CHAPITRE VIII
Depuis ses débuts au théâtre, Méhul avait été bon train, et l'on peut dire que jamais, en France tout au moins, carrière de compositeur dramatique ne s'était établie avec des résultats aussi brillants et d'une façon aussi rapide. Dans le court espace de quatre années, du 4 septembre 1790 au 11 septembre 1794, il avait fait représenter huit ouvrages (je ne compte pas Je Congrès des Rois), dont trois à l'Opéra, quatre au théâtre Favart et un au théâtre de la République ; et parmi ces huit ouvrages, qui tous avaient été accueillis avec une faveur plus ou moins grande, on en peut citer trois : Eiiphrosine, Stratonice et Mélidore, dont les succès avaient été retentissants et pleins d'éclat. A peine âgé de trente et un ans, Méhul était célèbre, et célèbre à ce point que nous le verrons tout à l'heure, à la fondation de l'Institut (1795), être le seul musicien désigné par l'administration supérieure, et faisant partie du premier tiers de cette assemblée que le pouvoir exécutif chargeait d'élire ensuite les deux autres tiers. Cet hommage éclatant rendu à son génie donne une preuve suffisante de la renommée que, si jeune, Méhul avait su atteindre, et de l'influence qu'il exerçait sur l'art national. Mais il n'entendait pas se reposer en chemin, et c'est par de nouveaux et importants travaux qu'il prétendait marcher à la conquête de la gloire et de l'immortalité.
Méhul avait connu, au théâtre Favart, trois jeunes chanteuses, trois sœurs, trois artistes charmantes qui étaient des femmes adorables, et dont les annales de ce théâtre ne cessaient, depuis quelques années, d'enregistrer les succès.
SA VIE, SON GÉNIE, SON CARACTÈRE d23
Les demoiselles Reuaud — M''*^ Renaud l'aînée, M^'^ Rose Renaud, M"® Sophie Renaud — formaient, on l'a dit, une «couvée de rossignols» qui charmaient alors tout le Paris amateur et dilettante. La première, qui n'était jamais autrement désignée que sous le nom de Renaud l'aînée, et dont il est impossible aujourd'hui de retrouver le prénom, avait débuté le 9 mai 1785; la cadette. Rose, était âgée seulement de treize ans lorsque cinq mois après, le 22 octobre, elle vint à son tour paraître devant le public; enfin, la troisième, Sophie, rejoignit ses sœurs au théâtre Favart, le 21 avril 17881.
C'est encore à Arnault qu'il faut avoir recours pour connaître les relations d'intimité que Méhul établit avec deux au moins des sœurs Renaud, ainsi qu'avec le mari de l'une d'elles, qui allait devenir son collaborateur: — «Fhrosine et Mélidorey dit-il, me mit en rapport avec un être charmant. Je veux parler de Rose Renaud, un des rossignols de cette couvée qui brilla un moment sur le théâtre de l' Opéra- Comique, qu'elle abandonna bientôt pour vivre en bonne mère de famille avec un homme qui, en lui donnant son nom, l'associa à sa détresse en croyant l'associer à sa fortune. Rose — qu'elle pardonne à un vieil ami de la désigner ainsi — Rose était jolie comme un ange et candide comme une jeune fille. Je ne sais si elle avait de l'esprit et du goût, mais je sais que tout ce qu'elle disait me ravissait, que tout ce qu'elle admirait m'enchantait; je n'étais pas amoureux d'elle, et cependant il n'y a pas de figure sur laquelle mes yeux se soient reposés avec plus de plaisir, pas de voix que j'aie entendue avec plus de délices; quelquefois même il m'est arrivé de donner involontairement son nom à une personne que j'aimais plus qu'elle. Sensible autant que moi aux grands eftets de l'harmonie, la musique de Méhul la transportait d'enthousiasme. La première fois qu'elle entendit le duo à'Eu2)hrosiney le duo : Gardez-vous
* Fëtis se trompe lorsqu'il fait, de Rose, l'aînée des trois sœurs. Aucun doute n'est possible à ce sujet.
de la jalousie, dans son transport elle brisa son éventail. Si Rose eût été capable d'aimer une autre personne que le père de son enfant, elle eût aimé Méhul, chose que j'eusse trouvée toute naturelle, ce qui me prouve bien que je n'étais pas amoureux d'elle. Elle raffolait de la musique de Mélidore. Cette conformité de goûts, cette analogie de sentiments devinrent les liens d'une société intime dont Hoffman, sur qui Rose étendait aussi son empire, faisait le complément. Que d'heures délicieuses Hoffman, Méhul et moi, nous avons passées ensemble auprès de cette créature enchanteresse, qui ne semblait satisfaite qu'autant que nous étions tous trois auprès d'elle, et près de qui nous ne semblions nous plaire qu'autant que nous étions auprès d'elle tous les trois ! A quoi cela tenait-il ? Jamais Hoffman ne fut plus piquant, plus original, plus fécond en saillies que dans ces réunions où Méhul contrastait avec lui par sa haute raison et par sa mélancolie. Quant à moi, j'écoutais en regardant, ou je regardais en écoutant^.»
Méhul était lié aussi avec M^'^ Renaud aînée, devenue la femme d'un écrivain médiocre, le chevalier l'Œillard d'Avrigny, qu'elle appelait en plaisantant «le chevalier deux liards» pour montrer que ce titre modeste n'était accompagné que d'une fortune plus modeste encore. «D'Avrigny, dit encore Arnault, avait épousé M'^"^ Renaud, sœur de Rose, et l'aînée d'une famille qui à elle seule composait une troupe complète d'opéra-comique. Séduit par l'admirable voix de M''*^ Renaud, d'Avrigny l'épousa; mais dès qu'il l'eut épousée, il ne lui permit plus de chanter, même pour lui. M'"*^ d'Avrigny se soumit à tout^. C'était une femme d'une douceur incomparable et d'une modestie que ses succès au théâtre n'avaient pas même altérée.
* Souvenirs d'un sexagénaire, T. II, pp. 79-81.
^ Ceci n'est exact que jusqu'à un certain point; car si M^l® Renaud quitta le théâtre Favart en 1791, à l'époque de son mariage, elle y rentra deux ans après, en 1793, et sous son nom de M™<^ d'Avrigny. Nous en aurons tout à l'heure la preuve.
