‹ MéhulChapitre 21 sur 40 · L'AUTEUR WABIODANT AU RÉDACTEUR · texte numérisé non relu

L'AUTEUR WABIODANT AU RÉDACTEUR

L'épisode à' Ariodant^ que l'on trouve dans les cinq et sixième chants du poème de l'Arioste, m'a fourni le sujet de Touvrasje qui a pour titre le nom de ce héros imaginaire. L'auteur de Montano et Stéphanie, pièce jouée avec succès au théâtre Favart, avoit puisé dans la même source, mais comme moi il n'avoit pris dans le poème italien que la principale situation de l'épisode ; nos deux ouvrages ont donc un seul point de ressemblance dans la seule situation qui termine le premier acte de Montano et Stéphanie et le second d'Ariodant ; à cela près les deux pièces n'ont absolument rien de commun ; mœurs, caractères, intrigue, nœud et dénouement, tout est différent, et la scène même qui a un point de contact dans les deux ouvrages, diffère néanmoins beaucoup par la manière dont elle est amenée. Le citoyen Dejaure, auteur de Montano, a déjà fait cette déclaration, qu'il a consignée dans un journal du tems. J'ai cru devoir la rappeler au public, afin qu'il ne s'attendît pas à voir dans Ariodant une imitation de Montano ^.

Le succès à^ Ariodant fut éclatant, et les journaux du temps sont unanimes à le constater. — «Nous nous bornons (disait le Courrier des Spectacles au sortir de la première représentation), nous nous bornons, pour l'instant, à dire que cet ouvrage a obtenu le plus brillant succès : il est de deux auteurs accoutumés à plus d'un triomphe en ce genre, les cit. Hoffman et Méhul. Ils ont été demandés vivement après la représentation : le citoyen Méhul seul a

1 Courrier des Spectacles du 19 vendémiaire an VllI. — Un chroniqueur du temps établissait ainsi la parité du sujet des deux ouvrages : « Un épisode de l'Arioste, une tragédie de Shakespeare, intitulée par son auteur : Beaucoup de bruit pour rien, sont les sources où paraissent avoir puisé les auteurs de Montano et Stéphanie, et plus récemment di Ariodant; le sujet est le même. Dans l'un et l'autre, un amant trompé par son rival croit voir entrer chez sa maîtresse un homme qu'elle préfère. Il l'accuse devant le tribunal suprême. Ina dans Ariodant, Stéphanie dans Montano^ vont périr : des moyens différens, également invraisemblables et forcés prouvent leur innocence et confondent leurs accusateurs.» {Année théâtrale pour l'an IX, pp. 216-217.)

paru, et a été convert d'applaudissemens, certes bien mérités. Le citoyen Hoffinan, aujourd'hui très dangereusement malade, n'a pu jouir des mêmes témoignages d'enthousiasme. Les acteurs, à leur tour unanimement demandés, ont paru, et recueilli des marques répétées de la satisfaction du public. Si le citoyen Hoffman a prouvé beaucoup de talens, partie dans le plan, partie dans les détails de ce nouveau poëme, le cit. Méhul, de son côté, dans cette dernière composition, a créé des effets de chant et d'harmonie qui ne le cèdent point en beautés à ce superbe Adrien, entendu trop peu long-tems.» Le Journal de Paris se montrait plus enthousiaste encore : — «L'opéra à^Ariodantj disait-il, a obtenu le plus brillant succès.... Ce qu'il y a de plus admirable dans cet opéra, c'est la musique. On peut la placer au rang des chefs-d'œuvre de la scène lyrique ; alternativement forte et gracieuse, tendre et sublime, savante et mélodieuse, et constamment originale, elle électrise toutes les âmes. Les parties le plus vivement applaudies sont l'ouverture, la romance d'Ariodant, le premier chœur du second acte, les couplets d'un barde (parfaitement accompagnés sur la harpe par le C*^" Dalvimar)

