CHAPITRE XII
Le 1^^ janvier de cette année 1804, qui vit naître ?es Hussites, un recueil artistique, la Correspondance des professeurs et amateurs de musique, publiait la nouvelle que voici : MM. Gossec, Grétry et Méhul ont été nommés membres de la Légion d'honneur. » C'étaient les premiers musiciens qui étaient appelés à faire partie de l'ordre nouvellement institué par le premier consul. Peu de semaines après, Lesueur, Monsigny et Dalayrac étaient, à leur tour, nommés chevaliers de cet ordre i. C'est dans le même temps que, Paisiello s'apprêtant à retourner à Naples, le bruit se répandit que Méhul était choisi pour le remplacer comme maître de la chapelle du premier consul. « Le bruit se répand, disait le recueil que je viens de citer 2, que M. Paisiello va retourner à Naples, et que le citoyen Méhul le remplace. »
' On trouve au deuxième volume des Récapitulations de Bouilly, dans le récit intitulé Vengeance de deux auteurs, toute une longue anecdote sur cette nomination de Méhul comme chevalier de la Légion d'honneur. Cette anecdote assez étrange me semble absolument fantaisiste, d'autant qu'elle se rattache indirectement à la représentation d'wne Folie, et que Bouilly, se souciant peu de la concordance des dates et de l'exactitude historique, y parle sans cesse de l'empereur et de l'impératrice, mettant en scène sans façon le souverain et la souveraine, rapportant des conversations singulières entre Méhul et l'empereur, etc. Or, la première représentation diune Folie, où, selon Bouilly, «l'empereur» aurait ri «à belles dents», est du 5 avril 1802, la nomination de Méhul dans l'ordre de la Légion d'honneur est des derniers jours de 1803, et l'on sait que le sénatus-consulte qui conférait au premier consul la dignité d'empereur est du 18 mai 1804. Ce simple rapprochement suffit, je pense, à faire apprécier la véracité du récit de Bouilly.
2 Numéro du 8 février 1804.
Effectivement, lorsque Paisiello eut pris la résolution de rentrer en Italie, Bonaparte offrit sa succession à Méhul, qui; dit-on, n'y voulut consentir qu'à la condition de partager avec Cherubini les fonctions de maître de la chapelle. Le premier consul, qui, s'il estimait Cherubini, n'aimait que médiocrement sa musique, ne voulut pas entendre parler de cet arrangement. Méhul alors refusa de la façon la plus positive, et c'est à la suite de ce refus que l'emploi fut offert par Bonaparte à Lesueur, qui l'accepta.
Toutefois, on pourrait supposer que la question ne fut pas tranchée avec autant de netteté et de rapidité, on pourrait croire que les pourparlers entre Bonaparte et Méhul durèrent un certain temps, et que même il fut un moment où Méhul put paraître investi des fonctions que pourtant il n'exerça jamais. Ce qui est certain, c'est que Méhul écrivit, pour la cérémonie du sacre et du couronnement de l'empereur, qui eut lieu à Notre-Dame le 2 décembre 1804, une messe dite « du couronnement », messe qui, à la vérité, ne fut pas exécutée, mais dont l'histoire est assez singulière.
Cette œuvre importante — d'autant plus importante qu'elle est la seule de ce genre qu'ait laissée Méhul — était restée complètement inconnue en France jusqu'à ces dernières années. C'est à M. l'abbé Neyrat, l'excellent maître de la chapelle de la primatiale de Lyon, qu'on en doit et la découverte et la récente publication. Cette découverte était signalée en ces termes, il y a quelques années, par notre ami Eugène Gigout, dans un article de la Musica sacra ^ :
Nous venons de lire, avec un très grand intérêt, une messe à quatre voix, solij chœur, orchestre et orgue, intitulée : Messe solennelle en la bémol, que Méhul écrivit, paraît-il, en vue de la cérémonie du couronnement de Napoléon, mais qui ne fut pas exécutée en cette cir-
* Journal publié à Toulouse par M. Aloys Kunc, n^ de mai 1879.
constance'. Nous ne croyons pas que cette messe de l'auteur de Joseph soit connue en France. C'est à la gracieuse obligeance de M. l'abbé Neyrat, qui l'a entendue à Presbourg, dans un des voyages studieux qu'il a l'habitude d'entreprendre chaque année, que nous devons de pouvoir en dire ici quelques mots. Elle fait partie du répertoire de la maîtrise de cette ville. C'est là que le savant maître de chapelle de Lyon, qui est, nul ne l'ignore, un compositeur distingué, a fait, pour la première fois, connaissance avec cette messe, dont le style l'a tout d'abord frappé, et qu'il a immédiatement demandé et obtenu l'autorisation d'en faire la copie, que, sur notre demande, il a bien voulu nous communiquer. Nous ne rechercherons pas par suite de quelles circonstances cette messe a été transportée en Autriche, qui, vraisemblablement, en a eu la primeur. Un officier, dilettante de la grande armée, l'avait-il emportée avec ses papiers et objets précieux pendant cette campagne de 1805, où la guerre se fit au pas de course ? Cette hypothèse est d'autant moins inadmissible que cette messe du couronnement, alors dans toute sa nouveauté, pouvait fort bien se trouver, comme cela arrive souvent, chez quelque ami du compositeur. Peu importe, du reste, la voie qu'elle a suivie pour atteindre Vienne et Presbourg, puisque, à chaque ])age, le style de Méhul, qui tient à la fois de la manière de Haydn et de celle de Gherubini, se fait clairement reconnaître.
