‹ MéhulChapitre 26 sur 40 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Qui connaît aujourd'hui le Joseph de Bitaubé, ce « poème en prose », — en mauvaise prose, — plus que centenaire à l'heure présente, puisque sa première édition remonte à 1786, et qui, aux environs de 1830, faisait encore partie de ce qu'on pourrait appeler les classiques de l'enfance ? Pauvre Joseph, comme il est délaissé maintenant, et qui s'aviserait de le lire ! Il me souvient pourtant qu'au temps de ma prime jeunesse cette fantaisie me prit un jour, et je lus Joseph, comme j'avais lu Télémaque, comme j'avais lu Estelle et Nemorin, et Faul et Virginie, mais en y prenant moins de plaisir. Il ne manque cependant pas d'un certain talent dans ce « poème en prose », et tout au moins peuton dire que la moralité en est irréprochable. Mais quelle forme, grands dieux! quel style à la fois filandreux et boursouflé, et comme cela semblerait aujourd'hui démodé et rococo !

Il n'en était pas de même en 1806, où l'œuvre de Bitaubé n'était encore âgée que de vingt printemps. L^ Empire avait « relevé les autels » renversés par la Révolution, les églises s'étaient rouvertes, prier n'était plus un crime, on revenait aux choses de la Bible, et les lectures se ressentaient du changement qui, depuis le Directoire, s'était opéré dans l'état de la société française un instant affolée. En de telles circonstances, Joseph retrouva tout naturellement la faveur qui l'avait abandonné ^ il la retrouva même si bien qu'il se mit tout à coup à inspirer les auteurs dramatiques d'une façon presque désordonnée, et que nos théâtres se virent inondés de Josephs de toute sorte. Ce

fut d'abord, à la Gaîté, un Pharaon ou JosepJi en Egypte, drame en trois actes, qui fut représenté le 22 juillet 1806 ^ ce fut ensuite, à la Comédie-Française, un Omasis ou Joseph en Egypte y tragédie en cinq actes de Baour-Lormian, qui vit le jour le 13 septembre suivant et qui, malgré la présence de Talma et de M^^^ Mars dans les deux rôles principaux, ceux d' Omasis et de Benjamin, n'obtint guère plus de succès que le précédent drame. Ce fut enfin, à r Opéra-Comique, Josep)h, ouvrage en trois actes dont Alexandre Duval avait écrit le poëme et Méhul la musique, et qui fut offert au public le 17 février 1807. On avait eu le bon goût de ne pas qualifier ce nouveau Joseph d'« opéracomique», car je laisse à penser s'il pouvait y avoir làdedans le plus petit mot pour rire, et l'affiche l'inscrivait de cette façon : « drame en trois actes, mêlé de chant. » Mais ces trois Josephs', et aussi une parodie à'Omasis donnée au Vaudeville sous le titre à'Omazette, ne devaient pas, paraît-il, clore définitivement la série. A l'Opéra même on attendait un nouveau Joseph^ celui-ci sous forme de ballet (!), et si ce dernier venu ne parvint pas à voir les feux de la rampe, du moins en fut-il sérieusement question, ainsi qu'on peut s'en convaincre par ces lignes que publiait alors le Courrier des Spectacles :

Jamais la maison de Jacob n'a été fêtée avec autant de ferveur que depuis un an ; son culte se trouve partout, aux boulevards, aux Français, à rOpéra-Gomique. Si l'on en croit les bruits publics, on lui prépare encore de nouveaux autels. La muse lyrique se ranimera pour elle à l'Académie impériale de musique ; Terpsichore même doit se convertir, se faire juive, et danser en faveur d'Abraham, d'isaac et de Jacob. Ces honneurs rendus aux patriarches des Hébreux et ceux qu'on leur prépare me rappellent la plaisanterie d'un homme jovial qui voulait remettre un placet au Régent. Il s'était embusqué au Palais- Royal ; le prince sort :

— Permettez que je présente ce placet à Votre Altesse Royale.

— Je ne puis rien recevoir.

— Souffrez que je vous le déclame, car il est écrit en vers.

— Je n'aime pas la déclamation.

— Je vous demande la permission de le chanter.

— Je ne me sens pas disposé ce matin en faveur de la musique.

— Eh bien ! Monseigneur, souffrez au moins que je vous le danse.

— Un placet dansé ! le fait est curieux. Eh bien ! dansez donc le placet.

L'auteur le dansa, et obtint sa demande. Joseph sera donc présenté, déclamé, chanté et dansé. Si l'on en fait autant pour le Joseph du Nouveau Testament, nous aurons pour longtemps des sujets d'édification 1.

Joseph, pourtant, dut se contenter d'être récité, déclamé et chanté. Il ne fut point dansé. Et c'est vraiment dommage. Voit-on d'ici le vertueux ministre de Pharaon se livrant, pour calmer ses douleurs, aux douceurs du jeté-battu, l'austère Ruben cultivant le fouetté de face, le sombre Siméon traduisant ses complots en arabesques ou en ronds de jambe, et le vénérable Jacob lui-même s'efforçant de réparer les injustices du sort en battant des entrechats à sept !

Ce qu'il y a d'assez singulier dans l'abondance de ces JosepJis qui s'abattaient en troupes serrées sur nos divers théâtres, c'est que, à l'encontre de l'ordinaire, l'imitation n'y était pour rien. Il est bien évident que Baour-Lormian ne s'avisait pas de copier la Gaîté lorsque, sept semaines après l'apparition du Pharaon de celle-ci, il donnait son Omasis à la Comédie -Française. Le Joseph d'Alexandre Duval ne fut pas davantage une imitation lyrique de ce dernier, car il dut sa naissance un peu au hasard et ne fut que le résultat d'une sorte de défi. Personne jusqu'à ce jour n'a eu l'idée de faire connaître, d'après l'auteur luimême, les détails de l'enfantement de ce Joseph, détails qui ne manquaient pourtant ni de piquant ni d'intérêt, et qu'il était facile de trouver dans la préface que Duval a écrite pour sa pièce en la reproduisant dans l'édition de ses œuvres complètes^. On y aurait vu tout d'abord que le livret de Joseph était primitivement conçu en vue de l'Opéra, auquel il convenait assurément beaucoup mieux qu'à r Opéra-Comique, et on aurait eu les raisons de la

* Courrier des Spectacles, du 18 février 1807. 2 Paris, Barba, 1822-1829, 9 vol. in-8o.

simplicité un peu trop élémentaire de l'action et de son uniformité. Mais je vais précisément laisser parler Duval et lui emprunter son récit :

Le lendemain de la première représentation du Joseph de M. Baour- Lormian, dit-il, je dinais, avec plusieurs auteurs et quelques artistes, chez Madame Gay, où l'on était toujours sûr de trouver la plus aimable réunion, et d'entendre d'agréables discussions sur les lettres et sur les arts^. Chacun des convives jugeait, selon sa manière de voir, la pièce de mon confrère ; et, quoiqu'ils fussent tous d'accord sur la beauté de la poésie et le mérite de l'ouvrage, ils y trouvèrent je ne sais quel défaut qu'ils ne pouvaient définir, mais qui nuisait à l'ensemble de cette belle tragédie. Comme un autre, je voulus dire mon avis sur cet ouvrage, et je crus expliquer le défaut qu'ils lui reprochaient, en assurant que l'amour, que l'auteur avait introduit dans ce sujet patriarcal, affaiblissait le premier intérêt, qui est la piété filiale. Tous se récrièrent contre mon opinion ; ils prétendirent que le sujet était trop simple pour que l'auteur pût se dispenser d'inventer une conjuration et un amour qui pussent fournir de l'aliment pour cinq actes; que si, en effet, la simplicité du sujet ne nous offrait pas matière suffisante pour une grande tragédie, il fallait se régler d'après cela, et ne pas étendre le sujet au-delà de sa proportion ; que je convenais que ce sujet, si intéressant dans la Bible, n'offrait que la reconnaissance des frères, et que tout ce que l'on pouvait se permettre, c'était de faire arriver Jacob en Egypte, et de le rendre témoin du pardon que Joseph accorde à ses frères; mais qu'au reste tout autre sentiment qui pouvait distraire de cet intérêt de famille, devenait un hors-d'œuvre dangereux pour l'ouvrage, et qu'il fallait tout le talent et le style de Baour-Lormian pour avoir pu triompher de l'obstacle qu'il s'était créé lui-même. Méhul, qui était au nombre des convives, nous écoutait avec une attention particulière ; mais quand il vit que la discussion allait bientôt cesser, il voulut la ranimer, et, avec cette finesse et ce genre d'une aimable raillerie qu'il possédait si bien, il soutint, par un motif qu'on devinera bientôt, que, tout en adoptant quelques-unes de mes idées, il était impossible de traiter ce sujet sans y coudre quelque épisode; qu'au reste, rien n'empêchait de tenter une épreuve qui ne pouvait tourner qu'à l'avantage du public ; que si l'on avait fait une tragédie de Joseph^ on pouvait bien en faire un opéra ; qu'il ne connaissait pas de sujet plus propre à donner du style et de l'intérêt à la musique; et que, puisque je me trouvais d'une opinion contraire à

i Mme Sophie Gay, mère de M^ae de Girardin, femme aussi charmante par son esprit que distinguée par son talent d'écrivain et de musicienne.

celle de tout le monde, il me portait le défi de lui faire de ce pieux Joseph un opéra en trois actes. Madame Gay appuya cette idée avec toute la chaleur et le charme qu'elle porte dans une conversation ; et pour avoir mis quelque opiniâtreté à soutenir mon opinion, je fus condamné par tout le monde à fournir la preuve qu'on pouvait faire un Joseph sans conspiration et sans amour. On voulut plus ; on m'assigna le temps où je devais lire l'ouvrage ; et comme il était question d'un grand opéra, on convint seulement qu'on me dispensait, pour tout ce qui tenait au récitatif, d'apporter les vers tout façonnés. Afin de ne pas passer pour un Gascon, je fus bien obligé de me résigner à tout ce qu'on ordonna. Toute la société, contre laquelle j'avais disputé avec la chaleur que donne la conviction, fut ajournée à la quinzaine, avec injonction de venir siéger au même tribunal, et moi de comparoir pour me voir juger et condamner par mes pairs à telle amende qu'il plairait au tribunal littéraire de m'infliger.

Cette plaisanterie, comme tant d'autres de ce genre, suffisait, dans cette maison où l'esprit et la grâce ne cessaient de fournir des bons mots, à nous faire passer une soirée très agréable : aussi tout le monde s'en alla-t-il très content, excepté moi qui, cheminant avec ce bon Méhul, me reprochais en riant mon entêtement, et prévoyais déjà tout le travail, peut-être inutile, qu'il allait me causer. Cependant, arrivé chez moi, je me mis à réfléchir à la manière dont je traiterais le sujet ; et, comme il m'était positivement défendu d'emprunter aucun épisode, puisque c'était là le motif de notre discussion, et qu'il me fallait cependant amener des situations fortes et intéressantes, je ne trouvai d'autre moyen d'y parvenir que de faire un réprouvé de Siméon et un aveugle de Jacob. Une fois cette donnée admise, je fus tout surpris de la facilité que je trouvai à faire marcher mon action. Mon furieux Siméon formait un contraste avec la douceur un peu monotone de Joseph, et la perte de la vue dans mon père Jacob m'offrait l'occasion toute naturelle d'employer ces méprises de personnages, qui sont d'une si grande ressource pour amener des situations plus ou moins intéressantes. On se doute bien que, mon plan fait, je ne tardai pas à finir l'ouvrage. J'allai moi-même presser le tribunal de se réunir; et, la lecture faite de mon drame, on convint d'une voix unanime que j'avais gagné ma cause, et qu'on pouvait faire un Joseph sans étendre l'action par des épisodes étrangers au sujet.

