CHAPITRE XIV
Joseph marque le point culminant de la carrière de Méhul. Non-seulement cet ouvrage est son dernier chefd'œuvre, mais pendant les dix années qui s'écoulèrent ensuite jusqu'à sa mort, Méhul, qui dans l'espace de dix-sept ans parcourus depuis ses débuts s'était présenté plus de trente fois à la scène, cessa tout à coup de produire et ne travailla plus que fort peu en vue du théâtre. Ce n'est qu'après un silence de trois ans et demi qu'on le vit, en 1810, reparaître à l'Opéra avec le ballet de Persée et Andromède, et si l'on en excepte V Oriflamme , petite pièce de commande et de circonstance qu'il écrivit conjointement avec Berton, Kreutzer et Paër, il ne donna plus ensuite que trois ouvrages, les AmasoneSy le 'Prince troubadour et la Journée aux aventures^ auxquels il faut ajouter Valentine de Milan, que son collaborateur Bouilly put, non sans quelque peine, faire représenter cinq ans après sa mort *.
D'où vient cet arrêt subit dans la production d'un maître si bien doué et d'une fécondité jusque-là presque
* Fétis, dont il faut toujours avec soin contrôler les renseignements, met à l'actif de Méhul un ballet en trois actes, le Betour d' Ulysse, repre'senté à l'Opéra le 27 février 1807, dix jours après l'apparition de Joseph à rOpéra-Comique, et Félix Clément, qui le copiait avec servilité en se bornant à le commenter, n'a pas manqué de lui emboîter le pas à ce sujet. C'est là pourtant une erreur; la musique du Retour d' Ulysse était, non de Méhul, mais de Persuis, et d'ailleurs Fétis lui-même, dans sa notice sur ce dernier, la lui attribue légitimement, sans se rappeler qu'un peu auparavant il l'a inscrite à tort dans le répertoire de Méhul.
prodigieuse ? On ne saurait l'attribuer à la vieillesse, puisque, lorsqu'il donna Josex)h à T Opéra-Comique, Méhul avait seulement accompli sa quarante-troisième année, par conséquent avait à peine atteint l'âge où l'homme a conquis la plénitude de ses facultés. D'autre part, il n'avait pas lieu d'être découragé, comme quelques-uns l'ont dit, car si la masse du public ne vit pas émouvoir sa sensibilité par les beautés de ce poëme enchanteur, l'accueil qui lui fut fait par les connaisseurs et par les artistes grandit encore le maître aux yeux de ses nombreux admirateurs. Deux raisons, je crois, peuvent expliquer le silence que Méhul commença à garder à partir de cette époque: d'abord son caractère, caractère un peu sombre, un peu chagrin, plus ombrageux que de raison, qui lui faisait voir volontiers des ennemis partout, partout des envieux et des persécuteurs, et qui jeta comme une teinte de douloureuse amertume sur les dernières années de son existence*; puis, l'état peu satisfaisant de sa santé, qui influait précisément sur son caractère, et qui, devenue de plus en plus précaire, dès ce moment commençait à donner de l'inquiétude à ses amis. Cheru-
*La lettre suivante, que Méhul écrivait à Plantade aux derniers jours de Tannée 1806, met suffisamment en relief ce côté malheureux de son caractère :
« 15 décembre 1806.
«J'ai la certitude, mon cher Plantade, que messieurs Grétry et Lesueur ourdissent une intrigue contre toi. Ils craignent que tu ne sois nommé maître de chapelle du roi de Hollande, et ils ont écrit à un chambellan de la reine pour te desservir et proposer pour ta place un M. Bertin, aussi ridicule par sa personne que par ses talens. Tu vois que les haines ne sont pas endormies, et que tu es la dupe de l'enthousiasme que tu as fait éclater pour Grétry. Le talent est beau, mais l'homme ne vaut rien.
«Fais ton profit de cet avertissement amical, et ne me com/promets 'pas. J^ai déjà assez d'ennemis.
«Adieu, porte-toi bien et n'oublie pas tes amis. Je suis le tien pour la vie. «Méhul ».
