‹ MéhulChapitre 17 sur 40 · L. P., abonné · texte numérisé non relu

L. P., abonné

Méhul n'eut pas la peine de prendre l'initiative qu'on lui conseillait en cette circonstance. Le public se chargea luimême de se procurer le plaisir qu'il désirait, et le Journal de Paris nous l'apprend en ces termes: — «Nous n'avons point parlé de la première représentation du Jeune Henry, et nos lecteurs auront apprécié nos motifs; mais nous trouvons un plaisir bien doux à rendre compte de la justice que le public s'est empressé de rendre le lendemain aux rares talens de M. Méhul, auteur de la musique de cet ouvrage. Entre plusieurs morceaux de ce grand maître que le tumulte d'une représentation orageuse n'avoit point empêché les spectateurs d'apprécier et d'applaudir avec transport, l'ouverture sur-tout avoit entraîné tous les suffrages, sans aucun mélange de la défaveur qu'a paru exciter le poème. Le public a redemandé le 13 cette magnifique composition: il l'a redemandée le 14, et sur ses instances réitérées tous les artistes de ce théâtre ont entraîné, ont porté Méhul sur la scène, malgré sa résistance ; et là, le public, les acteurs, l'orchestre, tous, d'un accord unanime, l'ont comblé d'acclamations, mêlées à la fois d'enthousiasme pour son talent et d'intérêt pour sa personne, acclamations peut-être encore plus flatteuses que les applaudissemens dont les représentations à'Eu2)hrosine, de Sfratonice et de Mélidore ont été si souvent couvertes i. »

^ Journal de Paris, 17 floréal an V (6 mai 1797).

Le même journal, en annonçant, dans son tq9 du 5 août, la publication, chez le citoyen Ozi, directeur de l'imprimerie du Conservatoire de mu-

C'était là, en effet, une manifestation bien flatteuse pour Méhul, et je ne sache pas d'autre exemple d'un musicien mis ainsi par le public à l'écart de son collaborateur, et comblé de témoignages d'admiration tandis que celui-ci est l'objet de l'animadversion générale. S'il n'y avait qu'un cri — un cri d'horreur! — au sujet du poème de Bouillj, on peut dire aussi qu'il n'y avait qu'un cri, mais un cri d'enthousiasme et de reconnaissance, concernant la musique de Méhul. Et si Méhul eut la douleur de voir son œuvre périr dans un naufrage, il eut aussi la consolation de sauver de ce naufrage une épave importante, qui ne fut pas sans augmenter encore sa gloire et son grand renom.

Cette ouverture superbe et si étonnamment originale du Jeune Henry , qui a survécu au désastre, est restée justement célèbre ; on la connaît particulièrement sous ce nom : la Chasse du jeune Henry, parce qu'elle décrit musicalement tous les épisodes d'une chasse, et qu'elle les déroule successivement, dans leur ordre naturel, à partir de la quête jusqu'à la curée, sous les yeux et à l'oreille du spectateur, auquel elle offre l'illusion la plus complète. «Le musicien, qui a commencé par peindre le lever de l'aurore, appelle ses chasseurs, le§ réunit, leur fait découvrir le cerf, et galope avec eux jusqu'au moment où la bête, que l'on a perdue et retrouvée, se rend enfin. Le coup de timbale imitant le coup de feu annonce qu'elle est frappée à mort; de douloureux accents se font entendre et sont bientôt suivis du chant de victoire : Hallali! Hallali ! Hallali ! que tous les instruments à vent entonnent à pleine embouchure. On sait que les airs sonnés par la trompe doivent changer selon que la situation de la chasse l'exige. Méhul ne pouvait pas se borner à un ou deux motifs principaux sans faire un contre-sens. Il a donc réglé, en homme d'esprit,

sique,i> de l'ouverture du Jeune Henry^ «arrangée pour le forte-piano par l'auteur,» ajoutait: — "Nous nous empressons d'annoncer l'impression de ce savant morceau, dont la célébrité a été si justement consacrée par l'enthousiasme avec lequel il a été redemandé et entendu, dans les entr'actes des représentations du théâtre de la rue Favart. »

l'ordonnance de ses mélodies sur celle du tableau qu'il avait à peindre, et a su donner la vie à ses images musicales, en imitant plus ou moins fidèlement les divers appels de chasse qu'un long usage a consacrés ^. »