Je n'entrerai dans aucun détail sur les beautés musicales de cet ouvrage : c'est sans contredit le chef-d'œuvre de Méhul ; mais je répondrai au reproche qu'on me fit dans le temps, d'avoir porté à rOpéra-Gomique un sujet qui, par son spectacle et le grandiose de sa musique, appartenait tout à fait au grand Opéra. Lorsque je fus condamné par l'arrêt d'une joyeuse société à composer mon Joseph^ il était bien entendu que je travaillais pour notre grande scène lyrique ; mais

lorsque mon aréopage eut entendu ma pièce telle qu'elle est maintenant, il fut décidé qu'on ne changerait point le dialogue en récitatif, et qu'on jouerait ainsi la pièce au théâtre Feydeau. Je crois bien que Méhul, qui était encore à cette époque en querelle avec l'administration de l'Opéra, avait secrètement gagné nos juges : car ils parvinrent à me faire consentir à cette substitution de théâtre à force de raisonnements ; et sans doute ma paresse ordinaire m'y décida tout à fait. Ma pièce fat jouée et obtint beaucoup de succès à Paris ; mais elle rapporta au théâtre très peu d'argent ; elle fit au contraire la fortune de tous les directeurs de province : ce qui prouve incontestablement que les idées religieuses ont beaucoup plus de succès dans les départements que dans la grande capitale ; et j'avoue que je la crois malheureusement tant soit peu impie, malgré tous les soins que l'on prend de la rappeler aux vertus du bon vieux temps, et à cette simplicité de mœurs patriarcales que l'on ne retrouve plus, comme chacun sait, que parmi les ministres de notre sainte religion.

Pour qui connaît les opinions politiques et philosophiques d'Alexandre Duval, le dernier trait cache une pointe évidente d'ironie. Mais il importe peu. Ce qui est plus intéressant, ce sont les trois points suivants : 1^ l'ouvrage avait été formellement conçu en vue de l'Opéra, et, s'il fut joué à rOpéra-Comique, ce fut un peu par le fait de Méhul, dont les relations avec notre grande scène lyrique continuaient d'être tendues comme elles l'étaient depuis longtemps ^ 2^ l'absence si fâcheuse, dans le livret de Joseph j de tout épisode incidentaire, est le fait volontaire d'Alexandre Duval et le résultat de la gageure qu'il avait tenue, un peu par esprit paradoxal et de contradiction -, 3^ enfin, Duval n'ayant eu que quinze jours pour tracer son poëme, celuici n'ayant dû, par conséquent, se trouver à peu près en état que vers la fin de septembre 1806, et la première représentation de Joseph ayant eu lieu le 17 février 1807, il en résulte, si l'on tient compte du temps nécessité par les études, les répétitions, la mise en scène, que Méhul n'a guère pu employer plus de deux mois à écrire un chefd'œuvre aussi admirable , admirable non-seulement en ce qui concerne la forme et la couleur générale de l'œuvre, mais aussi pour ce qui est du caractère profondément expressif et puissamment pathétique de l'inspiration.

Il faut convenir, en présence d'un tel fait, que le génie de Méhul était vraiment exceptionnel.

Il faut avouer aussi que les auteurs étaient plus heureux en ce temps-là qu'aujourd'hui. Quel exemple pourrait-on citer en effet, à l'heure présente, d'un ouvrage de l'importance de Joseph, écrit, mis en musique, reçu, étudié, répété et offert au public dans le court espace de quatre mois et demi ? Mais à cette époque on avait, dans nos théâtres lyriques, l'habitude d'un travail actif et efficace ; et il arrivait que deux auteurs ayant terminé une pièce et la portant au théâtre auquel ils la destinaient, la faisaient recevoir aussitôt, la voyaient mettre immédiatement en répétition, et avaient la joie de la voir représenter sans qu'on eût pâli sur elle pendant six mois et plus. Temps fortunés, bienheureux auteurs !

Ces auteurs jouissaient encore, à cette époque, d'un autre avantage : ils n'étaient point fatigués, comme aujourd'hui, par les indiscrétions et les commérages des journaux, déflorant toute œuvre nouvelle longtemps avant sa venue à la scène et ne laissant au public la possibilité d'aucune surprise, d'aucun imprévu. Voici de quelle façon réservée, six jours avant la représentation de Joseph, une feuille spéciale, le Courrier des Spectacles, en parlait pour la première fois et annonçait sa prochaine apparition : — « On annonce à r Opéra-Comique un ouvrage en trois actes, intitulé Josejyh. C'est un de ces nombreux Joseph dont nous avions déjà parlé dans ce journal. Ce sujet est déjà bien usé; mais on le dit traité par les deux auteurs qui ont peut-être montré le plus de talent sur le théâtre Feydeau, et le talent peut tout rajeunir. Elleviou joue le rôle principal dans cette pièce ; voilà déjà de quoi présumer en faveur du succès^. »

Non-seulement Elleviou, mais tous les meilleurs artistes de r Opéra-Comique, dont la troupe alors était admirable, avaient tenu à honneur de participer à l'exécution de

* Courrier des /Spectacles, du 11 février 1807.

Joseph, dont voici la distribution, telle que la donnaient les journaux :

Jacob Solié.

Joseph Elleviou.

Ruben Gaveaux.

Siméon Gavaudan.

Nephlali Paul.

Utobal Darancourt.

Un officier Allaire

Benjamin M™® Gavaudan.

Une jeune fille M^'^ Aglaé Gavaudan.

Ce dernier personnage d' «une jeune fille » n'était pas un rôle, mais un simple coryphée, ayant une partie spéciale dans certains morceaux d'ensemble. En réalité, il n'y avait pas un rôle de femme dans Joseph, et pour offrir aux spectateurs la vue d'un visage féminin, il avait fallu faire de Benjamin un travesti et le confier à M'"° Gavaudan, ainsi que cela avait été fait d'ailleurs à la Comédie- Française, où M}^^ Mars avait été chargée du même personnage.

La première représentation de Joseph fut une véritable solennité artistique. Elle était attendue avec une extrême impatience, le grand nom de Méhul, si justement admiré de tous, excitant toujours de la façon la plus vive l'intérêt et la curiosité du public. Bien que le spectacle commençât par la Mélomanie, charmant petit ouvrage de Champein, mais datant de vingt-cinq ans et usé jusqu'à la corde, l'empressement avait été tel que, comme nous allons le voir par le compte-rendu d'un journal, «dix minutes après l'ouverture des bureaux, toutes les places étaient occupées»*. Cette première représentation fut un triomphe éclatant pour le compositeur, triomphe qui fut malheureusement de peu de durée tout d'abord, les défauts du poëme, défauts inhérents au sujet et à la façon dont il avait été traité, portant tort, en dépit de la bonne volonté du public, à une

1 La recette fut de 4,G4i fr. 10 c.

partition admirable et qui constitue l'un des plus beaux chefs-d'œuvre qui aient jamais paru sur une scène lyrique. Voici comment le Journal de Taris rendait compte de la soirée :

La fortune de Joseph ne l'abandonne pas. Heureux dans la Bible, heureux dans un poëme en bonne prose (!) de M. Bitaubé, heureux dans une mauvaise tragédie en très beaux vers, de M. Baour-Lormian, il l'est encore, et pour le moins autant, dans l'opéra nouveau de MM. Alex. Duval et Méhul. — Grand succès (paroles et musique). Un peu de vide dans le dialogue, quelques répétitions de mots et de mouvemens, quelques situations trop prolongées, une teinte un peu monotone, mais aussi un intérêt bien gradué, des tableaux touchans, de fort belles scènes. — Musique d'un beau caractère, de grands effets d'harmonie entremêlés de chants simples et délicieux ; une prière du matin ravissante ; deux romances pleines d'expression et qui ont fait verser des larmes, celles de Joseph (au l^r acte), et de Benjamin (au 2«) ; costumes et décorations magnifiques. — La pièce est jouée d'une manière très satisfaisante par Elleviou (Joseph), Gavaudan (Siméon), Solié (Jacob), et Mn'« Gavaudan (Benjamin). — L'auteur a le mérite, plus grand qu'on ne pense, de tirer ses effets dramatiques du propre fonds de son sujet, sans y mêler le moindre épisode, et de fournir un intérêt suffisant à ses trois actes avec l'action la plus simple et la plus directe. Il est vrai qu'il a été en cela bien habilement secondé par le compositeur, et que les beaux airs, les beaux morceaux d'ensemble de celui-ci, arrivent souvent fort à propos pour ranimer des scènes prêtes à languir. Le second acte est le moins bon, parce que l'auteur des paroles, craignant de le faire trop court, y a mis un peu de remplissage; mais quelques coups de ciseaux le rendront excellent. Le dénouement est extrêmement simple ; mais il plaît, il produit une vive sensation. Les auteurs ont été demandés à grands cris, et nommés. — L'affluence des spectateurs était telle que, dix minutes après l'ouverture des bureaux, toutes les places étaient occupées ^.

Cet article nous donne la note exacte et sincère de l'impression produite sur le public de la première représentation. La seconde fut encore très brillante^ ainsi que nous l'apprend un autre journal : — «La seconde représentation de Joseph a eu le même succès que la première^ tant il est vrai que quelques belles situations triompheront toujours

1 Journal de Paris, du 18 février 1807.

de toutes les chicanes de la critique. On a fait beaucoup de dépenses pour recevoir dignement la famille de Jacob. Les décorations, les chœurs et plusieurs effets de scène sont très brillans. La musique seule, tantôt savante, tantôt dramatique et mélodieuse, suffiroit pour faire la réputation de cet ouvrage 1 ». Mais le succès, je l'ai dit, ne se soutint pas, et Ton en trouvera les raisons dans cette critique que le Journal de l'Empire^ par la plume de son feuilletoniste ordinaire, faisait du poëme d'Alexandre Duval. Quelque médiocre estime que l'on puisse justement faire aujourd'hui du talent de ce trop fameux Geoffroy, si vanté de son temps et légitimement oublié du nôtre, on ne peut s'empêcher de reconnaître que sa critique du livret de Josephy qu'il analysait sur le ton de la plaisanterie, portait singulièrement juste et dénotait chez lui un vrai sens du théâtre ; voici le morceau dans son entier :

Depuis quelque temps les Joseph et les Benjamin abondent, au Théâtre-Français, au Vaudeville, au boulevard. On dit qu'on va les faire entrer avec tous les patriarches dans un grand opéra ; peut-être même les fera-t-on danser dans un ballet-pantomime. En attendant, les voilà à l'Opéra-Gomique, qui, pour les mieux recevoir et leur faire plus dignement les honneurs de son joyeux boudoir, a pris le nom pompeux de drame, et s'est donné tous les grands airs du grand Opéra.