Cette lettre m'a été obligeamment communiquée par M. le marquis de Queux de Saint-Hilaire.
bini, auquel il était cher et qui le connaissait bien, nous Ta dit en parlant de Josepli : — « Cet ouvrage est le chant du cygne, car à l'avenir nous n'aurons plus de lui que des travaux qui annoncent que sa santé, atteinte d'un mal sans remède qui le minait depuis longtemps, s'affaiblissait par degrés, ainsi que son génie. » Ce mal terrible et «sans remède», c'était la phthisie, qui avait marqué Méhul au front et qui devait l'emporter avant l'âge, après avoir éteint son génie et brisé ses facultés.
Mais pour un être aussi actif, pour un esprit toujours en éveil comme celui de Méhul, un repos complet était impossible. Nous verrons d'ailleurs que, même au seul point de vue de l'art, ce repos fut loin d'être aussi absolu qu'on s'est plu à le dire, puisque de cette époque datent des travaux très sérieux dans le genre de la symphonie, la composition d'un grand nombre de cantates souvent fort importantes, ainsi que les succès éclatants remportés aux concours de l'Institut par les élèves de sa classe du Conservatoire. Mais c'est aussi à partir de ce moment que Méhul se créa une occupation nouvelle, à laquelle il se livrait avec la passion et l'ardeur qu'il apportait en toutes choses, et qui fut un dérivatif puissant et une consolation à ses chagrins réels ou imaginaires : je veux parler de la culture des fleurs.
Dès ses plus jeunes années, Méhul avait senti naître en lui l'amour des fleurs *, cela datait de son séjour à Lavaldieu, dans ce coin de terre si pittoresque, si retiré, si paisible, si enchanteur, où les moines de l'abbaye avaient mis à sa disposition un bout de jardin qu'il cultivait luimême, et où il entretenait à loisir, au milieu des jours les plus heureux qu'ait connus son enfance, cette passion si innocente et si charmante. (Plût au ciel, pour sa santé, qu'il n'en eût jamais connu d'autre !) Le séjour de Paris, l'existence étonnamment: active qu'il menait ici, ses travaux, ses succès, ses distractions même ne lui avaient pas fait perdre ce goût inné chez lui, et dans ces dernières années il avait, pour s'y pouvoir livrer tout à son
aise, aclietc à Pantin une petite maison de campagne, accompagnée d'un grand jardin, dans lequel il avait formé surtout une collection de tulipes qui, par sa richesse et sa beauté; faisait non- seulement sa joie, mais l'admiration des connaisseurs. Méhul, qui ne savait rien faire à demi, était un horticulteur très sérieux, très instruit, très laborieux, très avisé, qui s'occupait d'horticulture non en amateur superficiel, mais en véritable praticien. Il entretenait avec ses... confrères de Paris ou de la province une correspondance active, suivie, par laquelle il se tenait au courant de toutes les découvertes, de tous les progrès, des procédés propres à obtenir les meilleurs résultats, et faisait avec eux des échanges, profitables aux uns et aux autres, destinés à leur procurer mutuellement les espèces et les variétés qui pouvaient leur manquer.
Méhul horticulteur ! On a bien connu cette passion du grand homme, mais on n'a guère essayé d'en retracer les effets. Je vais le tenter, au moins dans une certaine mesure, à l'aide de recherches qui n'ont pas été sans me donner quelques résultats.
Méhul était très lié avec un agronome de premier ordre, Louis-Joseph Pirolle, auteur d'un ouvrage pratique remarquable et justement renommé, V Horticulteur français y l'un des classiques du genre, et principal rédacteur de V Almanach du bon Jardinier. Son intimité était grande aussi avec deux horticulteurs amateurs fort distingués, le peintre belge Vandael, et un autre peintre auquel ses beaux tableaux de fleurs ont acquis une célébrité légitime, le Hollandais Van Spaendonck, qui, fixé de bonne heure à Paris et devenu Français, devint le collègue de Méhul à l'Institut et, comme lui, fit partie de la première liste de chevaliers de la Légion d'honneur créés par Napoléon P'' 1.
' Catel, l'auteur des Bayadères et de V Auberge de Bagnères, Catel, dont le Traité dliarmonie est encore classique aujourd'hui, avait aussi la passion des fleurs; mais, de même que Vandael (et plus tard Félicien David),
Les rapports d'intimité et... d'horticulture qui existaient entre Méhul et Vandael sont attestés par la lettre que voici :
Mon cher monsieur Vandael,
Si vous pouvez remettre au porteur de cette lettre les vignons et les cayeux que vous avez bien voulu me promettre, vous me ferez un très grand plaisir. Je compte me rendre demain à Pantin pour planter et faire planter.
