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CHAPITRE IX

A l'époque où nous sommes arrivés, avec la haute situation qu'il avait acquise, on comprend facilement que Méhul fût devenu l'objet de l'attention générale, qu'il se vît recherché de tous et que chacun s'empressât autour de lui. Il avait tout ce qu'il faut d'ailleurs, aussi bien comme homme que comme artiste, pour exciter les sympathies, iittirer l'affection et retenir les regards. Cavalier élégant, esprit cultivé, homme de goût et de bonne compagnie, en qui se réunissaient les qualités d'un jugement sain, d'une raison précoce et de la plus haute intelligence, causeur charmant et plein d'imprévu, à l'imagination fertile et féconde en surprises, il joignait à l'élévation du caractère un fonds inépuisable de bonté, et tandis que son sourire plein de grâce charmait tous ceux qui l'approchaient, son regard reflétait un sentiment mélancolique qui les pénétrait pour sa personne d'une sorte d'affectueuse déférence. Aussi peut-on dire que dès ce moment, et quoiqu'il fût dans toute la force de la jeunesse, Méhul était non seulement admiré, mais aimé et respecté de tous.

Bien qu'il travaillât considérablement, il ne laissait pas cependant d'entretenir de nombreuses relations, et outre les amitiés très vives qu'il avait nouées, il était à cette époque très répandu dans le monde, dans cette société qui se reconstituait avec joie, sous l'ombre d'un gouvernement réparateur, à la suite des orages de la Révolution. Accablé de prévenances, sollicité de tous côtés, il se trouvait étroitement mêlé non seulement au monde des artistes, — musi-

ciens, comédiens, peintres — son élément naturel, mais au monde des affaires, de la politique, de la finance, et même de l'oisiveté. On le rencontrait au Directoire, chez La Réveillère-Lepeaux, qui lui faisait écrire des hymnes pour le culte des théophilanthropes, dont celui-ci s'était en quelque sorte constitué le grand maître; chez l'opulent banquier Séguin, qui était en même temps un chimiste distingué, et dont la femme était aussi célèbre par sa beauté que lui-même le devint par ses démêlés avec Bonaparte *, chez M. et M'"*' Récamier, dont les brillantes réceptions attiraient tout Paris dans leur hôtel de la Chaussée d'Antin et qui tenaient table ouverte, l'été, dans leur superbe château de Clichy ; chez l'helléniste Gail, qui lui fit mettre en musique, ainsi qu'à Cherubini, plusieurs odes grecques pour sa belle traduction d'Anacréon ; un peu plus tard, après le 18 brumaire, on le vit aussi fort assidu aux réceptions de Joséphine et du Premier Consul, qui l'avaient pris l'une et l'autre en affection toute particulière.

Puis, Méhul était un des familiers des charmantes réunions hebdomadaires du grand violoniste Rodolphe Kreutzer, réunions auxquelles l'esprit et la grâce de M'"^ Kreutzer et de sa belle-sœur donnaient un prix inestimable, et où il se rencontrait avec Kreutzer cadet (Auguste), avec le poëte Vigée, frère de M'"'' Lebrun, avec un autre poëte, Saint-Victor, avec le librettiste Marsollier, l'un de ses collaborateurs, avec le vaudevilliste Vieillard, avec son ami Pradher, le compositeur, et quelques autres. C'est là surtout, dans cette maison intime et hospitalière, que Méhul donnait carrière à son incomparable talent de conteur, en inventant les histoires de revenants et de spectres les plus étranges, ou en se livrant aux récits les plus bizarres et les plus incohérents. Il passait aussi, nous l'avons vu, avec Hoffman et Arnault, de nombreuses soirées chez M. et M'"*^ d'Avrigny, où il était toujours accueilli avec joie. Un certain sentiment tendre lui faisait fréquenter encore l'atelier du peintre Ducreux, fameux à cette époque, qui demeurait à l'hôtel d'Angivilliers; Ducreux, homme peu instruit et assez médiocre en