Le succès de ce morceau symplionique si intéressant et si curieux ne fut pas l'affaire d'un moment. La coutume s'établit, à l'Opéra-Comique, de l'exécuter souvent entre deux pièces, au grand plaisir du public , il ne se passait guère de semaine sans qu'eût lieu l'une au moins de ces exécutions, et pendant plus de trente ans l'ouverture du Jeune Henry fut inscrite ainsi périodiquement sur l'affiche du théâtre 2. Il va sans dire qu'il ne se donnait pas un concert important sans qu'elle fît partie du programme. Mais il y a mieux encore : ou en fit un spectacle et on la mit en action, à trois reprises différentes ; d'abord à l'Opéra, ensuite à la Porte-Saint-Martin, puis de nouveau à l'Opéra, et toujours avec succès. L'idée première de cette interprétation appartient au fameux danseur Gardel, le maître des ballets de l'Opéra, qui, dans une représentation à son bénéfice, en 1802, adjoignit ce divertissement d'un nouveau genre à son joli ballet de Nlnette à la cour. Huit ans plus tard, le 23 janvier 1810, Augustin Hapdé faisait représenter à la Porte-Saint-Martin, qui portait alors le nom de Salle des Jeux Gymniques, «la Chassomanie^ ou l'ouverture du Jeune Henry mise en action.» Enfin, le 6 mai 1826, dans une représentation donnée jjar ordre à l'Opéra, au bénéfice des frères Franconi, dont le Cirque venait d'être détruit par une incendie, Grardel reprit son idée et offrit de nouveau au public «la Chasse dit Jeune Henry, ouverture de Méhul, mise en action. » Les danseurs qui prenaient part à ce tableau cynégétique étaient Barrez,

* Castil-Blaze: De VOpéra en France, T. I, p. 219.

2 On l'y trouvait encore le 24 avril 1829, dans une circonstance solennelle. C'était le jour de l'inaaguration de la salle Ventadour, dont l'Opera- Comique prenait possession, et le programme du spectacle e'tait ainsi composé: 1» les Deux Mousquetaires, de Berton; 2^ Ouverture du Jeune Henry, par l'orchestre; 3^ la Fiancée, d'Auber.

Capelle, Montessu, Lefebvre, M'"'^^ Hullin, Vigneron, Bertrand, Fourcisi, et l'affiche annonçait qu'un jeune cerf dressé à cet effet par M. Laurent Franconi en personnifierait l'infortunée victime. Ce jeune cerf n'était autre que le fameux Coco, si admiré alors et si chéri des Parisiens. Cette exhibition se produisit sept fois sur la scène de rOpéra, les 6, 9, 12, 15, 17, 19 et 21 mai. Depuis lors, on se borna à exécuter encore dans les concerts l'admirable ouverture de Méhul, et je ne suis certainement pas le seul à me rappeler l'effet indescriptible qu'elle produisit particulièrement, en 1867, dans l'un des grands festivals de l'Exposition universelle, lorsque l'excellent George Hainl la fit sonner — c'est le mot — à l'aide d'une armée de près de trois mille exécutants!

Tout ce qui sortait de la plume féconde de Méhul avait le don d'intéresser le public, sinon de le passionner toujours. Un autre exemple nous en est fourni par un Hymne à la Paix, qu'il écrivit à l'occasion du traité de Campo-Formio, et qui fut chanté au théâtre Feydeau le 1^'' novembre 1797. La musique de cet hymne avait été composée par lui sur des strophes de «la citoyenne» Constance Pipelet, qui n'était pas encore princesse de Salm, et c'est le chanteur Darius qui en était l'heureux interprète. Chacun sait que ces productions éphémères, fruits des circonstances, ne vivent d'ordinaire que l'espace d'une soirée, et c'est ce qui arriva à une composition du même genre, écrite dans le même but et qui fut exécutée une seule fois au théâtre Favart. Il n'en fut pourtant pas ainsi de Y Hymne à la Paix de Méhul, qui obtint un véritable succès et qui parut onze fois sur l'affiche de Feydeau i.

