‹ MéhulChapitre 23 sur 40 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Voici un ouvrage qui a suscité bien des disputes, bien des polémiques, bien des controverses, qui a donné lieu à bien des conjectures, et dont l'histoire n'a pas encore été nettement tracée, malgré tout ce qui a été écrit à son sujet. Je veux parler de Vlrato, qui fut le premier essai de Méhul dans le genre franchement comique, et à l'aide duquel il se rendit coupable envers le public d'une petite mystification dont celui-ci, d'ailleurs, ne se montra nullement courroucé. Je vais faire en sorte d'éclaircir ce point, jusqu'ici resté toujours un peu obscur, de la carrière de Méhul, et de faire bien connaître tous les détails de cet incident curieux. Voici d'abord ce que dit Fétis à ce sujet :

Nous arrivons à une des époques les plus remarquables de la carrière de Méhul. Des critiques lui avaient souvent reproché de manquer de grâce et de légèreté dans ses chants. L'arrivée des nouveaux bouffes, qui s'établirent au théâtre de la rue Ghantereine, en 1801 1, avait réveillé, parmi quelques amateurs, le goût de cette musique italienne si élégante, si suave, qu'on devait aux inspirations de Paisiello, de Gimarosa et de Guglielmi. On faisait entre elle et les productions de l'école française des comparaisons qui n'étaient point à l'avantage de celle-ci. L'amour-propre de Méhul s'en alarma; mais une erreur singulière lui fit concevoir la pensée de détruire ce qu'il considérait comme une injuste prévention, et de lutter avec les maîtres que nous venons de nommer.

Méhul, persuadé qu'on peut faire à volonté de bonne musique italienne, française ou allemande, ne douta pas qu'il ne pût écrire un opéra boutfe, où l'on trouverait toute la légèreté, tout le charme de la Molinara et du Matrimonio segrefo ; et sa conviction était si bien établie à cet égard, qu'il entreprit Vlrato pour démontrer qu'il ne se

* C'était le tlit^âtre fonde peu auparavant sous le titre de Théâtre de la Société Olympique. La rue Ghantereine devint peu d'années après la rue de la Victoire.

trompait pas, et qu'il fit afficher la première représentation de cette pièce sous le nom d'un compositeur italien. Il faut l'avouer, la plupart de ceux qui fréquentaient alors les spectacles étaient si peu avancés dans la connaissance des styles, qu'ils furent pris au piège, et qu'ils crurent avoir entendu, dans Vlrato, des mélodies enfantées sur les bords du Tibre ou dans le voisinage du Vésuve. Certes, rien ne ressemble moins aux formes italiennes que celles qui avaient été adoptées par le compositeur français. Méhul a eu beau faire, il n'y a rien dans son ouvrage qui ressemble à la verve bouffe des véritables productions scéniques de l'Italie. Eli ! comment aurait-il pu en être autrement ? Il méprisait ce qu'il voulait imiter ; il ne se proposait que de faire une satire. N'oublions pas toutefois que le quatuor de VIrato est une des meilleures productions de l'école française, et que ce morceau vaut seul un opéra...

Deux points sont particulièrement à retenir de ce petit récit. Tout d'abord, Fétis, toujours aimable envers ce public français à qui il devait tout, l'accuse d'une complète ignorance en ce qui concerne la musique italienne. Or, il faut remarquer que pendant trois années pleines, de 1789 à 1792, ce public, déjà mis au courant de l'art italien par les magnifiques séances du Concert spirituel, avait été à même de compléter son éducation sous ce rapport, grâce au séjour de l'admirable compagnie de chanteurs italiens qui, à cette époque, avait fait la joie de Paris au tliéâtre de Monsieur (Feydeau) -, il ne devait donc pas être aussi ignare que l'estime son rigide censeur. D'autre part, Fétis prétend que c'est en haine et en mépris de la musique itatienne que Méhul écrivit VIrato, et afin de répondre aux comparaisons fâcheuses que l'on faisait « entre elle et les productions de l'école française », comparaisons amenées par la présence des nouveaux bouffons qui s'étaient établis au théâtre de la rue Chantereine. Or, nous verrons tout à l'heure, par les paroles mêmes de Méhul, qu'il ne méprisait aucun genre de musique ; mais il y a plus, et ce ne pouvait être la présence des chanteurs italiens qui l'avait poussé à écrire VIrato, puisque cet ouvrage fut représenté le 17 février 1801, et que la nouvelle troupe italienne ne donna sa première représentation au théâtre de la Société Olympique que trois mois et demi plus tard, le 31 mai.