On y trouvera donc certaines formules, peut-être un peu vieilhes, qui formaient, pour ainsi dire, comme la base de la musique française de cette époque, mais rehaussées par de profondes recherches harmoniques unies à un solide contrepoint et à de nombreux artifices de composition qui, loin de laisser périchter l'inspiration, la soutiennent au contraire vigoureusement, puisqu'ils n'en sont que la conséquence logique. L'inspiration ne faiblit pas un seul instant dans tous les développements de cette œuvre importante, dont la parfaite unité ne le cède en rien à la hauteur de la conception. Six morceaux composent cette messe: Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Benedictus et Agnus, tous plus ou moins développés, mais tous d'une grande pureté de forme, très clairs, très mélodiques, demandant à être travaillés avec beaucoup de soin, quoique n'étant que d'une difficulté moyenne d'exécution...
Dans cet article, M. Gigout formulait un vœu bien naturel : celui que M. Tabbé Neyrat voulût bien se décider
^ Voici le titre exact, qui ne laisse aucun doute sur la destination de l'œuvre : Messe solennelle en la bémol, pour quatre voix seides, chœur, orchestre et orgue, compose'e pour le couronnement de Napole'on, par Méhul.
à livrer au public une œuvre si intéressante, aussi bien en ce qui touchait sa valeur propre que le nom de son auteur. M. Neyrat se rendit à ces instances, et publia en effet la messe de Méhul, en la faisant précéder d'une préface dont j'extrais les lignes suivantes, relatives à la façon dont elle fut retrouvée par lui :
... Il y a plus de quinze ans, je poussais jusqu'à Presbourg une excursion de vacances. Le regretté Fétis m'avait donné une lettre pour Ilellmesberger, professeur au Conservatoire de Vienne, lequel m'avait aussi octroyé un mot de recommandation pour le maître de chapelle de l'église Saint-Martin, l'ancienne basilique du couronnement des rois de Hongrie, la cathédrale de Presbourg. Je ne pus rejoindre ce maître de chapelle ; mais en allant le chercher à son orgue, je visitai les archives de la maîtrise, et vis, étalée sur une table, une messe portant le nom de Méhul, notre illustre compatriote.
Ce nom, dans une contrée déjà assez lointaine, me surprit ; mais je tus bien plus surpris encore lorsque, de retour, je pus constater que les œuvres de Méhul pour l'église étaient jusqu'ici à peu près nulles, ou, du moins, que presque aucune n'était publiée. J'avais, d'ailleurs, été admis à connaître, dans les dernières années de sa vie, M'"« veuve Méhul, qui a terminé à Lyon une longue existence de bonnes œuvres et de modeste piété, et je n'avais pu découvrir dans la bibliothèque de son mari trace d'aucune messe ni composition religieuse.
Dès lors, je mis dans mes projets de retourner à Presbourg. Ce projet, je ne pus l'exécuter que l'an passé (1878). Muni de lettres du docteur Hanslick, conseiller à la cour de Vienne, l'éminent critique musical, et de M. Kremser, le célèbre directeur de sociétés musicales, je me présentai chez le maître de chapelle de Presbourg, successeur de celui que j'avais vainement cherché quinze ans plus tôt. Mes démarches n'eussent-elles eu pour résultat que de me faire connaître M. Mayrberger, je serais loin de les regretter. C'est un grand artiste, professeur de mérite, d'une modestie et d'une amabilité qu'égalent son talent de professeur et son zèle désintéressé pour l'art religieux. La maîtrise qu'il dirige est une des plus importantes de l'xVutriche-Hongrie tout entière. 11 commande à un orchestre nombreux, et, chaque dimanche, quatre-vingts chanteurs et chanteuses (les jours de fête, le nombre en va jusqu'à cent quatre-vingts) obéissent à sa baguette de mesure.
La messe de Méhul, que M. Mayrberger nous appelait miracolosa, con cuore scritta, fait partie du répertoire habituel de cette maîtrise, à qui elle fut donnée, il y a quelque quarante ans, par un seigneur viennois. Si on ne peut suivre toute l'hégire de ce chef-d'œuvre, on ne
peut cependant ne pas y reconnaître la main de l'illustre maître : son style y paraît à chaque page et équivaut à la plus authentique signature.