On prétend que toute la société de l'Opéra-Comique a fondé sur ce drame, mélodrame, opéra, ou comme on voudra l'appeler, les plus grandes espérances de fortune-: les acteurs sont persuadés que ce Joseph aura la vertu de chasser la famine de leur pays, où elle est depuis longtemps domiciliée, qu'il fera succéder aux années de stérilité des jours d'abondance, et qu'ils vont se régaler de ces oignons d'Egypte si regrettés jadis des Israélites dans le désert. C'est peut-être un songe flatteur qui abuse les sociétaires de TOpéra-Gomique. Je ne suis

* Courrier des Spectacles^ du 22 février 1807. — Il faut avouer que ce journal apportait dans re'noncé de ses opinions une certaine versatilité, car il paraît ici se railler des critiques qui avaient été faites du poème de Joseph, sans se rappeler que lui-même terminait ainsi son compte -rendu de la première représentation: — «La musique de ce drame est très belle, riche en grands effets, d'un ton solennel et religieux ; elle est digne du génie de M. Méhul; mais les paroles ne la soutiennent pas^K

pas si habile que Joseph dans Fart d'expliquer les songes ; mais je sais qu'on gagne rarement quelque chose à sortir de son état et de son genre. Je suis convaincu qu'il est impossible que le théâtre de rOpéra-Gomique puisse recueillir des fruits sohdes d'un drame maigre, languissant et ennuyeux, qui ne se soutient que par quelques sentences, quelques sentiments naturels, quelques traits de sensibilité noyés dans une foule d'invraisemblances et de niaiseries. L'Opéra- Comique échouera toujours quand il voudra disputer d'éclat et de majesté avec l'Opéra, d'évolutions, de décors et de costumes avec les théâtres de mélodrame : cet étalage n'est pas fait pour lui, il n'en a pas besoin; et quand il voudra s'affubler de toutes ces machines, il en sera pour ses frais.

Cet oracle est plus sûr que celui de Cal chas.

Voyons maintenant comment M. Duval s'y est pris pour travestir une tragédie du Théâtre-Français en un drame de l'Opéra-Comique. Elleviou, représentant Joseph sous le nom de Cléophas, paroît dans toute la magnificence du luxe oriental, encore plus paré de sa bonne mine. Il raconte à son confident ses aventures, qui par malheur sont connues de tout le monde, ce qui ne forme pas une exposition intéressante : on y bâilleroit si l'on n'étoit réveillé par les jolis couplets d'une romance qu'Elleviou chante avec une simplicité pleine de grâce. Toujours occupé dans sa prospérité du souvenir de son père et de ses frères, Joseph donne commission à son confident d'aller les chercher ; mais par un hasard qui n'est pas rare si l'on en croit un vieux proverbe, il suffit qu'on parle des frères de Joseph pour qu'on les voie arriver. On annonce des étrangers, et ces étrangers sont précisément ceux qu'on alloit chercher.

A leur aspect, Joseph se rappelle des circonstances bien douloureuses : Nephtali est le seul qui ait versé des larmes le jour où il fut trahi et vendu. Siméon est, comme dans la tragédie, le traître qui a conclu le marché, et qu'on charge presque seul du crime commun à tous les autres. La Bible ne l'accuse pas particulièrement; je crois que c'est M. Bitaubé qui lui a fait une si mauvaise réputation ; il avoit besoin pour son poème épique d'un scélérat tragique, et pouvant choisir entre tous les frères de Joseph, il s'est décidé par hasard pour Siméon. C'est Siméon qui, dans les pièces composées sur ce sujet, a. le département des remords, des convulsions et des grimaces. Dans le drame nouveau, il fait pénitence pour tous ses frères, quoiqu'il ne soit pas plus coupable.

Au second acte, il est nuit : Jacob est couché dans sa tente, près de Memphis. Quoiqu'un pareil moment soit très incommode pour une visite, Joseph vient seul, à tâtons, à minuit, dans cette plaine de

Memphis, où il croit que son père dort : c'est une caricature de piété filiale. Siméon, qui, dans sa qualité de scélérat, doit aimer la nuit, se trouve là par hasard : il vient aussi probablement voir son père la nuit, pendant qu'il dort. Joseph, qu'il rencontre, devient tout à coup son confident ; il fait part à cet inconnu de ses crimes et de ses remords. Au lever de l'aurore, Siméon s'enfuit comme un hibou. Benjamin sort de la tente, et veut rentrer à l'aspect d'un étranger : Joseph le rassure, le serre dans ses bras, lui fait mille questions auxquelles l'enfant répond par des couplets dans le genre de ceux d'Elleviou au premier acte, mais bien moins touchants. Bientôt, impatient de voir son père, Joseph entre dans la tente, s'approche du lit où Jacob repose, se met à genoux, prend une de ses mains paternelles qu'il mouille de ses larmes. Le bon vieillard se réveille, et ne peut voir celui qui lui donne ces marques de tendresse, attendu que M. Duval, de son autorité particulière, a privé de la vue le patriarche Jacob. Si le bonhomme a perdu les yeux, il n'a pas perdu la parole : après avoir fait sa prière du matin, il raconte le rêve qu'il a fait pendant la nuit. Joseph, grand interprète de songes, l'expliqueroit aisément si on ne venoit l'avertir que le peuple demande à grands cris son triomphe. Joseph se rend aux vœux de la nation ; il monte sur son char, et traverse le théâtre entre Jacob et Benjamin : groupe intéressant, qui marque bien la différence des trois âges.

Le second acte finit par un triomphe ; le troisième commence par un festin dans lequel les Israélites chantent les louanges du Seigneur, avec accompagnement de harpes. Le repas et le concert sont troublés par de mauvaises nouvelles : on vient dire au triomphateur que le roi est fort irrité que son ministre ait partagé avec des étrangers les honneurs du triomphe, et distribué à ces nouveaux venus les subsistances réservées aux Égyptiens. Cette calomnie, qu'on seroit tenté de regarder comme un germe d'intrigue, n'est qu'un prétexte pour écarter un moment Joseph de la scène, et donner le temps à Jacob de maudire ses fils.

Voici comment cela s'arrange. Les gardes rencontrant un fou tel que Siméon, qui court les champs, s'en emparent et l'amènent à Jacob. Le vieillard demande à ce malheureux fils : Qit'as-tu fait de ton frère ? Les remords arrachent à Siméon l'aveu de son crime. Jacob indigné fait venir ses fils, et leur donne sa malédiction ; ce qui fait une assez belle scène : c'est pour lui faire place qu'on avait calomnié Joseph. Dès que la malédiction est donnée, Joseph est le meilleur ami du roi ; il reparoit tout radieux, et entend ses frères se reprocher avec amertume leur cruauté à son égard : il les console, en leur disant qu'ils reverront bientôt Joseph. — Où est-il? s'écrie Jacob. — Il est à vos pieds. Cette reconnoissance n'est pas sans intérêt ; mais il a fallu l'attendre et l'acheter. L'histoire de Joseph, si intéressante dans la Bible, est peu

propre au théâtre, parce que le dénouement est trop prévu, et parce qu'il n'y a qu'une scène.

La musique remplit les vides de l'action, mais ne réussit pas toujours à écarter l'ennui qui se glisse de tous côtés dans trois actes où il n'y a presque rien que du spectacle et du son. Cette musique, en plusieurs endroits, a bien le caractère religieux; elle est simple, grave et touchante. Le compositeur, grand harmoniste, a déployé toutes les ressources de son art, en homme qui les connoît bien et sait les employer à propos. Les acteurs ne sont pas trop exercés à ce genre, qui leur est étranger. Sohé représente Jacob ; madame Gavaudan, Benjamin ; Gavaudan, Siméon : ces rôles flattent beaucoup le foible des acteurs pour le pathétique ; il me semble qu'on ne devroit aimer à faire que ce qu'on fait le mieux. L'ouvrage a obtenu beaucoup de succès à la première représentation ; je souhaite que ce succès se soutienne, que la pièce intéresse et amuse, qu'on y aille longtemps ; je le souhaite, mais j'en doute.

Geoffroy voyait juste, et avait malheureusement raison de douter.

On peut dire que la faiblesse du livret de Joseph entrava singulièrement la marche victorieuse de l'ouvrage et son succès matériel ; et pourtant le génie de Méhul, s'inspirant surtout de la nature du sujet qui lui était offert, de son caractère légendaire, du parfum de poésie qui le pénétrait de toutes parts, avait fait concevoir à l'artiste une œuvre admirable en sa simplicité, d'une noblesse et d'une beauté antiques, d'un accent plein de grandeur et d'émotion, d'un style à la fois sobre, sévère et coloré, une œuvre enfin qui à elle seule eût suffi pour lui conquérir l'immortalité. Mais l'incomparable splendeur de cette musique devait rester impuissante àracheter les trop nombreuses faiblesses du texte sur lequel elle était écrite. C'est qu'avec le public français, — le plus expert, peut-être, et par conséquent le plus difficile qui soit au monde en matière de théâtre, — la logique ne perd jamais ses droits. Plus doué de raison encore, peut-on dire, que de sens artistique, ou plutôt soumettant chez lui le sens artistique à la raison, il fait passer les besoins de son intelligence avant les jouissances de son oreille, et ne se tient pas pour satisfait du charme que lui procure la musique si son esprit est blessé par les défauts

d'un poëme froid, languissant, monotone, aussi dénué de passion que d'intérêt. Ayant un sens exquis de la scène, il ne prendra le change en aucun cas à ce sujet. C'est pourquoi on le verra toujours accueillir favorablement une pièce bien construite, amusante ou ingénieuse, divertissante ou dramatique, même si la musique en est médiocre, tandis qu'il fera froide mine à un chef-d'œuvre musical si celui-ci n'accompagne qu'un poëme sans valeur ou maladroitement conçu. Trop d'exemples viennent à l'appui de cette affirmation pour qu'on ne la puisse tenir comme absolument exacte, et si je rappelle ici le peu de succès obtenu par des œuvres telles que Zampa, les Deux Nuits y le Far don de Tloërmel, je crois bien que chacun sera de mon avis. Il est certain que ces œuvres ont fait la joie des délicats et des raffinés, des vrais musiciens, qui faisaient bon marché de tout le reste pour applaudir à des beautés radieuses et de nature à les toucher particulièrement \ mais le public, qui n'est pas un raffiné, qui perçoit les émotions sans les raisonner, ne saurait faire ainsi la part de chacun et se désintéresser de telle ou telle partie du spectacle qu'on lui offre. Il se rend au théâtre pour y éprouver un ensemble d'impressions déterminées ; si cet ensemble lui manque , si ses sensations sont incomplètes , si , dans l'œuvre qui lui est présentée, l'équilibre général est faussé au détriment ou au profit d'une de ses parties essentielles, il considère cette œuvre comme manquée dans son principe, et l'on est bien obligé de convenir après tout qu'il a raison.