Ce que j'attends d'Hollande n'est point encore arrivé, et cela commence à m'inquiéter.
Adieu, mon cher monsieur Vandael. Croyez à mon admiration pour votre talent et à mon attachement pour votre personne.
Méhul i.
Quant à Pirolle, c'est une vive affection qui l'unissait à Méhul, et leurs rapports étaient empreints d'une cordiale familiarité. En plus d'un endroit de son livre, Pirolle vante les connaissances, le goût et les collections de son ami, qu'il ne manque jamais d'appeler «le bon Méhul». C'est d'abord en parlant des tulipes, ses préférées : — «...Quand on a vu quelques centaines de ces plantes si nobles ainsi groupées avec art, choisies et distribuées avec le goût d'un amateur aussi distingué que l'était le bon Méhul, la vue est éblouie pour longtemps, ne fût-on pas même connaisseur 2. . . C'est ensuite au sujet des renoncules, que Méhul affectionnait aussi: — « ...Quand nous
il donnait la préférence aux roses, Pirolle, dans son Horticulteur français, les citait l'un et l'autre au nombre des amateurs qui cultivaient surtout les roses : — «... On remarque particulièrement parmi ces cultivateurs... MM. Catel, compositeur distingué et membre de l'Institut, rue Bleue, et Vandael, l'un de nos peintres les plus babiles, impasse des Feuillantines, faubourg Saint-Jacques, n^ 14, qui possèdent aussi des collections de premier choix et qui peuvent servir de modèles à ceux qui voudront borner leur goût aux limites du grand beau. » {L'Horticulteur français, p. 587.)
^ Cette lettre est sans date. Elle porte pour adresse: A monsieur Vandael, 'peintre, a la Sorhonne.
- U Horticulteur français, p. 409.
calculions avec le bon Méluil ces effets sous le rapport des réflexions de lumière, et sous celui des formes et des couleurs de ces plantes, il disait qu'un parc de renoncules bien choisies et distribuées était à l'œil ce qu'était à l'oreille la musique de Mozart et de Gluck : moins modeste, il eût pu citer la sienne l...»
Ce Pirolle, dont il est ici question, était lui-même le fils d'un horticulteur de Metz, extrêmement distingué. Méhul avait intimement connu le père, et, à la mort de celui-ci, avait reporté sur le fils toute son affection. Un éloge de Pirolle fils fut lu en 1847 à l'Académie royale de Metz, dont il avait été membre, par M. Victor Paquet, qui, dans le même temps, adressait à la France musicale un article dont j'extrais ces lignes, relatives à Méhul:
... Méhul était fou-tulipier dans toute l'acception de ce mot... Sa propre collection de tulipes était une des plus estimées des environs de Paris. Figurez-vous un va^te parc ou carré encadré dans un beau gazon, planté en tulipes ornant la terre avec leurs feuilles d'un vert uni, glauque, du centre desquelles s'élevaient des tiges libres, fermes, couronnées par un beau vase qui pourrait bien avoir servi de modèle à celui de la ravissante Hébé ; à la régularité de la corolle enchanteresse des tulipes de choix comme celles de Méhul, ajoutons la symétrie des étamines qui en garnissent l'intérieur, le velouté des pétales, le port élancé, noble, gracieux de chaque fleur, et l'élégance de ses contours , nous n'aurons encore qu'une faible idée de l'effet que produisait sur l'imagination des curieux l'ensemble de toutes les nuances de ce brillant tableau, lorsque, par un beau matin, le soleil se dégageant des nuages, un doux zéphyr venait agiter sur leurs colonnettes toutes ces fleurs qui balançaient amoureusement leurs légers chapiteaux diaprés d'or, de pourpre, d'ivoire et d'azur sur un fond blanc d'argent. Les plantes se courbaient comme pour se rapprocher, puis s'éloignaient pour se rapprocher encore. Au milieu de ces jeux et des contrastes inouïs qu'ils provoquaient, Méhul tombait en extase ; il était sourd à toutes les questions, insensible à tout ce qui se faisait autour de lui ; il ne voyait, il n'admirait, il ne parlait que du rapide échange et des joyeuses caresses qu'il observait attentivement , espérant d'elles quelques-uns de ces heureux adultères qu'à l'exemple de tous les fou-tulipiers il convoitait et poursuivait dans l'espoir qu'un mystérieux
* L^ Horticulteur français, p. 459.