D'après le titre, cette messe aurait été composée pour le couronnement de Napoléon l^^\ en 1804 ; mais elle n'y a pas été exécutée, car Napoléon préférait à tous Lesueur, l'auteur d'Ossian et le chantre de la gloire guerrièie, et, dit-on aussi, avait alors une certaine rancune contre MéhuP. Cette destination de la messe en question, ne peut, du reste, être douteuse ; l'allure martiale et le style décidé du Benedictus, morceau d'ordinaire doux et pieux, l'indique aisément, lorsqu'on sait qu'à ce moment se fait l'acte du couronnement.
M. Mayrberger fut assez obligeant pour agréer ma demande et m'aider à obtenir de Mgr le Recteur du chapitre que cette messe fût copiée. Nous avons trouvé à Presbourg, chez tous, le meilleur accueil et la plus grande complaisance ; on s'y étonnait fort que cette belle messe ne fût pas connue en France, et on comprenait sans peine mon désir de la mettre en lumière 2...
Je n^entrerai pas dans un examen critique détaillé de cette œuvre remarquable ; je me contenterai d'en citer deux morceaux : le Gloria, qui est d'une ampleur superbe et d'un accent plein d'enthousiasme, et le Senedidus, dont la grandeur magistrale, le caractère en quelque sorte martial sont relevés encore par les dessins vigoureux d'un orchestre plein de puissance et d'éclat. Mais je ne sais si le hasard ne m'aurait pas donné jusqu'à un certain point l'explication du voyage fait en Autriche par la messe de Méhul et de son expatriation. Je vais du moins révéler un fait resté jusqu'ici inconnu, et qui peut-être contient la clef de ce petit mystère.
On sait que Cherubini, dont la célébrité alors, comme celle de Méhul, était européenne, fut appelé en 1805 à Vienne pour y écrire et y faire représenter deux opéras.
* Nous avons vu, h propos de Vlrato, ce qu'on peut penser de cette prétsndue rancune.
2 Voici le titre de l'édition française de la messe de Méhul : 3Iesse solennelle h quatre voix, composée pour le couronnement de Napoléon I^"^ (iSO-i) par Méhul, réduite pour orgue et publiée par les soins de M. l'abbé A. S. Neyrat, maître de chapelle de la primatiale et membre de l'Académie de Lyon (Paris, Lemoine, in-4o).
Il était en cette ville lorsque la foudroyante campagne d'Austerlitz y amena Napoléon. Les suites de cette campagne ne permirent pas à Cherubini de donner ses deux opéras ; il fit seulement jouer FanisJca, et bientôt revint en France. Mais ce qu'on n'a pas su, ce qu'on n'a jamais dit jusqu'ici, c'est qu'à cette même époque, des négociations furent entamées avec Méhul, dans le but de l'engager à se rendre aussi à Vienne, après Cherubini, pour y écrire à son tour un opéra. J'ai trouvé la trace certaine de ce fait dans une lettre que Méliul, alors absent de Paris, adressait à son élève Gustave Dugazon, le fils de l'admirable actrice qui fut pendant tant d'années la gloire de l' Opéra- Comique. Dans cette lettre, écrite d'un ton très chagrin et très irrité, Méhul se plaint des tracasseries et des inimitiés dont il est la victime, et qui me semblent devoir se rapporter à l'ostracisme dont il se trouvait l'objet à l'Opéra et dont l'histoire des Hussiles nous a donné une preuve. J'ai déjà dit qu'il existait alors, j'ignore pour quelle raison, une hostilité patente entre l'Opéra et certains maîtres puissants du Conservatoire, particulièrement Méhul et Cherubini. C'est évidemment à cette situation qu'a trait la lettre de Méhul, lettre non datée, mais qui, à n'en pas douter, fut écrite en 1805, puisqu'il y est question de la présence de Cherubini à Vienne * :
J'ai été extrêment touché, mon cher Gustave, des expressions vives de votre attachement pour moi. Si j'ai joui quelque fois du plaisir de vous être utile, je jouis maintenant du bonheur d'avoir acquis des amis dans mes élèves. Vous désirez mon retour et vous me le faites désirer. Je vis pourtant ici dans une tranquillité que je ne trouverai point à Paris. N'importe : avant huit jours, je reverrai la capitale. Si, comme je ne puis en douter, je retrouve les intrigues et les basses tracasseries qui m'affligeaient avant mon départ, je m'en consolerai au miUeu de vous, je chercherai à les oublier en pensant à nos travaux, et en vous formant pour porter les derniers coups au mauvais goût et terminer une guerre qui devient de jour en jour plus scandaleuse par les succès
* Cette lettre a été publiée dans V Amateur d'autographes du l^'^ février 1864.