Son calme imperturbable contrastait singulièrement avec l'impétuosité de son mari, l'un des hommes les plus violens qu'on pût rencontrer, mais bon diable d'ailleurs ^. »
Ce d'Avrigny était un drôle de corps, qui se prêtait volontiers à toutes les circonstances. Poète sans valeur, mais enragé faiseur de vers, on a dit de lui, fort justement, qu' « il a trouvé des chants pour toutes les époques et des éloges pour tous les gouvernements ». Après avoir publié de nombreuses poésies pour glorifier la République, il n'hésita pas, devenu sous l'Empire chef de bureau au ministère de la marine, à célébrer les exploits de la grande armée, le mariage de Napoléon et la naissance du roi de Rome, et ne se montra pas plus embarrassé pour chanter les bienfaits des Bourbons lorsqu'à la Restauration ceux-ci lui eurent confié l'emploi de censeur royal. Très rigide, du reste, dans l'exercice de ces dernières fonctions, et peu endurant avec les auteurs qui avaient affaire à lui, le chevalier d'Avrigny ne semblait pas se rappeler qu'il avait été lui-même écrivain dramatique, et que, entre autres, il avait fourni à Berton le livret d'un de ses premiers opéras, les Brouilleries, et à Méhul celui d'un ouvrage du même genre.
Legouvé, dont la réputation était déjà grande à cette époque, grâce surtout à sa belle tragédie de la Mort d'Abél, Legouvé était, ainsi que Méhul, l'un des intimes de la maison de d'Avrigny. C'est à cette circonstance sans doute qu'est due sa collaboration avec celui-ci pour un opéra dont Méhul allait écrire la musique, et dont M""^ d'Avrigny se chargerait de remplir un des principaux rôles. Doria ou la Tyrannie détruite, tel était le titre de cet ouvrage, auquel ses auteurs donnaient la qualification d' « opéra héroïque », et qui faisait revivre un des plus nobles héros de la liberté génoise. Par malheur, la médiocrité de d'Avrigny semble avoir lutté plus victorieusement qu'il n'eût fallu contre le
* Souvenirs d'un sexagénaire, T. II, pp. 123-124.
beau talent de Legouvé, car les contemporains se montrèrent sévères à l'endroit du poème de Doria, sans que le grand nom de l'auteur du Mérite des Femmes bénéficiât en cette circonstance de la vive sympathie dont le public l'entourait d'ordinaire.
C'est le 22 ventôse an III (12 mars 1795) que Doria fut offert au public du théâtre Favart^. L'ouvrage ne reçut qu'un accueil très réservé, et voici comment le Moniteur universel en appréciait la valeur :
Le succès de Doria ou la Tyrannie détruite, opéra en trois actes, donné dernièrement à ce théâtre, n'a pas été aussi grand que le nom et la réputation méritée des auteurs le faisaient espérer. L'histoire nous a transmis la conjuration de Doria, qui a délivré Gênes de la tyrannie monarchique... Cette pièce offre peu d'intérêt. On y trouve plus de remuement que de mouvement. Aucun effet dramatique n'y presse le cœur, et la curiosité même n'en est pas excitée. Le style en est noble et correct, mais il manque de ce charme qui attache. Excepté quelques sentiments de liberté, qui sont d'un effet toujours certain sur des François, on n'y trouve rien qui excite l'applaudissement. En un mot, l'ouvrage n'a pas de défaut très remarquable, mais il manque entièrement d'effet. La musique même n'a produit qu'une sensation médiocre, si l'on en excepte un air de Doria, très bien chanté par Philippe, morceau parfaitement dramatique et d'un effet prodigieux, le finale du second acte, plein de chaleur et d'énergie, et l'ouverture, qui est celle que Méhul avait faite pour Cora. On reconnaît tout son talent dans ces trois morceaux ; on le cherche dans les autres, où cet habile compositeur paraît s'être trompé, il a voulu donner du chant à la citoyenne Davrigny; il l'a été chercher bien loin, sans se rappeler que son imagination lui en fournit toujours quand il en a besoin: témoin l'air de Phihppe dans Stratonice et beaucoup d'autres ^.
La sévérité du critique ne peut l'empêcher de déclarer que la partition de Méhul renfermait au moins deux morceaux de premier ordre et d'un effet exceptionnel. Un autre
^ Le spectacle était comple'të par les Deux Billets, petite come'die de Florian, qui servait de lever de rideau.
2 Moniteur du 15 mars 1795.
se montre moins difficile sur l'ensemble même de l'œuvre du compositeur, et la Décade s'exprime ainsi à ce sujet, en nous faisant savoir que le poème de Doria^ cause de son insuccès, avait dû être abrégé considérablement à la suite de la première représentation : — «... Au moyen des coupures nombreuses que les auteurs ont faites aux représentations qui ont suivi la première, la marche de la pièce est assez rapide. La musique n'est point au-dessous de la réputation de son auteur, qui en a une très grande. Il s'y trouve des airs du cliant le plus agréable, et d'autres du plus grand effet. Parmi ces derniers on distingue l'air que chante Doria au premier acte, où l'accompagnement rend la voix de ses ancêtres, qu'il croit entendre, et le finale du second acte. Les auteurs ont été demandés et nommés aux premières représentations *.» On peut facilement croire, d'après ce qui précède, que Méhul n'était pas resté au-dessous de lui-même en écrivant la partition de Doria, et qu'il ne devait l'insuccès de cet ouvrage qu'à l'inhabileté de ses collaborateurs. Toute appréciation directe de son œuvre est malheureusement impossible aujourd'hui, celle-ci n'ayant pas été publiée.
Mais comme il n'était pas homme à se décourager, il se remit bientôt au travail, et cette année 1795 n'était pas encore terminée qu'il se représentait devant le public avec un nouvel ouvrage très important. On doit regretter que cette fois il ait consenti à se mettre pour ainsi dire en concurrence avec Lesueur en s'emparant d'un sujet déjà traité par celui-ci, et qu'il n'ait pas craint de lutter contre le souvenir trop récent d'une œuvre dont le succès, très considérable au point de vue musical, avait encore, au seul point de vue scénique, l'immense avantage sur la sienne d'être arrivée la première. En écrivant ainsi la Caverne pour le théâtre Favart, après que Lesueur avait si brillamment réussi en donnant sa Caverne au théâtre Feydeau, Méhul
La Décade, 10 germinal an III.
courait de gaîté de cœur au-devant d'un échec presque certain*.
