‹ MéhulChapitre 24 sur 40 · GÉNÉRAL CONSUL · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL CONSUL

Vos entretiens sur la musique m'ayant inspiré le désir de composer quelques ouvrages dans un genre moins sévère que ceux que j'ai donnés jusqu'à ce jour, j'ai fait choix de VIrato : cet essai a réussi, je vous en dois l'hommage.

Salut et respect,

On avouera que si Bonaparte et Méhul étaient ennemis, ce petit document n'est pas de nature à attester leur inimitié *. En voici un autre, qui nous donne peut-être la clé de la situation. C'est une note placée par le fameux compositeur et harpiste d'Alvimare sur l'exemplaire de la partition de VIrato offert justement par Méhul à Bonaparte, exemplaire qui était tombé en sa possession : — « Bonaparte, dit d'Alvimare dans cette note, aimait infiniment Méhul, non seulement pour son grand talent, mais encore comme homme d'esprit et d'instruction. Il aimait à causer avec lui et à discuter sur la musique. Il reprochait au Conservatoire et à Méhul lui-même d'avoir adopté un genre de composition tudesque plus scientifique que gracieux, et cherchant à faire de la musique bruyante plutôt qu'aimable. Par suite de ces entretiens et dans l'intention de faire une chose agréable à Bonaparte '2, Méhul eut l'idée d'écrire un ouvrage léger et chantant (à la manière italienne) ;

* Castil-BIaze a donné ce renseignement sur la façon dont s'e'taient établies les relations entre Bonaparte et Méhul : — <« Méhul voyait souvent Mnie de Beauharnais avant qu'elle n'épousât le général Bonaparte. Cette liaison tout amicale avait pris naissance dans la maison Ducreux, maison charmante qui m'a laissé de bien doux souvenirs ! Après son élévation, Mme Bonaparte présenta Méhul au premier consul, qui, toutes les semaines, l'invitait à* dîner à la Malmaison. Ces réunions familières du guerrier avec les artistes ne cessèrent qu'à l'époque du couronnement. » {L'' Opéra italien, p. 520.)

2 On voit que c'est précisément le contraire de ce qui a été dit.

en 1802* il composa Vlrato, qui eut un grand succès, et le dédia à Bonaparte. Ce présent exemplaire est celui de dédicace, qui fut présenté à Bonaparte et qui lui a appartenu. Je puis le certifier d'une manière d'autant plus positive, qu'à cette époque étant harpiste solo de la musique de la chambre du Premier Consul, ensuite de celle de la chapelle de l'Empereur, j'ai vu Méhul en faire la présentation ; et plus tard, Bonaparte l'ayant donné à la reine Hortense, j'ai revu ledit exemplaire chez elle, et c'est des bontés de cette dernière que je le tiens 2. »

Nous savons maintenant que Méhul ne prétendit en aucune façon se jouer de Bonaparte, comme de certains l'ont dit, et qu'il n'attendit pas pour se découvrir, comme d'autres l'ont affirmé, que plusieurs représentations de VIrato eussent été données. Il nous reste à démontrer que son intention ne fut pas non plus, ainsi qu'on l'a répété bien à tort, de ridiculiser la musique italienne et d'en faire une parodie

^ Non en 1802, mais en 1801.

2 Cette note a été reproduite par Jal dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire (notice sur d'Alvimare), à qui je l'emprunte. Mais Jal ne s'en est pas tenu là, et a prétendu refaire à sa manière toute l'histoire de VIrato, au sujet de laquelle il entre dans des détails d'une précision absolument raffinée : — « HofFman, dit-il, de Nancy, le spirituel critique du Journal de V Empire et du Journal des Débats^ l'auteur de plusieurs opéras, dont deux lui ont survécu , VIrato et les Bendez-vous boitrgeois, m'a raconté, au foyer de l'ancien théâtre de l'Opéra-Comique, comment fut composé VIrato. Méhul avait le désir de faire quelque chose qui plût au Consul; il voulait en même temps prouver que si lui, Méhul, cherchait un autre style que celui des maîtres italiens, ce n'était pas qu'il fût incapable de faire une musique spirituelle, légère, comique, chantante surtout. 11 communiqua son projet à Hoffman, lui demandant de lui fournir le canevas d'un opéra bouffon. Hofïman lui dit qu'il allait y songer....» Suivent les détails les plus circonstanciés et les plus précis sur le travail des deux auteurs, sur la part personnelle prise par HofFman dans la petite mystification imaginée et préparée par Méhul, etc. Or, Jal nous la baille d'autant meilleure ici, en disant tenir toute cette histoire d'Hoffman en personne que le livret de VIrato... n'est point d'Hoffman, ainsi qu'on l'a vu plus haut, mais de Marsollier! On ne se moque pas du lecteur avec plus de désinvolture. Allez donc vous fier, après cela, aux récits des prétendus historiens, sans contrôler leurs renseignements!

burlesque. Il est bien certain que son seul désir était de prouver à tous ceux qui le croyaient, musicalement, incapable de grâce, de gaieté, de légèreté, qu'ils étaient dans l'erreur, et que ces qualités ne lui faisaient point défaut. A-t-il réussi? C'est ce qui reste à examiner. Toujours est-il que c'est pour échapper à toute prévention qu'il fit annoncer son ouvrage sous le nom d'un prétendu compositeur étranger. Mais il était bien trop intelligent, il avait bien trop le sentiment de l'art pour ne pas comprendre et sentir tout ce qu'il y avait de charme, de finesse et d'agrément dans la musique bouffe italienne, lorsque cette musique était représentée par des hommes de génie comme Cimarosa et Paisiello, et il se respectait bien trop pour en faire publiquement un objet de mépris. On va voir, d'ailleurs, et cette fois encore par ses propres paroles, quels étaient à cet égard ses sentiments, et soufe quelle impression il écrivit cette musique de Vlrato^ destinée à soulever tant de discussions. Ceci est une sorte de préface, une Note placée par lui en tête de sa partition, à la suite de la dédicace qu'il adressait au premier Consul :

Page 1