C'est précisément là ce qui arriva pour Joseph, La donnée première aurait fourni un admirable sujet d'oratorio (Hsendel l'avait traitée sous cette forme en 1743); elle était vraiment trop dépourvue d'intérêt pour donner prétexte à une œuvre scènique, surtout sans l'adjonction d'aucun élément étranger au récit biblique, d'aucun incident propre à émouvoir le spectateur , trop au courant de ce récit pour en éprouver quelque surprise, pour en recevoir quelque impression inattendue. Encore, sur une

scène vaste comme celle de l'Opéra, peut-on croire que l'austérité même du sujet lui aurait donné, par la sévérité mâle, par l'éclat plastique de la représentation, une ampleur, une majesté qui jusqu'à un certain point auraient racheté le vide de l'action ; à l'Opéra- Comique, la tâche devenait impossible. Aussi vit-on se produire ce fait singulier d'une œuvre musicale dont la beauté consacra à tout jamais la gloire du compositeur, et qui pourtant laissa la masse du public indifférente à ce point que treize représentations suffirent à assouvir sa curiosité. C'est à cela que se réduisit en effet chez nous la carrière primitive de Joseph^»

Et pourtant, cette œuvre magistrale provoquait chez quelques-uns des élans d'enthousiasme comme on en voit rarement se produire. C'est ainsi qu'elle excitait, dès son apparition, la verve poétique d'un jeune écrivain encore inconnu, entrant seulement dans sa vingtième année, mais qui ne devait pas tarder à faire parler de lui et qui était appelé a devenir l'un des hommes d'Etat les plus illustres du XIX® siècle. Les vers que voici, les seuls peut-être que leur auteur ait jamais publiés, parurent dans le Journal de V Empire du 2Q février 1807, avec cette signature : —

GuiZOT.

* Quelque incroyable que puisse paraître un tel résultat, il faut bien l'enregistrer, puisque les preuves sont là, authentiques, irrécusables. Ces preuves nous sont fournies par les programmes que les journaux, alors comme aujourd'hui, donnaient régulièrement des spectacles de chaque théâtre. Nous voyons par ces programmes que Joseph n'atteignit sa douzième représentation que le 24 mars, juste cinq semaines après la première, c'est-à-dire qu'il n'avait guère été joué plus de deux fois par semaine, ce qui indique le peu d'empressement du public et l'influence médiocre que l'œuvre exerçait sur la recette, A partir du 24 mars, trois semaines s'écoulent sans qu'on en entende parler, et c'est le 15 aVril seulement qu'a lieu la treizième représentation. Celle-ci fut la dernière, et la quatorzième, annoncée chaque jour comme très prochaine jusqu'au 10 mai, disparaît à cette date de tous les programmes et finit par ne pas être donnée. Joseph fut joué quatre fois dans le cours de l'année suivante.

APRÈS LA REPRÉSENTATION DE L'OPÉRA DE Joscph.

Sublime élève d'Apollon,

0 toi dont FEurope charmée

Inscrit la mémoire et le nom

Aux fastes de la Renommée ;

Dont le talent, toujours égal,

Répand partout les mêmes charmes ;

Toi qui nous arrachas des larmes

Dans Stratonice et dans Uthal ; Rival heureux de Linus et d'Orphée,

A tant de triomphes si beaux,

Tu viens, par des succès nouveaux.

D'ajouter un nouveau trophée !

Joseph reparaît à ta voix.

Et, contant sa touchante histoire,

Vient t'assurer de nouveaux droits

A nos respects comme à la gloire.

Dans cet ouvrage séducteur

Brille le feu de ton génie ;

Partout ta divine harmonie

Entraîne et ravit notre cœur :

Nous sentons de Jacob la douleur paternelle, De Benjamin nous partageons le zèle, De Siméon nous plaignons les tourments ;

Nous tremblons à l'aspect d'un père

Qui va, dans sa juste colère.

Maudire à jamais ses enfants ;

Et lorsqu'arrêtant sa vengeance Elleviou^ de Joseph interprète enchanteur, De Jacob désolé vient finir la douleur.

Nous prenons part à son boriheur.

De ton génie ainsi la sublime puissance Habilement a su nous retiacer

Le langage de la nature ;

Et les pleurs que tu fais verser

Sont ta louange la plus sûre. Guizot^.

* D'autres vers, ceux-ci anonymes, furent encore adresses à Mëhul, à la troisième représentation de Joseph; ils étaient attachés à une couronne qu'un admirateur de la musique de cet ouvrage avait jetée sur la scène :

Du vertueux Joseph exprimant les malheurs,

Tes chants plaintifs et doux nous arrachent des pleurs ;

Aux accents enchanteurs de ta brillante lyre,

On reconnaît le Dieu qui sans cesse t'inspire.

Il faut convenir que Fauteur de V Histoire de la révolution d' Angleterre écrivait mieux en prose qu'en vers, et que les Méditations sur V essence de la Religion chrétienne sont tracées d'une autre plume que ces lignes pauvrement rimées. Il n'importe : s 'adressant à un artiste tel que Méhul et venant d'un homme tel que Guizot, un si profond hommage d'admiration est intéressant à enregistrer.

J'ai fait remarquer que Joseph avait été écrit dans des conditions de rapidité tout à fait exceptionnelles \ et cependant, non-seulement cette partition constitue un véritable chef-d'œuvre, du plus merveilleux style allié à l'inspiration la plus puissante, mais encore on a la preuve que Méhul, qui n'écrivait pas toujours d'abondance et qui ne laissait rien au hasard, l'a travaillée avec une conscience rare, s'y reprenant souvent à deux fois pour construire un morceau, et allant jusqu'à tracer quatre versions différentes de la fameuse romance du premier acte : A peine au sortir de Venfance. La bibliothèque du Conservatoire possède de nombreux fragments autographes du manuscrit original de Joseph, parmi lesquels se trouvent ces quatre versions de la romance, complètement instrumentées. Mon ami Wekerlin, à qui sont confiées les destinées de cette bibliothèque, a publié à ce sujet, il y a quelques années, dans la Bévue et Galette musicale, un petit travail fort intéressant, destiné à accompagner la reproduction des quatre formes diverses de la romance, qu'il a données avec leur accompagnement d'orchestre auquel il joignait une réduction au piano faite par lui avec le plus grand soin. On comprend quelle est la valeur d'un tel document. Aussi ne saurais-je mieux faire que d'emprunter quelques détails à l'article de M. Wekerlin :

Il est certain, dit-il, que le succès qu'obtint en Allemagne l'opéra Faniska, de Gherubini, stimula vivement l'amour-propre de Méhul ; il remettait son travail à plusieurs reprises sur le métier : était-ce un bien? était-ce un mal?

Nous trouvons une preuve de cette méfiance de lui-même dans Joseph, où nous voyons (dans les autographes de cette partition) plu-

plusieurs morceaux repris à deux fois. L'un de ces travaux les plus curieux est la célèbre romance : A peine au sortir de Vetifance, pour laquelle Méhul composa quatre versions que nous communiquons au public pour la première fois...

Méhul était évidemment préoccupé du succès de cette romance de Joseph^ destinée à EUeviou. Nous ignorons, d'ailleurs, si le compositeur recommença quatre fois ce morceau, de sa propre volonté, ou s'il faut attribuer cette persistance aux exigences du ténor choyé d'alors.

La partie de chant est écrite dans l'original en clef d'ut troisième ligne, qui servait généralement pour les parties de haute-contre.

Les clarinettes ne paraissent que dans la première version ; elles y jouent un rôle tellement insignifiant que l'auteur les supprima complètement dans les trois autres. A partir de la seconde version, les flûtes disparaissent également, pour la même raison évidemment, et il ne reste plus, dans les deux dernières versions, que le petit orchestre pastoral composé des hautbois, des cors, des bassons, avec le quatuor à cordes.

4re version.

Dès les premières notes, on s'aperçoit de la préoccupation de Méhul d'être simple, naïf et tendre dans ce morceau; le commencement est un peu vulgaire à force de simphcité, mais la fin renferme une marche harmonique toute pleine de charme ; l'auteur le savait bien, car il conserve cette partie dans son nouvel essai.

2^ version.

De même que la première, cette version finit un peu court, et l'on éprouve le désir d'entendre répéter les quatre dernières mesures ; mais ce n'était pas le sentiment de Méhul.

S® version.

Ici la tonalité change ; nous sommes en ut au lieu d'être en fa. Cette résolution a dû être prise comme étant le meilleur moyen de sortir du cercle dans lequel tournait l'auteur, qui cherchait encore autre chose, et qui n'était pas complètement satisfait. On voit se dessiner, dans cette version, une partie du thème définitif, à partir du vers : Dans Sichem au gras pâturage ; mais cela finit encore court, il y manque aussi cette jolie demi-cadence sur la dominante : Timide comme mes agneaux, cadence qui permet une répétition dans cette phrase heureuse.

Méhul, dans cette version, a écrit la seconde strophe tout entière ; elle est semblable à la première quant au chant, mais il y a quelques variantes dans l'accompagnement.

4^ version.

Enfin apparaît la quatrième version, la bonne, qui n'a plus les huit premières mesures du troisième essai, mais qui en conserve la seconde partie, sans contredit la meilleure ; encore le compositeur a-t il trouvé le moyen de limer par-ci par-là. Ainsi le trait de hautbois sur : Dans Sichem au gras pâturage, est simplifié ; les bassons se taisent au vers : J'étais simple comme au jeune âge ; les deux derniers vers se trouvent répétés après le demi- repos : mes agneaux ; l'auteur ajoute également un dièse à Vut qui porte la première syllabe de timide, ce qui donne un tour plus élégant à la partie chantante ; les cors seuls accompagnent le début du vers : J'étais simple comme au jeune âge ; et même sur le manuscrit de cette quatrième et dernière version, Méhul a biffé au crayon rouge les deux premiers accords des cors, ce qui donne une entrée plus intéressante à ces instruments ^.

On peut voir, par tous ces détails, jusqu'à quel point Méhul poussait le soin et la conscience artistiques.

Si, comme nous l'avons vu, Joseph n'avait pas été ce qu'on appelle au théâtre un succès d'argent, du moins peuton dire, en présence de l'enthousiasme excité chez les artistes et dans une fraction du public par cette œuvre magnifique, qu'elle avait mis le sceau à la gloire de Méhul. Une preuve, entre autres, de la profonde impression qu'elle

1 Cet article, accompagné des quatre versions de la romance, a été publié dans la Revue et Gazette musicale du 8 août 1875.

L'histoire de cette romance fameuse de Joseph ne serait pas complète si je n'ajoutais que l'Eglise fit pour elle ce qu'elle avait fait pour la romance célèbre diAriodant: «Femme sensible...; » elle s'en empara, et de cette mélodie suave et pleine de sérénité, elle fit un cantique, en y adaptant maladroitement des paroles à la fois sottes et boiteuses. Un écrivain peu suspect de sévérité pour les choses de la religion catholique, dont il s'occupa toute sa vie avec activité, Félix Clément, s'exprimait ainsi à ce sujet: — «Qui n'a entendu chanter, hélas! en la dénaturant, dans les églises, dans les catéchismes, la touchante romance de Joseph, si simple, si pénétrante, ce chef-d'œuvre de goût : A peine au sortir de Venfance'? L'absence de mesure, le déplacement des accents, la suppression même de notes essentielles, tout cela en fait une parodie. On a cru sanctifier l'air de bien des chansons profanes en leur substituant de pieuses paroles : nous n'examinons pas ici si on y est parvenu, mais nous pouvons dire que cette fois le cantique a profané la romance. » — {Journal des Maîtrises, du 15 mars 1862).