hyménée pourrait réaliser au sein d'une fleur, et déposer dans son ovaire l'embryon d'une nouvelle variété, après laquelle cet heureux et passionné amateur soupirait patiemment pendant douze ou quinze ans, quelquefois davantage, pour s'assurer si dans les délicates nuances du gain obtenu, du bâtard mis au monde, il ne se serait pas trouvé une fleur plus remarquable, plus distinguée, réunissant quelque qualité de forme ou de couleur inconnue jusqu'à ce jour i.
Je croirais volontiers que Méliul avait fait le voyage de Metz^ dans le but exprès de visiter les jardins de Pirolle père et de connaître sa collection de tulipes, qui était Tune des plus belles de France. Ce qui me le fait supposer, c'est qu'il était en correspondance active non pas seulement avec lui, mais avec plusieurs habitants de Metz, et entre autres avec un excellent prêtre du diocèse, l'abbé Lefaucheur, qui sans doute aimait aussi beaucoup les fleurs. Pirolle père mourut aux environs de la Restauration, et à cette époque, si troublée par les passions politiques les plus violentes, ses pépinières et ses jardins furent saccagés de la façon la plus indigne, soit par des ennemis, soit par des envieux. La populace avait envahi sa demeure, et on n'avait pu sauver les infortunées tulipes qu'en les déplantant au plus vite, mais sans ordre et sans en conserver les noms. Méhul fut informé de ces faits par un de ses amis de Metz, et il lui répondit par une lettre dont M. Victor Paquet, dans son éloge officiel de Pirolle fils , reproduisait , trente et quelques années plus tard, ce fragment intéressant ^ :
. . .La bonne foi et la générosité ne sont pas des vertus communes parmi les fleuristes en boutique : ceux qui ont dévasté le jardin du papa Pirolle attestent cette triste vérité. Je vais vous faire part des projets de Pirolle fils à mon égard, avant d'avoir détruit le jardin de son père. Il tenait fortement à la belle collection de son père parce qu'il est grand amateur de tulipes, et surtout par un vif amour de piété filiale.
^ France musicale^ du 21 novembre 1847.
^ Eloge historique de Louis- Joseph Firolle, horticulteur français, né à Metz en 1773 et mort à Paris en 1845, par M. Victor Paquet. {Mémoires de V Académie royale de Metz, 28^ anne'e, 1846-1847.)
Il se promettait des consolations dans la culture des fleurs d'un père chéri, respecté. Comme il connaît ma passion pour les tulipes et ma probité, son dessein était de me confier ces trésors jusqu'au moment où il pourrait se fixer à Paris ou ailleurs. Il voulait aux mêmes conditions réunir la collection des oreilles d'ours. Voilà ce qu'il m'a écrit. Mon cousin Tirman estimait la collection du papa Pirolle à plus de dix mille écus. Madame Pirolle ne regrette-t-elle pas de voir passer en des mains étrangères des objets si précieux? Jamais le digne père n'a voulu accepter le moindre cadeau. J'apprendrai avec bien du plaisir par vous, monsieur, que madame Pirolle ne repousserait pas des témoignages de reconnaissance. Je vous prie, monsieur, d'assurer madame Pirolle de ma respectueuse amitié. J'ai aimé son mari, j'aime son fils, et je serais heureux, dans toutes les circonstances, si elle a la bonté de me considérer comme ami i.
Cette lettre est touchante, et tout à Féloge des bons sentiments de MéhuI, dont elle rappelle le grand cœur et la générosité naturelle.