Cette Caverne est celle dans laquelle Gil Blas est enfermé par des bandits avec la jeune fille du comte de Gusman, car chacun des librettistes avait emprunté le sujet de son opéra au roman célèbre de Le Sage. Le poème mis en musique par Méhul lui avait été fourni par un écrivain nommé Forgeot, qui avait échangé sa robe d'avocat contre la plume de l'auteur dramatique et s'était fait déjà le collaborateur de Champein et de Grétry, en fournissant au premier le livret des Dettes et au second celui du Hival confident ; ce nouveau livret de la Caverne valait sensiblement mieux que celui que Dercy avait écrit pour Lesueur, mais il avait, je l'ai dit, le défaut de venir en second, ce qui au théâtre est un tort irrémédiable.
L'ouvrage, qui était en trois actes, fit son apparition au .^ théâtre Favart le 14 frimaire an IV (5 décembre 1795)2. On ne peut dire qu'il ait été mal accueilli, mais, par la raison que j'ai donnée, il était presque certain d'avance que sa carrière devait être bornée, et celle-ci ne s'étendit pas en efi'et au-delà de vingt-deux représentations, malgré l'excellence de ses interprètes, qui n'étaient autre que Chenard, Philippe, Solié, Michu, Martin, M"^*-'* Carline, Gontier et Crétu. En en rendant compte, la Décade commen-
* Toutefois, Berlioz était dans une erreur complète lorsqu'il écrivait dans ses Soirées de Vorchestre (pp. 365-396) les lignes que voici: — ««Méhul, dans Tespoir de terrasser Lesueur, qu'il détestait, et dont l'opéra de la Caverne venait d'obtenir un succès immense, mit en musique un opéra sur le même sujet et portant le même titre. La Caverne de Méhul tomba. Je sais que la bibliothèque de l'Opéra-Comique possède ce manuscrit, et je serais, je l'avoue, fort curieux de pouvoir juger par mes yeux de ce qu'il y avait de mérité dans cette catastrophe.» Méhul ne détestait pas plus Lesueur que Lesueur lui-même ne détestait Méhul, nous en avons des preuves convaincantes, et il n'avait aucune raison de chercher à le ««terrasser». D'ailleurs, si la Caverne àe Méhul n'obtint pas un grand succès, il serait injuste de dire qu'elle tomba, et en employant le mot de « catastrophe», Berlioz exagérait singulièrement les choses.
2 II était accompagné du gentil petit opéra de Duni, les Deux Chasseurs et la Laitière.
çait par constater le tort que se faisaient les deux théâtres en courant ainsi après les mêmes sujets: — «On représente des pièces à ariettes sur deux de nos théâtres, sur celui de r Opéra-Comique et sur celui de la rue Feydeau. Pourquoi, lorsqu'un des deux donne une grande pièce de ce genre, le même sujet est-il infailliblement traité sur l'autre quelque temps après ? Lodoïskaj Roméo et Juliette^ Paul et Virginie et maintenant la Caverne en sont des exemples*. Il me semble que les auteurs et les acteurs, qui devraient éviter de se rencontrer dans le choix de leurs sujets, paraissent au contraire le désirer, car il est bien difficile de croire que le hasard seul en ait décidé...» Puis, après avoir analysé le poème, l'écrivain passait à la musique, et ici son jugement manque un peu de précision et témoigne de quelque incohérence : — « L'ouverture, dit-il, offre plusieurs passages sublimes: le commencement est du nombre. Mais il y a du décousu dans cette symplionie : les motifs ne sont point amenés par gradation, enchaînés les uns aux autres. A un morceau de la plus belle, de la plus noble harmonie, succède sans préparation un motif d'un style presque trivial. C'est là un vrai défaut. En musique, comme en toute autre chose, le goût prescrit la règle de Funité. On a souvent répété que l'on trouvait peu de chant dans la musique de Méhul. Cette nouvelle production ne prouvera peut-être pas que le reproche est injuste. Mais, en revanche, ses accompagnemens sont soignés, brillans, expressifs. H y a, par exemple, un morceau d'un genre neuf, et qu'on ne saurait entendre sans émotion; c'est un prélude d'air, une espèce de récitatif qui précède l'ariette que
* Paul et Virginie, de Kreutzer, avait été donné au théâtre Favart le 15 janvier 1791, et le théâtre Feydeau avait représenté celui de Lesueur le 13 janvier 1794; des deux Lodoïskas, celle de Cherubini avait vu le jour a Feydeau le 18 juillet 1791, et celle de Kreutzer à Favart quinze jours après, le l^r août; enfin, tandis que Dalayrac donnait à Favart, le 6 juillet 1792, Tout pour Vamour ou Juliette et Roméo, Steibelt faisait jouer son Roméo et Juliette k Feydeau le 11 septembre 1793. Quant à la Caverne de Lesueur, elle avait paru à ce dernier théâtre le 16 février 1793.
Léonore cliante dans la caverne. Il est aussi très beau le morceau d'ensemble pendant lequel Gil Blas arrête le moine et tremble en lui demandant sa bourse. Toute belle qu'est cette musique, elle ne doit point faire oublier celle de la Caverne de Lesueur. L'une et l'autre annoncent des compositeurs qui peuvent porter l'art en France à un très haut degré 1.» Le Moniteur ^ plus rapide et plus net dans son appréciation, s'exprimait ainsi: — «Un ouvrage nouveau des citoyens Forgeot et Méhul, la Caverne y qu'on vient de représenter, a très bien réussi, et son effet sera plus grand encore lorsque les acteurs rassurés mettront tout l'ensemble dont ils sont capables dans son exécution... La musique de cet ouvrage est très vigoureuse, et du genre dans lequel le citoyen Méhul s'est déjà fait une grande réputation. On y distingue surtout un air d'Ambrosio; le finale du premier acte; \in air de Domingo dans le second, et un trio. Les oreilles familiarisées avec cette musique savante dans la suite des représentations y découvriront sans doute encore de nouvelles beautés^.»