SA VIE, SON GÉNIE j SON CARACTÈRE 265

avait produite, nous est fournie par ce fait que Joseph fut désigné pour le «prix décennal». — Il est ici besoin de quelques éclaircissements.

Par un décret du 24 fructidor an XII (11 septembre 1804), Napoléon I^'", qui venait de rétablir à son usage personnel le trône des Bourbons , avait institué vingt-deux prix, dont neuf de 10,000 francs et treize de 5,000 francs, qui devaient être décernés de dix ans en dix ans, et qui étaient destinés à récompenser « tous les ouvrages de science, de littérature et d'art, toutes les inventions utiles, tous les établissements consacrés au progrès de l'agriculture et de l'industrie nationales, publiés, connus ou formés dans un intervalle de dix années». Ces prix devaient être distribués pour la première fois le 18 brumaire an XVIII (9 novembre 1809). Ils ne le furent point pourtant, et un second décret, daté du 28 de ce mois de novembre 1809, retardait d'une année cette première distribution, et étendait l'action du premier décret, en portant de vingt-deux à trente-cinq le nombre des prix. Primitivement, la musique n'était comprise dans cette libéralité césarienne que pour un seul prix de 10,000 francs, lequel devait être attribué « au compositeur du meilleur opéra représenté sur le théâtre de l'Académie impériale de musique ». Le décret de 1809^ réparant un oubli, stipulait qu'un prix de «seconde classe » (c'est-à-dire de 5,000 francs) serait accordé au compositeur du meilleur opéra-comique représenté sur un de nos grands théâtres^».

A la suite de ce décret, les divers jurys relatifs à ces

' Il n'eût pu être représenté ailleurs qu'à l'Opéra-Comique, puisqu'un décret sauvage de 1807 avait supprimé d'un trait de plume et sans indemnité dix ou douze théâtres plus ou moins florissants, en leur donnant un délai de huit jours pour fermer leurs portes (en même temps que pour ruiner leurs directeurs et pour laisser sans pain quelques milliers d'artistes et d'employés), et en n'en laissant subsister qu'un seul pour jouer l'opéra-comique, le genre que devait exploiter chaque entreprise dramatique étant étroitement limité et scrupuleusement réglementé par le décret.

prix commencèrent à fonctionner, et celui institué pour récompenser le «meilleur opéra-comique » représenté dans le cours des dix années précédentes fixa son choix sur la partition de Josephj ce qui prouve bien l'admiration qu'avait excitée cet ouvrage. Voici le texte même du rapport présenté par le jury sur ce sujet :

C'est pour ce théâtre que M. Grétry seul, le plus spirituel, le plus vrai et le plus fécond des musiciens, a composé plus de cinquante ouvrages, dont plusieurs sont des chefs-d'œuvre. MM. Philidor, Duni, Gossec, Monsigny, Dalayrac, Cherubini, Martini, Berton, Catel, Boieldieu, y ont donné d'excellents ouvrages dans tous les genres. M. Méhul particulièrement s'y est distingué par des compositions d'un talent aussi souple que brillant. Stratonice et Euphrosine approchent de l'élévation de la tragédie ; Ariodant est d'un ton chevaleresque, et Jose'ph d'un caractère rehgieux ; VIrato est un opéra bouffon que l'on a cru quelque temps une production italienne ; une Folie est de la comédie qui rappelle le genre spirituel de Grétry.

M. Cherubini a fait jouer, dans l'époque du concours, l'opéra des Deux Journées, où l'on reconnaît son talent supérieur ; mais cet opéra ne paraît pas au jury devoir l'emporter sur celui de Joseph^ de M. Méhul, lequel offre une musique savante et sensible, une expression toujours vraie, variée suivant les sujets, tantôt noble ou simple, tantôt religieuse ou mélancohque.

Le jury présente l'opéra de Joseph comme l'opéra-comique le plus digne du prix.

Il demande en même temps une mention très honorable pour l'opéra des Beux Journées, par M. Cherubini, et pour celui de V Auberge de Bagnères^ })ar M. Catel, ouvrage remarquable par l'élégance du style et une originalité piquante, modérée par le goût^.

Il était cependant dans la destinée des fameux prix décennaux de ne jamais être décernés. Je ne sais quel obstacle s'opposa à leur distribution : toujours est-il que celle-ci n'eut pas lieu, et que Méhul ne reçut pas plus le prix de 5,000 francs proposé par le jury pour la partition de Joseph

* On peut consulter, au sujet de ce Rapport et des deux décrets relatifs aux prix décennaux, V Annuaire dramatique pour les années 1808, 1810 et 1811.

que Spontini ne reçut celui de 1.0,000 francs proposé pour la partition de la Vestale^.

Mais il n'est pas de soleil dans lequel des esprits chagrins ou malavisés ne s'évertuent à découvrir des taches. Il est arrivé à cette suave et admirable partition de Joseph de rencontrer sur son passage des détracteurs qui se sont amusés à l'analyser, à l'éplucher, à la disséquer de la façon la plus subtile, dans l'unique but de persuader aux naïfs que c'était là une œuvre enfantine, sans portée, sans valeur et sans consistance. Le plus curieux, c'est que cette belle découverte a été faite par de vrais musiciens, des artistes distingués même, et qui avaient l'insigne honneur de se trouver à la tête d'un journal spécial, dans lequel ils auraient pu mieux employer leur temps et rendre à l'art des services infiniment plus appréciables. La chose arriva juste à propos du jugement rendu au sujet de ces fameux prix décennaux, et particulièrement de celui que le jury avait cru devoir décerner à JosejjJi.

C'était en 1810, et un artiste vraiment bien doué, Alexis de Garaudé, tout à la fois professeur de piano et de chant justement recherché, excellent accompagnateur et compositeur fort estimable, venait de fonder une revue musicale dont le titre seul, les Tablettes de Folymnie, suffirait à caractériser nettement l'époque où elle a vu le jour. C'est dans ce papier, assez acerbe de sa nature et souverainement injuste la plupart du temps, que parut, lors du jugement en question, un article virulent qui prétendait passer pour une étude impartiale du chef-d'œuvre de Méhul. Cet article était-il de Garaudé personnellement? N'était-il pas dû plutôt à l'un de ses collaborateurs, Cambini, compositeur assez distingué, mais peu heureux au théâtre, et que

' Il est assez singulier de voir qae Méhul, ainsi désigné pour recevoir le prix décerné au meilleur opéra-comique, fut précisément choisi par le jury du prix d'opéra pour rédiger le rapport qui concluait à faire accorder cet autre prix à Spontini. Ce rapport fut inséré dans un des numéros du Moniteur universel, alors journal officiel de TEmpire français.

ses insuccès avaient aigri? C'est ce que je ne saurais dire, l'écrivain ayant jugé à propos, ce qui peut sembler singulier en pareille occurrence, de se couvrir du voile de l'anonyme. En tout cas, et pour la honte de son auteur, quel qu'il soit, je vais reproduire ici ce modèle de critique pédante et dénigrante. Et je le fais d'autant plus volontiers qu'il donna lieu, ainsi qu'on le verra plus loin, à une protestation très digne et très intéressante de la part d'un artiste justement célèbre.

Voici, d'après les Tablettes de FolymniCy comment on entendait en ce temps-là la critique musicale. Joseph venait d'être repris à l'Opéra-Comique, le 25 juillet 1810:

Selon la décision du jury, disait l'écrivain, cet ouvrage a mérité le prix décennal. Il réunit à lui seul (ainsi l'a prononcé l'aréopage) toutes les qualités qu'on exige dans la musique dramatique^ et n'a aucun défaut. Cette décision a étonné presque tout le monde, même les amis de l'auteur, qui, sans diminuer l'estime qu'on doit à ses talens, s'accordent tous à penser que c'est une de ses plus faibles productions. Ils prétendent même le prouver, en quelque sorte, par l'analyse suivante.

D'abord, l'ouverture, qui devroit au moins nous rappeler cet âge patriarcal, cet état d'innocence et de simplicité si près de la nature, et que l'Écriture nous peint avec tant de vérité, ne nous fait éprouver aucune sensation ; son motif nous dit : Ecoutez, préparez-vous^ mais il nous le dit trop long-temps, et vient nous distraire tout à coup par un de ces traits d'école, par une imitation canonique et servile qui continue vingt mesures en crescendo pour aboutir à un repos suspensif. Qu'arrive-t-il après ce long prélude ? les basses nous font entendre une phrase de plain-chant qui nous rappelle le verset d'un psaume. « Ah ! (se dit-on) l'auteur prend musicalement son texte dans la Bible : ce n'est peut-être pas si mal vu ; écoutons le parti qu'il en tirera». Le bon sens n'auroit jamais pu deviner que ce parti fût celui qu'on en tire aux écoles ; c'est-à-dire, de mettre sur ce motif d'autres motifs qui forment un contre point et prouvent qu'on sait manier l'harmonie, mais qui masquent le sujet principal par un papillotage de traits fastidieux et insignifians. Alors, l'auditeur est dépaysé ; il pensoit être dans les champs de la Chaldée ou de Memphis, il se retrouve au Conservatoire ! il bâille, il est prêt à s'endormir, lorsque le bruit des timbales, des trompettes, des trombones, le réveille en sursaut, et à peine s'est-il frotté les yeux que l'ouverture finit. Joseph paraît, il chante un récita-

SA VIE, SON GÉiNIE, SON CARACTÈRE 269

, O'^il VJI^IIXUJ

tif et un air qui sont assez bien pour la musique à la mode, quoique M. Méhul lui-même en ait fait beaucoup de meilleurs, mais il faut oublier totalement Joseph ; on ne voit plus qu'EUeviou , et c'est EUeviou qui nous raconte aussi, dans la romance suivante, les aventures de Joseph. Tout est passable quand l'illusion est détruite, mais que deviennent cette justesse d'expression et cette couleur locale que le jury a tant exaltées? et n'est-ce pas un grand défaut de faire oublier le personnage en faveur de l'acteur ? les règles dramatiques prescrivent précisément le contraire, Yient ensuite un morceau d'ensemble, chanté par les fils de Jacob, qui tâchent d'appaiser les fureurs de leur frère Siméon, morceau purement de facture et qui peut convenir à toute autre situation, en parodiant les paroles, et qui pourroit même servir de solfège en les supprimant tout à fait ; il est comme ces meubles économiques faits à plusieurs fins, et qui peuvent alternativement servir de lit, d'armoire, de fauteuil et de secrétaire.