On ne s'est pas borné à dire que Méliul avait voulu se jouer un peu du public en cette circonstance ; on a prétendu aussi que son intention était de narguer le premier consul, dont les préférences pour la musique italienne étaient connues de tous. Outre que le jeu eût pu être dangereux, Bonaparte étant peu, d'humeur à supporter une raillerie de ce genre, outre qu'une telle raillerie eût été indigne du caractère de Méliul, le fait est assurément faux, Méhul ayant ensuite dédié sa partition précisément au premier consul, qui accepta cette dédicace de très bonne grâce. Je ne serais même pas étonné que celui-ci eût été dans le secret du compositeur, et que, seul peut-être, Méhul l'eût mis au courant de la plaisanterie vraiment singulière qu'il voulait se permettre. EnjSn, on a dit encore que Méhul avait prolongé cette plaisanterie, et que, après avoir fait annoncer V Irato sous le nom d'un musicien italien, il ne s'était fait connaître que lorsque l'ouvrage avait été joué plusieurs fois. Ceci encore est complètement inexact, et dès le premier soir, lorsque le public, selon la coutume, demanda l'auteur à la fin de la représentation, le nom de Méhul lui fut livré, tandis que son collaborateur gardait l'anonyme. Au reste, voici comment un annaliste contemporain rapportait cette histoire de V Irato :

Méhul se trouvait un jour admis à la société du premier Consul ; on parlait de musique. J'estime beaucoup votre talent, dit Bonaparte à l'auteur de Stratonice, mais j'avoue que j'ai une prédilection particulière pour la musique italienne. La vôtre est peut-être plus savante et plus harmonieuse ; celle de Paisiello et de Cimarosa a pour moi plus de charmes... Méhul gardait le silence : on ajoute que le premier Consul alla jusqu'à exciter son amour-propre en feignant de douter qu'il pût faire de la musique dans le genre italien ; sans doute il le voulait mettre à l'épreuve.

Rentré chez lui, Méhul sent son imagination s'enflammer: l'école italienne, sa richesse, sa variété, son chant facile, son dialogue piquant, ses accompagnemens simples et gracieux, tout se retrace à son esprit, il va composer... Mais sur quel ouvrage? Quelles paroles choisir? Il faut que le poète soit dans le secret, il faut qu'il se prête à la nouvelle méthode que va suivre le musicien. Pour faire de la musique italienne, pour pouvoir au moins en bien imiter le style, il

faut se garder de prétendre choisir un opéra qui ait de la raison, de l'intérêt, des scènes développées, des entrées, des sorties motivées : il faut un canevas, une parade, il faut que quelqu'un rende à Méhul le service qu'Anseaume rendit à Grétry, et qu'on lui donne un pendant du Tableau parlant. Marsollier était l'homme à consulter dans cette occasion : ce dernier ouvre son portefeuille, et y prend VIrato. Bientôt il trouve une coupe heureuse, vraiment italienne et bouffonne, pour un air de basse taille que chantera Martin ; des paroles bien insignifiantes, mais assez musicales pour un duo où la facture italienne trouve d'ellemême sa place ; un morceau de caractère pour l'Irato, dans le genre de celui du Pandolphe de la Servante maîtresse; un morceau d'ensemble où le musicien trouve successivement des a parte, des monologues, un silence, un serment, du récitatif, un crescendo^ un smorzando, c'est-à-dire tous les motifs les plus féconds à suivre, tous les moyens les plus avantageux à employer, moyens qui se retrouvent sous d'autres formes dans la finale. Méhul, si bien secondé, devait réussir. On attend un jour de carnaval, on annonce un opéra parodié de l'italien 1, sur la musique d'il signor Fiorelli... Tout Paris court aux Italiens, on applaudit avec enthousiasme, on se croit à Naples ou à Venise, et, pour en suivre tous les usages, les bis se font entendre, L'Irato est porté aux nues... L'auteur! l'auteur!... La salle retentit d'acclamations, on nomme Méhul... le parterre reste stupéfait: les applaudissemens n'en éclatent bientôt qu'avec plus de force, et le triomphe du compositeur français n'en a que plus de prix.