que la médiocrité obtient à la tête des sots. De pareils triomphes ne peuvent être durables ; le flambeau de la vérité n'a que des éclipses passagères, et quand l'épais nuage qui le couvre en ce moment sera dissipé, la troupe ou plutôt le troupeau qui vomit contre nous les injures et la calomnie rentrera dans le néant. Alors, mon ami, je serai vieux et usé ; mais vous serez dans la force de l'âge et du génie, et en marchant dans la route qui vous aura été aplanie par nos efforts, vous n'oublierez pas vos devanciers. Vous les aimerez, vous les honorerez, et vous entourerez leur vieillesse de vos lauriers. Cette idée me ranime et me rendra assez de courage pour reprendre la plume et braver les orages que mes ennemis ont accumulés contre moi.
Je vous sais bon gré de regretter Cherubini ; c'est sans contredit le premier compositeur de France. Il est très fâcheux qu'il nous quitte dans la lutte actuelle ; mais il ne s'éloigne que momentanément, et il nous rapportera les deux ouvrages qu'il va composer à Vienne. Il me marque que je dois faire le même voyage à son retour ; mais je ne me déciderai à ce parti qu'autant qu'il ne me sera plus possible de travailler ici. Adieu, bon Gustave. Je vous ai ouvert mon cœur, et je compte sur votre discrétion comme sur votre amitié. Cette lettre n'est que pour vous.
Je vous embrasse,
Méhiil devait donc, au retour de Cherubini, entreprendre, lui aussi, le voyage de Vienne, pour j faire représenter un opéra. Il n'était pas décidé encore, ainsi qu'il le dit lui-même, et le traité n'était évidemment pas signé ; mais sa lettre donne à penser que les négociations ouvertes à cet effet étaient poussées sérieusement, puisque Cherubini paraissait lui en parler comme si la chose était en principe arrêtée. Le projet n'eut pas de suites, et Méhul ne se rendit pas en Autriche \ mais n'est-il pas permis de croire que c'est au cours de cette affaire, et par le fait des pourparlers engagés, qu'il aura envoyé à Vienne la messe inutilement composée par lui pour le couronnement de Napoléon, que cette messe, peut-être, aura été acceptée comme dédommagement et à la place de l'opéra qu'il refusait d'écrire, qu'elle lui aura été achetée, et que c'est ainsi que plus tard on l'aura pu retrouver à Presbourg? Cette succession de faits me semble se produire dans un ordre
naturel^ et la supposition que j'émets ici pourrait bien approcher beaucoup de la vérité.
Quoi qu'il en soit, Méhul ne quitta pas la France, et si nous le voyons passer deux années dans une inaction apparente, il prendra bientôt sa revanche en faisant représenter coup sur coup, et dans le court espace de cinq mois, trois ouvrages à T Opéra-Comique.
Marsollier presque à ses débuts avait donné en 1792, à la Comédie-Italienne, un opéra-comique en deux actes, les Deux Aveugles de Bagdad, dont la musique, au dire de Grimm, était « le coup d'essai d'un M. Meunier, violon de Montpellier 1. » Cet ouvrage n'avait rencontré qu'un succès négatif, et le froid accueil du public l'avait empêché de prendre sa place au répertoire. Marsollier pourtant, homme soigneux sans doute et qui aimait à ne rien perdre, s'avisa, après vingt ans passés, de vouloir utiliser ce fruit perdu de sa jeunesse : il reprit donc et remania ses Deux Aveugles, les transporta de Turquie en Espagne, de Bagdad les fit passer à Tolède, amputa sa pièce d'un acte au cours de son voyage, et enfin confia à Méhul ce livret ainsi remis à neuf — ou à peu près. Méhul, qui, je l'ai dit déjà, avait le grand tort de n'être pas assez difficile dans le choix de ses poëmes, accepta celui-ci des mains qui lui avaient tracé celui de VL^ato, et l'embellit, on peut le dire, d'une musique charmante. L'œuvre une fois achevée fut mise aussitôt en répétitions à l'Opéra-Comique, les rôles furent distribués à Chenard, Solié, Martin, M'"'^^ Desbrosses et Gavaudan, et les Deux Aveugles de Tolède firent leur apparition le 28 janvier 1806 2.