dehors de son art, avait une femme charmante et deux filles qui ne le cédaient en rien à leur mère •, grâce à elles surtout, sa maison était le rendez-vous des artistes, des gens de lettres, de nombre d'hommes distingués dans tous les genres, et Ton y trouvait tour à tour La Harpe, Demoustier, Fontanes, La Chabeaussière , Piccinni, le général Clarke, Castil-Blaze, Deschamps le vaudevilliste, Coupigny le chansonnier, Sophie Arnould, M'"'^ Récamier.... C'est à Ducreux qu'on doit le plus joli portrait qui nous reste de Méhul, qu'attirait chez lui la présence de M'^*^ Clémence Ducreux, dont la radieuse beauté, dit-on, ne le laissait pas insensible, mais que ses hommages laissaient malheureusement indifférente. Puis encore, Méhul était l'un des assidus des soupers de Talma, ces soupers qui réunissaient tant d'hommes célèbres dans toutes les branches de l'art : les peintres Gérard, Gros, Girodet, Guérin, les sculpteurs Bosio, Cartellier, Lemot, Ch. Dupaty, les comédiens Dugazon, Michot, Baptiste, Potier, les poètes Legouvé, Ducis, Marie-Joseph Chénier, Alexandre Duval, Arnault, Luce de Lancival, Bouilly, les compositeurs Cherubini, Catel, Boieldieu, Lesueur, etc.

Il n'est pas besoin de dire que Méhul était lié d'une intime affection avec la plupart de ses confrères, même ceux qui dès longtemps l'avaient précédé dans la carrière, et qui subissaient malgré tout l'ascendant de son génie et le prestige des heureux dons dont la nature l'avait comblé. Particulièrement, Gossec, son aîné de plus de trente ans, éprouvait pour lui le plus vif attachement, lui vouait une admiration sans réserve, et il le prouva un jour, comme nous le verrons plus loin, d'une façon éclatante. Méhul était fraternellement uni avec Berton, Jadin, Pradher, Boieldieu, surtout avec Cherubini, chez lequel le voisinage l'amenait constamment, tous deux, en qualité d'inspecteurs de l'enseignement au Conservatoire, logeant chacun dans un des appartements qui bordaient cette immense cour des Menus-Plaisirs, réduite depuis d'une façon ridicule, mais qui occupait alors tout l'espace qui sépare la rue Bergère

de la rue RicLer i. C'est une amitié profonde aussi qui l'unissait à Rouget de Lisle, amitié dont témoigne cette dédicace^ placée par l'auteur de la Marseillaise en tête de ses Essais en vers et en ^^rose, qui parurent vers la fin de 1796 2:

A MÉIIUL.

Reçois, ami, ce tribut de l'estime et de radmiration.

Une âme fière et sensible, des talens sublimes, la dignité du véritable artiste, tels sont les titres auxquels il est offert. Qu'ils sont beaux, comparés à ces titres mensongers qui jadis attiraient tous les hommages, auxquels j'eusse peut-être sacrifié comme tant d'autres, mais qu'enfin je sais apprécier.

Chantre êCEuphrosyne, d'Adrien, de Stratonice et de Mèlidorc^ tu

es l'orgueil de tes rivaux; ton siècle te contemple; la postérité t'appelle.

Puisse la couronne qu'elle te destine s'embellir à tes yeux par cette fleur

qu'y ajoute l'amitié.

Joseph Rouget de Lisle.

Enfin, Méhul trouvait aussi d'excellents amis parmi les chanteurs de ce temps, interprètes de ses œuvres et admirateurs de son génie; une lettre toute expansive et toute

* Boieldieu professait un véritable culte pour Méhul, aussi bien que pour Cherubini, et leur dédia en ces termes sa belle partition de Zoraïme et Zulnare: — «Souffrez que vos noms aimés des arts se lisent à la tête de cet ouvrage. C'est en vous prenant pour modèles que j'ai obtenu le succès dont le public a daigné le couronner. J'admirai longtemps vos chefs-d'œuvre avant d'en connaître, d'en chérir les auteurs, et si le sentiment profond du vrai beau peut donner l'espoir d'y atteindre, je devrai peut-être mon talent à l'enthousiasme que m'inspirent les vôtres. >»