Reprocher à M. Méhul des fautes d'école, ce seroit vouloir faire apercevoir de la mollesse dans les muscles d'Hercule ; cependant il y a dans le morceau que nous venons de citer, pages 58 et 59, une marche consécutive de trois tons majeurs par degrés conjoints, qui produit trois phrases pareilles dont chacune d'elles forme un repos parfait, marche que les écoles d'Italie proscrivent sévèrement comme modulation puérile, comme redondance, et enfin comme succession vicieuse et barbare de trois tons majeurs de suite. Les Conservatoires de Naples ont donné à cette marche la dénomination de rosalie (ce n'est pas ici le lieu de donner l'étymologie de ce mot), et cette rosalie est défendue aussi sévèrement que la marche de deux quintes de suite. M. Méhul s'en est encore servi dans un morceau d'ensemble du second acte, ce qui prouveroit qu'il a pour elle une certaine prédilection. Cependant nous sommes sûr qu'il la défendroit à ses élèves comme un maître de rhétorique gourmanderoit les siens, si, pour peindre un animal qui saute de branche en branche, ils employoient la figure suivante : il sauta sur la première branche, puis il sauta sur la seconde branche, puis il sauta sur la troisième branche. Mais poursuivons. Dans ce morceau, ainsi que dans le suivant, qui sert de final au premier acte, M. Méhul déploie merveilleusement toutes les ressources de son système favori, qui est que « dans tout ouvrage dramatique musical, l'orchestre doit être le principal personnage ». Système commode, éblouissant, qui distrait et déroute l'auditeur, et qui est, surtout, favorable aux poètes ; ceux-ci n'ont rien à redouter de la critique ; leurs vers au lieu de surnager sont étouffés par la masse des instrumens, et demeurent comme non avenus. Ce système consiste à choisir un ou deux traits d'orchestre assez saillans, qu'on adapte à tels ou tels instrumens ; avec ces deux traits répétés souvent, et dont l'un des deux doit servir de motif, on module de diverses manières, on fait des tran-

sitions... et, toujours le motif, entendez-vous le motif! disent les jeunes savants. Au-dessous de ces deux traits, on ajoute des notes syllabiques pour les assujétir à la prosodie des paroles, on observe quelquefois le repos des phrases, mais presque jamais la déclamation ; et cette espèce d'accompagnement tiré de l'harmonie suffit pour constituer la mélodie des parties chantantes, toujours très humbles servantes de l'orchestre, et qui, le plus souvent, forment un chant semblable à celui qu'on donne à la partie de l'alto dans un quatuor instrumental.

Qu'on se donne la peine d'examiner les deux morceaux que nous citons, et même tous ceux de ce genre que l'auteur a composés, et l'on y trouvera la solution de ce système, dont il est l'inventeur, et que plusieurs compositeurs de nos jours lui ont fait l'honneur d'adopter.

Le second acte n'a rien de bien remarquable ; le chant des couplets de Benjamin, malgré le manque de couleur locale, serait passable pour nos oreilles corrompues, si une imitation obstinée et fastidieuse des basses qui l'accompagnent n'en intervertissoit la mélodie et ne la couvroit presque entièrement ; mais le moyen de ne pas paraître savant ! Les maîtres italiens (les orthodoxes, j'entends) se seroient contentés de fondre cette partie de basses dans les violons, en les faisant jouer très doux, et auroient mis aux basses des notes simples : le chant eût alors ressorti et repris sa place, et rien n'auroit pu nuire à son effet ; car ces maîtres ont la bonhomie de croire que l'effet ne s'obtient qu'en laissant la mélodie à son aise.

Le réveil de Jacob, fondu dans un trio, n'a ni la majesté ni l'expression qu'on espéroit y trouver ; un chant commun, une recherche servile dans le choix des intonations, fatigue et dépite l'auditeur, et sans les dix dernières mesures qui terminent ce trio et qui ont quelque lueur de sensibilité, il seroit parfaitement ennuyeux. Suit un trio entre Jacob et Benjamin (?), sans caractère, sans couleur, et dont la facture est même très médiocre; puis de petits bouts d'hymnes qui ne sont qu'un placage d'accords, et un final dont les détails ne sont dus qu'au poète, et qui finit par un chœur à grand bruit : voilà ce qui constitue la musique du second acte.

Au troisième acte, encore des hymnes dans le même genre, des placages d'harmonie que certes les Israélites n'ont jamais connus; mais cela est plus facile à faire qu'un chant expressif qui seroit tout à l'unisson, et dont le choix des intonations affecteroit l'âme.

L'unisson ! quel mot barbare pour les écoles de la musique moderne ! mais ce n'est pas ici le lieu d'établir une discussion sur ce sujet ; qu'on se souvienne seulement que les anciens Grecs produisoient les plus grands effets avec cette seule ressource.

Tout le reste du troisième acte est facture ou musique systématique ; M. Méhul a composé des ouvrages qui valoient beaucoup mieux

que celui-ci ; et vraisemblablement les juges ont pris cela en considération pour faire pencher la balance en sa faveur ; mais ce n'est pas là un jugement ad hoc.

Les Deux Journées, de Cherabini, Montana et Stéphanie et Aline de M. Berton valent beaucoup mieux, comme musique, que Joseph; tout le monde est d'accord sur ce point ; les journaux sont remplis de cette opinion généralement établie, et cependant... Mais tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, comme nous le dit Pangloss, et nous sommes forcés d'être de son avis.

Quoi qu'il en soit, la reconnaissance de Jacob, qui n'est pas en musique, est très touchante, et lorsque EUeviou se jette à ses pieds en s'écriant : Je suis Joseph, le spectateur attendri, se rappelant les hymnes et les prières, croit avoir assisté au service divin ; il se résigne, il pardonne à l'auteur, il pardonne même à ses juges, et se promet, en sortant de la salle, d'y revenir dans dix ans, pour être témoin du triomphe de quelque autre compositeur qu'on aura aussi bien jugé^.

Je n'essaierai même pas de réfuter cet article quinteux, dont le désir était d'être perfide, et qui ne parvenait qu'à être ridicule à force de sottise. Ce serait prendre une peine inutile, la postérité s' étant suffisamment chargée de lui répondre, en ne cessant d'entourer la partition de Joseph de l'admiration dont elle est digne à tant de titres. Je me bornerai à faire remarquer l'éloge au moins original que le critique adresse au collaborateur de Mébul aux dépens de celui-ci, lorsqu'il donne pour très touchante la reconnaissance de Jacob, en ajoutant, avec l'envie d'être malicieux, qu'elle «n'est pas en musique ». D'où il appert qu'à ses yeux le poëme de Joseph était supérieur à la partition, ce qui dénote un esprit empreint d'une haute fantaisie.

Au reste, on est en droit de supposer que l'article en question ne fut pas sans faire quelque bruit, car il attira aux rédacteurs des Tablettes de Pohjmnie une rude apostrophe d'un des patriarches de la musique française, du vieux Gossec, compositeur vingt fois acclamé sur nos deux scènes lyriques, ancien directeur du Concert spirituel, et

* Tablettes de Polymnie, juillet 1810.

pour le moment l'un des trois inspecteurs du Conservatoire, avec Méhul et Cherubini. Indigné de la petite infamie dont ce journal venait de se rendre coupable^ Gossec lui adressa la lettre suivante, écrite de la bonne encre, comme on va voir :

A Messieurs les propriétaires des Tablettes de Polymnie.

Paris, ce 28 Août 1810.

Messieurs,

Depuis le 6 mai dernier, époque de mon abonnement à vos Tablettes de Polymnie, j'ai reçu trois numéros de cette feuille (mai, juin et juillet). Je vous renvoie ceux de mai et de juin, et je garde celui de juillet comme un monument curieux d'injustice ou d'impéritie, ou de délire...

Je me suis inscrit avec plaisir sur la liste de vos abonnés, dans l'espoir de ne trouver dans ces feuilles que des choses instructives dictées par la justice et l'impartialité. Aujourd'hui, j'y rencontre des articles diffamans, dirigés contre des ouvrages admirés de toute l'Europe, et déprisés ici par quelques misérables pigmées en fait de musique ; des articles, dis-je, enfantés sans doute par l'ignorance, ou par un esprit de parti, et peut être par un motif plus puissant que je n'ose interprêter.

Je vous prie, messieurs, de faire disparaître mon nom de la liste de vos abonnés, et de vous dispenser de m'envoyer vos Tablettes, que je ne veux plus recevoir. Disposez en faveur de quelque malheureux, ou comme il vous plaira, du reste de l'argent de mon abonnement : j'en fais absolument l'abandon.

Je suis votre serviteur,

GOSSEG,

L'un des inspecteurs du Conservatoire^.

Pour qu'un vieillard du caractère et de l'âge de Gossec — il avait alors soixante-dix-sept ans — le prit sur un tel ton et employât si peu de ménagements, il fallait qu'il eût été bien indigné. On l'eût été à moins.

Non contents d'exercer leur critique d'une façon aussi

* Tablettes de Polymnie, août 1810.

injuste que maladroite^ les Tablettes de Pohjmnie mentaient d'ailleurs effrontément. Elles avaient le droit assurément de ne point trouver Joseph de leur goût, mais elles n'avaient pas celui d'affirmer que tout le monde, même les amis de l'auteur, s'accordait à penser que c'était « une de ses plus faibles productions », car cela était le contraire de la vérité', elles avaient le droit encore de préférer à Joseph^ les Deux Journées de Cherubini, aussi bien c^w! Aline et Montano et Stéphanie de Berton, mais elles n'avaient pas celui de dire que tout le monde était d'accord pour convenir que ces derniers ouvrages valaient « beaucoup mieux comme musique » que celui de Méhul, car cela encore était absolument faux. Chacun pouvait exprimer des préférences personnelles relativement à tel ou tel de ces opéras, mais il est certain que l'apparition de Joseph arracha un cri général d'enthousiasme à tous ceux qui s'occupaient sérieusement de musique et qui étaient capables de la juger. Voilà pourquoi la critique des Tablettes de Tohjmnie était non seulement maladroite, mais injuste, non-seulement sotte, mais odieuse.

Et cependant, pour les raisons que j'ai déduites, si Josep)h couronna d'une façon éclatante la gloire de son auteur, il n'est que trop vrai de dire que le succès matériel en fut nul à sa création. Et non-seulement à sa création, mais jusqu'à sa dernière reprise en 1882; et il fallut trois quarts de siècle à ce chef-d'œuvre pour qu'il obtînt enfin chez nous l'accueil qu'il méritait. Lors de sa première grande remise à la scène en 1821, après plusieurs années d'oubli, le vaudevilliste Théaulon, qui fournit à Boieldieu et à Herold quelques-uns de leurs livrets d'opéras, constatait déjà le peu de fortune de Joseph^, dont les rôles étaient tenus alors par Ponchard (Joseph), Darancourt (Jacob), Huet (Siméon), Sulau (Ruben), Ponchard jeune

^ Voir le Courrier des Spectacles du 25 janvier 1821. C'est la veille que l'ouvrage avait été repris.

(Neplitali) et M"^^ Gavaudan (Benjamin), qui au bout de quelques semaines était remplacée par M^^° Leclerc *.