J'avoue qu'à la place de Méhul, j'aurais voulu prolonger ma jouissance, et, sans narguer le public, lui apprendre de combien de préjugés il est encore l'esclave: j'aurais quelque temps gardé l'anonime. Que d'éloges prodigués à Fiorelli ! Les journaux sur-tout eussent été curieux : il n'en est aucun, depuis le Moniteur jusqu'aux Petites Affiches^ qui n'eût imprimé en toutes lettres : qu'à chaque trait, à chaque phrase, on reconnaissait Vécole italienne, qu'un compositeur sorti de celte école pouvait seul avoir écrit l'Irato, que personne en France n'eût jamais rien composé de semblable, etc., etc., etc.. Méhul eût alors paru, sa partition à la main, rappelant Voltaire surprenant les éloges unanimes des académiciens, pour une fable d'Fîoudart-Lamotte que le malin vieillard leur avait lue comme trouvée dans les papiers de La Fontaine. 0 influence de Vaffiche, a dit Beaumarchais 2.

Le tour, du reste, avait été bien préparé, et il était difficile

1 « Parodie, » c'est à-dire sous la musique duquel on a mis d'autres paroles.

2 Année théâtrale pour l'an X.

que le public ne fût pas pris au piège. Dès le 18 pluviôse, le Journal de Paris complétait le programme du spectacle du théâtre Favart par cette annonce : « En attendant V Emporté, opéra-parade traduit de VIrato. » Le 28, il donnait ainsi le programme du soir : « La Maison isolée, la l''*^ représentation de V Emporté, comédie-parade en un acte, traduite de VIrato, opéra bouffon italien*. » Et enfin, dans ce même numéro du 28 (17 février), il publiait la lettre suivante, évidemment destinée à dépister le public, et qui avait été certainement écrite sinon par Méhul, du moins sous son inspiration :

Aux auteurs du Journal.

Citoyens, je me suis rappelé d'avoir vu jouer à Naples, il y a environ 15 ans, un opéra bouffon intitulé VIrato, musique del signor Fiorelli, jeune homme qui annonçoit un talent distingué, et que la mort a enlevé aux arts à la fleur de son âge. Cet ouvrage, que je suppose être le même que celui que vous annoncez aujourd'hui, étoit vu avec plaisir. On trouvoit la musique fraîche et chantante ; et quoique le poème, comme presque tous ceux que l'on joue en Italie, fût foible, il amusoit par les caricatures des principaux personnages. Ulrato étoit fort bien joué par le signor Borghesi, et ce rôle n'est pas sans difficulté, VIrato étant sans cesse en fureur et comme en convulsion. Ce caractère exagéré ne pouvoit même se placer que dans une parade dont le nom seul appelle l'indulgence et désarme la sévérité. J'approuve fort le traducteur d'avoir attendu un des jours du carnaval pour la faire représenter. Elle offrira toujours au public une nouveauté piquante : ce sera de voir dans ses personnages, tout à fait bouffons, des artistes en possession de plaire dans des rôles plus élevés, plus naturels, d'un genre plus analogue au goût pur et délicat de la nation française, qui rira volontiers le mardi-gras d'une farce que dans un autre temps elle auroit jugée avec rigueur.

Votre concitoyen

GoDEFROi, peintre.

Pour apocryphe qu'elle fût, cette lettre n'en était pas moins habile. Cet amateur venant rappeler ses souvenirs

^ On remarquera que la première repi^ésentation fut donne'e sous ce titre français de VEmporté, et que ce n'est qu'ensuite que l'ouvrage prit celui de VIrato.

au sujet d'un opéra qu'il ne pouvait avoir vu puisqu'il n'avait jamais existé, exaltant le talent d'un musicien qui n'avait pas existé davantage et qu'il prenait d'ailleurs la précaution d'assassiner, sans avoir l'air d'y toucher préparant le public à l'indulgence en signalant par avance le caractère trivial et forcé de la pièce qu'on allait lui présenter, tout cela, avouons-le, était fort bien fait et très curieusement arrangé.