2 Paris, impr. Didot l'aîné, in-8, an V. 1796. — Méhul répondit à cette dédicace par une lettre dont je n'ai pas malheureusement le texte, mais qui a été ainsi analysée dans un catalogue d'autographes: «Belle et curieuse lettre, toute relative à un ouvrage de Rouget de Lisle, dans lequel il fait son éloge. C'est un honneur trop grand pour lui; il ne sera jamais digne du rang qu'il lui assigne; que vont dire ses noml)reux détracteurs ? n le conjure de ne pas adresser son épître à ses collègues ; car il serait fort embarrassé devant eux s'ils connaissaient les éloges qu'il lui prodigue ; il ajoute : cependant {je te le dis tout bas) ne la supprime pas. Tu sais que j'ai la folie de sauver mon nom de V oubli, eh bien! si mes ouvrages ne peuvent parvenir à ce but, tu auras fait en un instant ce que je n'aurai pu faire dans toute ma vie. » (Catalogue de lettres autographes vendues le 26 novembre 1883. Paris, Eug. Charavay. in-8.)

cliarmante nous a montré dans quels termes affectueux il se trouvait avec M'""^ Saint-Aubin et son mari ; Arnault, de son côté, nous a fait connaître ses relations d'intimité avec M'"^ d'Avrigny; un fait particulier nous prouve l'amitié qu'il inspirait à EUeviou, qui, pour lancer une de ses romances, ne vit rien de mieux que de l'intercaler et de la chanter, en s'accompagnant lui-même au piano, dans un petit opéra-comique de Jadin, le Cabaleur^ représenté au commencement de 17951. Martin ne lui était pas moins dévoué, et Gavaudan, ainsi que sa femme, l'avaient en grande affection.

Je crois que c'est à cette époque, ou approchant, qu'il faut placer le mariage de Méhul avec la fille du docteur Gastaldy. Ce médecin était un type d'excentrique assez accompli. Fils d'un praticien habile dont il avait hérité la clientèle à Avignon, sa ville natale, il était avant tout homme de plaisir, très lancé dans le monde, et, gourmand comme pas un, s'occupait beaucoup plus de gastronomie que de science ; aussi devint-il, à Paris, l'émule et l'ami de Grimod de la Reynière, qui, en 1806, lui consacra une longue chronique nécrologique dans son Almanach des gourmands. Ce n'est pas là toutefois qu'il faut chercher à le connaître, mais dans le portrait peu flatté, quoique fort ressemblant, qu'a tracé de lui un de ses biographes : — « Gastaldy, gai, vif, sémillant, était le médecin à la mode, le médecin de toute l'aristocratie avignonnaise. Ce fut lui qui le premier renonça à la grande perruque, à l'habit noir, à la canne à bec de corbin, à tout l'attirail grave etpédantesque de la vieille faculté. . . Gastaldy vint [en 1790J à Paris, où il eut le bonheur de se former une assez belle

*"... Le citoyen Elleviou, jouant le rôle de Solfa dans cet ouvrage, au moment où il se trouve seul, pendant 'que Franval et Rosalie sont allés à la pièce nouvelle, et avant que Dolmène vienne l'engagera cabaler contre cette pièce, chante, avec beaucoup de goût et de grâces, une romance qui se trouve sur un piano, duquel il s'accompagne. C'est la Béponse du vieux pasteur, paroles du citoyen Coupigny, musique du citoyen Méhul...» {Journal des Théâtres, du 29 nivôse an III.)

clientèle aux dépens des médecins qui, pour s'être montrés partisans des idées de réforme, avaient été quittés par les vieilles duchesses du faubourg Saint-Germain ; mais l'émigration, les incarcérations enlevèrent à Gastaldy la plupart de ses nobles pratiques. Il avait dissipé par ses prodigalités une fortune assez considérable. Un administrateur des postes, son compatriote, le fit nommer, sous le gouvernement directorial, médecin de cette administration. Il la perdit par sa négligence. Passant les journées à table, les nuits au jeu et les matinées au lit, il abandonnait le soin de ses malades, et fut plus assidu aux banquets de légitimations gastronomiques qu'aux conférences médicales. Ses idées d'ailleurs n'étaient pas toujours assez nettes pour qu'il fût en état de donner des consultations. Ce fut à cette époque que sa fille unique épousa le célèbre compositeur Méhul. Cette union, dont l'orgueil du docteur ne fut pas flatté, aurait pu cependant relever sa fortune, si la mésintelligence ne s'était mise entre les deux époux 1 ... »