Tout remanié qu'il eût été, le livret de Marsollier ne s'en trouvait pas meilleur, et si les Deux Aveugles de Tolède excitèrent, le premier soir, une sorte d'enthousiasme, on peut affirmer que cet enthousiasme avait sa cause unique
* C'est Fournier, et non Meunier, que s'appelait ce musicien. 2 Le spectacle était complété par Alexis ou l' Erreur dhin bon père, de Dalayrac. La recette de cette première représentation était de 2,686 fr. 10 c.
dans la belle partition de Méhul. « La musique de cet opéra a obtenu un grand succès, le poème a été supporté», disait le Journal dePariSj et cette opinion résume celle des contemporains. Il ajoutait : « C'est une composition riche, large et savante, qui fera la fortune de la pièce, et peut-être même du théâtre. » Après un premier compte -rendu très rapide, ce même Journal de Paris consacrait à l'ouvrage un second article, dans lequel il accentuait le dédain que lui inspiraient les paroles, en faisant ressortir l'impression profonde produite sur le public par l'œuvre du compositeur :
... C'est trop nous appesantir, disait-il, sur les défauts d'un pauvre poème dont personne n'osera faire l'éloge. Nous avons promis de consacrer un article particulier à la musique, et nous avons trop de plaisir à tenir parole pour ne pas abréger le préambule.
Depuis très longtemps il n'avoit été exécuté au théâtre Feydeau un ouvrage qui, sous le rapport musical, méritât autant d'attirer la foule des amateurs, et de fixer l'attention du petit nombre des véritables connoisseurs. Nous sommes intimement persuadés que cette belle composition, quoique vivement applaudie dès la première représentation, gagnera beaucoup encore à être entendue souvent. Cette épreuve est la pierre de touche des ouvrages réellement bons et beaux: nulle intrigue n'en prépara le succès, nul prestige n'est employé pour les maintenir au théâtre ; en un mot.
Le temps ajoute encore un lustre à leur beauté.
L'ouverture des Deux Aveugles de Tolède avoit singulièrement prévenu le public en faveur de l'ouvrage. Dès les premières mesures, le compositeur Méhul s'étoit nommé pour ceux qui connoissent son cachet ; et dès les premières aussi il avoit indiqué le lieu de la scène par une teinte de couleur locale. Le thème de cette ouverture est un boléro espagnol, du genre le plus gracieux et le plus piquant ; varié et ramené tour à tour avec un art infini, il forme un des plus délicieux morceaux qui soient sortis de la plume à laquelle nous devons déjà les ouvertures d'Euphrosine, de Stratouice, du Jemie Henry^ etc. Les instruments à vent y sont employés avec un goût et un discernement exquis. De telles ouvertures sont de véritables prologues, bien différentes en cela de ces insignifiantes et monotones sym})honies, dont le? Italiens daignent se contenter, vu l'état déplorable où est resté chez eux la musique instrumentale.
Cette ou-verture des Aveugles de Tolède, qui est restée
célèbre pendant un demi-siècle, est une des plus originales en effet qu'ait écrites Méhul ; les idées en sont particulièrement heureuses, et le rythme accompagnant du boléro, marqué avec le bois de l'archet par les seconds violons, est d'un effet extrêmement curieux et lui donne une couleur toute particulière. La partition, très fournie, renfermait d'ailleurs nombre de morceaux bien venus, et le Journal de PariSj après avoir apprécié la valeur de chacun d'eux, terminait ainsi son article : — « En récapitulant ce que nous venons de dire sur chacun des morceaux de cet opéra, nous nous trouvons autorisés à avancer que Méhul n'a peutêtre point écrit d'ouvrage où il ait mis l'empreinte d'un génie plus fécond, d'un talent plus varié, plus universel. Que l'on daigne réfléchir à la prodigieuse diversité des genres qu'embrasse cette nouvelle production, et l'étonnement croîtra encore lorsqu'on aura reconnu que partout les fleurs sont semées à pleines mains ; que toujours l'orchestre est riche et savant ; que toujours, en un mot, l'harmonie et la mélodie se prêtent un appui mutuel. Le temps est enfin venu où, sans cette heureuse alliance, les compositeurs ne peuvent plus espérer que des succès éphémères. Quelque soit donc le sort à venir de la pièce des Deux Aveugles^ la partition de Méhul restera pour faire les délices de l'amateur et servir de modèle à l'artiste ».
Il est véritablement fâcheux que la médiocrité, ou, pour mieux dire, la nullité du livret de Marsollier n'ait pu soutenir à la scène une production musicale aussi charmante. Elle lui porta grand tort au contraire, et arrêta dans son expansion un succès qui s'était annoncé de la façon la plus brillante. Du 28 janvier à la fin de l'année 1806, les Deux Aveugles de Tolède ne purent dépasser le chiffre de dixneuf représentations ; on en fit une reprise le 28 octobre 1809, une le 22 mai 1810, mais il ne purent conquérir et conserver au répertoire la place que leur méritait leur haute valeur musicale.