et sur-tout la magnifique ariette chantée par Ina Nous

ne pouvons terminer cet article sans prémunir nos lecteurs contre l'idée toute naturelle qu'il pourroit leur faire naître à l'égard de Montano et Stéphanie ^ il se tromperoient s'ils croyoient cette pièce totalement éclipsée par l'opéra à^Ariodant. La marche et le ton de ces deux ouvrages sont si différens, que le succès de l'un ne doit pas nuire à celui de l'autre. Le premier, moins habilement intrigué, moins fertile en incidens, offre aussi moins de tableaux et de variété, mais on y admire plusieurs morceaux de musique religieuse (notamment la finale du 2*^ acte), dont aucune comparaison ne pourra atténuer l'effet, et qu'on n'entendra jamais sans la plus vive émotion. Nous devons cette justice au C^" Lebreton [Berton], dont le talent justement aimé du public annonce un élève de la bonne école, et dont le C®" Méhul lui-même fait partout l'éloge avec cette fran-

cliise cordiale malheureusement trop rare parmi nos artistes. »

Cependant, comme il arrive souvent, des coupures avaient semblé nécessaires après la première représentation à'Arlodantj et le Journal de Faris, en le constatant, déplore que ces coupures aient amené la suppression de plusieurs morceaux : — « La deuxième représentation à' Ariodant n'a pas obtenu moins de succès que la première. Les auteurs de ce bel opéra y ont fait des coupures qui en rendent la marclie plus rapide ; mais si le poème gagne à ces suppressions, les amateurs de musique y perdent des morceaux précieux qui méritent tous leurs regrets. De ce nombre sont une ariette que chantait Othon sous le balcon d'Ina, et la délicieuse romance d'Ariodant. L'ariette, quoique remplie de grâce et d'originalité, devoit sans doute être sacrifiée, parce qu'elle formoit une sorte de contresens ; mais il n'en est pas de même de la romance, qu'on a trouvée parfaitement en situation, et que le C^" Gavaudan chantoit d'ailleurs avec l'expression la plus touchante. Nous osons dire que c'est un des morceaux les plus précieux de l'ouvrage, et qu'on en a même conservé de plus déplacés. »

Ariodant était joué et chanté d'une façon supérieure. Les rôles en étaient tenus par Gravaudan, qui représentait Ariodant, Philippe, qui personnifiait Othon, Chenard, Solié, Fleuriot, et Batiste • celui-ci, chargé du personnage épisodique d'un barde, avait seulement à chanter la délicieuse romance, devenue si célèbre :

Femme sensible, entends-tu le ramage De ces oiseaux qui célèbrent leurs feux ?

et il le fit avec tant de goût, une simplicité si touchante, que le public l'accueillit avec enthousiasme. M"*^ Philis prêtait sa grâce et son talent au rôle de la suivante Dalinde, et celui de l'héroïne, Ina, fut un triomphe pour M''® Armand, dont un critique faisait l'éloge en ces termes : « La jeune Armand, qui jouit de l'avantage d'avoir la

plus belle voix qu'on ait peut-être entendue depuis la célèbre le Maure, et qui l'emporte sur elle par la pureté de son goût et le mérite inappréciable d'être une excellente musicienne, la jeune Armand y a déployé un talent qu'on ne lui connaissait pas encore, celui de l'expression et du jeu 5 elle a montré qu'elle était actrice dans toute l'étendue de ce mot : cet ouvrage fera sa réputation *. »

Méliul dédia sa partition à Cherubini, et voici le texte de la dédicace :

MÉHUL À Gherubini.

Tu m'as dédié Médée ; je te dédie Ariodant. Médée fut un gage d'amitié dont mon cœur a senti le prix; Ariodant est un tribut d'estime offert au grand talent.

Mais il y a quelque chose de plus curieux que cette dédicace : c'est l'espèce de préface que Méliul plaça en tête de sa partition, sous le titre de : Quelques réflexions^ et dans laquelle il exprime le regret de voir que les compositeurs ne prennent pas la peine de chercher à guider l'opinion en matière musicale, de former l'éducation du public par leurs conseils, par l'exposé de leurs principes artistiques, enfin de faire connaître les raisons, les motifs, les doctrines qui leur font concevoir et écrire leurs ouvrages de telle ou telle façon. Le morceau est intéressant, et je ne saurais me dispenser de le reproduire ici. Le voici donc :

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