' Mëhul, je l'ai dit, avait reporté sur le fils l'afî'ection que le père lui avait inspirée. Pirolle fils, qui était venu à Paris après la mort de son père, y avait été poursuivi par le malheur. Méhul cherclia certainement à lui être utile ; en tout cas, ils étaient en relations très suivies, car voici ce que dit à ce sujet M. Victor Paquet: — « ... Le 14 août 1815, Pirolle avait l'intention de retourner à Metz, sinon pour y rester, du moins pour embrasser encore une fois sa digne mère. Méhul devait l'accompagner, mais des raisons de force majeure l'en empêchèrent, et dans une lettre du 29 avril 1816, Méhul écrivait de Paris à M. Lefaucheur : « La situation « des affaires de Pirolle fils est telle qu'il n'a pu se rendre à Metz. Il en « est vivement affecté; il aurait voulu voir encore une fois sa respectable <« mère et la satisfaire sur le désir qu'elle avait de revoir encore une fois « son fils. J'ai pressé souvent Pirolle d'entreprendre ce voyage, mais «< chaque fois j'ai été obligé de reconnaître qu'il avait de fortes raisons « pour rester à Paris. Malgré ses moyens, son activité et de fort bonnes «connaissances, il ne peut parvenir à se procurer une place; il semble « qu'un pouvoir surnaturel fasse échouer tous les projets au moment de « leur réussite. Vingt fois je l'ai vu à la veille de surmonter sa mauvaise « étoile et vingt fois des circonstances imprévues l'ont écrasé ». M. Victor Paquet paraît avoir eu en mains, à l'occasion de son travail sur Pirolle, une correspondance très abondante de Méhul avec divers habitants de Metz, notamment avec l'abbé Lefaucheur. Qu'est devenue depuis lors cette correspondance? Elle a été dispersée sans doute, et c'est bien grand dommage. Bien qu'elle n'eût trait, on peut le supposer, à aucunes questions artistiques, elle eût servi du moins à nous révéler plus étroitement le côté intime et familier du caractère de Méhul.
Mais Méhul ne bornait pas au seul PiroUe ses relations horticoles. Comme tous les collectionneurs, en quelque genre que ce soit, il entretenait une correspondance très active, très suivie, avec divers amateurs, dont les richesses pouvaient être profitables aux siennes, comme lui-même pouvait leur être utile. Entres autres, il se trouva en rapports avec un dilettante horticulteur de Lille, nommé Dathis, à qui il adressait des lettres vraiment curieuses ; qu'on en juge par celle-ci, dans laquelle il se plaignait, comme à son habitude, de «l'ingratitude des hommes», en même temps qu'il constatait le modeste état de sa fortune :
Monsieur ,
Vous êtes si bon pour moi, et avec un désintéressement si absolu, que je crains de ne pouvoir vous exprimer assez vivement toute ma reconnaissance.
En effet, il faudrait que vous pussiez concevoir le pri:fc que j'attache aux belles tulipes et le calme heureux que la culture des fleurs répand depuis quelques années sur ma vie, pour avoir une idée de ma gratitude. Il faudrait encore que vous sussiez combien j'ai à me plaindre de l'ingratitude des hommes, pour savoir à quel point la solitude m'est chère et quel plaisir j'éprouve à m'entourer des belles productions de la nature.
Ma fortune étant fort médiocre, je suis contraint de limiter mes désirs et de renoncer à la culture dispendieuse des fleurs étrangères, mais cette contrainte m'attache encore plus fortement aux indigènes que je puis posséder.
J'ai des collections de roses, de jacinthes, d'œillets, de renoncules et d'oreilles d'ours que j'aime beaucoup, mais j'ai une affection particulière pour la tulipe : ses variétés infinies m'enchantent. Aussi, monsieur, il résulte de cette préférence motivée que tous ceux qui, comme vous, sont assez bons pour m'aider à enrichir ma collection acquerront des droits certains à ma reconnaissance et à mon amitié.
Veuillez bien croire que si jamais je suis assez heureux pour rencontrer l'occasion de vous donner des preuves de mes sentiments, je la saisirai avec le plus vif empressement.
Agréez mes cordiales salutations. Méhul.
Ce 5 décembre 1813.
SA VIE, SON tiÉNIE, SON CARACTÈRE 293
Par suite d'une cause que j'ignore, cette lettre ne parvint pas aux mains de son destinataire ; Méhul l'ayant appris au bout de quelques mois, s'excusa par celle-ci :
Monsieur,
J'apprends avec autant de chagrin que de surprise, que vous n'avez pas reçu les remerciements que je me suis empressé de vous adresser à l'époque où vous avez eu la bonté de m'envoyer les tulipes de M. Caperon.