En 1826, nous voyons Joseph reparaître à la scène, avec une distribution entièrement renouvelée, excepté pour le rôle principal, qui restait confié à Ponchard^ les autres étaient joués par Valère (Jacob), Gavaudan (Siméon), qui reprenait celui créé par lui vingt ans auparavant, Henri (Ruben), Allan (Neplitali) et M'"'^ Casimir (Benjamin). Puis, un quart de siècle s'écoule, et le 11 octobre 1851, après un long abandon, le chef-d'œuvre de Méhul est l'objet d'une nouvelle et éclatante reprise. Il a cette fois pour interprètes Delaunay-Ricquier (Joseph), Bussine (Jacob), Couderc (Siméon), Ponchard fils (Ruben), Jourdan (Nephtali), Carvalho (Utobal) et M^'*^ Lefebvre (Benjamin). C'est à propos de cette reprise qu'Adolphe Adam, alors feuilletoniste musical du journal V Assemblée nationale, cherchait à faire connaître et à expliquer les causes de la froideur avec laquelle le public de l' Opéra- Comique avait reçu Joseph en 1807 :

A cette époque, dit-il, il y avait entre le grand Opéra et FOpéra- Comique, quant au genre, une ligne de démarcation qui n'existe plus aujourd'hui. A l'un, les ouvrages héroïques dont les sujets étaient presque exclusivement empruntés à l'antiquité et à la fable ; à l'autre, la comédie à ariettes et le drame de genre. Cependant quelques empiétements de l'Opéra-Comique avaient déjà été tentés dans le domaine du grand Opéra. La Médêe de Gherubini et la Stratonice de Méhul appartenaient évidemment au genre du grand Opéra, mais le mérite, quoique reconnu, de ces partitions n'avait pu que les maintenir au répertoire de l'Opéra-Comique. Depuis leur apparition, il s'était fait une grande réaction en faveur de la musique légère et réellement appropriée aux moyens des sujets de l'Opéra-Comique.

Martin et EUeviou avaient, au commencement du siècle, ressuscité tout le répertoire de Grétry, qu'on avait entièrement abandonné pendant la période révolutionnaire ; car c'est à cette époque que ces ouvrages sérieux, Montano^ la Caverne, Roméo, etc., avaient un

^ A cette e'poque, on voit plusieurs de'butants se produire dans Joseph^ ,ntre autres Lafeuillade, Margaillan, Delaunay, etc.

instant exercé une suprématie qu'ils n'avaient pu conserver bien longtemps. Joseph était donc, par l'essence môme de son sujet, une espèce de retour à un genre dont le public était fatigué. Il est probable qu'à l'Opéra la partition de Méhul eût été tout autrement accueillie. Cependant il faut reconnaître que les beautés du genre admiratif excitent bien moins l'enthousiasme que celles du genre passionné. Ainsi, il y a erreur à dire que le public d'alors était trop peu avancé pour pouvoir sentir la supériorité de cette musique. Il ne faut pas oublier que ce public, si froid pour l'ouvrage de Méhul, était de feu pour la Vestale de Spontini, dont la musique est encore plus avancée, et dont les combinaisons sont plus compliquées que dans l'opéra du compositeur français.

La seule raison de cette indifférence est, je crois, que le public de rOpéra-Gomique trouvait là tout autre chose que ce qu'il venait chercher. Ce qu'il demandait avant tout, c'étaient des morceaux chantants et brillants pour les exécutants. Le premier air et la romance ne produisaient pas moins d'effet qu'aujourd'hui ; mais passé ces deux ravissants morceaux, qui se trouvent dans la première scène de l'ouvrage, la part du public était faite : le reste s'adressait aux artistes et aux connaisseurs ; c'est eux qui procurèrent à l'œuvre de Méhul le succès d'estime qu'elle obtint...

Chaque réapparition de Joseph excitait et ravivait Fenthousiasme des musiciens^ des artistes, en continuant de laisser indifférente et froide la masse même du public. Il en fut en 1851 comme il en avait été en 1807, comme il en devait être encore douze ans plus tard, en 1862, lorsque le Théâtre-Lyrique, alors dirigé par M. Carvalho, voulut à son tour remettre Joseph à la scène *. Cette fois, c'est Berlioz qui, au moyen d'une de ces boutades qui lui étaient familières, constate tristement le fait dans son feuilleton du Journal des Débats :

... La reprise de Joseph n'a pas eu les suites heureuses qu'on en attendait. Les représentations de cette belle œuvre de Méhul attirent peu de monde, malgré l'intérêt de curiosité qui s'attachait aux débuts d'un ténor tout neuf, malgré la prose paternelle de M. A. Duval, mal-

' C'est le 21 janvier qu'avait lieu cette reprise. Les quatre rôles importants de l'ouvrage étaient joués par un jeune ténor débutiint nommé Giovanni (Joseph), par MM. Petit (Jacob), Legrand (Siméon) etM^e Faivre (Benjamin).

gré un ensemble d'exécution des plus satisfaisants. Je crois le public à cette heure las des chefs-d'œuvre, las des mauvais ouvrages, las des œuvres médiocres, las de voir de brillants décors, las d'en voir de fanés, las d'entendre des ténors neufs, las de subir des ténors vieux, las d'endurer des orchestres très discordants, des chœurs brailles, des danseuses débraillées, las de l'esprit, las de la bêtise, las des claqueurs, las de leur enthousiasme à trois francs par tête, las des Heurs, des rappels, des ovations, des cabales, des contre- cabales, las des directeurs qui n'ont pas le sou, las de ceux qui trouveyit de l'argent qu'il faut toujours rendre, las du bruit qui se fait autour des gens de théâtre, las des jolies actrices qui changent et deviennent laides, las des laides qui ne changent pas, las de feuilletons, las de tout et de bien d'autres choses i.

Cependant; tandis que, par la faute d'Alexandre Duval, le public français demeurait presque insensible aux beautés répandues dans Joseph j l'Allemagne accueillait le chefd'œuvre avec transports et l'acclamait avec un véritable enthousiasme. Le 5 décembre 1809, moins de trois ans après sa création à F Opéra-Comique, Joseph faisait son apparition à Vienne, sur le théâtre An der Wien, et depuis lors, après avoir passé de ce théâtre à l'Opéra impérial, il n'a pour ainsi dire jamais quitté le répertoire. C'est le 14 juin 1815 qu'il parut sur cette dernière scène, où dix-huit représentations en furent données dans le cours de l'année et vingt l'année suivante; en 1821, lors de la mise à la scène du FreischïitZy et en 1822, époque de la création de

* Journal des Débats, du 16 février 1862. — Précédemment, dans ses Soirées de Vorchestre (pp. 397-398), Berlioz avait ainsi donné son opinion sur Joseph : — «-Joseph est celui des opéras de Méhul qu'on connaît le mieux en Allemagne. La musique en est presque partout simple, touchante, riche de modulations heureuses sans être bien hardies, d'harmonies larges et vibrantes, de gracieux dessins d'accompagnement, et son expression est toujours vraie. La seconde partie de l'ouverture ne me paraît pas digne de l'introduction qui la précède. La prière: Dieu d'Israël! où les voix ne sont soutenues que par de rares accords d'instruments de cuivre, est complètement belle sous tous les rapports. Dans le duo entre Jacob et Benjamin: 0 toi, le digne appui d'un père! on trouve des réminiscences assez fortes à'Œdipe à Colone, réminiscences amenées sans doute dans l'esprit de Méhul par la similitude de situation et de sentiments qu'offre ce duo avec plusieurs parties de l'opéra de Saccliini... »

rOpéra-Italien, il fut un instant écarté, mais on lo reprit en 1829 ; en 1833, quand Robert le Diable fut joué à Vienne, Joseph se vit de nouveau quelque peu délaissé, mais on le reprit encore en 1850, où il eut onze représentations, puis au mois de janvier 18G7, où il excita plus que jamais l'enthousiasme d'un public plus fidèle que tout autre à ses affections musicales.

En 1815, passant par Vienne à son retour de Rome, après avoir fait en Italie le séjour auquel l'obligeaient les règlements du grand prix de l'Institut, Herold eut l'occasion d'entendre, dans la capitale de l'Autriche, le chefd'œuvre de son illustre maître, et de constater l'impression qu'il produisait sur le public. A ce sujet il consignait, sur son carnet quotidien, les détails que voici: — «Je sors du Kserntnerthor, où j'ai été avec M. Salieri. On donnait Joseph, de M. Méhul, remis au théâtre pour la troisième fois. Ce que je disais de l'estime que l'on fait ici de ce grand compositeur m'a été bien prouvé ce soir. Voilà quatre ans qu'on donne ici Joseph^ la salle était pleine à six heures, et comble à sept, ce qui n'arrive pas souvent. Presque tous les morceaux ont été applaudis avec enthousiasme, et le duo de Jacob et de Benjamin, qui fait peu d'effet à Paris, a été chanté deux fois ce soir. Il est vrai que l'orchestre et les acteurs y mettent tous leurs soins; on voit qu'ils ont un vrai plaisir à exécuter ce bel ouvrage. M. Salieri, qui ne l'avait vu qu'une fois il j a quatre ans, en a été content et m'a bien félicité d'être l'élève de l'auteur. Ah! serai-je jamais digne de mon maître?... » Quelques jours plus tard, Herold retourne voir Joseph, et il en parle de nouveau : — « Que M. Méhul est heureux sans s'en douter! Son Joseph fait fureur en ce moment. Ce soir, je voyais à côté de moi (car les femmes vont ici au parterre, comme en Italie), ce soir donc, je voyais autour de moi une foule de jeunes et jolies femmes qui se disaient à chaque instant : Oh! le beau morceau! oh lia belle musique! Et l'auteur ne s'en doute pas. Il y en a une qui pleurait pendant l'air de Siméon..,»

A Dresde, c'est Weber, l'immortel auteur du Freischiltz, qui, pendant qu'il était directeur de la musique au théâtre royal, eut l'honneur et la gloire de mettre à la scène l'opéra de Méliul, dont la première représentation fut donnée le 30 janvier 1817, sous le titre de Jacob und seine sœhnè {Jacob et ses fils). Et comme il avait l'habitude, chaque fois qu'il montait un ouvrage nouveau, d'en donner avant la représentation une analyse dans le Journal de Dresde, Weber ne manqua pas à sa coutume en cette circonstance, et publia sur Joseph un article dans lequel il formulait cette appréciation : — «La beauté des œuvres de cet ordre-là ne se prouve point. Il suffit d'en appeler au sentiment de ceux qui les entendent ; les souvenirs et les tristesses de Joseph, les remords et le repentir de Siméon, la douleur du vieux Jacob, ses colères, ses joies, autant de motifs traités avec l'inspiration et le talent d'un musicien que nuls principes, de ceux qui vraiment conviennent à son art, ne sauraient prendre au dépourvu. C'est une fresque musicale que cette partition, un peu grise de ton, mais d'un sentiment, d'un pathétique, d'une pureté de dessin et de composition à tout défier i.

On sait qu'à Berlin, ainsi que dans toutes les grandes villes de l'Allemagne, à Munich, Hambourg, Cologne, Weimar, Brème, Lubeck, Leipzig, Darmstadt, Breslau, Stuttgart, Francfort, Carlsruhe, etc., le Josej^h de Méhul, comme le Jean de Paris de Boieldieu, comme la Médée ou le Porteur d'eau de Cherubini, reste toujours à la scène et ne quitte jamais le répertoire ^.