Ce mariage fut malheureux en effet. En présence d'une telle insouciance des lois les plus élémentaires de la vie, il est permis de supposer que le docteur Gastaldy manquait de certaines qualités indispensables au père de famille, et que l'éducation de sa fille avait pu s'en ressentir quelque peu ; sans compter que celle-ci pouvait bien avoir hérité du manque d'équilibre dans l'esprit qui semblait caractériser le tempérament du médecin gastronome et oblitérer ses facultés morales. Toutefois, M"*^ Gastaldy avait reçu une instruction très soignée. Petite, mignonne, d'une physionomie très vive, elle se faisait remarquer par son intelligence et parlait couramment plusieurs langues. C'est d'elle, m'a-t-on dit, que Méhul apprit l'italien. Par malheur, que ce fût la faute de l'un, ou de l'autre, ou de tous deux ensemble, une complète incompatibilité d'humeur ne tarda pas à se déclarer entre les deux époux, et l'existence com-

* Biographie universelle et portative des Contemporains.

inune devint bientôt fort difficile, en attendant qu'elle fût insupportable.

En ce qui la concerne, un trait du caractère de M'"*^ Méhul pourra donner une idée du peu de souplesse qu'elle devait apporter dans les relations conjugales. Mais il est nécessaire de faire connaître tout d'abord ce qu'étaient l'intérieur et la maison de Méhul à l'époque de son mariage. C'est Cherubini qui va nous éclairer à ce sujet, grâce à une notice écrite par lui sur son ami et qui contient les détails intéressants que voici * :

. . . Méhul aimait tendrement tous ses parents. Je l'ai vu pleurer amèrement à la mort de son père, en 1807, et à celle de sa mère, en 1812. Depuis son départ de Givet pour venir à Paris, il n'était, à ma connaissance, retourné que deux fois dans sa ville natale pour les revoir; j'ignore s'il y avait été encore auparavant. En conséquence de cet attachement envers tous ses proches, et se trouvant dans une position assez aisée, il appela sa tante, Mad'^e Keuly, sœur de sa mère, et déjà avancée en âge, pour s'établir près de lui. Elle arriva à Paris en 1797, et ne le quitta plus que lorsqu'elle mourut en 1816, un an avant que la mort ne le frappât à son tour. Méhul n'avait qu'une sœur, qui avait épousé M. Daussoigne; deux garçons étaient le fruit de cette union. Méhul, toujours porté par sa tendresse à être utile à sa famille, fit venir à Paris l'aîné de ces deux enfants, pour veiller lui-môme à son éducation, lui procurer un état, et pour avoir dans son intérieur une personne de plus dont il serait aimé. Ce neveu arriva en 1798 ^. Comme il était alors

* Cette notice de Cherubini sur Méhul, dont la famille a bien voulu me communiquer le précieux autographe, me paraît avoir été écrite au moment de la mort de l'auteur de Joseph, sur la demande de Quatremère de Quincy. Celui-ci, secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, était chargé par ce fait de prononcer en séance publique !'« éloge » de Méhul, et je pense que, pour plus de sincérité, il avait demandé à Cherubini des notes sur l'admirable artiste qui avait été son ami le plus cher en même temps que le plus dévoué. Ces notes constituent presque une notice en forme, qui, à part quelques erreurs inévitables, est pleine d'un intérêt d'autant plus grand que Cherubini y exprime ouvertement son opinion sur la plupart des œuvres de Méhul. Je ferai plus d'un emprunt, par la suite, à ce document d'une valeur toute particulière.