Il m'est très-pénible de songer que, depuis six mois, vous avez pu me croire capable de manquer à la fois de politesse et de reconnaissance. Croyez, monsieur, que j'ai en horreur l'égoïsme et l'ingratitude, et que personne plus que moi ne sait apprécier un service. Je ne le considère pas seulement dans son objet matériel, mais encore dans toutes les circonstances qui peuvent ajouter à son prix. C'est ainsi que j'ai doublement senti l'obligation que je vous devais, pour la manière dont vous avez su amener M. Gaperon à se dessaisir de quelques-unes de ses belles fleurs.
Je suis heureux de les posséder, et je n'oublierai jamais que c'est à votre amitié que je dois ce bonheur.
Agréez, monsieur, l'expression vraie de mon attachement et de ma reconnaissance, et veuillez bien ne pas m'oublier si M. Gaperon, ou tout autre amateur, se trouvait en position de ne pouvoir vous refuser.
Juin 1814. Votre dévoué et ami,
Une dernière lettre adressée au même amateur nous montre enfin dans toute son étendue, et d'une façon charmante, la passion de Méhul pour les fleurs, et surtout pour ses chères tulipes :
Monsieur,
Si, comme j'ose l'espérer, vous êtes aussi bien disposé en ma faveur cette année que l'année dernière, voici le moment de revoir M. Caperon, et de tâcher d'obtenir encore quelques-unes de ses belles tulipes. J'ai été extrêmement satisfait des 36 oignons que vous avez eu la bonté de m'envoyer en dernier lieu; presque tous ceux qui ont fleuri sont d'un choix très-distingué; il y en a entre autres huit ou dix que j'aime de passion et que je suis heureux de posséder. Ils ont excité l'admiration de nos connaisseurs et ils ajoutent beaucoup à la richesse de ma collection naissante. Deux ou trois cadeaux de cette importance me pla-
Géraient en première ligne parmi nos plus forts amateurs de Paris. Je cultive par goût, et non par vanité. Cependant, j'avoue que j'ai été flatté des éloges qui ont été donnés à mes nouvelles fleurs. Je vous ai cité avec plaisir, avec reconnaissance, comme l'auteur d'une partie de mes richesses, et l'on m'a félicité d'avoir une correspondance aussi précieuse.
Croyez bien, monsieur, que je n'avais pas attendu ce moment pour sentir tout le prix de vos complaisances. Loin d'être ingrat, je trouve du charme dans la reconnaissance. Elle est beaucoup plus forte que vous ne pouvez l'imaginer.
Il faudrait connaître ma passion pour la culture des fleurs, pour concevoir le plaisir que l'on me fait en m'aidant à en réunir de belles.
Il me semble que mes demandes indiscrètes doivent vous révéler une partie de ma folie, je vous crois assez indulgent pour espérer mon pardon.
Je me gronde souvent, lorsque je songe que j'abuse de vos bontés, mais je n'ai pas la force d'obéir à ma raison Un amoureux bien épris et un fleuriste ont la tête aussi dérangée l'un que l'autre. Le fleuriste a des jouissances moins vives, mais plus durables. L'objet de son culte ne dit rien à l'âme, mais il ne la tourmente pas ; la jalousie et l'inconstance, qui font tant de mal en amour, sont inconnues en fleurisomanie. Plus près de la nature, plus loin des hommes, les fleuristes sont presque toujours de bonnes gens, qu'il faut aimer, qu'il faut favoriser.
Vous m'entendez, monsieur, et je suis certain que ce ne sera pas en vain.
Cependant, comment reconnaître toutes vos complaisances? Cette réflexion, que je fais souvent, trouble mes jouissances. Je voudrais que vous ayez besoin de moi, comme j'ai besoin de vous, pour vous prouver que je ne suis pas indigne de vos bontés.
Agréez, je vous prie, l'assurance de mon sincère attachement.
Décembre 1814.
Ici se terminent les quelques renseignements qu'il soit possible de réunir sur l'amour bien connu de Méhul pour les fleurs. Si peu nombreux que soient ces renseignements, si cliétifs qu'ils paraissent, ils servent pourtant à nous faire connaître davantage l'homme à côté de l'artiste, à compléter la physionomie de l'un et de l'autre et de l'un par l'autre, à serrer de plus près la ressemblance du portrait. A ce titre, ils ne sauraient nous laisser indifférents.