* Un fait à remarquer au sujet des représentations de Joseph à Dresde. Le rôle do Josepli était chanté par un acteur qui jusqu'alors n'avait joué que la comédie et la tragédie, et cet acteur n'était autre que Geyer, qui fut le second mari de la mère de Richard Wagner,

2 Puisque j'ai prononcé le nom de Cherubini, je vais reproduire ici les réflexions consignées par ce grand homme au sujet de cet ouvrage, dans sa Notice sur Méhul: — •■^ Joseph. Succès complet et mérité. Après ses opéras à'' Euphrosine, de Stratonice et dC Ariodant, c'est l'ouvrage de Méhul dans un genre élevé que j'aime le mieux et que j'estime le plus. Tout y

L'Italie elle-même, si longtemps réfractaire à notre musique, si hostile à nos artistes et si dédaigneuse de leurs œuvres, ne put résister au désir de connaître Joseph. Voici comment, en 1823, Castil-Blaze le faisait savoir aux lecteurs du Journal des Débats: — «... L'Allemagne a déjà rendu d'éclatants hommages à nos maîtres et à nos virtuoses. L'Italie leur prépare aussi des couronnes ; le triomphe que notre Méhul vient d'y obtenir est encourageant pour les compositeurs qui suivent la même carrière. Un admirateur des productions de l'auteur d'Ariodant, M. Kandler, a traduit en italien l'opéra de Joseph: cet ouvrage, présenté sous le titre d'oratorio, à cause de la sévérité du sujet, a été exécuté le jour de Pâques, à Milan, dans la maison du comte Castelbarco, avec beaucoup de pompe et de soin. Le dialogue avait été mis en récitatifs, selon l'usage ; les acteurs, l'orchestre, dirigés par M. Rolla, les chœurs conduits par M. Mirecki, Polonais, maestro al cenibalo, ont bien fait leur devoir, et la manière dont les auditeurs ont reçu et applaudi l'œuvre de Méhul fait espérer que l'on s'empressera de l'offrir au public sur un plus grand théâtre. Les ouvertures à^ Anacréon ou V Amour fugitif et de Jean de Taris ont fait fureur ^ celle de Micltel-Ange a terminé une soirée musicale des plus remarquables, et dont les maîtres français ont fait les honneurs i.»

est bien senti et bien exprimé ; tout y est remarquable du côté de la mélodie, de riiarmonic et de la facture, car même ces formes scolastiques et savantes, qui approchent du style de la musique d'église, et que Mébul avait mal à propos pris l'habitude d'employer dans ses opéras, ne sont point ici déplacées, puisque le sujet de Josejyh est tiré de la Bible. On dirait que Méhul, après avoir donné consécutivement plusieurs pièces dont le succès n'a pas été marquant, a rassemblé toutes ses facultés en composant la musique de Joseph, afin de reconquérir et le terrain sur lequel il s'était tant de fois distingué, et sa gloire compromise. Ses efforts ont été couronnés, mais cet ouvrage est le chant du cygne, car à l'avenir nous n'aurons plus de lui que des travaux qui annoncent que sa santé, atteinte d'un mal sans remède qui le minait depuis longtemps, s'affaiblissait par degrés, ainsi que son génie. >»

^Feuilleton du Journal des Débats, du l^r juin 1823.

En France enfin, la sympathie ardente que tous les vrais artistes professaient pour Joseph ramenait toujours l'attention sur ce chef- d' œuvre, en dépit de la froideur dont le public ne se départissait guère à son égard. Au mois d'août 1866, une nouvelle reprise deJosepJij entourée des soins les plus délicats et de la plus intelligente sollicitude, était faite à TOpéra-Comique. L'ouvrage était joué et chanté de la façon la plus remarquable par MM. Capoul (Joseph), Bataille (Jacob), Ponchard (Siméon), Bernard (Utobal), Lhérie (Ruben) et M'''^ Marie Rôze, aujourd'hui M'"*^ Mapleson (Benjamin). Et seize ans plus tard, le 5 juin 1882, Joseph reparaissait encore sur ce théâtre, avec une interprétation confiée cette fois à MM. Talazac (Joseph), Cobalet (Jacob), Carroul (Siméon), Collin (Utobal), Vernouillet (Ruben) et M'"° Bilbaut-Vauchelet (Benjamin) i. On se rappelle avec quelle chaleur, avec quelle ardeur l'ouvrage fut cette fois accueilli.

Cette partition de Joseph est une merveille en vérité, un chef-d'œuvre dans lequel la noblesse de l'accent, la grandeur du style, l'expression pathétique sont portées à leur plus haute puissance, en même temps que rehaussées encore par une couleur superbe et un sentiment poétique qui pénétrerait jusqu'aux plus indifférents. Comment n'être pas ému par l'air admirable et d'une si belle allure de Joseph: Vainement Fharaon dans sa reconnaissance...? Quel cœur resterait insensible à l'audition de sa romance : A 2)eine au sortir de V enfance... .^ et de celle de Benjamin: Ah! lorsque la mort trox^ cruelle...^ qui respire un sentiment si pur à la fois, si intense et si virginal ? Qui ne serait

*I1 est à remarquer que ce joli rôle de Benjamin, l'une des cre'ations les plus suaves et les plus poétiques du génie de Méliul, a toujours trouvé, en France du moins, des interprètes d'une valeur exceptionnelle et d'une personnalité exquise, en tout point dignes de lui : après M^^e Gavaudan, on y a vu successivement M^le Leclerc, M^e Casimir, Jenny Colon, Mlle Lefebvre, MUe Faivre (Théâtre-Lyrique), Mlle Marie Rôze, M^e Bilbaut-Vauchelet... Le caractère touchant et tendre de ce rôle adorable a toujours été rendu avec une sorte de perfection.

surpris, touclié, charmé, en écoutant l'incomparable prière : Dieu cV Israël ! et Tadorable chœur des jeunes Ismaélites? Qui pourrait entendre sans frémir l'air si dramatique de Siméon, sans attendrissement le duo si expressif de Jacob et de Benjamin, sans en être frappé le beau finale du premier acte? Et pourtant, pour provoquer de tels sentiments, pour exciter l'admiration, pour faire naître une émotion si grande et parfois si poignante, quelle simplicité, quelle sobriété, quelle étonnante modération dans les moyens employés ! Où trouve-t-on dans tout cela la moindre recherche, une tendance quelconque à l'effet, l'art d'exciter les applaudissements, et ce que des critiques excessifs et farouches appellent «des concessions au public»?

Il est entendu aujourd'hui, pour certains ultra-romantiques en matière musicale, que l'art n'a pas existé jusqu'à ce jour, que ce qu'on avait cru tel n'était qu'une chimère, qu'aucun effort n'a été fait, aucune tentative essayée, aucun résultat obtenu ; il est entendu qu'on n'a cessé de se payer de mots en tout ce qui touche à la musique dramatique, et qu'enfin le monde entier, aveuglé par je ne sais quelle ignorance, s'est trompé grossièrement lui-même en croyant devoir quelque sympathie, quelque admiration, quelque reconnaissance à certains artistes, à certains créateurs par lesquels il croyait à tort avoir été touché, ému, attendri. Selon ceux-là, un novateur est venu, un révolutionnaire, que dis-je? un dieu, qui nous a bien fait comprendre quelle était notre erreur, qui nous a démontré que fausse était notre émotion, maladroite notre reconnaissance, sotte et ridicule notre admiration. A ces contempteurs d'un passé que quelques-uns croyaient non sans gloire, à ces sectaires exclusifs et farouches, à ces iconoclastes bruyants qui sacrifient tout à la glorification de l'idole nouvelle, il ne faut offrir aucun exemple, il ne faut citer aucun artiste, il ne faut parler ni de Campra, ni de Rameau, ni de Gluck, ni de Méhul, ni de Cherubini, ni d'aucun de ceux que le peuple musical s'était habitué jusqu'à ce jour à respecter et à chérir : rien de tout cela n'existe, les

hommes que représentent ces noms ne sont que des pygmées, sortes de fantoches mdignes d'attention, et l'art n'a pris naissance que du jour où leur dieu lui-même a vu la lumière. La grandeur, la poésie, la passion, la couleur, la puissance, la vérité dramatique, tout lui revient, il a tout inventé, tout découvert, jusqu'aux conditions vitales de cet art même et à sa mise en pratique à l'aide de moyens encore inconnus.

Il me semble qu'il suffit d'entendre une œuvre aussi mâle, aussi pathétique, aussi noble que Joseph j une œuvre conçue à la fois dans de telles conditions de simplicité et de grandeur, pour revenir à un sentiment plus équitable, plus conforme à la réalité des choses. «Lorsque je réfléchis aux conditions d'une telle œuvre, disait un critique à propos de la dernière reprise de Joseph i, et que j'entends le bruit qui se fait autour des théories de Richard Wagner, je crois rêver. Qu'y a-t-il de nouveau dans ces systèmes ? Quelle loi org'anique de l'opéra moderne tous ces prétendus prophètes de l'avenir mettent-ils en avant que ce musicien du passé ne se trouve avoir accomplie ? Ecoutez cet orchestre toujours sobre de parti pris, où la modulation n'intervient qu'à l'appel delà vérité dramatique, cet accompagnement toujours en rapport avec la nature du sujet, et demandez-vous ensuite s'il est vrai, comme on nous le raconte, que cette simultanéité d'expression soit une découverte de notre temps. De l'instrumentation passons à la peinture de caractères ; autre invention qu'on se plaît à s'attribuer. Joseph, Siméon, Benjamin, Jacob, voyons-nous que ce soient là des figures qui manquent de plasticité , des caractères impersonnels, abstraits, des héros de tragédie classique comme en imaginait à la même époque Marie-Joseph Chénier ? ' Qu'ils chantent, tous ces personnages, et comme ce philosophe qui, pour prouver le mouvement, marchait, ils vous convaincront aussitôt de leur individualité musicale. Les souvenirs et les tristesses de Joseph, les remords et le repentir de Siméon,

* Henry Blaze de Buiy, dans la Revue des Deux-Mondes.

la candeur de Benjamin, la douleur du vieux Jacob, sa colère, sa joie, autant de motifs admirables traités avec l'inspiration d'un maître que nuls principes de ceux qui vraiment conviennent à cet art ne sauraient prendre au dépourvu. «Pour relever tous les mérites de ce magnifique « poème musical, dit Weber, il faudrait écrire des volumes.» Oui, certes, mais à quoi bon ? La barbarie, bien qu'elle gagne chaque jour du terrain, ne nous a pas encore tellement envahis qu'elle ait chassé de chez nous toute notion du vrai, du beau, et le chef-d'œuvre, quoique disparu de la scène, n'en est pas réduit, grâce à Dieu ! à vivre de la seule vie que donnent les commentaires. Quelque mal que prennent certains esprits médiocres à embrouiller les questions, à corrompre le goût, la vérité n'en conserve pas moins son influence sur un bon noinbre d'artistes, sur une grande partie du public. «D'ailleurs, s'écrie encore «Weber, la beauté des œuvres de cet ordre-là ne se prouve « point, il suffit d'en appeler au sentiment de ceux qui les « entendent ! y>

Weber avait cent fois raison, et il serait oiseux de discuter plus longtemps à ce sujet.

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