2 II y a vraisemblablement ici quelques erreurs compréhensibles de détail, qui ne touchent en rien d'ailleurs à l'exactitude du fait en luimême. Dans sa, Notice sur Joseph Daussoigne MéJiul lue par lui à l'Acadé-

fort jeune, son oncle le plaça dans les classes du Conservatoire, où il ap[)rit la musique, le piano et l'harmonie. Après que le jeune Daussoigne eût remporté le 1'''' prix dans chacune de ces parties de l'enseignement, son oncle lui donna des leçons de composition jusqu'à l'époque où Daussoigne, ayant remporté le !«•■ grand prix à l'Institut, il partit pour Rome. Par la suite des temps, et lorsqu'il eut atteint l'âge convenable, Méhul fit venir, à Paris son second neveu, pour lequel il avait réussi à obtenir une })lace à l'École militaire de Saint-Cyr. Il paya sa pension tout le temps qu'il y resta, l'équipa lorsqu'il fut nommé souslieutenant, et lui remit encore un billet de 500 francs le jour du départ pour la campagne où eut lieu la malheureuse retraite de Moscou. Ce pauvre garçon a péri dans cette campagne. Ces dépenses employées par Méhul en faveur de tout ce qui composait sa famille font connoître l'attachement qu'il avait pour elle, et prouvent en même tems son penchant à faire du bien. Je puis affirmer, par plusieurs circonstances qui sont à ma connoissance, que malgré qu'il fût plus qu'économe de son naturel, sa bourse s'ouvrait aisément pour aider ceux qui s'adressaient à lui dans leurs besoins.

De ce qui précède il résulte que^ à l'époque de son union avec M''*^ Gastaldy^ Méhul avait auprès de lui sa tante et son neveu^ lequel alors devait être âgé de neuf ou dix ans. De son côté^ la jeune M'"*^ Méhul, peu de temps après son mariage, attirait auprès d'elle une de ses amies, qui prenait pied aussitôt dans la maison, s'y installait à demeure et vivait dans la communauté. Les deux jeunes femmes, toujours ensemble, toujours l'une auprès de l'autre, ne se quittaient jamais un instant, ce qui, on le comprend facilement, n'était pas sans fatiguer, sans agacer quelque peu Méhul, assez irritable de sa nature, et dont les observations à ce sujet restaient d'ailleurs sans effet aucun ; de plus, elles ne s'accordaient pas toujours avec la bonne tante, qu'on appelait « la tante Keulj, » excellente femme qui

mie royale de Belgique (1882), M. Théodore Radoux, très bien informé, a pu dire avec précision: — «....Méhul, étant un jour de passage en cette ville (Glvet), désira entendre notre jeune musicien. Frappé des dispositions musicales vraiment extraordinaires et de l'intelligence précoce de celui-ci, il demanda à son beau -frère de lui confier l'enfant. M. Daussoigne père y consentit de grand cœur, et, le 5 févi'ier 1796, Méhul partit pour Paris, accompagné de son neveu, alors âgé de six ans. »

adorait Méliul et qui peut-être se permettait parfois quelques remarques qui n'étaient point du goût de la jeune épouse. C'est ici que se place l'incident dont je voulais parler. La tante Keuly avait un cliien, souvenir du pays natal, et ce chien, qu'elle affectionnait, déplaisait fort, paraît-il, à M'"^ Méliul. Que fit celle-ci ? Un jour que Méhul était sorti, et que la tante, laissant son chien à la maison, s'était un instant absentée, elle se fit aider de son amie, devenue sa complice, toutes deux emmenèrent la pauvre bête, et cruellement l'allèrent noyer dans la Seine. On devine aisément ce qui put s'ensuivre, et la scène que dut provoquer une méchanceté si gratuite, doublée d'un manque absolu de respect. Des algarades de ce genre, naissant de telle ou telle cause, se renouvelaient souvent, dit-on, la vie intérieure devenait de plus en plus impossible, si bien que sans bruit, sans scandale, sans éclat, un jour vint où l'on se sépara d'un commun accord. Ce jour-là, la maison de Méhul redevint tranquille ; mais il est permis de supposer que les suites déplorables de cette funeste union ne furent pas sans exercer une influence fâcheuse sur le caractère de Méhul, déjà naturellement porté à la mélancolie, sinon à la misanthropie. Avec sa nature un peu sombre, son tempérament délicat, sa santé toujours précaire, Méhul eût eu besoin d'une compagne tendre, douce, dévouée, fidèle, qui l'entourât de soins et de prévenances, qui vécût de sa vie, qui partageât ses joies et ses douleurs, réchauffant d'un rayon de soleil et de jeunesse cet esprit parfois ombrageux et maladif, qui comprît enfin tout ce que son âme aimante avait de bon, de noble, de fier et de généreux. Au lieu de cela, il retomba dans l'isolement, dans un isolement qui empoisonna son existence et pesa de la façon la plus cruelle sur le reste de ses jours *.