1 Les 11, 13, 15, 19, 21 et 27 brumaire, 11, 15, 17, 21 et 25 frimaire. Je ne sais si Ton aurait chance de retrouver quelque part la musique de cet hymne de Méhul; quant aux strophes de M^^^ Constance Pipelet, en voici une, que le Journal de Faris a sauvée de l'oubli :

lîeaux-arts qu'eft"arouchoit la guerre. Que vos travaux exempts d'allarmes,

Enfans de la tranquillité. Succèdent aux fureui-s do Mars:

Les dieux ont posé leur tonnerre, Quand Minerve a posé les armes.

Venez avec sécurité. Elle est la déesse des arts.

Le jour de sa onzième exécution , le 25 frimaire an VI (15 décembre 1797), il accompagnait la première représentation d'un petit opéra en un acte^ le Font de Lodi, qui, comme son titre l'indique, était encore une œuvre de circonstance. Celle-ci était destinée à glorifier un des hauts faits de l'armée d'Italie, et Méliul s'était encore chargé d'en écrire la musique sur un détestable canevas que lui avait confié Delrieu. On sait ce que valent généralement ces sortes de spectacles, qui brillent surtout par le côté plastique et pittoresque; dans celui-ci, l'auteur, négligeant de donner aucun intérêt au semblant de pièce imaginé par lui, s'était un peu trop reposé sur les ressources que lui fournissait la mise en scène de l'élément militaire, exploité par lui avec un véritable réalisme, s'il faut s'en rapporter à

ce compte rendu: — « Tout ce qui tient aux évolutions

militaires a été exécuté avec beaucoup de vérité. Jamais attaque de fort, au théâtre, n'a causé un fracas aussi terrible ; des pièces de canon de bronze étoient sur la scène, et tiroient continuellement, ce qui ne s'étoit point encore vu, et ce qui a effrayé un grand nombre de spectateurs. Ces explosions ont produit une telle fumée qu'on ne distinguoit plus rien sur la scène ni dans la salle, et que les cris : Ouvres les loges, couvroient la voix des acteurs. Chacun s'est empressé de sortir, et c'est ce qui fait sans doute qu'on a oublié de demander les auteurs*.» Tout le monde pourtant ne se montrait pas absolument satisfait de ce spectacle, et la Décade, entre autres, en témoignait quelque

mauvaise humeur. « Le titre seul de l'ouvrage, disait la

Décade, avoit attiré au théâtre Feydeau une afiluence des plus considérables; mais c'est précisément l'idée colossale que nous avons eu raison de nous former de ces sortes d'événemens et des hommes qui les ont exécutés, qui nuit toujours à leur représentation : et comment espérer en effet de rendre dans trente pieds carrés, avec une trentaine de soldats et douze fusées, les combinaisons savantes, les

1 Le Censeur dramatique^ du 30 frimaire an VI.

SA VIEj SON GÉNIE^ SON CARACTÈRE 149

marclies rapides, l'appareil bruyant d'artillerie, les chocs multipliés qui exigent un assez grand espace, et sur-tout les cliangemens de lieu que demandent d'aussi grands préparatifs L'auteur des paroles, pressé sans doute de nous

donner le premier en spectacle la commémoration d'un trait honorable de la campagne d'Italie, ne s'est pas même

donné la peine de l'encadrer *» Voilà pour le poëme.

Quant à la musique , un autre journal l'appréciait ainsi : — « La musique de Méhul offre de beaux morceaux ^ je citerai la marche silencieuse du commencement, qui est d'un effet mystérieux, simple et imposant. L'air du pêcheur, celui du chef de F état-major et le chant de victoire portent le cachet de ce fameux compositeur ^. » La partition de Méhul ne put pourtant sauver de l'indifférence le poëme de son collaborateur, et l'existence du Pont de Lodi ne se prolongea pas au delà de sept soirées.

C'était la première fois que Méhul faisait une infidélité au théâtre Favart, au profit de la scène rivale de Feydeau. Avant de revenir au premier, nous allons le voir donner à l'Opéra un ouvrage très important, dont l'histoire est singulière, et qui dut aux circonstances de ne pas obtenir tout le succès que lui eût mérité sa haute valeur.

* La Décade, 20 décembre 1797.

2 Courrier des Spectacles, 18 décembre 1797. — Les interprètes du Font de Lodi étaient Gaveaux, Primo, Dessaules, Darcourt, Dérubelle, Prévost, Picard, Garnier, Legrand et Mlle Camille.

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