Nous sommes obligés de nous en rapporter, en ce qui concerne la Caverne^ au jugement des contemporains, la partition de cet ouvrage n'ayant pas été publiée, non plus que celle de Doria. La bibliothèque du Conservatoire en possède seulement quelques fragments, de la main de Méhul, mais qui ne sont que le premier jet de certains morceaux, avec de nombreuses corrections, et une instrumentation qui n'est pas toujours complète. Ces fragments comprennent les cinq morceaux du premier acte, moins l'ouverture (n° 1, duo de ténor et basse; n^ 2, air de ténor; n'^ 3, quatuor; n° 4, duo pour deux soprani; n° 5, finale),
* La Décade, 30 frimaire an IV.
2 Le Moniteur ne s'était point presse, car son article parut seulement le 7 nivôse (23 décembre), vingt-trois jours après la première représentation! — Chose singulière, le Journal de Paris, celui dans lequel les questions d'art étaient traitées d'ordinaire avec le plus de soin et d'exactitude , ne rendit pas plus compte de la Caverne qu'il n'avait rendu compte de Doria. Ces deux ouvrages paraissent n'avoir pas existé pour lui.
et les deux derniers du troisième acte (ii° 12, couplets de ténor; n° 13, vaudeville final). On ne saurait hasarder une critique quelconque à l'aide d'éléments aussi insuffisants et aussi incomplets *.
C'est au moment même où il faisait représenter la Caverne que Méhul se vit nommer membre de l'Institut, que le gouvernement directorial organisait alors.
L'Institut n'était pas, à sa fondation, divisé en cinq académies, comme nous le voyons aujourd'hui, mais en trois classes seulement, qui étaient les suivantes : T^ classe, Sciences mathématiques et physiques ; 2^ classe. Sciences morales et politiques; 5*^ classe, Littérature et Beaux-Arts. Chacune de ces classes se subdivisait, comme aujourd'hui nos Académies, en plusieurs sections ; pour la 3® classe, ces
* Mais si je ne puis parler de la musique de la Caverne^ il ne me semble pas sans quelque intérêt de reproduire ici les paroles de deux des couplets du vaudeville qui terminait l'ouvrage. Le premier faisait allusion à la situation terrible dont les e'vénements du 9 thermidor venaient de délivrer la France ;
Dans un temps où la barbarie
Portait en tous lieux le trépas,
La vertu, fuyant sa patrie,
Ne savait où porter ses pas.
Aujourd'hui qu'on respire en France,
N'oublions pas qu'au fond des bois
La caverne a plus d'une fois
Servi d'asile à l'innocence.
Mes amis, ne détruisons pas, Tout peut être utile ici-bas.
Quant à l'autre couplet, le quatrième, les auteurs s'y excusaient en quelque sorte d'offrir au public du théâtre Favart une nouvelle Caverne^ après celle qui avait obtenu un si grand succès au théâtre Feydeau :
Sur la scène, avec avantage.
Un Gil Blas déjà s'est montré.
Moi, comme lui fils de Le Sage,
Un peu plus tard j'y suis entré.
Il a recueilli l'héritage; ilbre
Sera-t-il le seul fortuné? céda k
Je respecte fort mon aîné, ^^ nour la
Mais je réclame le partage. ^^ ^^^^^^ ^^
Messieurs, ne me refusez pas, ^a cette fois sur
Tout doit être égal ici-bas. ition.
sections étaient au nombre de sept, savoir : 1^ Grammaire -, 2^ Langues anciennes; 3^ Poésie; 4^ Peinture; 5^ Sculpture ; 6^ Architecture; 7^ Musique et Déclamation. Chaque section comprenait six membres, et le premier tiers de ces membres, nommé directement par le pouvoir exécutif, reçut de lui la mission de choisir, par voie d'élection, en assemblée générale, d'abord le second, et ensuite, avec celui-ci, le troisième tiers des membres qui devaient compléter l'Institut. Voici la liste des membres de la 3*^ classe nommés par le Directoire exécutif, telle qu'elle parut dans le Journal de Paris du 9 décembre 1795 :
Grammaire : Sicard et Garât ;
Langues anciennes : Dufaulx et Bithaub (Bitaubé) ;
Poésie : Chénier et Lebrun ;
Peinture : David et Van Spaendonk ;
Sculpture : Tsijovi et Houdon;
Architecture : Go n do in et Wally (Waillj) ;
Musique et Déclamation: Méhul et Molé^.
Ainsi, le gouvernement, ayant un choix unique à faire parmi les plus grands artistes de ce temps qui en produisait de si bien doués et de si nombreux, ayant un seul musicien à désigner pour faire partie de cet Institut qui devait rassembler dans son sein toutes les gloires intellectuelles de la France, n'en trouvait pas de plus digne que Méhul, que ce jeune compositeur entré depuis sept ans seulement dans la lice et dont le génie s'était imposé à l'attention, à l'admiration de tous, d'une façon si victorieuse et si surprenante! Ni Grétry, célèbre par trente années de succès ininterrompus, ni Gossec, auquel son talent si pur et si varié
* La section de musique, qui comprend aujourd'hui six membres dans
f ^ 'T.émie des Beaux- Arts, n'en comptait que trois alors dans la 3® classe,
ion. cette section comprenait aussi la déclamation, et que trois sièges
-«nt à cette dernière. Ce n'est que lors de la reorganisation de 1816
ne rendit pab^ ^ propos de supprimer les comédiens, et de porter à six le
Doria. Ces deux^i^^.^g ^^ j^ section de musique.
avait donné une notoriété si considérable, ni Martini, qui s'était fait connaître par des œuvres d'un sentiment exquis et d'une inspiration délicieuse, ni Monsigny, dont les débuts remontaient à près de quarante ans, ni Cherubini, qui s'était produit avec tant d'éclat, ni Lesueur, dont la valeur était grande et qui par tous les moyens cherchait à attirer sur lui l'attention, ni Dalayrac, à qui son aimable fécondité avait valu des sympathies si vives, — ne semblèrent aussi dignes d'un tel honneur que le jeune auteur diEuphrosine, de Sfratonice^ de Mélidore et du Chant du Départ. Méhul, nommé ainsi, le premier, le seul, membre de la section de musique de l'Institut de France, l'emportant sur tant d'artistes qualifiés, renommés, chevronnés, — cela donne une idée de la puissance de son génie, de la célébrité qui s'attachait à lui, de l'éclat qui entourait son nom ! Et nous verrons, quelques années plus tard, un fait du même genre se reproduire, — et aussi glorieux pour lui : lors de la création de l'ordre de la Légion d'honneur, Méhul sera le premier musicien inscrit sur les rôles de la grande chancellerie, le premier à recevoir et à porter les insignes du nouvel ordre i.