1 M>îie Méhul (elle s'appelait Marie-Magdelaine-Jose'phiuo Gastaldy) survécut quarante ans à son mari. Elle s'était retirée à Lyon, où elle mourut, confite en dévotion, le 19 mai 1857. Jamais elle ne prononçait le nom de son mari, dont la gloire la laissait profondément indifférente;

Je ne sais si c'est à ses chagrins domestiques ou à ses relations mondaines qu'il faut attribuer le silence gardé par Méliul à cette époque ; toujours est-il qu'il resta pendant dix-huit mois éloigné de la scène, ce qui n'était point dans ses habitudes. Encore, lorsqu'il y reparut, fut-ce avec un ouvrage écrit par lui depuis plus de sept ans, un ouvrage dont les destinées, vraiment singulières, furent plus tourmentées encore que celles de Timoléonj d'orageuse mémoire, puisque celui-ci avait pu voir le jour après quelques mois d'interdiction, tandis qu.^ Adrien j défendu une première fois en 1792, avant d'être offert au public, permis en 179D, fut défendu de nouveau après quelques représentations et ne put être remis à la scène que l'année suivante. Mais cette histoire est trop curieuse, trop étrange pour ne pas être racontée dans tous ses détails.

Lorsqu'à la suite du triomphe remporté par Eiiphrosine au théâtre Favart, l'Opéra s'était enfin décidé a monter Cora, dont il détenait la partition depuis plusieurs années, le peu de succès obtenu par cet ouvrage ne l'empêcha pas d'accueillir un nouvel opéra en trois actes, intitulé Adrien ^ enijijereur de BomCj qui lui était présenté précisément par les heureux auteurs cVEujjJiroslney Hoffman et Méhul. Le poème d'Adrien était une imitation libre, presque une traduction d'un des meilleurs livrets de Métastase, Adriano in Siria. Mais, mettre un empereur en scène au moment où l'on rêvait d'abattre la royauté, montrer au public le

jamais elle ne consentit même à recevoir personne de la famille de Méhul, quelques efforts qui aient été faits en ce sens auprès d'elle. Lorsque le grand homme mourut (1817), et qu'elle en eût été informée, elle s'empressa de venir à Paris. Seule héritière légale, elle se rendit au domicile de Méhul, emballa, empaqueta tout (entre autres les manuscrits, dont quelques-uns sont aujourd'hui entre les mains de M. l'abbé Neyrat, maître de chapelle honoraire de la primatiale de Lyon), et, après avoir rempli un grand nombre de malles, repartit vite pour Lyon, emportant tout son butin. Méhul ne laissait du reste qu'une fortune modeste, dans laquelle se trouvait comprise la petite maison qu'il avait achetée à Pantin, maison accompagnée d'un jardin où il se livrait à ses goûts bien connus pour l'horticulture, et surtout pour les tulipes, qu'il aimait avec une véritable passion.

triomphe d'un conquérant couronné alors qu'on s'efforçait d'annihiler la puissance et l'autorité souveraines, offrir aux yeux de tous le luxe et la pompe de ce triomphe impérial quand on réduisait à leur minimum les attributs de la majesté royale, — tout cela parut monstrueux à quelquesuns, qui crurent ou firent semblant de croire que l'auteur avait voulu réagir contre les idées dominantes et remonter le courant de l'opinion populaire • on prétendit, en un mot, que son œuvre était une œuvre anti-révolutionnaire. Or il est bien certain que telle n'était pas l'intention d'Hoffman : indépendant et courageux comme il l'était, il l'aurait déclaré bien haut si telle eût été la vérité ; il s'en défendit ouvertement, et on pouvait l'en croire. Cela n'empêcha pourtant pas les critiques de se faire jour, et, comme la sottise humaine n'a pas de bornes une fois qu'elle est lancée, on alla jusqu'à dire que les chevaux blancs qui, sur la scène de l'Opéra, devaient orner le triomphe d'Adrien, sortaient des écuries de la reine Marie-Antoinette, et que c'était là une audace ajoutée à tant d'autres. Bref, l'opinion s'émut, tout Paris s'occupa de cette affaire, les journaux en glosèrent à l'envi, et cela tant et si bien qu'Hoffman enfin finit par s'émouvoir lui-même, et crut utile de prendre la parole pour défendre son œuvre, rétablir les faits, détromper le public et proclamer la vérité. Voici donc la lettre qu'il adressa aux rédacteurs du Journal de Faris, et que celui-ci publia dans son n^ du 3 mars 1792 :