On était à l'époque de la grande vogue en France des poésies d'Ossian. Bonaparte, qui s'était pris d'enthousiasme
SA VIE^ SON GÉNIE j SON CARACTÈRE 239
pour les chants plus au moins authentiques du barde fameux, avait engagé deux grands peintres, Gérard et Girodet, à s'en inspirer dans deux compositions importantes. Le tableau de Girodet fut surtout remarqué, et un poëte, J.-B. de Saint- Victor, s' inspirant à son tour de celui-ci, traça le poëme d'un opéra en vers, intitulé Uthal, dans lequel il transportait à la scène les personnages et les fictions du chantre gaëlique. Puis il confia ce poëme à Méhul, qui le mit en musique, et Uthalj joué par Solié, Gavaudan Gaveaux, Saint-Aubin, Baptiste, Darancourt, E-ichebourg et M'^^ Scio, fit son apparition à l' Opéra-Comique le 17 mai 1806, moins de quatre mois après la représentation des Aveugles de Tolède.
Mais on comprend à quel point un tel sujet était peu susceptible d'intérêt dramatique proprement dit, à quel point surtout il était mal placé sur une scène souriante et vive comme celle de l'Opéra-Comique. Ce fut toujours, je viens de le dire encore, le grand défaut de Méhul de ne pas s'inquiéter assez de la valeur intrinsèque ou scénique des poëmes qu'on lui proposait et qu'il acceptait trop volontiers. Celui à'Uthal était littéraire assurément, trop littéraire peut-être, mais il ne présentait aucune des conditions nécessaires à la réussite d'une œuvre théâtrale, et, une fois de plus, Méhul, malgré son génie, devait être condamné à n'obtenir que ce qu'on apelle un succès d'estime. Et pourtant, cette fois encore, c'est avec enthousiasme que le nom de Méhul fut salué par la foule à la première représentation, c'est avec un véritable élan d'admiration que la critique accueillit l'œuvre nouvelle et puissante qui sortait de ses mains. « La partie musicale, disait le Mémorial dramatique, a été accueillie avec transport ; chants nobles et purs, grands efi'ets d'harmonie, tout s'y trouve pour produire le charme et l'illusion qui conviennent aux poésies d'Ossian. » Et le Journal de Faris : «Les paroles et la musique à^UtJtal ont obtenu un grand succès. C'est un ouvrage du genre sérieux, plus convenable peut-être au théâtre de l'Académie impériale de musique qu'à celui de
la rue Feydeau, mais qui n'attirera pas moins de foule à l'un qu'à l'autre. Tous les airs et les morceaux d'ensemble, quelques romances exceptées, sont du style le plus élevé et de la plus savante facture ; le poème est conduit avec art, et versifié avec beaucoup de soin ; en un mot la représentation a été complètement satisfaisante. On a demandé les auteurs avec enthousiasme. »
Il est certain que si la partition d' TJthal ne brille pas précisément par la recherche et l'abondance des idées, elle se fait remarquer par des qualités solides, par une ampleur de formes magistrale, par une couleur pleine de poésie, par un style d'une rare puissance et d'une incomparable pureté. C'est dans TJthal que, voulant donner à son orchestre le caractère de mélancolie sombre qu'exigeait le sujet, Méhul imagina d'en supprimer les violons, comme trop brillants et d'un trop riche éclat, et de les remplacer complètement par des altos l. C'était dépasser le but, et se condamner à une sonorité contrainte et voilée qui amenait forcément la monotonie ; aussi est-ce là ce qui provoqua chez Grrétry, présent à la représentation et toujours disposé à la raillerie envers ses confrères, cette exclamation pittoresque et maligne: J'aurais donné un louis pour entendre une chanter elle !
En parlant de cet ouvrage, pour lequel il ne montre d'ailleurs qu'une médiocre sympathie, Cherubini fait les réflexions suivantes : — « Depuis quelque temps, ceux qui étaient jaloux de la réputation et des succès de Méhul lui reprochaient de n'avoir pas fait des études assez profondes dans la composition. Méhul eut la faiblesse d'être sensible à ces reproches, et à dater à peu près de l'époque où il avait composé Joanna, il crut nécessaire de prouver qu'il avait fait ces études, en introduisant inconsidérément dans ses compositions des formes trop scolastiques, et pédantes pour la musique de théâtre, avec lesquelles il en allourdis-
^ Deux parties d'altos divise's, dans tout le cours de la partition, tiennent lieu des parties de premiers et seconds violons.