C'est encore dans le même temps que Méhul fut appelé à occuper une place importante au Conservatoire, qui venait d'être régulièrement constitué. En 1792, un arrêté de la Commune de Paris portait établissement d'une école gratuite de musique, dite de la Garde nationale parisienne, dans laquelle 120 élèves, présentés par les soixante bataillons de la Garde nationale, devaient recevoir une instruction musicale qui les mît à même de concourir au service de cette garde et à celui des fêtes publiques. L'année suivante, les services rendus par cette école et par son direc-
* Dans sa troisième séance, tenue le 21 frimaire an IV (12 décembre 1795), l'Institut, c'est-à-dire le premier tiers de ses membres, procéda k l'élection du second tiers de la 3^ classe; les suôrages se portèrent pour la musique sur Gossec, pour la déclamation sur Préville. Dans la séance du 24 frimaire, le troisième tiers fut élu, et les choix se fixèrent cette fois sur Grétry pour la musique, et sur Monvel pour la déclamation.
teur^ Sarrette, attirèrent Fattention de la Convention, qui décréta la fondation d'un Institut national de musique composé de 115 artistes, dans lequel 600 élèves recevraient gratuitement l'instruction dans toutes les parties de l'art musical. Enfin, en 1795, la Convention, supprimant la musique de la Garde nationale, rend un nouveau décret qui organise définitivement le Conservatoire de musique, en en confiant la direction à Sarrette, dont l'intelligence, la persévérance et l'énergie avaient fini par obtenir ce résultat. Ce décret était rendu sur un rapport fait et lu par Chénier *, et ce n'est pas trop supposer sans doute que de croire que Méhul n'était pas resté complètement étranger à ce travail de son ami. C'est à la suite du vote de la Convention, qui attribuait aux dépenses de l'établissement une somme de 240,000 francs, que le Conservatoire fut installé dans l'ancien local des Menus-Plaisirs, rue du Faubourg- Poissonnière, où il se trouve encore aujourd'hui'^. Cinq inspecteurs étaient nommés pour exercer dans l'école la surveillance de l'enseignement, et l'on choisit pour remplir ces fonctions Gossec, Grétry, Méhul, Lesueur et Cherubini. Plus tard, Méhul prit la direction d'une des classes de composition du Conservatoire, et c'est de cette classe que sortirent plusieurs élèves qui remportèrent, aux concours ouverts à l'Institut pour le prix de Rome, le grand prix de composition musicale : Gustave Dugazon, Blondeau, Daussoigne, Beaulieu, et en dernier lieu le disciple chéri du maître, celui qu'il considérait comme digne de son héritage artistique, notre immortel Herold.
Il est facile de comprendre à quel point devait être active à cette époque l'existence de Méhul. Sa qualité de membre
^ Bapport fait a la Convention nationale, au nom des Comités d'instruction publique et des finances (le 10 thermidor an III), sur la ne'cessité d'organiser le Conservatoire de musique (Paris, an III, Imprimerie nationale, une feuille in-8o). Le texte de ce Rapport a été reproduit dans l'édition des œuvres de Marie-Joseph Chénier, T. V, p. 281 (Paris, Guillaume, 1826, in-80).
^ Voy. Histoire du Conservatoire^ par Lassabathie.
de l'Institut, qui l'obligeait à prendre part aux travaux et aux délibérations de cette compagnie -, ses fonctions au Conservatoire, qui n'étaient pas une sinécure alors qu'il fallait concourir à l'organisation d'un établissement conçu sur un plan si vaste; les nombreuses compositions qu'on réclamait de lui pour la célébration des grandes fêtes nationales et populaires que le gouvernement renouvelait avec tant de fréquence ; enfin, ses travaux pour le théâtre, si nombreux, si importants et si variés *, il y avait là de quoi suffire amplement aux forces d'un seul homme, surtout lorsque cet homme était, comme Méhul, d'une santé délicate et souvent précaire, d'un tempérament qui aurait exigé beaucoup de soins et les plus grands ménagements.
Il est vrai que chez Méhul l'énergie morale suppléait à la vigueur physique, et que, ainsi qu'il arrive à tous les êtres bien doués sous le rapport du caractère, la volonté remplaçait souvent la force. C'est ce qui fait qu'au milieu de tant de travaux de toutes sortes, d'occupations si multipliées, si diverses, si abondantes, il trouvait encore le temps et le moyen de s'employer si généreusement pour ceux qui avaient besoin d'un appui, d'être utile à qui ne pouvait ou n'osait parler lui-même; et cela de sa propre initiative, d'un mouvement purement personnel, sans que ceux-là même qui étaient l'objet de sa sollicitude eussent songé à la mettre en éveil, sans qu'il leur fût possible de supposer que l'on s'occupait d'eux.
C'est ainsi que, touché de la situation douloureuse dans laquelle les circonstances avaient plongé le vénérable Monsigny, Méhul résolut de lui venir en aide à son insu. L'auteur de Félix et du Déserteur, l'artiste jadis si fortuné qui, avec Philidor et Duni, avait ouvert la voie à Grétry en lui montrant le but auquel il fallait tendre, était tombé dans un injuste oubli et se voyait négligé de tous, tandis que celui-ci, objet constant de la faveur publique, avait atteint le comble de la gloire. Ruiné par la Révolution, qui lui avait enlevé, avec le fruit de ses modestes économies, l'emploi qu'il occupait auprès du duc d'Orléans,
Monsignj; âgé de soixante-sept ans, depuis longtemps silencieux, déjà presque aveugle, se trouvait dans un état misérable et fâcheux, sans que personne songeât à lui porter secours. Méhul j songea, lui, intercéda en sa faveur auprès des puissants du jour, employa son crédit à faire cesser une infortune imméritée, et la lettre suivante, qu'il adressait à M"^° Saint-Aubin, va nous apprendre avec quelle délicatesse il voulut faire connaître au vieillard le résultat des démarches qu'il avait entreprises à son sujet. La bonté de Méhul et son noble caractère se peignent tout entiers dans ces lignes, en même temps que son âme affectueuse et tendre s'y dévoile dans toute sa sincérité :
Aimable et bonne Madame Saint-Aubin,
Je m'empresse de vous prévenir que le Directoire vient de donner ordre au ministre de l'intérieur de loger le respectable Monsigny au Louvre et de lui faire donner les secours qui sont accordés aux savans et aux artistes peu fortunés. Comme Monsigny vous doit toutes les consolations qu'il peut recevoir dans son état, je veux qu'il apprenne de vous que le gouvernement s'est empressé de venir à son secours.