Messieurs,

On a répandu faussement que l'opéra d'' Adrien contient des opinions contraires au nouvel ordre de choses. Ce bruit, quoique dénué de fondement, alarme Tadministration de l'Opéra. Les ennemis du repos public attendent, dit-on, la première représentation de cet ouvrage comme un prétextée exciter des troubles, et ils y apporteront cet esprit de parti qui est aussi funeste aux lettres qu'à l'État.

J'étoisloin de penser qu'un opéra (genre d'ouvrage le plus frivole de la littérature) deviendroit un sujet d'inquiétude publique; mais sans trop croire à des bruits dont on s'est trop effrayé, je dois dissiper tous les soupçons par une déclaration simple et franche.

L'opéra intitulé Adrien, empereur de Rome, est imité et traduit en partie de VAdriano inSiria de Métastase; fait avant la Révolution, il n'a pu être destiné à produire un choc d'opinions funeste; une intrigue d'amour, peu de scènes, des danses, du spectacle, voilà tout ce qui le compose, et certes tout cela n'est guère propre à servir l'espoir des malveillans. Les seuls vers qui puissent s'appliquer aux circonstances sont, par un heureux hasard, aussi constitutionnels que s'ils eussent été faits à dessein; mais en cela même je ne mérite aucun éloge, car ces vers sont presque littéralement traduits de Métastase; le reste de l'ouvrage n'a aucun rapport direct ni indirect à la Révolution, et toutes les applications que l'on pouri'oit y faire ne seroient que des allusions ridicules et forcées.

Je n'ignore pas que quand le mauvais goût et la méchanceté s'en mêlent, tout peut devenir un sujet de comparaison, et partout où il y aura des rois, des empereurs, des princes et des consuls, l'esprit de parti trouvera toujours à flatter ou à mordre; mais l'opéra d'Adrien ne peut fournir des allusions qu'à des personnes qui seroient décidées à en trouver par-tout, et dans ce cas môme elles seroient de nature à ne blesser personne.

Et si, pour achever de détruire une impression défavorable, il faut exposer mon opinion tout entière, je dirai avec la même franchise que j'estime peu les auteurs qui, adroits seulement à épier les événemens, se composent une physionomie sur l'inconstance de l'opinion, qui, tour-à-tour souples ou audacieux, flattent et outragent tour-à-tour, qui calculent leurs succès et leurs profits sur le malheur môme des circonstances, et qui fondent leurs es[)érances sur les troubles qu'ils peuvent causer. Pour moi, j'ai dû compter, je compte sur la droiture du public et non sur l'opinion de quelques individus. D'après cette assertion, s'il reste encore quelques doutes à ceux qui ont pu me soupçonner, je leur déclare qu'à dater de demain dimanche 4, les scènes d'Adrien se distribueront à la porte de l'Opéra, et tout le monde jiourra lire l'ouvrage et le juger.

HOFFMAN

Malgré la netteté de cette protestation fort légitime, Adrien allait être l'objet d'une mesure de rigueur toujours injustifiable, et qui, dans l'espèce, était aussi maladroite qu'incompréhensible. Les études de l'ouvrage étaient fort avancées, et depuis le 25 février l'administration de l'Opéra faisait insérer dans les journaux, à la suite de ses programmes, une note annonçant en ces termes sa prochaine apparition : « En attendant la 1''^ représentation à' Adrien ^

empereur de Home, opéra en trois actes, parole de M. Hoffman, musique de M. Mélml. » Cette note, publiée chaque jour jusqu'au 13 mars, disparaît tout à coup à partir du 14, et l'on ne parle plus d'^(ifrîe?i. Que s'était-il donc passé ? Ce procès-verbal d'une séance tenue le 12 mars par la municipalité de Paris va nous l'apprendre :

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