sait l'effet. Depuis ce tems il n'a pas cessé de suivre cette méthode, prétentieuse et nuisible, dans tous les opéras qu'il a composés, soit sérieux, soit comiques. » Ces réflexions me confirment dans la pensée que j'ai exprimée, que la notice sur Méhul, d'où elles sont tirées, a été écrite par Cherubini à l'usage de Quatremère de Quincy et pour venir en aide à celui-ci lorsqu'il dut, à l'Académie des Beaux- Arts, prononcer l'éloge de l'auteur de Josexili. On les retrouve en effet en substance dans cet éloge, et c'est ici que se présente un fait assez singulier. Quatremère de Quincj, prenant texte de la remarque faite par Cherubini, en forçait un peu l'expression, et disait dans son éloge de Méhul : — « Qui croirait qu'âgé de plus de quarante ans, après les plus éclatants succès, il aurait eu assez de confiance en ses ennemis pour se laisser persuader par eux, comme l'envie se plaisait à le répandre, que ses anciennes études de composition n'avaient pas eu assez de profondeur ; qu'il n'avait pas assez de science, ou qu'il en était trop économe ? et il eut la complaisance de se tourmenter, soit à donner au public, soit à acquérir pour lui-même des preuves du contraire. »
Mais voici où la chose se complique. Partant de cette dernière phrase du biographe académique, Fétis, qui avait souvent une singulière manière d'écrire l'histoire, va beaucoup plus loin que lui et ne craint pas d'affirmer bravement , dans sa notice sur Méhul , que ce grand homme, depuis longtemps au comble de la gloire, se remit pourtant, pour répondre aux critiques dont il était l'objet, à de véritables travaux d'écolier, et s'appliqua à faire ou à parfaire des études de contrepoint et de fugue qu'il aurait trop négligées dans sa jeunesse. Et pour justifier son assertion, pour lui donner un point de départ intéressant, pour pouvoir construire à sa guise une sorte de petit roman très ingénieux sans doute, mais dont les faits n'ont que le tort d'avoir été puisés dans son imagination, Fétis donne pour cause et pour prétexte à la conduite de Méhul le grand succès que Cherubini avait remporté à Vienne
avec Faniska^. Voici le petit récit qu'il fait sur ce sujet :
C'est vers le temps où les Aveugles de Tolède furent composés, que Gherubini se rendit à Vienne pour y écrire son opéra de Faniska. Les journaux allemands exprimèrent alors une admiration profonde pour l'auteur de cette composition, et le proclamèrent le plus savant et le premier des compositeurs dramatiques de son temps. Méhul, qui jusqu'alors avait été considéré comme son émule et son rival, souscrivit à ces éloges ; mais quiconque Ta connu sait combien lui coûta un pareil aveu : il ne le fit que par ostentation de générosité et pour cacher son désespoir. Dès ce moment, il prit la résolution de ne rien négliger pour acquérir cette science des formes scolastiques qui lui manquait, et dont le nom l'importunait. Il ne voyait pas que la véritable science en musique consiste bien moins dans des connaissances théoriques dont on charge sa mémoire, que dans une longue habitude de se jouer de ses difficultés, habitude qu'il faut contracter dès l'enfance, afin d'être savant sans y penser et sans gêner les inspirations du génie. Quoi qu'il en soit, Méhul se mit à lire des traités de fugue et de contre-point^ et à écrire des formules harmoniques, comme aurait pu le faire un jeune élève. Il en résulta qu'il perdit la liberté de sa manière, et que ses compositions s'alourdirent. Ses accompagnements , surchargés d'imitations basées sur la gamme, prirent une teinte de monotonie qui se répandit sur ses ouvrages.
Fétis étant à peu près jusqu'ici le seul écrivain qui ait parlé sérieusement de Méhul, les historiens de l'avenir pourraient tenir ses affirmations pour paroles d'évangile, si l'on ne faisait en sorte de les mettre en garde contre sa trop grande facilité d'invention et contre les entraînements de son imagination parfois intempérante. En cette question, la vérité réside évidemment dans les paroles de Cherubini, qui reprochait à Méhul non d'être ignorant en musique, non de s'être efforcé d'acquérir la science qui lui manquait, comme le prétend Fétis, mais d'avoir abusé et d'avoir trop volontiers fait montre de celle qu'il possédait. La différence est à noter, et il n'était point inutile de la faire ressortir.
1 II faut ici bien remarquer que Gherubini place la préoccupation de Méliul à l'ëpoque de l'apparition de Joanna, c'est-k-dire en 1802, et que Fanisha ne fut représentée à Vienne qu'en 1805.
Pour en revenir à TJthalj au sujet duquel Cherubini nous a aidé à éclaircir cette question intéressante, il faut bien constater que cet ouvrage n'obtint, en dépit de sa haute valeur et du grand accueil qui lui était fait par les artistes, qu'un succès presque négatif, dû au caractère triste et sombre du poëme, dont le genre était absolument déplacé à rOpéra-Comique. C'est à grand'peine qu'il obtint une quinzaine de représentations dans sa nouveauté, et il ne fut pas plus heureux lors d'une reprise qu'on en lit le 31 mars 1808. Méhul était décidément dans une mauvaise veine, que ne put conjurer le troisième ouvrage qu'il donna dans le cours de la même année *.