Je joins à cette lettre une carte d'entrée au Directoire pour qu'il puisse aller faire ses remercîments à La Réveillère-Lepaux. Ce dernier l'aime beaucoup; il le recevra avec un intérêt mêlé d'admiration, et lui sera utile autant qu'il le pourra. Je pense que le vénérable Monsigny ferait très bien d'aller chez le ministre de l'intérieur. Avec son nom il doit se montrer, il sera reçu partout avec le respect que l'on doit à un grand artiste malheureux. Monsigny se croit oubhé et est encore l'objet de l'admiration de ceux qui ont l'âme assez sensible pour pouvoir apprécier le mérite de ses ouvrages.
Adieu, aimable et bonne; je m'estime bien heureux d'avoir pu seconder les élans de votre cœur et de songer que le sort de Monsigny a été adouci par nos soins.
Encore une fois, adieu; je vous embrasse de toute mon âme. Je pars à cinq heures pour aller me jeter dans les bras de ma mère et de mon respectable père. Dans six semaines, je reverrai mes amis et je commencerai par vous.
Mille complimens à Saint-Aubin et à vos charmans enfants.
^ Cette lettre, et un fait que l'on trouvera rapporté plus loin, nous prouvent que Méhul n'oubliait ni les siens ni son pays, et qu'il se rendait
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On conviendra que jamais bienfait ne fut présenté avec une bonne grâce plus modeste et plus charmante, que jamais bienfaiteur ne s'effaça plus complètement pour laisser à d'autres tout le mérite et tout l'honneur d'une bonne action.
Un fait d'un autre genre vient encore donner une preuve de l'élévation de sentiments qui distinguait Méhul, et du respect avec lequel il voulait voir traiter l'art et ses confrères. Celui-ci, dans un ordre d'idées tout différent, ne fait pas moins son éloge que le précédent.
Cherubini, avec lequel il était étroitement lié, comme il le fut avec tous les musiciens de ce temps : Gossec, Boieldieu, Catel, Jadin, Kreutzer, Nicole, Lesueur, Berton, — Cherubini venait de faire représenter au théâtre Feydeau l'un de ses plus beaux ouvrages, Médée, dont le succès avait été éclatant. Dans le compte-rendu qu'il fit de la représentation, un journal eut la maladresse, tout en accordant à l'œuvre nouvelle les éloges qu'elle méritait, d'accompagner ses éloges d'une réflexion qui tendait à faire supposer que Cherubini n'était qu'une sorte d'imitateur de Méhul. La remarque n'avait absolument rien de désobligeant pour celui-ci. Mais avec son grand sentiment de la justice, Méhul ne crut pouvoir laisser passer sans une protestation de sa part ce qu'il considérait comme un outrage artistique à l'adresse de son ami^ il jugea donc utile de répondre publiquement à l'article en question, et il le fit dans les termes que voici, en adressant sa lettre à un autre journal :
Le hasard vient de me faire tomber entre les mains un journal intitulé le Censeur, et j'y trouve, non sans une extrême surprise, la phrase suivante, à l'article Médée: La musique, qui est de Cherubini, est souvent mélodieuse et mâle. Il me semble que l'auteur de cet article aurait dû ajouter que cette musique est toujours riche, toujours grande, tou-
de temps à autre à Givet pour s'y retremper au milieu de sa famille et de ses amis. Ses compatriotes étaient d'ailleurs fiers de lui, et ils le lui montrèrent avec éclat dans une circonstance que je ferai connaître.
jours belle et toujours vraie. Le Censeur continue, et dit : MoÂs o>? y a trouvé des réminiscences et des imitations de la manière de Méhul. Est-ce à Cherubini qu'un pareil reproche doit s'adresser? à Cherubini, le plus original, le plus fécond de nos musiciens! 0 Censeur, tu ne connais pas ce grand artiste. Moi qui le connais, et qui l'admire parce que je le connais bien, je dis et je prouverai à toute l'Europe que l'inimitable auteur de Démophon, de Lodoïska, à'Eliza et de Médée n'a jamais eu besoin d'imiter pour être tour à tour élégant ou sensible, gracieux ou tragique, pour être enfin ce Cherubini que quelques personnes pourront bien accuser d'être imitateur, mais qu'elles ne manqueront pas d'imiter malheureusement 2i\di \^vem\hve, occasion. Cet artiste, justement célèbre, peut bien trouver un Censeur qui l'attaque ; mais il aura pour défenseurs tous ceux qui l'admirent, c'est-à-dire tous ceux qui sont faits pour
sentir et apprécier ses grands talents.
C'est à l'époque où nous sommes arrivés^ que Méhul semble avoir entrevu et désiré une autre gloire que celle de compositeur dramatique. A tout le moins est-ce à ce moment qu'il commença à écrire des symphonies^ puisque nous trouvons la trace de l'exécution de l'une d'elles aux fameux concerts du théâtre Fejdeau^ si célèbres alors. On voit en effet, sur le programme du septième concert de l'an V (9 pluviôse — 28 Janvier 1797) tel que le donnaient le Courrier des Spectacles et la Quotidienne , que la seconde partie de la séance s'ouvrait par «une nouvelle symphonie du c. Méhul;» et l'œuvre obtenait assez de succès pour qu'on l'inscrivît de nouveau sur le programme du huitième
^ Cette lettre a été reproduite par l'éditeur des œuvres d'Hofman (T. I, pp. 177-178), dans l'avertissement placé en tête du poème de Médée. — Le remercîment de Cherubini se traduisit sous la forme de cette dédicace affectueuse et touchante placée eu tête de sa partition ;
<f Cherubini a Méhul.