Mais si les spectateurs prirent la chose du bon côté, certains esprits pointus se montrèrent de moins bonne composition. Entre autres, Geoffroy, le critique pédant et fameux, mais hargneux, du Journal des Débats^ ne trouva pas la mystification de son goût. Geoffroy était pénétré de sa grandeur et de sa dignité ; il avait failli être trompé ; une telle situation ne pouvait lui convenir. Il n'aimait pas d'ailleurs la musique de Méliul plus que celle de Mozart, qu'il qualifiait doctoralement de charivari germaniqiie (ô Mozart !), et il traita l'auteur de V Irato de la façon que voici :

... J'étais persuadé que la traduction de V Irato était parodiée sur la musique de Fiorelli, charmant compositeur italien, enlevé aux arts à la fleur de l'âge ; j'ai été fort surpris d'apprendre que cette musique, parfaitement dans le goût italien, était de Méhul; je n'avais point reconnu sa manière. La musique de VEmporté est vive, légère et pleine d'esprit, les accompagnemens sont très peu chargés. Puisque Méhul sait faire de la musique itahenne, qu'il en fasse donc toujours ; qu'il nous donne du Paisiello et jamais du Méhul. Je me rappelle à ce sujet une petite anecdote. Bon Boulogne, peintre qui n'était pas sans mérite, avait fait une si belle copie du Gorrège, qu'elle trompa même l'œil exercé du célèbre Lebrun; il prit la copie pour l'original. Boulogne et ses partisans triomphaient de l'erreur de Lebrun, mais ce grand peintre leur dit sans se déconcerter : « Puisque Boulogne sait faire des Gorrège, qu'il fasse toujours des Gorrège, et jamais des Boulogne. »

Le mot de Geoffroy n'était donc même pas de lui, et il l'avait emprunté pour masquer son dépit et exhaler sa mauvaise humeur. « Puisque Méhul sait faire de la musique

italienne... qu'il nous donne du Paisiello et jamais du Mélml. » Et c'est de l'auteur à'Euphrosiney c'est du chantre de Stratonice, du poëte à^Ariodauf, que le doux, le tendre, l'aimable Geoffroy parlait ainsi ! Non, en vérité, on n'est pas cuistre à ce point, et l'on ne se déshonore pas avec plus de candeur aux yeux de ses contemporains et de la postérité !

Quant à Bonaparte, c'est une autre affaire. J'ai dit que, s'il en fallait croire quelques-uns, l'intention de MéhuI aurait été, dans cette question de VIrato, de mystifier non seulement le public, mais le premier consul en personne. C'eût été, de la part de Méhul, mal reconnaître la bienveillance ordinaire de Bonaparte à son égard, l'affection véritable que celui-ci lui témoignait en toute occasion, et il était assurément incapable d'un tel procédé. D'aucuns ont été plus loin, affirmant que Bonaparte détestait la musique de Méhul, et que, furieux de la supercherie dont le compositeur l'aurait rendu victime ainsi que les spectateurs, il lui en aurait gardé une rancune profonde. Il est à peine besoin de réfuter cette assertion : nous avons vu que Bonaparte avait désiré emmener Méhul en Egypte avec lui, ce qui ne démontre point qu'il eût de l'antipathie pour son génie*, nous avons vu que Méhul fut chargé d'écrire ce magnifique Chant du 25 Messidor, destiné à glorifier les exploits de l'armée d'Italie et de son chef, en même temps qu'à fêter l'anniversaire de la prise de la Bastille ; nous verrons enfin que Méhul fut l'un des premiers artistes que le futur empereur jugea dignes de porter, lors de sa création, les insignes du nouvel ordre de la Légion d'honneur. Eu voilà sans doute assez pour mettre à néant tous les faux bruits relatifs à une prétendue inimitié qui aurait existé entre Bonaparte et Méhul. Mais voici qui suffirait, à ce sujet, pour remettre toutes choses en leur place ; c'est la dédicace placée par le compositeur en tête de la partition de VIrato, et qui est précisément adressée au premier consul :

AU GÉNÉRAL BONAPARTE, Premier consul de la République française.

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