Cet ouvrage avait pour titre Gahrielle d'Estrées ou les Amours d^ Henri IV. Il était en trois actes, et les paroles en étaient dues à Saint- Just, qui avait été mieux inspiré lorsqu'il avait fourni à Boieldieu les poëmes de Zoraime et Zidnar et du Calife de Bagdad. Cette fois encore le musicien se trouva victime des faiblesses de son collaborateur, et l'on s'en rendra compte par cet article que le Journal de Paris consacrait au nouvel opéra : — ■ « La More d'Henri IV vaut mieux que ses amours.: je n'ai rien vu de plus platement écrit, de plus misérablement conçu, de plus longuement ennuyeux que l'opéra soit-disant comique {Gahrielle d'Estrées), représenté avant-hier, pour
* A la première représentation à'Uthal, le spectacle était complété par les Dettes, petit opéra de Champein, et la recette s'éleva à 1,677 francs 10 centimes. — St-Victor fit précéder l'édition de son poème d'une dédicace affectueuse à Girodet, et d'une assez longue préface destinée à le défendre contre certaines critiques qui lui avaient été adressées, et qu'il terminait ainsi: — «J'espère qu'on me pardonnera cette courte défense d'un ouvrage auquel je n'attache d'ailleurs que l'impurtance qu'il mérite. Mon but, en composant ce petit nombre de scènes, était de fournir à un grand compositeur une couleur et des effets nouveaux. J'y ai réussi et cstte faible production, qui n'était rien sans lui, est devenue, par ses chants sublimes, un monument précieux et durable. » Enfin, je dois dire qu'une parodie à''Uthal, due à Joseph Pain et Vieillard et intitulée Brutal ou II vaut mieux tard que jamais^ fut représentée au Vaudeville le 31 mai 1806, deux semaines, jour pour jour, après l'apparition de l'opéra de Méhul.
la première fois, au théâtre Feydeau, et qui, en dépit du sens commun, a obtenu une sorte de succès, grâce à la musique de Méhul. Méhul a fait là un vrai miracle ; c'est, sans doute, très glorieux pour lui ; mais, au nom de l'art dramatique, dont la décadence n'est déjà que trop sensible, on pourrait prier le compositeur de mieux employer sa musique, et de ne pas accoutumer ainsi nos jeunes auteurs à compter sur le génie d'Orphée pour la réussite de leurs sottises. Je dis plus, Méhul lui-même ne doit pas jouer ce jeu plus long-temps, car son talent pourrait y perdre ; le musicien le plus habile doit avoir besoin d'inspiration. Rien n'est pis que de mâcher à vide, a dit un fameux gastronome, et l'on commence à sentir, déjà, que la musique de Gabrieïle d'Estrées manque de force, faute d'aliment. On peut compter dans cet opéra quatre ou cinq morceaux dignes de leur auteur, sous le rapport de la composition ; mais dans tout le reste, plus de Méhul *. »
Il y a beaucoup de vrai dans cet article un peu amer. Aussi, non-seulement Gabrieïle d'Estrées ne put-elle se soutenir à la scène, mais la faiblesse du poëme était telle que six représentations seulement en furent données, dont la première eut lieu le 25 juin 1806. Et cependant, la pièce était jouée par les meilleurs acteurs que comptait la troupe alors si riche de r Opéra-Comique : Elleviou (Henri IV), Solié (d'Estrées), Gaveaux (Grillon), Moreau (Eloi), M'"^ Saint-Aubin (Gabrieïle) et M"^^ Gavaudan (Estelle). Mais rien n'y fit, et en dépit de tous les efforts, de tous les bons vouloirs, l'insuccès final fut complet 2.
Méhul jouait vraiment de malheur, et l'on peut dire que rarement artiste énergique et bien doué se vit poursuivi par le sort avec tant d'âpreté qu'il l'était depuis quelques années. Des derniers ouvrages donnés par lui, aucun n'avait pu fournir carrière, aucun n'avait pu dompter la fatalité,
* Journal de Farîs, 27 juin 1806.
2 Le spectacle de la première représentation était complété par Stratonice. La recette fut de 3,909 fr. 10 cent.
SA VIEj SON GÉNIE, SON CARACTÈRE 245
aucun n'avait vu se renouveler, même de loin, les beaux jours, les jours brillants et pleins d'esipoir d'Euphr os Iney de Stratonice et à^Ariodant. Etait-ce épuisement, lassitude, impuissance prématurée chez le compositeur? Non, car nous allons voir bientôt Méhul prendre avec éclat la revanche qui lui était due, et, lutteur superbe, vaincre enfin par un coup de génie les rigueurs du destin qui le frappait d'une façon si cruelle. Nous voici arrivés à l'époque de son plus beau triomphe, et l'apparition prochaine de ce chef-d'œuvre : Joseph ^ qui marque le point culminant de sa carrière, va mettre le sceau à la gloire d'un des plus grands musiciens — sinon le plus grand — dont la France puisse être fière et justement s'enorgueillir.