« Reçois, mon ami, des mains de l'amitié, l'hommage qu'elle se plaît à donner à l'artiste distingué. Ton nom placé à la tête de cet ouvrage lui prêtera un mérite qu'il n'a pas, celui de paraître digne de t'avoir été dédié, et ce titre va lui servir d'appui. Puissent nos deux noms réunis attester partout le sentiment tendre qui nous lie et la considération que j'ai pour le vrai talent.»
concert, donné le 11) pluviôse. Le Courrier des Spectacles constatait ce succès en disant, dans son compte-rendu de la soirée du 9 : — « La seconde partie du concert a commencé par une charmante symphonie de M. Méhul. » Je reviendrai avec plus de détails sur ce sujet intéressant lorsque Méhul fera entendre ses symphonies, quelques années plus tard, aux exercices du Conservatoire, où leur succès ne sera pas moins considérable.
Mais nous arrivons à un fait unique dans les annales de la musique dramatique, à l'histoire d'un opéra sifflé, hué, conspué, à grand'peine achevé le jour de sa première et unique représentation, et cela à cause de l'ineptie du poème, mais dont la musique, et l'ouverture surtout, avaient produit une telle impression sur le public que celui-ci, se refusant à englober le musicien dans la chute de l'œuvre et voulant au contraire le venger des méfaits de son collaborateur, s'empressa à la chute du rideau de réclamer l'ouverture à grands cris et de la faire exécuter une seconde fois, en la couvrant d'un tonnerre d'applaudissements.
Il s'agit ici du Jeune Henry, opéra-comique en deux actes dont Méhul tenait de Bouilly le livret détestable. Il est vrai qu'en cette circonstance, et comme nous le verrons tout à l'heure, l'écrivain pouvait invoquer en sa faveur des circonstances très atténuantes. Il faut remarquer toutefois que c'est à la faiblesse irrémédiable de la pièce, et non à son caractère politique, qu'est due la chute éclatante de cet ouvrage, et Fétis n'a fait autre chose que de construire un petit roman lorsqu'à ce propos il s'est livré aux réflexions que voici: — «Le sujet de l'ouvrage était un épisode de la jeunesse de Henri IV, roi de France. Ce fut une affaire de partis : les royalistes espéraient un succès, mais les républicains, indignés qu'on osât mettre en scène un prince, un tyran, et de plus un tyran qui avait fait le bonheur de la France, sifflèrent la pièce dès la première scène, et firent baisser le rideau avant qu'elle fut finie..,» Or, non seulement la pièce fut achevée — bien qu'à grand'peine, ainsi que je l'ai dit, — non seulement le rideau ne tomba
qu'à la fin du second et dernier acte, mais je suis bien obligé de déclarer qu'il n'est pas plus question de Henri IV que du Grand-Mogol dans le livret du Jeune Henry^ qu'il ne s'y rencontre aucune espèce d'allusion politique, et que la lutte entre républicains et royalistes découverte par Fétis n'a jamais existé que dans sa fertile imagination.
Et voilà justement comme on écrit l'histoire !
Voici d'ailleurs qui pourrait convaincre à ce sujet les plus incrédules *, c'est la très courte analyse que donnait de la pièce de Bouilly le Courrier des Spectaeles: — «L'opéra du Jeune Henry, donné hier, n'a pas réussi ^ il est même incroyable qu'il ait été joué jusqu'à la fin... Le premier acte se passe à savoir que Clémentine est aimée de Henry ; que Sévère, tuteur de ce dernier, ne voit pas cet amour de bon œil *, que Laure, sa nièce, n'y fait aucune attention. Le récit de la prise d'un loup, et d'un enfant sauvé par le jeune Henry *, une ennuyeuse kyrielle de conseils donnés par la mère à son fils ; une marche de paysans ; une fête qui se prépare pour une course ^ un prix de trois cents livres proposé par Isaure au plus habile coureur ; voilà tout ce qui remplit le premier acte ! Quelle fécondité ! Quelle richesse ! Le deuxième a été entendu avec la plus grande défaveur. Détails trop mesquins pour s'y arrêter. Enfin la course a eu lieu : c'est le jeune Henry qui a obtenu le prix ; mais il l'abandonne à un paysan qui en a besoin pour épouser une fille du village.» On voit s'il est question dans tout cela de la jeunesse du roi vert-galant, et si, comme le dit Fétis, les républicains de 1797 avaient occasion de s'indigner !
Mais l'histoire du Jeune Henry est assez singulière, et j'ai fait à son sujet une découverte qui me permet d'entrer, en ce qui concerne cet ouvrage, dans des détails absolument nouveaux.
Bouilly, au tome premier de ses JRécapitiilaiions *, parle
1 Pages 391 et suiv.
d'un opéra-comique en deux actes, la Jeunesse de Henri IV, qu'il avait écrit en 1790, et dont Grétry s'était chargé de faire la musique. Pour une raison restée inconnue, Grétry renonça évidemment à cet ouvrage, et Bouilly dut s'adresser à un autre compositeur. Or, ce second compositeur ne fut autre que Méhul, et j'en ai acquis la preuve en découvrant, parmi les autographes précieux du maître que possède la Bibliothèque du Conservatoire, des fragments importants d'un opéra intitulé Henri IV, lequel, de toute évidence, ne fait qu'un avec celui dont je viens de parler, en môme temps qu'il n'est qu'une version première de celui qui fut représenté sous le titre du Jeune Henry. Sous ce dernier rapport il n'y a pas à s'y tromper, les noms des personnages étant les mêmes dans les deux pièces (Henry, Severo, Jacques, Christine, Daniel, Suzanne, Clémentine, Fideli), et, de plus, la copie d'un morceau qui n'est pas de la main de Méhul et qui, mêlé à ces fragments, porte en tête ces mots : Duo du Jeune Henry, étant absolument conforme à un duo de cet Henri IV, et chanté par les deux mêmes personnages : Daniel et Clémentine.
