satisfaite de celle qu'il avait écrite : — «Le 25 du mois dernier [fructidor], disait ce journal, on a donné le Timoïéon de Chénier, pièce longtems attendue, annoncée, puis suspendue, et qui, dans un tems où les talens étaient un titre de proscription, avait
valu à son auteur l'honorable persécution des tyrans
Selon nous, les chœurs gâtent la pièce. Nous n'entrerons point ici dans une longue discussion pour examiner jusqu'à quel point nous devons imiter, sur nos théâtres, les chœurs des anciens. Comme nous pensons qu'il faut prendre la nature pour type, préférablement à tout, même à l'antiquité, nous nous bornerons à remarquer combien, avec la forme de nos théâtres et la nature de notre langue, les chœurs de Timoïéon sont disconvenans. Ce sont des chœurs d'opéra, et rien de plus ; et il ne valait guère la peine de faire venir l'Opéra et ses criardes automates, pour gâter l'illusion de la scène tragique sans nous offrir rien de nouveau. Cette musique ne rappelle nullement l'idée qu'on se forme de la musique des anciens \ on y trouve beaucoup plus de tapage que de chant. Cependant la ritournelle du premier chœur et le commencement de celui du second acte font un vrai plaisir *. » Ce jugement me paraît à la fois un peu sommaire et un peu vif. Fétis était davantage dans la vérité lorsqu'il disait que «malgré le peu de succès de la pièce de Chénier, l'ouverture et les chœurs ont laissé des traces dans la mémoire des connaisseurs. » Il est certain que l'ouverture
* La Décade 'philosophique^ du 10 vendémiaire an III. — Chose assez singulière : ni le Moniteur ni le Mercure ne rendent compte de Timoïéon.
de Timoléon devint célèbre en son temps, et que pendant nombre d'années elle figura sur les programmes des concerts. Quant aux chœurs, plus d'un contemporain les a cités avec éloge. Et l'on se demande pourquoi nos grands concerts symphoniques, qui pourraient faire un choix si brillant dans l'œuvre vaste et varié de Méhul, ne semblent connaître ni TimoléoUj ni Adrieiij ni Uthaly ni Euphrosinej ni Ariodantj ni l'admirable Chant du 25 Messidor (à trois orchestres et à trois chœurs), ni tant d'autres compositions dans lesquelles ils pourraient choisir des fragements magnifiques, dont l'exécution révélerait au public un génie merveilleux qu'il ne connaît que par un seul chef-d'œuvre : Joseph^.
* A propos des chœurs de Timoléon, M. l'abbé Neyrat, ancien maître de chapelle de la primatiale de Lyon, qui connut la veuve de Méhul, de qui il tient même certaines œuvres manuscrites du maître, m'écrivait ceci : — «...J'ai eu entre les mains (et j'en ai fait exécuter deux) les chœurs de Timoléon. Ces chœurs sont d'un très grand, très grandiose effet, très classiques évidemment, mais très puissants.»