Le doute n'est donc pas possible, et voici ce qui me paraît non seulement probable, mais certain. Méhul avait écrit la musique de Henri IV ou la Jeunesse de Henri IV, et l'ouvrage avait été reçu au théâtre Favart ; mais bientôt, les événements politiques se précipitant, auteurs et acteurs comprirent l'impossibilité de faire paraître sur la scène un roi de France, ce roi s'appelât-il Henri IV. Pour ne pas perdre le fruit de leur travail, les auteurs auront songé alors à un remaniement complet de leur œuvre, et Bouilly aura transformé son poème, en ftiisant en sorte d'utiliser autant qu'il le pourrait les morceaux écrits par son collaborateur ^ Dans de telles conditions, on conçoit que ce
* Tout ceci laisse d'autant moins de doute que d'après une note d'un des morceaux d'Henri IV, on voit que Philippe devait jouer dans cet ouvrage le rôle de Jacques, et que c'est lui qui remplit en effet, dans le Jeune Henry, le personnage qui porte ce nom.
poème soit devenu informe, et peut-être Bouilly abusa-t-il de la permission qu'a tout écrivain de faire une mauvaise pièce. Toujours est-il que, comme je le disais, il pouvait, sinon vis-à-vis du public, du moins devant le théâtre et son collaborateur, plaider les circonstances atténuantes *. Mais revenons aux incidents qui signalèrent F apparition du Jeune Henry et au triomphe de son ouverture. C'est le 12 floréal an V (l*'^ mai 1797) que cet ouvrage exerça et et excita les sifflets des amateurs difficiles du théâtre Favart ^. Par une dérogation exceptionnelle aux habitudes de cette époque, les journaux, en donnant le programme de la représentation, avaient fait connaître les noms des deux auteurs, Bouilly et Méhul. Le public savait donc à qui il avait affaire, et s'il traita le librettiste d'une façon plus que cavalière, c'est que celui-ci l'avait bien mérité. Le tapage prit à de certains moments des proportions épiques, et il devint tel au dénouement que la pauvre M"^® Saint- Aubin, habituée pourtant aux témoignages d'affection et de
* Voici la liste des morceaux de Senn'JF (brouillons ou complets) qui se trouvent à la Bibliothèque du Conservatoire; ils sont numérotés séparément pour chacun des deux actes: Ouverture (qui n'est pas celle du Jeune Henry)', n» 1, duo (Severo, Florent); n^ 2, air (la Reine); n^ 3, chanson (?); no 4, duo (la Reine, Henri); n^ 5, chœur; no 6, chœur; n^ 9, duo (Clémentine, Daniel); n^ 10, chœur. Entr'acte et introduction avec chœurs (Suzanne, Christine, Fideli, Jacques); n^ 1, rondeau (Victor); n^ 9, duo (Clémentine, Henri, Daniel); n^ 10, «course» (ensemble avec chœurs).
2 Le spectacle commençait par la 3îélomanie, de Champein.
Voici la distribution du Jeune Henry, qui réunissait la plupart des meil-
la troupe de Isaure
Fc
iva
rt:
Crétu.
Henry
. Mlle
Carline.
Severo
Solié.
Valence .
Saint-Aubin
Antoine .
Paulin.
Jacques . .
Philippe.
Christine .
. Mme
Gontier.
Daniel
Chenard.
Suzanne .
. Mlle
Lejeune.
Clémentine .
. Mme
Saint-Aubin
Fideli . .
Ail aire.
sympathie des spectateurs, finit par croire que c'était sur elle-même que tombait cet orage, et fondit en larmes sur la scène. «A la fin du second acte, dit le Courrier des Spectacles, comme le parterre marquoit son mécontentement par de grands coups de sifilet , M'"^ Saint-Aubin, croyant apparemment avoir déplu au public, en témoigna sa sensibilité au point de verser des larmes ; mais tous les spectateurs lui prouvoient, par les plus grands applaudissemens , qu'ils étoient trop justes pour lui faire une telle application. Les suffrages que cette actrice intéressante reçoit tous les jours du public auroient dû la rassurer contre des marques d'improbation qui ne pouvoient s'appliquer qu'à l'auteur d'un ouvrage aussi détestable. Nous aurions désiré que le parterre demandât M""^ Saint-Aubin après la pièce, afin de lui prouver combien il étoit éloigné de lui rendre si peu de justice *. Le Courrier ne parlait pour ainsi dire pas de la musique de Méliul en rendant compte de la représentation du Jeune Henry, sinon pour déclarer qu'on avait rendu justice au compositeur, tout «en sifîlant l'auteur des paroles». C'est pourquoi un de ses lecteurs lui adressait le lendemain la lettre suivante :
Aux rédacteurs du Courrier des Spectacles,
Paris, 13 floréal.
Messieurs,
J'ai vu avec peine qu'en rendant compte de la lourde chute du Jeune Henry, vous n'ayez pas parlé de la magnifique ouverture de M. Méhul; c'est sans doute à l'impression qu'avoit faite sur les spectateurs ce morceau sublime, que l'auteur des paroles a eu l'obligation de ne pas voir siffler sa pièce dès les premières scènes. L'idée de placer aux différentes extrémités de l'orchestre des cors qui se répondent, a produit le plus grand effet: rien de plus neuf, de plus agréable, de plus pittoresque que cette ouverture; et M. Méhul doit au public, qui, en sifflant
* Courrier des Spectacles du 13 florëal. — De son côté, la Quoditienne disait, dans son feuilleton de spectacles du 14: — «Madame Saint- Aubin a pleuré avec tout plein de grâces sur la mort du Jeune Henry, pièce en deux actes, enterrée hier h ce théâtre. Le public a témoigné à cette aimable actrice combien il a été affecté de sa sensibilité. »
les paroles, redemandoit avec enthousiasme l'ouverture, de la faire exécuter, soit au prochain concert Feydeau, soit entre les deux pièces au Théâtre Italien, dont l'orchestre l'a exécutée avec le plus bel ensemble. Il est difficile aussi d'entendre un plus beau morceau de chant que celui de l'air d'Isaure au premier acte, des couplets de Mnie Saint-Aubin et du duo entre le vieillard et Clémentine; et il contraste bien fort avec les mauvaises paroles rimées sur lesquelles il est composé. C'est par de pareille musique, mais en choisissant de meilleurs poëmes, que M. Méhul doit répondre aux diatribes de ses envieux.